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Philippe Wilmart

A fleur d’Ecriture

1. Dans la tiédeur du crépuscule Philippe Wilmart

Dans la tiédeur du crépuscule

A fleur d’Ecriture, une collection dédiée au bonheur de l’écriture face au choc de l’Ecriture… Des textes courts et denses, beaux et forts, qui font toute la place aux sentiments intimes, aux émotions, aux engagements, aux questionnements d’un être humain unique qui reçoit et s’approprie une Parole qui lui est destinée de tout temps. A fleur d’Ecriture, c’est toute l’expérience humaine face à Dieu qui se lit et qui se dit dans quelques mots choisis.

Ne plus être passant mais passeur. Sans obliquer. Porteur d’une vérité qui s’éprouve sans preuve. A chacun de découvrir sa vérité, à l’écoute de la Parole de Dieu qui résonne aujourd’hui encore avec acuité dans nos vies. A la source des évangiles, il y a cette rencontre avec Jésus, toujours actuelle, capable de retourner une existence. C’est cette expérience intime et forte que l’auteur nous livre dans cinq textes denses et poétiques. Une appropriation personnelle de l’Ecriture dans une écriture lumineuse : « Du fumier de mes errances naît un humus vibrant de vie. »

Philippe Wilmart, né en 1958, marié, père de quatre enfants, enseignant. Interpellé par de multiples chemins à défricher dans l’Eglise d’aujourd’hui et plus particulièrement par les mots pour dire Dieu et la Vie.

Dans la tiédeur du crépuscule

A fleur d’Ecriture

Philippe Wilmart

Dans la tiédeur du crépuscule

ISBN 2-87356-240-4 Prix TTC : 5,95 €

9 782873 562403

Editions fidélité 61, rue de Bruxelles BE-5000 Namur Belgique

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A fleur d’Ecriture, une collection dédiée au bonheur de l’écriture face au choc de l’Ecriture… Des textes courts et denses, beaux et forts, qui font toute la place aux sentiments intimes, aux émotions, aux engagements, aux questionnements d’un être humain unique qui reçoit et s’approprie une Parole qui lui est destinée de tout temps. A fleur d’Ecriture, c’est toute l’expérience humaine face à Dieu qui se lit et qui se dit dans quelques mots choisis.

© Editions Fidélité • 61, rue de Bruxelles • BE-5000 Namur • fidelite@catho.be ISBN 2-87356-240-4 Dépôt légal : D/2002/4323/16

Illustration et maquette de couverture : © Mylène Auquière


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Pierre est un incertain, un errant, un fils perdu sur le chemin de son destin. Un homme, en somme.

Tout a commencé un matin d’avril. Un matin calme, beaucoup trop calme. L’atonie des éléments entravait les barques. Accroupis sur la grève, nous retapions les paniers d’osier et retressions les cordages usés. Une lumière d’albâtre coulait sur les galets et l’horizon à peine ridé. Des pigeons picoraient dans l’aire quelques lentilles égarées. La paix était dense, presque palpable. Pourtant, sans qu’un mot, un geste, sans que rien d’humain ne le laisse prévoir, les oiseaux s’envolèrent d’un seul claquement d’ailes. Il avait une trentaine d’années. De la douceur, beaucoup de douceur. Un regard. Et puis, je ne sais plus bien. Deux mots. Une césure. Un chemin inondé de lumière. Des pas et des pas pour fendre la chaleur étouffante du paysage, l’indifférence tiède ou la froideur hostile des premiers interpellés. 9


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Yeshouah dévoilait des évidences, de celles qui feraient crier les pierres. Rien d’autre n’importait. Ni la blondeur des passions, ni les médisances bien-pensantes, ni les calomnies silencieuses, ni les œillades dénigrantes, ni les sourires ostensiblement étouffés des hommes de certitudes et autres gardiens de cimetière. Ses yeux brillaient comme allumés de vin doux, comme enflammés de visions sur l’au-delà des mots et des visages. Je voulais feuilleter avec lui le quotidien, aller de l’avant à son rythme, respirer, dormir à son rythme. J’ai partagé son pas, ses veilles. Je dis je, mais nous étions quelques-uns à sillonner la région traînant derrière nous le filet de nos questionnements, ramenant à lui le produit de nos sinueuses errances. Parfois, je croyais que je savais et je le proclamais, je l’affirmais le poing en poche ou sur la table. L’adulte n’est qu’un enfant qui croit qu’il sait. Je m’indignais alors de la résignation, je me scandalisais de la relativité comme valeur absolue, je n’imaginais pas qu’on eût pu ne pas comprendre, ne pas se lever devant lui, se sentir grand. Il aurait fallu au moins cent vies pour convaincre tout le monde ! Cette impuissance m’étouffait mais son regard clair, sa poitrine robuste, son calme rassurant me poussaient en avant ou plutôt m’aidaient à le suivre. A coups de silence, il a sculpté un devenir dans la rousseur robuste de mes fibres, laissant sur le sol des copeaux de lieux communs. Je me suis dit qu’il allait se perdre, s’empoisonner à force d’amener à lui les impurs, les purulents, les lépreux. 10


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Je me suis trompé. Il ne les amenait pas à lui, à nous, il allait vers eux et nous entraînait dans cet élan qui nous désencombre de nous-mêmes, qui nous rend ouvert comme un matin d’avril, ouvert au vent, au pollen, au grain jeté dans la terre fraîchement ouverte, fraîchement blessée, comme dépossédée. Et ces blessés de la vie se déliaient, se dénouaient dans la pureté de son regard. Certains criaient au miracle, à la supercherie ou au scandale. Le scandale réside dans l’immobilité pétrifiée, la suffisance inquisitrice et la condamnation sans appel. J’ai eu peur. Peur de franchir ce pas qui me sépare de l’autre comme le funambule glisse un orteil sur l’incertain. Peur d’être moi-même rejeté par le paria, exclu par l’exclu, confronté à l’impuissance, à ces limites qui cernent cruellement ma pauvre condition humaine, humilié par ma maladresse, mes faiblesses. Mais cette humiliation est devenue humilité, humilité féconde du blé dans le sillon, humilité libératrice. Oui, ce genou tant de fois planté dans la fange de la misère humaine m’a débarrassé des haillons de pouvoir et de domination qui cadenassaient mon bonheur. Ma pauvreté m’a apporté des trésors et j’ai pu sentir la douceur du large sur mon visage. J’ai pris conscience d’un au-delà de moi. Yahveh incarné a joué aux osselets, réparé une sandale, taillé une cheville, épluché un oignon, tiré l’eau du puits. L’aire, le chemin, l’atelier, la cuisine en sont transcendés. Le quotidien est Divin. Ou le Divin quotidien. Trente ans durant, par sa vie cachée, il a révélé la grandeur de l’homme. 11


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Les trois dernières années, il les a consacrées à déchirer le voile opaque qui assourdit, aveugle et tient éloigné de la Lumière. Je me suis toujours posé beaucoup de questions. Beaucoup d’incertitudes ont jalonné ma route. Il m’a toujours apporté une réponse, même silencieuse. « Ne dites pas que je suis le Christ ! » Chacun doit le découvrir par lui-même. Si on n’interroge pas, Jésus n’a rien à dire.

