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BLACK INK, BLUE HOURS — (French Fully Illustrated Edition) v9

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BLACK INK, BLUE HOURS Les mémoires d’Ink Bolic Ink Bolic VDLM — Vers Derrière Les Mots


Table des matières Prologue — L’homme qui jouait jusqu’à ce que la pièce se taise Chapitre Un — Belleville ne rend pas les filles innocentes Chapitre Deux — Ce que les maisons taisent Chapitre Trois — La fille qui chantait trop fort Chapitre Quatre — Ce que nous choisissons de garder Chapitre Cinq — L’espace entre deux notes Chapitre Six — La pièce sous le bruit Chapitre Sept — La première chose que nous avons laissée partir Chapitre Huit — Les noms que nous donnons à l’obscurité Chapitre Neuf — La première chanson qui en savait trop Chapitre Dix — Une pièce pleine de fantômes Chapitre Onze — Ceux qui nous ont entendus Chapitre Douze — Ce que la nuit a pris Chapitre Treize — Le son de la présence Chapitre Quatorze — Les choses que nous ne pouvions pas mettre dans une chanson Chapitre Quinze — La nuit où je n’étais pas là Chapitre Seize — La chanson que nous n’avons pas sortie Chapitre Dix-Sept — Le visage derrière la voix Chapitre Dix-Huit — Le poids d’un nom Chapitre Dix-Neuf — Une chanson n’est pas une promesse


Chapitre Vingt — La machine et le souffle Chapitre Vingt-et-Un — Le prix d’être entendue Chapitre Vingt-Deux — Les années qui ne se sont pas annoncées Chapitre Vingt-Trois — Ce que nous avons refusé de vendre Chapitre Vingt-Quatre — Un public sans emprise Chapitre Vingt-Cinq — Encre noire, heures bleues Chapitre Vingt-Six — La mélodie qui ne fut jamais achevée THE MUSIC BEHIND BLACK INK, BLUE HOURS DISCOVER VERS DERRIÈRE LES MOTS Guide QR — Scannez la bande originale Guide QR — Encore de la musique et un merci Guide QR — Découvrez VDLM Remerciements À propos de l’autrice Texte des couvertures Quatrième de couverture


Droits d’auteur Copyright © 2026 Lance Rhinehart. Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite, conservée dans un système de stockage ou transmise sous quelque forme que ce soit et par quelque moyen que ce soit, électronique, mécanique, par photocopie, enregistrement ou autrement, sans l’autorisation écrite expresse de l’éditeur. Couverture conçue par Lance A.R. Rhinehart VDLM — Vers Derrière Les Mots


Dédicace À Lance, mon amour. Pour les chansons que nous avons faites, les mots que nous avons retenus et les années qui nous ont appris à nous entendre. Tu es entré dans ma vie comme la pluie sur Paris, un soir de décembre : sans prévenir, impossible à ignorer, laissant les rues brillantes et mon monde changé pour toujours. Il y a des rencontres qui changent une vie. Certains arrivent sans promettre de rester et deviennent pourtant une part de chaque mélodie, de chaque phrase inachevée, de tous ces lendemains que nous pensions affronter seuls. Pour les nuits sous les lumières de Pigalle, les cigarettes qui se consumaient trop lentement, le café qui refroidissait, les guitares laissées près de la fenêtre et tous ces instants où je n’avais pas les mots, mais où tu me comprenais quand même. Merci pour la musique. Merci pour la patience. Merci d’avoir vu la femme derrière la voix, même lorsque j’avais moi-même du mal à la reconnaître. Ce livre porte les parts de moi que la musique ne pouvait contenir à elle seule, les souvenirs que le temps a adoucis sans me les voler, et ce qui, entre nous, ne deviendra jamais ordinaire, malgré la distance, le silence ou les années. Certaines chansons ne se terminent jamais. Elles changent simplement de langue, de saison, de cœur. Et si ces pages m’ont appris quelque chose, c’est que l’amour n’a pas toujours besoin d’une grande déclaration. Parfois, c’est une main qui reste, une mélodie qui revient, ce je suis là murmuré lorsque le monde devient trop bruyant.


À toi, pour les mots, pour la musique, pour tout ce que nous n’avons jamais su dire. Toujours. — Ink Bolic


Épigraphe Il y a des mots que le cœur garde, et des chansons que le temps ne peut finir. — Ink Bolic


PROLOGUE L’homme qui jouait jusqu’à ce que la pièce se taise Paris, décembre 2010 La première fois que j’ai vu Lance Rhinehart, il jouait comme si la chanson lui avait fait quelque chose d’impardonnable. Il pleuvait à Pigalle. Une pluie qui faisait moins ressembler Paris à une carte postale qu’à une ville qui avait oublié de dormir. L’eau brillait sur le trottoir sous les lampadaires. Les gens se croisaient, col relevé, le visage composé dans cette expression qui disait : ne me demande rien ce soir. J’étais entrée dans la salle pour échapper au mauvais temps. Je me suis dit que c’était la seule raison pour laquelle j’étais restée. J’avais toujours su trouver une raison pratique à un choix qui m’effrayait. La salle était plus chaude que la rue. Mon manteau était trempé aux épaules. Je pouvais rester près du mur et partir quand je voulais. C’étaient des faits, et les faits étaient utiles parce qu’ils empêchaient le désir d’avoir à dire son nom. Je regardais les sorties avant de regarder les gens. Je repérais les ivres, les ennuyés, ceux qui semblaient avoir envie de compagnie mais vous auraient reproché de leur en offrir. J’appelais cela de l’intuition. Parfois, ç’en était. Parfois, c’était de la peur mieux élevée. Lance était assis, une guitare acoustique appuyée contre lui. Ses cheveux sombres tombaient devant un œil. Il jouait une progression, s’arrêtait, puis la rejouait. Il ne cherchait pas à impressionner. À vrai dire, il ne se produisait même pas vraiment. Il écoutait quelque chose dans l’espace entre les notes, quelque chose qui refusait obstinément de venir. Je l’ai regardé plus longtemps que je ne l’avais prévu. « Tu fais toujours ça ? » ai-je demandé. Il a levé les yeux. « Ça quoi ? »


« Tu joues comme si tu essayais de te souvenir d’un truc que tu n’as jamais connu. » Il m’a étudiée. Puis il a dit : « C’est peut-être bien ce que je fais. » Il ne m’a pas demandé de m’expliquer. C’était agaçant. Je lui avais servi une remarque assez acérée pour obtenir une dispute ou un compliment ; il ne m’offrait ni l’un ni l’autre. Ses doigts reposaient sur les cordes. J’entendais de nouveau la pièce : une chaise qu’on tirait, quelqu’un qui se raclait la gorge, la pluie sur du métal dehors. — Ça te dérange ? a-t-il demandé. — Quoi ? — Que ça ne se termine pas. J’ai regardé la guitare : le regarder, lui, semblait désormais faire partie de la question. — Ce qui me dérange, c’est quand quelque chose fait semblant. Il a hoché la tête, non comme si j’avais été spirituelle, mais comme si j’avais répondu. J’avais l’habitude de demander deux choses à une phrase : dire ce que je pensais et arranger l’expression de celui qui l’entendait. Son visage continuait de lui appartenir. Je n’avais pas encore décidé si cela me plaisait. J’aurais encore pu partir. Je le précise parce que, plus tard, il devint tentant de raconter cette rencontre comme une chose inévitable. Rien, dans cette pièce, ne m’empêchait de retourner sous la pluie. Je suis restée assez longtemps pour m’intéresser à sa prochaine réponse, puis j’ai accusé le temps de mon manque de discipline. J’aurais dû partir à ce moment-là. J’avais le talent de reconnaître les portes, et un talent plus grand encore pour refuser de les franchir. Mais il y avait, dans cette mélodie inachevée, quelque chose qui m’était familier — non parce que je l’avais déjà entendue, mais parce que je connaissais cette sensation : tendre la main vers une chose qu’on ne sait pas nommer. Nous avons parlé de musique. Pas de celle, bien polie, qui emplissait les cafés et les vitrines, mais de celle qui vous mettait à nu. De la musique qui ne cachait pas le bleu sous la manche. « La musique qui saigne », ai-je dit.


Lance a répété la phrase à voix basse, comme pour en éprouver le poids. « La musique qui saigne. » Dehors, la pluie continuait de tomber. Quelque part dans la ville, un train a traversé un pont. Dans cette salle, une mélodie attendait que nous devenions assez courageux pour l’achever. Je ne connaissais pas son histoire. Il ne connaissait pas la mienne. Nous n’avions aucune raison de nous faire confiance, et aucune raison sensée de commencer. Mais je me souviens du moment précis où j’ai compris que je reviendrais. Ce n’était pas lorsqu’il a joué quelque chose de beau. C’était lorsqu’il s’est arrêté de jouer, a regardé la chanson inachevée et n’a pas prétendu l’avoir terminée.

Lance joue de la guitare acoustique tandis qu’Ink le regarde de l’autre côté d’une salle de Pigalle.


CHAPITRE UN Belleville ne rend pas les filles innocentes Paris, enfance Je suis née à Paris le 4 janvier 1989, mais la ville inscrite sur mon acte de naissance n’était pas celle qui m’avait élevée. Mon monde, c’était Belleville : les rues en pente, les petites boutiques, les vieilles façades, les voix qui dégringolaient des fenêtres ouvertes, et cette impression constante que chaque vie se déroulait à côté d’une autre que je ne comprendrais jamais tout à fait. Notre appartement sentait toujours un peu le café, l’huile de cuisson et ce que ma mère avait décidé de faire durer encore un jour. En hiver, les vitres se couvraient de buée. En été, les pièces gardaient la chaleur bien après le coucher du soleil, et la rue continuait de parler jusqu’à ce que quelqu’un finisse par fermer une fenêtre. Ma mère, Élise, savait tirer beaucoup de peu. Elle savait faire durer les provisions, repérer un mensonge et continuer d’avancer quand s’arrêter aurait voulu dire ressentir trop de choses. Elle avait autrefois chanté dans des cabarets. Je le savais surtout grâce aux photographies et aux histoires qu’elle racontait parfois, quand elle en avait envie. Sur les photos, elle avait l’air d’une femme qui s’attendait à ce que le monde lui fasse une place. Celle qui se tenait devant notre cuisinière semblait avoir appris à se faire une place partout où elle le pouvait. Je ne comprenais pas la différence, à l’époque. Je savais seulement que ma mère avait une voix qu’elle utilisait rarement pour elle-même. Mathieu, mon grand frère, utilisait la sienne pour à peu près tout. Il chantait volontairement faux, se disputait avec la radio et considérait tout silence de plus d’une minute comme une invitation à faire une


remarque. Il m’appelait petite catastrophe parce que, selon lui, j’étais capable de transformer un verre d’eau en urgence familiale. Un après-midi, j’ai fait tomber un verre de la table de la cuisine. Il s’est brisé sur le sol. Je suis restée parfaitement immobile, à regarder les morceaux. Ma première pensée n’a pas été que le verre était cassé. J’ai pensé que ma mère allait se mettre en colère et que je devrais deviner à quel point avant de décider quoi faire de mes mains. Mathieu est apparu dans l’encadrement de la porte, un morceau de pain dans la bouche. « Impressionnant », a-t-il dit. « La ferme. » « C’était un accident ou tu commences une collection ? » Je l’ai regardé avec assez de haine pour lui arracher un sourire. Il a retiré le pain de sa bouche. « Ne bouge pas. Il peut y avoir de tout petits morceaux. » « Je sais. » « Alors arrête de faire cette tête, on dirait que tu as assassiné quelqu’un. » J’avais envie de le frapper. J’avais aussi envie qu’il reste. Ces deux sentiments arrivaient souvent ensemble, pendant mon enfance. Je ne savais pas expliquer que je pouvais détester ses moqueries tout en me sentant plus en sécurité lorsqu’il était dans la pièce. Je savais seulement que, lorsqu’il partait, je le remarquais. Il est allé chercher le balai. Je me suis accroupie près de la table et j’ai commencé à ramasser les plus gros morceaux, un par un, avec précaution. « Tu n’es pas obligée de faire ça », a-t-il dit. « C’est moi qui l’ai cassé. » « Oui. Le verre a reconnu sa responsabilité. » Je lui ai lancé un morceau de pain. Il l’a attrapé, a ri, puis m’a tendu la pelle.


Je tenais la pelle trop haut. Il l’a abaissée de deux doigts, a poussé les derniers éclats vers elle et a attendu que je recommence. Je voulais lui dire que je savais faire. Je voulais qu’il laisse sa main là jusqu’à ce que j’y arrive. — Tu surveilles, ai-je dit. — Mal. Tu devrais te plaindre. J’ai appliqué le bord contre le sol. Un grain de verre brillant a résisté au balai, puis a disparu dans le petit tas. Pendant un instant, je n’ai pensé qu’à réussir ce geste. J’ai oublié de guetter ma mère. Lorsque je m’en suis souvenue, le silence avait changé : je n’avais plus à le remplir d’une explication. Il y avait toujours un verre cassé. Quelqu’un finirait bien par remarquer son absence. Mathieu n’avait pas fait disparaître ces faits, et ne m’avait certainement pas transformée en enfant plus adroite. Il m’avait laissé la possibilité de simplement ramasser les morceaux. Je pouvais être maladroite devant lui sans devenir seulement la maladroite. Je n’aurais rien formulé de tout cela. Je lui ai remis la pelle avec l’agacement solennel de quelqu’un qui décerne une distinction minuscule. Il l’a acceptée sans s’incliner. C’était encore une chose que j’aimais chez lui et que j’aurais niée si on me l’avait demandé. C’était Mathieu. Il pouvait plaisanter sur presque tout, mais il savait quand s’arrêter. Il ne me demandait jamais d’expliquer pourquoi je m’étais renfermée. Parfois, il s’asseyait simplement à côté de moi jusqu’à ce que je redevienne moi-même. Je pensais que tout le monde savait faire ça. Je me trompais sur bien des choses. Mon père, Marcus Bolic, était un batteur de jazz américain qui avait disparu lorsque j’avais trois ans. Il avait laissé un mot : « Désolé, gamine. » Pendant des années, j’ai imaginé que la brièveté de ce message cachait quelque chose d’important. Peut-être avait-il existé une explication plus longue que ma mère avait détruite. Peut-être que ces mots étaient un code que je comprendrais en grandissant. Les enfants peuvent transformer


presque n’importe quoi en promesse si l’alternative consiste à admettre qu’un adulte est parti sans donner de raison. Un jour, pendant qu’elle pliait du linge, je lui ai posé une question à son sujet. « Est-ce qu’il m’aimait ? » Elle a cessé de plier pendant un instant. « Bien sûr qu’il t’aimait bien. » « Ce n’est pas ce que j’ai demandé. » Elle m’a regardée alors, et je me souviens d’avoir été fière d’avoir repéré la différence. Je me souviens aussi d’avoir souhaité ne pas l’avoir remarquée. « C’était ton père », a-t-elle dit. Ce n’était pas une réponse. Je le savais, même à l’époque. J’ai attendu qu’elle en propose une autre. Elle a plié la chemise, aligné les manches et l’a posée sur la pile. Je lui en ai voulu un peu de s’arrêter là. Je m’en suis davantage voulu de vouloir qu’elle dise quelque chose qui rendrait son départ moins réel. Je ne lui ai avoué ni l’un ni l’autre. Je suis allée dans ma chambre et j’ai écrit une phrase dans un cahier d’école : Les gens partent quand ils ont mieux à faire ailleurs. C’était une phrase affreuse. C’était aussi la première que je me souviens avoir écrite pour qu’elle fasse mal. Mathieu l’a trouvée quelques jours plus tard. Il cherchait un stylo. Du moins, c’était son explication. Il n’était jamais particulièrement convaincant quand il mentait, mais il avait l’avantage d’être assez charmant pour qu’on le laisse souvent continuer. Il a lu la phrase. Je me suis jetée sur le cahier. « Rends-le-moi. » Il l’a tenu hors de ma portée. « C’est déprimant. » « Rends-le-moi ! »


« Pas le sentiment. La phrase. » Je me suis arrêtée. Il a baissé le cahier et me l’a rendu. Il ne m’a pas demandé si j’avais écrit cela à propos de notre père. Il ne m’a pas dit que j’étais trop jeune pour comprendre. Il ne m’a pas promis que tout irait bien. Il a simplement tapoté la page. « Écris ce qui s’est passé », a-t-il dit. « Pas ce que tu crois que ça prouve. » Je l’ai fixé. « Qu’est-ce que ça veut dire, au juste ? » « Ça veut dire que ta phrase essaie d’être intelligente au lieu de dire la vérité. » « C’est mon cahier. » « Hélas, oui. » Je lui ai lancé le cahier. Il s’est baissé, et le cahier a heurté la porte. Nous avons éclaté de rire tous les deux. J’ai ri au point d’avoir mal au ventre, puis je me suis sentie gênée par le bruit que je faisais. J’ai ramassé le cahier et je me suis enfermée dans la salle de bains, où je me suis assise sur le couvercle des toilettes en essayant de décider si j’étais en colère ou heureuse. J’ignorais que je passerais des années à faire la même chose dans des pièces beaucoup plus chères. C’est à cette époque que Mathieu m’a fait découvrir Billie Holiday. Il passait ses disques comme s’il l’avait découverte personnellement et s’attendait à ce que je lui sois reconnaissante de ce privilège. Il me faisait remarquer une phrase, une hésitation, la façon dont une note semblait porter un deuxième sens sous le premier. « Écoute ça », disait-il. « J’écoute. » « Non. Tu attends que la chanson fasse quelque chose. » Je levais les yeux au ciel. Il remettait le morceau.


Je ne comprenais pas toujours ce qu’il entendait. Je comprenais qu’il voulait que j’écoute plus attentivement, et son enthousiasme éveillait ma curiosité même lorsque je faisais semblant du contraire. Parfois, lorsqu’il quittait la pièce, je remettais le disque toute seule. Je ne le lui ai jamais avoué. À l’école, j’étais plus discrète qu’à la maison. Je savais répondre aux questions, faire mes devoirs et donner l’impression d’être plus sûre de moi que je ne l’étais. J’observais les autres filles échanger des secrets dans les couloirs et je me demandais comment elles savaient quelles vérités pouvaient être racontées sans danger. Elles pouvaient avouer un béguin sans se comporter comme si elles venaient de remettre une arme à quelqu’un. Elles pouvaient être embarrassées sans avoir l’impression que cette gêne durerait toujours. Je les admirais. Je les jugeais aussi. Je me disais qu’elles étaient imprudentes. La vérité, c’est que j’enviais leur capacité à l’être sans avoir l’impression que quelque chose de terrible risquait de suivre. J’ai appris à observer les gens parce qu’observer me paraissait plus sûr que poser des questions. Je remarquais une main qui se crispait autour d’une tasse, un rire qui arrivait trop tard, la manière dont quelqu’un pouvait dire « Je vais bien » et faire de ces mots une porte verrouillée. Si les pas de ma mère changeaient de cadence, j’écoutais. Si un placard claquait plus fort que d’habitude, j’essayais de comprendre ce que cela signifiait. Les adultes me disaient observatrice. J’acceptais le compliment parce qu’il sonnait mieux que d’avouer que je me préparais toujours à quelque chose que je ne pouvais pas nommer. L’attention me donnait l’impression d’être prête. Elle rendait aussi le repos difficile. Même lors d’un après-midi ordinaire, une part de moi montait la garde pendant que le reste essayait d’être une enfant. J’ai commencé à chanter lorsque j’étais seule. Pas joliment. Pas au début. Je chantais des fragments de chansons entendues à la maison, des mélodies que j’inventais puis oubliais, et de


petites phrases qui me gênaient dès que je reconnaissais qu’elles venaient de moi. Parfois, je chantais dans la manche de mon pull. Cela n’améliorait absolument pas le son, mais me donnait l’illusion d’être à l’abri des regards. Si des pas approchaient, je m’arrêtais. Si quelqu’un me demandait si j’avais chanté, je répondais que non. Ce n’était pas parce que je croyais ma voix affreuse. Cela aurait été plus facile à admettre. J’avais peur que quelqu’un l’aime. S’il l’aimait, il pourrait me demander de chanter encore. Il pourrait me regarder. Il pourrait décider quel genre de personne j’étais à partir d’un son que je n’avais jamais appris à maîtriser. Et s’il ne l’aimait pas, je devrais supporter de savoir que j’avais désiré quelque chose et que je n’avais pas réussi à l’obtenir. Alors je veillais à ce que personne ne puisse me le dire. J’appelais cela de la prudence. Plus tard, j’appellerais cela de l’indépendance. J’étais très douée pour choisir des mots qui donnaient à la peur un air respectable. Belleville ne m’a pas rendue innocente. Le quartier m’a rendue attentive. Il m’a appris que la tendresse se manifeste souvent par des gestes pratiques, que les gens peuvent s’aimer profondément sans trouver les mots justes, et qu’une personne peut être généreuse et cruelle avant même le petitdéjeuner. Il m’a aussi appris que tout le monde avait une vie privée, même ceux qui semblaient n’avoir rien à cacher. Je ne savais pas quoi faire de cette connaissance. Je l’ai collectionnée à la place. Je collectionnais les voix, les expressions, les bribes de conversation, la façon dont Mathieu riait lorsqu’il essayait de ne pas montrer qu’une chose l’avait blessé. Je collectionnais les rares moments où ma mère chantait, généralement lorsqu’elle pensait que personne ne faisait attention. Je collectionnais les phrases dont les gens se servaient pour terminer une conversation sans admettre qu’ils y mettaient fin.


Je pensais qu’en me souvenant d’assez de choses, je finirais par tout comprendre. Je découvrirais plus tard que la mémoire n’est pas la même chose que la compréhension, et que savoir décrire un sentiment ne signifie pas savoir vivre avec lui. Mais cela, c’était pour plus tard. Quand j’étais enfant, je croyais encore que si j’observais assez attentivement, je pourrais me préparer à ce qui arriverait ensuite. Je n’avais pas encore appris que certaines choses surviennent sans prévenir, que l’amour ne garantit pas que les gens resteront, ni qu’une voix peut être la part la plus intime de soi et la première chose que le monde nous demande de lui donner. Pour le moment, j’étais une fille de Belleville avec un cahier, un grand frère qui m’agaçait exprès, une mère qui chantonnait parfois en travaillant, et une voix que j’étais déterminée à garder pour moi. Je ne savais pas combien de temps je pourrais la garder ainsi. Je savais seulement que, lorsque l’appartement était vide, je chantais.


La jeune Ink et son grand frère Mathieu sont dans la cuisine de Belleville tandis que leur mère Élise s’occupe du repas.


Ink, enfant, tient une pelle que Mathieu aide à abaisser pour ramasser du verre brisé.


Ink, enfant, écoute un disque avec son grand frère Mathieu.


CHAPITRE DEUX Ce que les maisons taisent Paris, au début de l’adolescence Notre maison n’était pas silencieuse, mais les choses les plus importantes s’y disaient rarement à voix haute. Le silence aurait été un luxe que nous n’avions pas les moyens de nous offrir. Les tuyaux cognaient derrière les murs, les autobus grondaient dans la rue en contrebas, les voisins se disputaient à travers des cloisons si minces qu’on aurait presque pu croire qu’ils nous parlaient. Il y avait toujours une chaise qu’on traînait sur le sol, une radio trop forte, quelqu’un qui appelait une personne déjà présente dans la pièce. Quand ma mère cuisinait, elle laissait parfois la télévision allumée. Elle prétendait aimer la compagnie, mais je soupçonnais qu’elle préférait simplement un peu de bruit aux pensées qui remontaient lorsque l’appartement se taisait. Je connaissais assez bien les sons de notre maison pour remarquer le moindre changement. Je pouvais deviner l’humeur de ma mère à la façon dont elle déposait ses clés sur la table. Si elle les laissait tomber dans la coupelle près de la porte, elle était épuisée et souhaitait qu’on la laisse tranquille. Si elle les posait avec soin à côté, quelque chose la préoccupait. Si elle oubliait la coupelle et les emportait jusque dans la cuisine, c’est qu’elle avait l’esprit ailleurs. Mathieu avait ses propres signes. Lorsqu’il était de bonne humeur, il chantait par-dessus la musique de la radio avec l’assurance de quelqu’un qui ne s’était jamais demandé s’il chantait juste. Lorsqu’il s’inquiétait, il devenait inhabituellement silencieux. Lorsqu’il était en colère, il se mettait à nettoyer des choses qui n’en avaient nul besoin.


J’apprenais ces détails sans même y penser. J’observais parce que cela me facilitait la vie. Si je pouvais reconnaître une mauvaise humeur avant qu’elle ne tourne à la dispute, je pouvais me tenir à l’écart. Si je voyais que ma mère avait passé une journée difficile, je pouvais me rendre utile avant qu’elle ait besoin de me le demander. À l’époque, je croyais que c’était simplement cela, la vie de famille. Ma mère, Élise, savait tirer le meilleur de presque rien. Avec les derniers ingrédients du réfrigérateur, elle parvenait à préparer un repas pour trois. Elle recousait un bouton tout en poursuivant une conversation au téléphone et faisait durer les quelques pièces de son porte-monnaie jusqu’à la prochaine rentrée d’argent. Elle possédait un pragmatisme qui me semblait parfois relever du miracle. Quand quelque chose se cassait, elle l’examinait avant de décider que c’était irréparable. Quand quelqu’un la décevait, elle s’autorisait une soirée de colère, puis retournait à ce qu’il fallait faire. J’admirais son efficacité. Je redoutais aussi l’épuisement qui se cachait derrière. Elle avait autrefois chanté dans des cabarets. Je le savais, mais je ne connaissais pas toute cette partie de sa vie. Le passé m’arrivait par fragments : une photographie glissée dans un tiroir, un nom prononcé par quelqu’un qui l’avait connue avant ma naissance, une histoire qui s’interrompait précisément au moment où j’aurais voulu qu’elle commence vraiment. Parfois, pendant qu’elle cuisinait, je regardais ses mains et j’essayais de les imaginer tenant un microphone plutôt qu’une cuillère en bois. « Tu avais le trac, quand tu chantais ? » lui ai-je demandé un jour. Elle m’a jeté un regard. « Bien sûr. » « Pourtant, tu n’as jamais l’air nerveuse quand tu fais quoi que ce soit. » « C’est parce que tu ne m’as jamais vue essayer de réparer la machine à laver. » J’ai ri. Elle s’est tournée de nouveau vers la cuisinière, mais je suis restée près d’elle.


« Et ça faisait quoi ? » ai-je demandé. « Quoi donc ? » « Chanter. Dans les cabarets. » Pendant un instant, elle a semblé se trouver ailleurs. Son couteau s’est immobilisé contre la planche à découper, et son visage a pris une expression que je ne savais pas déchiffrer. « C’était comme avoir le droit d’être quelqu’un d’autre pendant un petit moment », a-t-elle répondu. J’ai attendu qu’elle développe. Au lieu de cela, elle a repris son couteau et s’est remise à couper les légumes. J’aurais voulu lui demander si cette vie lui manquait. Je voulais savoir pourquoi elle avait cessé de chanter en public, si elle avait choisi de quitter ce monde ou si quelque chose le lui avait arraché. Mais j’avais déjà compris qu’une réponse pouvait parfois refermer une conversation au lieu de l’ouvrir. J’ai hoché la tête comme si elle venait de me dire tout ce qu’il me fallait savoir. Ce soir-là, je me suis couchée en pensant à la possibilité d’être quelqu’un d’autre. L’idée me paraissait utile. Mon père était un autre sujet qui ne restait jamais ouvert très longtemps. Marcus Bolic était un batteur de jazz américain. Il avait disparu de nos vies lorsque j’avais trois ans, laissant derrière lui un court billet : Désolé, gamine. C’était tout ce que j’avais. Un nom, un métier, quelques bribes d’information et deux mots trop courts pour expliquer quoi que ce soit. Je n’avais aucun souvenir précis de lui. Pourtant, j’essayais parfois de le reconstruire à partir de ce qui restait. Je me demandais s’il était drôle, s’il avait mauvais caractère, s’il faisait partie de ces hommes qui promettent facilement. J’imaginais ses mains sur les baguettes, le mouvement de ses poignets, la façon dont il devait occuper une scène. Je me demandais si j’avais hérité de quelque chose de lui, en dehors de son nom.


Plus que tout, je voulais comprendre comment on pouvait abandonner un enfant et réduire ses explications à deux mots. Je ne posais pas souvent ces questions à ma mère. Je voyais bien que le sujet lui faisait mal, sans parvenir à savoir si cette douleur venait de l’avoir perdu, de ce qu’il avait fait ou des années qu’elle avait passées à tenter de rendre son absence moins lourde pour nous. Quand je lui demandais quelque chose, ses réponses étaient généralement brèves. « C’était un musicien », m’a-t-elle dit un jour. « Je sais. » « Il pouvait être charmant. » « Est-ce qu’il était gentil ? » Elle a interrompu son geste. « Ce n’est pas toujours la même chose, Ink. » J’ai longtemps repensé à cette phrase. C’était l’une des premières réponses d’adulte qu’on m’avait données sans qu’elle résolve quoi que ce soit. Je voulais un verdict simple. Je voulais que mon père soit bon ou mauvais, quelqu’un que je pourrais regretter sans me sentir idiote, ou rejeter sans éprouver de culpabilité. Ma mère ne m’a accordé ni l’un ni l’autre. Elle a laissé la question à sa place. Je lui en ai parfois voulu. Aujourd’hui, je comprends qu’elle ne savait peut-être pas quoi me donner de plus. Mathieu parlait rarement de notre père. Il était assez âgé pour en garder davantage de souvenirs que moi, mais il ne semblait pas désireux de m’aider à reconstituer l’histoire d’un homme qui avait choisi de disparaître. Un jour, je lui ai demandé si Marcus nous ressemblait. Il a examiné mon visage avec un sérieux théâtral. « Tu as hérité de son goût pour le drame », a-t-il annoncé. « Tu n’en sais rien. » « Je te connais, toi. » « Ce n’est pas pareil. »


« C’est malheureusement plus que suffisant. » Je lui ai lancé un coussin. Il l’a attrapé et l’a calé derrière sa tête. « Si tu veux la version officielle de l’histoire familiale, demande à Maman. Moi, je n’ouvre pas les archives. » Son refus m’a agacée. Puis j’ai remarqué qu’il ne souriait plus. « Tu te souviens de lui ? » ai-je demandé. Mathieu a regardé la télévision. « De certaines choses. » « Lesquelles ? » Il a pris une inspiration, comme s’il décidait de ce qu’il pouvait me raconter. « Je me souviens qu’il jouait de la batterie. Je me souviens que Maman était différente quand il était là. Et je me souviens que quelqu’un peut avoir du talent et quand même faire un beau gâchis de sa vie. » « Ça ne me dit rien sur lui. » « Non », a-t-il répondu. « C’est vrai. » J’ai attendu qu’il ajoute quelque chose. Il a fini par tourner la tête vers moi. « Tu n’es pas obligée de faire de lui un mystère simplement parce qu’il est parti sans s’expliquer. » J’ai eu envie de protester. De lui dire que c’était facile à dire, puisqu’il avait au moins des souvenirs. À la place, j’ai baissé les yeux vers le coussin posé sur mes genoux. Il a poussé mon pied du bout du sien. « Allez, petite catastrophe. Aide-moi à trouver quelque chose à manger. » C’était sa manière de mettre fin à la conversation sans prétendre qu’elle n’avait servi à rien. Mathieu avait un talent particulier pour rendre les choses difficiles un peu plus supportables. Il pouvait se montrer impatient, sarcastique et désespérément convaincu de mieux comprendre le monde que tout le monde. Il savait aussi reconnaître le moment où il fallait cesser de


plaisanter. Il comprenait quand une plaisanterie avait fait son travail et quand une autre ne ferait que blesser. Je n’appréciais pas toujours cette qualité. J’étais assez jeune pour croire que l’amour devait prendre la forme d’un accord, que quelqu’un qui me comprenait devait forcément me donner la réponse que j’espérais. Mathieu n’était pas toujours d’accord avec moi et me fournissait rarement la réponse attendue. En revanche, il revenait lorsqu’il avait dit qu’il reviendrait. Il m’écoutait quand je parlais. Si je lui demandais de garder quelque chose pour lui, il le faisait généralement. Ces choses comptaient davantage que je ne le savais. Il m’appelait petite catastrophe parce que j’avais le don de transformer les contrariétés les plus insignifiantes en désastres personnels. Un crayon cassé pouvait gâcher mon après-midi. Une mauvaise note pouvait me convaincre que mon avenir venait de s’effondrer. Si je me ridiculisais devant quelqu’un, je rejouais la scène tant de fois que l’événement d’origine finissait presque par perdre toute importance. « Tu sais, m’a-t-il dit un après-midi, la plupart des gens oublient ce que tu as fait cinq minutes après. » « Pas si c’est humiliant. » « Surtout si c’est humiliant. Ils sont occupés à se souvenir de leurs propres catastrophes. » « Tu fais toujours comme si tout était facile. » « Non. Je fais comme si c’était quelque chose auquel tu pouvais survivre. » Je détestais le bon sens de cette réponse. Mathieu continuait de me faire écouter Billie Holiday, sans cérémonie particulière. Il passait ses disques à la maison et insistait pour que j’écoute vraiment, au lieu de laisser la musique devenir un simple bruit de fond. « N’écoute pas seulement les paroles », m’a-t-il dit un soir en se penchant sur le tourne-disque. « Écoute ce qui arrive à sa voix. » « Qu’est-ce que je suis censée entendre ? »


Il m’a regardée comme si la réponse allait de soi. « C’est justement ça. Il faut écouter. » Il a reposé le bras du tourne-disque. La voix de Billie Holiday a envahi la pièce. Elle portait une tristesse qui ne semblait demander la permission à personne. Elle n’était pas lisse, comme je m’imaginais que devait l’être la voix d’une chanteuse. Il y avait des aspérités, des pauses presque trop longues, des instants où une note semblait sur le point de se briser avant d’atteindre sa fin. Je me suis assise par terre, près du canapé. « Tu crois qu’elle est triste ? » ai-je demandé. Mathieu a haussé les épaules. « Parfois. » « Comment tu le sais ? » Il m’a regardée comme si j’avais posé la question la plus évidente du monde. « Écoute-la. » Alors j’ai écouté. J’ai écouté la façon dont un mot pouvait sembler ordinaire, puis changer de sens à cause de la manière dont elle le chantait. J’ai écouté les espaces entre les notes. J’ai écouté les endroits où sa voix semblait retenir quelque chose. Lorsque la chanson s’est terminée, Mathieu n’a pas immédiatement posé un autre disque. « Alors ? » a-t-il demandé. J’ai cherché mes mots. « On dirait qu’elle sait quelque chose. » « Quoi, par exemple ? » « Je ne sais pas. » Il a souri. « Bien. Ça veut dire que tu écoutais. » J’aurais voulu qu’il m’explique ce qui m’avait échappé. À la place, il m’a laissée seule avec la musique avant d’aller chercher quelque chose à manger.


C’est devenu une partie du plaisir. Je pouvais écouter une chanson sans avoir besoin de la résoudre. Je pouvais y revenir et y entendre autre chose. Le sentiment n’avait pas à se transformer en leçon, et je n’avais pas à expliquer pourquoi il m’avait atteinte. Ne pas comprendre tous les mots m’offrait une liberté. Vouloir les comprendre en était une autre. Une fois Mathieu sorti, j’ai commencé à chercher les mots autant que la voix. Je notais ce que je croyais entendre et laissais des blancs plutôt que d’inventer une certitude. Parfois, je lui demandais. Quand il savait, il me répondait ; sinon, il fallait chercher. Cela m’agaçait qu’une découverte aussi intime puisse dépendre du travail ingrat de retrouver un verbe. Les disques m’ont donné une raison d’apprendre l’anglais, pas une maîtrise miraculeuse de la langue. Elle est venue par à-coups, au fil des années : des pages lues avec un dictionnaire à côté, des phrases réécoutées sans la mélodie pour m’aider, des conversations embarrassantes que je ne quittais pas avant d’avoir demandé de répéter. Je pouvais retenir exactement une phrase chantée et répondre de travers à une question toute simple. Il n’y avait pas de quoi être fière. Cela m’aidait quand même. L’anglais était la langue de mon père, et cette seule idée me rendait méfiante envers mon envie de l’apprendre. Il était parti avant de m’enseigner grand-chose. Je ne voulais pas faire d’une langue une autre façon de l’attendre. Pourtant, la femme sur le disque de Mathieu ne me demandait rien au sujet de Marcus Bolic. Sa voix pouvait m’atteindre sans expliquer son absence. Je commençais à comprendre que je pouvais prendre quelque chose à cette musique sans lui rendre, à lui, sa place. J’ai commencé à remarquer la musique partout. Dans le rythme des pas dans l’escalier. Dans le ronronnement irrégulier d’un vieux réfrigérateur. Dans les changements de ton du moteur d’un autobus lorsqu’il remontait la rue. Parfois, une mélodie naissait dans ma tête et je tentais de la suivre, avant de la perdre au moment même où je cherchais un crayon. J’ai commencé à tenir un carnet consacré aux chansons.


Au début, il ne contenait rien d’important. J’y notais des fragments de paroles, des phrases que j’aimais et des idées de chansons que je ne savais pas encore composer. Puis les marges se sont remplies de choses qui n’avaient plus rien à voir avec la musique : des disputes que j’aurais voulu gagner, des questions que je n’osais pas poser, des descriptions de personnes que je voulais comprendre. Le carnet est devenu un endroit où je pouvais cesser d’être prudente. J’y écrivais des choses qui me semblaient ridicules dès que je les relisais à voix haute. Certaines phrases étaient si sincères que je les barrais aussitôt. J’écrivais que je voulais qu’on me remarque, puis que l’attention me terrifiait. J’écrivais au sujet de mon père, avant de rayer son nom. J’écrivais sur ma mère et me sentais coupable ensuite, comme si éprouver une frustration en secret constituait une trahison. Parfois, une phrase me paraissait saisir exactement ce que je ressentais. Le lendemain matin, je la détestais. Je continuais malgré tout. Certains soirs, je relisais une page en me mettant à la place de celle qui pourrait la découvrir. Ma mère se reconnaîtrait-elle dans la femme contre qui je m’étais mise en colère ? S’arrêterait-elle à cette colère sans aller jusqu’à la phrase suivante ? J’ajoutais des explications dans la marge. Elle était fatiguée. Je savais qu’elle était fatiguée. J’avais été injuste. Quand j’avais fini de la défendre, je retrouvais à peine ce que j’avais voulu dire. Puis je m’énervais de l’avoir défendue dans un carnet qu’elle n’avait pas demandé à lire. Je barrais l’explication et me sentais de nouveau déloyale. La page noircissait sans devenir plus claire. Je commençais à avoir besoin d’un endroit où deux choses puissent être vraies sans que l’une présente ses excuses pour l’autre. Je pouvais aimer ma mère et souhaiter qu’elle me remarque autrement. Je pouvais comprendre sa fatigue et espérer tout de même, égoïstement, que cette compréhension me vaudrait une soirée où elle ne serait pas fatiguée. À l’école, je trouvais généralement une phrase pour que la conversation continue. Sur le papier, sans personne pour attendre la fin de ma réponse, je


découvrais tout ce que je taisais pour obtenir cette facilité. Parfois, je m’arrêtais au milieu d’une ligne et laissais le reproche inachevé. Cela ressemblait moins à des paroles de chanson. C’était nettement plus difficile à chanter. Le carnet vivait sous des vêtements pliés dans mon tiroir. Chaque fois que j’avais fini d’écrire, je vérifiais qu’il était bien caché. Rien ne me donnait vraiment de raison de croire que quelqu’un allait le chercher, mais la simple idée qu’on puisse lire ces pages me crispait la peau. Ma famille me connaissait bien. C’était aussi le problème. Je pouvais supporter qu’un inconnu se méprenne sur mon compte. Je ne savais pas ce que je ferais si quelqu’un qui m’aimait découvrait les choses que j’avais déjà du mal à m’avouer. Un après-midi, Mathieu a trouvé une autre de mes pages privées. Je suis rentrée et je l’ai découvert assis sur mon lit, mon carnet ouvert sur les genoux. Il lisait avec un sérieux exagéré, les lèvres remuant légèrement au fil des lignes. Mon estomac s’est noué. « Rends-le-moi. » Il a levé les yeux. « Bonjour à toi aussi. » « Mathieu. Rends-le-moi. » Il a immobilisé le carnet. « C’est un poème ? » « Non. » « Un document gouvernemental important ? » J’ai traversé la pièce pour le lui reprendre. Il me l’a rendu aussitôt. Je le lui ai arraché des mains et l’ai serré contre ma poitrine. « Tu as tout lu ? » « Non. » « Tu mens. » « Juste un peu. » « Je vais te tuer. » « Pas avant le dîner, j’espère. Maman a fait des lentilles. »


Je voulais rester en colère. J’avais imaginé cette scène assez souvent pour savoir exactement comment elle devait se dérouler. Il allait rire de moi, je crierais, et les choses privées que j’avais écrites deviendraient une nouvelle source de plaisanteries. Mais il ne s’est pas moqué des mots eux-mêmes. Il a désigné la page. « Tu as barré la meilleure phrase. » Je l’ai fixé. « Celle du dessous, a-t-il précisé. Elle est plus honnête. » « Tu ne sais même pas de quoi ça parle. » « Non. Mais je sais quand tu essaies de rendre une phrase intelligente au lieu de dire ce que tu veux vraiment dire. » J’ai baissé les yeux vers la page. Il avait raison, ce qui rendait sa remarque encore plus agaçante. « Tu n’aurais pas dû lire ça. » « Je sais. » Il l’a dit sans chercher à se justifier. Cela m’a surprise. J’avais préparé des arguments pour lui expliquer pourquoi il avait tort, mais il venait déjà de reconnaître la seule chose que j’avais besoin qu’il comprenne. « Tu ne le diras à personne ? » « Non. » « Même pas à Maman ? » « Même pas à Maman. » J’ai observé son visage, à la recherche de la plaisanterie qui viendrait forcément après. Elle n’est pas venue. Il s’est levé, m’a ébouriffé les cheveux et s’est dirigé vers la porte. « Mathieu ? » Il s’est retourné. « Tu crois vraiment que la deuxième phrase est meilleure ? » Il a pris un instant pour réfléchir. « Je crois qu’elle est à toi. »


Il est parti avant que je puisse lui demander de m’expliquer. Je suis restée longtemps assise sur le lit à relire les deux phrases. La première était plus élégante. La seconde était maladroite, directe. Je l’avais barrée parce qu’elle révélait trop de choses. Mathieu l’avait remarqué. Il m’avait aussi rendu mon carnet, promis de garder son contenu pour lui et laissée seule avec mes propres mots. Je ne comprenais pas encore à quel point il était rare qu’une personne voie quelque chose d’embarrassant en vous et décide de ne pas s’en servir pour vous diminuer. Ma mère, elle, avait une autre façon de m’offrir de l’espace. Parfois, elle me surprenait en train de fredonner dans la cuisine. Je me tenais près d’elle pendant qu’elle coupait des légumes ou pliait le linge, à peine consciente qu’une mélodie m’avait échappé. Dès que je m’en rendais compte, je m’arrêtais. « Pourquoi tu t’arrêtes ? » m’a-t-elle demandé un jour. « Je ne chantais pas. » Elle a haussé un sourcil. « Je fredonnais. » « Ah. Un métier tout à fait différent. » « Maman. » Elle a souri avant de reprendre son travail. Elle n’exigeait jamais que je chante correctement. Elle ne me demandait pas de me tenir droite ou d’ouvrir davantage la bouche. Elle ne proclamait pas que j’avais une belle voix et ne me priait pas de recommencer pour quelqu’un d’autre. Elle laissait le son exister sans en faire un événement. Je l’aimais pour cela. Je trouvais aussi cette attitude déroutante. J’avais commencé à croire que si je révélais quelque chose de fragile, quelqu’un voudrait aussitôt l’examiner, le nommer, l’améliorer ou le montrer à une autre personne. Ma mère pouvait m’entendre sans faire de ma voix un sujet de conversation. Quand je chantais, je pouvais m’arrêter dès que je le voulais.


Cette petite liberté comptait plus que je ne le savais. À l’école, je n’étais pas particulièrement douée pour m’expliquer. Je pouvais devenir cassante lorsque j’étais gênée et distante lorsque je voulais que quelqu’un se rapproche. Il m’arrivait de confondre la gentillesse avec la pitié et les taquineries avec le rejet. Si quelqu’un me demandait si tout allait bien, je répondais trop vite. Si personne ne posait la question, j’imaginais qu’on avait remarqué que quelque chose n’allait pas et décidé que je n’en valais pas la peine. J’observais les autres filles parler librement de leurs coups de cœur, de leurs familles et de leurs projets pour le week-end. Elles semblaient capables de dire je veux sans préparer aussitôt un argument pour justifier leur droit de vouloir. J’enviais cette facilité. Je la jugeais aussi. Il était plus simple de les croire insouciantes que d’admettre que j’avais peur. À la maison, je me rendais utile. J’aidais à faire la vaisselle. Je tenais mes devoirs à jour. J’apprenais à reconnaître les moments où ma mère était trop fatiguée pour une question de plus, et ceux où l’humeur de Mathieu pouvait être améliorée par un repas. J’essayais d’être facile à vivre, comme si l’amour était une dépense du foyer et que je pouvais en réduire le coût en exigeant moins. Personne ne m’avait demandé de faire cela. Ma mère ne me disait pas de prendre moins de place. Mathieu ne me demandait pas de cesser d’avoir des besoins. J’avais tiré mes propres conclusions des tensions ordinaires de notre vie et les avais prises pour des règles. À treize ans, j’avais commencé à confondre le fait de ne rien exiger avec le fait d’être facile à aimer. Je n’aurais pas su expliquer cette phrase à l’époque. J’en aurais peut-être ri, accusant la personne qui l’aurait prononcée d’être mélodramatique. Pourtant, j’apprenais déjà à cacher mes besoins derrière mes compétences. Je désirais être rassurée tout en prétendant n’avoir besoin de rien. Je voulais


qu’on remarque ma douleur tout en rendant mes émotions difficiles à déchiffrer. Je voulais être comprise sans risquer l’humiliation de devoir m’expliquer. C’était un arrangement impossible, mais il me donnait l’impression de garder le contrôle. Puis, en 2002, Mathieu est mort dans un accident de moto sur le périphérique. Il avait dix-sept ans. J’en avais treize. Aucune phrase ne peut rendre cette information douce. Je peux tourner autour, décrire l’appartement, le temps qu’il faisait, les objets restés à leur place habituelle. Je peux raconter ce dont je me souviens des jours qui ont suivi. Aucun de ces détails ne rend le fait lui-même plus facile à porter. Je me souviens que la maison a continué. Une chaise a raclé le sol. L’eau a circulé dans les tuyaux. Quelqu’un a bougé dans l’appartement voisin. Une porte s’est ouverte puis refermée. Le monde ne s’est pas arrêté pour reconnaître que celui qui avait donné tant de sens à nos bruits ordinaires ne les produirait plus jamais. Ma mère continuait d’avancer parce que la journée refusait de s’arrêter pour nous. Certaines choses ne pouvaient pas être reportées indéfiniment. Il fallait ranger des objets, préparer des repas, même si manger semblait être une activité réservée aux autres. Je regardais ses mains. Je ne savais pas quoi lui dire. J’avais peur de la faire pleurer, alors qu’elle avait parfaitement le droit de pleurer. J’avais peur de commencer à pleurer moi-même et de ne plus pouvoir m’arrêter. Je craignais qu’une phrase mal choisie rende la perte encore plus réelle qu’elle ne l’était déjà. Alors j’ai fait ce que j’avais appris à faire. J’ai essayé de me rendre utile. Je répondais quand on me parlait. J’aidais lorsque je le pouvais. Je rangeais des choses. J’observais ma mère en attendant ses instructions, comme si le deuil était une tâche ménagère difficile et qu’il existait peut-


être un petit travail qui lui permettrait de terminer la journée plus facilement. La nuit, j’écoutais si Mathieu était là. Pas volontairement, au début. Mon esprit s’attendait simplement à lui. Un bruit dans le couloir pouvait me faire tourner la tête. Un rythme familier dans une autre pièce attirait mon attention avant que je me souvienne. Parfois, je commençais à penser à quelque chose que je voulais lui raconter et, pendant quelques secondes, cette pensée me semblait tout à fait ordinaire. Puis je me souvenais. La seconde perte revenait chaque fois que la première attente échouait. Je savais qu’il était mort. Je ne croyais pas qu’il allait franchir la porte. Mais la connaissance et l’habitude ne disparaissaient pas ensemble. Mon esprit pouvait accepter un fait bien avant que le reste de moi apprenne à vivre avec. La façon dont il interrompait les chansons pour me signaler ce que je n’avais pas entendu me manquait. Son assurance agaçante lorsqu’il affirmait savoir quelle phrase comptait le plus me manquait. Le fait de pouvoir lui raconter une absurdité sans devoir décider au préalable si elle méritait d’être dite me manquait. La personne que j’étais lorsqu’il était là pour accueillir toutes ces petites parts de moi me manquait. C’était quelque chose que je n’aurais pas su expliquer à qui que ce soit. Je ne pleurais pas seulement Mathieu. Je pleurais les conversations qui n’auraient jamais lieu, les plaisanteries qui n’avaient pas encore été inventées, les versions futures de nous-mêmes qui n’auraient jamais l’occasion de se rencontrer. Pendant longtemps, j’ai cru qu’être forte signifiait ne pas ajouter à la douleur de ma mère. Je pensais qu’aimer quelqu’un consistait à gérer mes propres émotions assez discrètement pour qu’elles ne deviennent pas un fardeau supplémentaire pour ceux qui me restaient.


Je me trompais, mais il me faudrait des années pour comprendre pourquoi. Le carnet est resté dans mon tiroir. Pendant quelque temps, j’y ai moins écrit, puis j’ai recommencé. Certaines pages contenaient de la colère. D’autres, des phrases que j’avais du mal à relire le lendemain matin. Parfois, j’écrivais une ligne qui me rappelait Mathieu et refermais le carnet si vite que la couverture claquait contre mes doigts. Je ne montrais pas ces pages à ma mère. Je ne les montrais à personne. Mais j’ai continué à chanter. Pas toujours fort. Pas toujours bien. Parfois, seulement quelques notes devant l’évier, ou une mélodie murmurée sur le chemin du retour de l’école. La musique pouvait entrer dans une pièce sans exiger que j’explique pourquoi j’étais triste. Elle pouvait donner une forme à un sentiment sans m’obliger à prendre une décision à son sujet. Je ne savais pas encore ce que je voulais devenir. Je savais seulement qu’il y avait en moi des choses qui ne disparaissaient pas lorsque je refusais d’en parler. Des années plus tard, je rencontrerais un homme avec une guitare et une mélodie inachevée, et je reconnaîtrais quelque chose de familier dans sa façon d’écouter. Je prendrais certains aspects de cette reconnaissance pour de la sécurité, et d’autres pour de l’amour. J’apprendrais, lentement et pas toujours avec grâce, qu’être entendue n’était pas la même chose qu’être comprise — et qu’aucune des deux choses ne donnait à quelqu’un le droit de décider ce que je devais ressentir. À treize ans, je ne savais rien de tout cela. Je connaissais seulement la cuisine, les mains de ma mère, la place vide de Mathieu et le carnet caché sous mes vêtements. Je savais que je pouvais vouloir que quelqu’un me remarque tout en étant terrifiée par ce qui arriverait si c’était le cas. Notre maison m’avait appris à lire ce que les gens ne disaient pas. Il me faudrait beaucoup plus de temps pour apprendre que j’avais le droit de parler.


La jeune Ink range des bols tandis qu’Élise cuisine dans leur appartement de Belleville.


CHAPITRE TROIS La fille qui chantait trop fort Paris, 2004 J’avais quinze ans lorsque j’ai chanté pour la première fois dans un bar. J’avais choisi La Vie en rose. Du courage ou un manque d’imagination, au choix. Un choix presque absurde de tendresse pour une fille qui avait appris à se méfier de la douceur, à la regarder comme on regarde un rayon de lumière traversant une pièce : quelque chose de beau, de fragile, qui ne tarderait pas à disparaître pour laisser les choses retrouver leur grisaille ordinaire. Je connaissais la mélodie grâce à ma mère, aux vieux enregistrements qui tournaient parfois dans notre appartement, aux chansons dont les notes avaient survécu aux gens qui les leur avaient confiées. Je savais où reprendre mon souffle. Je savais quelles notes étaient à ma portée. Je connaissais les paroles par cœur. Je les avais répétées si souvent que j’aurais presque pu prétendre qu’elles ne m’avaient jamais fait peur. Mais je ne savais pas encore comment me tenir devant des inconnus en les laissant voir ce qu’une chanson remuait en moi. Le bar se trouvait quelque part dans Paris, dans une rue qui semblait se resserrer à la nuit tombée, comme si les façades se rapprochaient pour mieux retenir les voix, les moteurs et les confidences de ceux qui n’étaient pas pressés de rentrer. Je me souviens davantage de la salle que de l’adresse. Les murs étaient sombres, la lumière ambrée, et l’air sentait le bois ancien, le vin renversé, la fumée de cigarette accrochée aux manteaux et le métal froid du microphone. Quelqu’un avait fixé un câble au sol avec du ruban adhésif argenté. Derrière le comptoir, les verres s’entrechoquaient chaque fois que le barman tendait le bras vers une bouteille. Près de la


fenêtre, un homme riait trop fort à une plaisanterie que son ami avait déjà oubliée. Deux femmes fumaient sur le seuil, partageant une cigarette et une conversation que les voitures emportaient par fragments. Tout le monde semblait savoir comment habiter son propre corps. Je leur enviais cette aisance. Je me tenais à l’écart, les mains enfouies dans les manches de mon pull noir. Je l’avais choisi parce qu’il dissimulait mes poignets et me donnait l’impression de pouvoir disparaître à l’intérieur de moi-même sans que personne s’en aperçoive. Mes cheveux me retombaient sans cesse devant le visage. Je les repoussais derrière mon oreille, puis ils revenaient, comme s’ils avaient compris avant moi que je cherchais à me cacher. J’avais cette impression ridicule que la pièce attendait mon premier faux pas pour décider que je n’y avais pas ma place. C’était ma mère qui m’avait emmenée. Elle était la raison pour laquelle j’avais accepté de venir, même si je prétendais que l’idée venait entièrement de moi. Élise ne m’avait ni suppliée ni sermonnée. Elle ne m’avait pas servi un discours solennel sur les rêves qu’il fallait poursuivre avant qu’il ne soit trop tard. Elle avait simplement mentionné qu’un petit bar donnait leur chance à de jeunes chanteurs, puis laissé l’information sur la table de la cuisine, entre le pain et la liste des courses. Elle savait qu’une invitation pouvait devenir une épreuve dès lors qu’on lui demandait trop de comptes. Pendant trois jours, j’avais contourné ce morceau de papier sans le toucher. Le quatrième, je l’avais plié et glissé dans ma poche. À présent, debout dans ce bar, j’aurais donné beaucoup pour l’avoir laissé sur la table. — Tu n’es pas obligée de chanter, m’a dit ma mère. Elle se tenait près de moi, son manteau sombre fermé jusqu’au col, avec cette expression qu’elle prenait lorsqu’elle voulait me faire comprendre qu’une décision m’appartenait sans que j’aie à la justifier. Ses cheveux étaient attachés, mais quelques mèches s’étaient échappées autour de son visage. Sous la lumière chaude, elle paraissait plus jeune qu’à la maison. Ou


peut-être était-ce simplement moi qui la regardais autrement, parce qu’ici, au milieu de la musique, je retrouvais quelque chose de la femme qu’elle avait été avant d’être ma mère. — Je sais. — Je ne serai pas déçue si tu décides de ne pas le faire. — Je sais aussi. Elle m’a observée un instant. — Alors pourquoi as-tu l’air d’attendre ton exécution ? J’ai regardé la petite scène. Elle a suivi mon regard. — Ah. Un tribunal particulièrement sévère. — Maman. — Je n’ai rien dit. — Tu souris. — J’ai encore le droit de sourire, il me semble. — Pas comme ça. Elle a souri davantage. J’ai failli rire, ce qui m’a agacée. C’était l’un de ses talents, à la fois irritant et précieux : elle savait desserrer les nœuds d’une pièce sans faire semblant qu’ils n’avaient jamais existé. Elle a posé brièvement la main sur mon coude. — Tu peux partir quand tu veux, Ink. Tu peux chanter une seule phrase et t’arrêter. Tu peux oublier les paroles. Tu peux chanter faux. Le monde continuera de tourner. — Tu trouves ça rassurant ? — Non. Je trouve ça vrai. J’ai tourné la tête vers elle. Ma mère avait chanté dans des cabarets, bien avant que je sois assez grande pour comprendre qu’une personne pouvait être quelqu’un en public et une autre chez elle. Je connaissais les contours de cette vie sans en connaître vraiment la substance. Parfois, je l’imaginais sous les projecteurs, le visage levé vers une salle pleine d’inconnus, portant dans la voix une assurance qu’elle semblait avoir abandonnée quelque part entre la scène et le quotidien.


— Tu avais peur, toi ? lui ai-je demandé. — Quand je chantais ? — Quand les gens t’écoutaient. Son expression a à peine changé, juste assez pour que je le remarque. — Parfois. — Et tu faisais quoi ? — Je chantais quand même. J’aurais voulu une réponse plus précise. J’aurais voulu qu’elle m’explique le mécanisme exact par lequel la peur finissait par céder, qu’elle me confie un secret conservé toutes ces années pour le jour où j’en aurais besoin. À la place, elle a regardé le microphone, puis a reporté son regard sur moi. — Tu n’as pas besoin d’être intrépide, Ink. Il faut seulement que la chanson compte assez pour accepter de chanter malgré la peur. Cela ressemblait à une phrase d’adulte, de celles qu’on prononce lorsqu’on a oublié la difficulté particulière d’avoir quinze ans. J’ai hoché la tête comme si j’avais compris. Ce n’était pas le cas. J’ai étudié sa bouche plutôt que le microphone. C’était la même bouche qui me disait de manger avant que ce soit froid. J’aurais voulu voir surgir la femme des photographies pour qu’elle me montre quelque chose : où poser une main, comment faire attendre une salle, quoi faire de la honte de désirer cette attente. Mais ma mère restait près de moi dans ses vêtements ordinaires. Ce qu’elle avait appris sur ces scènes ne lui permettait pas de chanter à ma place. J’ai trouvé cela injuste. Puis j’ai eu honte de le trouver injuste. Elle m’avait amenée ici ; elle m’autorisait à partir ; je cherchais encore comment lui confier la responsabilité de ce qui m’appartenait. Elle a regardé la scène. J’ai suivi son regard sans rien trouver de transformé. Le microphone était toujours trop haut pour certains, trop bas pour d’autres. Le sol portait les traces de ceux qui m’avaient précédée.


