Julien Godinat Godinat
Ne jetez rien
récit du fils d’un Diogène
Éditions Favre SA 29, rue de Bourg CH-1003 Lausanne Tél. : (+41) 021 312 17 17 lausanne@editionsfavre.com www.editionsfavre.com Groupe Libella, Paris Distribution | importation France, Belgique, Canada : Interforum, 92 avenue de France, F-75013 Paris contact.clientele@interforum.fr Distribution Suisse : Office du livre de Fribourg, route André Piller, CH-1720 Corminbœuf Dépôt légal : août 2026 Imprimé en Bulgarie par Flex, lot 1 Tous droits réservés pour tous pays. Sauf autorisation expresse, toute reproduction de ce livre, même partielle, par tous procédés, est interdite. Illustration de couverture : Jonas Fornerod Mise en page : SIR Peinture p. 3 : Olivier Godinat ISBN : 978-2-8289-2385-3 © 2026, Éditions Favre SA, Lausanne, Suisse
Les Éditions Favre bénéficient d’un soutien structurel de l’Office fédéral de la culture pour les années 2026-2028. Les Éditions Favre bénéficient d’un soutien de la Ville de Lausanne pour les années 2026-2028.
Julien Godinat
Ne jetez rien
11 mars 1978 Je vivrai vieux.
Un téléphone portable La colère, ça tient chaud. À cent kilomètres, au travers de mon téléphone, sa voix me brûle les tympans. Après une matinée à tergiverser, je me suis résolu à appeler mon père. Dans mes contacts, son numéro est toujours illustré par une photographie de la demeure familiale. C’est là où Michel s’agrippe à la vie, seul depuis que ses enfants et sa femme se sont échappés il y a une dizaine d’années. Le gazon fraîchement taillé, la chaise longue avachie au soleil, la façade blanche baignée de chaleur n’existent plus. La maladie a tout enseveli. Sa voix me fait peur. Je n’ai jamais entendu Michel aussi frêle, aussi lointain. Il articule exagérément, comme un homme saoul qui cherche à masquer son ébriété. Nous sommes un mardi de février, je ne pourrai pas le voir avant le week-end. De la conversation, quelques phrases sont restées suspendues : « Arrêtez de me faire ch… », « J’ai besoin de rien », « Tout va bien ». Il me raccroche au nez. J’ai besoin d’un instant pour comprendre. Première fois qu’il me fait ça, malgré des conversations téléphoniques difficiles au cours des ans. Comme s’il avait eu peur de me donner trop d’indices, à commencer par son souffle qui flanche. Il faut qu’on aille le voir avant qu’il ne soit trop tard. C’est notre tante Marie-Thérèse qui nous a prévenus, mon frère Olivier et moi, que quelque chose clochait. Le sourire 5
espiègle et les cheveux enfarinés par les années, cette septantenaire vit seule en face de chez Michel. Depuis la belle maison qu’elle a rénovée avec mon oncle, décédé d’un cancer en 2012, elle a à l’œil les errances de son beau-frère et le dépotoir qui lui sert d’habitation. Elle a l’habitude de le voir vaquer à ses occupations, qui récemment ne consistent plus qu’à sortir une fois par semaine faire ses courses. Les dernières nouvelles : même si elle ne veut pas paraître trop alarmiste, notre tante l’a décrit comme « ne bougeant presque plus ». Mon frère et moi sommes allés faire nos vies loin de Porrentruy, cette jolie bourgade coincée au nord-ouest du Jura. Des métiers, des relations, des obligations nous retiennent – autant de raisons plausibles pour repousser un retour au bercail en ce mois de février 2023. Les dernières fois où j’ai vu ce père dont l’existence s’étiole inexorablement me reviennent comme des avertissements. Nous décidons d’aller le voir samedi matin, notre prochain jour de congé. Le compromis semble raisonnable. Nous aurons fait notre devoir, mais sans précipitation. Après deux heures de train, je retrouve Olivier et la paisible Porrentruy. Le territoire de mon enfance a si peu changé que chaque quartier me suggère spontanément des souvenirs qui s’étalent de mes quatre à mes dix-huit ans. En temps normal, la tête collée contre la fenêtre du bus (celui-ci ne passe qu’une fois par heure), je me laisserais aller à la nostalgie, un de mes passe-temps préférés. Dans quelques semaines, pour mes trente-cinq ans, j’aurai atteint la moitié de l’âge de mon père. Mais alors que je suis devenu adulte, par une sorte de rééquilibrage naturel, il est redevenu petit garçon. Dans quel état va-t-on trouver celui qui nous a élevés ? Pourra-t-on seulement passer la porte d’entrée ? Sur les hauteurs de la ville, au bout d’un cul-de-sac, deux maisons s’opposent. Celle de ma tante, côté nord, le gazon taillé toute l’année à la même hauteur, quelques vignes