J’avais pris femme. Ma paume sur son ventre. Un cri. Mon fils. Un cri pour diviser. Un couffin d’espérance posé sur le lit du temps. Mon fils enfanté dans la douceur d’un regard déjà croisé. Eux aussi, je les ai laissés là. La première fois, je ne me suis pas vraiment rendu compte. Le vin avait coulé à flots comme une sève de bonheur et, gavés d’euphorie, nous n’avions pas remarqué que, près des bassins de granit, l’ordre commun avait été perturbé. Cana des rires et de l’amour ouvert. Grand ouvert. Nous n’étions pas des mangeurs de sauterelles, nous ! Par la suite, je n’ai pas vraiment compris ce qu’il voulait prouver. C’était tellement rapide, tellement discret, tellement anecdotique. De l’ordre du fait divers. Comme sa vie, d’ailleurs. 12


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Je ne comprenais rien à sa stratégie. Comment un prophète, un chef spirituel pourrait-il s’imposer ou imposer ses idées sans briller, épater, convaincre. Les grands prêtres. Hérode le Grand. Imperator Magnus. Frapper un grand coup à la face du monde. Un vrai grand coup. Détruire le temple d’un seul regard, arrêter le soleil, ouvrir la mer, que sais-je ! Mais il n’était ni prophète ni chef spirituel. Bien plus que ça car bien moins que ça. Maintenant, je m’en veux un peu de toutes mes maladresses. Quel aveugle j’étais ! Quand je pense que nous nous chamaillions comme des moineaux pour des priorités futiles. Je n’ai vraiment eu peur que quand il a voulu se rendre à Jérusalem. « Inconscient », pensai-je. J’étais aveugle. Aveuglé. Jérusalem, comme une ruche ceinte d’une ocre falaise de principes terreux et de préceptes poussiéreux rendus aveuglants par le zénith. Je sentais que l’accueil triomphal voilait une incompréhension enthousiaste. Une foule avide. Des palmes. Une masse humaine qui foule le tu. La peur se drape parfois d’éclats. Ensuite, on chuchota. Et la méfiance grignota l’élan. Autisme social. La semaine qui a suivi m’a marqué en profondeur comme le feu du bouvier marque la bête dans sa dépendance. Mais la blessure a écarté la haie de 13


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nuages qui bornait mon univers depuis quelques décennies. Il est des granits qui semblent invincibles. Le burin même rechigne. Parfois, une veine presque imperceptible jette un doute. La pierre d’angle va au rebut. Pierre d’achoppement. Dans la tiédeur du crépuscule, j’avais proféré des certitudes comme des bûchers. Elle se sont consumées dans la nuit pour s’éteindre au chant du coq. A l’aube, il ne reste en bouche que l’amertume de la cendre. Il est des certitudes qui s’incrustent, qui s’enkystent comme des tumeurs. Malignes. Très malignes. Il est des souffrances qui ouvrent les yeux de l’âme, qui dégagent la source claire du fossé fangeux. Il est de ces coqs qui mettent à vif la pâleur de l’aube, qui vrillent les poignets et les pieds, qui traversent les flancs, impitoyablement. Le vieil homme est cloué sur place, sa fierté terrassée par l’Evidence et la clarté bourgeonnante sourd imperceptiblement. La vérité se cache dans les plus basses entrailles du doute. Elle germe dans les craquelures des larmes séchées. J’ai presque honte de l’avouer, mais même pour le Père tout puissant j’ai ressenti cette faille : comme une mère jette un regard sevré sur son nouveau-né chétif, pas tout à fait défroissé, recroquevillé dans une couveuse de Plexiglas, comme un passant anonyme recueille le regard naufragé de la jeune fille renversée par une automobile indifférente et qui, impuissant, la sent décrocher, couler, s’en aller, cette 14


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impuissance, le Père la ressent au jardin des Oliviers. Ça, je l’ai perçu clairement de ce côté-ci du miroir. Une autre lumière traversait la lumière de la lune. La sueur, c’était lui. Le sang, c’était le Père. Devant Pilate, la rumeur devint clameur. Puis condamnation. Lui semblait grave. « Condamné à mort ! » La sentence m’a déchiré le corps. Puis un silence. Finalement, condamné à mort, je le suis. Nous le sommes tous. Et depuis toujours. J’écorchais mon être aux éclats de leurs rires. Lacéré par le désespoir, j’étais en panne de rêve, comme un désespéré contemple le vide du haut d’un immeuble. Puis le vertige. La fin d’un espoir fou. La mort d’un rêve insensé.

Imperceptiblement, le désespoir souffle dans nos narines, nous essoufflant. La mort frissonne dans nos membres noueux. Elle nous embrassera.