J’avais voulu un signe que j’étais prête. Je ne voyais qu’un endroit où il me faudrait bientôt me tenir. Plus tard, je saurais donner à cela un sens élégant. À quinze ans, j’espérais surtout que celui qui me précédait ne serait pas pressé. Avant même que mon nom soit appelé, j’avais préparé ma fuite. Je savais quel couloir menait à la rue. J’avais compté les pas jusqu’à la porte. J’avais imaginé plusieurs excuses pour partir avant la fin, chacune plus désinvolte que la précédente. Je pouvais prétendre que je me sentais mal, accuser le microphone, la foule, la chanson, ou simplement dire que ce n’était pas le bon soir. Si je quittais les lieux avant qu’on m’annonce, peutêtre que personne ne se souviendrait de ma présence. Le plus humiliant, c’était que je voulais qu’ils se souviennent de moi. Je voulais que les gens se tournent vers la scène. Je voulais que le barman cesse de polir son verre. Je voulais que les conversations s’éteignent. Je voulais qu’un inconnu entende ma voix et sente quelque chose bouger en lui, sans forcément savoir quoi. Dans le même temps, je leur en voulais de posséder le pouvoir de me regarder. Je n’avais pas encore compris que vouloir être vue et supporter le regard des autres étaient deux choses entièrement différentes. À quinze ans, je prenais cette contradiction pour un défaut. Je voulais entrer dans la lumière et lui reprochais déjà de m’éclairer. Le chanteur qui me précédait a terminé sa chanson sous des applaudissements polis. Il a remercié la salle, rajusté la sangle de sa guitare et rejoint ses amis. Une fois la scène vide, elle m’a paru encore plus petite. Un homme muni d’un porte-bloc a levé les yeux dans ma direction. — Ink ? Pendant une seconde parfaitement absurde, j’ai envisagé de prétendre qu’il s’était trompé. Ink était peut-être le nom d’une autre fille. Ink était un nom que je pouvais abandonner là, sur le sol, entre le câble et le pied du microphone. Je pouvais redevenir une adolescente venue écouter de la musique avec sa mère, une fille qui n’avait rien demandé à personne, une


fille qui n’avait jamais désiré quoi que ce soit avec assez de force pour risquer d’être déçue. Ma mère ne m’a pas poussée en avant. Elle ne m’a pas soufflé de mots d’encouragement. Elle n’a pas répété mon nom. Elle a attendu. C’est finalement cela qui m’a fait avancer. J’ai marché jusqu’à la scène, les bras raides le long du corps. Le microphone reposait dans son support métallique, incliné vers une salle qui n’avait jamais demandé à devenir mon public. Je l’ai réglé une première fois, puis une seconde, bien que sa hauteur fût déjà parfaite. L’homme à la console m’a demandé si j’étais prête. — Non, ai-je répondu. Il a ri, persuadé que je plaisantais. Je ne plaisantais pas. La première note est arrivée avant que je sois prête à la recevoir. J’avais imaginé que chanter ressemblerait à parler, avec davantage de mélodie. J’ai découvert au contraire que le son semblait naître quelque part sous mes côtes et me traverser sans demander la permission. Ma voix est sortie trop fort. J’ai attaqué la première phrase comme si le volume pouvait compenser la peur, comme si je pouvais contraindre la chanson à convaincre les autres avant qu’ils aient le temps de décider si j’en étais capable. J’ai entendu la tension dans ma voix. J’ai entendu cette fille qui essayait de paraître plus âgée, plus stable, plus sûre d’elle qu’elle ne l’était. Mon premier réflexe a été de tout corriger. Je voulais maîtriser mon souffle, lisser la note, faire obéir les mots. Je voulais ressembler à la chanteuse que j’imaginais devoir être : gracieuse, calme, intacte, comme si la présence de ces inconnus à quelques mètres de moi n’avait aucune importance. Puis la phrase suivante est arrivée, et mon souffle m’a manqué. Pendant un instant, je n’ai plus entendu que la panique, petite et honteuse, qui s’agitait dans ma tête. J’ai fermé les yeux.


J’ai cessé d’essayer de rendre la chanson belle. J’ai laissé la note trembler. J’ai accepté que le souffle arrive trop tard. J’ai laissé les paroles porter ce que je m’efforçais de tenir à distance depuis le début de la soirée. J’ai chanté comme si la phrase appartenait à quelqu’un qui n’avait plus le temps de l’embellir. La mélodie a offert à ma peur un endroit où se tenir. Je ne suis pas devenue une autre personne. Mes mains étaient toujours froides. Mes épaules restaient crispées. Je sentais le microphone vibrer légèrement sous mes doigts — ou peut-être était-ce mes doigts qui tremblaient contre le métal. Pourtant, la chanson commençait à me traverser, et, pour la première fois de la soirée, j’ai cessé de m’observer de l’extérieur. Je ne me demandais plus si j’avais l’air effrayée. J’avais peur. Je chantais. Pour quelques minutes, ces deux vérités ont eu le droit d’exister ensemble. La salle a changé, mais rien de spectaculaire ne s’est produit. Aucun verre ne s’est brisé. Personne ne s’est levé au milieu de la chanson pour applaudir. Paris n’a pas retenu son souffle. Un homme au fond de la pièce continuait de faire tourner une bague autour de son doigt. Quelqu’un a déplacé une chaise. Derrière le comptoir, le barman a reposé un verre avec un peu plus de précaution qu’auparavant. Mais certaines conversations se sont éteintes. Une femme près de la fenêtre s’est tournée vers la scène. L’homme qui riait si fort quelques minutes plus tôt s’est adossé à sa chaise et a commencé à écouter. J’ai senti la différence avant même de rouvrir les yeux. Ils m’écoutaient. Pas la comédie de l’assurance, pas le personnage que j’avais essayé de fabriquer avant de monter sur scène, mais ce qu’il y avait dessous. C’est cela que je n’avais pas prévu. Je m’étais préparée à être jugée. Je ne m’étais pas préparée à être accueillie.


Vers la fin de la chanson, ma voix s’est affermie. Non parce que je l’avais forcée, mais parce que je n’avais plus assez d’attention à consacrer à ma peur pour surveiller chaque note. J’ai chanté la dernière phrase et l’ai laissée se déposer là où elle le souhaitait. Lorsque le dernier son s’est éteint, je suis restée immobile, sans savoir si je devais m’incliner, parler ou disparaître. Puis les applaudissements ont commencé. Ils étaient modestes, un peu irréguliers : quelques personnes qui joignaient les mains dans une petite salle. Quelqu’un a lancé un « Bravo ». La femme près de la fenêtre m’a souri. Le barman a incliné le menton en signe de reconnaissance avant de reprendre son travail. Rien, dans le monde, n’avait changé. Mais quelque chose avait changé en moi, assez pour que je le remarque. J’ai murmuré un merci, bien que ma voix me parût étrange après la chanson. En quittant la scène, j’ai failli trébucher sur le câble fixé au sol. L’homme au porte-bloc m’a souri et m’a dit que j’avais bien chanté. Je n’ai pas su s’il le pensait ou s’il disait la même chose à tout le monde. Je l’ai remercié quand même. Puis je suis allée pleurer dans le couloir. J’ai pleuré avec la colère et la honte de quelqu’un qui vient d’accomplir exactement ce qu’il désirait et qui doit maintenant vivre avec les conséquences de l’avoir fait. J’avais le visage brûlant, le nez qui coulait. J’ai pressé mes paumes contre mes yeux en essayant de m’arrêter, ce qui n’a fait qu’aggraver les choses. Ensuite, je me suis mise à rire de moi-même parce que je pleurais, et j’ai pleuré plus fort encore. Le couloir sentait les manteaux humides et les produits d’entretien. Une pile de caisses de bière vides était rangée près de la porte de service. À l’intérieur du bar, un autre chanteur commençait son morceau ; les premières notes traversaient le mur, assourdies et lointaines. J’entendais la salle reprendre son cours sans moi.


J’avais voulu que la performance se termine. Maintenant qu’elle était terminée, je me sentais étrangement abandonnée par elle. Ma mère m’attendait dehors lorsque je suis sortie. L’air du soir s’était rafraîchi, et les pavés luisaient sous les réverbères. Elle ne m’avait pas suivie dans le couloir. Elle m’avait laissé la dignité d’être seule, puis était restée là où je la retrouverais. Elle a regardé mon visage. — Alors ? — J’ai chanté. — Et les gens t’ont écoutée. J’ai hoché la tête. — Ça t’a plu ? — Je ne sais pas. — Tu as le droit de ne pas savoir, a-t-elle répondu. Nous nous sommes mises en marche. Pendant quelques minutes, nous n’avons rien dit. Paris poursuivait son mouvement ordinaire autour de nous : un autobus a soupiré contre le trottoir, un scooter s’est faufilé entre deux voitures, un couple s’est disputé à voix basse sous un auvent. Quelque part, une fenêtre était restée ouverte, et de la musique s’en échappait, déversée dans la rue depuis un appartement que je ne verrais jamais. Je repassais la performance dans ma tête, mais jamais dans le bon ordre. Je revenais à la première note, à cet instant où ma voix m’avait semblé trop forte, trop exposée. Puis je retrouvais le milieu de la chanson, lorsque j’avais fermé les yeux et cessé de vouloir me réparer. Je revoyais le visage de la femme près de la fenêtre. Je me souvenais des applaudissements, cette preuve modeste et imparfaite que la chanson avait atteint quelqu’un. Mais surtout, je me souvenais de cette sensation : être présente dans mon propre corps sans devoir m’excuser d’y prendre de la place. Ma mère m’a jeté un regard en traversant la rue. — Tu avais l’air plus légère quand tu chantais, a-t-elle dit.


J’ai voulu lui demander ce qu’elle entendait par là. J’ai voulu lui expliquer que j’avais été terrifiée, que j’avais failli m’enfuir, que les applaudissements m’avaient donné envie de me cacher à nouveau. J’ai voulu savoir si elle avait vu les parties de moi que j’essayais de dissimuler, si la chanson avait révélé trop de choses, si elle était fière de moi ou simplement soulagée que j’aie terminé. À la place, j’ai enfoui mes mains dans mes manches. — Peut-être. Elle a accepté cette réponse. C’était l’une des choses qu’elle avait apprises à mon sujet : si elle tirait trop fort sur un sentiment, je me refermais autour de lui. Elle avait appris à laisser un peu d’espace entre ses questions et mes réponses. Parfois, je prenais cet espace pour de la distance. Il me faudrait du temps pour comprendre qu’il pouvait aussi être une forme de tendresse. À la maison, l’appartement était exactement comme nous l’avions laissé le matin. La lumière de la cuisine était toujours trop vive. Un torchon pendait de travers à la poignée du four. Une tasse attendait dans l’évier, oubliée par quelqu’un. Ces détails ordinaires m’irritaient presque. J’étais sortie, j’avais fait quelque chose qui me paraissait immense, et le monde avait eu l’indécence de ne pas se réorganiser autour de cet événement. Ma mère a préparé du thé. Je me suis assise à la table de la cuisine et j’ai regardé la vapeur s’élever de ma tasse. — Tu crois que j’ai bien chanté ? lui ai-je demandé. Elle a posé le sucrier entre nous. — Je crois que tu as chanté avec sincérité. — Ce n’est pas la même chose. — Non, a-t-elle dit. Ce n’est pas la même chose. Je l’ai regardée, attendant le compliment qu’elle avait délibérément choisi de ne pas me donner. — La technique, ça s’apprend, a-t-elle poursuivi. Tu peux apprendre à maîtriser ton souffle, à ménager ta voix, à te tenir de façon à ne pas lutter contre ton propre corps. Il y a toutes sortes de choses que tu peux


apprendre. Mais tu ne peux pas ajouter de la sincérité à une chanson une fois qu’elle est terminée. — Alors, j’ai bien chanté ? Un coin de sa bouche s’est relevé. — Tu avais quinze ans, et tu as chanté devant des inconnus malgré ta peur. Pour une seule soirée, je crois que c’est déjà beaucoup. J’aurais voulu qu’elle me dise que j’avais du talent. Qu’elle m’affirme que j’étais née pour cela, que ma peur n’était que le prix à payer pour quelque chose d’extraordinaire. Je voulais qu’on me promette un avenir dans une phrase, quelque chose que j’aurais pu emporter dans ma chambre et ressortir chaque fois que le doute reviendrait. À la place, elle m’a donné la vérité, sans ruban autour. Cela m’a agacée. Cela m’est resté. Cette nuit-là, je suis restée éveillée à écouter l’immeuble se calmer. Les tuyaux cognaient derrière les murs. Un voisin traînait une chaise à l’étage supérieur. Une voiture a traversé la rue, ses pneus murmurant sur le bitume humide. Je sentais encore le microphone sous mes doigts. J’entendais encore cette première note, trop puissante, puis le souffle qui m’avait échappé. Je revenais sans cesse au moment où j’avais fermé les yeux. Il y avait quelque chose de dangereux dans cette découverte. J’avais trouvé un moyen de me faire entendre, et une partie de moi avait immédiatement commencé à imaginer ce qui se passerait si je recommençais. Et si je chantais dans une autre salle ? Et si j’écrivais mes propres chansons ? Et si je laissais quelqu’un entendre une mélodie qui ne s’abriterait derrière aucune musique empruntée ? Ces questions m’enthousiasmaient. Elles m’effrayaient davantage encore. Je commençais à comprendre que le chant ne me rendrait pas intrépide. Il me donnerait un endroit où déposer ma peur, peut-être aussi un moyen de la transformer en quelque chose qu’un autre être humain pourrait


reconnaître. Ce n’était pas la même chose que guérir. J’étais toujours cette fille qui voulait qu’on la remarque et qui en voulait aux autres dès qu’ils lui accordaient leur attention. Je confondais encore la curiosité avec le jugement, les compliments avec une promesse que je serais ensuite tenue d’honorer. Après cette soirée, j’ai chanté chaque fois que j’ai trouvé une salle qui voulait bien de moi. Parfois, c’était un bar avec un microphone et quelques personnes venues pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec moi. Parfois, une salle de répétition qui sentait la poussière et les appareils électriques échauffés. Parfois, notre cuisine, lorsque ma mère était occupée ailleurs et que je pouvais prétendre qu’elle ne m’écoutait pas. Je chantais doucement lorsque je voulais disparaître, trop fort lorsque je voulais prouver qu’on ne pourrait pas m’ignorer. J’ai découvert à quelle vitesse une salle pouvait devenir un miroir. Une partie de moi voulait chanter plus fort pour que les auditeurs restent ; l’autre voulait les punir de me regarder. Si quelqu’un me complimentait, je cherchais sur son visage la condition cachée. Si quelqu’un détournait les yeux, je concluais que j’avais échoué. Je ne comprenais pas encore qu’on pouvait écouter sans s’approprier ce qu’on entendait. Je savais seulement que, pendant quelques minutes, je pouvais cesser d’obéir à ma peur. Il y avait des jours où je détestais le son de ma propre voix. D’autres où je répétais la même phrase jusqu’à fatiguer ma gorge, persuadée qu’à force d’insister, je finirais par effacer ce qui, en moi, sonnait trop jeune, trop incertain, trop avide. Je voulais tout maîtriser. Je voulais une voix capable de tout révéler sans rien exposer. Je voulais tirer de mes sentiments les plus secrets une matière pour mes chansons, tout en maintenant celle qui les éprouvait à une distance suffisante pour qu’on ne puisse pas l’atteindre. Il me faudrait des années pour comprendre qu’aucun chanteur ne pouvait conclure un pareil marché. Mais à quinze ans, je n’en étais qu’au commencement.


Cette première prestation n’a pas fait de moi une chanteuse. Elle ne m’a pas donné un avenir et n’a pas mis fin au débat que je menais en moi-même sur le droit que j’avais d’être entendue. Elle m’a offert quelque chose de plus petit, mais de plus difficile à nier : le souvenir d’être restée dans une pièce pleine d’inconnus, d’avoir senti la peur monter et d’avoir chanté malgré tout. J’ai rapporté ce souvenir à la maison. Je l’ai emporté dans toutes les pièces où, plus tard, il me faudrait décider si je devais parler, rester, ou laisser quelqu’un apercevoir cette partie de moi qui ne savait pas encore comment être courageuse. Pendant longtemps, j’ai cru que la fille qui chantait trop fort était simplement une fille incapable de se contenir. Aujourd’hui, je la comprends autrement. Elle avait quinze ans. Elle avait peur. Elle voulait que le monde la laisse tranquille, et elle voulait que le monde se tourne vers elle. Elle ne possédait aucun mot pour expliquer cette contradiction. Alors elle lui a donné une mélodie, en espérant que les notes sauraient retenir ce qu’elle-même ne parvenait pas à porter. Cette nuit-là, elles l’ont fait. Pas pour toujours. Pas à la perfection. Juste assez longtemps pour que je puisse m’entendre.


Ink, quinze ans, chante debout les yeux fermés devant un microphone dans un petit bar parisien, en pull noir et sans tatouage au cou.


CHAPITRE QUATRE Ce que nous choisissons de garder Paris, 2008 À dix-neuf ans, j’avais commencé à confondre la méfiance avec la force. Je croyais que si je parvenais à expliquer chacun de mes sentiments avant que quiconque ne les remarque, personne ne pourrait me prendre au dépourvu avec mon propre cœur. Je m’efforçais de devenir cette personne qui avait toujours une raison à donner, une explication raisonnable à fournir, une réponse convaincante prête à surgir dès que quelqu’un s’approchait un peu trop d’une question à laquelle je ne savais pas encore répondre honnêtement. Lorsque j’étais malheureuse, je me rendais utile. Lorsque j’avais peur, j’établissais un plan. Lorsque je désirais quelque chose au point de risquer d’en souffrir, je tentais de me convaincre que je ne l’avais jamais vraiment désiré. C’était une manière épuisante de vivre, mais la fatigue m’était devenue si familière que je la prenais pour de la discipline. Ma mère s’en est aperçue avant moi. Un soir du début de l’automne, j’étais debout devant la table de la cuisine, occupée à réorganiser une pile de papiers qui n’avait nul besoin de l’être. Dans l’après-midi, j’avais dressé trois listes : les choses à acheter, celles à terminer, celles que je ne pouvais plus me permettre de remettre au lendemain. Elles avaient fini par se chevaucher. J’avais barré deux fois le même article, puis je l’avais recopié sous une autre rubrique, comme si le problème pouvait devenir plus facile à résoudre à condition de lui trouver la bonne place.


Dehors, la pluie tapotait contre la vitre. Le radiateur émettait ses vieux bruits irréguliers. Ma mère préparait le dîner, passant de la cuisinière à l’évier avec l’économie de gestes de quelqu’un qui avait appris, au fil des années, à faire tenir toute une famille dans une petite cuisine. Elle m’observa un moment avant de parler. — Tu n’as pas besoin de te rendre utile chaque fois que tu es malheureuse. Je gardai les yeux sur mes papiers. — Je ne faisais rien. — Tu dressais une liste. — Les listes servent à quelque chose. — Parfois. Je traçai un trait sous un mot que j’avais déjà souligné. — Et parfois, elles servent à se cacher. J’aurais voulu protester. Lui expliquer que s’organiser n’avait rien d’une faute morale, que quelqu’un devait bien se souvenir des courses, des rendez-vous et de toutes ces petites obligations qui s’accumulaient autour d’une vie. J’aurais voulu lui demander pourquoi elle reconnaissait toujours ce que je faisais alors que je prenais tant de soin à lui donner l’apparence d’autre chose. Au lieu de cela, je fixai la page jusqu’à ce que les mots se brouillent. Ma mère éteignit le feu et vint se placer à côté de moi. — Qu’est-ce qui se passe, Ink ? Rien, faillis-je répondre. Rien était le mot que j’employais lorsque la vérité me paraissait trop désordonnée pour être confiée à quelqu’un d’autre. Rien était pratique. Rien n’exigeait aucune explication et n’appelait aucune question supplémentaire. Mais elle se tenait assez près de moi pour que je sente le savon sur ses mains, et j’étais fatiguée de défendre une version de moi-même qui n’avait jamais besoin de rien. — Je ne sais pas, dis-je. Ma réponse avait été plus sèche que je ne l’aurais voulu.


Elle hocha la tête, comme si je venais de lui donner une réponse parfaitement recevable. — Tu n’es pas obligée de tout comprendre pour être honnête. Je détournai les yeux. — Je déteste quand tu dis ça. — Je sais. — Tu dis toujours ces choses comme si elles étaient simples. — Elles ne le sont pas. — Alors pourquoi les dis-tu si simplement ? Elle réfléchit. Ma mère ne se précipitait jamais pour combler un silence simplement parce qu’il venait d’apparaître. Elle laissait une pensée inachevée chercher sa forme, jusqu’à ce qu’elle la trouve ou qu’elle reconnaisse qu’elle n’en avait pas. — Parce que si je rends tout compliqué, répondit-elle enfin, tu finiras par croire qu’il faut résoudre chaque problème avant d’avoir le droit de ressentir quoi que ce soit. Je n’eus rien à répondre. Elle retourna à la cuisinière, et je rassemblai mes papiers en une seule pile. Pendant un instant, j’envisageai de les ranger. Finalement, je les laissai sur la table et l’aidai à disposer les assiettes. C’était peu de chose, mais je m’en souviens. À dix-neuf ans, j’apprenais encore qu’un sentiment inconfortable n’exigeait pas toujours une réaction immédiate. Certaines choses pouvaient rester inachevées sans tourner à la catastrophe. Certaines questions pouvaient attendre le lendemain matin. Parfois, le plus courageux consistait simplement à cesser de se traiter soimême comme un problème à résoudre. Je n’ai pas appris à le faire du jour au lendemain. J’ai seulement commencé à remarquer à quel point j’essayais constamment d’y parvenir. À cette époque, je commençais aussi à comprendre la différence entre le visage que je présentais aux autres et la personne qui vivait derrière lui. Le visage était calme. Il savait se montrer ironique, détaché, parfois même un


peu difficile lorsque je voulais maintenir une conversation à bonne distance. Il savait quitter une pièce sans avoir l’air blessé. Il pouvait accueillir un compliment d’un haussement d’épaules et déguiser une déception en indifférence. La personne qui se tenait derrière était beaucoup moins docile. Elle voulait être choisie sans avoir à le demander. Elle voulait être aimée sans être passée au crible. Elle souhaitait qu’on remarque ses difficultés, mais redoutait l’instant où quelqu’un lui demanderait de les expliquer. Elle pouvait passer toute une soirée à espérer qu’on tende la main vers elle, puis se méfier dès que cette main s’approchait. Je n’avais hérité d’aucune règle simple pour vivre avec ces contradictions. Mon père était parti avant que je sois assez grande pour comprendre ce que signifiait réellement un départ. Mathieu n’était plus là. Ma mère, elle, était restée, mais son amour ne pouvait pas répondre à toutes les questions que je portais en moi, et elle n’avait jamais prétendu le contraire. Je commençais à comprendre qu’on pouvait être aimé sans pour autant se sentir à l’abri du monde. Cette découverte me fit plus mal que je ne l’aurais cru. Elle me libéra aussi d’une croyance d’enfant : si je devenais suffisamment gentille, suffisamment discrète, suffisamment facile à aimer, alors personne ne partirait jamais. À dix-neuf ans, je savais que ce n’était pas vrai. En théorie, du moins. Dans la pratique, je continuais d’essayer de mériter ma place dans la vie des autres. L’idée du tatouage m’était venue progressivement, même si la décision, elle, avait fini par s’imposer presque d’un seul coup. J’avais vu des tatouages sur des musiciens, sur des femmes qui attendaient le bus, sur des hommes appuyés contre un mur, une cigarette entre les doigts. Certains étaient élaborés, d’autres maladroits, d’autres encore si délavés qu’ils semblaient s’être fondus dans la peau. J’étais attirée


par ceux qui paraissaient appartenir à la personne qui les portait, plutôt qu’à une mode qui les aurait rendus désirables pour quelques mois. Je ne voulais pas d’une citation. Je ne voulais pas d’un prénom. Je ne voulais pas d’un symbole dont le sens dépendrait de la reconnaissance de quelqu’un d’autre. Je voulais quelque chose qui puisse rester à moi même si personne ne le comprenait. Pendant des semaines, je gardai cette idée en moi sans passer à l’acte. Je griffonnais des dessins dans les marges de mon carnet : des tiges, des courbes aiguës, de petites pointes. Je les barrais, recommençais, modifiais un détail, puis revenais à la première esquisse. Au début, les dessins me semblaient trop décoratifs. Ensuite, ils devenaient trop agressifs. Je m’obstinais à vouloir faire de la ronce quelque chose qu’elle n’était pas. Je ne voulais pas une fleur. Une fleur évoquait une douceur à laquelle je n’avais jamais tout à fait fait confiance. Je ne voulais pas non plus une arme. J’avais passé assez de temps à croire que la force consistait à se préparer à combattre. Ce qui m’intéressait se trouvait entre les deux. Une épine appartenait à une plante vivante. Elle pouvait protéger quelque chose de fragile, mais elle pouvait aussi blesser la main qui s’en approchait. Elle n’était ni entièrement belle ni entièrement cruelle. Sa fonction dépendait, en partie, de l’endroit où l’on se tenait et de la manière dont on l’abordait. Cela ressemblait davantage à la vérité que j’essayais de saisir. Le dessin prit la forme d’une fine liane épineuse qui s’enroulait autour de ma gorge, tracée de lignes géométriques délicates. Les courbes épousaient la forme de mon cou ; les angles plus aigus donnaient à l’ensemble une structure délibérée. Le motif paraissait organique sans sembler accidentel, comme si quelque chose de sauvage avait accepté, pour une fois, de respecter quelques limites. J’aimais cette contradiction.


Le papier s’était assoupli aux endroits que j’avais gommés. Je l’inclinai et distinguai les traits sous les traits, ces petites corrections que la peau n’accueillerait pas avec la même indulgence. Pendant un instant, je voulus que quelqu’un approuve le dessin avant d’avoir à reconnaître combien il me plaisait. J’imaginais les questions. Qu’est-ce que ça signifie ? Pourquoi là ? Tu ne vas pas le regretter ? Je savais fournir moi-même les trois voix, puis répondre à chacune par un discours assez raisonnable pour donner à ma décision l’air d’un hasard. Plus je la défendais soigneusement, plus je m’éloignais de ce fait simple : j’en avais envie. Je posai le crayon. Sans ma main au-dessus du dessin, la ligne paraissait plus calme. Elle ne ressemblait ni à mon frère, ni à mon père, ni à une phrase que ma mère aurait prononcée. J’en éprouvai un soulagement bref, presque déloyal. Certaines parties de mon corps n’auraient pas à expliquer ma famille. Puis je me demandai si cela aussi n’était pas une explication. Je faillis rire. Je pouvais rendre un choix privé épuisant avant même que quiconque en ait entendu parler. Je laissai pourtant la page ouverte. Pour une fois, je voulais regarder ce que j’avais fait avant de chercher comment le défendre. J’aimais aussi l’endroit que j’avais choisi. La gorge est un lieu intime. Elle abrite le pouls, le souffle, les mécanismes fragiles de la parole. C’est là que commence la voix, là que chaque chanson doit traverser le corps avant de parvenir jusqu’à quelqu’un d’autre. J’avais passé des années à essayer de contrôler ce qui sortait de moi. À présent, je voulais inscrire une marque permanente autour de cette partie de moi que je m’étais tant appliquée à contenir. Je ne considérais pas cela comme une déclaration d’indépendance. Ce serait venu trop facilement, trop proprement, comme une histoire racontée après coup par quelqu’un qui voudrait donner à chacune de ses décisions l’apparence de l’évidence. C’était plus modeste que cela.


Je voulais choisir une chose sans me demander si ce choix me rendrait plus facile à aimer. Je voulais une marque qui ne dépende ni de la présence ni de l’absence de qui que ce soit. Je voulais regarder ma propre peau et savoir que, quoi qu’il me soit arrivé, j’avais pris part à la décision de ce qui viendrait ensuite. C’était une raison suffisante. Le tatoueur travaillait dans un petit studio qui sentait le désinfectant, le papier et cette odeur persistante d’encre qu’on finit par associer aux endroits où l’on grave quelque chose dans la peau. La pièce était plus lumineuse que je ne l’avais imaginé. Une lampe éclairait la zone de travail. Des dessins encadrés couvraient les murs, des fournitures étaient rangées sur des étagères, et un miroir renvoyait la pièce sous un angle que je trouvais peu flatteur. Pendant tout le trajet, je m’étais répété que ce rendez-vous était une chose ordinaire. Des gens se faisaient tatouer tous les jours. Ils s’installaient sur une chaise, discutaient d’un motif, supportaient un peu de douleur et rentraient chez eux. Il n’y avait aucune raison de transformer cela en cérémonie secrète. Pourtant, lorsque le tatoueur me demanda de confirmer l’emplacement du dessin, j’hésitai. — Vous êtes sûre de le vouloir ici ? demanda-t-il. Je regardai le motif. La liane s’enroulait autour de la gorge sans former un cercle complet. Une partie suivait la ligne sous ma mâchoire ; une autre descendait vers la clavicule. Les épines étaient petites, presque délicates, mais leurs pointes ne laissaient aucun doute. — Oui, répondis-je. Il examina de nouveau le dessin. — Il sera visible. — Je sais. — Vous ne pourrez pas le cacher avec un bracelet ou une manche.


— Je sais. Il me regarda, peut-être en attendant une explication plus développée. Comme je n’ajoutai rien, il hocha la tête et commença à préparer le pochoir. J’étais soulagée qu’il ne me demande pas ce que cela signifiait. J’avais appris à me méfier de cette question : Qu’est-ce que cela signifie ? On la posait souvent comme si chaque décision privée devait être traduite à l’intention du public. Les gens voulaient une histoire compréhensible en quelques secondes, une explication bien rangée qu’ils pourraient emporter avec eux et répéter à leur tour. Je n’en avais pas. J’avais plusieurs sentiments, aucun d’eux tout à fait abouti, et la certitude obstinée que ce dessin avait sa place sur ma peau. Je n’avais rien d’autre à offrir. Lorsqu’il appliqua le pochoir contre mon cou, je regardai l’image prendre place dans le miroir. Les lignes suivaient le mouvement de ma gorge. J’avalai ma salive, et les petites épines semblèrent bouger avec moi. Pendant un instant, je faillis lui demander de déplacer le dessin. Non pas parce qu’il me déplaisait, mais parce que le voir sur mon corps rendait la décision réelle d’une manière que mes croquis n’avaient jamais permise. Sur le papier, je pouvais encore changer d’avis. Je pouvais refermer mon carnet et redevenir la fille qui réfléchissait à quelque chose, sans avoir à affronter le moment où cette chose devenait irréversible. Ici, le dessin n’était plus une idée. Il était une possibilité qui attendait mon accord. Le tatoueur me tendit un miroir. Je tournai la tête à gauche, puis à droite. — Qu’en pensez-vous ? demanda-t-il. Je regardai la liane. — Je crois que ce dessin est à moi. Il esquissa un sourire. — C’est une bonne réponse. Puis il me demanda de m’installer. La machine se mit à bourdonner, sur une note aiguë et régulière.


J’avais imaginé que la douleur serait plus forte. Elle était vive, bien sûr. Par moments, elle semblait s’étendre au-delà de l’aiguille, envoyant une brûlure brève sous ma mâchoire ou vers le creux à la base de ma gorge. Je serrai le bord de la chaise et me concentrai sur les détails pratiques : le bruit de la machine, les mains du tatoueur, la pression de mes épaules contre le dossier, le rythme de ma respiration. La douleur physique avait des limites. Elle commençait ici, se déplaçait là. Elle s’intensifiait, se maintenait un instant, puis diminuait. Je pouvais la suivre. Je pouvais me rappeler qu’elle finirait par s’arrêter, ou du moins comprendre qu’elle appartenait à un geste précis, accompli à un endroit précis de mon corps. La peur que je portais en moi était moins docile. Elle pouvait surgir au milieu d’une conversation ordinaire. Elle pouvait transformer un message auquel on tardait à répondre en une histoire d’abandon. Elle pouvait donner à un geste tendre l’allure d’une dette à rembourser. Elle pouvait prendre quelqu’un qui ne m’avait fait aucun mal et lui imposer de prouver, encore et encore, qu’il n’avait pas l’intention de me blesser. Je ne pouvais pas retenir ceux qui avaient quitté ma vie. Je ne pouvais pas revenir aux années où l’absence de mon père n’était pas encore devenue une partie de l’histoire de notre famille. Je ne pouvais pas ramener Mathieu, aussi souvent que je me surprenais à imaginer ce qu’il aurait dit en me voyant grandir. Mais je pouvais décider de ce qui arriverait à ma propre peau. Il y avait là une forme de réconfort, quoique différente de celle que j’avais imaginée. Le tatouage n’effaçait pas le passé. Il ne me rendait ni plus digne d’être aimée ni moins vulnérable à la déception. Il ne pouvait pas me protéger contre un avenir que je n’avais pas encore rencontré. Il exigeait simplement que je reste présente pendant qu’une décision devenait permanente. À un moment, le tatoueur s’arrêta pour essuyer l’excédent d’encre. J’ouvris les yeux et regardai le plafond.


— Tout va bien ? demanda-t-il. — Oui. — Vous voulez faire une pause ? Je songeai à répondre non, parce que je voulais prouver que je pouvais supporter la douleur. La réponse était déjà prête sur ma langue avant même que j’aie réfléchi à la question. Puis je me rappelai la voix de ma mère, dans la cuisine : Tu n’as pas besoin de te rendre utile chaque fois que tu es malheureuse. Ce n’était pas exactement la même chose. Pourtant, je reconnus l’impulsion qui se cachait derrière ma réponse. Je voulais transformer l’inconfort en démonstration, faire de l’endurance une nouvelle manière de mériter l’approbation. — En fait, dis-je, une minute me ferait du bien. Il hocha la tête et posa la machine. Je me redressai avec précaution et fis rouler mes épaules. La pièce était silencieuse, à l’exception du trafic lointain derrière les murs. Je bus un peu d’eau, respirai profondément et m’autorisai à reconnaître que j’étais nerveuse. Rien de terrible ne se produisit. Le tatoueur ne perdit pas son estime pour moi. Ma décision ne perdit pas de son importance. La pause n’effaça pas le travail déjà accompli. Lorsque je fus prête, nous reprîmes. Quand il eut terminé, la peau autour de ma gorge était sensible et légèrement gonflée. Il nettoya la zone, m’expliqua les soins à apporter au tatouage et me rappela de respecter les consignes de cicatrisation. Je l’écoutai attentivement, posant des questions sur le nettoyage, la guérison et les précautions à prendre pendant les jours suivants. Ces instructions pratiques me rassuraient étrangement. Il y avait des choses à faire, d’autres à éviter, des signes à surveiller. Mon corps aurait besoin de temps. La marque finirait par se stabiliser. Je pouvais en prendre soin sans prétendre que cela signifiait avoir compris toutes les raisons pour lesquelles je l’avais voulue.


Dehors, l’air me parut plus froid contre le cou. Je marchai lentement, consciente de la sensibilité de ma peau sous la protection qui la recouvrait. La ville était exactement comme avant mon entrée dans le studio : les autobus forçaient leur passage dans la circulation, les passants portaient leurs courses, un homme se disputait au téléphone, une femme pressait le pas sur le trottoir en levant une main pour retenir ses cheveux. Je m’étais attendue à me sentir transformée. À la place, j’avais une conscience aiguë de mon propre corps. Je sentais le col de mon manteau près de ma gorge. Je remarquais le mouvement de ma mâchoire lorsque je parlais à la boulangère. Je prenais conscience de chaque déglutition, de chaque respiration, de chaque mouvement de tête. Le tatouage avait rendu visible une partie de moi à laquelle je ne prêtais plus attention, et je ne cessais de me rappeler qu’il était là. Pendant les premiers jours, je vérifiai son apparence dans tous les miroirs que je croisais. Je l’examinai dans la salle de bains, sous la lumière de la cuisine, près de la fenêtre où le jour était plus doux. Je tournai la tête et regardai la liane suivre le mouvement des muscles sous ma peau. Parfois, elle me semblait délicate. Parfois, sévère. Certains jours, je trouvais qu’elle me vieillissait ; d’autres, j’avais l’impression qu’elle révélait exactement à quel point j’étais encore jeune. J’essayais différents angles, comme si la bonne perspective pouvait m’expliquer ce que cette décision signifiait. Elle ne le fit jamais. La marque était réelle. L’explication demeurait incertaine. Pour une fois, je laissai ces deux vérités coexister. Lorsque ma mère découvrit le tatouage, elle s’interrompit au milieu d’une phrase. J’étais entrée dans la cuisine pour prendre un verre d’eau, vêtue d’une chemise ample dont le col laissait apparaître le dessin. Elle triait le courrier.


Son regard passa de mon visage à ma gorge, puis revint vers moi. — Tu l’as fait. — Oui. Elle posa les lettres. — Ça te fait mal ? — Un peu. — Tu en prends bien soin ? — Oui, Maman. — Je demande parce que je m’inquiète, pas parce que je te crois incapable de te laver correctement. — Je n’ai pas dit ça. — Tu as fait cette tête. — Quelle tête ? — Celle qui annonce que tu as déjà préparé toute une argumentation. J’attrapai mon verre. Elle s’approcha, mais ne toucha pas le tatouage. Elle examina le motif avec un sérieux qui me rendit soudain timide. — Il est beau, dit-elle. Je m’étais préparée à sa désapprobation. J’avais préparé une défense concernant mon âge, mon corps, mon droit à prendre mes propres décisions. J’avais imaginé expliquer le dessin jusqu’à ce qu’elle le comprenne ou qu’elle cesse de poser des questions. Son approbation ne me laissait plus rien à combattre. — Tu ne trouves pas que c’est trop ? — Trop pour qui ? Je baissai les yeux vers mon verre. — Je ne sais pas. Elle inclina la tête pour examiner les lignes. — Il te ressemble. J’étais soulagée, et ce soulagement m’embarrassait. Je m’étais répété que je faisais cela pour moi, que je n’avais besoin ni de permission ni


d’approbation. Pourtant, une petite partie obstinée de moi attendait que le visage de ma mère lui dise si elle avait commis une erreur irréparable. Elle sembla le comprendre. — Tu sais, reprit-elle, tu n’as pas besoin de prouver qu’une décision t’appartient en refusant de te soucier de ce que les autres en pensent. Je la regardai. — Ça ressemble beaucoup à l’une de tes petites leçons. — Alors tu devrais peut-être commencer à les écouter. Je ris, et elle sourit. Après un instant, elle demanda : — Pourquoi une épine ? Je touchai légèrement le bord du pansement, en prenant soin de ne pas le déplacer. — Je ne sais pas comment l’expliquer. — Alors ne l’explique pas tout de suite. — Je pensais que tu voudrais savoir. — J’aimerais savoir. Cela ne veut pas dire que tu dois me donner une réponse avant d’en avoir une. Elle retourna à son courrier, me laissant avec mon verre d’eau et cette étrange sensation d’avoir eu le droit de garder quelque chose pour moi sans devoir défendre ce droit. Je restai là une minute de plus, à la regarder classer les lettres en petites piles bien ordonnées. Puis je me penchai pour l’embrasser sur la joue avant de regagner ma chambre. Le tatouage cicatrisa peu à peu. La sensibilité s’atténua, les rougeurs diminuèrent et les lignes se fixèrent dans la forme que j’avais choisie. Je suivis les consignes de soin, résistai à l’envie de le toucher sans cesse et appris à vivre avec sa présence. Bien sûr, les gens le remarquèrent. Certains le regardaient ouvertement. D’autres faisaient semblant de ne pas l’avoir vu. Quelques-uns me demandaient ce qu’il représentait. Lorsque


je leur répondais qu’il s’agissait d’une liane épineuse, ils attendaient souvent que je poursuive, comme si j’avais omis la partie essentielle. Parfois, je leur disais que j’aimais simplement le dessin. Parfois, j’expliquais qu’il me rappelait que se protéger pouvait faire mal. Parfois, je haussais les épaules. Je commençais à comprendre que je n’étais pas tenue de livrer la même version de mon histoire à tous ceux qui se montraient curieux. Une signification intime ne perdait rien de sa réalité parce que j’étais incapable de l’expliquer à un inconnu autour d’un café. Je pouvais laisser quelqu’un voir le tatouage sans lui remettre la clé de tous les sentiments qui m’avaient conduite à le choisir. Cette distinction comptait pour moi. Pendant des années, j’avais considéré que se faire comprendre était une tâche dont je devais m’acquitter en fournissant suffisamment d’informations. J’expliquais mes humeurs avant que quiconque puisse les interpréter de travers. Je plaisantais avant qu’on me demande si j’étais blessée. Je m’efforçais de présenter mes besoins sous une forme raisonnable, discrète, facile à satisfaire. Si je trouvais les bons mots, pensais-je, peut-être pourrais-je empêcher quelqu’un de décider que j’étais trop difficile à garder. Le tatouage ne me protégea pas miraculeusement de cette habitude. Je continuais de le faire. Je me surprenais encore à préparer mentalement des discours pour des conversations qui n’avaient pas eu lieu. Je transformais toujours l’incertitude en une liste de toutes les erreurs que j’avais pu commettre. Mais il y avait désormais, sur ma gorge, un rappel discret et permanent : tout ce qui me constituait n’avait pas besoin d’être livré au jugement des autres. Je pouvais faire un choix simplement parce que je le désirais. Je n’avais pas à en expliquer toutes les raisons. Et je pouvais assumer ce choix sans prétendre être devenue invulnérable. Cette dernière leçon me demanda davantage de temps.


Certains soirs, je me tenais devant le miroir et suivais des yeux la forme de la liane. Je pensais à toute la place que prenaient dans ma vie les choses que je n’avais pas pu garder : un père disparu avant que je le connaisse vraiment, un frère dont l’absence avait modifié la forme même de notre foyer, les personnes qui s’étaient éloignées, les promesses qui avaient paru solides jusqu’au jour où quelqu’un avait cessé de les tenir. J’avais passé des années à me mesurer à ces départs. Je m’étais demandé ce qui aurait pu arriver si j’avais été plus facile à aimer, plus facile à comprendre, moins exigeante, moins effrayée, moins moi-même. Ces questions n’avaient jamais rendu le passé plus généreux. Elles ne faisaient que compliquer ma manière d’habiter le présent. L’épine n’apportait aucune réponse. Elle n’était pas un hommage à mon père ni à mon frère, et je ne voulais pas en faire un symbole chargé de toutes les peines que j’avais connues. Elle appartenait à une autre partie de moi : celle qui souhaitait prendre une décision sans demander au passé de l’approuver. Je ne pouvais pas choisir qui resterait. Je pouvais choisir ce que j’emporterais avec moi. Il y avait des choses que je voulais garder et qui n’avaient rien à voir avec la douleur. La voix de ma mère qui me parvenait depuis la cuisine pendant qu’elle préparait le dîner. La chaleur d’une tasse tenue entre mes deux mains. Cette manière qu’avait une chanson de changer dès que je cessais de vouloir rendre chaque note parfaite. Le souvenir de la petite scène où j’avais chanté à quinze ans, et de ma surprise en découvrant que je pouvais avoir peur tout en étant pleinement présente. Je voulais préserver les parties de moi qui avaient survécu sans devenir cruelles. Je voulais garder ma curiosité, même lorsqu’elle me rendait vulnérable. Je voulais continuer à être touchée par une mélodie, une phrase, l’expression d’un inconnu au moment où une chanson atteignait en lui un endroit inattendu. Je voulais croire encore à la possibilité d’une intimité qui


ne serait pas un marché, où l’un devrait renoncer à ses limites pour convaincre l’autre de rester. Je ne savais pas comment y parvenir. Je commençais seulement à comprendre que garder quelque chose et chercher à le contrôler n’étaient pas la même chose. Un souvenir pouvait demeurer sans être rejoué chaque jour. Un amour pouvait compter sans qu’on puisse lui rendre sa forme d’origine. Une personne pouvait laisser son empreinte sur une vie sans recevoir pour autant le pouvoir permanent de décider de ce que l’on deviendrait ensuite. J’avais dix-neuf ans, et ces idées me venaient par intermittence. Je les comprenais un après-midi, puis les oubliais dès le lendemain matin. Je pouvais me sentir indépendante un jour et désespérément incertaine le suivant. Je pouvais regarder mon tatouage en croyant avoir fait preuve de courage, puis passer toute une soirée à me demander si je n’avais pas simplement trouvé une façon plus visible de me cacher. Peut-être que les deux étaient vrais. Je n’avais plus besoin que la réponse soit simple. Ce soir-là, lorsque ma mère fut couchée, je sortis mon carnet. L’appartement était calme, à l’exception du bourdonnement du réfrigérateur dans la cuisine et du bruit occasionnel d’une voiture qui passait sous la fenêtre. Je m’installai à mon bureau, le carnet ouvert devant moi. La peau autour de ma gorge ne me faisait plus mal, mais je sentais encore le tatouage chaque fois que j’avalais ma salive. Toute la journée, j’avais réfléchi à sa signification, cherchant une phrase qui l’expliquerait sans donner à mon choix l’allure d’une déclaration destinée à un public. J’écrivis plusieurs lignes, puis les rayai. J’écrivis que je voulais être forte. Je barrai la phrase, parce que je ne savais pas encore ce que la force voulait dire. J’écrivis que je voulais ne plus avoir peur. Je rayai ces mots aussi. C’était faux. Trop de choses m’effrayaient pour que je puisse prétendre le


contraire, et je commençais à soupçonner que la peur n’était pas toujours l’ennemie que j’avais voulu en faire. J’écrivis que je voulais m’appartenir. Je laissai la phrase sur la page pendant un moment. Puis je passai à la ligne suivante et écrivis : Certaines choses ne sont pas faites pour nous sauver. Certaines sont là pour nous rappeler que nous avons existé. Je relus la phrase une fois, puis une seconde. Elle n’expliquait pas le tatouage. Elle n’expliquait ni ma famille, ni les pertes qui m’avaient façonnée, ni toutes ces façons que j’avais encore de me rendre indispensable dès que je doutais de la place que j’occupais dans la vie de quelqu’un. Elle n’en avait pas besoin. Pour une fois, je ne rayai pas la phrase parce qu’elle en disait trop. Je ne l’adoucis pas pour la rendre plus élégante, ni moins personnelle. Je la laissai telle que je l’avais écrite, imparfaite et sincère. Je refermai le carnet et le posai près de mon lit. Avant d’éteindre la lumière, je retournai une dernière fois devant le miroir. La liane épineuse suivait la ligne de ma gorge, ses angles délicats reposant contre ma peau. Je la regardai sans chercher à décider si elle me rendait plus forte, plus courageuse ou plus intéressante. C’était une marque que j’avais choisie. Cela suffisait. J’apprendrais plus tard qu’une phrase pouvait prendre des significations différentes à mesure qu’une vie avançait, qu’un texte écrit pendant une saison pouvait revenir des années plus tard, chargé du poids de tout ce qui s’était passé entre-temps. Mais cette nuit-là, je ne pensais pas à l’avenir. J’avais dix-neuf ans. J’apprenais encore à reconnaître ce qui m’appartenait. Je commençais à comprendre que je pouvais honorer ce que j’avais perdu sans bâtir le reste de ma vie autour de la forme laissée par son absence.


Je pouvais garder le souvenir sans conserver la punition. Je pouvais porter le passé sans lui demander de choisir mon avenir. Et je pouvais laisser une petite chose permanente m’appartenir sans exiger d’elle qu’elle explique tout le reste. L’épine resta là où je l’avais placée. Les questions, elles, restèrent avec moi. Pour la première fois, je n’avais pas besoin que l’une de ces deux réalités disparaisse pour que l’autre puisse exister.

Ink, dix-neuf ans, examine un pochoir temporaire violet à motif d’épines sur sa gorge dans un studio de tatouage.


CHAPITRE CINQ L’espace entre deux notes Paris, décembre 2010 Après cette première soirée pluvieuse à Pigalle, je me suis promis de ne pas chercher Lance. À cette époque, Lance venait à Paris entre deux périodes de cours : il terminait encore ses études d'ingénieur à Boston. Je n'avais pas appris à mesurer notre complicité en départs et en billets de retour. Nous étions assez naïfs pour croire qu'un carnet et une mélodie inachevée pouvaient attendre tranquillement qu'on traverse de nouveau l'océan. J’ai pris cette décision avec l’assurance sévère de quelqu’un qui savait déjà qu’il allait désobéir. J’avais perfectionné une forme particulière de malhonnêteté. Elle ne nécessitait ni mensonges élaborés, ni grandes déclarations, ni même de convaincre qui que ce soit. Il me suffisait de changer le nom d’un sentiment avant qu’il puisse devenir une responsabilité. Le désir devenait de la curiosité. L’absence de quelqu’un devenait une simple constatation. La jalousie se transformait en critique de ses goûts, de sa musique ou de ses fréquentations. L’espoir devenait une possibilité que j’examinais avec détachement. En choisissant les bons mots, je pouvais rester à côté de presque n’importe quelle émotion sans reconnaître qu’elle était entrée en moi. J’avais passé des années à apprendre comment me réserver une porte de sortie. Lance m’avait laissé une chanson inachevée, quelques conversations que je n’arrivais pas à cesser de rejouer dans ma tête et cette impression


profondément gênante qu’il m’avait écoutée sans décider immédiatement quel genre de femme j’étais. Cela n’aurait pas dû avoir d’importance. Nous nous étions rencontrés un soir de pluie à Pigalle, dans un endroit où les gens allaient et venaient, où les conversations se mêlaient à la musique et au bruit des verres, où l’on pouvait passer deux heures près de quelqu’un sans presque rien savoir de lui. J’ignorais ce qu’il devenait lorsqu’il était seul. Je ne savais pas s’il restait gentil quand il était fatigué, s’il savait présenter des excuses sans qu’on l’y oblige, ni si l’intérêt qu’il me portait survivrait au jour où il découvrirait que je n’étais pas toujours intéressante. Je savais seulement qu’il avait joué une mélodie et l’avait laissée inachevée. Et que j’avais voulu entendre la suite. Pendant plusieurs jours, j’ai trouvé des raisons de passer dans les environs. Je me racontais que je voulais savoir s’il avait modifié la progression d’accords. C’était plausible. La chanson m’intéressait réellement. Je voulais aussi savoir s’il se souviendrait de moi, et c’était une question bien plus dangereuse. Se souvenir pouvait n’être qu’une politesse. Cela pouvait signifier que j’avais dit quelque chose d’assez amusant pour lui rester en mémoire jusqu’au lendemain. Cela pouvait ne rien signifier d’autre que la générosité ordinaire d’une personne attentive. Pourtant, j’avais toujours éprouvé une méfiance particulière envers le fait d’être retenue dans la mémoire de quelqu’un. Cela me rendait visible d’une manière que je ne contrôlais pas. Si une personne se souvenait d’un détail à mon sujet, je voulais savoir pourquoi. Si elle me posait une question inattendue, je me mettais à chercher le motif caché derrière ses mots. Je pouvais passer toute une conversation à espérer être comprise, puis consacrer le chemin du retour à me demander ce que j’avais révélé sans le vouloir.


J’avais peur de ne pas compter pour Lance. J’avais tout autant peur de compter. La ville m’a aidée à prétendre le contraire. Paris maîtrise l’art des coïncidences plausibles. Il y a toujours une autre rue à traverser, un café que l’on n’a jamais essayé, une salle où quelqu’un joue peut-être ce soir-là. On peut construire une poursuite entière à partir de courses ordinaires et finir la journée convaincue que rien n’a été prémédité. Un soir, j’ai pris un chemin plus long pour rentrer. Je me suis arrêtée boire un café dont je n’avais pas particulièrement envie. En passant devant une porte, j’ai ralenti parce que j’entendais une guitare, puis j’ai continué mon chemin en découvrant que ce n’était pas la sienne. Le plus ridicule, c’était que je savais parfaitement ce que je faisais. Je n’arrivais même pas vraiment à me mentir. J’étais simplement réticente à reconnaître que je commençais à organiser mes journées autour de la possibilité de revoir un homme qui ne m’avait rien promis. Il existe une vulnérabilité particulière dans le fait de vouloir être choisie par quelqu’un à qui l’on n’a pas encore demandé de choisir. On ne peut pas lui reprocher de nous décevoir. Il n’a rien fait de mal. Il n’a promis ni de téléphoner, ni de rester, ni de se souvenir, ni de devenir l’homme que l’on commence à imaginer pendant les heures silencieuses qui suivent une conversation. On n’a aucun droit sur son temps. Aucune raison légitime d’exiger une explication à son absence. Et pourtant, on peut souffrir. Cette souffrance est presque embarrassante parce qu’elle semble n’avoir aucune cause officielle. On ne peut désigner aucune trahison. On ne peut citer aucune promesse. On a simplement commencé à espérer. Et il faut maintenant vivre avec cette découverte : l’espoir peut transformer un mardi ordinaire en verdict. Je savais tout cela. Je suis quand même partie à sa recherche.


La deuxième fois que nous nous sommes retrouvés, j’avais préparé une salutation désinvolte pendant le trajet. En arrivant, je l’avais remplacée par quelque chose de plus indifférent. Puis je l’ai aperçu, et les deux versions ont disparu. Il était assis avec sa guitare, son manteau jeté sur le dossier d’une chaise. Un carnet était ouvert près de lui, à côté d’un verre d’eau qu’il avait apparemment oublié de boire. Ses cheveux étaient encore humides. Il a levé les yeux lorsque je suis entrée, et son expression a changé juste assez pour que je le remarque. Sa main droite reposait sur les cordes pour les empêcher de résonner. Je l’ai remarquée avant de réussir à le regarder en face : les ongles courts, le médiator entre ses doigts, cette facilité à interrompre un son. J’étais venue avec un avis sur un accord. Voilà que j’en avais aussi sur sa bouche, et aucun ne pouvait servir à la chanson. Il a éloigné le verre du carnet. Ça m’a agacée de désirer aussi vite une place à sa table. Lui avait simplement eu l’air content de me voir. Tout le reste venait de moi. Je m’en chargeais avec un enthousiasme de parfaite idiote. Ce n’était pas exactement de la surprise. Il m’avait reconnue. — Tu es revenue, a-t-il dit. J’ai retiré mon manteau. — J’étais dans le quartier. Il a jeté un coup d’œil vers la fenêtre. La pluie glissait sur la vitre en fines lignes irrégulières. — Évidemment. — Ne prends pas cet air satisfait. — Je ne savais pas que j’avais l’air satisfait. — Tu as un visage très expressif pour quelqu’un qui prétend ne rien faire. Il a ri et déplacé sa guitare pour me laisser de la place. C’était un petit geste.


Je l’ai remarqué quand même. Je me suis assise en essayant de ne pas regarder son carnet. — Alors, cette chanson ? — Elle refuse de coopérer. — Elle a peut-être de bonnes raisons. — Je commençais à penser la même chose de toi. J’aurais dû lui en vouloir. À la place, j’ai souri avant de pouvoir m’en empêcher. Il a repris sa guitare et joué la progression. C’était la même mélodie que celle dont je me souvenais, mais un accord avait changé. La modification était subtile. Elle adoucissait le mouvement vers la dernière phrase et offrait à la mélodie un endroit confortable où se poser. La première version semblait hésiter au bord d’une décision. Celle-ci arrivait, s’installait et n’en bougeait plus. Il a terminé et m’a regardée. — Alors ? J’ai envisagé de mentir. — C’est mieux, ai-je dit. Il a haussé les sourcils. — Mais je n’aime pas. Il a posé la main sur les cordes pour les faire taire. — Tu as réussi à te contredire en moins de cinq secondes. — Je suis pleine de contradictions. — Tu es pleine d’objections. — Tu m’as demandé mon avis. — Je t’ai demandé si tu aimais. — Ce n’est pas la même question. Il s’est adossé à sa chaise et m’a observée avec une expression que je n’arrivais pas tout à fait à déchiffrer. — Dis-moi ce qui ne va pas. J’ai désigné la guitare. — Tu as rendu la fin trop confortable.


— À la fin, c’est censé se résoudre. — Pourquoi ? — Parce qu’une chanson doit se terminer. — Ça ne veut pas dire qu’elle doit prétendre que tout est réglé. Pendant un instant, il n’a rien dit. Puis il a baissé les yeux vers sa guitare et rejoué les dernières mesures. Cette fois, il s’est arrêté avant l’accord final, laissant la mélodie suspendue dans la pièce. J’ai immédiatement senti la différence. — Voilà, ai-je dit. — Voilà quoi ? Il a levé les yeux. — Il va falloir être plus précise. Je détestais à quel point j’aimais être contredite par quelqu’un qui ne semblait pas chercher à m’humilier. J’avais l’habitude des discussions qui devenaient des compétitions où quelqu’un devait gagner. Lance semblait prêt à rester dans un désaccord jusqu’à ce qu’il révèle quelque chose qu’aucun de nous n’avait remarqué au départ. Cela me donnait envie d’être plus honnête. Cela me donnait également envie de faire très attention. — Je ne crois pas que la chanson sache encore comment se terminer, aije dit. Le nouvel accord raconte à l’auditeur que tout va bien. Mais la mélodie ne sonne pas comme si tout allait bien. On dirait quelqu’un qui essaie de se convaincre qu’il peut enfin rentrer chez lui. L’expression de Lance a changé. Pas de façon spectaculaire. Il ne m’a pas soudainement avoué que la chanson parlait d’une expérience privée dévastatrice. Il n’a pas transformé mon observation en occasion de me raconter l’étendue de sa souffrance. Il a simplement regardé la page, puis sa guitare, comme si je venais de mettre des mots sur un problème qu’il entendait depuis longtemps sans savoir le décrire. — C’est peut-être ce que je fais, a-t-il dit.


— Quoi ? — Essayer de rentrer chez moi. J’ai attendu. Il faisait tourner son médiator entre ses doigts. — Ça fait des semaines que je travaille dessus. Chaque fois que j’approche de la fin, je recommence à changer des choses. Je complique tout, puis je simplifie. Je déplace les accords. Je me raconte que je cherche le bon arrangement. — Et ce n’est pas le cas ? — Je ne sais pas. Peut-être que j’évite simplement le moment où je dois décider ce qu’est vraiment cette chanson. J’ai reconnu cette impulsion si vite que j’ai détourné le regard. C’était là, ce besoin familier de garder une chose inachevée parce qu’au moment où elle devenait complète, elle pouvait être jugée. Tant qu’une chanson restait une possibilité, elle pouvait encore devenir extraordinaire. Elle pouvait encore nous surprendre. Elle pouvait encore être cette chose que nous avions imaginée au départ. Une chanson terminée devait tenir debout toute seule. Il en allait de même pour une phrase. Une décision. Une personne qui cessait d’expliquer ce qu’elle pourrait devenir et acceptait de montrer ce qu’elle était. — Tu pourrais la laisser inachevée, ai-je dit. Il m’a regardée. — Pour toujours ? — Si nécessaire. — Ça me semble peu pratique. — La plupart des choses qui valent la peine d’être faites le sont. Il a ri, mais cette fois, il a gardé les yeux sur moi. — Tu n’aimes vraiment pas les fins, hein ? J’avais envie de lui dire que je n’avais aucun problème avec les fins lorsque c’était moi qui les choisissais. Je voulais lui expliquer la différence


entre quelque chose qui se terminait naturellement et quelqu’un qui partait avant qu’on ait compris qu’il était capable de partir. À la place, j’ai dit : — Je n’aime pas qu’on me dise ce qu’une fin signifie. Il a semblé réfléchir à mes paroles. Puis il a rejoué la progression, en s’arrêtant à l’accord irrésolu. Nous sommes restés silencieux un moment. Ce silence n’était pas vraiment gênant. Il était simplement inhabituel. Je n’avais pas besoin de le remplir avec une plaisanterie ou une explication. Lance ne semblait pas attendre que je devienne plus facile à comprendre. Finalement, il a tourné le carnet vers moi. — Écris quelque chose, a-t-il dit. J’ai fixé la page. — Quoi ? — Une ligne. Une phrase. Quelque chose qui pourrait appartenir à cette chanson. — Tu ne sais même pas de quoi elle parle. — Toi non plus. — Voilà une excellente raison de ne rien écrire. — C’est une excellente raison de le découvrir. Je l’ai regardé, essayant de déterminer s’il était sérieux. Il l’était. J’ai pris le stylo. Pendant plusieurs minutes, je n’ai rien écrit. Ma main planait au-dessus du papier tandis qu’une douzaine de phrases possibles se formaient dans ma tête. Elles étaient assez intelligentes, assez travaillées, et presque toutes inutiles. Je pouvais déjà entendre leur son si je les lisais à voix haute. J’imaginais les mots que Lance pourrait trouver réussis, ceux qui lui feraient pencher légèrement la tête de cette façon attentive qui lui était propre. J’écrivais déjà pour provoquer sa réaction avant d’avoir écrit un seul mot.