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soigneusement entretenues sur la façade sud, les deux nains de jardin qui accueillent les visiteurs. Côté sud, la maison de notre père. « Décharge » est le premier mot qui vient à l’esprit. Devant l’entrée en béton, la table de ping-pong, qui nous occupait des heures enfants, a été enterrée par des planches, des bidons, du grillage en métal et de vieilles machines de jardinage. Un aquarium rectangulaire long comme une jambe a été abandonné à l’envers dans l’herbe. Protégé de l’hiver par le verre épais, un écosystème de plantes vivaces prospère dans cette serre artificielle. Contre la façade, un ancien tour mécanique qui m’arrive à la poitrine a été dévoré par la rouille, livré aux éléments par une bâche plastique en lambeaux. Le regard ne sait pas où se poser ; l’enchevêtrement se déploie dans toutes les directions. Des chaises de bureau couchées parmi les ronces. Des dizaines de panneaux en verre bordant les murs, entre des tas de bois pourri, des meubles démantelés, des plaques de marbre… Il faut fournir un effort continu pour ne pas rester coincé, l’attention enlisée dans ce labyrinthe.
22 octobre 1986 Le réel te tombe dessus, comme une tuile dans la gueule. J’ai rien demandé, merci.
Un canapé La petite vitre ondulée de la porte d’entrée laisse à peine deviner ce qui se cache à l’intérieur. Une mélodie guillerette nous parvient – les trépidations d’un morceau de rock joué à plein volume. La dernière instruction de mon père au téléphone avait été proférée comme un avertissement : « Arrêtez de me faire ch… » Manifestation de son besoin d’indépendance, fruit d’un esprit anarchiste ou crainte d’être observé dans des états d’impuissance ? Je l’imagine mal en train de revivre les 7
années 70 dans sa baraque, à danser sur du Led Zep, seul au milieu de ses objets. La sonnette ne fonctionne plus, nous cognons pour compenser les décibels. Je crois discerner un râle étouffé par la musique. Par chance, la porte n’est pas fermée à clé. La dernière fois que j’ai mis les pieds ici, c’était il y a plus d’un an. À l’intérieur, il faudra marcher de côté pour se glisser entre les montagnes d’objets. À l’époque, venu aider mon père à utiliser son téléphone portable, je me rappelle avoir cherché un endroit inoccupé et propre où poser ma veste, sans succès. J’avais fini par la laisser sur un coin du canapé, pliée sur ellemême pour limiter le contact avec le cuir encrassé. C’est sur ce même canapé que nous retrouvons Michel, encerclé par des piles d’objets qui montent jusqu’à la poitrine. La teinte saumon originale du meuble, symbole des goûts de ma mère dans les années 90, a été rongée par la saleté et la cigarette. Ce canapé est la vie de cet homme. Je sais qu’il y passe le plus clair de ses journées, devant la télévision qu’il n’éteint jamais. Quand ma mère est partie, elle a emporté le lit de la chambre conjugale ; mais depuis longtemps déjà, il passait ses nuits sur le canapé plutôt que de la rejoindre. Il ne s’est jamais déterminé à installer un nouvel endroit où dormir. Je sais pourtant qu’il compte plusieurs lits et de nombreux matelas dans sa collection, récupérés dans des décharges ou arrimés au toit de sa voiture lors des journées de gros déchets. Pas de drap ni d’oreiller pour le confort. Comme seul compagnon de sommeil, mon père se contente d’un coussin de chaise longue dont le coloris verdâtre est presque entièrement couvert par des souillures. De toute façon, avec ses cinq ou six radiateurs électriques qui restent allumés tout l’hiver, la demeure reste à des températures suffisantes pour dormir sans couverture. Les émanations de cigarette ont infiltré chaque atome de la maison de mon enfance. Une fois l’odeur insinuée au fond de la gorge, elle n’en sort plus. Le canapé se trouve face à 8