Notre bouche est sèche. Les mots s’engourdissent. Notre silence est pesant. Une pensée nous agrippe, nous tient suspendus : demain ? 15


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Des rats. La peur a fait de nous des rats terrés dans des chambres basses, cadenassées, à l’abri de nos terreurs et de nos déceptions. Mais nos angoisses se trouvaient enfermées en nous par une lourde pierre. Trois jours à chuchoter à demi-mots, à entrouvrir la porte sur une bouche familière, sur des propos affligeants. Tout est consumé. La désespérance à pleines mains. Le souffle retenu. L’envie de rejoindre Judas au plus profond de son cri. Les regrets. Tus d’abord. Esquissés ensuite. Puis criés dans toute leur nudité. Des jours plus sombres que les nuits. L’indécision. L’apathie. Puis ces deux folles qui sont revenues haletantes. Ces deux folles d’Amour. La stupeur. Le tombeau vide. Le rien insoutenable. Quelques chiffons inacceptables. Une étoffe tâchée brandie comme un doute. Chercher l’évidence à tâtons. Puis comme une folle certitude. Puis comme une présence. Evidente. Parfois. Parfois ténébreuse. Madeleine. Ni veuve. Ni épouse. Rien. 16


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Moins que rien. Il apparaît à cet être transparent, sans crédit. Elle accourt. « Rabbouni ! » Et il l’éloigne de son corps. L’heure n’est pas aux retrouvailles, mais à l’annonce. Va ! Dis ! Entendre l’inacceptable. S’offrir au surgissement. A un appel d’air qui vient de l’infini. De l’au-delà de tout. Une intuition irrecevable. Une douce folie. Des portes de brume s’ouvrent. L’aveuglement égoïste part en lambeaux. Les blessures mal cicatrisées se fondent dans la douceur d’une caresse. L’émerveillement lesté de son vécu. Ne plus être passant mais passeur. Sans obliquer. Porteur d’une vérité qui s’éprouve sans preuve. Je suis devenu un nomade de Dieu et le souffle du silence me porte et m’emporte. Cela m’est donné, c’est comme ça malgré l’incertitude pérégrinante qui parfois me tourmente encore, le temps d’un soupçon. Partir. Marcher. Témoigner. Annoncer. Pardonner. Délier ce que notre esprit retors a tissé. Ne plus nouer nos infamies dans la toison d’un 17


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bouc infortuné mais pardonner, aller au-delà de soi dans la reconnaissance de ses limites. Ne pas oublier, expliquer, excuser, nier mais pardonner. Remettre les péchés sans perdre le sens de l’erreur, de l’errance, de la faute. Je me sens habité par un souffle intense, inspiré pour diffuser cette douceur d’amour qui relève. Puis il s’éclipse. Il s’en va comme la mer se retire pour que la terre apparaisse. Se libérer de ses ancrages et attendre, attendre sereinement comme la grève s’offre à la marée montante. Attendre l’invitation aux noces, le retour de l’époux, l’avancée du printemps, le tombeau comme ouverture.

L’amour s’approfondit dans la béance que la haine creuse. La foi grandit à la force du doute. Celui-ci ne la menace pas. Il l’engendre.


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« Si quelqu���un dit : “J’aime Dieu”, et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur » (1 Jean 4, 20). L’adolescence. De fragilité et de souffrance. Attelé à son négoce, mon père fréquentait plus les comptoirs d’Ostie que la maison. Ma mère, née dans l’angoisse, se rassurait dans l’inertie empoussiérée, l’indécision stérile. Alors je jouais, je parlais, je courais et m’agitais en tous sens pour digérer l’insupportable. La vie me paraissait ridicule et ça, c’est insupportable à seize ans. A trente ou à quarante ans aussi, d’ailleurs. Je m’agitais pour attirer le regard et me donner l’illusion d’exister. J’essayais de séduire pour me donner une illusion de densité. Et j’ai grandi sans trop vieillir, m’agitant dans le sens qu’il fallait pour attirer les regards. En attirant les regards, j’ai parfois attisé les désirs. J’ai ferré les désirs jusqu’à la passion, jusqu’à se déprendre soi-même, jusqu’à se perdre. J’ai connu un homme. Il aimait caresser à pleines mains l’ambre de ma peau, goûter à pleine bouche la cannelle de mes seins. Il couvrait de ses regards brûlants ma nudité métisse. Il voulait ouvrir en moi des printemps. 21


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Mais mon ventre était aussi fécond que le sable du désert. Lui n’a pu le supporter. Il s’est noyé dans la douce folie du vin et du chanvre. Il a fermé les yeux. Et la terre poussiéreuse a pris possession de sa bouche. Puis le vide, une béance, le néant. Et une soif, Une inextinguible soif. Et j’ai connu d’autres hommes si différents les uns des autres. Au désir pareil. Je voulais aimer, être aimée, sans cesse, de plus en plus, de plus en plus vite. Donner de l’amour, du plaisir. Embrasser le monde entier, goûter à pleine bouche l’affection des hommes en quête de tendresse, de celle que les mères abandonnent par lambeaux. Je les aidais à se décharger du fardeau d’une journée de labeur. Je leur déliais les reins. J’y cherchais peut-être un peu d’absolu, de ce que les pères négligent dans leur combat quotidien contre le quotidien. Cet absolu qui ne pouvait jaillir clairement et qui prenait des chemins détournés pour sourdre sous la mousse des roches granitiques. Cette soif était en moi, jamais satisfaite par les corps bercés, caressés et cambrés par le plaisir. Et la source était, non pas tarie, mais enfouie. Et le plaisir était amer. Et l’amertume tenace.

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Je n’étais pas fille des places publiques éclatantes de soleil, théâtres des lapidations, vitrines de l’ordre établi. Je n’étais pas fille des ruelles obscures avides de nuit, coulisses des turpitudes, antichambres des perversions feutrées. J’étais fille des sourires et des contre-jour, des baisers et des crépuscules, des caresses et des braseros, de l’amour et des clairs-obscurs. Oui, de l’amour, même si le mot peut paraître abusif, excessif ou déplacé. J’essayais de fuir les jugements, de rester sourde aux insultes. Pourtant, il est des mots de pierre. Des surnoms lapidaires. Quand l’élan se faisait moiteur, quand les corps se déliaient sur la blancheur froissée, quand il s’endormait apaisé, ô bienheureuse insomnie. Je jouissais alors de cette paix gagnée à dénouer un à un ses désirs enchevêtrés. Je le sentais libéré, soulevé de terre le temps d’un soupir apaisé. Ma paix se nichait dans la quiétude d’un moment. Puis me revenaient les angoisses du temps ramenant tout à l’éphémère. Ne pas céder à la tentation. Ne jamais croire que l’éphémère puisse être définitivement fondé. Hors cela, point de salut ! Aux bains, je jetais des regards envieux sur ces femmes au ventre rebondi non tant pour l’enfantement en germe qu’elles échafaudaient dans la paix de leur intimité, mais pour leur regard plein de ten23