Cette prise de conscience m’a irritée. J’ai reposé le stylo, fermé les yeux un instant et essayé de me rappeler ce que j’avais réellement ressenti lorsqu’il avait joué la première version de la chanson. Pas ce que j’avais pensé qu’elle signifiait. Pas ce qu’elle me rappelait d’une manière que je pouvais expliquer. Juste le sentiment lui-même : la mélodie qui se penchait vers l’avant, l’accord qui n’arrivait jamais, cette étrange sensation de se tenir devant une porte sans savoir si l’on souhaitait qu’elle s’ouvre. J’ai repris le stylo. Je laisse la lumière allumée dans une pièce où je ne vis plus. J’ai fixé la phrase. C’était trop personnel. C’était aussi vrai. Mon premier réflexe a été de la rayer. Lance ne l’avait pas encore lue. Je pouvais encore la remplacer par quelque chose de plus élégant, quelque chose qui offrirait la forme d’un sentiment sans en exposer la substance. Je pouvais en faire une métaphore sur la distance, une phrase sur la pluie, quelque chose qui sonnerait comme une chanson plutôt que comme les mots d’une fille qui transportait encore des morceaux de son enfance dans des endroits où ils n’avaient plus leur place. Ma main s’est dirigée vers la page. — Ne fais pas ça, a dit Lance. Je me suis immobilisée. Il ne s’était pas penché pour lire la phrase. Il regardait ma main. — Je ne t’ai même pas montré ce que j’ai écrit. — Tu allais la rayer. — Tu n’en sais rien. — Non, a-t-il répondu. Mais je connais ce regard. J’ai baissé les yeux vers la phrase. — Tu ne me connais pas assez pour connaître mes regards.


— C’est probablement vrai. Il l’a dit sans se défendre, ce qui rendait plus difficile de l’écarter. Puis il a ajouté : — Mais tu as écrit quelque chose et, avant même de décider si c’est bon, tu essaies de le reprendre. Je détestais qu’il ait raison. Je détestais cela parce qu’il avait remarqué ce que je faisais, et parce qu’une partie de moi avait voulu qu’il le remarque. Je voulais être vue, mais j’en voulais à celui qui réussissait à me voir avant que j’aie pu contrôler ce qu’il regardait. J’ai reposé le stylo. — C’est peut-être une mauvaise phrase. — Alors nous le découvrirons. — Peut-être que je n’ai pas envie que tu la lises. — Dans ce cas, tu n’es pas obligée de me la montrer. Je l’ai regardé. Il ne tendait pas la main vers le carnet. Il n’essayait pas de me convaincre. Il m’avait laissé le choix et semblait prêt à le respecter. J’ai tourné la page vers lui. Il a lu la phrase une première fois. Puis il l’a relue, plus doucement. Il ne m’a pas dit qu’elle était magnifique. Il ne m’a pas demandé à qui appartenait cette pièce. Il ne m’a pas proposé d’interprétation de ma propre vie. À la place, il a repris sa guitare et joué la progression irrésolue. La mélodie s’est glissée sous la phrase et, lorsqu’il a atteint l’endroit où l’accord final aurait dû tomber, il s’est arrêté. La pièce où je ne vivais plus. La lumière que je laissais allumée. J’ai senti quelque chose se resserrer dans ma poitrine. — Ça pourrait fonctionner, a-t-il dit. J’ai dégluti. — Ce n’est qu’une phrase.


— La plupart des chansons commencent comme ça. — Tu dis ça comme si tu n’en avais jamais écrit de mauvaises. — J’en ai écrit suffisamment pour reconnaître une phrase qui me donne une direction. Il a posé un doigt sur la page. — Celle-ci me donne une direction. J’ai détourné les yeux avant qu’il puisse voir ce que cela représentait pour moi. C’était un échange minuscule. Rien n’avait été promis. Nous n’avions parlé ni de l’avenir, ni de la nature de notre relation, ni de notre intention de revenir la semaine suivante. Il ne m’avait pas fait de compliments sur mon talent que j’aurais dû me forcer à croire. Je ne lui avais pas dit que sa chanson était restée en moi plus longtemps que je ne voulais l’admettre. Nous avions simplement trouvé comment faire tenir une phrase dans une mélodie. Et, d’une certaine manière, cela m’avait semblé plus intime qu’un compliment. Quelques soirs plus tard, pendant que Lance changeait une corde de guitare, j’ai mis l’enregistrement que Mathieu me faisait toujours écouter deux fois. Je comptais seulement écouter. Puis je me suis mise à chanter tout bas, en suivant un souffle que je connaissais mieux que les mots dont je me servais pour m’expliquer. Le petit bruit de la mécanique s’est arrêté. Jusqu’alors, Lance m’avait entendue parler anglais et m’avait vue en écrire une phrase sur une page. Il ne m’avait pas encore entendue chanter dans cette langue. — Quoi ? ai-je demandé. — Tu as laissé partir le mot avant d’avoir fini de le corriger. — Tu trouves que ça fait désordre. — Je trouve que tu as oublié de vérifier. J’ai tendu la main vers la musique, puis je l’ai laissée jouer. Billie Holiday prenait son temps. Cela m’agaçait de découvrir qu’on pouvait


m’écouter autrement dans une langue dont je m’étais parfois servie pour mettre les choses à distance. — Comment tu as appris le français ? ai-je demandé. Il me semblait juste qu’il ait, lui aussi, quelque chose à expliquer. — Mal, au début. — Ça, je veux bien le croire. Il a souri à la corde tendue entre ses mains. — Des poèmes. Baudelaire, puis Verlaine. Je voulais savoir ce qui m’échappait quand quelqu’un les lisait à voix haute. Il avait fait des allers-retours entre le livre, le dictionnaire et des enregistrements de lectures, essayé les sons jusqu’à ce qu’ils cessent de n’être que des sons. Comprendre un poème ne lui avait pas appris à suivre une conversation qui changeait de direction au milieu d’une phrase. Pour cela, disait-il, il avait eu besoin des autres, de répétition et d’accepter de paraître moins intelligent qu’il ne l’espérait. — Alors tu es venu à Paris à cause d’un livre ? — Pas à la place de la musique. Je voulais faire des choses. Entendre autre chose que ce que j’attendais déjà. Les livres m’ont attiré ici, eux aussi. Ce n’est pas toute l’histoire. — Et Paris était à la hauteur ? — Paris était occupé à être Paris. Il s’est penché de nouveau sur la guitare. Un Américain avait trouvé de quoi s’attarder dans des phrases que j’avais parfois lues trop vite. J’aurais pu en faire une plaisanterie. J’ai préféré écouter la corde neuve prendre sa place pendant que le disque continuait, chaque son un peu faux tant qu’on ne lui avait pas laissé le temps. Nous avons commencé à échanger des fragments après cela. Une mélodie de sa part, une phrase de la mienne. Quelques mots en anglais, une réponse en français. Parfois, nous passions une heure ensemble sans presque rien produire. Parfois, l’un de nous arrivait avec une idée qui l’avait suivi toute la journée, et l’autre l’aidait à en faire quelque chose qu’aucun des deux n’aurait pu créer seul.


Nous n’appelions pas cela un projet. Donner un nom trop tôt à quelque chose donnait l’impression de lui avoir promis un avenir. Lance avait ses propres habitudes d’évitement. J’ai découvert qu’il pouvait passer des heures à modifier une partie de guitare qui fonctionnait déjà, avant de l’abandonner parce qu’elle commençait à trop ressembler à quelque chose qu’il avait entendu ailleurs. Il supportait mal ses propres limites et se montrait étonnamment patient avec les erreurs des autres. Lorsqu’un enregistrement sonnait faux, il l’écoutait plusieurs fois, non pour se punir, mais pour comprendre à quel endroit l’émotion s’était perdue. Il voulait que la musique soit honnête. Il voulait aussi qu’elle soit bonne, et la différence entre ces deux ambitions le troublait davantage qu’il ne voulait l’admettre. Certains soirs, il devenait si frustré par un passage qu’il cessait de jouer, posait sa guitare et traversait la pièce. Quelques minutes plus tard, il revenait et recommençait, parfois en commettant la même erreur avec encore plus de détermination. Je reconnaissais ce comportement parce que j’avais le mien. Lorsqu’un texte ne fonctionnait pas, je le réécrivais jusqu’à ce que le sentiment initial disparaisse sous les améliorations. Lorsque je ne trouvais pas la bonne note, il m’arrivait de chanter plus doucement, comme si diminuer le volume pouvait rendre l’échec moins évident. Nous étions tous les deux capables de transformer une difficulté créative en jugement sur notre propre valeur. La différence, c’était que Lance savait parfois quand s’arrêter. — Laisse tomber, m’a-t-il dit un soir, après que j’eus réécrit les mêmes quatre lignes pendant presque une heure. — Elles ne sont pas bonnes. — Elles ne s’améliorent pas. — Ça ne veut pas dire qu’elles ne peuvent pas le devenir. — Non. Ça veut dire que tu es fatiguée. — Je suis encore capable de réfléchir quand je suis fatiguée.


— J’en suis certain. Mais je ne crois pas que tu sois très tendre avec cette chanson. Je l’ai regardé sèchement. Il a levé les mains. — Je ne dis pas qu’elle est terminée. Je dis que tu essaies peut-être de lui faire dire quelque chose que tu n’as pas encore compris toi-même. J’ai voulu protester. Défendre les corrections, expliquer la différence précise entre la deuxième et la quatrième ligne, démontrer que chaque changement avait une raison. À la place, j’ai relu le texte. Il avait raison. La première version était maladroite, mais vivante. Mes corrections l’avaient rendue plus propre et moins personnelle. J’avais supprimé ce qui m’embarrassait et remplacé ces mots par d’autres qui donnaient l’impression d’avoir été écrits par quelqu’un qui savait exactement ce qu’il voulait dire. J’ai fermé le carnet. — D’accord. — D’accord ? — N’en fais pas un événement. — Je n’oserais pas. Je lui ai lancé un morceau de papier plié. Il l’a rattrapé contre sa poitrine et s’est mis à rire. C’était ridicule, le plaisir que je prenais à le faire rire. Ses épaules se détendaient. La concentration qui semblait toujours le tenir un peu à l’écart cédait la place à quelque chose de plus chaleureux, de moins contenu. Pas parce que son rire prouvait qu’il m’appréciait, même si je n’étais pas insensible au plaisir de cette possibilité. J’aimais la façon dont son visage changeait lorsqu’il cessait de le surveiller. Je voulais provoquer encore ce changement. En être la seule cause, de préférence : une ambition assez minable à propos d’un homme que je connaissais encore si peu. Je m’entendais devenir déraisonnable et j’avais


quand même envie de le faire rire une fois de plus. Sa guitare était sur ses genoux ; moi, je regardais le coin de sa bouche. Puis il s’est penché sur la page pour marquer l’endroit où le rythme ne fonctionnait toujours pas. Mon vers, évidemment. J’avais failli lui trouver le mérite d’être accommodant. Il m’a épargné cette erreur. Pendant quelques secondes, il avait l’air d’un homme qui avait oublié ce qu’il essayait de prouver. Je me suis demandé ce qu’il me faudrait pour me sentir aussi libre de toute observation. Je me suis aussi demandé si je saurais reconnaître cet état lorsqu’il m’arriverait. J’ai appris d’autres choses sur lui. Lance ne savait pas toujours demander de l’aide. Il pouvait parler d’un accord difficile avec une précision étonnante, puis éprouver des difficultés à dire qu’il avait passé une mauvaise journée. Il détestait qu’on traite ses ambitions comme un passe-temps charmant. Il voulait créer une musique capable de tenir dans une pièce sans avoir besoin d’explications, une musique qui n’exige pas un paragraphe de présentation sur ce que son auteur avait voulu exprimer. Il pouvait aussi se montrer obstiné pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec l’intégrité artistique. Un soir, après avoir passé presque toute la soirée à défendre l’idée qu’une chanson avait besoin d’un son plus brut, il a refusé d’admettre qu’il s’était simplement attaché à la première version qu’il avait enregistrée. Je le lui ai dit. Il m’a répondu que je confondais préférence et peur. Je lui ai répondu qu’il confondait obstination et vision. Nous n’avons pas parlé pendant le reste du trajet jusqu’au métro. Je m’attendais à ce qu’il fasse une plaisanterie avant que nous nous séparions. Il s’attendait peut-être à ce que j’adoucisse ma critique en lui assurant qu’elle n’avait rien de personnel. Aucun de nous ne l’a fait. Je suis rentrée en colère.


Le lendemain après-midi, j’ai trouvé un message de lui. Il avait réécouté l’enregistrement. J’avais raison au sujet du son, écrivait-il, même s’il pensait toujours que je me trompais sur les raisons de sa résistance. J’ai lu son message trois fois. Puis j’ai ri, parce qu’il lui ressemblait parfaitement de reconnaître un point sans renoncer à l’ensemble de son argument. Je lui ai répondu qu’il avait probablement raison sur mon interprétation. Il a répliqué qu’il ferait de son mieux pour ne pas laisser cela lui monter à la tête. Ce n’était pas une réconciliation grandiose. Personne n’a prononcé de discours. Il n’y a pas eu de révélation soudaine nous montrant comme deux personnes exceptionnellement mûres, capables de traverser un désaccord sans être blessées. Nous avions simplement accepté de laisser un désaccord rester un désaccord. Nous avions été irrités l’un contre l’autre sans transformer cette irritation en prédiction sur ce que l’autre finirait par faire. Nous étions rentrés chacun de notre côté, avions réfléchi à ce qui s’était passé, puis repris la conversation sans exiger qu’elle prouve la solidité de notre lien. Je ne savais pas encore à quel point cela deviendrait important pour moi. À ce moment-là, je savais seulement que je m’étais attendue à ce qu’il disparaisse quelque temps. Il n’avait pas disparu. J’ai commencé à remarquer ses absences. Au début, cette conscience avait quelque chose de presque physique. J’entrais dans une pièce et remarquais la chaise vide avant même d’avoir retiré mon manteau. J’entendais quelqu’un jouer de la guitare et tournais la tête vers le son. Je pensais à une phrase que je voulais lui montrer, puis je m’agaçais contre moi-même de l’avoir gardée pour lui. Je remarquais sa façon particulière d’écouter, la tête légèrement inclinée, les doigts battant la mesure contre son genou comme si le rythme continuait même lorsque le son s’arrêtait.


Il ne me regardait pas toujours directement. Parfois, il fixait le carnet pendant que je parlais ou observait les passants derrière la fenêtre. Au début, j’avais pris cela pour de la distraction. Puis j’ai compris qu’il pouvait répéter une phrase que j’avais prononcée vingt minutes plus tôt, y compris le mot que j’avais changé au dernier moment. Il écoutait. Il ne jouait pas à écouter. Il n’attendait pas simplement son tour de parler. Il suivait la pensée qui se cachait sous mes mots, même lorsque je ne l’avais pas suivie moi-même. Cela me déstabilisait. Lorsqu’une personne fait attention à vous, vous commencez à découvrir combien de temps vous passez à vous préparer à être mal comprise. Vous vous expliquez avant qu’on vous interroge. Vous adoucissez votre affirmation avant que quiconque ait protesté. Vous riez de votre propre malaise pour rassurer l’autre en lui faisant comprendre que rien de grave n’est en train de se produire. Avec Lance, il m’arrivait d’arriver au bout d’une phrase et de réaliser que je n’avais accompli aucun de ces petits gestes préparatoires. Puis je m’en rendais compte, et le spectacle recommençait. Un soir, j’essayais de lui expliquer pourquoi un texte me dérangeait. Les mots étaient techniquement justes, mais le sentiment ne l’était pas. J’avais décrit le problème de trois manières différentes et commençais à perdre patience contre moi-même. — C’est comme si… Je me suis arrêtée. Lance a attendu. — C’est comme si je disais ce que je suis censée ressentir au lieu de ce que je ressens vraiment. Il a hoché la tête. — Alors écris la deuxième version. — Je ne sais pas ce que c’est. — Moi non plus.


Je l’ai regardé. Il a haussé les épaules. — On peut le découvrir. Je m’attendais à un conseil. Peut-être à un exemple. Une suggestion pour changer le temps d’un verbe ou supprimer un mot. Au lieu de cela, il m’offrait la possibilité de ne pas savoir quelque chose devant une autre personne sans avoir à m’en excuser. J’ai écrit une nouvelle version. Elle était moins élégante que la première. Elle était aussi meilleure. Je ne lui ai pas dit à quel point j’appréciais ce qu’il venait de faire. J’avais peur que la gratitude rende le moment plus important qu’il ne devait l’être, et je ne savais pas encore comment accepter la gentillesse sans me demander quelle forme elle prendrait plus tard. Alors je me suis plainte de la rime. Il s’est plaint de la mélodie. Et nous avons continué à travailler. La première fois qu’il m’a posé une question sur ma famille, j’ai failli mettre fin à la conversation. Nous étions assis dans une petite pièce après une soirée d’écriture. La guitare reposait contre le mur et le carnet était ouvert entre nous. Nous parlions des chansons qui sonnaient différemment selon le moment où on les entendait. J’ai mentionné une mélodie que Mathieu jouait pour moi autrefois, puis je me suis interrompue parce que je n’avais pas prévu de prononcer son nom. Lance n’a pas réagi tout de suite. Il ne m’a pas demandé qui était Mathieu avec cette curiosité vive de ceux qui sentent qu’une histoire personnelle pourrait leur être offerte. Il a laissé le nom rester dans la pièce. Au bout d’un moment, il a demandé : — Ton frère ? J’ai hoché la tête.


— Il était musicien ? — Il aimait la musique. J’ai entendu la pauvreté de ma réponse et je l’ai détestée. Lance a regardé la guitare appuyée contre le mur. — Ce n’est pas tout à fait la même chose. — Non. — Il jouait ? — Il me montrait des choses. Des chansons. Des façons d’écouter. J’aurais pu m’arrêter là. C’était assez pour une conversation polie. J’avais appris à offrir aux gens de petites portions de vérité, découpées avec soin afin que rien de tranchant ne puisse les atteindre. Mais Lance n’est pas passé immédiatement à autre chose, et je me suis surprise à poursuivre. — Il me disait que la partie importante d’une chanson n’était pas toujours la note qu’on entendait. Parfois, c’était ce qui se passait juste avant. La respiration. L’hésitation. Ce petit moment où le chanteur décidait s’il allait vraiment se lancer. Lance m’a regardée. — On dirait un musicien. — Il n’était pas professionnel. — Je n’ai pas dit qu’il l’était. J’ai baissé les yeux vers le carnet. La pièce était devenue trop silencieuse. Je sentais remonter mon ancien réflexe : refermer le sujet, faire une plaisanterie, orienter la conversation vers quelque chose qui ne pourrait pas me blesser. Je construisais déjà une phrase sur le temps qui avait passé, sur la vie qui continuait, sur la manière dont on apprenait à vivre avec certaines choses. Lance a parlé avant que je puisse m’en servir. — Tu n’es pas obligée de m’en dire davantage. J’ai levé les yeux. Il ne disait pas cela parce qu’il s’ennuyait. Il ne reculait pas parce que le chagrin rendait la conversation inconfortable. Il me rappelait que cette


histoire m’appartenait et que je pouvais décider de l’ouvrir ou non. J’ai dégluti. — Il est mort quand j’avais treize ans. Les mots ont eu une banalité étrange. J’avais passé des années à apprendre à les prononcer sans leur permettre de modifier l’atmosphère autour de moi. Je savais les dire rapidement, éviter les détails, passer à un sujet qui n’obligerait pas mon interlocuteur à choisir une expression sur son visage. Lance ne m’a pas immédiatement dit qu’il était désolé. Il m’a regardée, et quelque chose s’est adouci dans ses traits. Puis il a dit : — Il doit beaucoup te manquer. Ce n’était pas une observation ingénieuse. Ce n’était pas une phrase que j’aurais écrite dans un carnet avant de la souligner. C’était vrai. La simplicité de ces mots a failli me briser. Je me suis tournée vers la fenêtre. — Parfois, ai-je répondu. C’était un mensonge, et nous le savions tous les deux. Mathieu me manquait au réveil. Il me manquait lorsqu’il m’arrivait quelque chose de drôle et que j’avais le réflexe de le garder pour plus tard. Il me manquait lorsque j’entendais une chanson qu’il aurait aimée, lorsque je prenais une décision qu’il aurait contestée, lorsque je me surprenais à faire quelque chose qu’il m’avait appris et que je réalisais qu’il n’y aurait jamais d’occasion de le lui raconter. Il me manquait dans cet avenir dont j’avais supposé qu’il ferait partie. Les disputes ordinaires. Les appels téléphoniques. La façon dont il aurait réagi à la femme que je devenais. La possibilité qu’il désapprouve certains de mes choix et en comprenne d’autres avant même que j’aie appris à les expliquer. Il me manquait d’avoir quelqu’un qui connaissait la personne que j’étais avant de commencer à essayer si fort de devenir quelqu’un d’autre.


Mais je ne savais pas comment dire tout cela sans donner l’impression de déposer un poids dans les mains de Lance. Alors j’ai dit : — Il aurait aimé ta guitare. Lance a jeté un coup d’œil à l’instrument. — Je vais prendre ça pour un compliment. — C’en est un. Il a hoché la tête, acceptant ma réponse sans prétendre qu’elle racontait toute l’histoire. Puis il m’a demandé de lui fredonner la mélodie que Mathieu jouait. J’ai essayé de m’en souvenir. Je pouvais retrouver la forme du morceau, mais pas toutes les notes. J’ai fredonné la partie dont je me souvenais, m’arrêtant chaque fois que ma mémoire me faisait défaut. Lance a pris sa guitare et tenté de me suivre. Nous nous sommes trompés plusieurs fois. Nous avons ri lorsque la progression a pris une tournure absurde, puis nous avons recommencé. Pendant quelques minutes, le chagrin n’a pas disparu. Il avait simplement quelque chose à faire. Le souvenir n’était plus une pièce verrouillée que je devais garder. C’était une mélodie qui circulait entre deux personnes, incomplète et imparfaite, mais suffisamment vivante pour être entendue. Je n’ai pas non plus remercié Lance pour cela. Je commençais à comprendre que certaines des choses les plus importantes entre les êtres se produisent avant que l’un ou l’autre sache comment les nommer. Il y avait des soirs où je rentrais chez moi en me demandant si je devenais imprudente. J’avais commencé à attendre ses messages avec impatience. Je savais comment il prenait son café, quelles cordes il préférait, comment il battait la mesure lorsqu’il réfléchissait. Je savais qu’il se taisait parfois lorsqu’il était frustré, non parce qu’il souhaitait qu’on le poursuive, mais parce qu’il avait besoin d’entendre ses propres pensées avant de pouvoir les expliquer.


Je savais que lorsqu’une idée musicale l’enthousiasmait vraiment, il parlait plus vite et devenait moins conscient de ce qui l’entourait. Il jouait alors le même passage encore et encore, modifiant un détail minuscule à chaque fois, jusqu’à ce que je ne sache plus si j’écoutais une nouvelle version ou si j’assistais à la révélation progressive de la version originale. Je savais qu’il pouvait être impatient avec lui-même et étonnamment doux avec une chanson qui n’avait pas encore trouvé sa forme. J’en savais assez pour commencer à ressentir son absence. Je n’en savais pas assez pour lui faire confiance. C’étaient deux choses différentes, et je découvrais qu’elles pouvaient coexister. Pour moi, la confiance avait toujours ressemblé à une décision prise en un seul instant. Soit on faisait confiance à quelqu’un, soit on ne le faisait pas. Soit on le laissait entrer, soit on le maintenait dehors. Je pensais qu’en étant raisonnable, je saurais quelle option choisir avant de me décider. Mais Lance n’était pas arrivé avec un certificat prouvant qu’il ne me ferait jamais de mal. Il ne pouvait pas promettre qu’il ne me décevrait jamais. Je ne pouvais pas savoir si ses sentiments allaient grandir, s’effacer ou se transformer en quelque chose qu’aucun de nous n’avait prévu. Je ne pouvais pas garantir que l’homme que je commençais à connaître resterait le même lorsque les circonstances deviendraient difficiles. Il ne pouvait pas m’offrir de certitude. Moi non plus. Nous n’avions que les petites choses qui se produisaient entre nous. Un message auquel on répondait. Une mélodie dont on se souvenait. Un désaccord qui ne mettait pas fin à la conversation. Une question posée sans pression. Une vérité difficile qu’on laissait exister sans la transformer en conseil. Ce n’étaient pas des garanties. Mais c’était réel. J’ai commencé à me demander si la confiance ressemblait moins au fait d’ouvrir une porte qu’au moment où l’on remarque, avec le temps, qu’on ne


vérifie plus la serrure chaque fois qu’une personne bouge dans la pièce voisine. Cette pensée m’a suffisamment effrayée pour que j’essaie de l’écarter. Puis je suis revenue le lendemain soir. Un soir de décembre, le froid est devenu mordant. La pluie avait cédé la place à une humidité fine et persistante qui s’infiltrait dans mon manteau et faisait briller les rues sous les réverbères. Je suis arrivée plus tard que d’habitude, les doigts raides et l’humeur déjà mauvaise. Lance était en train d’enregistrer une partie de guitare. Il s’est arrêté en me voyant. — Mauvaise journée ? — Terrible. — Tu veux en parler ? — Non. — D’accord. Il s’est retourné vers sa guitare. Je suis restée debout, à attendre. Il m’a fallu un moment pour comprendre qu’il le pensait vraiment. Il n’allait pas me reposer la question dans cinq minutes. Il n’allait pas considérer mon refus comme une énigme ou un défi. Il m’avait offert la possibilité de parler et, lorsque j’avais décliné, il avait accepté ma réponse. J’avais dit non avec la partie de moi qui voulait qu’on la laisse tranquille. Une autre attendait qu’il entende la phrase cachée dessous : demande autrement, attends davantage, remarque que j’ai traîné ma mauvaise humeur jusqu’ici au lieu de rentrer avec. Je n’avais pas prononcé cette phrase. Il était scandaleux que je lui en veuille déjà de ne pas y répondre. La guitare paraissait plus petite, maintenant qu’il rejouait pour l’enregistrement. Je regardais sa main en quête d’impatience. Si j’en trouvais, je pourrais me sentir blessée plutôt que gênée. Il a déplacé un doigt et repris la phrase. La musique refusait de me fournir une preuve. Je voulais m’asseoir. Je voulais qu’il transforme ce geste en invitation. J’ai eu cette pensée peu secourable : je pouvais tout de même me


débrouiller avec une chaise sans qu’on ait à me convaincre de m’asseoir. Pendant un instant, je suis restée entre ces deux envies. Il n’avait pas abandonné la conversation ; je l’avais refusée. Il était toujours là. Il y avait toujours une place pour moi dans la pièce. Cela aurait dû tout simplifier. Retirer mon manteau m’a paru au contraire la première réponse honnête que je lui donnerais de la soirée. J’ai retiré mon manteau. — Qu’est-ce que tu enregistres ? Il m’a jeté un regard. — Je croyais que tu ne voulais pas parler. — La musique, ce n’est pas parler. — Voilà une affirmation ambitieuse de la part d’une femme qui se dispute avec les accords. J’ai tiré une chaise. — Fais-moi écouter. Il a joué. La partie de guitare était dépouillée, construite autour d’un motif répétitif qui variait légèrement d’un passage à l’autre. Une note grave semblait arriver une fraction de seconde trop tard, suivie d’un bref espace avant la phrase suivante. L’enregistrement était brut. J’entendais ses doigts glisser sur les cordes, le léger frottement du médiator, un bruit presque imperceptible dans la pièce derrière l’instrument. Il s’est arrêté. — Je déteste cet espace, a-t-il dit. — Pourquoi ? — On dirait une erreur. — Est-ce que c’en est une ? Il a regardé le matériel d’enregistrement. — Plus maintenant. J’ai souri. — Alors il sonne peut-être humain. Il m’a lancé un regard.


— Tu es devenue très généreuse avec mes erreurs. — Ne t’y habitue pas. Il a rejoué le passage en laissant l’espace exactement à sa place. J’ai écouté les yeux fermés. Le vide entre les notes semblait porter davantage d’émotion que les notes elles-mêmes. Il contenait l’incertitude de quelqu’un qui attend une réponse, la respiration prise avant une phrase difficile, l’instant où l’on pouvait encore prétendre ne pas avoir décidé de parler. J’ai pensé à toutes les choses que j’avais tues dans ma vie, et à toutes les fois où j’avais confondu l’absence de mots avec l’absence de sentiments. Lorsque l’enregistrement s’est terminé, j’ai ouvert les yeux. — Garde-le, ai-je dit. — Tu en es sûre ? — Non. Il a ri. — Mais garde-le quand même. Il a sauvegardé l’enregistrement. C’était un geste si simple que j’ai failli ne pas en comprendre l’importance. Il ne m’a pas demandé d’expliquer pourquoi cet espace comptait. Il n’a pas insisté pour que la musique soit terminée ce soir-là. Il a simplement conservé la version imparfaite, lui permettant d’exister à côté de la possibilité d’une meilleure version. J’ai regardé le carnet sur la table. Pendant des années, j’avais considéré les choses inachevées comme la preuve que j’avais échoué. Une conversation non résolue signifiait que je n’avais pas trouvé les bons mots. Un sentiment incertain signifiait que je ne me comprenais pas. Une relation sans nom signifiait que je n’avais pas réussi à déterminer ce qu’elle était censée devenir. Lance m’apprenait, sans le savoir, que l’inachèvement pouvait être une condition de la vie plutôt qu’un défaut. Une chanson pouvait rester inachevée parce qu’elle continuait de changer.


Une personne pouvait douter parce qu’elle continuait d’apprendre. Un sentiment pouvait être réel avant de devenir une promesse. Je me suis demandé si je pouvais m’accorder autant de place. Nous avons commencé à écrire ensemble de façon plus délibérée après cela, même si aucun de nous n’a annoncé le changement. J’apportais une page de paroles et Lance trouvait une mélodie cachée quelque part dans le rythme des mots. Il jouait une progression, et je lui disais à quel endroit l’harmonie rendait l’émotion trop facile. Parfois, nous nous disputions pendant une heure et repartions sans rien. Parfois, une seule modification ouvrait un chemin à travers une chanson qui nous résistait depuis plusieurs jours. Il n’existait aucune formule fiable. C’était en partie ce qui rendait le processus difficile. J’aimais savoir ce qu’on attendait de moi. J’aimais les débuts clairs, les tâches définies, les résultats que je pouvais mesurer. La collaboration n’offrait rien de tout cela de façon constante. Je pouvais arriver avec des paroles auxquelles je croyais et les voir s’effondrer lorsqu’on les associait à la mauvaise mélodie. Je pouvais entendre quelque chose de magnifique dans le jeu de Lance et découvrir que mes mots ne faisaient que le rétrécir. Il y avait des soirs où le processus me rendait furieuse. Il y en avait d’autres où il jouait quelque chose que je n’avais jamais imaginé, et je ressentais ce plaisir étrange, presque douloureux, de reconnaître une émotion que je n’avais pas su exprimer avant qu’une autre personne lui donne une voix. C’était nouveau pour moi. Je pensais qu’être comprise signifiait trouver les bons mots pour m’expliquer. Je n’avais pas compris qu’une autre personne pouvait m’aider à découvrir ce que je voulais dire sans se l’approprier. Lance ne considérait pas les chansons comme les miennes simplement parce que j’en écrivais les paroles, ni comme les siennes simplement parce qu’il avait trouvé la mélodie. Il défendait ce qui, selon lui, servait la


musique. Je défendais ce dont les mots avaient besoin. Parfois, l’un de nous changeait d’avis. Parfois, aucun ne cédait et la chanson attendait. Nous apprenions à reconnaître le moment où nous protégions une idée parce qu’elle comptait et celui où nous la protégions parce que nous avions peur de la laisser changer. Nous n’y arrivions pas toujours. Un jour, j’ai réécrit un couplet après que Lance eut passé toute une soirée à construire un arrangement autour de lui. Le lendemain, je suis arrivée avec une nouvelle version et j’ai commencé à la lire à voix haute avant même qu’il ait terminé son café. Il a écouté. Puis il a posé sa tasse. — Tu as tout changé. — J’ai changé quatre lignes. — Tu as changé la raison pour laquelle j’ai écrit la musique. — Les anciennes paroles n’étaient pas vraies. — Tu m’avais dit qu’elles l’étaient. — Je le pensais. Il s’est adossé à sa chaise et a regardé le plafond. Je sentais mes défenses se mettre en place. Je voulais lui rappeler qu’un texte appartenait à la personne qui l’avait écrit, que j’avais le droit de changer d’avis, que l’art consistait précisément à ne pas protéger les investissements de quelqu’un d’autre. Tout cela était vrai. Ce n’était pas toute la vérité. J’avais modifié le couplet parce que ce qu’il révélait commençait à me mettre mal à l’aise. Au lieu de le dire à Lance, j’étais arrivée avec un remplacement et m’attendais à ce qu’il s’adapte. J’avais traité la chanson comme si elle m’appartenait entièrement parce que j’avais peur de ce que nous avions créé ensemble. — J’aurais dû t’en parler, ai-je dit. Il m’a regardée.


— Oui. — Je ne voulais pas expliquer pourquoi. — C’est différent de ne pas en avoir besoin. J’ai fixé la page. Il avait raison, et je détestais qu’il ait raison. Il aurait été plus facile qu’il m’accuse de quelque chose d’absurde. J’aurais pu me défendre et partir sans examiner la part de moi qui avait créé le problème. À la place, j’ai dû reconnaître que j’avais pris une décision qui nous concernait tous les deux. Je lui ai expliqué pourquoi j’avais changé les paroles. Pas tout. Je ne savais toujours pas comment offrir à quelqu’un l’intérieur entier de ma vie sans craindre de le regretter. Mais j’en ai dit assez : le couplet avait commencé à ressembler trop directement à ce que je ressentais réellement, et j’avais essayé de le rendre moins exposé. Lance a écouté. Puis il a repris sa guitare. — Essayons les deux versions. Nous l’avons fait. La première était plus brute, plus directe. La version révisée était plus soignée, mais l’émotion s’était éloignée. Nous avons joué chacune plusieurs fois, et j’ai fini par comprendre que je n’avais pas amélioré le couplet. Je l’avais simplement rendu plus facile à chanter pour moi. Nous avons gardé l’original. Je suis rentrée ce soir-là avec le sentiment inconfortable d’avoir été vue et la conscience encore plus inconfortable de ne pas avoir été punie pour cela. J’avais admis que j’avais peur. La chanson avait survécu. Nous aussi. Je ne peux pas vous dire à quel moment précis Lance est devenu quelqu’un que je cherchais plutôt que quelqu’un que je rencontrais par hasard.


Il n’y a pas eu d’annonce, pas de transformation soudaine divisant ma vie en un avant et un après. Il n’y a eu qu’une accumulation progressive de petites attentes. J’ai commencé à garder des choses pour les lui raconter. Une phrase étrange entendue dans le métro. Une mélodie qui m’avait accompagnée tout l’après-midi. Une ligne dans un livre qui m’agaçait parce qu’elle était presque juste. Je me surprenais à former une opinion et à me demander ce qu’il en dirait, non parce que j’avais besoin qu’il soit d’accord, mais parce que je voulais entendre la forme que cette pensée prendrait dans son esprit. J’ai commencé à reconnaître son écriture sur une page avant d’avoir lu les mots. Je pouvais deviner qu’il allait jouer quelque chose de nouveau parce que ses doigts s’immobilisaient un instant avant de se poser sur le premier accord. J’ai appris que lorsqu’il était profondément concentré, il oubliait parfois de manger et devenait discrètement irritable lorsqu’il s’en rendait compte. Il a appris des choses sur moi, lui aussi. Il savait que je chantais différemment lorsque des paroles m’embarrassaient. Il savait que je devenais sarcastique lorsque j’étais inquiète et excessivement raisonnable lorsque je désirais quelque chose que je n’osais pas demander. Il savait que je pouvais discuter pendant une heure d’une chanson et ensuite avoir du mal à dire si j’étais triste. Il remarquait lorsque je changeais un mot en prétendant ne pas l’avoir fait. Il remarquait lorsque j’arrivais avec une journée difficile et essayais de la laisser dehors. Parfois, il ne disait rien. Parfois, il posait une question. Parfois, il préparait du thé et le déposait près de moi sans interrompre ce que j’essayais d’écrire. Il ne comprenait pas toujours. Moi non plus.


Il m’arrivait de prendre son besoin d’espace pour un signe de désintérêt. Il lui arrivait de prendre mon silence pour une demande d’être laissée tranquille. Nous apprenions à nous connaître sans carte, et nous n’avions pas encore acquis assez d’assurance pour reconnaître combien de fois nous étions en train de deviner. Mais nous revenions. J’ai commencé à comprendre que revenir n’était pas la même chose que promettre de rester pour toujours. C’était un choix fait dans le présent, sans garantie sur la forme que prendrait l’avenir. Cela comptait davantage que je ne voulais l’admettre. Une promesse pouvait être formulée avec de beaux mots et tout de même être rompue. Une déclaration pouvait vous donner un sentiment de sécurité pendant une soirée, puis vous laisser face à son absence la semaine suivante. J’avais appris cela bien avant de rencontrer Lance. Ce que je n’avais pas appris, c’était comment recevoir quelque chose de plus modeste sans le mépriser parce qu’il n’était pas permanent. Il revenait à la chanson. Je revenais dans la pièce. Nous revenions à la conversation après une dispute, à la mélodie après un mauvais enregistrement, à une phrase qui avait semblé impossible la veille. Personne ne jurait que nous ne nous décevrions jamais. Nous continuions, tout simplement. Un soir, nous étions assis côte à côte, le carnet ouvert entre nous. La chanson avait beaucoup changé. La progression originale était toujours là, mais la mélodie était devenue plus complexe, et nous avions trouvé un moyen de laisser la dernière phrase s’effacer sans lui offrir le confort d’une résolution complète. J’ai lu les paroles à voix haute. Lorsque je suis arrivée à la dernière ligne, Lance a joué l’accord qui l’accompagnait. Le son a persisté.


J’ai ressenti l’impulsion familière d’expliquer ce que je voulais dire, de lui raconter pourquoi cette phrase comptait, de lui offrir le contexte qui lui permettrait de mieux la comprendre. J’y ai résisté. Pendant quelques secondes, nous avons écouté la pièce après que la guitare s’était tue. Puis Lance a dit : — Je crois que c’est ça. J’ai regardé la page. — Ce n’est pas terminé. — Non, a-t-il répondu. Mais je crois que c’est assez pour ce soir. J’ai souri. Il a fermé le carnet et laissé sa main reposer un instant sur la couverture avant de la retirer. Le geste n’avait rien d’extraordinaire. Nous étions fatigués. La pièce était froide. Nous avions passé des heures à essayer de faire dire la vérité à une chanson sans l’étouffer sous les explications. Pourtant, j’ai ressenti une tendresse inattendue envers cette chose inachevée entre nous. Non pas parce que je savais ce qu’elle deviendrait. Parce que je ne le savais pas. J’avais passé une si grande partie de ma vie à essayer de me protéger de l’incertitude que j’avais oublié combien vivre en exigeait. Chaque décision importante ouvrait sur un avenir que je ne pouvais pas inspecter à l’avance. Chaque personne que je laissais s’approcher de moi acquérait la possibilité de me décevoir, non parce qu’elle était cruelle, mais parce qu’elle était humaine, avec une vie et une volonté qui ne m’appartenaient pas. L’amour, si c’était bien ce que cette histoire était en train de devenir, ne changerait rien à ces faits. Je ne savais pas encore si je pouvais supporter cette forme d’ouverture. Je ne savais pas si Lance resterait à mes côtés lorsque les chansons deviendraient difficiles, lorsque nos ambitions se heurteraient, lorsque les


parties de nous que nous trouvions charmantes à distance deviendraient plus difficiles à vivre de près. Je ne savais pas si j’aurais le courage de lui montrer les parties moins abouties de moi-même sans essayer de contrôler sa réaction. Mais je savais que je voulais le découvrir. Ce n’était pas une promesse. C’était un commencement. Lorsque nous sommes enfin sortis, la pluie s’était arrêtée. Le pavé brillait sous les lampadaires et l’air sentait la pierre mouillée et le métal froid de l’entrée du métro. Nous avons marché ensemble un moment, parlant d’un arrangement que nous n’avions pas encore réussi à résoudre. Au coin où nos chemins se séparaient, nous nous sommes arrêtés. — Demain ? a demandé Lance. Il avait posé la question avec désinvolture, comme s’il me demandait si je voulais reprendre un café. J’aurais pu faire une plaisanterie. J’aurais pu prétendre consulter mon emploi du temps. J’aurais pu lui donner une réponse qui préservait l’illusion que je décidais encore si je voulais le voir, au lieu de décider si j’étais prête à lui montrer que je le voulais. À la place, j’ai répondu : — Demain. Il a souri. Puis il est parti dans une direction, et j’ai pris l’autre. J’ai marché jusqu’à chez moi, les mains dans les poches, en pensant à la chanson, à l’accord inachevé, à cet étrange soulagement de ne pas devoir transformer chaque sentiment en explication avant de m’autoriser à l’éprouver. J’avais toujours peur. Je voulais toujours savoir ce qu’il pensait de moi. Je me demandais encore si j’en avais trop dit, si je m’étais rendue trop disponible, si la chaleur ordinaire de nos conversations signifiait davantage pour moi que


pour lui. Je n’étais pas devenue une femme capable d’entrer dans l’incertitude sans chercher la sortie la plus proche. Mais j’avais commencé à reconnaître le moment où la peur me demandait de quitter quelque chose que je désirais. Et, pour la première fois depuis longtemps, j’envisageais la possibilité de rester. Pas pour toujours. Pas sans douter. Juste assez longtemps pour entendre la suite. Cette nuit-là, avant de dormir, j’ai ouvert mon carnet et retrouvé la phrase que j’avais écrite lors de notre premier véritable échange. Je laisse la lumière allumée dans une pièce où je ne vis plus. Je l’avais écrite comme si cette pièce était un endroit que je n’avais jamais réussi à quitter, comme si laisser la lumière allumée prouvait qu’une partie de moi restait prisonnière du passé. À présent, je me demandais si cette phrase pouvait signifier autre chose. Peut-être que cette lumière n’était pas seulement destinée à la personne que j’avais été. Peut-être était-elle aussi pour la partie de moi qui souhaitait encore entrer dans une pièce sans savoir exactement ce qui se passerait une fois la porte franchie. La partie qui voulait faire de la musique avec quelqu’un d’autre, se disputer au sujet d’un accord, être surprise par une mélodie, risquer d’écrire quelque chose de sincère et le laisser assez longtemps sur la page pour qu’une autre personne puisse l’entendre. Je ne pouvais pas décider si cette interprétation était juste. Pour une fois, je n’ai rien rayé. J’ai fermé le carnet et éteint la lampe. Quelque part de l’autre côté de Paris, Lance était probablement encore éveillé. Peut-être écoutait-il l’enregistrement que nous avions réalisé. Peutêtre cherchait-il une meilleure fin. Peut-être était-il simplement assis avec sa guitare, confronté au travail inachevé de devenir le musicien qu’il voulait être. Je ne savais pas ce qu’il pensait.


Je n’avais pas besoin d’inventer une réponse. Demain, nous nous retrouverions. Il y aurait davantage de musique, davantage de désaccords, davantage de choses que nous ne saurions pas expliquer. Il y aurait des moments où je confondrais l’incertitude avec le danger, et d’autres où il devrait me rappeler qu’une question n’exigeait pas toujours une réponse immédiate. Nous ferions des erreurs. Nous ferions des chansons. Et quelque part dans l’espace entre la note qui avait été jouée et celle qui n’était pas encore arrivée, je commencerais à découvrir une forme de proximité que je n’avais jamais appris à demander. Pas la promesse que personne ne partirait. Pas la garantie que rien ne ferait mal. Quelque chose de plus discret, et peut-être de plus difficile. La volonté de revenir tant que la fin reste inconnue.


Ink chante doucement tandis que Lance s’interrompt en changeant une corde de guitare acoustique.


CHAPITRE SIX La pièce sous le bruit Paris, janvier 2011 La pièce que nous avions trouvée dans le dix-huitième arrondissement n’avait rien de romantique. Le studio est devenu notre adresse parisienne avant de devenir celle où Lance pouvait venir chaque jour. Il lui restait des cours et un diplôme à terminer à Boston. Durant ces premiers mois, il venait dès qu'il le pouvait, envoyait des enregistrements lorsqu'il était loin et me laissait des mots que je faisais semblant de ne pas relire. Nous avons construit cette pièce ensemble sans pouvoir encore l'habiter ensemble au quotidien. Elle était froide, exiguë, encombrée de matériel qui semblait avoir survécu à plusieurs décennies de mauvaises décisions. Les murs avaient conservé l’odeur de la poussière et des vieux câbles électriques. Une chaise raclait bruyamment le sol. Le radiateur fonctionnait selon son humeur, et la fenêtre tremblait chaque fois qu’un autobus passait dans la rue. La première fois que Lance ouvrit la porte, le plafonnier clignota. Il me regarda. Je le regardai. — C’est charmant, dis-je. — C’est abordable. — Ce n’est pas la même chose. — Pas plus que charmant et fonctionnel. De toute évidence, nous ne sommes là pour aucune de ces deux raisons. Je ris, et il sourit comme s’il avait attendu de voir si j’allais le faire. Nous nous sommes presque immédiatement attachés à cet endroit.


Pas parce qu’il était beau. Il ne l’était pas. Pas parce qu’il nous donnait l’impression d’avoir réussi quelque chose. Rien, dans cette pièce, ne suggérait la réussite, à moins de considérer comme un succès le fait d’avoir trouvé un endroit où le plafond ne fuyait pas directement sur le pied de micro. Nous l’aimions parce que nous pouvions y faire du bruit sans avoir à nous justifier. Il y avait assez de place pour une guitare, un microphone, un petit clavier, un ordinateur d’occasion et deux personnes qui ne savaient pas encore se contredire sans prendre leurs désaccords pour des affaires personnelles. Les câbles traversaient le sol en petites boucles traîtresses. Le bureau portait une brûlure près d’un angle. L’une des enceintes émettait un léger souffle, même lorsque rien ne jouait. La pièce n’avait rien de véritablement sûr. L’installation électrique était capricieuse, le radiateur protestait contre le froid comme un vieil homme contrarié par le temps, et les murs ne nous protégeaient guère du vacarme de la circulation. Mais cet endroit possédait une qualité que j’avais rarement su reconnaître chez les gens : il ne prétendait pas être meilleur qu’il ne l’était. Il était froid. Il était étroit. Il avait besoin de réparations. Rien ne nous demandait de faire semblant du contraire. Je crois que c’est pour cette raison que je m’y suis sentie à l’aise avant de me sentir à l’aise presque partout ailleurs. Nous avons commencé à y apporter nos affaires petit à petit. Lance transporta sa guitare et le petit clavier. J’apportai mes carnets, des feuilles volantes, un microphone qu’on m’avait prêté et une couverture qui gardait un vague parfum de lessive, celui que j’associais à ma mère. Nous trouvâmes deux tasses dépareillées dans un placard et décidâmes qu’elles appartiendraient désormais à la pièce. Lance apporta une lampe légèrement penchée vers la gauche. J’apportai une boîte de thé. En moins d’une semaine, l’endroit avait commencé à prendre cette intimité désordonnée des lieux dont on se sert vraiment.


Mon écriture apparaissait sur des bouts de papier. Les progressions d’accords de Lance se retrouvaient au dos de reçus. Des paroles inachevées s’accumulaient près des gobelets de café vides. Il y avait des listes de choses à acheter, d’autres que nous avions oublié d’acheter, et d’autres encore dont nous avions convenu qu’elles étaient indispensables, sans que ni l’un ni l’autre ait envie d’y consacrer de l’argent. Nous n’étions pas encore un groupe. Nous ne savions même pas exactement ce que nous étions en train de créer. Certaines chansons semblaient faites pour cohabiter. D’autres résistaient à cette idée. Nous avions des mélodies qui fonctionnaient en anglais, mais devenaient maladroites en français, et des couplets français dont le rythme naturel semblait se dérober à tous les arrangements que Lance essayait. Nous avions davantage de questions que de matériel, et plus d’ambition que d’expérience. Pourtant, chaque fois que je franchissais le seuil de cette pièce, je sentais le même petit mouvement en moi. Une possibilité. Je m’en méfiais aussitôt. La possibilité a cette manière bien à elle de rendre l’avenir plus généreux qu’il ne l’est réellement. Elle vous pousse à imaginer l’album terminé, la salle pleine, le public reprenant un vers que vous avez écrit un jour où vous supportiez à peine d’entendre votre propre voix. Elle transforme le travail à venir en escalier bien dessiné, alors qu’il ne s’agit, la plupart du temps, que d’une succession de pas incertains. Je savais qu’il ne fallait pas croire à tout cela. Mais je continuais de revenir. Notre première véritable dispute dans cette pièce porta sur un couplet en français. Lance estimait que la mélodie réclamait moins de syllabes. Je trouvais qu’en les supprimant, le texte devenait trop sage, trop facile à comprendre.


Il disait que le vers se faisait obstacle à lui-même. Je lui répondais que l’obstacle faisait peut-être partie du sens. Nous avons tourné en rond pendant près d’une heure. Il jouait le passage. Je le chantais. Il retirait un mot. Je le remettais. Il modifiait le rythme. Je déplaçais la coupure entre deux lignes. Chaque ajustement rendait le couplet plus propre sur le plan technique, mais moins reconnaissable à mes yeux, comme si l’on avait peu à peu effacé quelque chose de lui. À côté du couplet, il y avait une version anglaise à laquelle nous avions demandé de dire exactement la même chose. Un vers laissait une chaise près d’une porte : La chaise est restée près de la porte. En dessous, Lance avait écrit : The chair has stayed beside the door. Rien ne manquait. J’ai chanté l’anglais sur sa guitare. Tous les objets étaient à leur place. Pas le sentiment. — C’est bien ce que ça dit, lui ai-je affirmé. — Je sais. Il a essayé de déplacer l’accent de chair vers stayed. La phrase insistait davantage sans paraître plus vivante. Je suis revenue au français, en ajoutant les mots qui, pensais-je, lui rendraient ce que l’autre langue avait perdu. Cette version-là non plus ne respirait plus. Nous avions fait deux descriptions exactes d’une pièce où aucune de nos voix ne pouvait entrer. — Tu demandes trop à la mélodie, dit-il. — Et toi, tu demandes aux mots de se tenir tranquilles. — Je leur demande de laisser de la place à la musique. — Ils lui en laissent déjà. — Où ça ? — Dans tous les endroits que tu t’obstines à remplir. Il posa sa guitare. — Écoute-le sans chercher à le défendre pendant cinq minutes. La phrase me blessa bien plus qu’elle n’aurait dû. Je le fixai. — Je ne suis pas en train de le défendre.


— Alors chante-le comme je l’ai écrit. — C’est ce que j’ai fait. — Tu l’as chanté comme si tu voulais prouver quelque chose. — Peut-être que ton arrangement aurait besoin de prouver quelque chose, lui aussi. Sa mâchoire se crispa. La mienne également. C’était une dispute absurde, pour quelques syllabes. Nous le savions tous les deux. Aucun de nous ne voulait le reconnaître, parce que le couplet avait cessé d’être simplement un couplet. Pour Lance, l’arrangement comptait. Il voulait que la musique respire, qu’elle puisse porter une émotion sans la pousser de force vers une conclusion. Il cherchait à développer un son qui lui appartiendrait, au lieu de reproduire l’écho de tous les musiciens qu’il admirait. Chaque choix avait son importance, parce qu’il craignait que, s’il se permettait de travailler avec trop de facilité, il ne finisse un jour par créer une musique techniquement irréprochable, mais vide de sens. Pour moi, les mots comptaient parce qu’ils étaient la partie que je pouvais contrôler. Je pouvais modifier une phrase jusqu’à ce qu’elle dise ce que j’avais besoin de lui faire dire. Je pouvais décider de ce que je révélais, du détail que je taisais, de l’endroit où je laissais l’auditeur s’approcher et de celui où je refermais la porte. Les paroles étaient un territoire où je pouvais encore décider de ce qu’il adviendrait de mes émotions. Lance me demandait de céder une part de ce contrôle. J’entendais son argument musical. Mais ce que je ressentais, c’était cette terreur familière d’être invitée à abandonner quelque chose avant de savoir ce qu’il en adviendrait. J’attrapai mon manteau. — Tu vas où ? demanda-t-il. — Dehors. Il eut l’air de vouloir ajouter quelque chose, puis se ravisa.


— D’accord. Je détestai cette réponse. Je voulais qu’il me retienne, même si je lui en aurais voulu de le faire. Je voulais qu’il insiste, qu’il me fasse comprendre que cette dispute comptait, que je comptais, qu’il n’allait pas me laisser partir simplement parce que j’étais devenue difficile. Et, dans le même temps, je voulais qu’il me laisse tranquille. Je désirais deux choses contradictoires et j’attendais de lui qu’il devine laquelle me ferait le moins mal. Il ne me suivit pas. Je marchai dans les rues, les mains enfoncées dans mes poches, répétant en pensée de meilleures versions de notre dispute. J’étais très douée pour gagner les disputes une fois que l’autre personne était rentrée chez elle. Au carrefour suivant, j’avais déjà construit une brillante démonstration de la nécessité de conserver chaque syllabe du couplet. Lorsque j’arrivai au métro, j’avais trouvé trois raisons supplémentaires pour lesquelles Lance avait tort. Quelque part entre deux stations, je commençai à entendre le vers comme il l’avait joué. La mélodie était encombrée. Non pas parce que les mots étaient mauvais, mais parce que j’avais entassé chaque nuance du sentiment dans le même espace minuscule. J’avais voulu que le vers s’explique, puis qu’il explique sa propre explication. Je savais exactement pourquoi je l’avais fait. Le couplet parlait de quelque chose que je ne voulais pas reconnaître ouvertement. Je l’avais rempli de mots parce que je redoutais ce qui pourrait subsister si j’en retirais quelques-uns. Je ne pouvais pas contrôler le silence qui suivrait les paroles. Je ne pouvais pas contrôler ce que quelqu’un risquerait d’y entendre. Et je ne supportais pas l’idée que Lance puisse y découvrir quelque chose que je n’avais pas eu l’intention de lui donner. Lorsque je revins, la pièce s’était refroidie.


Il était assis, la guitare sur les genoux, occupé à travailler un autre passage. Il leva les yeux quand la porte s’ouvrit. Je restai là, mon manteau encore sur le dos. — J’ai modifié le couplet, dis-je. — D’accord. — Je crois que tu avais raison pour la mélodie. — D’accord. — Tu pourrais au moins avoir l’air content. — Je le suis. J’essaie juste de ne pas te mettre en colère en le montrant. Je le dévisageai. Puis, malgré moi, je ris. Un petit rire, à moitié irrité, à moitié soulagé. Il sourit, mais ne transforma pas cet instant en victoire. Il ne me rappela pas qu’il avait eu raison. Il ne me demanda pas pourquoi j’avais eu besoin de partir avant de pouvoir l’entendre. J’enlevai mon manteau. Nous sommes revenus au couplet. Cette fois, je supprimai les mots que je m’étais obstinée à protéger. Le vers devint plus court. Il devint aussi plus vulnérable. Je le chantai une fois. Lance joua sous ma voix. La mélodie avait désormais de la place pour se déployer, et le sentiment que j’avais tenté de maîtriser se trouvait soudain là, devant nous, sans que j’aie besoin de l’expliquer. Je m’arrêtai de chanter. Il laissa la dernière note s’éteindre. — Voilà, dit-il. Je baissai les yeux vers la page. — Ce n’est pas parfait. — Non. — Tu pourrais faire semblant. — Je pourrais. Mais tu saurais que je mens.


Je souris malgré moi. Nous avons gardé les respirations. Nous avons conservé le bruit de fond de la pièce. Nous avons laissé des espaces là où l’interprétation semblait avoir besoin d’un instant pour réfléchir. C’est alors seulement que nous sommes revenus à la page anglaise. J’ai repris le couplet français raccourci. Dans l’espace que je ne remplissais plus, Lance a essayé une réponse plutôt que la phrase écrite en dessous : I still leave room when I come in. Il a attendu après ce mot, puis laissé les derniers mots trouver leur place dans la mesure. — Tu n’as pas parlé de la chaise. — Tu l’as déjà fait. Nous avons recommencé. Le français laissait la place vide ; l’anglais faisait entrer quelqu’un. J’avais envie d’entendre les voix se rencontrer, pas de décider laquelle avait décrit la pièce le plus fidèlement. Nous écrivions déjà ensemble. Pour la première fois, notre incapacité à faire obéir une langue à l’autre nous donnait quelque chose que nous voulions garder. Il avait appris le français parce qu’il aimait ce que les poètes savaient faire du manque. Moi, c’était une femme nommée Billie Holiday qui m’avait fait aimer l’anglais. Avec trois mots de tous les jours, elle pouvait vous faire entendre la fin du monde. Lui trouvait que le français rendait la tristesse belle. Moi, j’aimais que l’anglais lui permette d’être laide. C’est entre ces deux façons de sentir que nous nous étions mis à écrire des chansons. Nous ne nous traduisions pas. Nous nous répondions. Je commençais à comprendre qu’il ne me demandait pas de renoncer aux mots. Il me demandait de faire confiance à ce qui pouvait se produire lorsque je cessais de vouloir contrôler chacune de leurs nuances. Il y avait des choses que je ne racontai pas à Lance ce jour-là.


Je ne lui dis pas qu’en sortant, j’avais ressenti cette vieille panique de quelqu’un qui croit qu’un désaccord est le premier bruit d’une porte en train de se refermer. Je ne lui dis pas que, pendant des années, j’avais traité les conflits comme des urgences. Lorsqu’une personne n’était pas d’accord avec moi, je cherchais l’accusation dissimulée derrière ses paroles. Si sa voix changeait, je commençais déjà à préparer ma défense. Si une conversation devenait difficile, j’essayais de déterminer si je devais partir avant que l’autre décide que je demandais trop d’efforts. Il m’avait toujours semblé plus sûr d’être celle qui s’en allait. Si je partais la première, je pouvais me raconter que j’avais choisi la distance. Je pouvais transformer le rejet en indépendance et la déception en preuve que je n’avais jamais eu besoin de personne. Le problème, c’est que j’avais commencé à appliquer cette stratégie à des gens qui n’essayaient pas de m’abandonner. Lance avait exprimé un désaccord au sujet d’un couplet. J’y avais entendu la possibilité de le perdre. J’en avais honte, même si je ne comprenais pas encore comment changer. Il ne pouvait pas faire cette découverte à ma place. Il n’aurait pas pu. Il avait ses propres peurs, son orgueil, ses raisons de se réfugier parfois dans la musique plutôt que d’expliquer ce qui se passait en lui. Mais il m’avait permis de revenir sans faire de mon retour une humiliation. Cela comptait. Il n’avait pas exigé de moi des excuses assez grandes pour me remettre à ma place. Il n’avait pas fait comme si la dispute n’avait jamais existé. Il avait simplement attendu que le travail redevienne possible. Une fois de plus, je commençais à comprendre qu’une réconciliation n’avait pas besoin de prendre la forme d’une victoire pour l’un et d’une capitulation pour l’autre.