l’entrée, dans le salon, et il attire le regard dès qu’on franchit le seuil. Mon père y est couché, les yeux fermés derrière ses vieilles lunettes, la tête en arrière, la mâchoire qui pendille. Ses cheveux et sa barbe blancs, qu’il n’a jamais eus aussi longs, lui arrivent aux clavicules. On crie « papa ? » puis « Michel ! », au cas où ça changerait quelque chose – sans succès. La priorité est de faire taire la musique pour pouvoir s’entendre. L’entrée du salon est bloquée par une antique commode en bois couverte d’objets : il faut passer par la cuisine, dont la table a disparu sous un monticule de déchets et de nourriture moisie. Partout, des tas informes et instables rendent les trajets périlleux. Sur le bureau de la salle à manger, pièce qui ne fait qu’un avec le salon, un tourne-disque rugit : imitation bon marché en plastique dont il manque le couvercle, l’appareil peut aussi servir de radio. Nous baissons enfin le volume que mon père avait laissé au maximum. Nous arrivons au canapé. Olivier, plus courageux que moi, se faufile entre les amoncellements et essaie de réveiller l’indolent. Michel bredouille quelques syllabes, incrusté dans son canapé comme un mollusque sur son rocher, incapable de se lever ou même de garder la tête droite. J’ai du mal à dire s’il nous reconnaît. Diabétique depuis les années 2000, il a toujours admirablement géré ses prises de glucides et d’insuline. Nous nous disons qu’il a peut-être simplement besoin d’avaler quelque chose, mais à ses marmonnements, nous croyons comprendre qu’il a mangé récemment. Olivier, dont le sens du sacrifice continue de dépasser le mien, retourne à la cuisine imbiber un linge d’eau pour lui laver le visage. Une croûte de sang séché mange la joue de Michel. Sans réussir à la nettoyer complètement, mon frère adoucit tout de même la condition de son visage. Derrière son hébétude, je recherche l’ancien prof de philo, son sourire malicieux quand il pose une question inattendue, ses yeux qui étincellent lorsqu’il se lance dans une anecdote historique. En vain. 9
Sur mon téléphone, je cherche le numéro du service de garde médicale. Une femme à la voix attentionnée mais expéditive me répond. Je répète ses questions afin de déterminer si mon père a fait une attaque cérébrale ou cardiaque. Il me semble que non : j’ai plutôt l’impression qu’il est dans un état de fatigue très avancé. « Demandez-lui quel jour on est. » Il ne comprend même pas la question. J’ai honte de reconnaître qu’il m’a fallu jusqu’à ce moment pour me rendre à l’évidence : il faut appeler l’ambulance. Nous sommes dans cette maison depuis une quinzaine de minutes, mais nous aurions dû agir tout de suite. La voix bienveillante, elle, n’hésite pas et m’informe que les secours sont en route.
28 septembre 1979 Je suis un artiste. Au fond, je suis un artiste j’essaye. De tout mon cœur, au fond de moi-même, je suis une tentative Je tente de m’exprimer. Je tente de produire quelque chose de moi-même.
Un brancard L’ambulance s’arrête une maison plus tôt, chez les voisins, car l’allée en béton de mon père est inaccessible. On explique brièvement la situation aux deux ambulanciers, un homme et une femme, qui vont examiner Michel sans perdre de temps. Ils se faufilent entre les amas devant l’entrée, mais sont stoppés net par l’entrebâillement de la porte. On leur explique qu’il faut faire un détour par la cuisine. Quand j’étais gamin, j’avais honte des accumulations de mon père, qui restaient à l’époque encore confinées au garage et à la cave, zones interdites aux visiteurs. Maintenant que la maison déborde de partout, j’ai laissé tomber la honte, 10
superflue face à l’immensité d’un problème que je n’ai pas causé. Dans son chaleureux accent jurassien, l’ambulancière pose le même genre de questions à Michel que la voix du téléphone avait suggérées. Elle n’en tirera pas de meilleure réaction, et après quelques silences dérangeants, conclut qu’il faut le sortir de là. L’autre ambulancier apporte une civière, mais on s’aperçoit vite qu’il est impossible de faire passer le corps par la cuisine. Il va falloir déplacer les meubles devant l’entrée, dont la commode qui bloque la porte. Elle est encombrée de bibelots, d’outils, de morceaux de plastique et de métal. Difficile de trouver un endroit où la déplacer, puisque le sol est presque entièrement occupé, à part un chemin large comme une pantoufle, tracé dans le couloir qui mène au reste de la bâtisse. Empressés, nous poussons des mains et des pieds la commode, sans trop nous préoccuper du fracas des objets qui tombent autour de nous. Ceinturé à son brancard, le corps de mon père est trimballé jusqu’à l’ambulance. Pour accéder à sa poitrine, les secours doivent découper sa chemise solidifiée, qui a depuis longtemps oublié à quoi ressemblait l’intérieur d’une machine à laver. Son propriétaire non plus ne s’est pas savonné depuis des mois. Après les tests de rigueur, on nous informe qu’il faut le transporter à l’hôpital de Delémont, à vingt minutes de Porrentruy. À ce moment, je me dis qu’on lui a sauvé la vie.