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dresse intérieure ; dépossédées d’elles-mêmes, elles écoutaient cette présence en elles, pas tout à fait autre. Avec le temps, je cheminais davantage dans l’imprécis, je serpentais dans la brume des aubes déçues. Le corps sans le regard, c’est un granit mortifère, une source tarie, une femelle desséchée. Pourtant, certains jours, je percevais comme une sagesse, comme une étincelle de sagesse qui se serait donnée à connaître. Ces jours-là, le regard de l’amant cherchait moins à me réduire, son masque fatigué se défaisait un peu. Je voulais soulager de mes doigts les hommes ceints de douleur, meurtris d’être au monde et de le traverser comme un sourd aveugle. Mais le lin se froisse. Les moiteurs diluent le parfum le plus suave. L’encens se consume. L’ivresse s’estompe avec la nuit. L’aube a un goût de jarre terreuse. Je lisais sur mes joues des pâleurs d’embaumeuse. Pour attiser le désir, allumer les yeux de mes amants d’un soir, j’enfouissais mon corps sous sept voiles au tissage serré que je laissais glisser lentement, voluptueusement. J’eus vent du Galiléen. Il arpentait le pays de ses sandales comme la charrue laboure la colline. Il parlait comme on sème le blé tendre sur la couture de Jéricho et ses paroles retournaient les certitudes et les indifférences comme le bœuf arrache de vieilles souches d’acacia. 24


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Un jour, les hommes qui venaient me voir et leur épouse en colère m’ont traînée jusqu’au carrefour. Ils m’ont craché au visage leurs injures, elles m’ont frappée de leurs malédictions. « Cette femme est le diable ! » sifflaient-ils. Le diable n’existe pas. Il n’y a que le Bien et le Mal. Le Bien, c’est donner, donner sans attendre, pour rien. Tout donner. Tout donner pour l’autre, jusqu’à donner sa vie. Le Mal, c’est jouir de ce qu’on a, de ce qu’on est et s’y accrocher de toutes ses griffes, jusqu’à mourir. Le Bien, c’est profiter de cette seule liberté qui nous est donnée : celle d’aimer, d’aimer sans borne pour abreuver l’autre d’un amour fécond. Le Mal, c’est mourir de soif à côté d’une source et maudire la stérilité figée du monde. Il est apparut. Il a parlé comme on tranche les liens d’un aliéné. Ils sont partis, penauds. Nous sommes restés tous les deux dans notre solitude. Moi dans un tournis de culpabilité et de soulagement. Lui dans un abandon d’incompréhension et d’admiration. Dans le vide, comme la conscience d’une altérité, d’un regard qui ouvre. Un sourire comme une transparence de l’indicible. Nos visages. Lui et moi, face à face. Quand deux visages se rencontrent, le divin s’ouvre. L’impudeur des étoffes m’apparut et les sept portiques du plaisir aveugle et muet se déchirèrent sous 25


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mes doigts tremblant de joie d’être à nouveau libre de mon corps, de ma vie, libre d’aimer vraiment, de cet amour qui ouvre des champs d’éternité. Devant le seul qui m’ait regardée sans me déshabiller, je me sentais dénudée, dépouillée mais sans regret. Pure. Paisible. Douce. Belle. Belle comme une jeune mariée sur un lit de fougères. Celle qui déborde de tendresse. Douce comme l’huile d’argan. Celle qui assouplit les paumes et les reins. Paisible comme une nuit de pleine lune sur l’oasis de Béchir. Celle qui abreuve de rosée les pousses de luzerne. Pure comme l’eau claire. Celle qui baigne les pieds fatigués par la poussière du chemin. Le temps n’a plus cours dans le regard ouvert. La mort est impuissante. Dieu est devenu homme pour que l’homme touche au divin, qu’il goûte à l’au-delà du temps, du désir, du plaisir, de la mort. Il m’a aidée à habiter mon corps. Non, à être mon corps. Simplement. Paisiblement. Et dès lors, j’ai pu aimer. Aimer gratuitement. Donner sans attendre. Moi qui voulais tant sortir de la possession. Du mal. Le Mal comme un nœud coulant qui cerne les yeux, qui dessèche la main qui ne se tend plus que pour griffer, qui crispe les sourires en ricanements. 26


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Alors, la souffrance habite le corps qui se recroqueville, se débat comme pour se délier, s’agite vainement et enfin se tord fouettant l’air de ses membres désarticulés, révulsant les yeux, écumant d’impuissance pour se tordre, noué, vaincu. Il m’a appelée par mon prénom. Cela faisait si longtemps qu’on ne m’avait plus nommée ainsi. « Aime l’autre comme toi-même, m’a-t-il dit. Si tu ne t’aimes pas, tu ne pourras pas aimer l’autre. » Tu vaux plus qu’une poignée de pièces d’argent. » M’aimer, avec ce ventre aride, sans bourgeon. Il m’a déliée de son regard aimant. Il m’a acceptée comme j’étais, sans me juger, sans me condamner. Il m’a redit les beautés du corps, le Cantique des Cantiques. Comme des éclats de soleil, des mots s’accrochaient à ma chevelure jais. Je suis noire, mais je suis belle. Sur ma couche, pendant les nuits, j’ai cherché celui que mon âme chérit ; Je l’ai cherché sans le trouver… Tes lèvres sont comme un fil de pourpre, Ta joue est un quartier de grenade dessous ton voile. Tes deux seins sont comme deux faons, jumeaux d’une gazelle pâturant parmi les lis. Sortir de la tendresse d’alcôve et des surnoms méprisants. Ouvrir les yeux. Tendre la main. Sourire. Rire. Simplement. Paisiblement. Et voir que tout ce qui nous entoure est très bien. La satisfaction du créateur contemplant sa création. 27