Parfois, il suffisait que deux personnes reviennent à la table avec assez d’humilité pour entendre ce qu’elles avaient manqué. C’était une petite leçon. J’aurais à l’apprendre bien des fois. Nous avons commencé à enregistrer des versions brutes de nos chansons. Le processus avait beaucoup moins de glamour que je ne l’avais imaginé. Le microphone captait le moindre mouvement dans la pièce. L’ordinateur ralentissait dès que nous essayions d’utiliser trop de pistes. Il nous arrivait de passer toute une soirée à régler un son qui disparaissait dès que nous écoutions l’enregistrement sur d’autres enceintes. Lance pouvait se concentrer avec une intensité presque absolue, son attention tout entière réduite à un seul détail. Il rejouait un passage jusqu’à ce que je ne puisse plus entendre la musique sans entendre l’erreur qu’il cherchait à corriger. J’appris à reconnaître le moment où il cessait d’écouter la chanson pour n’écouter plus que ce qui n’allait pas. — Tu recommences, lui dis-je un soir. — Je recommence quoi ? — À essayer de punir l’enregistrement jusqu’à ce qu’il présente des excuses. Il se renversa sur sa chaise et passa ses deux mains sur son visage. — Je sais comment ça doit sonner. — Justement. C’est là le problème. Il me regarda à travers ses doigts. — Tu voudrais développer ? — Non. Je crois que cette phrase devrait te tenir compagnie un petit moment. Il me lança un crayon. Il atterrit à un bon mètre de moi. Je ris si fort que je dus poser mon carnet. Le crayon resta par terre, ridiculement loin de sa cible. Lui qui se montrait si précis sur la place des choses. Je voulais me rappeler que ce


résultat-là relevait aussi de son jugement. À l’inspiration suivante, mon rire devint affreux. Trop d’air, pas assez de maîtrise. Je l’entendis et cherchai machinalement à corriger ce qui m’échappait : baisser le volume, rapprocher une main de ma bouche, redevenir une femme dont le plaisir ne dérangeait pas la pièce. Un autre éclat de rire m’en empêcha. Pendant quelques secondes, je ne réussis pas à m’améliorer. Mon carnet était ouvert là où je l’avais posé, rempli de consignes sur la façon dont la voix devait se tenir. Aucune ne trouvait rien d’utile à dire sur ce qui se passait. Je ne tombais pas amoureuse d’un musicien parfait. Il venait de manquer une personne immobile avec un crayon. Ce qui me troublait, c’était mon appétit pour cet échec précis, pour le privilège de l’avoir vu. Je voulais une réserve privée de choses que personne n’entendrait dans les chansons. Je ne reconnaissais pas encore tout ce que je gardais déjà de lui. Il me regarda, secouant la tête. — Quoi ? — Rien. — Lance. — Tu as l’air différente quand tu oublies que tu es censée impressionner tout le monde. Mon rire s’éteignit. Il sembla comprendre qu’il venait de dire quelque chose de plus personnel qu’il ne l’avait voulu. Son expression changea et, pendant une seconde, j’aperçus l’incertitude sous son calme habituel. Ça me plut. Voilà la vérité peu glorieuse : j’aimais découvrir que je pouvais, moi aussi, le déstabiliser. Ses doigts restaient immobiles près des commandes. J’aurais voulu qu’il y laisse sa main assez longtemps pour que je la touche ; j’aurais voulu lui poser une question d’une précision déloyale et voir s’il rougissait. Je n’étais fière d’aucune de ces envies. Le crayon gisait à quelques pas, arme lamentablement inefficace. Je me levai pour le ramasser et le posai près des commandes. Il leva les yeux vers


moi et, pour une fois, je n’avais aucune remarque à lui servir. J’aurais pu plaisanter. J’aurais pu lui demander ce qu’il voulait dire, l’obliger à préciser son observation jusqu’à ce qu’elle perde son caractère dangereux. J’aurais pu faire comme si cela m’était égal. À la place, je baissai les yeux vers mon carnet. — Je n’essaie pas d’impressionner les gens. — Je sais. Je relevai les yeux vers lui. Il regardait de nouveau l’écran de l’ordinateur. — Je crois que tu oublies parfois que tu n’as pas besoin de mériter ta place dans chaque pièce. Je me figeai. Certaines phrases font mal parce qu’elles sont cruelles. D’autres font mal parce qu’elles trouvent quelque chose que vous vous efforcez de ne pas regarder depuis des années. C’était la seconde sorte. J’aurais voulu lui demander ce qu’il avait remarqué. Jusqu’où il m’avait comprise. S’il avait vu comment ma voix changeait auprès de certaines personnes, comment je m’empressais de me rendre utile dès que je doutais de ma place, comment je donnais parfois plus que ce qu’on me demandait parce que j’avais peur que ma simple présence ne suffise pas. Mais j’avais peur de sa réponse. Alors je repris mon carnet. — Relance l’enregistrement, dis-je. Il le fit. Ce n’était pas une réponse. Cela n’en approchait même pas. Mais il me laissa retourner à la musique, et je lui en fus reconnaissante. Plus nous travaillions ensemble, plus cette pièce révélait ce que nous étions lorsque personne d’autre ne nous regardait. Lance se montrait généreux avec les idées, mais protecteur envers le travail. Il pouvait passer une heure à m’aider à trouver une mélodie pour un vers qu’il n’avait pas écrit, puis devenir impossible à raisonner si je


suggérais de modifier une partie de guitare qu’il travaillait depuis plusieurs jours. Je pouvais faire preuve de patience devant ses incertitudes créatives et d’une sévérité implacable face à ses hésitations. Je voulais qu’il prenne des risques, qu’il cesse de se cacher derrière la perfection technique, qu’il fasse confiance à son instinct. Pourtant, lorsqu’il remettait en question des paroles que j’avais écrites, je prenais parfois ses questions pour un jugement sur la personne qui les avait écrites. Nous ne nous entendions pas toujours facilement. Nous étions suffisamment intéressés l’un par l’autre pour continuer d’essayer. La nuance était importante. J’avais passé trop de temps à imaginer que la bonne relation serait celle dans laquelle je n’aurais jamais à me mettre sur la défensive, jamais à m’expliquer, jamais à envisager la possibilité d’avoir tort. Je commençais à soupçonner que la proximité n’était pas l’absence de frottements. C’était peut-être la capacité de rester présent lorsqu’ils apparaissaient. Cela ne signifiait pas accepter la cruauté. Cela ne signifiait pas rester dans chaque dispute ou tout pardonner. Cela signifiait apprendre à distinguer une personne qui cherchait à vous diminuer d’une personne qui vous invitait à reconsidérer quelque chose que vous aviez créé. Lance n’avait pas toujours raison. Moi non plus. Mais dans cette pièce, nous commencions à découvrir qu’avoir tort ne signifiait pas forcément être rejeté. Parfois, cela voulait simplement dire que la chanson pouvait devenir meilleure. Parfois, cela voulait dire qu’il nous fallait rentrer chez nous, dormir et recommencer le lendemain matin. Parfois, cela voulait dire reconnaître que la personne assise en face de nous avait remarqué quelque chose que nous étions trop effrayés pour


entendre. Il y avait aussi des moments plus tranquilles. Un soir, le radiateur cessa complètement de fonctionner. Lance passa dix minutes à essayer de le convaincre de coopérer, puis déclara qu’il n’y avait plus rien à en tirer. Nous nous assîmes par terre, le dos contre le mur, emmitouflés dans nos manteaux, en buvant du thé devenu tiède. J’étais assez fatiguée pour cesser de prétendre le contraire. Ma tête reposait contre le mur, les genoux repliés sous mon manteau. Lance s’assit à côté de moi, assez près pour que nos épaules se touchent dès que l’un de nous bougeait. Nous parlions d’une chanson, mais la conversation avait peu à peu quitté le territoire du travail. Il me raconta la première fois qu’il avait joué une de ses compositions devant quelqu’un, et comment, pendant toute l’interprétation, il avait observé le visage de la personne qui l’écoutait au lieu de faire confiance à la musique. — Et alors ? demandai-je. — Elle m’a dit que c’était bien. — Ça paraît encourageant. — Elle l’a dit avec la voix que les gens prennent quand ils ne veulent pas vous faire de peine. Je ris doucement. — Et tu l’as crue ? — Évidemment que je l’ai crue. J’avais envie qu’elle dise la vérité. Il n’y avait aucun apitoiement dans sa manière de le raconter. Il semblait presque amusé par celui qu’il avait été, sans pour autant le mépriser. — Ça m’arrive encore, reconnut-il. J’écoute ce que les gens disent de la musique, puis je passe les trois jours suivants à essayer de comprendre ce qu’ils voulaient réellement dire. Je tournai la tête vers lui. — Tu accordes de l’importance à leur opinion. — J’accorde de l’importance au fait que la musique les atteigne. Ce n’est pas tout à fait la même chose.


— Ah oui ? — Oui. Il réfléchit un instant. Je veux savoir si j’ai créé quelque chose d’assez vrai pour qu’une autre personne puisse s’y reconnaître. Je n’ai pas envie de passer ma vie à fabriquer des choses qui n’ont de sens que pour moi. Je comprenais cela bien plus que je ne voulais l’admettre. Malgré ma peur d’être vue, je voulais que mes chansons atteignent les autres. Je voulais qu’une personne que je n’avais jamais rencontrée entende un vers et reconnaisse un sentiment qu’elle n’avait jamais réussi à expliquer. Je voulais que la musique aille plus loin que moi, qu’elle entre dans des pièces où je ne me tiendrais jamais et qu’elle y fasse un peu de place pour quelqu’un qui se croyait seul. J’avais peur de me dévoiler. J’avais aussi peur de rester inaudible. — Je crois que c’est pour ça que je n’arrête pas de modifier les paroles, dis-je. J’essaie de m’assurer que personne ne pourra me comprendre de travers. Lance se tourna vers moi. — Tu ne peux pas garantir ça. — Je sais. — Même si tu expliques tout ? — Surtout si j’explique tout. Il sourit. Pendant un moment, nous écoutâmes la circulation au-dehors. Puis il dit : — Peut-être que le but n’est pas que tout le monde comprenne. — Quel est-il, alors ? — Créer quelque chose d’assez honnête pour que la bonne personne puisse s’y retrouver. Je le regardai. — Ça ressemble étrangement à une phrase que tu devrais mettre dans une chanson.


— Ne me la vole pas. — Je pensais plutôt l’améliorer. Il rit, et je reposai la tête contre le mur. Nos épaules se touchaient toujours. Aucun de nous ne s’écarta. Ce n’était pas une déclaration. Ce n’était pas une scène que j’aurais accepté de qualifier de romantique si quelqu’un m’avait posé la question le lendemain matin. Nous avions froid, nous étions épuisés et nous étions entourés de câbles. Il y avait du thé dans des tasses dépareillées et un clavier dont nous ne nous étions pas servis ce soir-là. Mais je me souviens de la chaleur de son épaule à travers le tissu de mon manteau. Je me souviens de la facilité avec laquelle je pouvais rester là sans bouger. Pour quelqu’un qui avait passé des années à s’assurer qu’elle pouvait partir à n’importe quel moment, l’absence de cette envie de fuir avait quelque chose de presque déconcertant. Je laissai mon épaule contre la sienne. Il n’en fit rien de plus. Nous restâmes ainsi jusqu’à ce que le froid nous oblige à reprendre le travail. Le nom apparut sur un morceau de papier entre nous, vers la fin du mois de janvier. Nous essayions de trouver comment décrire ce que nous faisions. Il nous fallait un nom pour le projet, quelque chose que nous pourrions inscrire sur les fichiers et les dossiers, quelque chose qui donnerait à cet ensemble de chansons l’allure de plus qu’un arrangement provisoire entre deux personnes qui, par hasard, travaillaient bien ensemble. Lance avait écrit plusieurs propositions. J’en avais rejeté la plupart. L’une ressemblait au nom d’un parfum. Une autre évoquait un groupe qui porterait des vêtements assortis tout en prétendant que c’était ironique.


Une troisième était si sérieuse que je soupçonnais son inventeur de n’avoir jamais ri de sa vie. — Tu es impossible, dit-il. — Tu m’as demandé mon avis. — Je t’ai demandé de m’aider. — Tu aurais dû être plus précis. Il poussa la feuille vers moi. — Très bien. À toi de jouer. Je pris le stylo. Pendant quelques minutes, je regardai l’espace vide sous ses propositions. Je pensai aux chansons que nous avions créées, aux phrases incapables de s’expliquer tout à fait, à tout ce que les gens portaient en eux derrière leurs conversations ordinaires. Je pensai à la façon dont les mots pouvaient dissimuler un sentiment tout en le révélant. J’écrivis : Vers Derrière Les Mots. Lance lut le nom à voix haute. — Vers Derrière Les Mots. Il prononça les mots lentement, en pesant leur rythme. — Trop long ? demandai-je. — Peut-être. — Trop étrange ? — Probablement. J’attendis. Il le relut. — Mais je m’en souviens, dit-il. Je contemplai le nom. Quelque chose sonnait juste, même si j’aurais été incapable d’expliquer exactement pourquoi. Il ne prétendait pas que nous avions des réponses. Il ne promettait pas que notre musique serait belle ni que nos chansons auraient un sens pour tous ceux qui les écouteraient. Il désignait ce qui


demeurait sous le langage, ce sentiment qui survivait après que les mots avaient fait de leur mieux. C’était un nom que nous pourrions habiter avec le temps. — VDLM, dit Lance en inscrivant les initiales sous le nom. — On dirait un service administratif. — Tout grand mouvement artistique a besoin d’un peu d’administration. — Tu peux t’en charger. — Je craignais que tu dises ça. Je ris. Il traça un rectangle autour des lettres, puis tapota le papier avec son stylo. — Alors, c’est nous ? Je levai les yeux vers lui. La question était posée avec désinvolture, mais j’en sentis le poids. Nous. Donner un nom à ce que nous faisions le rendait plus réel. Nous n’étions plus simplement deux personnes qui échangeaient des fragments dans une pièce froide. Nous construisions quelque chose qui pourrait exister en dehors des heures passées ensemble. Quelque chose qui exigerait des décisions, des compromis, de la patience, de l’argent, du temps et la volonté de continuer lorsque l’enthousiasme des débuts se serait dissipé. Cela signifiait qu’il faudrait laisser le travail devenir plus grand que chacun de nous. J’étais effrayée par l’intensité de mon désir d’y parvenir. — C’est le nom, dis-je. Lance m’observa un instant, puis hocha la tête. — D’accord. Il ne me demanda pas de promettre quoi que ce soit au-delà de cela. Nous avons inscrit le nom sur le dossier contenant nos premiers enregistrements. Puis nous nous sommes remis au travail. C’est ainsi que VDLM a commencé : non pas avec un plan d’affaires, ni avec une déclaration de principes, mais avec deux personnes qui avaient


trouvé une pièce où elles pouvaient se contredire et revenir le lendemain. À la fin du mois, j’avais commencé à considérer cette pièce comme un endroit où j’avais ma place. Je ne le disais pas à voix haute. Je n’étais pas prête à m’entendre formuler une affirmation pareille. Mais je remarquais que ma façon d’entrer avait changé. Je ne m’arrêtais plus sur le seuil pour deviner quel genre de soirée m’attendait. Je posais mon manteau à sa place. J’allais chercher la bouilloire. Je savais quel câble déplacer avant de pouvoir ouvrir le tiroir du bureau, et quel interrupteur actionner deux fois pour que l’enceinte consente à fonctionner. La pièce m’était devenue familière. Lance aussi. Je reconnaissais ses pas dans le couloir. Je savais comment son front se plissait lorsqu’il cherchait une harmonie dans sa tête. Je savais qu’il frottait son pouce contre le côté de son index lorsqu’il était nerveux, un petit geste dont il ne semblait même pas avoir conscience. Je savais qu’il avait parfois besoin de compagnie sans conversation, et que je pouvais m’asseoir à côté de lui sans devoir me rendre utile. Il savait reconnaître les moments où je prétendais aller bien. Il avait compris que je devenais plus silencieuse lorsqu’une chose comptait vraiment pour moi, et non plus bavarde. Il savait que si je lui demandais d’écouter deux fois des paroles, la seconde version était probablement celle que j’avais peur de chanter. Il savait que je pouvais parler d’une émotion difficile pendant une heure, à condition de ne pas avoir à prononcer la phrase la plus simple, celle qui se trouvait en son centre. Nous apprenions à reconnaître les défenses de l’autre. Cela ne signifiait pas que nous savions quoi en faire. Il m’arrivait encore de vouloir fuir. Ses questions me donnaient parfois l’impression d’être mise à nu, et ses silences laissaient parfois trop de place à mon imagination pour qu’elle reste bienveillante. Je me surprenais encore


à mesurer la distance entre nous, à chercher si je donnais davantage que je ne recevais. Je ne savais pas comment abandonner tout cela d’un seul coup. Mais j’avais commencé à le remarquer. Et parfois, le simple fait de remarquer suffisait à m’empêcher de transformer ma peur en décision. Un soir, après avoir terminé un enregistrement provisoire, Lance s’adossa à sa chaise et ferma les yeux. La piste jouait doucement dans les enceintes. Ma voix accrochait à certains endroits. Sa guitare se décalait légèrement du rythme dans le deuxième couplet. L’accord final s’éteignit dans un silence discret, un peu irrégulier. Aucun de nous ne parla. Puis il rouvrit les yeux. — Ce n’est pas mal, dit-il. Je souris. — C’est la chose la plus romantique que tu m’aies jamais dite. Il me regarda, pris au dépourvu. Les mots m’avaient échappé avant que je réfléchisse à ce qu’ils pouvaient signifier. Pendant un instant suspendu, je sentis monter en moi la panique familière : j’en avais trop dit. J’avais fait une plaisanterie qui risquait de ne pas être comprise comme telle. J’avais laissé paraître que l’idée d’une romance se trouvait déjà quelque part dans mes pensées. Je m’apprêtais à me reprendre. Lance sourit le premier. — Je réserve les déclarations vraiment romantiques au jour où le radiateur fonctionnera. Je ris, soulagée si brusquement que cela me fit presque mal. — Alors, je vais essayer de ne pas retenir mon souffle. — Tu ferais mieux. L’attente risque d’être longue. Il se retourna vers l’enregistrement, mais le sourire restait accroché au coin de sa bouche. Je baissai les yeux vers mes mains.


Nous ne nous étions rien avoué. Nous n’avions franchi aucune limite ni décidé de ce qui existait entre nous. Pourtant, quelque chose avait changé. Une possibilité venait d’entrer dans la pièce, et aucun de nous n’avait immédiatement essayé de la chasser. Pour moi, c’était déjà une forme de courage. Non pas le courage de déclarer un sentiment avant de le comprendre. Le courage de lui permettre d’exister sans le nier. J’ignorais ce qui arriverait entre Lance et moi. J’ignorais si notre travail deviendrait ce que nous imaginions, si nous apprendrions à vivre avec les différences qui donnaient à notre musique son intérêt, ou si notre proximité finirait par exiger de nous davantage que ce que nous savions offrir. Je savais seulement que je voulais revenir. Aux chansons. À la pièce. À cet homme capable de ne pas être d’accord avec moi, de me faire rire et de me laisser assez d’espace pour découvrir ce que je voulais réellement dire. Ce soir-là, en quittant le dix-huitième arrondissement, je m’arrêtai au bas de l’escalier et regardai une dernière fois vers la porte fermée. Aucune lumière ne filtrait par l’interstice. Pour une fois, je n’avais pas besoin de voir cette lumière pour savoir ce qui m’attendait de l’autre côté. Je resserrai mon manteau autour de moi et m’enfonçai dans le froid. La ville était toujours bruyante. La circulation continuait de traverser les rues. Les passants pressaient le pas, le col relevé, chacun transportant sous ses vêtements son propre climat intérieur. Mais quelque part, sous tout ce bruit, nous avions commencé à créer quelque chose. Une chanson. Un nom. Une pièce où aucun de nous n’avait besoin d’être achevé pour avoir sa place.


Et je commençais à comprendre que, parfois, la chose la plus intime qu’une personne puisse vous offrir n’est pas une promesse de rester. C’est un endroit où vous pouvez revenir telle que vous êtes — et découvrir que le travail, la conversation et la possibilité d’être connue vous y attendent toujours.

Ink et Lance examinent une feuille portant le nom proposé pour leur projet dans leur petit studio.


Ink et Lance essaient des phrases musicales en deux langues à leur table de travail.


CHAPITRE SEPT La première chose que nous avons laissée partir Paris, printemps 2011 Dans les heures qui précédèrent notre premier petit concert, je ne cessai d’imaginer l’instant où la salle se tournerait vers moi. Lance terminait encore ses études à Boston. Nous glissions les répétitions entre ses voyages, ses travaux universitaires et les calendriers impossibles de deux personnes décidées à écrire de la musique ensemble avant même de vivre à plein temps dans la même ville. Son diplôme, obtenu cette année-là, finirait par rendre nos journées parisiennes moins provisoires. Ce qui m’effrayait n’était pas simplement de chanter faux. Une mauvaise interprétation, on pouvait y survivre. Je pouvais accuser les retours de scène, les arrangements, le manque de répétitions. Je pouvais trouver une explication technique à presque n’importe quel échec, pourvu qu’elle m’épargnât d’avoir à regarder le véritable problème en face. Ce qui me terrifiait, c’était de chanter avec sincérité et de ne pas être comprise. Ou pire encore : que quelqu’un reconnaisse en moi un sentiment que je n’avais jamais eu l’intention de dévoiler. J’avais passé des années à protéger cette frontière fragile entre ce que je ressentais et ce que je consentais à laisser paraître. Je savais transformer la douleur en paroles, lui donner une mélodie, la disposer avec soin entre deux accords. Je pouvais chanter des choses que je n’aurais jamais osé confier à quelqu’un dans une conversation ordinaire. Pourtant, je gardais toujours une part de moi à distance, une présence silencieuse qui observait les autres pour savoir jusqu’où ils s’approcheraient. Une chanson pouvait réduire cette distance avant même que je sois prête.


Cet après-midi-là, Lance me trouva assise par terre dans notre petit studio, au milieu de feuilles froissées. J’avais barré le même vers tant de fois que le papier commençait à se déchirer. — Tu sais, me dit-il depuis l’embrasure de la porte, la plupart des gens répètent en chantant leur chanson. — La plupart des gens ne cherchent pas à la rendre pire. — Ah. C’est donc ce que tu fais. Je lui lançai un regard noir. Il traversa la pièce et s’accroupit près de moi. Une mèche lui tombait sur les yeux ; il la repoussa du revers de la main. Il portait la même chemise noire depuis deux jours, même si je soupçonnais qu’il en possédait plusieurs exemplaires identiques et considérait cela comme une garde-robe parfaitement respectable. — Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda-t-il. — Le deuxième couplet. — Qu’est-ce qu’il a ? — On dirait que je demande quelque chose. Il baissa les yeux vers la feuille. — Tu demandes quelque chose. — Merci, Lance. Ta perspicacité continue de m’éblouir. — Je t’en prie. J’essayai de retenir un sourire. Il s’assit à côté de moi, son épaule contre la mienne, et se pencha sur les paroles. — Qu’est-ce qu’il y a de si terrible à demander ? Je contemplai mon écriture plutôt que son visage. — Les gens entendent ce qu’ils veulent entendre. — Parfois. — Et parfois, ils décident que tu as demandé beaucoup plus que ce que tu voulais dire. — Parfois. Je me tournai vers lui.


— Tu ne m’aides pas. — Je sais. Il prit la feuille, mais seulement après que je l’eus lâchée. — Peut-être que le problème n’est pas que la chanson demande quelque chose, dit-il. Peut-être que tu essaies surtout de faire en sorte que personne ne puisse s’en apercevoir. Pendant un instant, j’eus envie de me défendre. De lui expliquer qu’il ne savait pas ce que cela signifiait d’être une femme dont les émotions avaient si souvent été considérées comme une gêne ou une invitation. Je voulais lui dire qu’un désir pouvait devenir dangereux lorsqu’on n’avait aucune garantie que la personne en face de soi le traiterait avec délicatesse. À la place, je repris la feuille. — On devrait peut-être répéter. — Excellente idée. — Et peut-être que tu devrais arrêter de m’analyser avant le déjeuner. — Il est presque seize heures. — Alors tu es encore plus agaçant que je ne le pensais. Il rit, et quelque chose en moi se desserra. Pas au point de disparaître. Juste assez pour me laisser respirer. C’est ainsi que la plupart des choses changeaient entre nous. Non pas dans de grandes déclarations, mais au cours de ces petits instants où je m’attendais à me retrouver acculée et découvrais qu’il me restait de la place pour bouger. Nous répétâmes jusqu’à ce que la lumière s’efface derrière la fenêtre. Nous vérifiâmes les câbles, rangeâmes le matériel et nous disputâmes sur la durée de l’introduction du deuxième morceau. Lance voulait qu’elle reste dépouillée. Je réclamais quelques mesures supplémentaires pour calmer mes nerfs. Il finit par accepter, tout en prétendant que c’était pour la musique et non pour moi. Je le laissai conserver cette fiction.


Parfois, il était plus facile d’accepter une attention lorsqu’on ne lui donnait pas le nom de tendresse. Notre premier petit concert eut lieu dans une salle qui sentait la bière, les manteaux humides et les câbles surchauffés. Ce n’était pas une véritable salle de concert. Il n’y avait pas de scène digne de ce nom, seulement une estrade légèrement surélevée à une extrémité de la pièce. Le pied du micro penchait suffisamment pour me laisser penser qu’il avait déjà été témoin de plusieurs catastrophes. Quelques personnes étaient assises près de l’avant ; d’autres se tenaient contre les murs, bavardant à voix basse pendant qu’un technicien ajustait la sonorisation. Je me souviens d’avoir compté les visages. Je me souviens m’être ordonné de ne plus les compter. Je me souviens de cette étrange intimité qui consiste à chanter une phrase écrite dans le secret d’une petite pièce, tandis que des inconnus se tiennent assez près pour voir trembler vos mains. Je me souviens aussi de Lance vérifiant son câble de guitare deux fois, puis une troisième, alors que je l’avais regardé faire dès la première. — Tu es nerveux, lui dis-je. Il leva les yeux. — Je suis méticuleux. — Bien sûr. — Tu es nerveuse, toi aussi. — Je suis attentive aux détails. — Alors observe ceci. Il brandit le câble. — Il est branché. — Un miracle. Il sourit, mais lorsqu’il détourna la tête, je remarquai ses doigts se resserrer brièvement autour du connecteur. Ce détail compta pour moi. Sa peur ne le rendait pas moins capable. Elle ne le diminuait pas. Il pouvait avoir peur et avancer quand même. Il pouvait


douter de la musique et choisir malgré tout de la jouer. J’avais longtemps traité la peur comme un verdict. Peut-être n’était-elle qu’une sensation. Lorsque nous nous dirigeâmes enfin vers l’avant de la salle, mes jambes me parurent étrangement étrangères. J’entendais le raclement d’une chaise, un éclat de rire près du bar, le léger bourdonnement du microphone. Les bruits les plus ordinaires semblaient démesurément amplifiés. Puis Lance commença à jouer. Les premières notes me donnèrent un endroit où tenir debout. Je chantai la première ligne, et ma voix sortit plus petite que dans le studio. Pendant une demi-seconde, j’eus envie de m’arrêter. Je sentais chaque personne devant moi, chaque jugement possible, chaque interprétation que je ne pourrais jamais contrôler. Puis j’entendis la guitare de Lance sous ma voix. Il ne me regardait pas. Il se concentrait sur son instrument, la tête légèrement inclinée, laissant l’arrangement porter sa part de la chanson. Il n’essayait pas de me sauver de la scène. Il était simplement là, occupé à faire ce qu’il avait à faire. Alors je fis de même. Au deuxième couplet, ma voix se posa. La salle sembla s’éloigner. Je cessai de penser à mes mains pour me concentrer sur les paroles. Je chantai les lignes telles que nous les avions écrites, en respectant les espaces que nous avions tant discutés, en laissant la mélodie respirer au lieu de me précipiter pour remplir chaque silence. Pendant quelques minutes, j’oubliai de me protéger. Lorsque la chanson s’acheva, personne ne parla pendant une seconde. Cette seconde me parut plus longue que toute la performance. Puis quelqu’un applaudit. D’autres suivirent. Les applaudissements étaient modestes, un peu désordonnés, mais bien réels. Je regardai Lance. Il m’adressa un petit signe de tête, comme s’il savait exactement ce que m’avait coûté cette chanson et refusait de m’humilier en le proclamant


devant toute la salle. Je l’aimai un peu pour cela. Je n’appelais pas encore ce sentiment de l’amour. Je m’autorisais à peine à le considérer comme de l’attirance. Pourtant, il existe des instants où le cœur prend ses décisions bien avant que l’esprit ait approuvé les formalités. Nous jouâmes un deuxième morceau. Puis un troisième. Nous fîmes des erreurs. Lance entra un demi-temps trop tôt dans un passage, et je faillis éclater de rire au milieu d’une phrase censée être dévastatrice. Le micro poussa un cri strident. Au fond de la salle, quelqu’un continua de parler pendant la partie la plus silencieuse de notre dernier morceau. Ce ne fut pas une performance parfaite. C’était la nôtre. Et lorsque tout fut terminé, je me surpris à vouloir recommencer. La femme s’approcha de nous pendant que les gens commençaient à empiler les chaises. Elle avait peut-être une trentaine d’années, mais je n’aurais pas su l’affirmer. Elle portait un manteau sombre et tenait un verre dans une main. Elle semblait hésiter à nous interrompre, et je pris presque son hésitation pour le signe d’une critique. — Je voulais vous dire quelque chose, commença-t-elle. Lance posa sa guitare. — Bien sûr. Elle se tourna vers moi. — Cette chanson m’a fait penser à quelqu’un que j’ai perdu. Je sentis mon visage changer avant d’avoir le temps de le retenir. Elle poursuivit d’une voix douce : — Quelqu’un à qui je ne peux plus parler. Elle ne m’expliqua pas cette perte. Elle n’en avait pas besoin. Pas de récit spectaculaire, pas de détails, pas de demande pour que je comprenne. Elle se tenait simplement devant nous, nous confiant qu’une


chose née dans notre petite pièce venait de rejoindre un endroit très intime de sa vie. Je ressentis aussitôt cette vieille impulsion : m’excuser. Nous avions écrit cette chanson à partir de notre propre confusion, et voilà qu’elle avait touché un chagrin qui ne nous appartenait pas. J’avais peur d’avoir pris quelque chose que nous ne comprenions pas pour en faire de la beauté. J’avais peur que cette beauté rende la douleur plus simple qu’elle ne l’était. — Je suis désolée, dis-je. Elle m’adressa un petit sourire, presque étonné. — Vous n’avez pas à l’être. — C’est juste que… — Je voulais que vous le sachiez. Elle nous remercia, puis s’éloigna, nous laissant au milieu des chaises pliantes et des verres vides. Je la regardai partir. La salle se vidait peu à peu. Quelqu’un avait commencé à balayer le sol. Un homme derrière le bar empilait des bouteilles dans une caisse. Tout autour de moi, les gestes ordinaires de la fin de soirée se poursuivaient, mais je n’arrivais pas à les rejoindre. J’avais passé tant d’années à craindre d’être mal comprise que je n’avais jamais vraiment envisagé ce qui pourrait arriver si quelqu’un comprenait quelque chose que je n’avais pas voulu révéler. Ce n’était pas nécessairement une intrusion. Ce n’était pas nécessairement une erreur. C’était simplement la vie imprévisible d’une chose une fois qu’elle avait quitté mes mains. Plus tard, pendant que nous rangions le matériel, je dis à Lance que je n’étais pas certaine de vouloir rejouer cette chanson. Il m’écouta sans m’interrompre. Il enroula un câble, le posa près de l’étui, puis me répondit :


— La chanson peut lui appartenir, à elle, et signifier autre chose pour quelqu’un d’autre. — C’est pratique, comme raisonnement. — C’est pratique, admit-il. Mais ça peut aussi être vrai. Je regardai la salle assombrie autour de nous. Les dernières chaises étaient empilées. Le sol brillait sous la lumière crue des plafonniers. — Je veux faire de la musique qui signifie quelque chose pour quelqu’un, dis-je. Lance acquiesça. — Alors, il faut accepter de la laisser sortir d’ici. J’avais envie de lui répondre que c’était facile à dire. Qu’il n’avait pas vécu cette seconde où le chagrin d’une inconnue semblait se poser sur une chanson qu’il avait contribué à écrire. Que j’avais peur de devenir responsable d’une chose sur laquelle je n’avais aucun contrôle. Mais il ne me demandait pas de porter la peine de cette femme. Il ne prétendait pas que nous l’avions aidée, guérie ou sauvée. Il me demandait d’accepter quelque chose de plus modeste et de plus difficile. La chanson l’avait atteinte. C’était tout. Et peut-être était-ce suffisant. Je n’avais pas cessé d’avoir peur. J’avais seulement commencé à comprendre que garder une chanson privée pour toujours n’était pas la seule manière de préserver sa sincérité. Cette femme ne m’avait pas demandé de porter sa perte. Elle m’avait dit que la chanson l’avait rejointe à cet endroit-là. Une chanson pouvait accompagner quelqu’un sans devenir son remède, et je pouvais me soucier d’une personne qui l’écoutait sans me rendre responsable de toute sa vie. Je me répétai ces pensées pendant que nous transportions le matériel dehors. J’essayais encore d’y croire lorsque nous arrivâmes dans la rue. Dehors, le matériel redevint du matériel. Les objets avaient des poignées, des angles encombrants, un poids qui m’avait paru tout autre avant le


concert. L’air de la nuit trouva les endroits humides sous mon manteau. Je me souvins soudain que j’avais un corps qui réclamerait du sommeil, même si mon esprit n’avait pas fini de se trouver exceptionnel. Lance avait quelques pas d’avance. J’aurais pu le rattraper. Je dis plutôt : — Ralentis. Il se retourna, puis raccourcit le pas. Sans demander ce qui n’allait pas. Sans supposer que la soirée avait été mauvaise parce que je réclamais une autre allure. Je n’aimais pas le remarquer autant. Une demande ordinaire n’aurait pas dû nécessiter, dans ma tête, un témoin chargé d’annoncer qu’elle avait été permise. Mais elle était là, appliquée à recueillir les preuves tandis que la femme qui marchait essayait de profiter de la rue plus calme. — C’est mieux ? demanda-t-il. — Moins agaçant. — Quel éloge. Je regardai sa main autour de la poignée de l’étui. Je voulais la toucher et ne le fis pas. Pour l’instant, elle avait un travail nécessaire, et je pouvais marcher à côté de lui sans fabriquer une raison pour que l’un de nous pose quoi que ce soit. Le désir pouvait nous accompagner. Il n’avait pas à choisir le chemin. Nous retournâmes au studio plus tard dans la soirée. Le concert m’avait laissée étrangement éveillée. Mon corps était épuisé, mais mon esprit continuait de repasser les événements : les visages, la première note, la voix de cette femme, le signe discret de Lance lorsque les applaudissements avaient commencé. J’avais voulu être entendue. Maintenant que je l’avais été, je ne savais plus quoi faire de cette sensation. Lance posa l’étui de sa guitare contre le mur et retira son manteau. — Tu t’es bien débrouillée, ce soir. Je m’occupai de remplir la bouilloire. — Ne fais pas ça.


— Quoi donc ? — Ne parle pas comme si je venais de réussir un récital scolaire. Il m’observa remplir la bouilloire. — Je n’allais pas te remettre un diplôme. — Tant mieux. J’aurais été obligée de l’encadrer. Il rit doucement. Puis il s’approcha. — Je le pense vraiment, Ink. Il n’y avait plus aucune plaisanterie dans sa voix. Je me retournai, et l’expression de son visage rendit soudain beaucoup plus difficile le recours à une nouvelle blague. — J’ai eu peur, avouai-je. — Je sais. — Non. J’ai vraiment eu peur. Avant de commencer, je voulais disparaître. Et quand cette femme m’a parlé après le concert, j’ai eu envie de disparaître une deuxième fois. Il s’adossa au comptoir. — Parce qu’elle était bouleversée ? — Parce qu’elle ne l’était pas. Parce qu’elle a été gentille, et que j’ai quand même eu l’impression d’avoir fait quelque chose de mal. Je frottai mes mains l’une contre l’autre, bien qu’elles n’aient pas froid. — Je ne sais pas comment laisser les gens prendre quelque chose de moi sans avoir l’impression de leur en avoir donné trop. Lance réfléchit un instant. — Peut-être que tu n’es pas obligée de tout leur donner. Je levai les yeux vers lui. — Tu peux leur donner la chanson, poursuivit-il, et garder les parties de toi qui ne sont pas prêtes à partir avec elle. Je voulais le croire. Je voulais lui demander comment il faisait la différence. Comment il pouvait se tenir devant une salle pleine de gens et leur offrir quelque chose de personnel sans avoir le sentiment qu’ils obtenaient ainsi un droit sur tout le reste.


À la place, je lui demandai : — C’est ce que tu fais, toi ? Il détourna les yeux un instant. — Pas toujours. La simplicité de sa réponse s’installa entre nous. Il ne prétendait pas avoir résolu le problème. Il ne se tenait pas de l’autre côté d’une montagne émotionnelle, attendant que je le rejoigne. Lui aussi apprenait. — J’ai peur que la musique ne signifie rien, dit-il. Que je passe des années à essayer de créer quelque chose pour finir par produire seulement le son de quelqu’un qui essaie de créer quelque chose. Je souris faiblement. — C’est une peur très précise. — C’est un métier très précis. — Et tu fais quoi quand tu te sens comme ça ? — En général, je deviens insupportable. — Tu as déjà un certain talent pour ça. — Merci. Nous sourîmes tous les deux, mais aucun de nous ne détourna immédiatement le regard. Quelque chose changea dans l’air entre nous. Rien de spectaculaire. Aucune musique ne s’éleva pour souligner l’instant. Aucune certitude soudaine ne vint m’indiquer ce que j’étais censée faire. Je pris simplement conscience de lui autrement : de la fatigue sur son visage, de la mèche qui s’échappait près de sa tempe, de cette attention entière qu’il venait de poser sur moi. Je sus qu’il me regardait de la même manière. Depuis des semaines, je traitais l’attirance entre nous comme un objet dangereux posé sur une table. Je le voyais. Je pouvais contourner l’objet. Je pouvais prétendre qu’il appartenait à quelqu’un d’autre. Mais il était là. — Je peux te poser une question ? demanda-t-il.


— Tu peux toujours demander. — Est-ce que tu en as parfois assez d’être celle qui doit aller bien ? La question me traversa avec une précision telle que je ne parvins pas à en faire une plaisanterie. — Oui, répondis-je. Ma voix n’était presque plus qu’un murmure. — J’en ai assez tout le temps. Il s’approcha lentement, me laissant tout le loisir de reculer. Je ne bougeai pas. Sa main se leva, puis s’arrêta près de ma joue. — Je peux ? J’acquiesçai, puis trouvai la force de répondre. — Oui. Il posa sa main contre mon visage avec une tendresse qui me rendit plus nerveuse que toutes nos disputes réunies. Son pouce effleura ma joue. Je sentis la chaleur de sa paume, la légère rugosité à la base de ses doigts, la retenue attentive avec laquelle il attendait de voir ce que j’allais faire. Je me rapprochai de sa main. C’était ma réponse. Lorsqu’il m’embrassa, son baiser fut d’abord doux, presque hésitant. J’avais imaginé l’embrasser plus de fois que je ne voulais l’admettre, mais jamais mon imagination n’avait prévu la réalité si troublante de cette proximité : être assez près pour sentir son souffle se suspendre lorsque ma main se posa sur son épaule. Je lui rendis son baiser. Le second fut moins incertain. Mes doigts glissèrent derrière sa nuque, et il m’attira contre lui. Lorsque je bougeai entre ses bras, il s’arrêta un instant. — Ça va toujours ? murmura-t-il. — Oui, répondis-je en le ramenant à moi. J’avais passé des années à croire que l’intimité me donnerait la même impression que la scène : celle d’être exposée, examinée, jugée. Je pensais


qu’être désirée signifiait être observée, et que laisser quelqu’un s’approcher lui donnerait le pouvoir de décider si je méritais qu’il reste. Mais Lance ne m’étudiait pas. Il m’embrassait. La différence était immense, et mon corps la comprit bien avant que mes pensées puissent la formuler. Je glissai les doigts dans ses cheveux. Il sourit contre ma bouche, et je m’écartai juste assez pour le regarder. — Quoi ? demandai-je. — Rien. — Lance. — Ça fait un moment que j’en ai envie. L’aveu était si simple que je faillis rire. — Depuis combien de temps ? — Assez longtemps pour que je refuse de te donner un chiffre. Tu t’en servirais contre moi. — Absolument. Il m’embrassa de nouveau avant que je puisse poursuivre. J’oubliai la bouilloire. J’oubliai la pièce froide, le matériel d’enregistrement, la femme qui nous avait parlé et la chanson qui attendait sur l’ordinateur. Pendant un instant, j’oubliai même de m’observer de l’extérieur. Je n’étais plus la chanteuse chargée de réussir sa performance. Je n’étais plus la fille qui avait appris à se rendre utile, la femme qui transformait ses émotions en quelque chose qu’elle pouvait maîtriser, ni celle qui devait toujours connaître la position de la sortie la plus proche. J’étais Ink. Je le désirais. Et j’avais le droit de le désirer sans transformer cette envie en promesse sur le reste de ma vie. Lorsqu’il s’éloigna légèrement, son front resta posé contre le mien.


— Nous ne sommes pas obligés de faire quoi que ce soit si tu n’es pas prête, dit-il. Je savais ce qu’il voulait dire. Je savais aussi que je ne voulais pas qu’il prenne ma peur pour un refus, ni ma prudence pour un manque de désir. — Je sais. Je touchai son visage. — J’en ai envie. J’ai envie de toi. J’essaie simplement de ne pas transformer tout ça en quelque chose que je dois comprendre avant de pouvoir le ressentir. Son expression s’adoucit. — Alors, nous n’avons pas besoin de comprendre ce soir. Je l’embrassai de nouveau. Cette fois, ce fut moi qui allai vers lui la première. Nous nous éloignâmes du comptoir en heurtant le bureau au passage. Un crayon roula sur le sol. Derrière nous, la bouilloire s’éteignit dans un claquement sec, presque accusateur. Je ris contre sa bouche. — Le thé, murmurai-je. — Qu’il se débrouille. — Tu es d’une négligence scandaleuse avec le thé. — J’ai d’autres priorités. — Ça se voit. Il embrassa le coin de ma bouche, puis ma joue. Je me surpris à sourire d’une manière que je m’autorisais rarement lorsque quelqu’un me regardait. Je l’attirai contre moi en saisissant le devant de sa chemise. Il me tenait près de lui, mais sans jamais décider à ma place. Cela comptait plus que je ne savais l’expliquer. J’avais connu des hommes qui traitaient l’hésitation d’une femme comme un défi à surmonter. Lance, lui, la considérait comme quelque chose qui méritait d’être entendu. Il ne me demandait pas de prouver mon désir en ignorant mes incertitudes. Il me laissait la liberté de choisir, et cette liberté me donnait envie de me rapprocher davantage.


Lorsque nous quittâmes enfin le studio, la rue était calme et l’air de la nuit s’était fait plus vif. Nous marchâmes jusqu’à son appartement sans nous presser. Nos mains se frôlèrent plusieurs fois avant qu’il ne me tende la sienne. Je la pris. Aucun de nous ne tenta de définir ce qui venait de se passer. J’en fus reconnaissante. J’avais passé tant de temps à croire qu’un sentiment devenait dangereux dès qu’on lui donnait un nom. Pour une fois, je voulais laisser une expérience exister avant de la transformer en question. Dans l’entrée de son appartement, nous restâmes un instant main dans la main. L’étui de la guitare rétrécissait le passage. Il le posa soigneusement contre le mur, avec la même attention qu’avant le concert. Je voulais cette attention pour moi. Je voulais aussi être au-dessus de ce genre d’envie. La seconde envie ne pesait pas lourd. — Tu peux rester, dit-il. Si tu en as envie. — Et toi, tu en as envie ? — Oui. Il n’avait pas cherché à embellir sa réponse. Son pouce bougea contre le mien, puis s’immobilisa. Il avait l’air aussi nerveux que lorsqu’il vérifiait son câble avant de jouer. Je l’avais si longtemps imaginé maître de cet instant que son incertitude me donna presque envie de rire. — Tu aurais pu le dire. — Tu étais très occupée à me contredire. — Je peux faire les deux. — Je commence à m’en rendre compte. Je l’embrassai avant de trouver une meilleure réponse. Sa main libre se posa sur ma taille. J’agrippai le devant de sa chemise et sentis son souffle se suspendre contre ma bouche ; savoir que je pouvais l’interrompre aussi facilement me monta à la tête. Pour une fois, je désirais quelque chose sans chercher la métaphore qui rendrait ce désir présentable. Il recula légèrement. La distance me déplut aussitôt.


— Quoi ? — Rien. J’essaie d’enlever mes chaussures. Je baissai les yeux. Il avait un pied à moitié sorti de sa chaussure et me tenait toujours la main. Je ris. Lui aussi, un peu embarrassé. Nous nous débarrassâmes de nos chaussures avec une maladresse remarquable. L’une des miennes finit sous un pan de son manteau ; je passerais une partie de la matinée à la chercher. Lorsqu’il se redressa, je lui touchai la joue. Sa barbe naissante accrocha mon pouce. J’avais assez souvent imaginé son visage près du mien pour croire que je saurais quoi en faire. Je restai pourtant devant lui, soudain timide, tandis qu’il attendait. — J’ai envie de rester, dis-je. — D’accord. — Tu n’es pas obligé de me répondre comme si on confirmait une séance. Un sourire lui vint, puis s’effaça. — J’ai envie que tu sois là, Ink. J’essaie de ne pas m’y prendre comme un con. C’était pire, et infiniment mieux. Un homme qui avait réponse à tout, j’aurais su le gérer. J’aurais su lui tenir tête. Un homme qui désirait quelque chose et me laissait voir ce qu’il risquait à le désirer, j’en avais moins l’habitude. Je l’attirai de nouveau vers moi. Ce baiser fut plus lent. Pour une fois, je ne préparais pas ma prochaine réplique. Il y avait la chaleur de sa nuque sous ma main, ce léger mouvement pour m’accueillir lorsque je me rapprochai, la pause pendant laquelle chacun aurait pu s’arrêter. Je désirais cette pause autant que la suite. Il attendait que je vienne à lui. J’y vins. Plus tard, sur le seuil de la chambre, mon courage me lâcha. Un calcul absurde se mit en route : ma voix le lendemain, son regard à mon arrivée au studio, le droit que j’aurais encore de lui dire qu’une partie de guitare ne fonctionnait pas. J’avais fait entrer tout ce putain d’avenir dans une pièce à peine assez grande pour nous deux.


— Attends. Il s’arrêta. Ses doigts se desserrèrent autour des miens. — Tu veux partir ? — Non. Je veux arrêter de réfléchir. — Ça, je ne peux pas le faire à ta place. Je le regardai. Il ne souriait plus, et je lui en sus gré. Il aurait été facile de me promettre l’oubli. Je l’aurais peut-être cru jusqu’au matin. — Je sais, dis-je. Laisse-moi juste une minute. Il resta près de moi. Des tuyaux cognèrent derrière le mur. Son pouce ne bougeait plus ; il attendait, aussi visiblement nerveux que moi. Je laissai la chambre redevenir une chambre. — Embrasse-moi, dis-je enfin. Il m’embrassa. Je l’attirai plus près et, cette fois, il me laissa sentir combien il en avait eu envie. Nous nous couchâmes sans avoir rien résolu. Il y eut des mots quand ils nous furent nécessaires, une pause quand j’en eus besoin, des rires lorsque nos précautions nous rendirent maladroits. Je pouvais lui demander de se rapprocher. Je pouvais lui demander de ralentir. Il m’écoutait, et j’appris qu’il était tout aussi nécessaire de l’écouter. La nuit alla plus loin que ce que je veux confier à ces pages. Ce dont je me souviens le plus nettement, c’est le soulagement de n’avoir plus à impressionner personne, et cette découverte moins confortable : je voulais qu’il se souvienne de chaque seconde. La générosité et l’avidité pouvaient se succéder en moi le temps d’un souffle. Le reste de la nuit nous appartint, loin du studio, loin de la musique, loin de cette version de moi-même qui se préparait toujours à expliquer ce qu’elle ressentait. Nous prîmes notre temps. Nous nous assurâmes que chacun de nous était toujours à l’aise, parfois avec des mots, parfois par une pause qui laissait à l’autre la possibilité de changer d’avis. Il y eut des rires nerveux, des gestes maladroits, la gaucherie de deux personnes qui avaient imaginé cette possibilité si longtemps qu’elles ne savaient plus très bien comment y entrer.


Il y eut aussi de la tendresse, et un désir qui gagna en assurance à mesure que je cessais d’essayer de m’observer de l’extérieur. J’avais imaginé que l’intimité ressemblerait à un abandon. Elle ressemblait plutôt à une succession de choix que j’étais libre de continuer à faire. Lorsque je le touchais, il répondait à ce que je lui donnais, et non à une version imaginaire de ce que j’aurais dû être. Lorsque je devenais silencieuse, il me demandait si j’allais bien. Lorsque je lui répondais que oui, il me croyait sans m’obliger à le démontrer. Et lorsque j’avais besoin d’un instant pour reprendre mon souffle, il me gardait contre lui sans transformer cette pause en déception. Cette nuit-là, nous ne devînmes pas intrépides. Nous cessâmes simplement de mentir sur notre désir. Quand le calme revint, je cherchai sa main sous la couverture. Aucun applaudissement à interpréter, aucun enregistrement à réécouter. J’étais restée parce que je le voulais. Il était près de moi parce qu’il le voulait aussi. Pour cette nuit-là, j’acceptai que ces choix restent distincts. Plus tard, allongée près de lui dans l’obscurité, j’écoutai les bruits inconnus de son appartement : la circulation lointaine, les vieilles canalisations, sa respiration qui s’apaisait peu à peu dans le sommeil. J’étais épuisée, mais pas de la même fatigue que celle laissée par le concert. Sous la couverture, sa main reposait contre la mienne, sans la retenir. J’aurais pu m’éloigner. J’aurais pu inventer un prétexte pour rentrer chez moi, rétablir la distance avant que le matin ne vienne compliquer les choses. À la place, je me tournai vers lui. Il remua légèrement. — Tout va bien ? marmonna-t-il. — Oui. J’hésitai, puis ajoutai : — Je ne veux pas que tu croies que, parce que nous avons fait ça, je sais soudain comment m’y prendre.


Il ouvrit suffisamment les yeux pour me regarder. — Tant mieux, répondit-il d’une voix ensommeillée. Parce que moi non plus, je ne sais pas. Je ris doucement. Il m’attira contre lui, me laissant trouver moi-même la position dans laquelle je me sentais bien. Je posai la tête sur sa poitrine et écoutai son cœur battre sous mon oreille. Pour une fois, je ne cherchai aucun avertissement dans l’instant. Je le laissai être ce qu’il était. Le matin arriva sans apporter de réponse. La lumière filtrait à travers ses rideaux en une bande pâle et indifférente. Dehors, un camion de livraison reculait en émettant une série de bips électroniques. J’étais bien au chaud sous la couverture, et Lance dormait encore à côté de moi, un bras plié dans une position inconfortable sous l’oreiller. Je le regardai quelques instants. Il y avait quelque chose de presque désarmant à le voir sans cette concentration qu’il apportait au studio. Pas de guitare entre les mains. Aucun arrangement à défendre. Aucune réponse soigneusement préparée derrière ses lèvres. Dans son sommeil, il paraissait plus jeune, moins sûr de lui, profondément humain. Je me demandai si j’avais eu l’air différente à ses yeux, la nuit précédente. Cette pensée me donna envie de disparaître sous la couverture. Lorsqu’il se réveilla, il me trouva en train de fixer le plafond. — Bonjour, dit-il d’une voix rauque. — C’est discutable. Il sourit. — Tu regrettes ? La question était calme. Il ne cherchait pas à dissimuler la possibilité que ma réponse puisse lui faire mal. Je me tournai vers lui.


— Non. Ses épaules se détendirent légèrement. — Bien. Je détaillai son visage. — Et toi ? — Non plus. Nous restâmes allongés côte à côte, apparemment incapables de rendre le matin ordinaire en prenant simplement la parole. Finalement, je dis : — Je ne sais pas ce qui va se passer maintenant. Lance passa une main sur son visage. — Moi non plus. — C’est très rassurant. — Je trouve aussi. Je lui donnai un petit coup de genou. Il attrapa ma main et déposa un baiser sur mes phalanges. Ce geste simple me serra le cœur davantage que les baisers de la nuit précédente. — On peut retourner au studio, dit-il. Préparer un café infect. Se disputer à propos d’une partie de guitare. Essayer de comprendre les choses au fur et à mesure. — Et si on se trompe ? — On se trompera probablement. Je le fixai. — Tu es vraiment mauvais pour rassurer les gens. — Je pourrais te promettre que tout sera parfait. — Surtout pas. — Alors, je fais de mon mieux. Je ris et me rapprochai de lui. Ce que je ressentais pour lui n’était pas devenu plus simple en une nuit. À vrai dire, c’était devenu plus effrayant, parce qu’il existait désormais quelque chose de réel à perdre. Le désir avait franchi la distance qui nous


séparait, et je ne pouvais plus prétendre qu’il ne s’agissait que d’une possibilité intéressante. Mais j’avais appris quelque chose que je ne voulais pas oublier. Je pouvais désirer quelqu’un sans lui confier la responsabilité de toute ma vie. Je pouvais laisser une autre personne me toucher sans renoncer au droit de dire oui, non ou pas encore. Je pouvais être vulnérable sans promettre de le rester éternellement. Et je pouvais savourer ce qui s’était passé sans exiger que cela garantisse la suite. Nous nous habillâmes lentement. Au milieu d’une conversation banale sur l’endroit où j’avais laissé mes chaussures, nous nous arrêtâmes pour nous embrasser. C’était si ordinaire que j’en vins presque à aimer cet instant davantage que la nuit elle-même. Dehors, Paris était déjà en mouvement. Nous marchâmes ensemble vers le métro, nos épaules se frôlant tandis que nous descendions les marches. À l’entrée, Lance serra ma main avant de la relâcher. — Je te vois plus tard ? — Oui. Cette fois, ce mot ne ressemblait pas à un contrat. Il ressemblait à un choix. Au studio, la chanson nous attendait toujours. L’écran de l’ordinateur brillait dans la pénombre. L’enregistrement inachevé se trouvait exactement là où nous l’avions laissé : la guitare légèrement irrégulière, ma voix imparfaite, cette respiration avant le deuxième couplet. Lance posa son sac et me regarda. — Prête ? Je pensai à la femme qui nous avait abordés après le concert. Je pensai à la façon dont elle avait porté son chagrin sans nous demander de le réparer.


Je pensai à la nuit précédente, à cette permission silencieuse de désirer quelqu’un sans savoir comment l’histoire se terminerait. — Non, répondis-je. Il acquiesça. — Moi non plus. Puis il prit sa guitare. Je me plaçai devant le microphone. Lorsque les premières notes commencèrent, j’inspirai profondément, puis laissai l’air quitter mes poumons. Je chantai de nouveau la chanson. Je ne la chantai pas sans peur. Je ne la chantai pas comme une femme qui aurait soudain appris à faire confiance au monde. Je la chantai comme quelqu’un qui commençait à comprendre que la sincérité ne signifiait pas se donner tout entière. La chanson pouvait quitter la pièce. Une personne qui l’écouterait pourrait y retrouver quelque chose qui lui appartenait. Lance pouvait se tenir près de moi sans devenir responsable de chacune de mes peurs. Et je pouvais le désirer sans savoir si ce désir finirait un jour par me briser le cœur. Ce matin-là, aucune de ces incertitudes ne disparut. Mais je n’avais plus besoin qu’elles disparaissent pour pouvoir commencer. Peut-être était-ce cela, la première chose que nous avons laissée partir. Pas notre prudence. Pas notre histoire. Pas les parts de nous-mêmes qui avaient encore besoin de temps. Nous avons renoncé à exiger que tout soit certain avant de nous autoriser à vivre quelque chose de vrai. Et quelque part entre la première note et la dernière, j’ai commencé à comprendre qu’une chanson, un amour, ou même une vie n’avait pas besoin de promettre de nous sauver.


Parfois, il suffisait que quelque chose nous rejoigne là où nous étions. Et nous donne le courage de rester assez longtemps pour entendre la suite.

Ink chante et Lance joue de la guitare acoustique lors de leur premier petit concert VDLM.


Ink et Lance, tous deux âgés de vingt-deux ans, portent leur matériel dans une rue parisienne mouillée ; son tatouage noir au cou est visible.


Lance garde la main ouverte près de la joue d’Ink tandis qu’ils se regardent.


Ink et Lance se tiennent près d’une porte ouverte dans l’appartement de Lance.


CHAPITRE HUIT Les noms que nous donnons à l’obscurité Vendredi 22 juillet 2011 — Paris, dix-huitième arrondissement | Ink, 22 ans Le problème, quand on laisse quelqu’un entendre sa vraie voix, c’est qu’il finit par apprendre le son qu’elle prend quand on ment. Lance a appris le mien à travers les enregistrements. Pas les mensonges évidents. Ceux-là étaient faciles. Le « ça va » enjoué quand j’étais furieuse, le « tout va bien » désinvolte alors que quelque chose s’était logé sous mes côtes et commençait à en aiguiser les bords. N’importe qui pouvait les apprendre. Un barman pouvait les apprendre. Un homme derrière moi dans une file pouvait les reconnaître, s’il avait assez longtemps vécu avec une femme qui croyait qu’admettre un sentiment lui donnait le droit d’exister. Non. Lance a appris les mensonges plus petits. La respiration que je prenais lorsque je me préparais à le contredire. Le léger retard avant de dire que j’aimais un mix. L’éclat supplémentaire que je mettais dans une voix quand le texte me faisait peur. La manière dont je chantais une phrase difficile comme si une interprétation parfaite pouvait mater ce que je ressentais. Voilà ce qu’un microphone gardait. Voilà ce que je ne supportais pas qu’il remarque. Il était presque minuit lorsque j’ai enregistré la prise que je voulais détruire. La fenêtre du studio était devenue noire et nous renvoyait l’image de la pièce par couches : la console, le pied du microphone, Lance assis, une main posée près des commandes. Dehors, Paris gardait encore la chaleur du jour, mais la pluie avait recommencé, frappant le verre avec une insistance


irritante. À l’intérieur, l’air sentait la poussière chauffée, le café et la douceur chimique du produit avec lequel nous avions nettoyé le micro. J’avais la gorge à vif. J’avais enregistré le couplet six fois. La septième prise était la meilleure. Évidemment, je la détestais. Je me tenais dans la cabine, vêtue d’un haut noir sans manches et d’un vieux jean, une main plaquée contre le casque. Mes cheveux s’étaient défaits autour de mon visage. Une mèche s’accrochait sans cesse au coin de ma bouche, et chaque fois que je la repoussais, je prenais conscience de l’immobilité, presque celle d’une caméra, du microphone qui m’attendait devant moi. Je voyais Lance à travers la vitre. Il ne me regardait pas. Il suivait les niveaux sur l’écran, la tête légèrement inclinée, écoutant l’enregistrement dans son casque. Je connaissais cette expression, à présent. Il avait trouvé quelque chose. J’en ai eu la certitude avant même qu’il tende la main vers le bouton de l’intercom. « Réécoutons-la une fois. » J’ai serré les lèvres. « On l’a déjà entendue. » « Je sais. » « Alors pourquoi faut-il encore l’entendre ? » « Parce que je veux être sûr. » J’ai ri sans amusement. « Tu l’as entendue sept fois. » « Huit, si tu comptes celle que tu as arrêtée au milieu. » « Ne compte pas mes erreurs. » « C’est tout le principe d’un enregistrement. » Je l’ai fixé à travers la vitre. Il a levé un sourcil.


Je l’ai un peu détesté d’avoir raison. « Lance-la », ai-je dit. L’enregistrement a commencé. Ma voix est sortie des enceintes, proche et inconfortablement nette. Les consonnes françaises accrochaient là où je les aurais voulues lisses. J’entendais la respiration avant le second couplet, une petite inspiration qui faisait sonner le début de la phrase moins comme une performance que comme une décision que je n’avais pas tout à fait réussi à prendre. Puis est arrivée la note contre laquelle je luttais depuis le début de la soirée. Elle a tremblé. À peine. Une instabilité infime sous la justesse, un minuscule échec de la voix à maintenir la surface polie que j’essayais de construire. Mon ventre s’est noué. Arrête. Coupe-la. Enregistre-la encore. Je pouvais réparer cette note. Je savais exactement comment. Je prendrais davantage d’air, je me tiendrais un peu plus droite, je relâcherais la mâchoire et j’aborderais la phrase avec la précision contrôlée que j’avais passé des années à développer. Je pouvais enlever le tremblement. Je pouvais donner à la phrase un contour plus net. Je pouvais la faire sonner comme si je n’avais jamais eu peur en la chantant. L’enregistrement s’est terminé. J’ai ouvert la porte de la cabine. « Encore. » Lance a retiré son casque. « Pourquoi ? » « Parce que ce n’est pas juste. » Il s’est adossé à sa chaise.