20 octobre 1978 Mes œuvres, c’est le brouillon d’une vie.
Des tranches de gâteau L’ambulance est partie. Pourquoi n’avons-nous pas agi plus tôt ? Dans la cuisine, Olivier et moi nous interrogeons face aux vieilles tranches de gâteau empilées sur la table, encore 11
protégées par leur emballage. Leurs fenêtres en plastique donnent à voir une moisissure florissante. Mon regard se perd dans le reste de la maison. Il y a tellement. Tellement, tellement, tellement que la nourriture avariée ne suffit pas à expliquer ma nausée. Sans le maître des lieux, le bâtiment semble à la fois plus vide et plus rempli. Si le capharnaüm peut enfin exister pleinement, libéré de la surveillance de mon père, l’absence du géniteur se ressent derrière chaque chose qu’il a laissée. Ce nouveau vide recèle l’espoir qu’un jour, au prix d’efforts conséquents, quelqu’un pourra débarrasser tout ça. Mais le seul moyen de couper ce cordon, c’est que le géniteur quitte ce monde. Tant qu’il vivra, il restera attaché à ses objets comme une mère qui vient de donner naissance. L’ambulance vient à peine d’emporter Michel que j’imagine déjà la profondeur de son manque, comme si c’était le mien, son envie inguérissable de retrouver tout ça, un éternel retour vers le chaos qu’aucun médecin ne pourra guérir. Pourquoi continue-t-on à l’écouter ? Il ne voulait pas qu’on vienne. Mon père a toujours défendu bec et ongles sa liberté. Il n’a jamais supporté les ordres, ni qu’on s’occupe de lui, encore moins qu’on l’aide. Si on l’a trouvé dans cet état, fondu dans le canapé le plus crasseux que j’ai jamais vu, incapable de bouger, de parler ou même d’ouvrir complètement les yeux, c’est que nous l’avons écouté et avons bêtement respecté ses souhaits. « Arrêtez de me faire ch… » Et maintenant, nous l’avons retrouvé figé dans la décharge qui a peu à peu submergé nos souvenirs d’enfance. Je me sens mauvais fils, mais mon ego contre-attaque immédiatement : « Non, c’est sa faute. » J’oscille entre ces deux interprétations. On aurait dû venir avant. Il ne voulait pas qu’on vienne.
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2 mai 1978 Ça va faire tantôt trois ans que je tente de m’ influencer pour me lever le matin, ne pas traîner dans les bistrots, faire régulièrement mon travail. Ça n’a pas eu le moindre effet ; on n’a pas le moindre pouvoir sur soi-même. Je n’ai travaillé que dans la mesure où quelqu’un d’autre l’exigeait de moi, et j’ai vite compris qu’ il fallait rechercher cette exigence (prendre l’engagement de faire un diplôme, un mandat, donner des cours). Aller se placer dans une situation exigeante, aussi tendue que possible, pour être obligé de me surmonter. J’ interprète cela comme le bonheur dans l’aliénation. Toute ma philosophie était une quête de la maîtrise, et toute mon expérience me prouvait que le bonheur est du côté de l’esclave. Car c’est bien la même chose, l’esclave comme celui qui travaille pour l’autre, et l’esclave comme irresponsabilité de soi. Je mis un talent polymorphe à dépasser ce qui m’aliénait, mais mon cœur criait « Aliénez-moi ».