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Je voulais connaître Yahveh. Il a souri. Il m’a dit tout simplement, sans élever la voix : « Qui me voit voit le Père. » Et quand il a ajouté un matin qu’il voulait plein de verdeur : « Chaque fois que vous avez laissé l’un des petits errer sur le bord du chemin, chaque fois que vous avez détourné le regard de sa misère qui vous griffait les yeux, chaque fois, vous m’avez craché au visage. » Je ne voulais pas cracher au visage de Yahveh. Et j’ai été vers les hommes pour qu’ils soient, sans les réduire à l’étau de mon regard, pour que je puisse être et qu’ainsi seulement, Yahveh puisse exister. Yahveh n’est pas l’homme, mais c’est par l’homme que je le trouverai. Les sacrifices ? Le sabbat ? Le jeûne ? Sacrifier mon orgueil, mettre en veilleuse mon désir de séduire, éteindre ma soif d’être encensée. Aimer, c’est découvrir que nous pouvons aller audelà des limites, de la limite, du temps, ultimement. Jusqu’au bout de notre rencontre, mes bras ont voulu se refermer sur lui. « Rabbouni ! — Ne me retiens pas, mais va plutôt trouver mes frères… » J’ai hésité. J’ai considéré les trois pas qui me séparaient de lui. Comme Didyme quelques jours plus tard, j’aurais tant voulu serrer son corps contre moi, toucher à nouveau ses cheveux, étreindre ses mains, caresser ses pieds. Mais je ne m’en sentais pas la force. J’aurais pu retourner à ma vie antérieure pétrie d’illusions, de désillusions, de fusions, de confusions 28


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et de mirages avec ces yeux qui voient sans voir, qui croient reconnaître le jardinier. Me sont alors revenues ses phrases qui jusqu’alors baignaient dans l’obscurité d’une autre évidence . « Pour exister, recule d’un pas comme Moïse devant le buisson. » « L’autre n’est pas toi et tu n’es pas l’autre. C’est dans la faille que l’amour est possible. » Et « Dieu est amour ». Reculer pour qu’il puisse rester avec nous, vraiment, jusqu’à la fin de ce temps. Je voulais le prendre, le momifier et il m’ouvrait un autre espace. Si je l’avais serré dans mes bras, je l’aurais tué ou j’aurais été changée en statue de pierre, j’en suis certaine. Ses mots m’ont déchirée mais je me suis redressée. Je suis allée vers les hommes. En vérité. Ses amis nous ont cru folles. Quand tous l’ont eu renié, il ne restait plus que nous, les folles, pour le suivre avec passion. Sarah, l’impure, celle qui s’enfermait comme une lépreuse, qui se momifiait dans ses linges ensanglantés. Il tarit sa honte et elle redevint femme. Judith, la chétive, la jeune fille aux bourgeons si fragiles qu’ils penchaient vers la mort. Il la rendit à la vie. Rebecca, la noire, qui ne pouvait goûter l’eau du puits tant elle quêtait un regard qui ne la dévorerait pas. Folles, oui. Car ils n’auraient pas osé délier la courroie de ses sandales et nous avons parfumé ses pieds, nous les avons essuyés de nos cheveux déliés. Folles d’amour. 29


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Folles de croire que le grain levait sous la terre. Folles à lier devant la pierre et l’évidence. Evidence pour les folles et ceux qui auraient la folie de les croire. Folles déliées de la mort.


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Aveuglé par un fétu de paille


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« A quoi bon m’offrir tant de sacrifices ? dit le Seigneur. Les holocaustes de béliers, la graisse des veaux, j’en suis rassasié. Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n’en veux plus. Quand vous venez vous présenter devant moi, qui donc vous a demandé d’encombrer mes parvis ? Cessez de m’apporter de vaines offrandes : l’encens, j’en ai horreur. Nouvelles lunes, sabbats, assemblées, je ne supporte plus ces fêtes sacrilèges. Vos nouvelles lunes et vos solennités, je les déteste. Elles me sont un fardeau et je suis las de le porter. Quand vous étendez les mains, je me voile les yeux. Vous avez beau multiplier les prières, je n’écoute pas : vos mains sont pleines de sang. Lavez-vous, purifiezvous, ôtez de ma vue vos actions mauvaises, cessez de faire le mal. Apprenez à faire le bien : recherchez la justice, mettez au pas l’oppresseur, faites droit à l’orphelin, prenez la défense de la veuve » (Isaïe 1, 11-17). Mardoché, tu parles trop et tes mots se dévaluent dans le flot de tes raisonnements, envahissants comme l’ivraie. Ecoute-moi. Ce que j’ai à te confier tient dans la main comme un morceau de pain d’orge, il est paisible comme l’haleine d’un agneau, il adoucit le cœur comme le vin doré de Joachim. « La loi, c’est la loi ! » pensais-je alors comme tous ceux de ma caste. 33


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Et je ne connaissais rien au printemps. Après le coup de lance du centurion, j’ai eu le courage de m’ouvrir à la lumière. Nous, nous sommes bien trop préoccupés à veiller sur le voile du temple craignant qu’un accroc ne fissure nos privilèges ; nous levons le doigt au ciel, élevons la parole et arpentons le parvis du temple, nos interdits en bandoulière. Et si le Dieu de nos pères n’était pas ce juge tant redouté ? Et s’il était l’Amour dont notre peuple a tant besoin ? Qui osera écouter une parole forte en ces temps d’errances égoïstes ? Qui défendra une voix prophétique en ces temps de tiédeur passive ? Qui suivra ce précepte : « En tout temps, considérez les autres comme supérieurs à vous ! » Le sacré est hors du temple. Contempler l’au-delà de tout à travers les vapeurs d’encens n’est pas tout. C’est ce qu’il proclamait ce Galiléen hors normes, déchirant les tissus de mensonges. Dieu sait s’il m’a irrité, indigné, encoléré, ce marginal, ce blasphémateur ! Et pourtant, son irritation, son indignation, sa colère éthique contre l’ordre établi montrait du doigt la Vérité : toucher le lépreux, guérir le jour du sabbat l’ont conduit au Golgotha, certes, mais il a hurlé pour les siècles à venir que quelque chose de sacré est en jeu quand l’autre est écrasé. L’exclusion est profanation. Si Dieu a créé l’homme à son image, le sacré est dans le respect de chacun de nous. L’œil de mon voisin brille d’une flamme divine. 34


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AVEUGLÉ PAR UN FÉTU DE PAILLE