« Qu’est-ce qui n’est pas juste ? » « Les consonnes. Le souffle. Cette note dans le deuxième couplet. » « Quelle note ? » Je l’ai regardé. Il posait la question parce qu’il voulait que je précise le problème. C’était raisonnable. Il dirigeait l’enregistrement, m’aidait à construire l’arrangement, essayait de comprendre ce que je voulais. Je savais tout cela. J’ai quand même entendu la question comme un défi. « La note qui se brise. » « Elle ne se brise pas. » « Elle vacille. » « Elle est humaine. » « Oh, va te faire foutre. » Sa bouche a frémi. Je détestais qu’il me trouve drôle quand j’étais en colère. Je voulais que ma colère soit prise au sérieux, pas adoucie jusqu’à devenir un trait amusant de ma personnalité. « Tu ne peux pas appeler humaine chaque erreur », ai-je dit. « Je ne le fais pas. » « Tu le fais quand l’erreur te plaît. » Le problème, c’était que j’aimais aussi certaines de ses erreurs. L’inspiration avant qu’il me contredise, cette demi-seconde supplémentaire où je le voyais décider si une idée méritait la dispute. Je n’avais aucun mal à admettre que ces petits défauts de fluidité lui appartenaient. Les miens étaient apparemment des pannes de matériel. À travers la vitre, j’ai regardé le microphone. Vu d’ici, il avait l’air patient : un objet innocent attendant que les humains cessent de s’accuser mutuellement de ce qu’il avait entendu. Je pouvais reprendre la phrase. Je réussirais probablement à stabiliser la note. J’étais moins sûre de pouvoir le faire sans que la phrase entière recule devant ce qu’elle signifiait.


Cette incertitude ne lui donnait pas raison sur tout. Il fallait que je m’en souvienne avant de transformer une opinion utile en autorisation générale de décider à ma place. Il fallait aussi que je cesse de prétendre qu’il avait demandé cette autorisation. Il me regardait toujours, dans l’attente d’une réponse musicale. Je voulais lui en fournir une assez mordante pour rétablir l’équilibre. Je voulais qu’il me trouve belle. J’étais furieuse que cette seconde envie se soit invitée dans une conversation où la première aurait dû suffire. « Alors peut-être que celle-ci me plaît. » J’ai posé les mains sur mes hanches. Il m’a regardée un moment, puis s’est retourné vers l’écran. « Réécoute la phrase. » « Je l’ai écoutée. » « Écoute sans décider d’avance ce que tu vas réparer. » Voilà. Cette façon calme et exaspérante qu’il avait de faire d’une suggestion raisonnable une accusation. J’ai eu envie de lui dire qu’il ne comprenait pas ce que c’était que d’avoir une voix qui vous trahit devant les autres. Lance pouvait se retirer derrière sa guitare. Il pouvait se rendre utile derrière l’arrangement, derrière les niveaux, derrière le travail concret de l’enregistrement. Sa voix comptait, mais la mienne était celle que les gens décrivaient volontiers comme intime, vulnérable, exposée. Ils m’entendaient. Ils décidaient de ce qu’ils avaient entendu. Et j’étais censée rester là et les laisser faire. Je savais que ce n’était pas la faute de Lance. Je voulais quand même qu’il en prenne la responsabilité. « Toi, tu peux décider du son de ta guitare, ai-je dit. Tu peux changer une note jusqu’à ce qu’elle se tienne correctement. Tu peux enfouir une mauvaise prise sous une autre piste et personne n’a besoin de savoir qu’elle a existé. »


Il m’a regardée. « Et toi, tu ne peux pas ? » « Pas de la même façon. » « Pourquoi ? » « Parce que c’est ma voix. » Il y a réfléchi. Puis il a dit : « Exactement. » J’ai attendu qu’il explique. Il ne l’a pas fait. Je sentais ma colère se rassembler autour du silence. Je voulais lui arracher une réponse, le forcer à reconnaître que ma voix n’était pas simplement une piste de plus qu’il pouvait régler. C’était la part de moi que les gens écouteraient quand je ne serais pas là, la part qu’ils emporteraient dans leurs chambres et attacheraient à ce dont ils avaient besoin pour ressentir quelque chose. Il semblait déjà le comprendre. Ce qui signifiait que je n’avais rien à l’obliger à comprendre. J’ai détourné les yeux la première. « Remets-la », ai-je dit. Il l’a fait. Cette fois, j’ai essayé d’écouter. L’enregistrement durait moins de quatre minutes. Il m’a paru plus long parce que je connaissais chaque endroit où je n’avais pas réussi à le maîtriser. J’entendais la légère rugosité de la première phrase. J’entendais une consonne arriver trop durement. Je m’entendais prendre le souffle que j’avais essayé de cacher, puis continuer dans le second couplet avec une note moins stable que celle que je m’étais imaginée chanter. Mais sous ces imperfections, il y avait quelque chose que je n’avais pas réussi à fabriquer dans les autres prises. La voix sonnait comme si elle appartenait à une personne debout dans une pièce.


Pas à une chanteuse démontrant qu’elle pouvait maîtriser sa voix. Pas à une femme présentant une version soigneusement mesurée de sa vulnérabilité. Quelqu’un avait commencé à dire quelque chose avant de décider s’il était prêt à aller jusqu’au bout. Voilà pourquoi Lance l’aimait. Je l’ai su avant qu’il parle. « Garde-la », a-t-il dit. Je l’ai regardé. « Ce n’est pas propre. » « C’est clair. » La phrase m’a frappée plus fort qu’elle n’aurait dû. J’ai eu envie de soutenir que la clarté et la propreté n’étaient pas la même chose. Qu’une interprétation pouvait être claire sans être bonne, qu’une erreur pouvait communiquer quelque chose par accident, que nous ne devions pas prétendre que tout son imparfait était automatiquement plus authentique qu’un son travaillé avec soin. Tout cela était vrai. C’était aussi sans importance. Il ne me disait pas que les imperfections étaient belles par nature. Il me disait que cette imperfection-là appartenait à l’interprétation. Il avait entendu la part que j’essayais de retirer. Et il pensait qu’elle méritait d’être gardée. Je me suis placée derrière sa chaise et j’ai écouté la prise une troisième fois. Ma voix remplissait la pièce, les syllabes françaises traversant l’arrangement tandis que sa guitare reposait en dessous, sombre et retenue. La phrase anglaise qu’il avait chantée en voix-guide plus tôt dans la semaine m’avait aidée à trouver le rythme, mais la phrase achevée m’appartenait. Les deux langues occupaient des espaces différents dans la chanson sans essayer de se traduire l’une l’autre. Le français restait près du corps. L’anglais donnait au sentiment un peu de distance.


Ni l’un ni l’autre n’était une confession à lui seul. Ni l’un ni l’autre n’était plus honnête. C’étaient simplement deux manières d’approcher quelque chose qui refusait de tenir en place. Je comprenais la musique. Je n’étais pas sûre de me comprendre moi-même. « Très bien », ai-je dit. Lance s’est retourné. « Très bien ? » « Garde-la. » Il a souri et tendu la main vers la souris. J’aurais dû me sentir soulagée. À la place, je me suis sentie exposée. Il n’y avait aucun plaisir à entendre dire que la part de soi qu’on déteste est celle que quelqu’un d’autre trouve convaincante. Cela signifiait que mon jugement n’était pas le seul à compter, fait évident que j’avais pourtant réussi à prendre personnellement. Je l’ai regardé sauvegarder la prise. Il a nommé le fichier, l’a ajouté à la session et est passé à la piste suivante. Je suis restée debout derrière lui. Il avait cessé d’écouter ma voix. Je voulais qu’il l’écoute encore. C’est à ce moment-là que j’ai compris à quelle vitesse une approbation pouvait devenir un problème. J’avais lutté pour faire rejeter la prise parce que je voulais contrôler sa sonorité. Lorsqu’il l’a acceptée, j’ai voulu qu’il continue de me montrer qu’il avait fait le bon choix. Je voulais que sa décision dise quelque chose de moi. Je voulais que son attention reste là où elle s’était posée. Je voulais, absurdement, être la seule chose dans la pièce dont il ne se détournerait pas. À la place, il a commencé à régler les niveaux de guitare. J’ai regardé les petits repères sur l’écran bouger sous sa main.


« Tu vas faire ça toute la nuit ? » ai-je demandé. « Probablement. » « Romantique. » Il a levé les yeux. « Tu veux que j’arrête ? » J’aurais dû dire oui. J’aurais dû lui dire que j’étais fatiguée, que la séance pouvait attendre, que nous pouvions remettre le reste à demain. À la place, j’ai dit : « Non. » Il a hoché la tête et est retourné au mix. Je me suis assise sur le canapé du coin, ai replié mes genoux sous moi et l’ai regardé travailler. Les moniteurs luisaient en bleu dans la pièce sombre. La pluie coulait sur la vitre. Un léger bourdonnement électrique se posait dans le silence entre les pistes. Lance était ailleurs, maintenant, à l’intérieur de la musique. Je savais que cet endroit existait. J’avais passé assez d’heures à le regarder travailler pour reconnaître la différence entre l’homme qui m’écoutait et l’homme qui écoutait un mix. Sa posture changeait un peu. Son attention se resserrait. Il devenait plus silencieux, non parce qu’il se retirait de moi, mais parce qu’il avait trouvé un problème qu’il voulait résoudre. Je pouvais respecter cela. Je pouvais même l’admirer. Je pouvais aussi détester la facilité avec laquelle son attention s’éloignait de moi quand le travail le demandait. La guitare n’avait rien fait de mal. Elle restait ma rivale. J’ai dû m’endormir quelque temps après une heure. Je me souviens m’être dit que je fermerais les yeux quelques minutes. Je me souviens de la texture rêche du canapé contre ma joue, de la légère


odeur d’un tissu qui avait absorbé des années de fumée de cigarette, et de Lance déplaçant une chaise quelque part derrière moi. Je me souviens avoir décidé de me lever dès qu’il aurait terminé la section suivante. Puis la pièce a disparu. Quand je me suis réveillée, le moniteur était noir. La lampe sur la table était toujours allumée ; elle dessinait une petite mare de lumière sur un carnet et les câbles enroulés à côté. J’avais mal à la nuque. Ma bouche avait un goût de café. Pendant quelques secondes, je ne savais ni quelle heure il était, ni pourquoi j’étais couchée sur un canapé dans un studio du dix-huitième arrondissement. Puis j’ai senti le manteau. Le manteau anthracite de Lance avait été posé sur moi. Il couvrait mes épaules et presque toutes mes jambes. Une manche avait glissé au sol. La doublure était chaude contre ma peau, et le col sentait légèrement la pluie, le tissu propre et le savon qu’il utilisait. J’ai levé la tête. Il était assis à la table, prenant des notes sous la lumière de la lampe. Les manches de sa chemise étaient remontées jusqu’aux coudes. Sa guitare reposait contre le mur près de lui, et une tasse à moitié vide était posée à côté de sa main. Il n’avait rien changé dans la pièce pour la rendre plus confortable. Il ne m’avait pas réveillée, ni portée ailleurs. Il avait simplement posé son manteau sur moi et continué à travailler. La gentillesse était si ordinaire que je ne savais pas quoi en faire. « Tu aurais pu me réveiller », ai-je dit. Il a levé les yeux. « Tu avais l’air d’avoir besoin de dormir. » J’ai resserré le manteau autour de mes épaules. Pendant une seconde dangereuse, j’ai eu envie de lui demander depuis combien de temps il me regardait dormir. La question s’est formée avant que je puisse l’arrêter.


M’avait-il regardée pour voir si j’avais froid ? Était-il resté près du canapé avant de décider de me couvrir ? Avait-il hésité ? Avait-il envisagé de me réveiller avant de changer d’avis ? Je voulais les détails. Je voulais savoir exactement quand il avait remarqué que je dormais, exactement quand il avait décidé de me donner son manteau, exactement quelle part de son attention il avait dépensée pour moi pendant que je n’étais pas éveillée pour la remarquer. C’était absurde de vouloir une réponse à cette question à propos d’un geste de gentillesse. Il avait posé un manteau sur moi. C’était cela qui comptait. Pas l’enchaînement de ses pensées. Pas de savoir s’il avait ressenti de la tendresse ou une simple inquiétude. Pas de savoir s’il l’avait fait parce que j’avais froid, parce que je lui plaisais, parce qu’il ne voulait pas me déranger, ou parce qu’il aurait fait la même chose pour n’importe qui s’étant endormi dans son studio. Je voulais que le geste me dise quelque chose de ma place dans sa vie. Il ne le pouvait pas. Pas à lui seul. Je le savais. Je savais aussi que je me souviendrais du manteau. Je me suis redressée, rassemblant le tissu autour de moi. La pièce était froide, maintenant que les moniteurs étaient éteints. Mes doigts étaient raides, et le coussin du canapé avait laissé une marque sur ma joue. Lance m’a regardée la frotter. « Confortable ? » « Comme un cadavre. » « À ce point-là ? » « Sans doute mieux que le canapé chez toi. » « Mon canapé est excellent. » « Ton canapé tient debout comme du pain trempé. »


« Il ne s’est pas encore effondré sous toi, a-t-il dit. » « Laisse-lui le temps. » « Tu juges les meubles sévèrement. » « Seulement ceux qui le méritent. » Il a ri. Je voulais qu’il lâche ce putain de crayon. Pas que ses notes soient inutiles. Je savais très bien pourquoi il les prenait : le lendemain, il voudrait retrouver ce que la guitare avait fait sous la dernière phrase, et aucun de nous ne confiait un accord intéressant à sa seule mémoire. J’admirais sa concentration. J’avais envie de l’interrompre avec ma bouche. Depuis le printemps, le désir avait une mémoire. Je connaissais cette petite inspiration quand je l’embrassais au coin des lèvres, sa mâchoire rêche après une journée au studio, sa main à ma taille, posée sans décider à ma place où je devais aller. Cela ne m’avait pas rendue moins sensible à lui. La distance entre sa chaise et mon canapé avait seulement acquis une précision insupportable. Je voulais être assez près pour toucher son visage. Le désir était soudain, simple et tout à fait inopportun. Je voulais traverser la pièce, me placer entre ses genoux et l’embrasser. Je voulais poser mes mains sur ses épaules et sentir la chaleur sous sa chemise. Je voulais voir si la patience qu’il apportait à une guitare survivrait à la confusion de désirer une personne. Puis je voulais rester exactement là où j’étais, enveloppée dans son manteau, parce que ce geste m’avait donné quelque chose que j’avais peur de déranger. Il a tourné une page. Un homme pouvait donc faire cela pendant que je traversais une crise à propos de ses poignets. « Tu détestes l’arrangement à ce point ? » a-t-il demandé sans lever les yeux. « Je ne pense pas à l’arrangement. »


Il a cessé d’écrire. Son regard amusé m’a donné envie de disparaître dans le manteau et de le mordre, réaction un peu compliquée à une question tout à fait ordinaire. « Alors viens. » J’y suis allée parce que j’en avais envie. Le manteau a glissé de mon épaule pendant que je traversais la pièce. Il a posé le crayon avant de tendre les mains vers moi. Cette petite façon de m’accorder toute son attention était presque pire que de m’ignorer. J’ai posé une main sur sa joue et je l’ai embrassé. Il s’est tourné vers moi ; son pouce a bougé une fois contre ma taille. Pendant quelques secondes, aucune voix enregistrée ne s’interposait entre nous, aucune prise n’attendait son approbation. Seulement sa bouche, tiède du thé que je ne l’avais pas vu préparer, et le soin ridicule que je prenais à éviter le câble près de sa chaise. Quand je me suis écartée, il m’a laissée faire. « Tu marches sur mes notes. » J’ai baissé les yeux. Une feuille avait glissé sous mon talon. « Elles avaient besoin d’être corrigées. » Il a ri et s’est penché pour les récupérer. Je suis retournée sur le canapé avec son manteau. Il a repris le crayon. Je lui en voulais de pouvoir se remettre au travail aussi vite. J’aimais qu’il ait un travail qui mérite d’y revenir, une part de lui qui ne s’organisait pas autour de mon humeur. Ces deux sentiments se sont installés sous le manteau avec moi. La doublure s’était réchauffée contre ma peau. J’ai gardé le col près de ma gorge et savouré cette chaleur sans demander au tissu de m’expliquer ce que nous étions. J’ai regardé la manche du manteau, les coutures usées près du poignet, une petite marque claire sur le tissu que je n’arrivais pas à identifier. J’ai tenu le col contre ma gorge. Le vêtement avait son odeur.


Je savais combien c’était ridicule. Un manteau n’était qu’un manteau. Il aurait eu la même odeur qu’il l’ait posé sur moi par affection, par inquiétude ou par simple politesse. Mais le corps n’attend pas que l’esprit ait achevé son analyse. Il reconnaît la chaleur, l’odeur, la proximité. Il se souvient de ce que cela fait quand quelqu’un prend soin de vous avant de savoir comment appeler l’expérience. Je me suis sentie protégée. Je voulais aussi garder ce sentiment. C’étaient deux choses différentes. Je commençais à comprendre que j’avais l’habitude de prendre la première et d’essayer de la transformer en seconde. Lance a posé ses notes et attrapé sa guitare. « Tu veux entendre quelque chose ? » J’ai levé les yeux. « Quoi ? » « Le nouvel arrangement. » J’aurais pu dire que j’étais fatiguée. J’aurais pu lui dire que je rentrais chez moi, que le manteau m’avait suffisamment réchauffée, que je le verrais demain. À la place, j’ai hoché la tête. Il a commencé à jouer doucement, essayant la progression sur laquelle nous travaillions. La mélodie traversait la pièce sans les moniteurs, nue à l’exception des cordes et des petits bruits que ses doigts faisaient contre elles. Je suis restée sous son manteau. La musique était différente sans le matériel d’enregistrement. La guitare n’avait aucun espace numérique autour d’elle, aucune voix soigneusement équilibrée, aucune ambiance de pièce préservée pour donner l’impression que l’interprétation était habitée. C’était simplement Lance, assis à une table dans le noir, jouant quelque chose qui cherchait encore sa forme. J’écoutais ses mains.


La gauche remontait et descendait le manche. La droite faisait un petit ajustement près du chevalet. Il s’arrêtait, essayait de nouveau la phrase et changeait une note. Je connaissais ce schéma. Je l’avais vu faire des dizaines de fois. La petite répétition. L’hésitation avant une modification. La décision privée que quelque chose n’était pas juste, suivie d’un nouvel essai. Je trouvais cela rassurant. Je me suis aussi demandé s’il jouait parfois ainsi quand je n’étais pas là. Bien sûr que oui. Il avait une vie au-delà de nos séances. Il avait des pièces où je n’étais jamais entrée, des habitudes dont je n’avais pas été témoin, des pensées qui n’avaient pas besoin de ma participation. Sa musique existait avant qu’il me connaisse. Elle continuerait chaque fois qu’il s’éloignerait du studio. Je respectais cela. Je n’aimais pas le peu de contrôle que j’avais là-dessus. Il existe une sorte de jalousie humiliante qui naît non parce que quelqu’un a choisi une autre personne plutôt que vous, mais parce qu’il a choisi quelque chose qui n’a pas besoin de vous du tout. Je l’ai ressentie en le regardant jouer. La guitare n’avait pas besoin de le comprendre. Elle n’avait pas besoin de deviner pourquoi il s’était tu ni de se demander si son expression signifiait qu’il était en colère. Elle n’avait besoin d’aucune réassurance. Elle ne lui demandait pas d’expliquer la différence entre vouloir être seul et vouloir que quelqu’un remarque qu’il était devenu silencieux. Elle attendait simplement ses mains. Je voulais qu’il soit aussi facile de revenir vers moi. Je voulais aussi être impossible à quitter. Ces deux désirs ne s’accordaient pas aussi bien que je l’aurais souhaité. Lance a fini la phrase et m’a regardée. « Qu’est-ce que tu en penses ? » J’ai envisagé de lui dire que cela me plaisait.


J’ai envisagé de lui dire que le troisième accord était faux. J’ai envisagé de lui dire que j’aimais le regarder jouer quand il ne cherchait rien à démontrer, quand il écoutait simplement la note suivante. À la place, j’ai dit : « C’est mieux. » Il a souri. « Un grand compliment. » « Ne prends pas la grosse tête. » « Trop tard. » Il a rejoué le passage. J’ai resserré le manteau autour de moi et j’ai écouté. Pendant quelques minutes, j’ai laissé la musique suffire. Non parce que j’avais cessé de vouloir quelque chose de lui. Parce que j’étais trop fatiguée pour demander au désir de se justifier. Nous avons quitté le studio peu après deux heures du matin. Lance a fermé la porte à clé pendant que je restais sur le palier, mon manteau sur son manteau, ce qui l’a fait rire lorsqu’il s’est retourné. « Tu m’as piqué mon manteau. » « Tu me l’as donné. » « Je te l’ai donné temporairement. » « Il fallait lire le contrat. » Il a tendu la main. Je l’ai regardée, puis je l’ai regardé lui. Il souriait, mais sans insister. Il ne demandait pas d’affection. Il attendait son manteau. Je l’ai retiré et le lui ai rendu. La perte de sa chaleur a été immédiate. Je lui en ai voulu pour cela aussi. Il l’a remis, a vérifié une fois de plus la serrure. Puis nous avons descendu l’escalier et sommes sortis dans la nuit parisienne. La pluie s’était arrêtée et le pavé luisait sous les réverbères. Un taxi est passé à l’autre bout de la rue. Quelque part, un rideau métallique s’est


abaissé dans un lourd vacarme de métal. La ville s’était apaisée dans cette heure étrange où tout semblait abandonné sans que rien dorme vraiment. Nous avons marché ensemble vers le métro. Je voulais demander s’il avait aimé travailler avec moi ce soir-là. Je voulais savoir s’il trouvait la prise vocale bonne, s’il avait été content que je me sois endormie plutôt que de rester éveillée à discuter du mix. Je voulais l’entendre dire qu’il avait posé le manteau sur moi parce qu’il tenait à moi. J’aurais pu le demander. Je ne l’ai pas fait. À la place, j’ai regardé sa manière de marcher à côté de moi. Le léger mouvement de ses épaules sous le tissu anthracite. Sa main frôlant l’étui de la guitare. Son regard allant vers une voiture qui passait, puis revenant sur le trottoir. Je recueillais de nouveau des indices. Pas des preuves de faute. Pas encore des preuves de quoi que ce soit. J’essayais de comprendre la forme de son attention, les circonstances dans lesquelles il l’offrait, les façons dont elle se déplaçait et revenait. Je voulais savoir quand son esprit avait quitté la musique et quand il était revenu à moi. Je voulais pouvoir reconnaître la différence avant qu’elle n’ait de l’importance. À la place, j’ai regardé sa main frôler l’étui de la guitare. La même main qui s’était posée sur ma taille portait maintenant quelque chose qu’il aimait avant de me connaître. J’étais capable d’être jalouse d’une guitare. Pas besoin d’ennoblir l’affaire avec une théorie. Il a écarté l’étui d’une flaque et je l’ai contournée avec lui. À l’entrée du métro, il s’est arrêté. « Demain ? » a-t-il demandé. J’ai hoché la tête. « Demain. » Il a souri et a descendu les marches.


Je suis restée un instant au niveau de la rue, regardant l’entrée après qu’il avait disparu. Puis j’ai pris le chemin de la maison. La ville était silencieuse autour de moi. J’entendais mes propres pas, le souffle léger de la circulation, le mouvement lointain d’un train sous les rues. J’ai pensé à l’enregistrement. Au tremblement de ma voix. Au souffle avant le second couplet. À la manière dont Lance avait entendu quelque chose qui méritait d’être gardé dans la part que je voulais effacer. J’ai pensé au manteau. À la chaleur. À l’odeur. Au fait qu’il m’avait laissée dormir sans m’obliger à lui témoigner ma gratitude au moment même. C’étaient deux moments différents. J’essayais déjà d’en faire une seule histoire. Un homme qui accordait de la valeur à ma voix. Un homme qui remarquait quand j’avais froid. Un homme capable d’écouter ce que je n’aimais pas en moi et de l’appeler clair. Il était tentant de transformer ces observations en conclusion sur ce que je représentais pour lui. Je ne l’ai pas fait. Pas explicitement. Je les ai simplement rapportées chez moi et déposées à côté des autres petites choses que j’avais commencé à garder : le son de son rire, la façon dont il inclinait la tête lorsqu’il écoutait, le nom dont il se souvenait, la mélodie inachevée qu’il avait jouée à Pigalle. Une collection de moments. Une archive privée. Rien de sinistre là-dedans, pas en soi. Le danger viendrait plus tard, si je commençais à traiter cette collection comme la preuve de quelque chose qu’il ne m’avait jamais promis.


Cette nuit-là, je me racontais que je ne le faisais pas encore. Je n’avais que vingt-deux ans, je marchais dans les rues mouillées de Paris, pensant à une voix que j’avais failli effacer et à un manteau que j’avais rendu. Je voulais croire que les choses qu’une personne remarque chez vous sont celles qui comptent. Je voulais croire que, si quelqu’un avait pris soin de moi une fois, il le ferait peut-être encore. Je voulais que la prochaine séance arrive. Lorsque j’ai atteint mon appartement, j’ai posé mon carnet sur la table de la cuisine et je l’ai laissé fermé. Mes doigts gardaient une légère odeur de son manteau. J’aurais pu écrire une phrase méchante sur mon envie de cet homme qui s’obstine à avoir une vie alors que je suis dans la pièce. Je n’étais pas prête à donner une phrase à ce sentiment. J’ai préparé du thé, écouté la pluie contre la fenêtre, et laissé la séance suivante ne rester qu’une date sur le calendrier. Le lendemain, il faudrait réécouter la prise. Il aimerait peut-être encore cette note que je voulais corriger. J’aurais peut-être encore envie de l’embrasser quand il m’agacerait. Pour cette nuit-là, j’ai laissé ces possibilités côte à côte. À l’époque, j’appelais cela de la retenue. Plus tard, je comprendrais que je ne faisais que remettre la question à plus tard.


Ink se réveille sous le manteau de Lance tandis qu’il travaille à une autre table.


CHAPITRE NEUF La première chanson qui en savait trop Dimanche 9 octobre 2011 — Paris, dix-huitième arrondissement | Ink, 22 ans Je savais reconnaître un départ avant qu’il ne se produise. Du moins, c’est ce que je me disais. Un changement dans la voix de quelqu’un. Un silence là où une réponse aurait dû venir. La fraction de seconde entre une question et l’expression qui suivait. Les gens croyaient que les départs commençaient avec des valises, des disputes, des portes claquées assez fort pour faire trembler les murs. Ils imaginaient le départ comme un événement, quelque chose qui avait un début qu’on pouvait désigner et une date qu’on pouvait noter. Moi, je pensais que le départ commençait bien avant. Il commençait quand une personne cessait de vous raconter les choses insignifiantes. Il commençait lorsqu’elle regardait l’heure pendant que vous parliez, puis faisait semblant de ne pas l’avoir fait. Quand sa main se retirait de la vôtre sans rompre tout à fait le contact, comme si son corps avait pris une décision que sa bouche n’était pas prête à annoncer. Quand elle devenait prudente avec vous. La prudence me faisait plus peur que la cruauté. La cruauté, au moins, reconnaissait qu’il y avait quelque chose à combattre. La prudence pouvait passer pour de la gentillesse jusqu’au moment où l’on comprenait que quelqu’un avait commencé à vous préparer à son absence.


Je ne savais pas quand j’avais commencé à recueillir ces signes. Je savais seulement que je les recueillais partout. Dans le métro, dans les cafés, dans des conversations avec des gens dont j’oubliais presque aussitôt le nom. Je remarquais ceux qui tournaient le corps vers une porte ouverte. Ceux qui regardaient leur téléphone en promettant qu’ils écoutaient. Ceux qui disaient « Il faudra refaire ça » avec la sincérité polie de quelqu’un qui rend un objet emprunté. Je remarquais tout. Et parce que remarquer avait autrefois été utile, je l’avais pris pour une protection. Cet automne-là, cette habitude a commencé à me suivre jusque dans le studio. La phrase est apparue dans mon carnet un dimanche après-midi. Je connais le bruit que fait ton départ avant même que tu bouges. Je l’ai écrite vite, presque négligemment, comme si la rapidité pouvait prouver que je n’y avais pas pensé. Les mots reposaient sur la page avec une sorte d’assurance déplaisante. Je les ai lus une fois. Puis je les ai rayés. J’ai passé le stylo sur la phrase assez fort pour marquer le papier. Pendant un instant, l’encre a ressemblé à une bouche fermée. Mieux. J’avais quantité de choses sur lesquelles je pouvais écrire des chansons. Le désir, la solitude, les mauvaises décisions, les humiliations ordinaires d’être en vie dans un corps qui veut des choses qu’il ne peut raisonnablement espérer recevoir. Je pouvais écrire sur une femme qui attendait dans une gare. Je pouvais écrire sur un téléphone qui ne sonnait jamais. Je pouvais donner un sentiment à une personne fictive, puis l’observer depuis une distance sûre, admirant les dégâts qu’elle avait faits dans sa propre vie. J’étais douée pour ce genre de distance. C’était l’une des raisons pour lesquelles j’écrivais.


La phrase sur la page ne m’en offrait aucune. Elle n’avait aucune métaphore derrière laquelle se cacher, aucune ville inventée, aucun personnage sans nom dont je pouvais revendiquer la douleur comme la mienne seulement quand cela m’arrangeait. Elle décrivait une forme précise de savoir. Celle qu’on acquiert en attendant que les gens changent d’avis. Je connaissais ce savoir intimement. Je n’aimais pas le voir dans mon écriture. J’ai tourné la page et essayé de travailler sur un autre texte. Quelque chose sur la nuit, ou le fleuve, ou la couleur de la lumière dans une pièce après le départ de tous les autres. Quelque chose d’atmosphérique et d’assez vague pour que personne ne puisse m’accuser de dire la vérité. Dix minutes plus tard, je suis revenue à la phrase. Je l’ai écrite sous la première version. Non parce qu’elle était belle. Parce qu’elle était toujours vraie. Cette distinction deviendrait l’une des leçons les plus coûteuses de ma vie. Lance a remarqué la page au studio. Il ne l’a pas attrapée. Il ne l’a pas lue à voix haute, pas tout de suite. Il a seulement baissé les yeux quand j’ai posé le carnet à côté du microphone, et son attention s’est arrêtée sur les mots rayés. J’ai vu cet arrêt. Évidemment. J’aurais pu fermer le carnet. J’aurais pu poser la main sur la phrase et faire une blague sur mon écriture. J’aurais pu retirer la page et lui rappeler qu’un carnet était un lieu privé, pas une invitation à examiner les rouages. À la place, je l’ai laissée là. Une part de moi voulait qu’il lise. C’était cela qui était humiliant dans le désir d’être comprise : il survivait souvent alors même que la possibilité d’être comprise vous effrayait. Je voulais qu’il voie la phrase et reconnaisse quelque chose.


Je voulais qu’il n’en reconnaisse pas trop. Je voulais rester mystérieuse tout en étant lue correctement. Des gens qui n’étaient jamais entrés dans ma tête auraient appelé cela une contradiction. Moi, j’aurais appelé cela avoir des exigences. Lance a regardé de nouveau la ligne. « Pourquoi l’as-tu rayée ? » J’ai senti mon corps se préparer avant que mon esprit ait choisi une réponse. Mes épaules se sont tendues. Mes doigts se sont refermés sur le bord de la table. Je me suis retrouvée irritée contre la pièce, le microphone, la chaise bon marché qui raclait le sol quelque part derrière nous. N’importe quoi pour éviter de reconnaître qu’il avait posé une question simple et que je la ressentais comme une main autour de ma gorge. « Parce que c’est dramatique. » Il a considéré la phrase. « Est-ce que c’est faux ? » Je l’ai détesté pour cela. Non parce que c’était cruel. Cela ne l’était pas. Sa voix était basse, presque dépourvue de jugement. Il avait l’air de vouloir savoir sincèrement si les mots étaient justes. Ce qui rendait la chose pire. Une question cruelle m’aurait donné quelque chose à quoi résister. J’aurais pu l’accuser d’être intrusif, lui dire de se mêler de ses affaires, lui faire regretter d’avoir décidé de regarder la page. J’aurais pu transformer la conversation en dispute et partir en croyant avoir défendu quelque chose d’important. Mais il avait demandé si la phrase était vraie. La question avait traversé toutes les issues de secours que j’avais préparées. J’ai baissé les yeux vers le carnet. « C’est un texte. » « Ce n’est pas ce que j’ai demandé. » « Tu es très agaçant. »


« On me l’a déjà dit. » Je l’ai regardé en espérant y trouver de l’amusement. Il y en avait, mais pas assez pour me sauver. Il n’exigeait pas de réponse. Il me laissait l’espace de dire la vérité et gardait la décision entre mes mains. J’aurais préféré une exigence. Les exigences étaient plus simples. On pouvait s’y soumettre ou les refuser. On pouvait distribuer la faute. On pouvait faire de l’échange une histoire où quelqu’un avait manifestement tort. Là, c’était plus difficile. Je ne lui ai pas répondu. Il n’a pas rompu le silence. Je me suis dit que je lui en étais reconnaissante. J’ai aussi voulu qu’il continue à demander. Nous avons commencé à construire la chanson ce soir-là. La mélodie était calme et obstinée. Elle a résisté au premier arrangement que j’ai essayé, puis au second. Chaque fois que je rendais le texte plus abstrait, Lance me demandait de revenir à quelque chose de concret. Lance a joué la mélodie une fois sans moi. À l’endroit où j’avais rayé la phrase, il a coupé l’accord au lieu de le laisser résonner. « On dirait que tu as oublié la suite », ai-je dit. « Je n’ai pas encore décidé s’il y en avait une. » Ce vide m’a déplu. Puis j’ai essayé la phrase dessus et pris une inspiration que je n’avais pas prévue. Chaque fois que je rendais le texte plus abstrait, il revenait à cette coupure dans la guitare. Un pas vers une porte. Un silence avant une réponse. Il voulait qu’on entende quelqu’un décider s’il allait partir. Le mouvement familier d’une personne qui reporte son poids d’un pied sur l’autre alors qu’elle a déjà décidé de partir. J’essayais d’envoyer la chanson dans les nuages. Il ouvrait un espace où il fallait que je me tienne.


« C’est trop précis », ai-je dit. « Qu’est-ce qui ne va pas avec ce qui est précis ? » « Les gens sauront ce que cela veut dire. » « Vraiment ? » « Ils croiront le savoir. » Il a hoché la tête, comme si cette distinction comptait. Je voulais qu’il discute avec moi. Je voulais qu’il me dise que personne ne saurait rien, qu’une chanson appartient à celui qui l’écoute, que je pouvais écrire la phrase la plus révélatrice au monde et garder ma vie privée. Il n’a rien dit de tout cela. À la place, il m’a demandé de rechanter le couplet. Je l’ai fait. Le texte est sorti raide, mes voyelles disposées trop soigneusement autour du rythme. Je m’entendais lisser les aspérités, et je savais qu’il les entendait aussi. Il a arrêté l’enregistrement. « Tu te caches derrière la mélodie. » « Je chante la mélodie. » « Tu chantes autour des mots. » « Peut-être que les mots méritent un peu d’intimité. » « Peut-être. » Cela m’a prise de court. Il ne cherchait pas à gagner. Il ne s’acharnait pas à m’arracher une confession pour pouvoir se féliciter de m’avoir comprise. Il acceptait de laisser la question sans réponse. Je détestais à quel point j’aimais cela chez lui. « Essaie sans protéger la phrase », a-t-il dit. « Et si je n’en ai pas envie ? » « Alors, nous ferons une autre chanson. » Je l’ai regardé. Il le pensait.


Il n’allait pas me forcer à révéler quoi que ce soit. Le choix restait le mien, ce qui signifiait que je ne pourrais pas lui reprocher ce qui arriverait si je le faisais. Pendant une seconde, j’aurais voulu qu’il insiste. J’aurais su refuser une exigence avec conviction. Je savais devenir éloquente pour défendre une limite. Son accord pour faire une autre chanson me laissait un problème beaucoup moins impressionnant : peut-être que je voulais celle-ci et que j’avais peur de m’entendre la choisir. La phrase barrée restait lisible. Je ne l’avais pas détruite ; j’avais mis assez d’encre dessus pour donner l’impression de l’avoir fait. Même mes refus indiquaient parfois comment lire en dessous. J’ai passé un doigt sur le bord de la page. Impossible d’enregistrer tous les sens d’une phrase et de sélectionner ensuite le plus inoffensif. Quelqu’un pourrait entendre une accusation là où je voulais faire entendre une peur. Lance pourrait recevoir quelque chose que je n’avais pas eu l’intention de lui offrir. Il me faudrait supporter cette différence sans prétendre qu’il m’avait arraché les mots. Je ne suis pas devenue soudain enthousiaste. J’étais agacée, j’avais soif et je mesurais le temps ridicule qu’une seule phrase pouvait dévorer. Mais sous l’agacement, une envie petite et incontestable demeurait : entendre ce que ferait la chanson si je cessais de l’interrompre. Cette envie-là, au moins, m’appartenait. Je suis retournée au microphone. J’ai rechanté le couplet. Cette fois, je n’ai pas adouci les consonnes. J’ai laissé les mots tomber là où ils voulaient tomber. J’ai cessé d’essayer de rendre la mélodie assez belle pour excuser le sentiment qui la portait. L’enregistrement s’est terminé. Nous n’avons parlé ni l’un ni l’autre tout de suite. J’entendais la phrase dans le silence qui suivait, encore présente alors que le son avait disparu. J’ai voulu la reprendre.


J’ai voulu la chanter une fois de plus. « Mieux », a dit Lance. J’ai retiré le casque. « Tu prends plaisir à ça. » « Pas particulièrement. » « Menteur. » Il a légèrement souri. « Peut-être que la personne n’est pas la partie dangereuse », a-t-il dit. Je l’ai regardé. « Qu’est-ce qui l’est ? » « Savoir que tu tiens à ce que quelqu’un reste. » Pendant un instant, je n’ai plus entendu la pièce. Le néon au-dessus de la console bourdonnait faiblement. La pluie coulait contre la vitre. Quelque part, derrière la porte, une conduite cognait dans le mur. Le monde a continué. Pas moi. Il parlait de la chanson. Je le savais. Il pouvait décrire la narratrice du texte, ou la difficulté d’écrire quelque chose d’honnête, ou la vulnérabilité ordinaire qui accompagne le désir d’une autre personne. Il n’avait pas dit mon nom. Il n’avait pas dit le sien. Son expression ne contenait aucune accusation. Aucune satisfaction sournoise. Il ne me regardait pas comme s’il avait découvert une vérité privée que j’espérais dissimuler. Pourtant, je me suis sentie prise. Parce que la partie dangereuse n’était pas que quelqu’un puisse partir. C’était que je puisse m’en soucier. C’était que le fait de m’en soucier rendrait chaque instant ordinaire disponible à l’interprétation. Une réponse tardive pouvait devenir un avertissement. Un changement de programme pouvait devenir un verdict.


Le silence pouvait se changer en une pièce vide où mon imagination était libre de meubler chaque recoin de preuves. Si j’y tenais assez, je pouvais passer ma vie à en prédire la fin. Je pouvais passer tant de temps à anticiper la perte que je ne remarquerais pas ce qui était réellement là. Je savais tout cela en théorie. Je n’avais jamais été très douée pour laisser la théorie intervenir dans mes habitudes. « C’est une chose déprimante à dire », lui ai-je dit. « C’est une chose honnête à dire. » « Ce n’est pas incompatible. » « Non. » Il a regardé la console. J’ai attendu qu’il ajoute quelque chose. Une précision, peut-être. Une indication sur ce qu’il voulait dire, sur l’ampleur de ses réflexions, sur le fait qu’il parlait ou non d’expérience. Je voulais savoir si cette phrase s’appliquait aussi à lui. Je voulais demander à qui il avait tenu assez pour avoir peur de le perdre, et s’il reconnaissait une part de lui-même dans le texte. J’aurais pu le demander. À la place, je l’ai regardé régler les niveaux. J’ai pris une note dans ma tête : Il comprend la chanson. Puis, sans permission, une autre note est apparue dessous. Il me comprend. La seconde phrase était beaucoup moins défendable. Je l’ai gardée malgré tout. Nous avons enregistré la version finale tard dans la nuit. Les lumières étaient basses, et la pluie s’était alourdie. L’eau traçait des chemins inégaux sur la vitre, attrapant par moments l’éclair d’une voiture qui passait. La pièce sentait l’électronique chaude et le café que Lance avait oublié près de la console. J’ai enregistré la voix sans le regarder.


C’était plus facile. Quand je regardais Lance, je prenais conscience de la distance entre nous. De l’endroit où son attention se posait quand il écoutait. Du fait qu’il pouvait entendre un changement dans ma respiration alors que je n’avais aucun moyen de savoir ce que ce changement signifiait pour lui. Alors j’ai regardé le microphone. J’ai chanté les mots. Je n’ai plus cherché à les rendre vagues. Lorsque la prise s’est terminée, je suis restée dans la cabine, mon casque encore sur les oreilles, attendant le son de sa voix dans l’intercom. Rien n’est venu tout de suite. Mon pouls s’est accéléré. Il y avait une douzaine de raisons innocentes à ce retard. Il pouvait écouter la toute dernière seconde de l’enregistrement. Il pouvait vérifier la forme d’onde. Il pouvait avoir remarqué quelque chose dans la piste de guitare et vouloir comparer. Mon esprit a commencé à classer ces possibilités selon leur degré de danger. Il n’aimait pas ça. Il trouvait le texte embarrassant. Il avait enfin entendu trop de choses. Il reconsidérait le projet entier, et peut-être moi avec. Il lui a fallu moins de dix secondes pour appuyer sur le bouton. « Gardons celle-là. » J’ai fermé les yeux. Le soulagement est arrivé si vite que j’en ai eu honte. Il avait approuvé un enregistrement. Rien de plus. Cela n’aurait pas dû compter autant. Je faisais de la musique bien avant de le rencontrer ; j’avais chanté dans des salles où personne ne connaissait mon nom, pour des publics qui ne m’auraient pas reconnue le lendemain. J’avais survécu au désintérêt, à la critique, aux mauvaises sonorisations et à l’humiliation


particulière d’entendre ma propre voix revenir d’une enceinte qui la faisait sonner comme si quelqu’un d’autre l’avait empruntée. J’étais capable de survivre au désaccord d’un homme sur une prise vocale. Mais le soulagement ne concernait pas entièrement la chanson. Il avait entendu ce que j’essayais de dire, et il était resté dans la pièce. Cette nuit-là, les deux faits me paraissaient inséparables. Je suis sortie de la cabine. Lance avait déjà commencé à sauvegarder la piste. Il lui a donné un nom de fichier, l’a ajoutée à la session et a attrapé son carnet. Le moment était passé. Le mien continuait. Je l’ai regardé travailler, cherchant un signe que la chanson avait modifié l’air entre nous. Il semblait à peu près le même qu’avant : concentré, un peu fatigué, le pouce frottant le bord d’un crayon pendant qu’il réfléchissait à la partie suivante de l’arrangement. Je voulais qu’il lève les yeux. Je voulais qu’il dise autre chose. Je voulais qu’il reconnaisse que nous avions fait une chanson sur le fait de tenir à ce que quelqu’un reste, et que c’était une chose inconfortable à fabriquer avec une personne dont l’absence bouleversait déjà mon climat intérieur. Il ne l’a pas fait. Peut-être n’avait-il rien de plus à dire. Peut-être me donnait-il l’intimité que j’avais prétendu vouloir. Peut-être que, pour lui, ce n’était qu’une chanson. Je savais que toutes ces explications étaient possibles. Je savais aussi laquelle je préférais. Sur le chemin du retour, j’ai essayé de déterminer si j’avais fait une erreur. Pas une erreur musicale. L’enregistrement était bon. Je pouvais me l’avouer, même à moi-même.


L’erreur était d’avoir laissé la chanson devenir si précise. J’avais pris quelque chose que je gardais d’ordinaire pour moi et l’avais placé devant lui. Je lui avais laissé entendre les rouages de ma peur. Je lui avais donné une phrase qui ne signifiait peut-être rien pour lui, puis l’avais laissée prendre de l’importance pour moi. Je pouvais imaginer une version future de moi-même regrettant cette décision. Elle se souviendrait du studio et de la pluie. Elle se souviendrait du visage de Lance lorsqu’il avait demandé si le texte était vrai. Elle rejouerait la conversation, à la recherche du premier moment où elle avait trop révélé. Elle voudrait revenir en arrière et choisir une phrase plus sûre. Une phrase plus habile. Une phrase sur l’obscurité qui ne désignerait pas une porte en particulier. Je la connaissais bien. Elle m’attendait déjà dans l’avenir, portant la liste de tout ce que j’aurais dû faire autrement. J’ai essayé de lui dire de se taire. Elle n’écoutait jamais. Quand je suis arrivée à mon appartement, j’avais commencé à construire une défense. La chanson était une fiction. La langue était métaphorique. Toute ressemblance entre sa narratrice et la personne qui chantait était inévitable, puisque tous les écrivains empruntent à leur propre expérience. Chaque proposition était techniquement vraie. Ensemble, elles formaient un mensonge très élégant. J’ai retiré mes chaussures et je suis allée dans la cuisine. L’appartement était froid. J’ai rempli un verre d’eau et en ai bu la moitié debout près de l’évier, en regardant la fenêtre noire au-dessus du plan de travail. Mon reflet avait l’air fatigué. J’ai pensé à appeler Lance. Je n’avais aucune raison de l’appeler. La séance était terminée. Nous nous reverrions. Il n’y avait rien à éclaircir ni rien qui exigeait son attention à cette heure-là.


J’avais quand même envie d’entendre sa voix. Je voulais demander s’il était rentré, s’il avait aimé le mix final, si la conversation sur le texte avait eu un sens au-delà du travail. Je voulais inventer une raison pour qu’il réponde. Cette constatation m’a suffisamment embarrassée pour que je pose mon téléphone. C’était la part que je n’aimais pas examiner : la vitesse à laquelle l’attention pouvait devenir une substance dont je voulais toujours davantage. La facilité avec laquelle une personne pouvait passer de quelqu’un dont j’aimais la compagnie à quelqu’un dont je me mettais à mesurer les réponses. La manière dont une petite gentillesse pouvait devenir un point de repère, une mesure à laquelle se jugeait chaque silence ultérieur. Ce n’était pas de l’amour. Je le savais. Ce n’était pas encore quelque chose qui portait un nom auquel je faisais confiance. C’était une forme de faim, et la faim ne m’avait jamais rendue particulièrement sage. Je suis revenue au carnet. La phrase d’origine était toujours là, rayée puis réécrite, le papier rugueux sous l’encre. Je connais le bruit que fait ton départ avant même que tu bouges. Je pouvais imaginer comment elle sonnerait lorsque des inconnus l’entendraient. Ils pourraient la croire romantique. Ils pourraient y entendre le dévouement, l’intimité, la connaissance particulière d’une personne qui en connaît une autre si bien qu’un départ devient audible avant d’avoir lieu. Ils pourraient penser que la narratrice était attentive. Perspicace. Profondément amoureuse. Ils n’entendraient pas la part épuisante. Ils n’entendraient pas les heures passées à regarder quelqu’un respirer, à attendre un changement. Ils n’entendraient pas la manière dont l’affection


peut devenir un système de surveillance si la peur est autorisée à le diriger. Ils ne sauraient pas que la narratrice entend peut-être une fin qui n’a pas commencé. J’ai posé le stylo sur la page et envisagé de rayer encore la ligne. À la place, j’ai dessiné une petite marque à côté. Pas une coche. Pas un cœur. Juste une marque pour me dire que j’avais remarqué. Puis j’ai fermé le carnet. Je n’ai pas dit à Lance ce que j’avais compris cette nuit-là. Je ne lui ai pas dit que sa question m’avait suivie jusqu’à chez moi, ni que je commençais à me demander dans quelle mesure ce que j’appelais intuition n’était en réalité que de la peur sous un manteau plus respectable. Je ne lui ai pas dit que, parfois, je regardais les gens avec tant d’attention parce que je croyais que les regarder pouvait me protéger d’une surprise. Et je ne lui ai certainement pas dit le pire. Que je n’avais pas seulement peur de perdre les gens. J’avais peur de la force avec laquelle je pourrais les vouloir, une fois que je saurais qu’ils pouvaient partir. Car il me faudrait alors reconnaître que je ne pouvais pas contrôler l’issue en comprenant chaque geste. Je ne pouvais pas faire rester quelqu’un en détectant le moment précis où il commençait à envisager de partir. Je ne pouvais pas transformer l’attention en contrat, ni la mémoire en garantie. Connaître le son que fait le départ d’une personne ne signifiait pas que je pouvais l’empêcher. Cela ne signifiait même pas qu’elle était en train de partir. Je comprenais la distinction. Le téléphone était à portée de main. Je l’y ai laissé. J’apprenais encore à vivre avec cette distinction. La chanson est restée sur le disque dur. Ma voix, conservée dans une pièce que nous avions quittée des heures plus tôt, continuait à dire les mots avec une certitude que je ne possédais pas dans la vie ordinaire.


J’ai trouvé cela à la fois réconfortant et inquiétant. L’enregistrement ne pouvait pas changer d’avis. Il ne pouvait pas se réveiller un matin et décider que la soirée avait compté moins que je ne le pensais. Il ne pouvait pas devenir distant, distrait ou fatigué de devoir s’expliquer. Il sonnerait toujours exactement comme il avait sonné cette nuit-là. Il serait toujours là lorsque j’appuierais sur lecture. Une chanson était une belle chose à garder. Une personne n’était pas une chanson. Je le savais aussi. Mais lorsque je me suis couchée, écoutant la pluie glisser le long du rebord de la fenêtre, j’ai pensé au studio et à la manière dont Lance n’avait pas rompu le silence après avoir posé sa question. J’ai pensé à la façon dont il avait écouté sans exiger de réponse. J’ai pensé à la possibilité qu’il ait compris quelque chose et ait choisi de ne pas s’en servir contre moi. Puis j’ai pensé à la séance suivante. Je me suis imaginée arriver tôt. Je me suis imaginée le trouver déjà là, sa guitare appuyée contre la table, son attention se tournant vers moi à l’ouverture de la porte. Je me suis imaginée le voir lever les yeux. Je me suis imaginée soulagée. Et quelque part sous ces espoirs ordinaires, plus silencieux et plus difficiles à admettre, j’ai imaginé le jour où il ne lèverait pas les yeux du tout. Je l’entendais déjà. C’était le problème. Je continuais de prendre le son dans ma tête pour un son dans la pièce.


Ink se tient devant le microphone tandis que Lance l’écoute depuis la console.


CHAPITRE DIX Une pièce pleine de fantômes Samedi 26 novembre 2011 — Paris, dix-huitième arrondissement | Ink, 22 ans Il y a des choses auxquelles on survit pendant qu’elles arrivent et qui vous détruisent lorsqu’on les entend de nouveau. Je l’ai découvert dans un studio froid de Paris, assise près de Lance avec un casque sur les genoux et l’histoire de nos erreurs qui nous attendait sur un disque dur. Nous avions décidé de tout écouter. Chaque enregistrement fait depuis le début. Chaque voix brute, chaque guitare entrée trop tôt, chaque arrangement à moitié fini que nous avions abandonné parce que l’un de nous avait décidé qu’il ne méritait pas d’être sauvé. Tout cela, dans l’ordre chronologique. Lance a classé les enregistrements par date. La liste a changé sur l’écran : des prises de voix brutes, des arrangements abandonnés, des parties de guitare gardées parce qu’aucun de nous ne supportait l’idée de les rejouer. « Tout ? » ai-je demandé. « Tu as dit tout. » Lance appelait ça faire le point. Moi, j’appelais ça une idée épouvantable. « C’est toi qui l’as proposé », m’a-t-il rappelé. « J’ai proposé de revoir les enregistrements. Je n’ai pas proposé une fouille archéologique de notre humiliation collective. » « C’est ça, revoir. » « Pas dans les pays civilisés. »


Il a souri et a tendu la main vers le clavier. Dehors, la pluie assombrissait la vitre. Dedans, le radiateur cliquetait comme s’il envisageait de prendre sa retraite. Un gobelet de café était posé près de mon carnet, si froid que je ne me souvenais plus si j’y avais mis du sucre. La console dessinait une faible lueur bleue sur le visage de Lance. Il avait l’air heureux. Pas d’un bonheur extravagant. Lance était rarement extravagant au sujet de quoi que ce soit qui pouvait être réglé par une décision pratique et le bon câble. Mais son expression avait quelque chose de presque enfantin tandis qu’il parcourait le dossier des enregistrements. Je connaissais ce regard. Il avait trouvé un problème qu’il pouvait aborder sans avoir à parler de lui. La musique lui offrait ce répit. Elle lui donnait quelque chose à faire de ses mains lorsque le monde devenait difficile à expliquer. J’en comprenais l’attrait. Je savais aussi ce qui nous attendait dans ces fichiers. Ce que nous avions été au début. Avant les concerts. Avant que des inconnus commencent à nous dire ce que nos chansons signifiaient pour eux. Avant que notre nom commence à ressembler à quelque chose que nous avions la responsabilité de protéger. Avant que j’apprenne qu’une personne peut entrer dans votre vie quotidienne si graduellement qu’on ne se souvient plus du moment où l’on a cessé d’imaginer l’avenir sans elle. Je me suis renfoncée dans ma chaise et ai croisé les bras. « Vas-y, alors. » Lance a cliqué sur le premier enregistrement. Et nous y étions. Les premières pistes étaient assez brutes pour me faire rire. Une guitare entrait une fraction trop tôt. Un texte changeait au milieu d’une prise parce que j’avais apparemment décidé qu’un autre mot était meilleur sans prévenir personne. L’arrangement s’effondrait à un endroit où


nous avions été trop têtus tous les deux pour admettre que nous nous disputions à propos de choses différentes. Puis ma voix est sortie des enceintes. « Arrête. Arrête. Arrête. » Quelques secondes de silence. La guitare a continué à jouer. « Lance. » Encore de la guitare. « Lance, je suis sérieuse. » « Je sais », a répondu sa voix enregistrée. Puis il a rejoué la phrase une fois de plus. Dans le présent, Lance s’est mis à rire. Je me suis tournée vers lui. « Tu l’as fait exprès. » « J’essayais de comprendre le rythme. » « Tu essayais de me donner des envies de meurtre. » « Ça a marché ? » « Tu es encore en vie, non ? » « Ce n’est pas un non. » Je lui ai lancé une feuille de papier pliée. Il l’a rattrapée contre sa poitrine, s’est incliné comme s’il recevait un prix et a relancé l’enregistrement. J’ai ri moi aussi. Il y avait quelque chose de presque indécent à entendre nos anciennes voix. L’irritation dans la mienne paraissait plus grande que dans mon souvenir, plus coupante sur les bords. J’entendais avec quel désespoir je voulais que la musique m’obéisse, à quelle vitesse la frustration prenait le dessus lorsqu’un son refusait de devenir ce que j’avais imaginé. Je croyais être exigeante. Je croyais qu’exigeante était un autre mot pour sérieuse. En réécoutant, j’entendais une jeune femme terrifiée à l’idée de perdre son temps parce qu’elle ne croyait pas en avoir beaucoup à perdre.


Elle essayait de faire fonctionner la chanson avant que quiconque ait la chance de décider qu’elle ne méritait pas d’être entendue. Elle avait l’air épuisée. Je voulais la défendre. Je voulais lui dire que la guitare pouvait entrer une seconde trop tôt sans que personne en meure. Qu’un mauvais mot pouvait conduire quelque part de meilleur. Qu’une chanson n’était pas un témoin qui dépose sous interrogatoire, et qu’elle n’avait pas à la forcer à avouer tout ce qu’elle savait. Mais elle ne pouvait pas m’entendre. Elle était prise dans l’enregistrement, toujours en train de se disputer avec un homme qui deviendrait un jour assez familier pour qu’elle reconnaisse ses pas avant qu’il n’atteigne une porte. J’ai jeté un regard à Lance. Il regardait l’écran, souriant à quelque chose dans la forme d’onde. La version passée de lui continuait à jouer. Ni l’un ni l’autre ne pouvait les atteindre. Cela aurait dû être évident. Cela ne l’était pas. Nous avons avancé dans les enregistrements, un par un. Les premières séances étaient pleines d’interruptions. Je m’arrêtais pour changer un mot. Lance s’arrêtait pour régler une partie de guitare. Parfois, nous nous arrêtions tous les deux au même instant, puis nous nous disputions pour savoir qui avait commencé. Nous faisions de la musique, mais nous apprenions aussi le travail désagréable qui consiste à laisser une autre personne entendre une pensée inachevée. La distinction comptait. Je pouvais écrire quelque chose seule et le détester en privé. Je pouvais rayer une ligne, gâcher une page, abandonner une mélodie ou décider que tout l’après-midi n’avait rien produit qui mérite d’être gardé. Lorsque Lance était dans la pièce, le processus devenait plus dangereux.


Il pouvait entendre ce que je n’avais pas voulu révéler. Il pouvait ne pas être d’accord avec une phrase avant que je me sois avoué que j’y tenais. Il pouvait suggérer de modifier une mélodie et, par accident, me donner l’impression d’avoir mis la main dans ma poitrine pour y déplacer quelque chose. Je pouvais me mettre en colère pour quatre syllabes alors que le vrai problème était que son avis comptait pour moi. Dans les enregistrements, j’entendais ces réactions avant de les comprendre. Un petit silence après qu’il avait proposé une suggestion. Mon souffle. Sa voix, attentive mais pas tout à fait prudente. La mienne, qui se refroidissait. Puis la dispute. Je gardais le souvenir des disputes comme de moments où nous avions échoué à nous comprendre. Certaines avaient été exactement cela. D’autres sonnaient autrement, maintenant. Je l’entendais essayer de s’expliquer sans m’humilier. Je m’entendais prendre la patience pour de la condescendance, puis me fâcher davantage parce que je n’avais aucune bonne raison de l’être. Nous n’étions pas toujours gentils. Nous n’étions pas toujours justes. Et pourtant, après les disputes, il y avait presque toujours un autre enregistrement. Un autre essai. Un nouveau fichier avec une fin différente. Une partie de guitare jouée plus lentement. Une phrase débarrassée de mots inutiles. Un silence laissé là où, auparavant, nous avions essayé de le combler. Nous revenions toujours. À l’époque, je croyais que cette persévérance prouvait notre engagement envers la musique.


En réécoutant, je me suis demandé si la musique ne nous avait pas aussi offert un endroit où nous exercer à rester. Il était plus facile de revenir à une chanson difficile que de dire : Je ne sais pas pourquoi cela m’a autant bouleversée. Il était plus facile de se disputer sur un accord que d’admettre que l’opinion d’une autre personne avait acquis le pouvoir de vous blesser. La musique nous donnait une langue pour les choses dont nous ne savions pas encore parler. Elle nous donnait aussi une excuse pour ne pas en parler. Les deux choses étaient vraies. Je commençais à soupçonner que les choses les plus importantes de nos vies arriveraient souvent ainsi : utiles et dangereuses, intimes sans nous forcer à l’admettre, nous offrant une voie tout en nous laissant prétendre que nous n’avions pas eu peur. Lance a mis la lecture en pause. « Du thé ? » Je l’ai regardé. « Quoi ? » « Tu as cessé de respirer comme une personne normale. » « J’ai toujours respiré comme ça. » « Je sais. C’est l’une de tes qualités les plus alarmantes. » J’ai levé les yeux au ciel. Il s’est levé et est allé vers le petit comptoir au fond du studio. Je l’ai regardé remplir la bouilloire, trouver deux tasses et fouiller le placard comme si une meilleure sélection pouvait mystérieusement être apparue depuis la dernière fois qu’il l’avait ouvert. Son mouvement ordinaire m’a aidée. Pendant un moment, je n’étais pas une femme en train d’écouter l’histoire préservée d’une relation que je ne savais pas encore définir. J’étais seulement fatiguée, transie, assise dans un studio avec quelqu’un qui savait comment je prenais mon thé. Cela a suffi à me ramener dans la pièce.