Un duodénum Les murs jaunâtres de l’hôpital circonscrivent notre attente. Sur des chaises en plastique décoloré, Olivier et moi examinons nos options à voix basse. Enfin, une médecin nous amène auprès de Michel. Étendu dans un lit propre et vêtu d’une chemise d’hôpital, il nous observe avec curiosité. « La température corporelle de votre père était de 32 degrés quand nous l’avons reçu aux urgences », nous explique-t-on. Mon père n’est pas vraiment là. Même s’il semble comprendre ce qu’on raconte, lorsqu’on le presse, on prend conscience que certains détails lui échappent. Les interrogations qu’il hasarde 13
trahissent un épais brouillard mental. Un peu honteux, on lui répète pour s’assurer qu’il a bien compris. « 32 degrés ? » Il fait des gros yeux. « C’est pas possible ; 32 degrés, je serais mort. » On rigole doucement, déconcertés comme lui par ce chiffre. La médecin reprend le contrôle de la discussion. Son diagnostic est multiple. La principale cause de son état : une pneumonie accompagnée d’une dénutrition, car la nourriture ne passe plus son duodénum. On explique à la médecin que ce problème ne date pas d’hier. « Duodénum » fait écho jusque dans mon enfance. « Pourquoi le papa ne mange que de la soupe ? » « C’est à cause de son duodénum. » Cet organe d’environ vingt-cinq centimètres, sorte de tube qui ceint le pancréas, assure la transition entre l’estomac et les intestins. Il tire son nom du latin médiéval, une forme raccourcie de duodenum digitorum : « long de douze doigts ». Ces douze doigts que mon père n’a jamais digérés correctement. Dans la mythologie familiale, l’expression consacrée est « rétrécissement du duodénum ». Petit, j’ai toujours accepté ce groupe nominal comme une explication en soi. Quand je le pressais parfois de questions, mon père parlait d’un os de poulet mal digéré qui aurait rétréci son duodénum. Le débris aurait passé l’estomac, puis fait des ravages. Se souvenait-il du repas qui l’avait condamné ? Du goût du poulet qui s’était vengé ? Ressentait-il des regrets, la frustration de devoir passer sa vie à mixer la nourriture, à se contenter de soupes, de yaourts à jamais, tout ça pour avoir, une fois, mal mastiqué une volaille quelconque ? Si c’était le cas, il ne l’avait jamais laissé paraître. Il avait trouvé là l’occasion parfaite de mettre en pratique sa profession de philosophe, prenant les choses comme elles venaient, d’un air amusé. Comme toute mythologie, cette histoire était sujette à des mutations. Ce que j’avais toujours pris pour une vérité inéluctable sur son état de santé, mon père l’avait remis en question 14
quelques années auparavant. Altération d’une des histoires familiales les plus élémentaires. Adieu, l’os de poulet mal digéré ! Un autre animal domestique endossait soudain le rôle de tourmenteur : une vache. Quand il avait cinq ans, dans le champ derrière la ferme de ses parents, le petit Michel aurait reçu un coup de sabot dans l’estomac. Il se rappelle avoir joué trop près du bovidé, l’importunant peut-être. « Je me demande si c’est pas ça qui a été un des déclencheurs. » Sorte de complot campagnard, le poulet et la vache s’étaient peut-être prêté main-forte pour faire exploser le duodénum paternel. D’abord la vache dans son enfance, pour ouvrir la voie, puis le poulet à l’âge mûr, afin de parfaire son tourment. Pour compléter ce tableau rural, une ultime salve avait achevé l’organe : un bon coup de raisin. Certes, une des conséquences du rétrécissement gastrique de mon père était qu’une goutte d’alcool pouvait à peine franchir ses lèvres. Une mesquine lampée lors d’un repas de famille, quand le vin était apprécié par le reste de l’assemblée – et encore. En réalité, jusqu’à ma naissance et peut-être même quelques années après, il s’envoyait en moyenne une bouteille de rouge par jour. J’ai pu confirmer cette intuition auprès de plusieurs membres de la famille, une décennie après mon départ de la maison. Aurait-il arrêté de boire sans un ultimatum de son abdomen ? Des articles scientifiques trouvés sur Internet m’ont confirmé la vraisemblance d’un lien entre consommation excessive d’alcool et érosion du duodénum. La vache, le poulet, le vin. Le triumvirat gastrique. Après l’avoir deviné, j’avais brandi son alcoolisme au visage de mon père comme une accusation. Il buvait autant dans sa jeunesse et ne me l’avait jamais dit. Je l’avais toujours cru sobre, affranchi de toute emprise chimique – si l’on ignorait les inévitables cafés et cigarettes que tout homme né dans les années 50 se devait d’aligner. Avait-il honte d’avoir bu autant ? Non seulement il ne le laissa jamais paraître, mais sa capacité 15
Vous venez de consulter un EXTRAIT d’un livre paru aux Éditions Favre Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par tous procédés, y compris la photocopie, est interdite. Éditions Favre SA Siège social : 29, rue de Bourg – CH–1003 Lausanne Tél. : +41 (0)21 312 17 17 lausanne@editionsfavre.com www.editionsfavre.com