L’éteindre, c’est détruire le temple. Qui le relèvera de ses ruines ? Trois jours suffiront-ils à briser les mécanismes d’écrasement subtilement dressés par l’histoire ? Nous pesons chaque fétu de paille pour deviner s’il est pur ou souillé. Nous traquons l’impureté, chassons l’inconforme. Et si le mal ne vivait que dans l’écrasement de l’autre. Vivre, c’est permettre à l’autre de vivre. Point. Ça te paraît un peu futile, un peu léger. Ça me parait terriblement simple, infiniment exigeant, au contraire. C’est la vérité, le chemin, la vie. Mais il n’y a pas de dogme ni de mode d’emploi. Pas de recette. Juste quelques repères. Il suffit de changer de mentalité pour éprouver la proximité du royaume de Dieu. L’éprouver grâce à celui qui me dérange, me bouscule. Nous, Mardoché, nous sommes, les préposés du sacré, les ordonnateurs des sacrifices, les professionnels de la prière. Mais nos principes nous enserrent comme murailles, nos lois sépulcrales confinent l’amour en de morbides certitudes. Notre destin sur cette terre serait de prier. Platement. Prier, mais à quoi bon ? Pourquoi ? Pour quoi ? Peut-être pour diriger les mains artisanes d’un dieu aveugle ? Comment peut-on prétendre que Le Tout-Puissant 35


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maîtrise tout et connaît le moindre cheveu sur le crâne d’un humain et, dans le même temps, s’agenouiller et prier ? N’est-ce pas injurier Yahveh que de le prier de revoir son plan sur le monde parce que nous considérons que le destin du monde s’accommoderait davantage de ceci que de cela et qu’il n’a qu’à obtempérer ? N’est-ce pas un manque de confiance viscérale en la toute bonté du créateur ? Et d’ailleurs, Jésus, après avoir douté de son père et avoir hurlé son abandon, s’il n’avait proclamé sa toute confiance et son abandon au père, serait-il ressuscité ? Le doute, que l’on prétend pesant, hypothèque-t-il l’éternité ? Je me souviens de l’une ou l’autre de ses paroles quand il priait. Je ne me souviens plus tout à fait du début… Je crois qu’il se sentait aimé de cette présence qu’il appelait Abba, qu’il s’abandonnait à lui en toute confiance comme quand les nuages se déchirent sur l’azur, comme quand la blanche colombe traverse l’éther : Dieu semble parler à l’homme et le reconnaître comme un père regarde son enfant. A partir de là, la crainte s’évapore : ni les bêtes sauvages ni l’aridité du désert ne peuvent l’effrayer. « Que ton nom soit sanctifié… » l’homme apprivoise sa révolte, il ne dresse plus le poing vers les nuages, ne cherche plus à détruire le temple… « Que ton règne vienne… » et non le mien, et non ma vision étriquée du monde, mes projets, ma planification de l’avenir. « Que ta volonté soit faite… » et non mes caprices, mes désirs d’accomplissement, de jouissance, de plaisir. Cela m’a retourné, moi, homme de pouvoir et de décisions. 36


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AVEUGLÉ PAR UN FÉTU DE PAILLE

« Donne-nous notre pain de ce jour… » si la moisson est don de Dieu, pourquoi donc amasser, spéculer, thésauriser, affamant ainsi mon vis-à-vis ? « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés… » tout ce que je délie sur terre est délié dans le ciel. Dieu pardonne par mon pardon, il absout par ma bouche. Je n’oublie pas, je pardonne. Aimer l’ennemi, ce n’est pas ne pas avoir d’ennemi, mais c’est éviter soigneusement de réduire mon contradicteur à sa contradiction, mon opposant à son opposition, mon voleur à son vol… il est bien plus que ça. « Ne me soumets pas à la tentation… » la tentation de croire que ce monde éphémère, fini et temporaire puisse perdurer. Apprendre le détachement, la finitude, la fragilité, le sentiment de l’instant dans sa brièveté. Ne pas dissocier la Vie de la Mort car tous deux participent à la beauté de l’humain et du monde. La mort conduit à la vie définitive auprès de Dieu. « Délivre-nous du mal… » Le mal de vivre, d’être, comme un passereau englué. Le jugement ultime, ce n’est pas Dieu qui le pose, c’est l’homme par son oui donné. Ou tu. Suivre l’enseignement de Jésus, c’est donner, se donner par-delà les injustices. Il a marqué le don du pain et du vin. « Voici le pain, ma vie donnée ; voici le vin, mon sang versé. Chaque fois que vous donnerez votre vie comme je l’ai fait, je serai en communion avec vous ! Vous toucherez au divin. » Mardoché, tu penses trop. La pensée qui parle tout le temps étouffe le silence où se glisse l’évidence. 37


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Par-delà les railleries des raisonneurs, la simplicité rayonne comme une béatitude. Pour ma part, je cherche Dieu dans la simplicité d’esprit et je le trouve dans les yeux de l’inconnu qui passe. Tu peux te sentir fils de Dieu ailleurs que dans la prière. Pourquoi t’aurait-il donné un corps si celui-ci t’empêche de respirer, de vibrer au rythme des étoiles et du souffle créateur ? C’est peut-être par lui que tu trouveras la voie. Pourquoi Dieu se serait-il incarné si ce n’était pour témoigner de la grandeur de l’homme et de l’humilité de sa divine personne ?


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Chaque seconde est un présent


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Les humains, modelés de glèbe. Certains placent leur espérance en ce monde argileux. Leur quotidien leur colle aux doigts. D’autres cherchent en eux l’empreinte du potier. Moi ? Un prophète ? C’est étrange. Au premier abord, de loin, elles m’ont confondu avec celui qu’elles cherchaient. Plus j’y repense, plus je me dis que, ce jour-là, le premier d’une semaine pas vraiment comme les autres, j’aurais dû les interroger davantage, ces deux illuminées. Deux allumées qui cherchaient Yeshouah, leur messie à un jet de pierre de ma terre. Elles m’ont raconté qu’il serait sorti de la nuit éternelle. Il serait revenu d’entre les morts. Etrange. Quand, agenouillé entre deux rangs de fèves, je m’imprègne en silence de la création, je ne peux m’empêcher de penser à ce Yeshouah. Qu’a-t-il pu entrevoir le matin de Pâques ? Pourquoi son amie a-t-elle raconté partout qu’il avait pu toucher du doigt le chemin le menant vers Yahveh ? C’est si compliqué. 41