C’était aussi le genre de chose que mon esprit serait plus tard tenté de transformer en indice. J’apprenais à reconnaître cette tentation. Je n’avais pas encore appris à la laisser tranquille. L’enregistrement qui m’a fait pleurer n’était pas particulièrement beau. C’est ce qui m’a surprise. Je m’attendais à ce que les dégâts émotionnels arrivent par une chanson que nous aurions polie jusqu’à ce que chaque instrument occupe exactement sa place, par une de ces interprétations qui me faisaient sentir exposée même lorsque j’étais la seule à écouter. À la place, c’était l’un de nos premiers enregistrements. Le son manquait de corps. L’équilibre était mauvais. La guitare était trop près de la voix et, quelque part à l’arrière-plan, un bourdonnement mécanique que nous n’avions pas réussi à enlever. Ma voix était tendue dans le premier couplet. Je m’entendais chercher un degré de maîtrise dont la chanson n’avait pas besoin. Lance avait écouté sans parler. Moi aussi. Puis, quelque part après le second couplet, j’ai entendu un petit son venu du passé. Un souffle arrivé trop tôt. Une pause qui n’était pas tout à fait voulue. Ma voix cherchant le mot suivant, le trouvant, puis continuant. Il ne s’est rien passé. Aucune révélation. Aucune note parfaite. Aucune transformation soudaine d’une chanteuse inexpérimentée en la femme que j’avais imaginé devenir. L’enregistrement a continué. Quand il s’est terminé, des larmes coulaient déjà sur mon visage. J’ai regardé l’écran, confuse et un peu plus qu’offensée par ma propre réaction. Lance s’est tourné vers moi. Son expression a changé aussitôt.


« C’est si mauvais que ça ? » J’ai ri, mais le son s’est brisé au milieu. « Non. » Il a attendu. J’ai essuyé mon visage avec le talon de ma main. « C’est bien le problème. » Il a regardé l’écran de nouveau, comme si l’enregistrement pouvait expliquer ce que je ne pouvais pas. Je voulais lui dire que ce son était insupportable parce que j’entendais à quel point nous avions essayé. Pas à quel point nous avions travaillé. Il y avait une différence. J’entendais l’effort que nous avions pris pour du sens. Je nous entendais appuyer sur chaque émotion jusqu’à la rendre impossible à ignorer, comme si un sentiment arrivé doucement ne pouvait pas être important. Nous avions eu si peur de faire quelque chose d’ordinaire que nous avions rendu toute chose difficile. Chaque note devait faire ses preuves. Chaque parole devait justifier la blessure qui l’avait produite. Chaque silence devait être intentionnel, parce qu’un silence imprévu risquait de révéler que nous n’avions plus rien à dire. Nous essayions de faire une musique qui compterait pour quelqu’un. Nous n’avions pas encore appris qu’on ne pouvait pas forcer le sens à naître. La jeune femme de l’enregistrement essayait d’avoir l’air intrépide. Elle n’avait pas l’air intrépide. Elle me ressemblait. C’est ce qui faisait mal. J’avais passé tant de temps à traiter la peur comme un défaut que je pouvais éliminer par l’effort. Si je travaillais assez, me préparais assez, faisais attention à toutes les défaillances possibles, je finirais par atteindre un point où plus rien ne me surprendrait et où personne ne pourrait me prendre au dépourvu.


J’avais cru la même chose du chant. La bonne technique rendrait la voix docile. Le bon texte rendrait le sentiment intelligible. Le bon arrangement empêcherait quiconque de mal comprendre ce que nous voulions dire. En écoutant cet ancien enregistrement, j’entendais l’impossibilité du projet. J’entendais une personne essayer de se mettre à l’abri en devenant impossible à critiquer. Je voulais la prendre dans mes bras. Je voulais lui dire qu’elle n’avait pas besoin de s’épuiser d’abord pour gagner le droit d’être entendue. À la place, j’étais assise près de Lance à pleurer sur un enregistrement qu’aucun de nous ne pouvait changer. Il ne m’a pas dit de me calmer. Il ne m’a pas demandé de nouveau ce qui n’allait pas. Il est simplement resté là pendant que les larmes me traversaient. J’en étais reconnaissante. J’étais embarrassée. Je voulais me souvenir qu’il m’avait vue pleurer. Puis je voulais oublier qu’il m’avait vue pleurer. Je voulais que ce moment nous appartienne et qu’il demeure le mien. Il y avait trop de désirs dans cette petite pièce. Ils se serraient les uns contre les autres jusqu’à ce que je ne sache plus lequel j’étais censée honorer. Alors je n’ai rien dit. Lance a attrapé sa tasse de thé. Il avait oublié d’y mettre du sucre. « Merde », a-t-il murmuré. Les mots étaient si ordinaires que je me suis mise à rire. Il m’a regardée. « Quoi ? » « Rien. »


« Tu pleures et tu ris en même temps. J’estime mériter une explication. » « Tu as oublié le sucre. » Il a regardé sa tasse. « C’est dévastateur. » « Vraiment. » Il a soulevé de nouveau sa tasse, l’a considérée, puis l’a reposée. À voir son expression, quelqu’un aurait dû rendre des comptes. J’ai essuyé le dessous d’un œil du talon de la main et ri plus fort. J’avais tellement conscience d’être mise à nu que j’avais oublié le reste. Il buvait un mauvais thé. La chaise était inconfortable. Les enregistrements étaient toujours là, pleins de gens qui avaient cru, autrefois, qu’une seconde prise arrangerait tout. La pièce pouvait accueillir mon chagrin sans se réorganiser autour de lui. Ce n’était pas de l’indifférence. Je connaissais l’indifférence ; j’avais assez essayé de la provoquer pour lui donner une autre forme. Lance était resté assez près pour remarquer mes larmes et assez lui-même pour jurer contre une tasse. Je n’avais pas à choisir entre être prise au sérieux et avoir le droit de rire. Je voulais lui toucher le poignet. Puis j’ai voulu plutôt lancer une remarque, reconnaître ce qu’il avait fait sans lui donner de nom. J’en étais encore à départager ces envies lorsqu’il m’a regardée de nouveau. Son visage avait retrouvé cette patience familière, légèrement offensée. J’aurais pu l’embrasser pour cela. J’aurais aussi pu lui indiquer où était le sucre. « Je ne suis pas sûr que notre amitié survive à ça. » Le mot amitié m’a touchée à un endroit inattendu. Non parce qu’il était faux. Parce qu’il nous protégeait. C’était un mot que nous pouvions employer sans rien expliquer d’autre. Un mot qui nous permettait de rester assis l’un près de l’autre à deux heures du matin, d’écouter nos erreurs et de parler de thé plutôt que des sentiments qui avaient rendu la pièce difficile à habiter. J’aimais cette sécurité.


Je lui en voulais. Je n’avais aucune idée du nom que je voulais donner à ce qui se passait entre nous, et je soupçonnais que le nommer trop tôt le réduirait ou le ferait fuir. Alors j’ai ri avec lui. Nous en sommes restés à ce mot. Nous avons écouté l’enregistrement suivant. Puis le suivant. À un moment, Lance s’est adossé à sa chaise et s’est frotté les yeux. « Nous devrions classer notre chagrin par ordre alphabétique », a-t-il dit. Je me suis tournée vers lui. « Quoi ? » « Nos enregistrements. Nous pourrions les organiser selon les dégâts émotionnels qu’ils contiennent. » « C’est une idée épouvantable. » « Peur. Regret. Tension sexuelle. » Je l’ai regardé fixement. Il avait l’air ravi de lui-même. « Tu ne vas pas mettre la tension sexuelle dans un tableur. » « Pourquoi pas ? Ce serait efficace. » « Tu t’entends ? » « Constamment. C’est épuisant. » J’ai ri de nouveau, plus facilement cette fois. « Les animaux ne classent pas leur chagrin par ordre alphabétique », a-til ajouté. Je l’ai regardé un instant. Puis j’ai ri si fort que j’ai dû me couvrir le visage. Ce n’était pas seulement la phrase. C’était l’absurdité de l’entendre la dire avec un sérieux complet, comme s’il avait découvert une loi fondamentale de la nature que nous autres avions tous négligée. C’était aussi le soulagement.


Pendant des heures, les enregistrements nous avaient forcés à affronter les versions de nous-mêmes que nous cherchions à dépasser. Sa plaisanterie nous ramenait au présent, aux deux personnes capables d’entendre toutes ces erreurs et de rester assises ensemble sans avoir besoin de les réparer. Je l’ai regardé sourire au son de mon rire. Je voulais garder cela aussi. Voilà que cela recommençait. L’instinct de collectionner. Une phrase. Une expression. Un moment assez important pour être préservé. J’avais pensé que la mémoire était quelque chose de passif, une pièce pleine d’objets où l’on se rendait lorsque le présent devenait insupportable. Mais la mémoire était plus active que cela. Elle sélectionnait. Elle arrangeait. Elle décidait quels détails emporter et lesquels laisser derrière elle. Je pouvais déjà sentir que je choisissais ce que cette nuit signifierait. Les enregistrements deviendraient la preuve que nous avions changé. Le rire deviendrait la preuve que nous étions à l’aise l’un avec l’autre. Les larmes deviendraient la preuve que la musique comptait. La façon dont Lance était resté près de moi deviendrait la preuve d’autre chose, sans que je puisse encore dire de quoi. Je pouvais faire de cette soirée une histoire où chaque détail pointait dans la même direction. Je pouvais obliger le passé à se tenir correctement. Cette idée m’a dessillée. Les enregistrements m’avaient montré à quel point nous avions changé, mais aussi à quel point nous comprenions peu de choses pendant que nous changions. Nous avions fait des choix dont le sens ne deviendrait visible que bien plus tard. Nous nous étions blessés sans le vouloir. Nous avions été généreux sans savoir que cela comptait. Nous n’avancions pas vers une conclusion écrite d’avance. Nous vivions.


C’était plus désordonné qu’une histoire. C’était aussi plus honnête. Vers la fin de la nuit, nous sommes arrivés à un enregistrement d’une séance dont je me souvenais à peine. J’ai entendu ma voix plus jeune formuler une objection sèche. Lance a ensuite proposé quelque chose. J’ai commencé à protester, me suis arrêtée au milieu de la première phrase, puis ai essayé la ligne de nouveau. Le second essai était meilleur. Je pouvais l’entendre. Lui aussi. Nous n’avons rien dit, ni l’un ni l’autre. L’enregistrement a continué et nous sommes passés à la section suivante sans nous arrêter pour célébrer l’amélioration. J’ai trouvé cela plus émouvant que toutes les réussites évidentes. Il n’y avait aucune grande révélation dans l’enregistrement. Aucun aveu que l’un de nous avait eu tort. Aucune excuse. Nous nous étions simplement ajustés, avions écouté et continué. Le moment avait été si petit que je l’avais oublié. À présent, je l’entendais, préservé entre deux autres moments ordinaires. C’est alors que j’ai commencé à comprendre ce que les enregistrements conservaient réellement. Pas les chansons seules. Pas les interprétations polies, ni les textes auxquels nous avions décidé d’accorder le droit de survivre. Ils préservaient nos manières de devenir. La manière dont nous avions appris à nous disputer. La manière dont nous avions appris à écouter. La manière dont nous prenions parfois la résistance pour de la conviction et dont, à l’occasion, nous réussissions à reconnaître la différence avant qu’elle n’abîme le travail. Chaque enregistrement contenait une version de nous qui avait existé quelques heures, puis avait disparu.


Les voix restaient. Pas nous. J’ai pensé à toutes les choses que j’avais oubliées parce que je n’avais pas reconnu leur importance sur le moment. La forme exacte d’une mélodie ancienne. Une dispute particulière. Le son du rire de Lance avant qu’il n’apprenne à anticiper ma réaction. Ma propre voix avant que je commence à la juger à l’aune de la femme que je voulais qu’elle devienne. J’avais supposé que, si un moment comptait, je m’en souviendrais. Le disque dur prouvait le contraire. Certains des moments les plus importants avaient été accidentels. Ils avaient survécu parce qu’une machine tournait, parce qu’aucun de nous n’avait pensé à appuyer sur stop, parce que quelqu’un avait laissé un enregistrement en route pendant que nous nous disputions au sujet de quelque chose qui nous paraissait urgent et s’était révélé sans importance. Une machine avait gardé ce que nous ne savions pas sauver. Lance écoutait, la tête légèrement inclinée, une main sur la table. J’ai failli lui demander si le passé comptait autant pour lui que pour moi. Un léger pli apparaissait entre ses sourcils chaque fois qu’il se concentrait. Je me suis demandé ce qu’il entendait dans ces anciens enregistrements. S’il regrettait les personnes que nous avions été. Si ces personnes le gênaient, ou s’il éprouvait le besoin de les protéger. S’il entendait les mêmes changements que moi, ou s’il était simplement content que la musique se soit affirmée. Je voulais le lui demander. Puis j’ai reconnu la question sous la question. Je voulais savoir si le passé comptait autant pour lui que pour moi. Je voulais qu’il me confirme que je n’étais pas seule à donner du poids à ce que nous avions fait ensemble. Mais rien ne permettait de croire que nous devions vivre le même enregistrement de la même manière pour qu’il compte pour nous deux. J’ai laissé la question passer.


Ce n’était pas un acte de courage. Pas exactement. C’était seulement un moment où j’ai choisi de rester curieuse plutôt que de forcer une réponse. Pour moi, c’était un progrès. À la place, j’ai demandé : « Lequel te fait grimacer ? » Il m’a regardée, puis a reporté les yeux sur l’écran. « Ceux où je continue à jouer alors que tu me demandes d’arrêter. » Je m’attendais à une critique du son. « Pourquoi tu le faisais ? » « Parfois, je croyais tenir la phrase. Si je m’arrêtais, je la perdais. » « Tu aurais pu la noter. » « Il aurait fallu reconnaître que je ne l’avais pas encore trouvée. » Je l’ai regardé. Il frottait le côté de son pouce contre la table en écoutant la guitare de l’ancien enregistrement. « Je pensais toujours que l’essai suivant rendrait l’idée évidente, a-t-il dit. Parfois, je te couvrais, c’est tout. » Il n’y avait pas de grandes excuses dans la pièce, et je n’avais pas besoin d’en fabriquer avec son aveu. Il avait entendu autre chose que moi : la différence entre chercher une idée et exiger que les autres attendent pendant qu’on la cherche. Nous pouvions entendre des choses différentes dans le même fichier. Il pouvait compter pour nous deux sans prouver que nos souvenirs coïncidaient. « Cet accord est toujours faux », ai-je dit. « Je sais. » Il a laissé l’enregistrement se poursuivre. Lorsque nous nous sommes enfin arrêtés, la pièce avait changé. La pluie s’était apaisée. Le radiateur s’était tu. La lumière bleue de la console se reflétait faiblement dans la vitre, superposant nos silhouettes à l’obscurité du dehors. Lance a fermé le dossier.


Pendant un instant, l’écran a affiché la liste des fichiers : des noms, des dates, des numéros, l’inventaire désordonné de nos essais. Puis il l’a éteint. La pièce s’est assombrie. J’entendais encore les enregistrements dans ma tête. Ma propre voix lui demandant d’arrêter. Sa guitare continuant une pulsation de plus. Les premières prises où nous avions tant essayé de sonner comme si nous savions ce que nous faisions. Les suivantes, où nous avions commencé à laisser un peu d’espace autour des mots. Nous ne pouvions pas sauver les personnes que nous avions été. Nous ne pouvions pas revenir en arrière et les rendre moins effrayées, moins sur la défensive, moins déterminées à faire de chaque sentiment la preuve qu’elles étaient capables de créer quelque chose qui en valait la peine. Nous ne pouvions pas leur dire ce que nous savions maintenant. Nous pouvions seulement écouter. Et peut-être qu’écouter était une forme de tendresse en soi. Pas exactement du pardon. Pas de l’approbation. Simplement la volonté de laisser une ancienne version de soi exister sans exiger qu’elle devienne quelqu’un d’autre avant de pouvoir supporter de la regarder. Je m’étais rarement accordé cette gentillesse. Il était plus facile de critiquer la femme dans l’enregistrement que d’admettre qu’elle avait fait de son mieux avec ce qu’elle comprenait. Plus facile de la juger excessive, autoritaire, impatiente, effrayée. Plus facile d’imaginer que la personne que je devenais lui avait échappé, au lieu d’avoir été bâtie avec tout ce à quoi elle avait survécu. Mais cette femme, c’était moi. La petite fille qui comptait les sorties. La jeune femme qui se méfiait de ce qui dure, puis avait marqué sa peau de quelque chose fait pour rester.


La chanteuse qui voulait être entendue et craignait le prix d’être entendue. La femme qui avait rencontré Lance dans une salle de Pigalle un soir de pluie et avait commencé, sans en comprendre les conséquences, à laisser une autre personne influencer ce qu’elle créait. Aucune d’elles n’avait disparu. Elles étaient simplement devenues plus difficiles à reconnaître. Lance s’est levé et a rassemblé les tasses vides. « Ça va ? » a-t-il demandé. J’ai pensé à lui donner la réponse facile. Puis j’ai regardé le moniteur noir, où nos reflets avaient remplacé les formes d’onde. « Oui, ai-je dit. Je crois. » Il a hoché la tête. Il ne m’a pas demandé d’expliquer. Nous avons remis la pièce en ordre. Il a enroulé un câble pendant que je rassemblais les carnets. Nous avons vérifié que le matériel était éteint et que nous n’avions rien oublié. Une fois sur le palier, il a fermé la porte du studio à clé. Des choses ordinaires. Des choses nécessaires. Au moment où nous sommes entrés dans la cage d’escalier, je sentais déjà la nuit se déposer dans la mémoire. Je savais déjà quels détails je garderais. Sa plaisanterie sur le classement alphabétique de notre chagrin. L’enregistrement qui m’avait fait pleurer. La manière calme dont il avait attendu que je retrouve mon souffle. Je savais que je me souviendrais de ces moments. Je ne savais pas encore ce que j’oublierais. Sur le chemin du retour, Paris bougeait autour de nous dans un lavis de pavés mouillés et de lumière réfléchie. Nous étions assez fatigués pour qu’aucun de nous n’essaie de combler le silence. Lance marchait à côté de moi, les mains dans les poches de son


manteau, jetant parfois un regard vers la route quand une voiture passait. L’ancien enregistrement ne me quittait pas : ma voix qui lui demandait d’arrêter, sa guitare qui essayait encore une fois. J’avais gardé la dispute. Lui se souvenait de la phrase qu’il avait peur de perdre. Aucun de ces souvenirs n’expliquait toute la soirée. Ensemble, ils rendaient plus difficile de prétendre que nous avions toujours su ce que nous faisions. L’archive avait gardé les essais, même ceux qu’aucun de nous n’aurait choisis pour prouver ses progrès. J’ai pensé aux versions de nous conservées dans ces enregistrements. Elles croyaient faire des chansons. Elles ne savaient pas qu’elles laissaient des preuves de la manière dont elles avaient aimé le travail, dont elles s’étaient fait défaut, dont elles avaient essayé de nouveau. J’avais écouté le passé et entendu une histoire d’amélioration. Ce n’était pas entièrement faux. Mais c’était incomplet. Nous étions devenus de meilleurs musiciens. Nous étions devenus plus patients l’un avec l’autre. Nous avions appris qu’une pause n’avait pas toujours besoin d’être comblée, qu’une prise imparfaite pouvait contenir quelque chose qu’une prise sans faute n’aurait pas, qu’un désaccord ne devait pas nécessairement mettre fin à une collaboration. Pourtant, les enregistrements ne m’avaient pas montré deux personnes avançant régulièrement vers la sagesse. Ils m’avaient montré deux personnes faisant les mêmes erreurs sous des formes différentes, les reconnaissant parfois, les répétant parfois, trouvant parfois une meilleure voie tout à fait par accident. C’était cela qui rendait l’archive vivante. Le passé n’était pas une ligne que nous avions laissée derrière nous. C’était une pièce où nous pouvions rentrer de nouveau, pleine de versions de nous-mêmes qui avaient été là avant que nous sachions ce que cette pièce deviendrait.


J’ai regardé Lance. Il m’a surprise en train de le regarder. « Quoi ? » « Rien. » Il a plissé les yeux. « Ça veut dire quelque chose. » « Ça ne veut rien dire. » « Ton visage n’est pas d’accord. » « Mon visage a le droit d’avoir ses propres opinions. » « Manifestement. » J’ai souri. Il a secoué la tête, amusé, et a continué à marcher. J’ai laissé l’échange être ce qu’il était. Une petite plaisanterie entre deux personnes fatiguées qui rentraient chez elles après une longue nuit. Je ne lui ai pas demandé à quoi il pensait. Je n’ai pas décidé ce que signifiait son sourire. J’ai simplement marché à côté de lui. Sur cette portion de trottoir parisien mouillé, j’ai réussi à faire quelque chose qui m’avait toujours semblé plus difficile que cela n’aurait dû. J’ai laissé un moment se dérouler sans essayer aussitôt de le préserver. Je n’y suis pas parvenue parfaitement. Mon esprit cherchait encore les détails, voulait toujours fixer le son de sa voix et la forme de la soirée avant qu’ils puissent disparaître. Mais je pouvais sentir l’impulsion, maintenant. Je pouvais reconnaître la différence entre se souvenir de quelque chose et essayer de le soustraire à toute perte. L’un était un acte d’attention. L’autre était de la peur. Je n’étais libre ni de l’un ni de l’autre. Je commençais seulement à apprendre leurs noms. Et lorsque nous avons atteint l’entrée du métro, lorsque Lance s’est tourné vers moi pour dire qu’il me verrait à la prochaine séance, j’ai laissé les mots demeurer ordinaires.


« À bientôt », ai-je répondu. Il a souri et est descendu dans l’escalier. Je l’ai regardé disparaître, puis j’ai pris le chemin de la maison. Derrière moi, la ville continuait sans demander qu’on se souvienne d’elle. Dans un studio sombre, nos enregistrements restaient sur un disque dur, préservant des voix qui ne sonneraient plus jamais exactement ainsi. Les fantômes étaient en sûreté. Pour une fois, j’ai compris que les sauver ne signifiait pas que je devais les emmener partout avec moi. Je pouvais quitter la pièce. Je pouvais laisser au passé sa propre forme. Et je pouvais y revenir quand j’aurais besoin d’écouter — non pour prouver que nous avions toujours avancé vers quelque chose d’inévitable, mais pour me rappeler que nous avions été là, tout simplement. À essayer. À échouer. À faire quelque chose. À revenir.


Ink s’essuie sous un œil en souriant ; Lance regarde son thé près de la console.


CHAPITRE ONZE Ceux qui nous ont entendus Mardi 15 mai 2012 — Paris, dix-huitième arrondissement | Ink, 23 ans Le premier inconnu qui nous a écrit pour parler de son chagrin l’a fait en trois phrases. Pas de présentation. Aucune explication sur son identité ni sur le temps depuis lequel il écoutait. Aucune photographie pour m’aider à imaginer le visage derrière les mots. Seulement un message disant que l’une de nos chansons lui rappelait quelqu’un à qui il ne pouvait plus parler. Je l’ai lu debout dans la cuisine, le réfrigérateur ouvert. L’air froid coulait sur mes pieds. Quelque part dans l’appartement, une conduite cognait dans le mur. J’étais venue chercher du lait, j’avais oublié pourquoi j’avais ouvert le réfrigérateur et je me retrouvais à tenir la poignée pendant que ces trois phrases réorganisaient ma matinée. J’ai relu le message. Puis une troisième fois. J’ai regardé vers la fenêtre, comme si la personne qui l’avait écrit pouvait, d’une manière ou d’une autre, se tenir dans la rue en bas, attendant que je comprenne ce qu’elle m’avait donné. Évidemment, ce n’était pas le cas. Elle était ailleurs, vivant une vie dont je ne savais rien. Peut-être qu’il était tôt là où elle était. Peut-être tard. Peut-être était-elle seule lorsque la chanson l’avait atteinte, ou peut-être était-elle assise près de quelqu’un qui ignorait qu’une absence se produisait en elle. Je ne savais pas. Ne pas savoir me dérangeait.


Je voulais des détails, non parce qu’ils m’étaient dus, mais parce que je voulais répondre correctement. Je voulais imaginer la forme de la perte assez justement pour éviter d’appuyer un pouce sur un bleu. Je voulais savoir si la personne qu’elle avait perdue était morte, avait disparu, était devenue inaccessible ou vivait encore quelque part au-delà des limites de sa vie. Je voulais comprendre ce que signifiait ne plus pouvoir parler. La phrase permettait trop de formes de douleur. Mon imagination s’est mise à les fournir. J’ai fermé le réfrigérateur. Le lait était toujours sur l’étagère. J’avais oublié de le prendre. Je suis restée dans la cuisine, mon téléphone à la main, avec la sensation étrange qu’une porte venait de s’ouvrir quelque part et que l’on attendait de moi que je la franchisse. J’avais fait des chansons dans de petites pièces parisiennes avec un homme capable de transformer un désaccord sur quatre syllabes en crise philosophique. Nous nous étions disputés sur les arrangements, avions enregistré des erreurs, recommencé, et passé de longues nuits à essayer de découvrir si un sentiment pouvait survivre à sa traduction en son. Nous avions laissé la musique quitter la pièce. À présent, elle était arrivée dans une vie que je ne pouvais pas voir. Et quelqu’un me disait qu’elle avait compté. J’aurais dû être fière. Je l’étais. Je me suis aussi sentie responsable. C’est là que les ennuis ont commencé. Je me suis assise à la table de la cuisine et j’ai commencé à rédiger une réponse. Merci de nous l’avoir dit. Je suis heureuse que la chanson ait pu être là pour vous. Je l’ai lue. Je l’ai effacée.


Je suis vraiment désolée pour votre perte. J’espère que la musique vous a apporté un peu de réconfort. Je me suis arrêtée à votre perte. Quelle perte ? J’avais déjà décidé qu’il y avait eu une mort, alors que le message ne le disait pas. J’avais pris la phrase prudente d’un inconnu et commencé à remplir les blancs de mes propres suppositions. J’écrivais à la personne que j’avais imaginée plutôt qu’à celle qui m’avait réellement contactée. J’ai effacé cette version aussi. Pendant plusieurs minutes, j’ai regardé le champ de message vide. Je sentais la pression familière monter — la conviction qu’il devait exister quelque part une réponse juste, un arrangement précis de mots qui offrirait du réconfort sans faire des promesses que je ne pouvais tenir. Je voulais la trouver. Je voulais prouver que cette personne ne s’était pas trompée en s’adressant à moi. Le téléphone me semblait étrangement lourd dans la main. Je n’étais ni thérapeute ni guide spirituel. Je n’étais pas quelqu’un qui savait ce qui se passe après la mort, ni comment une famille survit au silence, ni si les gens qui nous manquent savent un jour avec quelle insistance nous continuons de les regretter. J’étais une femme à Paris qui écrivait des chansons. Ce fait aurait dû suffire à limiter mes responsabilités. À la place, je me suis mise à faire la liste de tout ce que je pourrais devoir. Je devais à cette personne une réponse réfléchie. Je lui devais de la sensibilité. Je lui devais une version de moi-même qui ne ferait pas de son chagrin une histoire sur l’importance qu’avait prise notre musique. Je lui devais assez d’attention pour m’assurer que la chanson ne lui avait pas fait de mal, assez de gentillesse pour que ce contact en vaille la peine, assez de soin pour justifier le sentiment qui l’avait conduite à écrire.


La liste s’allongeait à chaque tentative pour la rendre raisonnable. Je savais faire cela. Je le faisais depuis l’enfance. Quelqu’un entrait dans une pièce portant une émotion qu’il ne savait pas expliquer, et je commençais à chercher ce qu’il fallait en faire. Je regardais son visage. J’ajustais ma voix. J’essayais de décider si le silence serait plus doux qu’une question, si une plaisanterie aiderait, si je devais offrir quelque chose de pratique ou laisser la personne tranquille. J’appelais cela faire attention. Parfois, c’était de l’attention. Parfois, c’était de la peur avec de bonnes manières. J’avais peur de faire mal en choisissant les mauvais mots. J’avais peur de manquer à quelqu’un qui m’avait offert un petit morceau de sa vie sans rien demander d’extravagant en retour. Et sous ces peurs, il y en avait une autre, moins flatteuse. Je voulais savoir bien m’y prendre. Je voulais que l’inconnu lise ma réponse et se sente compris. Je voulais que le message devienne un petit échange réussi où les mots justes arriveraient au bon moment et où personne ne repartirait avec plus de peine qu’avant. Je voulais aider. Je voulais aussi savoir que j’avais aidé. Ce n’était pas le même désir, et je n’aimais pas les voir côte à côte. Même là, seule dans la cuisine, j’attendais qu’on me confirme que j’avais bien fait. J’ai fini par écrire quelque chose de simple. J’ai remercié cette personne de nous l’avoir dit. J’ai dit que j’étais désolée qu’elle porte cette absence. J’ai relu une fois. Je n’ai rien changé. Puis j’ai appuyé sur envoyer. Le message a disparu dans la mécanique ordinaire d’un téléphone, rejoignant des milliers d’autres phrases qui voyageaient dans des systèmes


invisibles entre des gens qui ne se rencontreraient peut-être jamais. J’ai posé le téléphone. La pièce avait exactement le même aspect qu’un instant plus tôt. Le radiateur a cliqué. Une voiture est passée dehors. Quelqu’un, dans l’appartement voisin, a ouvert un placard et l’a refermé. Rien dans le monde n’avait annoncé qu’un inconnu venait de me confier son chagrin. Je suis restée dix minutes de plus à la table. Je me suis demandé si ma réponse avait aidé. Puis je me suis demandé si la personne attendait un autre message. Puis j’ai commencé à en composer un second dans ma tête. Je me suis arrêtée. Cela commençait déjà. J’avais reçu trois phrases et j’essayais de construire une pièce assez grande pour contenir tout ce que j’imaginais derrière ces mots. Je n’avais même pas fini mon café. Lance m’a trouvée au studio cet après-midi-là, assise à la table, mon téléphone à côté d’un carnet ouvert. Il avait un étui de guitare dans une main et un sac en papier dans l’autre. Il a posé les deux, m’a regardée, puis a regardé le téléphone. « Mauvaise nouvelle ? » « Non. » Il a attendu. Je détestais la facilité avec laquelle il reconnaissait la différence entre une réponse vraie et une réponse destinée à fermer un sujet. « Quelqu’un nous a écrit », ai-je dit. « À propos de la musique ? » J’ai hoché la tête et lui ai tendu le téléphone. Il a lu le message, puis ma réponse. Un instant, il a gardé le téléphone dans la main. Son visage avait à peine changé. « Je suis content que cette personne l’ait trouvée », a-t-il dit.


Il a relu la dernière phrase de l’inconnu avant de poser doucement le téléphone sur la table. Il le manipulait comme une chose qui aurait pu se briser sous des mains trop brusques. « Tu ne peux pas ramener chaque message chez toi », a-t-il dit. Je l’ai regardé. « Je sais. » « Vraiment ? » La question ne contenait aucune cruauté. Ce qui était presque pire. J’ai tracé une ligne sous un mot de mon carnet, sans le lire. « Ce n’est pas ça. » « Qu’est-ce que c’est, alors ? » « Je n’essaie pas de sauver qui que ce soit. » Il a appuyé une hanche contre la table. « Je n’ai pas dit ça. » « Tu l’as laissé entendre. » « J’ai dit que tu ne peux pas ramener chaque message chez toi. » « Ça revient au même. » « Pas du tout. » J’ai fermé le carnet. Il était raisonnable, ce qui me donnait envie d’être assez déraisonnable pour nous deux. « Quelqu’un a pris le temps de nous dire que la chanson comptait pour lui, ai-je dit. Il n’était pas obligé de le faire. » « Non. » « Et je ne veux pas traiter ça comme un message ordinaire. » « Je ne pense pas que tu le fasses. » « Alors, sur quoi nous disputons-nous ? » Il y a réfléchi un instant. « Nous nous disputons ? » Je l’ai regardé fixement.


Il a légèrement levé les mains. « Je demande. » « Tu as une manière épouvantable de poser des questions. » « On me l’a déjà dit. » J’ai failli sourire. À la place, j’ai baissé les yeux vers le téléphone. Le message était toujours là. L’inconnu n’avait pas demandé de conseil. Il ne m’avait pas demandé de répondre, d’expliquer la chanson ou d’offrir quoi que ce soit au-delà de ce que j’avais déjà envoyé. Il avait simplement voulu que nous sachions que quelque chose que nous avions créé l’avait rejoint dans un lieu où nous n’avions pas eu l’intention d’aller. Je le comprenais. Je comprenais aussi combien cela ne changeait rien au fait que cette personne portait quelque chose de difficile. Je voulais l’aider à porter cette difficulté. Lance semblait comprendre l’élan sans partager l’idée que c’était à moi de le satisfaire. Je sentais une seconde réponse s’assembler, bien que la première soit déjà partie. Je dirais quelque chose de plus chaleureux. De plus précis. Je trouverais la phrase qui rendrait l’inconnu moins seul et me rendrait moins inutile. Je connaissais assez l’écriture pour dissimuler le second motif dans le premier. Il n’y avait aucune cruauté à souhaiter une réponse. Il y avait pourtant quelque chose de peu glorieux à demander à une personne qui m’avait écrit sur une absence de me rassurer sur ma gentillesse. Je n’aimais pas découvrir que je pouvais transformer la vulnérabilité d’un autre en examen qu’il me fallait réussir. L’écran me donnait peu de matière. Trois phrases. Ni pièce, ni visage, ni récit de ce qui s’était passé après la fin du morceau. Mon imagination meublait les vides ; ensuite, je m’inquiétais pour la personne à qui je les avais meublés. Je pouvais m’épuiser à prendre soin d’une vie que j’avais en partie inventée.


Lance était près de la vraie table. Le téléphone était posé dessus. J’ai regardé l’un, puis l’autre, gênée par la simplicité pratique de la distinction. Je pouvais souhaiter que cet inconnu aille bien sans lui demander de revenir me le confirmer. Je pouvais le savoir et continuer malgré tout de guetter le téléphone. « Une chanson peut accompagner quelqu’un pendant une nuit difficile, a-t-il dit. Cela ne veut pas dire que la personne qui l’a écrite doit le sauver. » Je l’ai regardé. « Et si la chanson aggrave quelque chose ? » « Alors, c’est important. » « Et si nous nous trompons ? » « Cela arrivera parfois. » Sa réponse a été si immédiate que j’ai senti une flambée de colère. « Comme c’est réconfortant. » « Je n’essaie pas de te réconforter. » « J’avais remarqué. » « J’essaie de te dire que se soucier de quelqu’un n’est pas la même chose qu’être responsable de tout ce qui peut arriver. » J’ai détourné les yeux. Il a pris le sac en papier qu’il avait apporté et a commencé à en sortir les choses : du café, deux sandwiches, un paquet de biscuits qu’il avait sans aucun doute acheté parce qu’il savait que j’oubliais de manger dès qu’un problème m’occupait. La tendresse ordinaire du geste m’a mise plus en colère que ses mots. Il lui était facile de dire que nous ne pouvions pas ramener chaque message chez nous. Lance avait une capacité remarquable à séparer le travail du reste du monde. Il pouvait lire une lettre, en comprendre l’importance, puis revenir aux exigences pratiques de la musique sans absorber toute la vie qui se trouvait derrière. J’admirais cette capacité. Parfois, je lui en voulais.


Je pensais qu’il était moins atteint par la douleur des autres que moi. Je pensais qu’il pouvait la mettre de côté parce qu’il remarquait moins, comprenait moins profondément, laissait moins les détails se déposer dans son corps. C’était une interprétation injuste. Je le savais au moment même où elle se formait. Il n’était pas moins compatissant parce qu’il comprenait que la compassion a des limites. Il refusait simplement de faire comme si la souffrance devenait gérable dès lors qu’une autre personne acceptait d’en ressentir une partie. Pourtant, je voulais qu’il ait tort. Si se soucier de quelqu’un signifiait en être responsable, alors je pouvais transformer ma sensibilité en tâche. Je pouvais répondre à chaque message, me souvenir de chaque inconnu et m’assurer que personne venu à notre musique ne la quitterait avec l’impression de n’avoir pas reçu d’attention. Ce serait épuisant. Mais l’épuisement m’était familier. Je savais le transformer en preuve que j’avais fait assez. L’autre possibilité était plus difficile. Il me faudrait accepter de pouvoir tenir à quelqu’un dont je ne savais rien de la vie tout en étant incapable de changer ce qu’il vivait. Il me faudrait laisser la chanson être utile sans en faire une promesse. Il me faudrait laisser un inconnu porter son propre chagrin, même si la musique l’avait aidé à le nommer. Je ne savais pas faire cela sans avoir l’impression de l’abandonner. Lance a ouvert l’un des sandwiches et l’a poussé vers moi. « Mange quelque chose. » « Je te déteste. » « Je sais. » J’ai pris le sandwich. Il s’est assis en face de moi.


Nous avons mangé en silence et, pendant un moment, j’ai laissé la conversation se terminer sans la forcer à devenir une résolution. Ce n’était pas de l’acceptation. C’était seulement le déjeuner. Parfois, c’était là que l’apprentissage devait commencer. Après ce premier message, j’ai davantage pris conscience des gens de l’autre côté des chansons. Non parce qu’il y avait soudain des foules qui nous attendaient. Nous n’étions pas célèbres au sens ordinaire du terme. Aucun photographe ne se tenait devant le studio, aucun inconnu ne nous reconnaissait à chaque coin de rue, et rien ne permettait de croire que le monde avait commencé à prêter attention à nos vies. Les messages arrivaient en privé. Une personne écrivait à propos d’une chanson qui l’avait accompagnée pendant une nuit difficile. Une autre racontait ce qu’un texte avait fait revenir. Quelqu’un d’autre nous disait qu’une mélodie lui avait rappelé une personne à qui il ne pouvait plus parler. C’étaient des vies différentes, des pertes différentes, des raisons différentes d’écouter. Ils avaient une chose en commun. Chacun trouvait quelque chose à lui dans un travail que nous avions fait pour des raisons qui n’étaient pas les siennes. C’était cela qui était remarquable. Nous avions écrit des chansons dans une pièce exiguë, la pluie contre la fenêtre et trop de café refroidissant près de la console. Nous nous étions disputés sur la langue et l’arrangement, inquiétés de ce qu’il fallait garder, et avions essayé de ne pas polir un sentiment jusqu’à lui faire perdre la forme irrégulière qui le rendait reconnaissable. Le travail venait de nos vies. Il entrait maintenant dans la vie des autres. J’avais passé des heures à me demander si une respiration avait sa place dans un arrangement. Ailleurs, quelqu’un l’avait entendue auprès d’un


souvenir que nous ne connaîtrions jamais. J’avais imaginé les auditeurs comme un public. Des visages dans une salle. Des personnes debout au fond d’une petite salle de concert, tournées vers une scène, décidant si la musique méritait leur attention. Je n’avais pas complètement imaginé l’auditeur privé. Quelqu’un dans une cuisine à deux heures du matin. Quelqu’un dans un train, un casque sur les oreilles pour tenir le monde dehors. Quelqu’un assis près d’une chaise vide. Quelqu’un qui écoutait seul parce qu’il y avait des sentiments qu’il ne savait pas encore expliquer à une autre personne. Je ne verrais jamais la plupart de ces pièces. Je ne saurais jamais comment la musique résonnait dans leur vie, quel souvenir elle interrompait, quelle peur elle adoucissait, quelle douleur elle aidait à nommer. Je ne pouvais pas savoir si la chanson aidait pendant une minute ou un mois. Je ne pouvais pas savoir si l’auditeur y revenait parce qu’elle lui apportait du réconfort ou parce qu’elle lui permettait d’approcher quelque chose qu’il n’était pas prêt à affronter directement. Je voulais savoir. Le désir était presque physique. Je voulais avoir accès à l’autre côté de chaque message, aux heures qui précédaient son écriture et à celles qui la suivaient. Je voulais comprendre les circonstances qui faisaient tendre la main vers une chanson, puis décider de dire à la personne qui la chantait ce qui s’était passé. Je voulais l’histoire entière. Mais les messages n’étaient pas des invitations à entrer dans toutes les pièces. C’étaient des instants de contact. De petites offrandes de personnes qui conservaient le droit de rester inconnues. Je devais apprendre à respecter cela.


Nous répondions lorsque nous le pouvions. Nous lisions ce que les gens choisissaient de partager. Nous essayions de ne pas faire de suppositions sur leur vie et de ne pas traiter la gratitude comme un contrat. La frontière était simple à décrire. La vivre ne l’était pas. Chaque message semblait laisser derrière lui une petite trace. Je travaillais sur un texte et me souvenais de quelque chose qu’un auditeur avait écrit. J’écoutais un ancien enregistrement et imaginais la personne qui y avait trouvé du réconfort. Parfois, je cherchais mon téléphone sans savoir si je voulais vérifier les nouveaux messages ou simplement m’assurer que ceux auxquels j’avais répondu étaient bien allés quelque part. Je commençais à comprendre pourquoi Lance était prudent. Le travail pouvait voyager plus loin que notre connaissance des personnes qu’il atteignait. C’était une part de ce que nous voulions. C’était aussi une forme d’impuissance. Nous avions fait la musique. Nous l’avions offerte. Au-delà, les vies dans lesquelles elle entrait appartenaient aux gens qui les vivaient. Je ne pouvais pas contrôler ce que les chansons signifiaient. Je ne pouvais pas contrôler qui en avait besoin. Je ne pouvais pas contrôler ce qui se passait quand la musique finissait. Et je ne pouvais pas me rendre responsable de chaque sentiment qui trouvait le chemin du retour jusqu’à nous. Savoir cela ne rendait pas le travail moins important. Cela rendait le sens moins docile. Cette idée me faisait peur. C’était aussi la raison pour laquelle la musique devait quitter la pièce. Je pouvais répondre aux mots qu’on m’offrait. Pas à toute la vie que j’imaginais derrière eux. Un soir, plusieurs semaines plus tard, j’étais seule au studio après que Lance fut parti chercher le dîner.


La pièce était calme, hormis le bourdonnement du matériel et le mouvement lointain de la circulation dehors. J’avais lu de la correspondance, répondu à ce que je pouvais et laissé le reste pour un autre jour. Un message restait ouvert sur l’écran. Je l’avais lu deux fois. La personne écrivait à propos d’une chanson qui l’avait atteinte pendant une période de deuil. Elle ne demandait rien. Elle ne nous demandait même pas de répondre. Elle voulait seulement nous dire que la musique avait été là. J’ai relu la dernière phrase. Puis j’ai fermé le message. Non parce qu’il était sans importance. Parce que je l’avais lu, et que je voulais laisser les mots de cette personne lui appartenir. Je me suis adossée à ma chaise. Pendant quelques minutes, je n’ai pas bougé. J’ai senti le vieux désir de rouvrir le message, de chercher un détail qui m’aurait échappé, d’imaginer la personne lisant notre réponse et décidant si elle serait suffisante. Mon esprit s’est mis à construire des possibilités avec son efficacité habituelle. Peut-être souffrait-elle encore. Peut-être attendait-elle davantage. Peut-être notre silence serait-il pris pour de l’indifférence. Peut-être aurais-je dû dire autre chose. J’ai surpris ces pensées au moment où elles commençaient à se former et je les ai regardées sans les suivre. Cette personne nous avait dit ce qu’elle voulait que nous sachions. Je ne connaissais pas le reste. Je n’y avais pas droit. Et l’absence d’information n’était pas une urgence.


Je me suis répété ces faits en silence, non parce qu’ils réconfortaient, mais parce qu’ils étaient vrais. Puis je suis retournée au travail. J’ai ouvert la session que nous montions et écouté une section de l’arrangement. Une guitare est entrée. La voix a suivi. Quelque part entre les deux, il restait un petit espace que nous avions autrefois essayé de combler. Je l’ai écouté deux fois. Nous avions décidé de laisser cet espace. Il n’avait pas besoin d’un autre son. J’ai pensé aux gens qui écoutaient notre musique dans des pièces où nous n’entrerions jamais. J’ai pensé aux vies que je ne comprendrais jamais, aux chagrins que je ne pouvais pas réparer, aux moments où une chanson pouvait être utile sans devenir une solution. J’ai pensé à l’étrangeté de fabriquer quelque chose d’aussi personnel, puis de le libérer dans un monde qui n’en préserverait pas le sens intact. Peut-être les auditeurs comprendraient-ils mal la chanson. Peut-être comprendraient-ils quelque chose qui nous avait échappé. Peut-être les deux choses pouvaient-elles arriver à la fois. J’avais voulu que notre musique compte pour quelqu’un. Je n’avais pas entièrement compris que le sens exigerait de moi de céder le contrôle sur ce que nous faisions. Je ne pouvais pas décider de ce qu’un inconnu entendait. Je pouvais seulement décider si le travail était honnête lorsqu’il quittait nos mains. Le reste appartenait aux personnes qui le recevaient. Je suis restée là jusqu’au retour de Lance avec le dîner et, lorsqu’il a demandé si j’avais avancé, je lui ai dit que je le croyais. Il a regardé l’écran. « Sur le mix ? » « Sur moi. » Il y a réfléchi.


« Projet dangereux. » « Extrêmement. » Il a posé la nourriture sur la table et m’a embrassée sur le haut du crâne. Le geste était bref et sans éclat, le genre d’affection qui aurait pu disparaître dans la soirée sans que nous le remarquions ni l’un ni l’autre. Je l’ai remarqué. Évidemment. Pour une fois, j’ai essayé de ne pas transformer ce moment en preuve de quoi que ce soit au-delà de lui-même. Il était revenu. J’en étais heureuse. Nous avons dîné au studio et parlé de l’arrangement, de la séance suivante, des choses pratiques qui réclamaient notre attention. Les messages sont restés là où je les avais laissés, en attente d’un autre jour. Je ne les ai pas rouverts. Pas ce soir-là. Des années plus tard, je comprendrais que le premier inconnu ne m’avait pas remis son chagrin. Il m’en avait offert un aperçu. Il y avait une différence. Le message ne m’avait pas rendue responsable de sa vie. Il m’avait montré que quelque chose que nous avions créé y avait trouvé une place. La chanson l’avait accompagné dans une expérience que je ne pouvais pas connaître, et il avait décidé de nous le dire. C’était déjà un échange chargé de sens. J’avais failli le rendre plus lourd en insistant pour que le sens exige davantage de moi. J’avais failli transformer la gratitude en obligation, la préoccupation en promesse, l’attention en forme de possession. J’avais voulu devenir indispensable à des gens que je n’avais jamais rencontrés. Non parce que je me croyais extraordinaire.


Parce que l’idée que quelqu’un puisse souffrir hors de ma portée et mériter tout de même mon attention me faisait peur. J’apprenais que cela était possible. J’apprenais que le monde ne devenait pas moins cruel parce que je me rendais malheureuse en réaction. Mon épuisement ne réparait pas la perte d’un autre. Mon inquiétude ne garantissait pas une meilleure issue. Ma capacité à imaginer une douleur ne signifiait pas que je la comprenais. Il y avait de l’humilité dans cette découverte. Il y avait aussi du deuil. Je ne connaîtrais jamais la plupart des gens qui écoutaient nos chansons. Je ne pourrais jamais les remercier comme il le fallait, ni comprendre ce qu’ils avaient entendu, ni découvrir comment la musique avait changé en traversant leur vie. Je ne pourrais jamais suivre chaque chanson jusqu’au terme de son voyage. C’était le prix de la laisser voyager. Mais l’autre possibilité était inacceptable. Nous aurions pu tout garder privé. Nous aurions pu faire de la musique seulement pour nous, protégeant chaque texte inachevé de l’interprétation et chaque enregistrement vulnérable de la possibilité d’être mal compris. Rien n’aurait atteint les personnes que j’imaginais : un inconnu dans une cuisine, quelqu’un dans un train, une femme seule près d’une chaise vide, une personne qui avait besoin d’une chanson non pour réparer son chagrin, mais pour lui tenir compagnie pendant qu’elle le portait. Le travail serait resté à l’abri. Il serait aussi resté dans la pièce. Nous n’avions pas fait VDLM pour que rien ne puisse le toucher. Nous l’avions fait parce que nous voulions que la musique atteigne quelqu’un. Les messages me faisaient peur parce qu’ils me montraient que cela arrivait.


Ils me rappelaient qu’une chanson pouvait voyager plus loin que ceux qui l’avaient écrite, qu’un texte pouvait prendre du sens dans une vie que nous n’avions jamais imaginée, que la chose privée que nous fabriquions ensemble pouvait être reçue par quelqu’un d’autre sans jamais devenir une chose que nous contrôlions. Je pouvais tenir à ces personnes. Je pouvais répondre lorsque j’avais quelque chose d’honnête à dire. Je pouvais écouter. Et je pouvais laisser le reste demeurer hors de ma portée. Ce n’était pas de l’indifférence. C’était une limite que je devais apprendre si je voulais continuer de faire de la musique sans laisser chaque vie qu’elle touchait devenir une autre vie que je me sentirais obligée de porter. Je ne l’ai pas appris d’un seul coup. Je relisais encore certains messages trop de fois. Je me surprenais encore à imaginer la personne derrière les mots, cherchant à arranger ses circonstances dans une forme que je pourrais comprendre. J’avais encore parfois envie d’offrir plus qu’on ne me demandait. Mais j’ai commencé à reconnaître la différence entre être touchée par la douleur d’une autre personne et revendiquer le devoir de la résoudre. J’ai commencé à comprendre que la musique pouvait accompagner quelqu’un sans promettre de le sauver. Et, lentement, imparfaitement, j’ai appris à laisser un message se terminer. Je relisais encore trop certains messages. Je voulais encore offrir plus qu’on ne me demandait. Mais, certains soirs, je pouvais fermer le message et revenir à la chanson. L’inconnu avait écrit pour nous dire que l’une de nos chansons lui rappelait quelqu’un à qui il ne pouvait plus parler. Je l’avais remercié. Je lui avais dit que j’étais désolée qu’il porte cette absence. Je ne pouvais pas rendre l’absence plus petite.


Je ne pouvais pas savoir ce qui se passerait ensuite. Mais la chanson l’avait atteint. Pendant un moment, dans une vie que je ne verrais jamais, quelque chose que nous avions fait dans une petite pièce de Paris avait été là. J’ai commencé à comprendre que cela suffisait pour compter. Cela n’avait pas à devenir une promesse. Cela n’avait pas à m’appartenir.

Lance tend un sandwich à Ink à la table du studio, près du café et d’un sac en papier.


CHAPITRE DOUZE Ce que la nuit a pris Mardi 20 novembre 2012 — Paris, dix-huitième arrondissement | Ink, 23 ans Ce qui effraie, quand on aime quelqu’un, c’est la vitesse avec laquelle un désaccord ordinaire peut se mettre à parler avec la voix de tous ceux qui vous ont un jour quittée. Il ne s’annonce pas. Il revêt les vêtements de la dispute. Il emploie les mots exacts qui sont prononcés, le café qui refroidit près de la console, la mauvaise lumière fluorescente, la piste inachevée qui tourne en boucle dans les moniteurs. Il attend que vous soyez déjà en colère, puis change doucement de sujet. Tout à coup, vous ne vous disputez plus à propos de musique. Vous vous disputez avec une porte fermée. Vous êtes dans une cuisine de votre enfance, à tendre l’oreille vers des pas. Vous avez de nouveau treize ans et vous attendez que quelqu’un vous explique comment une personne qui appartenait à votre vie peut devenir une personne que vous ne reverrez jamais. Vous avez vingt-trois ans, vous êtes assise dans un studio avec un homme en qui vous avez confiance, et une part effrayée, déraisonnable de vous a décidé que, s’il quitte la pièce, vous perdrez plus qu’une dispute. Je savais reconnaître ces sentiments. Je ne reconnaissais pas toujours le moment où ils mentaient sur le présent. La piste était magnifique. C’était bien le problème.


Lance avait adouci l’arrangement, reculé la guitare dans le mix, nettoyé la transition vers le second couplet. La voix se posait avec aisance dans le mix. Chaque instrument savait où il devait être. Rien ne poussait trop fort. Rien ne menaçait de déborder. C’était un travail réussi. J’avais envie de balancer quelque chose contre l’écran. J’étais assise sur la chaise près de la console, les bras croisés, écoutant le morceau pour la quatrième fois. La pièce était si froide que le bout de mes doigts commençait à se raidir. Un gobelet en carton se trouvait près du coude de Lance. La pluie avait commencé quelque temps après le coucher du soleil, et son tapotement fin, obstiné, faisait paraître le silence entre les enceintes plus étroit qu’il ne l’était. La chanson s’acheva. Lance me jeta un regard. — Alors ? Je fixai l’écran. — Tu lui as ôté tout son mordant. Il posa les mains sur la console. — J’ai rendu l’arrangement moins encombré. — Tu l’as rendu inoffensif. — Il n’est pas inoffensif. Il est maîtrisé. — C’est une distinction bien commode. Son expression changea. Pas encore de colère. Quelque chose de plus las. — Quelle partie te semble manquer ? Je faillis lui répondre. Il y avait des choses précises que j’aurais pu nommer : une rugosité dans la transition, une pause que nous avions d’abord laissée tranquille, la tension entre la voix et la guitare qui donnait à la version précédente l’impression que les deux instruments s’efforçaient de dire quelque chose en même temps.


Mais les mots ne voulaient pas sortir nettement, parce que le problème avait cessé d’être seulement musical. La version précédente faisait mal. Je ne me l’étais pas avoué. J’avais dit à Lance que la piste était honnête, que l’inconfort était nécessaire, qu’une chanson ne devait pas se résoudre trop proprement quand le sentiment qui la portait restait sans apaisement. Tout cela était vrai. Il y avait autre chose que je ne voulais pas examiner. La version précédente ressemblait à l’intérieur de ma tête. Elle était encombrée et difficile, pleine d’impulsions qui se contredisaient. Elle avait des aspérités que je ne pouvais pas lisser sans perdre la sensation que quelque chose d’important pouvait arriver. Quand je l’écoutais, je me reconnaissais. La nouvelle version était mieux arrangée. Elle était aussi plus calme. Et une petite part laide de moi entendait ce calme comme un refus d’admettre ce qui avait fait mal. Je voulais que la chanson reste blessée parce que je savais reconnaître une blessure. Je savais quoi faire des choses qui saignent. Je pouvais les écouter, les étudier, écrire à leur sujet, les rendre assez belles pour que les gens prennent peut-être la beauté pour de la guérison. Ce que je ne savais pas faire, c’était rester devant quelque chose qui avait commencé à aller mieux sans me demander si cette amélioration signifiait que la douleur d’origine avait été imaginaire. Lance attendit ma réponse. — La partie qui compte, dis-je. Il se renfonça dans son siège. — Ce n’est pas une réponse. — C’est celle que je te donne. — Alors nous allons avoir du mal à arranger ça. Je me tournai vers lui. — Peut-être que ça n’a pas besoin d’être arrangé.


— Peut-être que si. — Peut-être que tu es si déterminé à faire fonctionner chaque chose que tu as oublié ce que la chanson est censée dire. Sa mâchoire se crispa. Voilà. J’avais trouvé quelque chose d’assez aiguisé pour le blesser. Je le sus dès que les mots quittèrent ma bouche. La phrase n’était pas venue d’un jugement réfléchi. Elle était née du besoin soudain, furieux, de lui faire ressentir la même incertitude que moi. J’aurais pu m’arrêter. Je ne le fis pas. — Tu fais toujours ça, dis-je. Tu prends quelque chose de dérangeant et tu le rends plus facile à écouter. Tu ponces chaque arête jusqu’à ce que la chose ne puisse plus couper personne. — Ce n’est pas ce que je fais. — Alors, qu’est-ce que tu fais ? — J’essaie de finir la chanson. La simplicité de sa réponse me mit davantage en colère. — Toutes les chansons n’ont pas besoin d’être finies. — Non. Mais celle-ci doit devenir ce qu’elle est au lieu de rester ce que tu ressentais quand tu l’as écrite. Je le regardai. Pendant un instant, la pièce parut perdre toutes ses proportions ordinaires. La console était trop grande. Les murs trop proches. Sa voix était devenue le son de quelqu’un debout de l’autre côté d’une porte que je n’avais pas compris que je tenais fermée. J’entendis sa phrase comme l’affirmation que mes sentiments étaient provisoires, que ce que j’avais mis dans la piste n’était que de la matière première pour une meilleure version. Il voulait peut-être dire que l’arrangement pouvait mieux servir le sentiment. Je n’écoutais plus assez attentivement pour le savoir. Pas à ce moment-là.


— Je crois que tu confonds l’inconfort avec la vérité, dit-il. Je n’avais pas employé ces mots-là. Je le détestais de les avoir trouvés malgré tout. — Peut-être que tu confonds la maîtrise avec l’honnêteté. Il baissa les yeux vers la console. Le silence qui suivit n’avait rien de dramatique. Personne ne frappa du poing sur la table. Aucun instrument ne tomba par terre. Il n’y eut que le faible bourdonnement électrique de la pièce et la pluie contre la fenêtre. Lance ferma la session. — Je dois y aller. Je ressentis les mots avant de les comprendre. Pas leur sens. Leur effet. Un serrement derrière les côtes. La chaleur qui montait le long de mon cou. Mon esprit qui allait plus vite que la conversation ne l’exigeait le moins du monde. Il partait. Il était en colère. Il quittait la pièce à cause de quelque chose que j’avais dit. Toutes ces choses pouvaient être vraies sans vouloir dire ce que je craignais qu’elles veuillent dire. Je le savais. Je détestais le peu d’aide que cela apportait. — Très bien, dis-je. Il me regarda une dernière fois. — Je reviendrai demain. Il prit son manteau et partit. La porte se referma derrière lui avec un petit clic ordinaire. Je restai dans mon fauteuil, à regarder l’écran assombri. Pendant plusieurs secondes, je n’entendis rien d’autre que la phrase qui se répétait dans ma tête. Je reviendrai demain. Cela aurait dû me rassurer.


Au lieu de cela, mon esprit commença à y chercher des failles. Il n’avait pas dit qu’il serait là à neuf heures. Il n’avait pas dit que nous finirions la piste. Il n’avait pas dit qu’il n’était plus en colère. Il n’avait pas dit que la dispute n’avait rien changé entre nous. Il avait seulement dit qu’il reviendrait. Je voulais qu’il promette davantage. Je voulais qu’il me promette la chose exacte que je n’avais pas le droit d’exiger : qu’aucun désaccord ne pourrait l’amener à reconsidérer la vie que nous construisions, qu’aucune phrase laide ne pourrait le faire fuir, que le lien sous la musique était assez solide pour survivre aux moments où la musique devenait un champ de bataille. Je voulais de la certitude. Et parce que je ne pouvais pas l’avoir, je me mis à traiter une conversation inachevée comme un avertissement. Le studio avait changé sans lui. J’avais passé des années à travailler seule avant VDLM, et je savais comment habiter une pièce vide. Je savais écouter une piste sans que l’avis d’une autre personne en modifie la forme. Je savais rester avec un texte inachevé jusqu’à ce que les mots révèlent quelque chose d’utile ou deviennent assez insupportables pour être abandonnés. Mais je m’étais habituée à ce que Lance soit là. Son étui de guitare près du mur. Ses notes à côté des miennes. Le café qu’il oubliait de boire. Les petits bruits qu’il faisait quand il réfléchissait. Ces choses m’étaient devenues si familières que leur absence semblait plus bruyante que la pièce elle-même. Je détestais ça. Je détestais qu’une personne puisse devenir une partie de l’architecture de votre journée sans en demander la permission, puis laisser un vide derrière elle en partant. Je m’approchai de la console et rouvris la session. La piste apparut à l’écran. J’appuyai sur lecture.


Elle était magnifique. Je l’écoutai encore. À présent, j’entendais ce que Lance avait fait. L’arrangement avait plus d’espace. La voix ne se battait plus avec la guitare à la transition. Le second couplet arrivait avec une clarté qui manquait à la version précédente. Il n’avait pas effacé le sentiment. Il en avait changé la forme. Je m’assis. Cette découverte aurait dû me soulager. Au lieu de cela, elle me laissa avec la possibilité désagréable d’avoir fait porter à la dispute quelque chose que la musique ne pouvait pas résoudre. J’écoutai la version précédente. Elle était là : la tension, la rugosité, cette partie qui semblait pouvoir se défaire si je la touchais avec trop d’assurance. J’aimais cette version. Je l’aimais parce qu’elle ressemblait à l’état dans lequel je l’avais écrite. Elle contenait encore toute l’urgence du sentiment d’origine. On ne lui avait pas demandé de vivre au-delà du moment qui l’avait produite. Mais une chanson devait vivre au-delà de son moment. C’était tout l’intérêt de l’enregistrer. L’œuvre pouvait changer. Elle pouvait devenir plus claire, plus ample, moins désespérée. Elle pouvait dire la vérité d’une émotion sans conserver la détresse exacte dans laquelle cette émotion était apparue la première fois. Je le comprenais quand je pensais à la musique. Je le comprenais beaucoup moins volontiers quand je pensais à moi. Si la piste pouvait devenir moins blessée sans devenir mensongère, alors la douleur n’était peut-être pas la seule preuve que quelque chose comptait. Je pouvais peut-être tenir profondément à quelqu’un sans passer chaque heure à craindre de le perdre. Une dispute pouvait peut-être se terminer sans exiger un verdict sur notre relation.


Lance pouvait peut-être partir une nuit parce qu’il était en colère, fatigué, ou simplement peu disposé à poursuivre une conversation qui avait cessé d’être utile. Il pouvait peut-être revenir le lendemain sans avoir à prouver que la nuit passée séparés n’avait rien signifié. Je restai assise devant la console et essayai de laisser ces possibilités exister. Elles ne me semblaient pas naturelles. Elles ressemblaient à l’idée de descendre un escalier dans le noir, sans savoir si la marche suivante se trouverait là où mon pied l’attendait. Je pris mon carnet. Pendant longtemps, je n’écrivis rien. Puis une phrase apparut. Je ne sais pas comment te demander de rester sans que cela ressemble à une exigence. Je la regardai fixement. Ces mots étaient plus honnêtes que tout ce que j’avais dit pendant la dispute. Ils étaient aussi plus effrayants. Parce qu’ils admettaient que, sous ma critique de l’arrangement, il y avait une peur que je ne voulais pas laisser voir à Lance. Je lui avais demandé de préserver la rudesse de la piste, mais je lui demandais aussi de préserver une version précise de nos vies : celle où les sentiments restaient sans résolution, le danger audible, l’issue pas encore sûre. S’il changeait la chanson, peut-être craignais-je qu’il change aussi notre relation. S’il cessait de se battre pour les aspérités, peut-être cesserait-il de se battre pour moi. C’était irrationnel. Ce n’était pas tout à fait conscient. Et c’était ma peur. Je rayai la phrase.


Puis je l’écrivis de nouveau sous la première version. Je ne la lui envoyai pas. Je ne savais pas comment faire. Cette nuit-là, mon appartement était trop silencieux. Je préparai du thé et oubliai de le boire. J’allumai une lampe, puis l’éteignis parce que cette lumière donnait à la pièce un air mis en scène. J’allai de la cuisine à la chambre, puis revins, vérifiant mon téléphone avec une fréquence qui m’aurait fait honte si j’avais accepté de l’examiner honnêtement. Il n’y avait aucun nouveau message. Je me dis que c’était raisonnable. Lance était rentré chez lui. Il n’avait pas promis d’écrire. Il n’y avait aucune raison pratique d’attendre un échange après une dispute qui s’était achevée sur un projet clair : reprendre le travail le lendemain. Je connaissais tous les faits. Je fabriquais quand même une catastrophe à partir du silence. Mon esprit revint vers les gens que j’avais perdus, parce que les esprits sont d’une efficacité cruelle pour trouver de vieilles preuves à de nouvelles peurs. Marcus avait disparu quand j’avais trois ans. Les détails le concernant étaient plus minces que les détails de son absence. Je savais pour le mot, pour le batteur de jazz américain, pour la vie que j’aurais peut-être connue s’il était resté. J’avais passé des années à essayer de ne pas transformer une absence en personnalité, à ne pas inventer un père à partir de la forme de ce qu’il n’avait pas su donner. Mathieu avait été différent. Mathieu avait été là. Il m’avait appris à aimer Billie Holiday. Il me faisait rire. Il m’appelait petite catastrophe et faisait de l’expression un surnom plutôt qu’un avertissement. Il avait dix-sept ans lorsqu’un accident de moto sur le périphérique avait mis fin à sa vie, en 2002. Il n’avait pas choisi de me quitter.


Je le savais aussi. Mais le chagrin ne respecte pas toujours la différence entre un départ et une disparition. Il se souvient de la place vide. Il se souvient du moment où le monde a continué tandis que quelqu’un que vous aimiez ne le pouvait plus. J’avais treize ans quand Mathieu est mort. Treize ans, c’est assez pour comprendre que quelqu’un est parti et assez peu pour croire, dans les recoins privés de l’esprit, qu’on aurait peut-être dû voir quelque chose plus tôt. Qu’on aurait peut-être dû l’appeler. Qu’on aurait peut-être dû dire autre chose la dernière fois qu’on lui a parlé. Qu’il existait peut-être un instant où un choix différent aurait changé le monde entier. Je n’avais aucune responsabilité rationnelle dans sa mort. J’avais porté l’impuissance malgré tout. Et maintenant, à vingt-trois ans, j’étais assise dans un appartement à essayer de déterminer si le départ de Lance du studio voulait dire quelque chose pour lequel je n’avais aucune preuve. Les pertes n’étaient pas les mêmes. Je le savais. Lance était vivant. Il m’avait dit qu’il reviendrait. Nous nous disputions au sujet d’une piste, nous ne nous disions pas adieu. Mais une part de moi semblait incapable de croire que connaître la différence me protégerait de la peur. Je ne pouvais pas négocier avec les morts. Je ne pouvais pas réparer le passé. Je ne pouvais pas demander à Mathieu de revenir le lendemain et de m’expliquer ce qui s’était passé, pourquoi, et s’il avait compris à quel point son absence continuerait de façonner ma vie. Lance était vivant. Lance pouvait répondre à une question. Lance pouvait me dire quand je l’avais blessé. Lance pouvait revenir au studio et être à nouveau en désaccord avec moi.


J’aurais dû trouver cela rassurant. À la place, je commençais à comprendre combien il était effrayant d’aimer quelqu’un dont les choix lui appartenaient. Une personne vivante pouvait dire non. Une personne vivante pouvait se mettre en colère. Une personne vivante pouvait entendre ce que vous disiez et décider que cela faisait mal. Une personne vivante pouvait quitter une pièce et y revenir le lendemain sans avoir à expliquer chaque minute écoulée entre-temps. Je voulais une garantie que sa liberté ne deviendrait jamais ma perte. Il n’y avait aucune garantie à donner. Je m’assis à la table de la cuisine et regardai la phrase dans mon carnet. Je ne sais pas comment te demander de rester sans que cela ressemble à une exigence. Ce n’était pas une solution. C’était seulement la première fois où j’étais parvenue à formuler le problème sans le déguiser en critique du travail de quelqu’un d’autre. Pour cette nuit-là, il me suffisait de savoir quel problème j’affrontais réellement. Lance revint le lendemain matin avec du café. Je le vis par la fenêtre du studio avant qu’il ouvre la porte. Ses cheveux étaient humides de pluie et il tenait deux gobelets d’une main tout en essayant de trouver ses clés de l’autre. Le voir déclencha en moi un soulagement si violent que je me mis aussitôt en colère contre moi-même. Je ne voulais pas qu’il ait autant de pouvoir sur mon système nerveux. Je ne voulais pas que sa présence ait la valeur d’un verdict. Je voulais être le genre de femme capable de se disputer avec quelqu’un qu’elle aimait et de poursuivre sa journée. Je voulais être raisonnable, indépendante, tranquille devant les incertitudes ordinaires de la proximité avec quelqu’un. Je voulais beaucoup de choses, ce matin-là.


La plupart servaient à éviter ce fait tout simple : il m’avait manqué. Il entra et posa un gobelet sur la table devant moi. — Du café. — Je vois bien. — Je craignais que tu aies oublié ce que c’était. — Je suis désolée que tu aies dû venir jusqu’ici pour m’instruire. Il m’adressa un sourire fatigué. Nous restâmes là un moment, à tenir entre nous les restes de la dispute de la veille. Aucun de nous n’avait l’air triomphant. Aucun de nous ne semblait particulièrement désireux de savoir qui avait eu raison. — Je n’aurais pas dû dire ça, lui dis-je. Il me regarda. — Quelle partie ? J’aurais pu plaisanter. J’aurais pu répondre : tout, puis sourire comme si j’exagérais. J’aurais pu faire de mes excuses un numéro de charme qui nous épargnerait ce malaise. À la place, je dis : — Que tu ne te souciais pas de ce que la chanson voulait dire. Il hocha lentement la tête. — Je n’aurais pas dû dire que tu confondais l’inconfort avec la vérité. Je baissai les yeux vers mon gobelet. — Avais-tu tort ? Il réfléchit à la question. — Pas entièrement. Je ris une fois, sans beaucoup d’humour. — Évidemment. — Mais je l’ai dit comme si je savais exactement ce qui se passait dans ta tête. Cela me fit lever les yeux vers lui. Il soutint mon regard.


— Ce n’était pas le cas, dit-il. Je savais ce que j’entendais dans la piste. Je ne savais pas tout le reste. Il y avait quelque chose de presque insupportable à se voir offrir cette distinction. Il ne me donnait pas raison pour rendre la matinée plus facile. Il ne reniait pas son propre jugement et ne faisait pas comme si la dispute n’avait eu aucun sens. Il reconnaissait qu’il avait dépassé le travail pour tirer une conclusion sur moi. Il me laissait aussi la place de faire de même. Je pris une inspiration. — J’avais peur que tu essaies d’effacer quelque chose. — De la chanson ? Je secouai la tête. Il attendit. J’aurais pu laisser ma réponse là. J’aurais pu maintenir la question du côté de la musique, parce que l’autre possibilité m’obligeait à dire quelque chose d’humiliant de simplicité. Finalement, je dis : — Je ne sais pas. Ce n’était pas toute la vérité. C’en était le commencement. Plusieurs réponses plus impressionnantes étaient possibles. Je pouvais expliquer l’arrangement dans une langue assez précise pour que notre dispute paraisse entièrement professionnelle. Je pouvais aller plus loin, m’expliquer si bien qu’il ne lui resterait aucune manière convenable d’être en colère. Je connaissais l’attrait de ces deux numéros. Ce que je n’avais pas encore dit, c’est que j’avais voulu lui faire mal à mon tour. Pas pendant toute la soirée. Pas à chacune de mes phrases. Mais il y avait eu un instant où j’avais vu une remarque l’atteindre et ressenti le soulagement mesquin de ne plus être la seule personne de la pièce à avoir l’air blessée.


L’admettre ne rendait pas le désaccord musical imaginaire. J’entendais toujours qu’il manquait quelque chose au morceau. Je voulais pouvoir le défendre sans traîner le reste de sa personne à la barre. Je voulais qu’il fasse confiance à mon oreille, et j’avais peur que présenter mes excuses revienne à retirer mes preuves. Je regardai ses mains plutôt que l’écran. Elles ne faisaient rien à la chanson. Pour une fois, je ne pouvais contester la position d’aucun curseur, me cacher derrière aucune modification audible pour éviter de distinguer ce qui m’avait blessée de ce que j’avais fait de cette blessure. Je pouvais commencer là, même si je ne savais pas tout dire dans le bon ordre. Lance tira la chaise à côté de la mienne et s’assit. Nous parlâmes un moment sans regarder la console. Je lui dis que j’avais peur que la piste devienne trop léchée pour contenir ce que j’avais ressenti en l’écrivant. Il me dit qu’il avait essayé de faire de la place à la voix, non d’en retirer le sens. Je lui dis que, parfois, lorsqu’il modifiait quelque chose que j’avais eu du mal à écrire, j’avais l’impression qu’il méprisait l’effort lui-même. Il écouta. Puis il dit : — Je ne peux pas préserver chaque sentiment exactement tel qu’il était quand tu l’as éprouvé pour la première fois. Je le regardai. — Je sais. — Vraiment ? Je faillis sourire. — C’est une question affreuse. — C’est une question utile. Je bus une autre gorgée de café. Il poursuivit avec précaution. — La chanson peut garder ce qui s’est passé sans devoir rester éternellement enfermée dans ce qu’il y a eu de pire. Je regardai l’écran.


La piste nous attendait toujours. Je pensai aux premiers enregistrements, aux prises imparfaites, aux nuits où nous avions pris la tension pour du sérieux parce que nous ne comprenions pas encore qu’un sentiment pouvait supporter qu’on le traite avec douceur. Je pensai à la fréquence avec laquelle j’avais fait confiance à la douleur parce qu’elle m’était familière. Et je pensai à la facilité avec laquelle l’attention de Lance était devenue un abri que je risquais de perdre à tout instant. Je ne lui dis pas tout. Je ne le pouvais pas. Mais je me tournai vers lui et dis : — Parfois, je ne sais pas comment te demander de rester sans que cela ressemble à une exigence. La phrase resta entre nous. Il me regarda longuement. Puis il posa sa main sur la mienne. — Tu peux demander, dit-il. J’ai seulement besoin que tu me laisses répondre. Je sentis ma gorge se serrer. Il n’y avait dans ses mots aucune grande promesse. Il n’avait pas dit qu’il ne partirait jamais. Il n’avait pas promis de rester disponible chaque fois que j’aurais peur. Il n’avait pas pris la responsabilité de faire disparaître ma peur. Il m’offrait quelque chose de moins dramatique et de plus difficile. La possibilité de demander ce dont j’avais besoin sans décider d’avance quelle devait être la réponse. Je baissai les yeux vers sa main. Mon premier réflexe fut de m’y agripper si fort qu’il ne pourrait pas bouger. Je ne le fis pas. Je laissai sa main reposer sur la mienne.


Pendant un petit moment, aucun de nous ne parla. Le café refroidit. La pluie traça ses lignes sur la fenêtre. Le studio attendit que nous retournions au travail. Rien n’était définitivement résolu. C’était la part que j’aurais eu du mal à accepter la veille. À présent, assise près de lui, je commençais à comprendre qu’une conversation n’avait pas besoin de produire de la certitude pour changer quelque chose. Nous avions nommé une peur. Nous avions reconnu nous être blessés. Nous étions revenus dans la même pièce avec un peu plus d’informations que nous n’en avions en la quittant. Peut-être était-ce cela, rester, quand cela était réel. Non pas l’absence de départs. La volonté de revenir sans faire semblant que rien ne s’était passé. Nous réécoutâmes la piste. Lance lança la version sur laquelle il travaillait avant la dispute. J’entendis l’espace qu’il avait créé dans l’arrangement, la façon dont la voix pouvait émerger sans rivaliser avec la guitare, la transition plus retenue vers le second couplet. Il me manquait encore quelque chose de la version précédente. Mais je percevais qu’il n’avait pas effacé le sentiment. Il lui avait donné un autre endroit où vivre. — Est-ce qu’on peut remettre un peu de rugosité ici ? demandai-je en montrant la transition. Il écouta. — Oui. — Et laisser cette respiration ? Il repassa la phrase. — Oui. J’attendis qu’il ajoute une réserve, qu’il me rappelle que l’arrangement avait besoin d’une structure, que la piste ne fonctionnerait jamais si nous traitions chaque imperfection comme sacrée. Il ne le fit pas.


Il effectua simplement l’ajustement. Nous restâmes assis ensemble pendant que la nouvelle version jouait. Elle n’était pas identique à l’enregistrement que j’avais aimé la veille au soir. Elle n’avait pas à l’être. La chanson avait traversé une dispute et en était ressortie avec quelques changements, certains utiles et d’autres non. Nous cherchions encore à décider ce qu’elle devait devenir. Pour une fois, je ne pris pas cette incertitude pour une menace. J’écoutai la musique. J’écoutai la guitare de Lance. J’écoutai ma propre voix traverser l’arrangement, non sans avoir été touchée par ce qui s’était passé, mais sans devoir encore préserver la forme exacte de la blessure. Je pensai à Mathieu, et au fait que je ne pourrais jamais revenir à une conversation avec lui pour modifier ce qui avait été dit. Je pensai à Marcus, ce père dont l’absence était restée plus vive que tout récit fiable de sa présence. Je pensai à ma mère, Élise, et à la façon dont elle m’avait laissée fredonner dans la cuisine sans faire de la mélodie une exigence. J’avais hérité de différentes sortes de silence des gens qui m’avaient élevée. Certains silences avaient voulu dire l’amour. D’autres avaient voulu dire la peur. D’autres encore avaient voulu dire que la personne dont j’attendais une réponse ne répondrait jamais. J’avais passé des années à apprendre à les distinguer. Je n’en avais pas fini. Mais Lance était assis à côté de moi, ajustant le mix, et le silence entre nous ne m’obligeait pas à le résoudre. Il pouvait simplement exister. Quand la chanson se termina, il me regarda. — Alors ? J’écoutai se dissiper la dernière trace de l’enregistrement. — C’est mieux.


Il sourit. — Voilà des louanges rares. — Ne t’y habitue pas. — Trop tard. Je secouai la tête et il rit. Ce son dénoua quelque chose en moi. Pas tout. Assez. Il pouvait encore se tromper sur la chanson. Moi aussi. Ce qui me soulageait, c’était de pouvoir dire à quel endroit, montrer une transition plutôt que demander à toute la pièce de répondre de ma peur. J’avais autrefois cru que, si je comprenais assez bien une personne, je pourrais me préparer à la perdre. Je pourrais étudier les petits changements, reconnaître les débuts de l’éloignement et trouver la réponse juste avant que la situation ne devienne irréversible. Je pourrais devenir si attentive que rien ne me surprendrait. Cette croyance m’avait rendue perspicace. Elle m’avait aussi épuisée. Je ne pouvais pas lire dans les pensées de Lance. Je ne pouvais pas transformer chaque silence en signal fiable. Je ne pouvais pas garantir que l’amour nous protégerait des disputes, des erreurs, des circonstances qui changent ou du fait ordinaire que deux personnes puissent vouloir des choses différentes au même moment. Je ne pouvais pas le garder en anticipant toutes les raisons possibles pour lesquelles il pourrait partir. Et je ne pouvais pas empêcher le chagrin en refusant de m’attacher. La mort de Mathieu m’avait appris que le monde pouvait changer sans demander la permission. La disparition de Marcus m’avait appris qu’une personne pouvait devenir un mystère avant même qu’un enfant soit assez vieux pour comprendre ce qu’était un mystère. Ma mère m’avait appris, par mille gestes pratiques de soin, que l’amour pouvait exister sans être déclaré. Lance m’apprenait autre chose.


Qu’une autre personne pouvait être en désaccord avec moi et revenir malgré tout. Qu’une dispute pouvait faire mal sans devenir une fin. Qu’une chanson pouvait changer sans trahir le sentiment qui l’avait créée. Que je pouvais demander à quelqu’un de rester sans faire du fait de rester la seule réponse acceptable. Je savais ces choses intellectuellement. Je commençais, lentement, à comprendre ce que cela faisait de les vivre. J’avais passé des années à me préparer à la perte en essayant de tout remarquer. Maintenant, sa main était revenue aux commandes. Il y aurait une autre modification à entendre, une autre occasion de ne pas être d’accord. Je ne savais pas faire confiance à cela chaque jour. Cet après-midi-là, je pouvais continuer d’écouter. Nous travaillâmes tout l’après-midi. Nous nous disputâmes sur une ligne de guitare et rîmes à propos d’une autre. À un moment, Lance modifia un petit détail sans me le dire, et je le repérai aussitôt. Il me regarda. — Quoi ? — Tu l’as changé. — Oui. — Sans demander. — J’espérais que tu ne le remarquerais pas. — Amateur. Il rit. Je réécoutai la piste, puis hochai la tête. — Garde-le. Il eut l’air presque surpris. J’éprouvai une petite satisfaction intime à pouvoir prononcer ces mots sans prétendre n’avoir jamais eu envie de les refuser. La chanson était encore à nous.


La dispute faisait encore partie de la journée. L’une n’avait pas à effacer l’autre. Quand nous cessâmes enfin de travailler, le soir commençait à s’assombrir derrière la fenêtre. Les lumières des immeubles voisins s’allumèrent une à une et la pluie se posa dans un murmure régulier. Lance rassembla ses notes. Je refermai mon carnet, en laissant à l’intérieur la phrase rayée. Je ne sais pas comment te demander de rester sans que cela ressemble à une exigence. Je n’arrachai pas la page. Je ne la réécrivis pas en paroles de chanson. Je la laissai demeurer le témoignage d’un moment où j’avais failli prendre ma peur pour la vérité. Puis je me levai et nous quittâmes le studio ensemble. Il ferma la porte à clé. Je l’attendis sur le palier. Pendant un instant, je sentis revenir l’ancien réflexe : lui demander s’il reviendrait demain, si nous allions bien, si la dispute avait changé quelque chose que je ne pouvais pas voir. Je laissai les questions passer. Non parce qu’elles étaient absurdes. Parce que je n’avais pas besoin de toutes les réponses ce soir-là. Nous descendîmes l’escalier et sortîmes dans les rues mouillées de Paris, marchant côte à côte sous les réverbères. La peur n’avait pas disparu. Elle était simplement devenue un sentiment que je pouvais porter sans lui demander de prédire l’avenir. Et, pour la première fois depuis longtemps, je compris que rester n’était pas quelque chose que je pouvais forcer quelqu’un à faire. C’était quelque chose que nous devrions continuer de choisir. Un jour ordinaire après l’autre.


Lance pose doucement sa main sur celle d’Ink à la table du studio.


CHAPITRE TREIZE Le son de la présence Samedi 15 juin 2013 — Paris, dix-huitième arrondissement J’avais l’habitude de croire que rester ferait un bruit. Une clé qui tourne dans une serrure. Des pas qui reviennent le long d’un couloir. Un téléphone qui sonne au moment exact où je m’étais convaincue qu’il ne sonnerait pas. Quelque chose d’immanquable, quelque chose que je pourrais entendre et reconnaître sans devoir discuter avec moi-même de ce qu’il voulait dire. Je voulais que l’amour ait une signature sonore. Je voulais le reconnaître à la première note. À la place, il s’entendait dans la voix de Lance qui me demandait si je voulais du café. Dans le bruit de son étui de guitare heurtant le sol près de la table. Dans le bruit d’une chaise raclant le sol du studio, puis d’un juron marmonné parce qu’un de ses pieds s’était encore accroché à un câble. Dans les pas du même homme qui revenait dans la même pièce après un désaccord, avec la même guitare cabossée, sans garantie que nous serions d’accord sur quoi que ce soit une fois assis. Ce n’était pas le son que j’avais imaginé. C’était devenu celui auquel je faisais confiance. Cela me faisait plus peur que je ne voulais l’admettre. À l’été 2013, nous étions devenus meilleurs pour savoir quand une chanson mentait. Pas nécessairement au sujet d’un événement. La musique pouvait être fictive, abstraite, délibérément obscure même, et dire pourtant la vérité sur


la personne qui l’avait créée. Le mensonge arrivait lorsque nous nous efforcions trop de démontrer une émotion au lieu de la laisser exister. Nous avions appris la différence entre une ligne qui avait besoin d’un mot de plus et une autre qui demandait le courage de finir. Nous avions appris qu’une guitare pouvait être trop belle pour le sentiment qu’elle était censée porter. Nous avions appris que ma voix n’avait pas toujours besoin qu’une autre voix lui réponde. Cette dernière leçon était celle à laquelle je résistais. J’étais assise à côté de Lance dans le studio, à écouter la fin d’une chanson que nous façonnions depuis plusieurs jours. L’arrangement était dépouillé. La guitare se déplaçait sous ma voix sans l’encombrer et la mélodie revenait chaque fois au même endroit sans repos, comme si elle tournait autour de quelque chose qu’elle pouvait reconnaître sans parvenir à l’approcher directement. La chanson parlait de présence et d’inaccessibilité. D’être assise à côté de quelqu’un tout en échouant à l’atteindre. De l’étrange solitude qui consiste à être assez près pour entendre la respiration d’une autre personne sans pouvoir savoir ce qui se passe derrière ses yeux. Je connaissais assez bien cette solitude pour l’écrire de mémoire. Je savais aussi combien il était tentant de rendre la chanson plus dramatique que le sentiment ne le méritait. La dernière section joua dans les moniteurs. Ma voix tint la ligne. Puis elle s’arrêta. Le silence. Je me penchai en avant. — Je veux une autre voix ici. Lance continua d’écouter la dernière trace de l’enregistrement. — Où ?


— À la fin. Une seconde voix sous la mienne, puis les deux parties ensemble. Il se tourna vers moi. — Pourquoi ? — Parce qu’il lui manque quelque chose. — Qu’est-ce qui lui manque ? Je détestais cette question. Il avait le don de prendre un instinct que je tenais pour parfaitement légitime et de me demander d’exposer mon raisonnement. — Plus de profondeur. — Est-ce qu’elle manque de profondeur ? — Ne fais pas ça. — Faire quoi ? — M’obliger à prouver chacun de mes sentiments. Il me regarda un instant. Puis il revint vers la console. — Remets-la. Je croisai les bras. Il relança la fin. J’écoutai le vide que j’avais entendu auparavant, cette petite étendue nue après la dernière syllabe. J’imaginai la voix de Lance qui viendrait sous la mienne, une phrase anglaise basse rencontrant mon français au moment où la mélodie commençait à se dissiper. Deux voix. Un seul sentiment. Un lieu de rencontre. Cela me paraissait évident. Sauf que, tandis que l’enregistrement jouait, je commençai à entendre ce que ferait la seconde voix. Elle expliquerait le silence. Elle ferait de la distance entre le dernier mot et la fin de la chanson un endroit où l’auditeur pourrait se tenir confortablement. La seconde voix


offrirait une réassurance que la première n’avait pas donnée. Elle transformerait l’incertitude en échange, la solitude en dialogue. Elle rendrait la fin plus facile. Je ne voulais pas forcément qu’elle soit facile. Je voulais que la chanson sonne comme quelqu’un qui tend la main vers une autre personne sans parvenir malgré tout à combler la distance. Je savais chanter ce sentiment. Je n’étais pas certaine de savoir le laisser tranquille. La piste s’acheva de nouveau. Lance retira son casque. — La première voix dit déjà la vérité. Je regardai l’écran. — Tu ne penses pas qu’elle a besoin d’une réponse ? — Toutes les questions n’ont pas besoin de sonner comme une conversation. — Et si l’auditeur pense qu’il manque quelque chose ? — C’est possible. Il haussa les épaules. — Ce n’est pas la même chose que de manquer réellement de quelque chose. Je le fixai. Il avait assez souvent raison pour être profondément agaçant. J’avais envie de me disputer, en partie parce que j’entendais encore la possibilité de cette seconde voix dans ma tête, et en partie parce que j’avais pris l’habitude de considérer ma première résistance comme la preuve que quelque chose d’important était en jeu. Mais il y avait une autre possibilité. Peut-être voulais-je une autre voix parce que je n’aimais pas la sensation d’une voix seule arrivant au bout de sa phrase sans savoir si quelqu’un l’avait reçue. Peut-être que l’arrangement n’était pas le vrai problème.


Peut-être demandais-je à la musique de démontrer une sorte de réassurance que j’apprenais encore à accepter dans la vie. Je regardai Lance. Il attendait, sans impatience, sans l’air d’un homme qui venait de gagner une dispute, mais avec cette simple attente que je puisse avoir envie d’écouter encore une fois. Je compris qu’il n’essayait pas de retirer quoi que ce soit à la chanson. Il me demandait de faire confiance à ce qui s’y trouvait déjà. — Très bien, dis-je. Le coin de sa bouche tressaillit. — Très bien ? — Ne me fais pas regretter d’être d’accord avec toi. — Je n’oserais pas. — Si. Tu le mettrais dans l’arrangement. Il rit. Moi aussi, même si je n’étais pas tout à fait sûre de ce qui était devenu drôle. Nous éteignîmes les moniteurs et sortîmes sous la pluie. Les rues autour de Pigalle brillaient sous les lampes ; les cafés se vidaient, les chaises s’empilaient sur les tables, les serveurs essuyaient du bois les derniers cercles de vin. Nous trouvâmes un petit endroit qui servait encore à manger. La soupe était trop salée, le pain dur sur les bords, et Lance me vola le dernier morceau de mon assiette après avoir annoncé qu’il n’avait pas faim. — Tu es un voleur, lui dis-je. — Je suis producteur. Je sais reconnaître de la matière inexploitée. — Tu reconnais une occasion d’être agaçant. — C’est l’un de mes talents les plus constants. Pendant un moment, nous parlâmes de choses ordinaires. Un ampli qui s’était mis à bourdonner sans raison apparente. Une facture que j’avais oublié de payer. Une chanteuse que Lance avait entendue à la radio, dont il admirait le phrasé mais dont la production lui donnait envie de démonter les enceintes. Nous ne fûmes pas d’accord sur le point de savoir si la femme à


la table voisine était à un rendez-vous ou en train de faire passer un entretien d’embauche. Nous avions tous les deux tort : elle retrouvait sa sœur. Cela aurait dû ne rien être. C’est pour cela que je m’en souviens. Une miette était restée sur sa manche. Je l’enlevai et laissai mes doigts un peu plus longtemps que nécessaire. Il regarda ma main, puis leva les yeux vers moi. — De la matière inexploitée ? demanda-t-il. — Je vérifie la qualité de la production. — Alors ? — Inégale. Il sourit sans me demander de justifier cette main. Je la retirai lorsque j’en eus envie. Cette facilité savait encore me surprendre. Nous aurions pu continuer de parler de ma facture oubliée ou des enceintes affreuses ; le contact n’aurait pas eu besoin de devenir un nouveau sujet. J’avais cru autrefois que bien connaître une personne, c’était pouvoir prévoir ses réactions. Il était là, assez familier pour que je lui dérobe un peu de chaleur, toujours occupé par une pensée que je ne pouvais pas entendre. Je me demandai s’il était fatigué, s’il aimait la soupe, s’il se rappelait la fin que nous avions laissée tranquille. Aucune de ces possibilités n’exigeait de réponse immédiate. Je l’aimais bien à cette table. Pas l’homme que je pouvais tirer d’une partie de guitare, pas la figure patiente que j’assemblais parfois pour me donner une raison d’avoir besoin de lui. Cet homme-là, capable de voler du pain, d’admirer une autre chanteuse et d’avoir une pensée qui ne me concernait pas. C’était un nombre de choses à aimer chez quelqu’un vraiment peu commode. Dehors, la pluie s’était adoucie en bruine. Nous marchâmes vers mon appartement sans discuter de notre destination. À la porte, je cherchai mes clés pendant que Lance se tenait tout près derrière moi, son manteau humide aux épaules. Quand j’ouvris enfin, il attendit que je rentre la première.


L’appartement était froid. J’allumai la petite lampe près du canapé et sa lumière accrocha la pile de livres au sol, le bol ébréché plein de médiators, le mug que j’avais laissé près de l’évier le matin même. Rien dans la pièce n’avait été arrangé pour impressionner qui que ce soit. C’est ce qui me plaisait. L’endroit avait le droit d’être un endroit. — Tu peux prendre du thé, dis-je. — C’est une invitation ou un avertissement ? — Les deux. Il retira son manteau. Je mis de l’eau à bouillir. Nous restâmes dans la cuisine pendant que les tuyaux émettaient leurs petites plaintes familières, discutant de la nécessité ou non d’un pont musical. La bouilloire s’arrêta d’un clic. Je voulus prendre deux tasses à la fois, en cognai une contre le robinet et jurai. Lance rit. Pas exactement de moi, mais d’assez près. — Ne fais pas ça, dis-je. — Je ne dis rien. — Ton visage, si. Il prit les tasses de mes mains et les posa sur le plan de travail. — Ton visage me dit des choses depuis des années. Je croyais qu’on était convenus de ne pas s’en plaindre. Je le regardai. La plaisanterie avait ouvert un espace, et aucun de nous ne se précipita pour le refermer. Nous nous étions déjà embrassés. Pas souvent, et jamais assez légèrement pour que je puisse prétendre que c’était un accident. Chaque fois, l’un de nous avait trouvé une raison de s’arrêter avant que le moment exige une réponse. Il restait du travail à finir. Un train à prendre. L’un de nous était fatigué, effrayé, ou soudain très intéressé par les dimensions exactes de la pièce. Ce soir-là, Lance ne détourna pas le regard. — Dis-moi de partir, dit-il doucement, si c’est ce que tu veux. J’aurais pu. Les mots étaient là. La porte aussi. Je savais la différence entre être acculée et se voir offrir un choix, et il m’en avait laissé un.


J’attrapai le devant de sa chemise et l’embrassai. Sa main se posa à ma taille. Je connaissais ce contact, désormais ; je pouvais m’y appuyer ou reculer. Je touchai sa joue, sentis sa mâchoire rêche et l’embrassai encore. Certaines choses étaient devenues plus faciles. Dire ce que je voulais n’en faisait pas encore partie. Le deuxième baiser fut moins prudent. Le troisième n’était plus du tout une question. Nous traversâmes l’appartement sans transformer la nuit en déclaration. Une manche s’accrocha au coin du canapé. Je ris contre sa bouche ; il marmonna quelque chose de peu flatteur au sujet du mobilier. Nous nous arrêtâmes une fois quand je le regardai et le trouvai en train de me regarder avec une attention presque difficile à supporter. — Quoi ? chuchotai-je. — Rien. — Menteur. — J’essaie de ne pas tout gâcher en expliquant. Je comprenais cela. Je l’attirai contre moi. Plus tard, la pièce était sombre à l’exception du réverbère qui filtrait autour des rideaux. Sa chemise gisait près du lit ; mes cheveux collaient à ma nuque. La pluie avait cessé. De temps en temps, une voiture passait dans la rue, promenant sa lumière sur le plafond avant de nous laisser de nouveau dans l’obscurité. Il posa son pouce à l’intérieur de mon poignet, là où mon pouls continuait de me trahir. — Tu réfléchis, dit-il. — C’est une habitude terrible. — J’avais remarqué. Je voulais demander ce que cette nuit signifiait. Je voulais qu’il pose la question d’abord. Nous savions être ensemble ; je savais moins bien laisser compter une nuit de plus sans en faire un droit sur la suivante. J’avais peur qu’une nuit puisse devenir une revendication si nous n’étions pas prudents. Je ne voulais pas transformer ce qui existait entre


nous en une nouvelle obligation qu’il faudrait entretenir sans la moindre faute. À la place, je posai ma tête contre son épaule. Il embrassa mon front et laissa la conversation se terminer là. Au matin, nous nous réveillâmes à l’odeur de pluie qui entrait par le vieux châssis de la fenêtre et au bruit d’un camion de livraison quelque part en bas. Lance était couché sur le dos, une main sur les yeux, comme si le jour l’avait personnellement offensé. — Tes tuyaux sont des criminels, dit-il. — C’est l’immeuble. N’accuse pas ma plomberie de penser toute seule. — Ils cognent toute la nuit. — Ils ont beaucoup de choses en tête. Il baissa la main et sourit. Ses cheveux étaient aplatis d’un côté. Il avait une marque d’oreiller sur la joue et paraissait plus jeune d’une façon qui me donna, de manière inattendue, envie de le protéger. Je fis du café. Le premier café était trop clair, le second trop fort. Nous bûmes les deux debout au comptoir de la cuisine. Lance se servit du dernier quignon de pain pour essuyer une trace de beurre et assura que c’était un petit déjeuner parfaitement respectable. Nous ne parlâmes pas directement de la nuit. Nous parlâmes du mix, du temps, de la quantité de café que j’avais pour l’après-midi et de l’heure à laquelle nous devions nous retrouver au studio. — Deux heures et demie ? demanda-t-il. — Deux heures et demie. Il enfila son manteau près de la porte. Un instant, je crus qu’il allait m’embrasser de nouveau. Au lieu de cela, il posa ses lèvres contre ma tempe, puis passa dans le couloir. — On se retrouve là-bas. — Oui. La porte se referma. Je restai la main sur le loquet, à écouter ses pas descendre l’escalier. J’étais soulagée qu’il soit parti sans exiger de


définition. J’étais déçue qu’il soit parti sans en donner une. Les deux sentiments étaient vrais, et aucun ne me rendait généreuse. Je lavai les tasses, alors que l’une d’elles était encore à moitié pleine. J’ouvris le carnet sur la table et écrivis une ligne avant d’avoir le temps de l’améliorer : Rester n’est pas la même chose que promettre de ne jamais partir. Je la soulignai une fois, puis refermai le carnet. Après le départ de Lance ce matin-là, je pensai à ma mère. Élise avait chanté dans des cabarets avant que les années de tabac, d’alcool et de nuits longues n’usent la vie qu’elle avait autrefois connue. J’avais grandi en sachant que le chant appartenait aussi à son histoire, même si j’avais passé plus de temps à comprendre ce à quoi elle avait survécu qu’à imaginer ce qu’elle ressentait lorsqu’elle se produisait. Il y avait eu une femme sous la tendresse pratique dont je me souvenais. Une femme qui s’était tenue devant un public. Une femme qui avait connu ce que c’était d’avoir une pièce entière à l’écoute. Je me demandais parfois si elle avait appris à se protéger en séparant la voix que les gens voulaient entendre de la personne qui devait vivre ensuite. J’avais passé des années à faire quelque chose de semblable. Sur scène, je pouvais rendre une émotion intelligible. Je pouvais donner au public une mélodie, un souffle, un mot tenu juste assez longtemps pour que le sentiment paraisse délibéré. Je pouvais choisir l’endroit où la voix se brisait et celui où elle se reprenait. Hors scène, les mots me venaient beaucoup moins facilement. Je pouvais chanter le désir que quelqu’un reste et avoir encore peur de demander à la personne à côté de moi de demeurer dans la pièce. Je pouvais écrire sur le manque avec une précision extraordinaire et devenir ridicule quand Lance mettait trop longtemps à répondre à une question. Je pouvais reconnaître chaque tremblement de ma voix enregistrée et rester incapable de savoir ce dont j’avais besoin de la part de l’homme qui


l’écoutait. Peut-être que ma mère comprenait cette contradiction. Peut-être n’avait-elle jamais eu besoin de me l’expliquer. Je me souvenais qu’elle me laissait fredonner dans la cuisine quand j’étais plus jeune. Elle n’avait pas transformé ce son en performance. Elle n’avait pas exigé que je chante correctement, ni demandé ce que je comptais en faire. Elle laissait la mélodie exister pendant qu’elle coupait des légumes ou pliait le linge. À l’époque, j’avais cru qu’elle me laissait simplement tranquille. Des années plus tard, je compris qu’elle me donnait une sorte d’attention que je ne savais pas demander. Elle m’entendait. Elle ne cherchait pas à me posséder. Je me demandai combien de la voix que j’étais devenue venait de ce savoir appris très tôt : chanter pouvait être une manière d’être présente sans me rendre disponible à l’examen. Je me demandai aussi combien venait de l’observation d’une femme qui s’était autrefois produite devant des inconnus, avant de revenir à une vie où survivre exigeait davantage d’elle que la scène ne l’aurait jamais fait. Je n’avais pas de réponses. J’avais des fragments : le nom de ma mère, l’histoire des cabarets, la fumée et l’alcool qui appartenaient à la biographie que je connaissais, les façons pratiques dont elle avait pris soin de nous, et les mélodies privées que j’avais entendues avant de comprendre ce qu’était un héritage. J’emportai ces fragments dans l’après-midi. Ils ne suffisaient pas à m’expliquer. Ils suffisaient à éveiller ma curiosité. À deux heures et demie, Lance était déjà au studio lorsque j’arrivai. Il avait ouvert la session et écoutait la piste de guitare. Un carnet reposait près de son coude. Son café était assez près des commandes pour que je commence aussitôt à calculer les probabilités qu’il le renverse. — Tu vas renverser ça, dis-je.


Il regarda le gobelet. — Bonjour à toi aussi. — Je suis sérieuse. — Tu es toujours sérieuse quand il s’agit de café. — Le café est une chose sérieuse. Il éloigna le gobelet. Je posai mon sac, retirai mon manteau et m’assis à côté de lui. La piste attendait. Aucun de nous ne mentionna la dispute de la veille. Nous n’avions pas besoin de faire semblant qu’elle n’avait pas eu lieu, mais nous n’étions pas non plus obligés d’en faire le sujet de chaque conversation. C’était encore nouveau pour moi. Quand j’étais plus jeune, le silence m’avait souvent paru être une pièce où une question sans réponse pouvait grandir jusqu’à tout occuper. J’avais appris à lire les expressions, à écouter les changements de ton, à chercher les indices de ce que les gens retenaient. J’étais devenue douée pour tout remarquer. J’étais devenue moins bonne pour laisser les choses tranquilles. Avec Lance, j’apprenais lentement qu’un après-midi calme pouvait n’être qu’un après-midi calme. Il pouvait se concentrer sur une guitare sans s’éloigner de moi, réfléchir à un arrangement sans remettre secrètement notre vie en question. Je voulais y croire. Je voulais lui faire confiance. C’étaient deux choses différentes, et j’essayais d’apprendre la distance qui les séparait. Il relança la fin de la chanson. La voix sortit des enceintes, proche et à découvert. Ma voix atteignit la dernière phrase, tint la note, puis la laissa partir. Puis rien. J’écoutai. Le silence parut plus long que la veille.


Pas plus vide. Plus long. Comme si la chanson avait continué après que le son se fut arrêté. Je pensai à Mathieu. C’était lui qui m’avait appris le premier à écouter Billie Holiday. Je ne pouvais pas me rappeler toutes nos conversations sur la musique, mais je me souvenais de la sensation d’être présentée à une voix par quelqu’un qui croyait qu’elle méritait d’être entendue. Il n’avait pas eu besoin de tout expliquer. Il m’avait donné quelque chose à écouter, puis m’avait laissé décider de ce que cela voulait dire. La musique avait continué après lui. C’était une réalité que je n’avais jamais su accepter sans éprouver à la fois de la gratitude et de la colère. Il y avait maintenant des chansons qu’il n’entendrait jamais avec moi. Des années de ma vie qu’il ne connaîtrait jamais, des pièces où il n’entrerait jamais, des gens qu’il ne rencontrerait jamais. Je ne pouvais pas rendre l’absence plus petite en l’arrangeant plus joliment. Je ne pouvais pas ajouter une autre voix à la fin de ma vie et prétendre que cela équivalait à l’avoir ici. Mais je pouvais laisser demeurer la musique qu’il m’avait donnée. Je pouvais laisser une voix continuer sans exiger que la personne qui me l’avait fait connaître reste à mes côtés pour toujours. Je restai très immobile tandis que la dernière trace de l’enregistrement s’effaçait. Lance me jeta un regard. — Qu’est-ce que tu en penses ? Je regardai l’écran. — Laisse-la comme ça. Il sourit. Sans triomphe. Sans discours.


Juste un petit signe de tête tandis qu’il sauvegardait la session. Je sentis quelque chose se relâcher en moi. Ni le chagrin. Ni la peur. Le besoin de faire de chaque absence un problème à résoudre avant de pouvoir continuer. Pour une fois, je pouvais entendre un silence sans me précipiter pour le remplir. Nous passâmes le reste de l’après-midi à travailler l’arrangement. Je voulais changer un mot. Lance trouvait l’original meilleur. Nous nous disputâmes trois minutes, écoutâmes les deux versions et choisîmes l’original. Cela se déroula avec une simplicité presque décevante. Je m’étais habituée à l’idée qu’une décision importante devait faire un peu mal. Que les choses essentielles de la vie s’annonçaient par le conflit, l’incertitude et le sentiment que quelque chose de précieux risquait de vous être retiré. Mais ce choix était simple. Le mot fonctionnait. Nous le gardâmes. Puis nous passâmes à autre chose. Je regardai Lance ajuster les niveaux et pensai à tout ce que j’apprenais encore des parties ordinaires de notre vie à deux. Pas des déclarations. Pas des moments qu’on pourrait encadrer et retenir comme des tournants. De la répétition tranquille du travail. Du fait d’avoir un désaccord sans devoir en faire une épreuve. De l’entendre dire non et de découvrir que le monde ne s’écroulait pas. D’apprendre que je pouvais changer d’avis sans perdre ma dignité, et qu’il pouvait être en désaccord avec moi sans retirer son affection. Nous n’apprenions pas à rester pour toujours. Nous apprenions à rester pour la durée de la conversation qui se trouvait devant nous.


C’était une promesse plus petite. C’était aussi une promesse que nous pouvions réellement tenir. À un moment, Lance prit sa guitare et joua une courte phrase qui ne faisait pas partie de la session. Je levai les yeux. — C’était quoi ? — Rien. — Ce n’est pas une réponse. Il sourit. — Une idée. — C’est une bonne idée ? — Demande-moi dans une heure. Je levai les yeux au ciel. Il rejoua la phrase en changeant la dernière note. J’écoutai. La mélodie ne se résolvait pas. Elle revenait simplement vers son commencement, comme si elle acceptait de rester inachevée jusqu’à ce que nous sachions ce dont elle avait besoin. Je reconnus ce sentiment. Pour une fois, je n’essayai pas de le nommer à sa place. Je le laissai jouer. Ce soir-là, en rentrant, je le revis au comptoir de la cuisine avec le mauvais café. Ses cheveux aplatis d’un côté, sa certitude qu’un quignon de pain et du beurre constituaient un petit déjeuner. Je pensai à la différence entre une voix qui reste et une personne qui reste. Un enregistrement pouvait conserver une voix exactement telle qu’elle avait sonné. Le souffle, le tremblement, la légère rugosité au bord d’un mot. La voix pouvait rester disponible longtemps après que la personne avait quitté la pièce. C’était réconfortant à imaginer. C’était aussi dangereux.


Un enregistrement ne pouvait pas changer d’avis. Il ne pouvait pas se mettre en colère ou se fatiguer, ni demander de l’espace. Il ne pouvait pas être en désaccord avec la personne qui l’écoutait, parce que le moment avait déjà eu lieu et qu’il était impossible de négocier avec lui. Une personne vivante était différente. Lance pouvait m’entendre et avoir malgré tout sa propre interprétation. Il pouvait aimer la chanson et être en désaccord avec la façon dont je voulais la finir. Il pouvait revenir le lendemain matin sans promettre de ne plus jamais quitter une pièce. J’attendais d’une personne vivante la permanence d’un enregistrement. Je voulais la liberté d’une personne vivante sans l’incertitude que cette liberté exigeait. Je voulais l’impossible combinaison d’une voix qui ne change jamais et d’une personne capable de continuer à me choisir. Mais l’amour n’était pas un fichier sauvegardé sur un disque dur. C’était un échange qui devait rester ouvert. C’était la volonté de laisser parler une autre personne, même lorsque sa réponse n’était pas celle qu’on désirait. C’était être entendue sans être possédée, et être proche sans exiger que chaque silence devienne une déclaration. Je pensai à ma mère, qui m’avait laissé fredonner sans transformer le son en événement. Je pensai à Mathieu, qui m’avait donné une chanteuse à aimer et m’avait laissé une musique capable de survivre à nos conversations. Je pensai à Lance, attendant à mes côtés pendant que j’apprenais qu’une fin n’avait pas toujours besoin d’une autre voix. Peut-être tous les trois m’avaient-ils appris quelque chose sur la présence. Peut-être étais-je simplement devenue assez âgée pour l’entendre. À la place, il m’avait joué une phrase inachevée. Je l’avais écouté sans réclamer la suite. Quand je rentrai chez moi, je laissai mon carnet dans mon sac.


Je remplis la bouilloire et restai au comptoir tandis qu’elle se mit à murmurer. Je n’avais pas besoin d’une phrase pour préserver la soirée. Il y aurait d’autres peurs. D’autres disputes. D’autres moments où je prendrais l’incertitude pour le danger et devrais réapprendre la différence. Je n’étais guérie de rien. Je n’étais pas soudainement en sécurité. Je commençais seulement à comprendre que je n’avais pas besoin de transformer chaque sentiment en preuve. Je pouvais éprouver la peur sans la traiter comme une prédiction. Je pouvais ressentir le manque de quelqu’un sans décider que ce manque signifiait qu’il était déjà parti. Je pouvais aimer une personne sans la rendre responsable de toutes les absences qui étaient venues avant elle. Dehors, Paris se posa dans le calme humide d’une autre nuit. Quelque part dans l’appartement, un tuyau cogna une fois. Une voiture passa. Le réfrigérateur ronronna. Des sons ordinaires. Rien ne promettait. Rien ne se terminait. Je pensai à la dernière note de notre chanson, et au silence que nous avions choisi de laisser après elle. Pour la première fois, ce silence ne me sembla pas être quelque chose qui attendait une réponse. Il ouvrait un espace. De la place pour la voix qui avait parlé. De la place pour la personne qui avait écouté. De la place pour ce qui viendrait ensuite. Et je le laissai ainsi.


Ink et Lance écoutent le silence après la dernière phrase chantée.


CHAPITRE QUATORZE Les choses que nous ne pouvions pas mettre dans une chanson Paris, 2013 Plus tard dans l’année, à 14 h 37, j’arrivai au studio avec deux cafés et un sac en papier qui commençait à me graisser les doigts. Lance était déjà là. Son manteau pendait au dossier de la chaise, sa guitare était branchée et le mix que nous avions abandonné la veille au soir était ouvert à l’écran. Une nouvelle piste était apparue sous les pistes de guitare. Il travaillait dessus depuis assez longtemps pour l’avoir appelée « peut-être basse », et je sus ainsi qu’il évitait ce qui l’avait empêché de dormir. — Tu es en avance, dis-je. — Je n’arrivais pas à dormir. — Ce n’est pas la même chose qu’être en avance. — Si, quand tu arrives avant la personne que tu attends. Je posai un café près de lui. — Je ne savais pas que tu m’attendais. Il regarda le gobelet. — Tu es très généreuse pour quelqu’un qui est en retard. — Sept minutes. — Sept minutes qui comptent. Je lui tendis le sac en papier. — Mange quelque chose avant de devenir insupportable. — J’étais insupportable avant le petit déjeuner. — Ça explique beaucoup de choses.


Nous nous installâmes à la console. Le studio ressemblait beaucoup à ce qu’il était toujours : des câbles enroulés sous la table, une pile de feuilles de paroles lestée d’un disque dur cassé, une légère tache d’humidité sur le mur près de la fenêtre. Mes yeux allèrent vers l’écran avant que je puisse les en empêcher. La chanson avait changé. Lance avait reculé la guitare dans le mix, adouci les basses et laissé davantage d’espace avant l’entrée de la voix. — Tu as travaillé dessus. — Un peu seulement. — Tu as dit que tu ne pouvais pas dormir. — Je ne pouvais pas. — Alors tu es venu ici. Il haussa les épaules. — C’était ça ou réorganiser les placards de la cuisine. Je souris, puis baissai les yeux sur les notes que je tenais. J’avais écrit dans le métro. Une ligne avait survécu au trajet, même si je ne savais pas si je voulais qu’elle survive. — Tu laisses la porte ouverte, puis tu me reproches le mauvais temps. Je la lus à voix haute. Lance arrêta de mâcher. — C’est bien, dit-il. — Ce ne sont pas encore des paroles. — Elles savent où elles veulent aller. Je posai le papier près du clavier. — C’est trop évident. — Peut-être. — Tu n’es pas d’accord ? — Je crois que tu demandes à cette ligne de remplir deux rôles. C’est une bonne image, et c’est aussi une accusation. — Peut-être que j’ai une accusation à formuler. — Peut-être. Il s’essuya les doigts sur une serviette.


— C’est à propos de la chanson ? Je lui lançai un regard. Il leva les deux mains. — Je demande parce que nous travaillons sur une chanson. — Tu demandes parce que tu veux savoir si c’est à propos d’hier soir. — Oui, dit-il. Je veux le savoir. La pièce devint soudain trop chaude. J’enlevai mon manteau et le posai sur la chaise, puis déplaçai un crayon d’un côté de la console à l’autre. Je n’aimais pas le caractère ordinaire de ce geste à côté de ce que je m’efforçais de ne pas dire. — Je ne sais pas pourquoi hier soir me paraît différent, dis-je. — Nous ne sommes pas obligés de le nommer avant d’avoir déjeuné. — C’est commode. — C’est pratique. — Tout est pratique quand on ne veut pas parler. Il se renfonça dans son siège, le visage qui se durcissait. — Et tout devient une épreuve quand tu as peur de la réponse. Je tressaillis. Il le vit. Un moment, aucun de nous ne bougea. — Ce n’est pas juste, dis-je. — Non, répondit-il. Ça ne l’est pas. Qu’il l’admette désarma un peu ma colère. Nous avions déjà été proches. Ce qui me troublait, c’était que l’habitude ne m’avait pas rendue détachée. Je pouvais encore l’inviter à s’approcher et lui en vouloir de remarquer que je le désirais. Je regardai de nouveau la ligne. Elle ne parlait pas seulement de lui. Elle parlait de cette façon que j’avais d’inviter quelqu’un à s’approcher puis de traiter la preuve de sa proximité comme une menace. — Je ne veux pas que cela s’invite dans chaque chanson, dis-je. Lance frotta son pouce contre le bord de la console. — Moi non plus. — Et si ça arrive ? — C’est déjà un peu le cas.


Je le fixai. Il soupira. — Je ne veux pas dire que tout doit parler de nous. Mais prétendre que rien n’a eu lieu, ce n’est pas une grande manière d’écrire non plus. Et nous serions de bien mauvais comédiens. — Tu es mauvais dans bien des domaines. — Je sais. J’essaie de me concentrer sur ceux dans lesquels j’ai du potentiel. Je ris malgré moi. La pression dans la pièce se relâcha assez pour que nous regardions de nouveau le texte. — Tu laisses la porte ouverte, puis tu me reproches le mauvais temps, lus-je. — Ça ressemble trop à un verdict, dit-il. Qui laisse la porte ouverte ? Qui veut que quelqu’un entre ? Qui a le droit de se plaindre quand il pleut ? — C’est justement pour cela que c’est intéressant. — C’est intéressant parce que tu peux blâmer les deux personnes. — Peut-être qu’elles le méritent toutes les deux. — Peut-être. Mais si la chanson ne parlait pas de reproche ? Je restai un moment avec cette idée. Dans le train, la phrase m’avait paru puissante parce qu’elle transformait ma peur en accusation ingénieuse. À présent, au studio, j’entendais le tour de passe-passe. Si je lui reprochais de laisser la porte ouverte, je n’aurais pas à admettre que je guettais son passage. Je rayai la ligne. Lance ne célébra pas. Il prit sa guitare et rejoua la progression, plus lentement cette fois. J’essayai les mots dessus, en déplaçant les accents, en laissant la forme française de la mélodie tirer l’image anglaise jusqu’à ce que la phrase perde son arête la plus vive. — Je laisse la lumière allumée, puis je fais semblant de ne pas avoir attendu, chantai-je. Le dernier mot tomba légèrement après le temps. Lance le laissa là. Nous rejouâmes le passage.


— Là, on s’en approche, dit-il. — Je déteste que tu aies raison. — J’essaie de faire en sorte que ce soit occasionnel. Nous passâmes les deux heures suivantes à bâtir la chanson autour de la phrase. La guitare resta dépouillée, mais Lance ajouta une pulsation de synthé grave qui donna au couplet un mouvement nerveux. Je voulais une autre harmonie sous la dernière phrase. Il trouvait qu’elle rendait la voix trop consciente de son effet. Nous nous disputâmes, enregistrâmes les deux versions et écoutâmes jusqu’à ce qu’aucun de nous ne se souvienne laquelle il avait préférée d’abord. Vers cinq heures, nous nous arrêtâmes pour manger des sandwiches achetés au coin de la rue. Nous nous assîmes par terre : près de la console, la seule surface propre était occupée par une pile de manuels. Lance se mit de la moutarde sur le pouce. Je me moquai de lui, puis fis tomber la moitié de mon sandwich sur mes genoux. — Élégant, dit-il. — Tais-toi. Il me tendit une serviette. Nos doigts se frôlèrent. Aucun de nous n’en fit une scène, ce qui rendit ce contact d’autant plus difficile à ignorer. Avec la serviette, je sauvai ce qui pouvait l’être. Il détourna les yeux avec la discrétion exagérée de quelqu’un qui avait déjà suffisamment profité de l’accident. — Très aimable, dis-je. — Je fais des efforts. — Fais-les moins visiblement. La phrase que nous avions écrite me restait en tête. Je laisse la lumière allumée, puis je fais semblant de ne pas avoir attendu. Je pouvais désormais la chanter sans broncher ; apparemment, je ne pouvais pas manger un sandwich près de lui sans chercher la preuve qu’il voulait prolonger l’aprèsmidi. Il y avait quelque chose de profondément injuste à devenir plus honnête dans une chanson que dans la pièce où je la fabriquais.


Son genou était près du mien. J’aurais pu m’y appuyer. Je connaissais ce contact ; l’habitude rendait mon envie moins spectaculaire, pas moins forte. Je voulais la suite ordinaire : un autre repas, une autre dispute sur une chose trop petite pour nous abîmer, une raison de ne pas remettre mon manteau tout de suite. Puis je me méfiai de cette envie. Étais-je heureuse d’être avec lui ou occupée à préparer une épreuve qu’il n’avait pas accepté de passer ? Je ne savais pas. Je pliai la serviette usagée en carré, comme si un peu d’ordre pouvait améliorer la question, et laissai mon genou à sa place. L’après-midi se poursuivit. Nous terminâmes assez le mix pour le laisser tranquille, sauvegardâmes la session à trois endroits et notâmes ce qui demandait encore de l’attention. Dehors, la lumière était devenue plate et bleue. La fenêtre retenait le reflet de la pièce : deux personnes fatiguées, deux mugs, une guitare et les lignes d’une chanson ouvertes entre elles. Lance éteignit les moniteurs. — Tu viens chez moi ? demanda-t-il. Je ferai quelque chose qui risque moins de brûler. L’offre était ordinaire. C’était ce qui la rendait dangereuse. Je voulais dire oui. Je voulais rester avec lui dans le langage des petites choses — un dîner, un film qu’aucun de nous ne finirait, la gêne de décider qui dormirait où — jusqu’à ce que la veille devienne quelque chose dont nous n’aurions plus besoin de parler. Mais je savais que je cherchais encore une garantie qu’il ne m’avait pas offerte. — Pas ce soir, dis-je. J’ai envie d’être seule. Il hocha la tête. Il y avait de la déception sur son visage, mais aucune punition. — D’accord. — Tu n’es pas fâché ? — J’ai le droit d’être déçu sans en faire ton problème. Je le regardai, essayant de décider si je pouvais faire confiance à une phrase aussi raisonnable.


Il prit son manteau. À la porte, il se retourna et embrassa ma joue. C’était doux et bref, sans m’obliger à lui donner une suite. — À demain, dit-il. — À demain. Je le regardai descendre l’escalier, puis retournai dans le studio et vérifiai que la session était bien sauvegardée. Le nouveau texte restait à l’écran, le dernier mot légèrement après le temps. Je lui avais dit que je voulais être seule. C’était vrai. Je ne lui avais pas dit combien me faisait peur mon envie qu’il me demande quand même de rester. Je ne savais pas si cela faisait de ma réponse un mensonge, ou seulement la part de vérité que j’étais capable de supporter cet après-midi-là.

Ink apporte deux cafés et un sachet en papier au studio ; Lance l’accueille avec un sourire fatigué.