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Je me dis que notre Dieu a dû aussi se réjouir d’avoir enfin trouvé un humain avec lequel il a pu communiquer ! A vrai dire, les tentatives précédentes n’ont pas franchement été couronnées de succès. Alors, cette fois, j’imagine… quelle fête dans les cieux ! Et moi, je passais par là en ce jour où l’histoire du monde a frémi. Au premier abord, de loin, elles m’ont confondu avec lui, le Tout Autre. Ceci m’a troublé. Même si, dans un premier temps, cette confusion m’a flatté. Plus tard, d’autres m’en ont dit davantage. Après coup, les exclamations des deux illuminées ont pris sens. Tout ce qu’il a fait et dit a été répété et rapporté. Déformé aussi, certainement. Je n’ai retenu que ce qui est clair et évident. Toute vérité obscure est suspecte. Il a dit que nous sommes tous frères. Fils d’un même Père qui nous offre la création. Non, il ne nous l’offre pas, il nous place au centre de celle-ci. Quand, agenouillé entre mes rangées de légumes, je regarde le monde en me disant que, bien au-delà des titres de propriété, tout ce qui m’entoure appartient à Yahveh, ne pas offrir aux mendiants, aux malades et aux veuves une partie de ma récolte me paraît une insulte au Tout-Puissant. Tout-Puissant, c’est une appellation contrôlée par les prêtres. 42


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CHAQUE SECONDE EST UN PRÉSENT

Je préfère ne rien dire. Le silence me paraît plus parlant. Mais pas n’importe quel silence. Le silence des matins clairs, quand j’enfouis dans la terre ameublie la petite semence noire et que les poireaux préexistent entre mes doigts. Ou quand les tubercules disparaissent sous la terre. Alors je peux concevoir que ma vie, que notre vie sur terre n’est pas tout et que la mort n’est qu’apparence. Et s’il faut absolument poser un mot pour se rassurer, je préfère l’appeler l’Enfoui ou le Tout Proche. Yeshouah utilisait un langage que je comprends facilement. Les fruits de la vigne, le blé et l’ivraie, le figuier stérile et le semeur aux champs me parlent comme une source. La foi comme un grain de sénevé, je connais. Comment pourrais-je croire aux carottes en vannant de mon souffle quelques graines grisâtres et en les enfouissant dans la terre muette ombragée par un pâle soleil de fin d’hiver ? En épandant les cendres et la bouse, comment pourrais-je imaginer que la vie jaillira de cette couche inerte ? C’est dans la nuit du sol que l’invisible agit, dans le silence de l’humus. Croire, au-delà de l’horizontale tristesse, au-delà de la repoussante fange que tout est possible, que tout est devenir. Toujours. Qu’un rayon de soleil suffit pour pénétrer, traverser, emplir la terre, forcer le germe qui frémit imperceptiblement, déchire sa cuirasse, s’élève, sort de terre, se verticalise. L’immédiat est transcendé à la pointe d’un radis. Le divin à portée de main. 43


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Le Tout Proche. Contempler la racine d’un peuplier et retrouver de médiévales évidences, de celles qui élèveront les falaises gothiques, celles qui font lever les yeux au ciel. Le divin à portée de regard, au bout d’un vol d’alouette. Tout proche. Je ne suis même pas sûr qu’il soit là-haut. Je pense plutôt qu’il est au plus profond. Au plus profond de l’humus nourricier. Au plus profond de nos gestes, de nos dires. Au plus profond de nous. Moi ? Un messie ? Le messie à la serpe ! Tailler, élaguer, émonder pour porter des fruits en abondance, cela tombe sous le sens. Le printemps offre un recépage buissonnant aux tailles vigoureuses. Mais ce n’est possible que si la racine est large, franchement ancrée dans une réalité plus profonde, plus solide. Que si elle rampe et se ramifie invisiblement sous les feuilles mortes et les rochers moussus. Que si elle distille la sève essentielle qui donne vie à tout l’organisme, silencieusement. Dans l’intimité d’un silence discret. Sans vouloir mesurer l’efficience de sa poussée vitale. L’agitation en surface n’a de sens qu’enracinée dans la recherche de Yahveh. Le jardinier cultive la terre non les plantes. Des errements. Des erreurs. Le temps couve. Du fumier de mes errances naît un humus vibrant de vie. 44


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CHAQUE SECONDE EST UN PRÉSENT

Tout ce que j’offre, même la souffrance, donne la vie en abondance. Deux routes s’offrent à moi : mourir comme un figuier stérile qui s’éteint sans produire de fruit ou comme le blé jeté en terre qui meurt parce qu’il se multiplie. Qui se multiplie parce qu’il meurt en s’offrant. Plus les mains sont calleuses, plus les yeux sont calmes. Calmes, car rendus humbles par le quotidien de la terre. Humbles, pas humiliés. Les mains d’un charpentier sont calleuses. Les mains d’un jardinier sont calleuses. Je ne maîtrise rien. Je m’insère dans une puissance enfouie qui sort de mon entendement. Je n’en cerne ni la finalité ni le cheminement. Et pourtant je greffe, je taille, j’abrite les essaims dans des ruches tressées de mes mains, j’héberge les mésanges mes alliées, je cisèle l’alezan de la terre, je modèle l’argile. J’humanise ce qui m’est donné, humblement, sans espoir de domination, même infime. Oublier que cela m’est donné par le Tout Proche, c’est saccager, piller, détruire. Moi ? Ressembler au fils de Dieu ? Cela me plairait peut-être… Planter un gland, c’est s’interroger sur le temps, sur ce qui croît au-delà de moi, de ma durée : c’est s’ouvrir à l’intemporel. L’hiver n’est pas la mort, ni même le sommeil. La mort n’existe pas, mais elle donne sens. Il faut se méfier quand on disserte sur la vie, car elle est éternelle. 45


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Je serai déjà bien crevassé quand je caresserai l’écorce adolescente de mes chênes. Je ne saisis pas encore la notion d’éternité, mais elle frémit dans les feuillages. Pour moi, le Tout Proche est une racine, invisible mais vitale ; il est. Yeshouah est l’arbuste visible. Homme visible, il porte le message de Vie, message d’Amour. Sagesse divine, il nous ouvre au divin, gratte un peu l’humus pour que nous devinions la présence extraordinaire des racines au sein de cette terre que nous foulons négligemment. Le feuillage frémit d’une brise légère découvrant la peau veloutée des fruits de l’Amour, mains tendues aux naufragés de la Vie.

Je ne bêche pas, je nourris le monde. Je ne plante pas, je conduis l’univers. Je ne donne rien, je partage. Je ne sais rien, je vis. Vraiment.


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Chevreau C’est tout !


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« Il ne s’est trouvé que cet étranger pour revenir remercier Dieu… » (Luc 17, 18).

Il parle peu. Il ne rit jamais. Ce n’est pas qu’il soit vraiment sérieux ou grave, il n’est jamais triste non plus, mais il parle peu et ne rit pas. Ses sourcils ne se froncent jamais. Son regard semble ailleurs. On raconte des choses bizarres à son sujet. Il aurait été malade. D’une maladie grave. Incurable. Impure. Rien que d’en parler j’en ai la bouche amère. Il passe pour un esprit simple. Depuis des années, les gens le surnomment « Chevreau ». Ce n’est pas de naissance. Il ne travaille avec nous que depuis cinq ans. Avant, il traînait le long des chemins. Il aurait mendié son pain à l’entrée de la ville.

Dire qu’il travaille, cela se nuance. Après les fenaisons et les moissons, sa saison est terminée : les vendanges, la récolte des olives, tout 49


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cela lui est étranger. Beaucoup de ce qui importe lui est étranger. Il s’arrête en juillet et reprend le travail en février avec les premiers labours. Il vit de peu de choses. C’est peut-être un sage. C’est en tout cas le plus paisible des saisonniers. Quand un esprit fort l’interroge sur son travail ou son argent, il sourit simplement. C’est tout. L’hiver, on le voit arpenter la campagne d’un pas décidé. Il va on ne sait où. Le sait-il ? Il marche. Voilà tout. Il mange peu, mais travaille comme un mulet. Il déjeune d’un peu de pain caché dans un torchon et d’un peu d’eau comme un mendiant pouilleux ou un lépreux errant à la lisière des villages. « Tu vis d’amour et d’eau fraîche, Chevreau ? Une belle t’aurait-elle tourné la tête ? » Il sourit aux rires moqueurs. Sans plus. Quand la dernière gerbe est liée, quand la dernière meule est engrangée, les gourdes de vin échauffent les sens. La poussière des chemins s’empourpre au couchant. Nos corps de pantins brisés errent alors d’un pas lourd. Parfois, l’un de nous, un peu plus gris, provoque. Les sangs s’échauffent. Et nous allons aux filles. Il nous attend dehors, sous l’acacia. 50


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CHEVREAU. C’EST TOUT !

Il lisse le pelage du molosse de garde, les crocs apaisés par les caresses. « Tu as peur des maladies, Chevreau ? Craindrais-tu d’être impur ? » Il sourit à l’impureté. Ou ce qui en tient lieu. Sans plus.

On l’interroge sur sa vie d’avant, son travail, sa parenté. Il lace des silences brumeux et des phrases obscures comme la tourbe. Il arpente les chemins d’un pas vif et rapide. D’un pas de démarcheur. Ou de vagabond. Pour allonger le pas, il relève sans honte sa tunique. Ses mollets noueux sont tannés. Ses chevilles ligneuses crevassées. Sa peau est marquée. Comme remodelée. Une écorce. Une écorce de platane. Un mur cloqué fraîchement rechaulé. Un mur lépreux recrépi. Stigmates d’un passé dépassé. Il ne va jamais à Jérusalem. Il nous accompagne jusqu’à la Porte des Affranchis. Et il nous abandonne à nos saintes préoccupations. « Tu ne crains pas le jugement de Yahveh, Chevreau ? Sais-tu ce qu’est la Géhenne ? » Ses yeux s’illuminent d’un sourire. Le sourire de celui qui a connu la Géhenne. Qui a parcouru la Géhenne. 51


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Ou pis encore. De fond en comble. Et qui en est sorti. Pour toujours. Il a parfois un comportement bizarre. Il prie peu et ne bénit que très rarement le nom du Seigneur. Ou alors les yeux mi-clos, les lèvres absentes. Comme quand il glisse les mains dans la source du potier. Comme quand il pétrit la galette d’orge avant de l’enfourner. Comme quand il regarde fixement le soleil levant. Même si le ciel est pur, l’air cristallin, la lumière insoutenable. « Ne crains-tu pas d’être aveugle, Chevreau ? Tu finirais ta vie à mendier à la Porte des Affranchis ! » Son sourire est alors plein de clarté.

On raconte des choses bizarres à son sujet : il aurait été très malade dans une autre vie, condamné même, et une rencontre l’aurait transformé, pour toujours.

C’est à croire ou à laisser. Voilà tout !


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Table des matières Dans la tiédeur du crépuscule Folle déliée de la mort Aveuglé par un fétu de paille Chaque seconde est un présent Chevreau. C’est tout !

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Achevé d’imprimer le 15 octobre 2002 sur les presses de l’imprimerie Tic Tac Book, à 1460 Virginal (Belgique)


Philippe Wilmart

A fleur d’Ecriture

1. Dans la tiédeur du crépuscule Philippe Wilmart

Dans la tiédeur du crépuscule

A fleur d’Ecriture, une collection dédiée au bonheur de l’écriture face au choc de l’Ecriture… Des textes courts et denses, beaux et forts, qui font toute la place aux sentiments intimes, aux émotions, aux engagements, aux questionnements d’un être humain unique qui reçoit et s’approprie une Parole qui lui est destinée de tout temps. A fleur d’Ecriture, c’est toute l’expérience humaine face à Dieu qui se lit et qui se dit dans quelques mots choisis.

Ne plus être passant mais passeur. Sans obliquer. Porteur d’une vérité qui s’éprouve sans preuve. A chacun de découvrir sa vérité, à l’écoute de la Parole de Dieu qui résonne aujourd’hui encore avec acuité dans nos vies. A la source des évangiles, il y a cette rencontre avec Jésus, toujours actuelle, capable de retourner une existence. C’est cette expérience intime et forte que l’auteur nous livre dans cinq textes denses et poétiques. Une appropriation personnelle de l’Ecriture dans une écriture lumineuse : « Du fumier de mes errances naît un humus vibrant de vie. »

Philippe Wilmart, né en 1958, marié, père de quatre enfants, enseignant. Interpellé par de multiples chemins à défricher dans l’Eglise d’aujourd’hui et plus particulièrement par les mots pour dire Dieu et la Vie.

Dans la tiédeur du crépuscule

A fleur d’Ecriture

Philippe Wilmart

Dans la tiédeur du crépuscule

ISBN 2-87356-240-4 Prix TTC : 5,95 €

9 782873 562403

Editions fidélité 61, rue de Bruxelles BE-5000 Namur Belgique

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