CHAPITRE QUINZE LA NUIT OÙ JE N'ÉTAIS PAS LÀ Paris, novembre 2013

LANCE — Le dernier endroit où chercher La première fois que j'ai perdu quelqu'un que j'aimais, j'avais seize ans. Neuf ans plus tard, j’avais vingt-cinq ans. J’étais assis dans un appartement parisien, une tasse de café froid à la main, à écouter une radio. Un inconnu a décrit une femme, et, l’espace d’un instant, les années entre cette pièce et l’hôpital ont disparu. Neuf années pendant lesquelles j'avais traversé l'Atlantique, obtenu un diplôme universitaire, appris une langue étrangère et rempli des carnets entiers de poèmes que personne ne lirait probablement jamais. Neuf années pendant lesquelles j'avais appris à vivre avec l'absence d'une mère. Et puis j'avais rencontré une femme. Une Française aux cheveux noirs, au regard difficile à soutenir, capable de transformer trois mots murmurés dans une pièce sombre en quelque chose qui vous poursuivait pendant des semaines. Ink. Elle était entrée dans ma vie sans demander la permission. Elle avait déplacé mes certitudes, dérangé mes habitudes, insulté mes câbles électriques et rendu les silences plus difficiles à supporter. Avec elle, j'avais trouvé quelque chose que je ne pensais plus retrouver. Une famille. C'est peut-être pour cela que je me souviens si précisément de cette nuitlà. De la trace circulaire laissée par ma tasse sur le bureau. De la pluie


contre les vitres. Du petit bruit mécanique de l'horloge. Des derniers mots prononcés par Ink avant que je quitte le studio. Et d'une voix inconnue, grésillant dans le haut-parleur d'un récepteur, décrivant une jeune femme dont personne ne semblait connaître l'identité. Pendant des années, je me suis demandé à quel moment les choses auraient pu prendre une autre direction. Une phrase que j'aurais dû retenir. Un appel auquel elle aurait pu répondre. Une porte que j'aurais dû ouvrir plus tôt. Je croyais autrefois que les catastrophes s'annonçaient. Qu'elles modifiaient imperceptiblement l'air autour de nous. Qu'il existait toujours un signe, une hésitation, un avertissement que nous n'avions pas su reconnaître. Mais il arrive que le monde soit parfaitement ordinaire quelques secondes avant de vous briser. Une fenêtre mouillée. Une tasse de café. Et quelqu'un que vous aimez, assis devant un piano. ••• Nous travaillions depuis presque six heures. Le petit studio du dix-huitième arrondissement était mal chauffé. Ink avait gardé son manteau une bonne partie de l'après-midi avant que les appareils finissent par réchauffer l'air. Le soir venu, de la buée recouvrait les vitres. Ça sentait le café, la poussière, le tabac froid et cette odeur particulière des appareils électriques qu'on laisse fonctionner trop longtemps. Près du piano, il y avait son carnet. Trois stylos. Une cigarette consumée dans un cendrier. Et un couplet en français sur lequel nous nous acharnions depuis seize heures. Je trouvais ce couplet magnifique. C'était précisément ce qu'elle me reprochait. — Remets-le.


J'ai regardé l'écran. — Ink, on l'a écouté quatorze fois. — Alors tu dois savoir où se trouve le bouton. J'ai appuyé sur la barre d'espace. Sa voix est entrée doucement, portée par quelques notes de guitare. Elle m'a interrompu avant la deuxième phrase. — Non. Je me suis tourné vers elle. — Quoi, encore ? — La respiration. — Qu'est-ce qu'elle a ? — Tu l'as nettoyée. — J'ai enlevé le bruit autour. — Tu as enlevé l'hésitation. J'ai repoussé ma chaise. — C'était une mauvaise prise. — C'était une prise sincère. — L'un n'empêche pas l'autre. Elle a fermé les yeux. Je connaissais cette expression. Elle faisait un effort considérable pour ne pas me dire à quel point elle me trouvait idiot. D'ordinaire, ça me faisait sourire. Ce soir-là, j'avais déjà passé six heures à être idiot, et je commençais à manquer de patience. — Ink, écoute-moi. Elle a rouvert les yeux. — Je t'écoute. — On peut remettre cette respiration. — Mais ce n'est pas la question. — Alors, c'est quoi, la question ? Elle a baissé les yeux vers son carnet. J'ai cru qu'elle ne répondrait pas. Puis elle a murmuré : — Tu veux toujours rendre les choses belles. J'ai froncé les sourcils.


— Mais c'est beau. Elle a levé la tête. — Voilà. — Quoi ? — C'est justement ça, le problème. Je ne comprenais pas. Ou plutôt, je comprenais les mots sans saisir ce qu'ils dissimulaient. J'avais passé des années à apprendre le français. Ses règles, ses nuances, ses détours. J'avais étudié des poètes capables de faire tenir une vie entière dans une image de fleur fanée. Et pourtant, avec Ink, il m'arrivait de comprendre chaque syllabe d'une phrase sans comprendre ce qu'elle essayait de me confier. — Pourquoi est-ce un problème ? ai-je demandé. — Parce que tout ce qui fait mal n'a pas besoin d'être joli. J'ai regardé la piste audio. — Je n'ai pas rendu la chanson moins douloureuse. — Tu l'as rendue plus facile à écouter. — C'est aussi le but d'une chanson, non ? Elle a secoué la tête. — Pas toujours. Nous étions épuisés. Tous les deux. Nous étions arrivés à ce moment dangereux où la discussion n'a plus grand-chose à voir avec son sujet. Il ne s'agissait plus de musique. Il s'agissait d'avoir raison. — Excuse-moi de vouloir que ça sonne bien, ai-je lancé. Elle m'a regardé. — Ce n'est pas ce que j'ai dit. — C'est pourtant ce que tu sous-entends. — Non, Lance. C'est ce que tu as décidé d'entendre. J'ai senti monter en moi une colère mesquine. Une colère née de la fatigue, de l'impuissance et de cette fierté imbécile qui nous pousse parfois à blesser précisément les personnes dont nous voulons être aimés. J'aurais pu m'arrêter là. Je le savais. Me lever. Aller vers elle. Lui demander pardon de ne pas avoir su écouter.


Au lieu de cela, j'ai dit : — Putain, Ink, tout n'est pas obligé de devenir une tragédie. Le silence est tombé d'un seul coup. Elle a cessé de bouger. Pas un silence de colère. Quelque chose de plus profond. Quelque chose qui venait d'être atteint à un endroit qu'elle ne me montrait presque jamais. — C'est vraiment ce que tu penses ? J'ai compris immédiatement. — Non. Elle m'a fixé. — Non ? — Ink, ce n'est pas ce que je voulais dire. — Alors pourquoi tu l'as dit ? Je n'avais pas de réponse. Enfin, si. J'étais fatigué. J'étais frustré. Je l'aimais, et il m'arrivait de ne pas savoir comment l'aider sans lui donner l'impression de vouloir la changer. Mais aucune de ces raisons ne réparait la phrase que je venais de prononcer. Alors je me suis tu. Elle a détourné le regard. — D'accord. Je détestais ce ton. Calme. Presque résigné. Comme si elle venait de comprendre quelque chose sur moi et qu'elle regrettait d'avoir eu raison. — Ink… — Non. Laisse tomber. Elle a fermé son carnet. — Je suis fatiguée. — Moi aussi. — Alors rentre. Je me suis levé. Une partie de moi espérait qu'elle me retiendrait. Une autre aurait voulu trouver le courage de rester. Je me suis contenté de prendre ma veste. Arrivé à la porte, je me suis retourné. Elle regardait le piano. — Ink. Aucune réponse.


— Je t'aime. Ses épaules ont légèrement bougé. — Je sais. J'ai attendu. Elle n'a rien ajouté. Pendant une seconde, j'ai même trouvé le moyen de lui en vouloir pour cela. Puis elle a murmuré : — Bonne nuit, Lance. Je suis sorti. La serrure a fait un petit bruit sec derrière moi. Un bruit insignifiant. Un morceau de métal qui se remet en place. Je devais me le rappeler pendant des années. ••• Lorsque je suis arrivé chez moi, j'avais déjà honte. Pas cette honte commode qui consiste à regretter une dispute parce qu'elle nous a gâché la soirée. Non. J'avais vraiment honte. Ink m'avait confié quelque chose d'intime, et je lui avais donné l'impression qu'elle avait tort de le ressentir. Je lui avais reproché de transformer la douleur en tragédie parce que je ne savais pas quoi faire de la sienne. J'ai préparé du café. Ouvert mon carnet. Tenté d'écrire quelques mots d'excuse. Je suis désolé. Trop peu. Je ne voulais pas te faire mal. C'était vrai. Mais insuffisant. J’ai regardé les phrases longtemps. Puis je les ai barrées. J’avais passé des années à apprendre à écrire des poèmes en français. Et il m’arrivait encore de ne pas trouver les mots les plus simples en anglais. Je regrettais mes paroles. Je l'aimais. Je voulais qu'elle rentre. Voilà. Trois phrases. Sans fleurs. Sans pluie. Sans métaphore. J'aurais pu l'appeler. Je ne l'ai pas fait. J'ai préféré baptiser ma fierté respect de son besoin d'espace.


Nous avons parfois un talent extraordinaire pour donner de beaux noms à nos lâchetés. ••• Mon appartement ressemblait à une étrange cohabitation entre deux passions qui n'auraient jamais dû se rencontrer : la poésie et l'ingénierie. Des livres étaient empilés près du lit, sous le bureau, contre les murs. Baudelaire. Verlaine. Rimbaud. Des dictionnaires abîmés, des éditions annotées, des pages couvertes de notes. Sur le bureau, mon ordinateur voisinait avec deux émetteurs-récepteurs portatifs, un poste à ondes courtes, une vieille CB en cours de réparation et un scanner que j'avais rapporté des États-Unis. Des câbles traînaient partout. Ink appelait cet ensemble mes petites machines à parler. Elle prétendait que j'étais capable de passer une soirée entière à discuter d'une antenne tout en oubliant qu'une bouteille de vin nous attendait depuis trois heures. Elle n'avait pas entièrement tort. J'aimais la radio depuis l'enfance. Les talkies-walkies. La CB. Les bandes amateurs. Plus tard, les ordinateurs, les réseaux et les systèmes de télécommunication. J'aimais cette idée presque magique : une voix pouvait devenir un signal électrique, traverser des kilomètres de nuit, puis réapparaître ailleurs, dans une autre pièce, intacte ou presque. Je démontais des appareils pour comprendre leur fonctionnement. Je les remontais avec une réussite assez variable. Lorsque je suis entré à Boston University, le génie informatique m'a semblé être la suite naturelle de cette fascination. J'ai étudié les systèmes électroniques, les réseaux, les communications numériques et l'architecture invisible qui permettait aux machines de se comprendre. J'aimais ce domaine. Je l'aime encore. Il me rassurait. Une panne avait une cause. Un signal défaillant pouvait être étudié. Une connexion


interrompue avait parfois une solution. On cherchait. On identifiait. On réparait. C'était consolant de croire qu'avec suffisamment de patience, chaque rupture pouvait être expliquée. La vie ne s'était jamais montrée aussi généreuse. ••• À côté des livres d'ingénierie, je conservais mes recueils de poésie française. J'avais découvert cette langue bien avant de rencontrer Ink. Je l'aimais pour sa manière d'approcher la douleur sans forcément la nommer. Chez Baudelaire, une fleur pouvait contenir la pourriture du monde. Chez Verlaine, quelques syllabes semblaient avoir été déposées sur du papier par la musique elle-même. Chez Rimbaud, la langue devenait un animal impossible à apprivoiser. J'aimais les images excessives. Les parfums qui réveillaient les morts. Les jardins nocturnes. Les roses qu'on offrait à quelqu'un qui ne reviendrait pas. Je trouvais une grâce presque insolente à cette manière de parler du désespoir. Peut-être parce que l'anglais m'avait déjà donné trop de mots que je ne voulais plus entendre. Cancer. Hospice. Life support. Death. En français, je pouvais tenir ces réalités à distance. Leur donner une forme. Un rythme. Une beauté. Je pouvais écrire la douleur avant d'accepter de la regarder. Ink connaissait cette différence. C'était peut-être pour cela que nous nous étions disputés. ••• Le scanner fonctionnait doucement à côté de l'ordinateur. Par habitude, je l'appelais encore mon scanner de police, comme au temps où je vivais aux États-Unis. Bien sûr, il ne permettait pas d'écouter les communications


opérationnelles de la police parisienne, qui utilisait un réseau numérique sécurisé. J'écoutais surtout des fréquences ouvertes, et j'avais programmé une banque de canaux réservés aux communications amateurs. Ce soir-là, l'appareil s'était arrêté sur une conversation entre deux radioamateurs franciliens. Je n'y prêtais guère attention. Un peu de parasites. Deux voix d'hommes. Des remarques sur la pluie. Puis la circulation. Un accident près de la Seine. J'ai porté ma tasse à mes lèvres. Et j'ai entendu : — Une jeune femme… D'après ce que je comprenais, l'un des hommes avait assisté à une partie de l'accident. Il avait prévenu les secours et racontait maintenant à un autre opérateur ce qui l'avait retenu dehors. Je me suis tourné vers le haut-parleur. — Les cheveux noirs. Plutôt courts… J'ai immobilisé ma tasse. Des milliers de femmes avaient les cheveux noirs à Paris. Des milliers. — Un manteau noir, je crois… J'ai lentement reposé le café. La voix a grésillé. — Et elle avait un tatouage dans le cou. Un genre de motif tribal. J'ai avalé de travers. Je me suis plié en deux, pris d'une quinte de toux, et la tasse a heurté le bureau. Le liquide s'est répandu sur mon carnet. Pendant plusieurs secondes, j'ai cherché mon souffle. Puis j'ai relevé la tête. La conversation continuait. J'ai augmenté le volume. Cheveux noirs. Courts. Manteau sombre. Un tatouage tribal dans le cou. Le tatouage d’Ink dessinait des épines noires sur sa gorge. « Tribal » n’était pas le mot que j’aurais employé. Mais j’entendais un inconnu essayer de décrire des formes sombres sur le cou d’une femme, pas quelqu’un qui savait ce qu’il regardait. J'ai fixé le haut-parleur. Mon esprit s'est mis à protester. Ce n'était pas elle. Cela pouvait être n'importe qui. Le témoin avait mal vu. Il pleuvait. Il


se trompait peut-être. Je connaissais les probabilités. Je comprenais l'incertitude. Mais il existe des instants où l'on cesse de calculer les chances qu'une chose se produise. On commence seulement à imaginer ce qu'elle coûterait si elle s'était produite. J'ai attendu une interruption dans l'échange. Puis j'ai utilisé mon matériel radioamateur, en m'identifiant conformément à la procédure, pour demander si le tatouage était noir. — Oui. Des lignes noires. Peut-être géométriques. Mes doigts sont devenus glacés. — Vous avez vu son visage ? — Pas bien. Il pleuvait. — Elle parlait ? — Je ne sais pas. J'ai dégluti. — Elle était vivante quand l'ambulance est partie ? Un silence. Puis : — Je suis désolé. Je ne peux pas vous dire. Je me souviens de cette phrase avec une précision insupportable. Elle ne confirmait rien. Elle ne démentait rien. Elle me laissait seul avec toutes les possibilités. J'ai remercié l'homme. Coupé la communication. Et appelé Ink. Messagerie. J'ai recommencé. Rien. J'ai regardé le café répandu sur la page. L'encre noire qui se diluait sous mes yeux. La radio. Et une pensée m'a traversé : Non. Pas encore. ••• En 2004, j'avais seize ans. Ma mère souffrait d'un cancer du sein. Je le savais. Je savais qu'elle était très malade. On me l'avait dit. Mais entendre une vérité et accepter qu'elle


puisse vous concerner sont deux choses radicalement différentes. J'étais en France depuis environ deux semaines lorsqu'on m'avait annoncé qu'il fallait rentrer. J'étais furieux. Je n'en suis pas fier. Mais c'est la vérité. J'avais seize ans et cette arrogance stupide de l'adolescence qui vous persuade que vos projets sont plus importants que les inquiétudes des adultes. Je savais que ma mère était en train de mourir. Enfin, je disais que je le savais. Au fond, je n'y croyais pas. Pas vraiment. Ma mère avait toujours été là. Je ne pouvais pas concevoir un monde où elle cesserait simplement d'exister. Je pensais qu'elle allait guérir. Que tout le monde avait peur. Que je rentrerais, que je découvrirais que la situation n'était pas aussi grave qu'on le disait, et que je reviendrais un jour en France. J'aimais déjà ce pays. Les immeubles. Les ruelles. La sensation étrange de marcher au milieu de choses qui avaient traversé bien plus de vies que la mienne. J'aimais les plaques des rues fixées directement aux façades. J'avais appris à lever les yeux pour les repérer. La plupart des touristes cherchaient des panneaux plantés au bord des trottoirs. Peut-être était-ce pour cela qu'on me prenait régulièrement pour un Français. Des inconnus me demandaient leur chemin. D'autres m'adressaient de longues phrases auxquelles je ne comprenais presque rien. À l'aéroport de Paris, une employée s'était approchée et m'avait parlé si vite que j'avais eu l'impression d'entendre un seul mot interminable. Je l'avais regardée, désemparé. — I don't know. Elle s'était arrêtée. Puis avait repris en anglais : — What do you mean you don't know what plane you're going on? Elle pensait que je ne savais pas quel avion je devais prendre. Je voulais simplement lui expliquer que je n'avais rien compris à sa question. L'absurdité de la situation m'avait presque fait rire.


Je m'en souviens encore. La gêne. La vitesse de son français. Et cette pensée ridicule : Un jour, je reviendrai. Et cette fois, je comprendrai. Je voulais apprendre la langue. Lire les poètes sans dictionnaire. Écrire en français. Avoir ma place dans ce pays qui me fascinait. Et dans ma certitude d'adolescent, j'imaginais que ma mère serait toujours là lorsque j'y parviendrais. ••• Mon grand-père m’a récupéré à l’aéroport, aux États-Unis. Nous avons pris la route jusqu’à Johns Hopkins, où ma mère était hospitalisée. Elle était remontée de Floride en camping-car. Je me souviens de conversations sur des traitements en Floride et sur ce que l’assurance ne prenait pas en charge. Aujourd’hui, je n’arrive plus à remettre ces échanges dans un ordre fiable. Je me souviens de bribes de conversations. Des sommes importantes. Des traitements différents de ceux qu'on lui proposait habituellement. Pendant des années, je me suis demandé si certains choix avaient été liés à sa peur de perdre ses cheveux ou à la violence des traitements conventionnels. Mais je n'avais que seize ans. Je ne comprenais pas tout. Et les souvenirs, lorsqu'on essaie de les reconstituer, peuvent donner de fausses certitudes à des conversations qu'on n'a entendues qu'à moitié. Ce que je sais, c'est que ma mère voulait vivre. Elle essayait de rester. Et lorsque nous sommes arrivés à l'hôpital, je me conduisais encore comme un garçon persuadé que le monde lui devait davantage de temps. Mon grand-père est monté le premier. Je suis resté dehors pour fumer une cigarette. Je ne sais plus combien de temps. Assez pour repousser encore un peu le moment d'entrer dans sa chambre. Puis j'ai fini par monter. Je me souviens de l'encadrement de la porte. Ma mère était dans son lit. Elle serrait mon grand-père dans ses bras. Mon beau-père se tenait près des fenêtres. Deux médecins lui parlaient.


Je revois la lumière sur les vitres. La disposition presque banale des gens dans cette chambre. Et je me souviens avoir pensé, pendant une seconde terrible, qu'elle avait l'air d'aller bien. Elle était assise. Elle parlait. Elle bougeait. C'était ma mère. J'ai cru que j'avais eu raison. Que tout le monde avait exagéré. Puis elle a tourné la tête vers la porte. Elle m'a vu. Son visage a changé. Je ne me rappelle pas avoir jamais vu ma mère pleurer de cette façon. Pas avant cet instant. Je ne comprenais pas pourquoi. Je pensais qu’elle était heureuse que je sois rentré. Qu’elle ne s’attendait pas à me voir. Je ne comprenais ni ce que les médecins expliquaient à mon beau-père, ni ce que les gens voulaient dire lorsqu’ils parlaient du cancer qui se propageait. Je ne comprenais pas ce que signifiait le mot hospice. Je croyais qu'il s'agissait de soins particuliers. Que les médecins viendraient à la maison. Que les infirmières s'occuperaient d'elle pendant sa convalescence. Quelque chose de mieux. Quelque chose qui permettrait de guérir. J'avais seize ans. Et j'étais le seul, dans cette pièce, à ne pas comprendre que les adultes ne se préparaient plus à son rétablissement. Ils se préparaient à sa mort. ••• Une semaine ou deux plus tard — peut-être moins, je ne suis plus certain — il y a eu une réunion. Mon beau-père. La sœur jumelle de ma mère. Mon grand-père. Et moi. Les médecins nous ont expliqué qu'ils ne pouvaient plus rien faire. Je garde le souvenir de discussions sur une anémie sévère, les traitements, le cancer qui s'était propagé dans son organisme et avait atteint son cerveau. Je serais incapable aujourd'hui de reconstituer exactement l'enchaînement médical. Je me rappelle la conclusion. Ils ne pouvaient plus la sauver. Ils allaient arrêter l'assistance qui la maintenait en vie.


Quelqu'un a employé l'expression anglaise pull the plug. Débrancher. Comme on débranche un appareil électrique. J'ai détesté cette expression. Je la déteste encore. Elle rendait mécanique une chose qui ne l'était pas. Comme si la femme qui m'avait porté, nourri, appris à marcher et aimé pendant seize années pouvait être réduite à une machine qu'on décidait d'éteindre. On nous a dit vingt et une heures. Neuf heures du soir. Je me souviens de cette heure. Neuf heures. On dîne à neuf heures. On regarde la télévision. On embrasse ses enfants avant qu'ils s'endorment. On prépare la journée du lendemain. Et nous étions assis dans une salle d'hôpital à parler de neuf heures comme de la fin du monde. Tout le monde pleurait. Pas moi. Je m'en souviens. Et je me détestais pour cela. Je pensais qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas chez moi. Ma mère allait mourir. Tout le monde semblait comprendre ce que cela signifiait. Et moi, je restais assis, presque détaché, à me demander pourquoi je ne ressentais pas les choses comme les autres. Je m'en voulais. De ne pas pleurer. De ne pas comprendre. D'avoir protesté lorsqu'on m'avait fait rentrer de France. De toutes les disputes idiotes. De mes insolences. Des moments où j'avais rendu sa vie plus difficile. Je ne comprenais pas encore ce que le choc pouvait faire à quelqu'un. Que l'esprit, parfois, se vide pour ne pas être submergé. Je croyais simplement être un mauvais fils. ••• Une infirmière m'avait expliqué que ma mère était sous sédation. Elle avait un tube respiratoire dans la gorge. Elle ne pouvait pas répondre. Mais l'infirmière m'avait dit qu'elle pouvait peut-être encore entendre. Je pouvais lui parler. Lui raconter des choses.


J'avais acquiescé. Sans savoir ce que j'allais lui dire. Qu'est-ce qu'on dit à sa mère lorsqu'on a seize ans et que quelqu'un vient de vous annoncer qu'elle va mourir ? On s'excuse ? On lui dit qu'on l'aime ? On lui demande pardon ? On fait semblant que tout est normal ? Je ne savais pas. Alors j'ai attendu. J'ai attendu que tout le monde sorte. Qu'il n'y ait plus de médecins. Plus de famille. Plus personne pour me regarder. Seulement ma mère. Et moi. ••• Elle ressemblait à un ange endormi. Je sais combien cette image peut paraître sentimentale. Je sais qu'une chambre d'hôpital n'a rien d'un endroit merveilleux. Mais c'est ainsi que je la revois. Son visage. Ses yeux fermés. La forme familière de ses mains. La femme qui avait autrefois noué mes lacets et passé, probablement, la moitié de mon enfance à me demander d'arrêter de faire des bêtises. Je suis resté debout près du lit. Les appareils émettaient leurs petits bruits réguliers. J'entendais le matériel qui l'aidait à respirer. J'ai regardé sa main. Puis j'ai glissé la mienne dessous. Doucement. Comme si le moindre geste pouvait lui faire mal. Sa main reposait contre la mienne. Et soudain, je me suis souvenu d'un jour où j'étais tout petit. Quatre ans. Peut-être cinq. Je lui avais posé une question. — Mom, when are you going to die? Je ne sais plus pourquoi j'avais demandé cela. Les enfants ont parfois cette manière désarmante d'aborder les choses les plus terrifiantes comme s'ils demandaient l'heure du dîner. Je me souviens de son sourire. Elle m'avait regardé. Puis avait répondu : — Never, sweetie. Mothers live forever. Jamais, mon chéri. Les mamans vivent pour toujours.


Je l'avais crue. Entièrement. Pourquoi ne l'aurais-je pas crue ? C'était ma mère. À quatre ans, une promesse de votre mère paraît plus forte que les lois de l'univers. Et maintenant, à seize ans, je me tenais près de son lit, sa main dans la mienne, et je me rappelais cette promesse. — Mom? Elle n'a pas bougé. — Do you remember when I was little? J'ai regardé son visage. — When I asked you when you were going to die? Ma voix a commencé à trembler. — You smiled at me. J'ai essayé de sourire à mon tour. — And you said never. Les machines continuaient leurs bruits réguliers. — You told me mothers live forever. J'ai dégluti. — You promised. C'est là que j'ai commencé à pleurer. Pas pendant la réunion. Pas devant les médecins. Pas lorsqu'on nous avait expliqué ce que neuf heures signifiait. Là. Seul avec elle. Sa main dans la mienne. J'ai pleuré comme le petit garçon qui avait cru que les promesses de sa mère étaient plus fortes que la mort. — You promised me, Mom. Je ne pouvais plus m'arrêter. — You said you weren't going to die. Je voulais qu'elle ouvre les yeux. Qu'elle serre ma main. Un mouvement infime que j'aurais pu emporter avec moi comme preuve que les médecins se trompaient. Rien n'est venu. Alors j'ai commencé à négocier. — I'll be better, Mom.


J'ai serré sa main. — I promise. Je lui ai dit que j'écouterais davantage. Que je cesserais de discuter. Que je ne lui causerais plus autant de soucis. Que je serais sage. Que je deviendrais le fils qu'elle voulait que je sois, si seulement elle acceptait de revenir. À seize ans, je croyais encore que ma conduite avait peut-être quelque chose à voir avec ce qui arrivait. Que le monde tenait un compte secret de chaque fois où j'avais répondu, de chaque inquiétude que je lui avais donnée, de chaque moment d'égoïsme. Et que si je promettais de changer, le monde pourrait changer d'avis lui aussi. — Please, Mom. Je me suis penché vers elle. — I'll be better. J'ai attendu. Rien. J'aurais voulu me glisser dans son lit et redevenir cet enfant de quatre ans. Assez petit pour qu'elle puisse encore me prendre dans ses bras. Assez jeune pour croire qu'une promesse suffisait. Je ne supportais pas l'idée de la quitter. Et pourtant, il a bien fallu sortir. J'ai regardé son visage. Sa main posée sur la mienne. Puis j'ai prononcé les derniers mots dont je me souviens lui avoir adressés. — I'm still here. Je suis toujours là. Trois mots en anglais. Trois mots que je n'ai jamais oubliés. Je ne sais pas si elle les a entendus. J'espère que oui. J'espère qu'une partie d'elle savait que son fils était rentré. Que je n'étais plus en colère. Que j'avais peur. Que je l'aimais. J'espère qu'elle savait que j'étais encore là. •••


Je me souviens de dix-neuf heures quarante-cinq. L'heure est restée gravée dans ma mémoire. Je suis sorti fumer. Mon beau-père avait eu la même idée. Lorsque je l'ai aperçu, ma première pensée a été parfaitement absurde : Merde. Il va me voir avec une cigarette. Ma mère était en train de mourir à l'étage. Et j'avais encore peur de me faire surprendre en train de fumer. Puis j'ai vu son visage. Il pleurait. Il a sorti une cigarette à son tour. L'a allumée. Et s'est placé près de moi. Nous sommes restés un moment sans parler. Puis il m'a regardé. — I don't know what to do. Je ne sais pas quoi faire. Je me souviens de ces mots. C'était l'adulte. Mon beau-père. Celui qui était censé savoir quoi faire lorsque je ne savais pas. Et il me demandait conseil. À moi. Un garçon de seize ans. — I don't know what to do. Moi non plus, je ne savais pas. J'aurais voulu lui dire quelque chose de sage. Quelque chose de réconfortant. Une phrase qui rendrait la soirée un peu moins insupportable. Je n'avais rien. J'essayais encore de comprendre comment ma mère pouvait être en train de mourir alors que tout, en moi, répétait qu'elle devait vivre éternellement. Il m'a demandé ce que j'en pensais. Ce qu'il devait faire. Je me souviens l'avoir regardé sans trouver de réponse. Je ne savais pas encore que les adultes pouvaient être aussi démunis que les enfants. Peut-être davantage. Parce qu'eux comprenaient ce qui arrivait. Et moi, j'attendais encore que quelqu'un surgisse derrière les portes pour nous annoncer une erreur. Mon beau-père a fini sa cigarette. Il est rentré. Je suis resté. J'en ai fumé une autre. Peut-être plusieurs. Je ne sais plus. Je me rappelle seulement avoir traîné dehors. Ne pas vouloir remonter. Ne pas vouloir affronter ce qui m'attendait dans cette chambre.


Je me répétais que j'avais encore du temps. On avait dit neuf heures. Il n'était pas neuf heures. Pas encore. ••• Puis quelqu'un est arrivé en courant. Je ne sais plus qui. Cette partie du souvenir a disparu. Je me rappelle l'urgence. Le bruit d'une personne qui m'appelait. Et les mots. — Lance, you better hurry! Lance, dépêche-toi ! Quelque chose se passait. J’ai cru qu’ils avaient déjà commencé. J'ai regardé l'heure. Il n'était même pas vingt heures trente. Mais ils avaient dit neuf heures. Je me rappelle l'avoir pensé. Avec une incrédulité totale. Ils avaient dit neuf heures. J'ai jeté ma cigarette. Et j'ai couru. Je ne sais plus si j'ai pris les escaliers ou l'ascenseur. Je me souviens seulement d'avoir voulu faire disparaître la distance entre l'entrée de l'hôpital et sa chambre. Je voulais arriver avant que quelque chose devienne irréversible. J'ai atteint la porte. Ma mère était allongée. Comme un ange. Le tube avait été retiré de sa bouche. Il y avait des gens autour du lit. Je voulais les écarter. M'approcher. Prendre sa main. Lui dire que je l'aimais. Que j'étais revenu. Puis j'ai vu le moniteur cardiaque. Il était éteint. Quelque chose s'est effondré en moi. Je ne comprenais plus ce que j'avais sous les yeux. Le tube n'était plus là. L'écran était noir. Tout le monde était présent. Et ma mère reposait dans son lit, terriblement immobile. On nous avait dit neuf heures. J'avais cru que j'avais le temps. J'avais seize ans. J'étais arrivé jusqu'à la porte. Et je n'ai pas réussi à parcourir les


derniers mètres. Je me suis retourné. Je suis parti. Je n'ai plus jamais revu ma mère vivante. ••• Il y a des regrets qui s'adoucissent avec les années. Et puis il y a des instants qui restent suspendus en nous, intacts, indifférents au temps qui passe. Pour moi, c’était cette porte. Pendant des années, j'ai souhaité avoir écarté les gens. M'être approché. Avoir pris sa main. L'avoir serrée dans mes bras. Lui avoir dit une dernière fois que je l'aimais. Au lieu de cela, je m'étais retourné. Je sais aujourd'hui que j'étais un garçon terrifié devant quelque chose d'insupportable. Je sais qu'il n'existait aucune manière parfaite, pour un enfant de seize ans, de vivre cet instant. Mais le savoir n'a jamais complètement fait taire ce désir. J'aurais voulu la serrer dans mes bras. J'aurais voulu le lui redire. J'aurais voulu comprendre combien il restait peu de temps. Ma mère avait choisi de donner son corps à la recherche sur le cancer du sein. Plus tard, j’ai compris la générosité de ce geste. Même après sa mort, elle essayait encore d’aider quelqu’un. Mais j'avais seize ans. Et il n'y avait pas de tombe où aller. Pas d'endroit qui semblait lui appartenir. Pas de pierre devant laquelle me tenir. Rien vers quoi regarder en disant : Mom, I'm here. J'avais l'impression qu'elle avait simplement disparu. Pendant des années, j'ai continué d'entendre sa voix. Pas comme un phénomène surnaturel. Comme un souvenir. Parfois avec une telle netteté que je tournais la tête vers une autre pièce avant de me rappeler. Sa manière de prononcer mon prénom. L'agacement tendre lorsqu'elle me surprenait à faire une bêtise. Son rire. Les petits bruits ordinaires d'une


femme qui avait rempli toute mon existence. Et chaque fois, le souvenir s'effaçait dans le même silence. Je n'étais plus la responsabilité de personne. Du moins, c'est ainsi que je le ressentais. Il restait des gens autour de moi. Mon grand-père. Mon beaupère. D'autres membres de la famille. Mais la personne auprès de laquelle je m'étais senti appartenir au monde sans avoir besoin de le mériter avait disparu. J'avais seize ans. Et je me sentais seul. ••• J'ai porté ce sentiment jusqu'à la fin de mon adolescence. Puis à l'université. Jusqu'au diplôme. Jusqu'au jour où j'ai décidé de revenir en France. J'ai obtenu mon diplôme de Boston University en 2011. J'avais déjà rencontré Ink lors d'un séjour à Paris, avant la fin de mes études. Une nuit pluvieuse à Pigalle, en décembre 2010. Une fille qui écoutait ma guitare comme si elle lui avait personnellement fait quelque chose. Une voix qui portait assez de chagrin pour me faire oublier les accords que j'étais en train de jouer. À cette époque, je partageais encore ma vie entre Boston et la France. Après mon diplôme, je suis revenu à Paris pour essayer d'y construire quelque chose de durable. Je suis arrivé avec mes livres. Ma guitare. Mon matériel radio. Mes poèmes français ridicules. Et aucune mère à l'aéroport pour me demander si le voyage s'était bien passé. Puis, lentement, presque sans m'en rendre compte, j'ai trouvé un endroit où quelqu'un se souciait de savoir si je rentrerais. Ink. Et, grâce à Ink, Élise. •••


Élise n'est pas devenue ma famille à travers une grande déclaration. Elle a simplement commencé à me faire une place. Une assiette supplémentaire sur la table. Une chaise rapprochée du radiateur. Un rappel qu'il valait mieux manger avant d'avaler encore un café. Une remarque sur la cigarette. Une leçon sur l'importance de porter un manteau plus chaud. Elle m'appelait mon garçon. La première fois, j'ai failli pleurer. Je ne lui ai pas expliqué pourquoi. J'ai souri. Puis je l'ai aidée à faire la vaisselle. Elle avait perdu Mathieu, son fils. Je le savais. Un accident de moto, en 2002. Dix-sept ans. J'avais vu les photographies. Les endroits de l'appartement où sa présence continuait d'exister bien qu'il n'y fût plus. Les petites hésitations dans la voix d'Élise lorsque quelque chose lui rappelait son fils. Elle savait ce que signifiait perdre quelqu'un. Je savais ce que signifiait rester. Nous n'avions pas besoin de parler de ces choses chaque fois que nous nous retrouvions autour de sa table. Parfois, elle effleurait ma joue lorsque je partais. Parfois, je réparais quelque chose dans sa cuisine. Parfois, elle préparait trop à manger et insistait pour que j'emporte les restes. Et peu à peu, sans que personne ne le décide vraiment, elle est devenue ce qui se rapprochait le plus d'une mère pour moi. Ink et Élise étaient ma famille. Les personnes à qui je voulais annoncer une bonne nouvelle. Celles dont je cherchais la voix lorsqu'une journée avait été difficile. Celles qui avaient transformé une ville de l'autre côté de l'océan en foyer. Et maintenant, j'étais assis près d'une radio, incapable de joindre l'une d'elles. J'ai rappelé Ink. Rien. •••


Je suis retourné au studio. Vide. Son carnet avait disparu. Son manteau aussi. Je suis allé chez elle. J'ai frappé. Attendu. Frappé encore. Personne. J'ai appelé des gens susceptibles de savoir où elle était. Personne ne l'avait vue. J'ai marché sous la pluie, vérifié les cafés qu'elle aimait. Chaque femme aux cheveux noirs passant sous un réverbère faisait bondir mon cœur avant que mes yeux aient le temps de corriger l'erreur. J'ai rappelé. Messagerie. Encore. Rien. J'aurais pu aller aux urgences. Je le savais. Mais je n'y arrivais pas. Je savais que c'était irrationnel. Je savais que la femme blessée pouvait s'y trouver. Mais le souvenir de Johns Hopkins m'était revenu avec une violence telle que je ne supportais pas l'idée de traverser un autre couloir d'hôpital. Une autre porte. Une autre chambre. Un autre instant où quelqu'un me regarderait en attendant que je comprenne que le monde venait de s'arrêter. Alors j'ai continué à chercher là où Ink pouvait encore être vivante et furieuse contre moi. Le studio. Son appartement. Les cafés. Les rues mouillées. J'aurais donné n'importe quoi pour l'entendre décrocher et me dire d'aller me faire foutre. N'importe quoi. ••• Vers trois heures du matin, la pluie avait traversé mon manteau. Je me suis arrêté sous un auvent, les yeux fixés sur mon téléphone. J'ai appelé. Messagerie. — Ink. J'ai essayé de parler normalement. — C'est moi. Un long silence. — Je suis désolé pour tout à l'heure. J'ai dégluti. — Je m'en fiche, de la chanson.


J'ai regardé vers le fleuve. — Je m'en fiche que tu sois encore en colère. Ma voix s'est brisée. — Dis-moi juste que tu vas bien. J'ai essayé de respirer. — S'il te plaît. Une autre inspiration. — Je t'en prie, mon amour. Et puis j'ai prononcé quelque chose que je n'avais pas prévu. — I'm still here. Les mots sont sortis avant que je comprenne ce que je venais de dire. Et soudain, j'étais de retour à Johns Hopkins. La main de ma mère dans la mienne. Mes promesses d'être meilleur. Mes supplications. Le tube respiratoire. L'écran éteint. La cigarette dehors. Cette pensée insupportable que j'avais cru avoir encore du temps. J'ai commencé à pleurer. En pleine rue. À la vue de n'importe qui. Je ne pleurais plus discrètement. Je ne me cachais plus dans une chambre d'hôpital. J'avais vingt-cinq ans, j'étais à Paris, et je pleurais comme le garçon de seize ans qui n'avait jamais cessé de souhaiter une dernière minute avec sa mère. Une question tournait dans ma tête : Pourquoi tout ce que j'essaie de retenir finit-il par me glisser entre les doigts ? Ma mère. Mon enfance. Cette famille dont j'avais tant manqué. Et maintenant Ink. J'avais traversé un océan pour trouver un endroit où devenir quelqu'un. Et le monde semblait prêt à m'arracher les seules personnes qui avaient donné à cet endroit le goût d'un foyer. Alors j'ai pensé à Élise. La mère d'Ink. Son appartement à Belleville. Le dernier endroit où je n'avais pas cherché. Je me suis mis en marche. •••


L'escalier était silencieux lorsque je suis arrivé. Je suis resté longtemps devant la porte d'Élise. J'ai essayé de me préparer. Si Ink était là, je lui demanderais pardon. Je la prendrais dans mes bras. Notre dispute ne compterait plus. La chanson non plus. Je serais simplement reconnaissant. Et si elle n'était pas là… Je n'ai pas réussi à terminer cette pensée. J'ai sonné. Des pas se sont approchés. La serrure a tourné. Élise a ouvert en robe de chambre. — Lance ? Elle a regardé mon visage. Mes vêtements trempés. Mes mains tremblantes. — Mon garçon, qu'est-ce qui se passe ? J'ai essayé de parler. Rien n'est venu. Enfin, j'ai réussi à demander : — Est-ce qu'Ink est ici ? Elle a froncé les sourcils. — Non, mon chéri. Pourquoi ? Pendant une seconde, je n'ai plus rien entendu. — Vous êtes sûre ? Elle ne comprenait pas. — Je ne l'ai pas vue. Mon dernier espoir s'est effondré. J'ai regardé derrière elle. Le couloir. L'obscurité. Le silence. Pas d'Ink. Pas de voix irritée me demandant d'arrêter de dramatiser. Rien. Élise a posé une main sur mon bras. — Lance ? — Il y a eu un accident, ai-je dit. Une femme près de la Seine. Les cheveux noirs, courts. Un tatouage. Élise m’a fixé. — Quel tatouage ? — Le témoin a parlé d’un motif tribal. De lignes noires. Je ne sais pas si c’était elle. — Quel hôpital ?


— Je ne sais pas. J’ai entendu un homme à la radio. Il n’avait pas bien vu son visage. — Tu as appelé Ink ? — Elle ne répond pas. Je suis allé au studio. Chez elle. Je n’arrive pas à la retrouver. Ses doigts se sont resserrés sur mon bras. — Alors rappelle. Il faut savoir où l’ambulance est allée. J’ai hoché la tête, mais ma main refusait de se tendre vers mon téléphone. J’avais imaginé tant de fois une autre porte d’hôpital, cette nuitlà. Maintenant, je me tenais devant la sienne. J’ai essayé de dire que le témoin pouvait se tromper. Qu’il restait de l’espoir. Aucun de mes mots ne lui donnait la certitude dont elle avait besoin. — Je crois que je l’ai perdue, ai-je murmuré. Élise s’est mise à pleurer. À cet instant, j’ai pensé à Mathieu. Son fils. Le garçon qu’elle avait déjà enterré. — Je suis désolé. J’ai reculé. — Élise, je n’aurais pas dû venir comme ça. Je ne sais rien. Je voulais juste… Elle a pris mon visage entre ses mains. — Regarde-moi. J’ai essayé. Mais les larmes sont venues. Elle m’a attiré contre elle. Je l’ai serrée dans mes bras et j’ai senti son corps trembler contre le mien. J'ai posé une main derrière sa tête, comme ma mère le faisait lorsque j'étais petit. — Je suis là, ai-je murmuré. Élise m'a serré plus fort. — On ne sait pas encore. J'ai hoché la tête. Mais je pensais déjà à ce qui arriverait si le pire était vrai. Les obsèques. L'appartement vide. Les photographies. Toutes ces petites choses qu'Ink aurait laissées derrière elle.


J'imaginais Élise revenir vivre ici après avoir perdu un deuxième enfant. Je pensais à mon propre retour de France en 2004. À ce monde qui avait continué de tourner après la mort de ma mère, comme si rien d'important ne s'était produit. Je ne pouvais pas laisser Élise traverser cela seule. J'ai pris une décision. Si Ink était morte, je resterais. Je viendrais voir Élise. Je ferais les courses. Je réparerais les choses qui se casseraient dans l'appartement. Je vérifierais qu'elle mangeait. Je l'écouterais lorsqu'elle voudrait parler de Mathieu. Je l'écouterais lorsqu'elle voudrait parler d'Ink. Je m'assiérais près d'elle lorsqu'elle n'aurait envie de parler de personne. Je ne la laisserais pas devenir une femme dont les enfants n'existaient plus que sur des photographies. Je ne disparaîtrais pas simplement parce que celle qui nous avait réunis ne serait plus là. Parce qu'Élise était ma famille aussi. J'ai baissé la tête contre son épaule. — Vous ne serez pas seule. Elle a relevé le visage. — Quoi ? J'ai pris ses mains. — Quoi qu'il arrive. Elle a pleuré plus fort. J'ai embrassé son front. — Je vous le promets. ••• Une porte s'est ouverte au bout du couloir. Aucun de nous ne s'est retourné. Je tenais toujours Élise contre moi. Nous pleurions. Il y a eu le bruit léger de pieds nus sur le parquet. Puis une voix ensommeillée. — Maman… y a encore de l'eau ? J'ai cessé de respirer. Pendant une seconde, j'ai cru avoir imaginé cette voix. Après la mort de ma mère, il m'arrivait de l'entendre dans une pièce


voisine. Les souvenirs peuvent avoir un son si précis qu'on tourne la tête avant de se rappeler. J'ai cru que mon chagrin me jouait encore ce tour cruel. Puis j'ai entendu des pas. Lents. Irréguliers. Qui se dirigeaient vers la cuisine. Je me suis retourné. Et je l'ai vue. ••• Ink est passée devant nous. Sans nous regarder. Sans même remarquer notre présence. Pieds nus. Les cheveux courts dressés dans tous les sens. Une chemise trop grande glissant sur une épaule. Les yeux à moitié fermés. Et un morceau de pain coincé entre les dents. Elle avait l'air d'une personne arrachée de force à un rêve. Elle a traversé le couloir en traînant légèrement les pieds, une main sur le front. Pendant une seconde, j'ai réellement cru voir un fantôme. Cette femme que j'avais cherchée toute la nuit. Cette femme que j'avais imaginée sur un lit d'hôpital. Cette femme dont je commençais à me préparer à supporter l'absence. Elle était là. En train de passer devant nous avec un morceau de pain dans la bouche. À la recherche d'un verre d'eau. Vivante. D'une vie presque offensante tant elle semblait impossible. Je pouvais voir sa respiration. Le mouvement léger de ses épaules. La courbe familière de son cou. Le tatouage noir. Tout. Elle s'est arrêtée. Puis retournée. Elle nous a regardés. A retiré le pain de sa bouche. — Pourquoi vous pleurez ? Je n'arrivais pas à parler. Élise a relevé la tête de mon épaule. Elle a vu sa fille. Et a poussé un son que je n'oublierai jamais. Ink a froncé les sourcils.


— Maman ? J'ai fait un pas vers elle. Mes jambes ont failli céder. — Ink ? Elle a cligné des yeux. — Ben oui. C'est moi. Elle a regardé mes vêtements trempés. Mon visage. Sa mère en larmes. — Lance… qu'est-ce que tu fais ici ? J'ai essayé de répondre. Rien. Puis j'ai murmuré : — C'est toi… Elle semblait ne pas comprendre. Puis elle a pris peur. J'ai traversé le couloir. Le pain lui a échappé des doigts. Je l'ai prise dans mes bras. Et tout ce que j'avais réussi à maintenir debout en moi s'est écroulé. ••• Je l'ai serrée trop fort. Je le sais. Elle a poussé un petit cri de surprise. — Lance, doucement… J'ai relâché un peu mon étreinte. Mais je ne pouvais pas la laisser partir. Pas encore. J'avais passé des heures à imaginer que je ne sentirais plus jamais sa présence. Ses cheveux contre ma joue. Ses bras autour de moi. Sa respiration. Mon Dieu. Sa respiration. Je me suis mis à pleurer contre son cou. Elle s'est immobilisée. Puis elle m'a entouré de ses bras. — Mon cœur… Je n'arrivais pas à répondre. Elle m'a caressé l'arrière de la tête. — Lance, regarde-moi. J'ai reculé légèrement. Elle avait peur maintenant. Non parce qu'elle comprenait. Mais parce qu'elle voyait ce qui venait de m'arriver.


J'ai touché son visage. Son cou. Les lignes noires de son tatouage. J'avais besoin de m'assurer qu'elle était réelle. — Je pensais… Ma voix m'a abandonné. J'ai essayé de nouveau. — Je te croyais morte. Elle m'a fixé. Derrière nous, Élise s'est remise à pleurer. Ink a regardé sa mère. Puis moi. — Quoi ? Je ne pouvais pas expliquer. Pas encore. Je l'ai simplement serrée contre moi. Et j'ai murmuré les mots que j'avais autrefois dits à ma mère. — I'm still here. Ink a posé ses mains contre mes joues. Elle m'a regardé droit dans les yeux. Puis elle a répondu : — Moi aussi, mon amour. •••

INK — Les heures dont personne ne savait rien Il faut maintenant que je vous raconte où j'étais. Je dormais dans ma chambre d’enfant. Je n’avais aucune idée de l’endroit où se trouvait Lance ni de ce dont il se souvenait. J'avais quitté le studio après notre dispute. J'étais en colère. Blessée. Épuisée. Et je voulais aller quelque part où je cesserais, pour quelques heures, d'être cette femme capable de transformer chaque émotion en chanson. Je voulais ma mère. Je voulais l'appartement où j'avais grandi. Cette chambre où personne ne me demandait d'être brillante, mystérieuse ou intéressante. Je voulais simplement redevenir la fille de quelqu'un. Je m'étais arrêtée dans une petite boutique pour acheter du vin. J'en avais bu plus que de raison. Lorsque j'étais arrivée devant l'immeuble de ma


mère, j'étais fatiguée, un peu ivre et terriblement occupée à m'apitoyer sur mon sort. J'avais ouvert avec mon ancienne clé. Maman dormait. Je ne l'avais pas réveillée. J'étais passée par la cuisine. J'avais pris du pain. Bu un verre d'eau. Puis j'étais entrée dans ma vieille chambre. Je pensais rester assise un moment. Peut-être écrire des excuses à Lance. Peut-être pleurer. Peut-être décider, une fois de plus, que tout était entièrement de sa faute. Au lieu de cela, je m'étais endormie. Mon téléphone était éteint. Ma mère ne m'avait pas entendue rentrer. Et la nuit entière s'était écoulée sans que j'aie la moindre idée de ce qui se passait ailleurs. ••• Je m'étais réveillée avec une soif épouvantable. J'avais la bouche pâteuse. La tête lourde. Pendant quelques secondes, je n'avais même pas su où j'étais. Puis j'avais reconnu la pièce. L'armoire. Les rideaux. La petite marque près de la porte, là où Mathieu avait un jour renversé une chaise. Mon frère. Je l'avais regardée un instant. Puis j'avais attrapé le morceau de pain abandonné sur la table de nuit. Je l'avais coincé entre mes dents. Et j'étais partie chercher de l'eau. Je ne pensais pas à Mathieu. Je ne pensais pas à Lance. Je ne pensais à rien de particulièrement important. J'avais soif. C'était tout. J'avais entendu des voix dans le couloir. Celle de ma mère. Celle d'un homme. Des pleurs. J'étais sortie de la chambre. Je les avais dépassés. Et j'avais demandé s'il restait de l'eau. Je n'avais même pas vraiment regardé leurs visages. Pas avant d'entendre Lance prononcer mon prénom. Alors je m'étais retournée. Et je l'avais vu.


••• Je n'ai jamais revu une expression semblable sur un visage humain. J'espère ne jamais la revoir. Il y avait de la terreur dans ses yeux. Du soulagement. De l'incrédulité. Une sorte de chagrin qui n'avait pas encore compris qu'il avait le droit de s'arrêter. Il me regardait comme si je revenais d'un endroit d'où personne ne revient. Puis il avait traversé le couloir. Et m'avait serrée contre lui. Il tremblait. Je le sentais dans ses mains. Dans ses épaules. Dans sa respiration. J'avais connu Lance en colère. Heureux. Frustré. Tendre. J'avais entendu sa voix se briser au milieu d'une chanson. Mais je ne l'avais jamais senti pleurer de cette façon. Je ne savais pas quoi faire. Alors je l'avais tenu contre moi. Lorsqu'il avait murmuré qu'il me croyait morte, quelque chose en moi s'était figé. Ma mère m'avait expliqué. L'accident. Les cheveux noirs et courts. Le tatouage. La radio. Les appels sans réponse. Et soudain, cette nuit pendant laquelle j'avais dormi était devenue la pire nuit de la vie de quelqu'un d'autre. ••• Maman avait préparé du café. Lance était assis à la table de la cuisine. Il avait l'air épuisé. Vieilli. Comme s'il avait passé la nuit entière à porter un poids trop lourd pour lui. Elle avait posé une serviette sur ses épaules. Puis lui avait caressé les cheveux. Il avait légèrement penché la tête vers sa main. À peine. Et j'avais compris quelque chose qui m'avait échappé jusqu'alors. Il avait besoin de ma mère. Pas simplement parce qu'elle était gentille avec lui. Parce qu'elle était devenue la sienne.


Je l'ai regardé fermer les yeux sous la main de ma mère. Et j'ai compris qu'il avait trouvé, dans notre petite famille, quelque chose qu'aucun diplôme, aucun poème et aucun voyage ne pouvait lui offrir. Un endroit où il était de nouveau le fils de quelqu'un. ••• — Maman ? Elle s'est retournée. Ses yeux étaient gonflés. Je voulais m'excuser. Lui expliquer pourquoi j'étais rentrée sans la réveiller. Mais son regard s'est arrêté dans le couloir. Sur le petit morceau de pain que j'avais laissé tomber. Elle s'est levée. L'a ramassé. Et s'est remise à pleurer. J'ai froncé les sourcils. — Maman ? Elle tenait le pain entre ses doigts. Puis elle a murmuré : — Mathieu… Mon frère. Évidemment. Je me suis souvenue de lui apparaissant dans les encadrements de porte lorsque nous étions enfants, un morceau de pain dans la bouche, parce qu'il était trop occupé à parler, à se disputer ou à être délibérément insupportable pour manger correctement. Je me suis souvenue de mes éclats de rire. De mes protestations. De cette manière qu'il avait de recommencer simplement parce qu'il savait que cela m'agaçait. C'était un si petit souvenir. Un souvenir que je n'avais jamais pensé raconter à Lance. Je ne savais même pas qu'il était resté si vivant en moi. Mais ma mère, elle, n'avait rien oublié. Elle a regardé le pain. Puis mon visage. — Tu faisais exactement comme lui. J'ai commencé à pleurer. Pas parce que le pain avait de l'importance. Justement parce qu'il n'en avait aucune. Parce que le deuil se cache parfois


dans les choses les plus insignifiantes. Un geste. Une habitude. Une manière de se tenir dans une porte. Un morceau de pain qu'on garde entre les dents sans y penser. Ma mère avait déjà perdu Mathieu. Pendant quelques minutes atroces, elle avait cru qu'elle venait peut-être de me perdre aussi. Et voilà que j'étais passée devant elle en reproduisant, sans le savoir, un geste du garçon qui lui manquait encore. Je suis allée vers elle. Elle m'a serrée dans ses bras. Et nous avons pleuré ensemble. Lance est resté silencieux à la table. Il ne comprenait pas ce souvenir. Pas encore. Il savait que Mathieu était mort. Mais il ne savait rien de cette histoire de pain. Cela appartenait à ma mère et à moi. À notre enfance. À ces petites choses ordinaires auxquelles le chagrin refuse de renoncer. Plus tard, je le lui ai raconté. Mais pas ce matin-là. Ce matin-là, il nous a simplement laissées nous tenir l'une contre l'autre. Et cela suffisait. ••• Lorsque ma mère est finalement retournée préparer le petit déjeuner, je me suis assise près de Lance. Il m'a regardée. J'ai pris sa main. — Je suis désolée. Il a secoué la tête. — Tu ne pouvais pas savoir. — J'aurais dû répondre. — Tu ne savais rien de l'accident. — Non. Il a tourné la tête vers la fenêtre. Nous sommes restés silencieux un moment. Puis il a dit : — Quand j'ai entendu cette description à la radio, j'avais de nouveau seize ans. J'ai attendu.


— J'étais à Johns Hopkins. Mon cœur s'est serré. Il m'a regardée. — Je revoyais ma mère en train de pleurer quand elle m'avait aperçu dans la porte. J'ai serré sa main. — Je me revoyais sans comprendre pourquoi. Il a dégluti. — Et je n'arrêtais pas de penser que j'allais encore arriver trop tard. Je me suis rapprochée de lui. Il a fermé les yeux. — Je ne pouvais pas revivre ça, Ink. Je l'ai entouré de mes bras. Il a posé son front contre mon épaule. — Je ne pouvais pas. Je l'ai gardé contre moi. Non parce que je pouvais réparer ce qui s'était passé. Mais parce que je comprenais enfin combien de souvenirs nous accompagnaient depuis le début sans que je les voie. ••• Plus tard, je lui ai demandé ce qu'il avait dit à ma mère avant que j'apparaisse. Il a détourné le regard. — Rien d'important. Je le connaissais assez pour reconnaître un mensonge. — Lance. Il a soupiré. — Je lui ai dit que je ne la laisserais pas seule. Je l'ai fixé. — Quoi ? Il s'est frotté le visage. — Je pensais… si quelque chose t'était arrivé… Il s'est arrêté. J'ai attendu. — Je ne pouvais pas la laisser traverser ça toute seule. Ma gorge s'est serrée. Il semblait presque gêné.


— Elle a déjà perdu Mathieu. J'ai hoché la tête. — Et je sais ce qui arrive quand tout le monde finit par rentrer chez soi. Sa voix était basse. — La maison devient silencieuse. Je me suis mise à pleurer. Il m'a regardée, inquiet. — Ink… — Non. Attends. S'il te plaît. J'ai essayé de respirer. — Tu me croyais morte. Il a acquiescé. — Et tu pensais à ma mère ? Il m'a regardée comme si la réponse allait de soi. — Évidemment. Évidemment. Un seul mot. Pas de poésie. Pas de mélodie. Pas de grande déclaration. Seulement un homme qui avait perdu sa mère, retrouvé une famille, et décidé que même s'il perdait la femme qu'il aimait, il n'abandonnerait pas celle qui l'avait accueilli. Je crois que c'est à cet instant que je suis retombée amoureuse de lui. Pas parce qu'il m'avait cherchée. Mais parce que son amour dépassait les limites de notre histoire à deux. Parce qu'il comprenait qu'aimer quelqu'un, c'était aussi se soucier de ceux qui devraient continuer à vivre après son départ. Parce qu'il avait fait une promesse que je n'étais jamais censée entendre. Une promesse qu'il était prêt à tenir, que je sois vivante ou non. ••• Nous sommes partis après le lever du soleil. J'avais encore mal à la tête. Mes cheveux étaient dans un état lamentable. Lance avait l'air de ne pas avoir dormi depuis une semaine. Près de la porte, ma mère lui a embrassé le front.


— Tu sais que tu peux revenir quand tu veux. Il a hoché la tête. Elle a caressé sa joue. — Tu es mon garçon aussi. J'ai vu ses yeux se remplir. Il n'a pas réussi à répondre immédiatement. Puis il a murmuré : — Merci, Élise. Elle l'a serré une dernière fois. Et j'ai compris que quelque chose avait changé entre eux. Ou peut-être que rien n'avait changé. Peut-être avaient-ils simplement trouvé le courage de dire tout haut ce qui était vrai depuis des années. ••• Dehors, Paris se réveillait. Des gens portaient leurs courses. Les commerçants ouvraient leurs rideaux métalliques. Les bus s'arrêtaient aux mêmes endroits que la veille. La pluie avait cessé. J'ai pris la main de Lance. Il m'a regardée. — Quoi ? — Rien. Il a froncé les sourcils. — Ink. J'ai souri. — Je t'aime. Il s'est arrêté. M'a regardée. Puis m'a attirée contre lui. Nous sommes restés là un moment. Sans parler. Finalement, il s'est mis à rire. Je me suis écartée. — Quoi ? Il a secoué la tête. — Le pain. J'ai levé les yeux au ciel. — Lance… — Tu es sortie de cette chambre avec du pain dans la bouche.


— J'avais soif. — Ça n'explique pas le pain. — J'avais faim aussi. Il m'a fixée. Puis il a ri plus fort. Et soudain, je riais moi aussi. Je pleurais. Je riais encore. Parce que le soulagement est parfois trop vaste pour tenir dans une seule émotion. Il arrive que le corps fasse simplement ce qu'il peut pour survivre au retour du bonheur. ••• Autrefois, je croyais certaines choses sur l'amour. Qu'il trouvait sa meilleure expression dans les chansons. Dans la poésie. Dans les beaux gestes. Dans ces instants qu'on raconte plus tard en disant qu'ils étaient romantiques. Je crois encore à tout cela. Mais j'ai appris autre chose. Parfois, l'amour, c'est un homme qui s'étouffe avec du café froid parce qu'une voix à la radio vient de décrire une femme qui ressemble à celle qu'il ne peut supporter de perdre. Parfois, c'est marcher sous la pluie dans Paris, incapable d'entrer dans un hôpital parce qu'on a déjà traversé un couloir de trop. Parfois, c'est tenir dans ses bras une mère qui a déjà enterré un enfant. Parfois, c'est une promesse prononcée à voix basse, dans un couloir, lorsqu'il n'y a aucun témoin et aucune possibilité d'être remercié. Et parfois, l'amour ressemble à une femme à moitié endormie, marchant vers une cuisine avec du pain entre les dents, sans comprendre qu'elle vient de rendre la vie à deux personnes. Mais cette fois, l'histoire s'était terminée autrement. La femme qu'il aimait était vivante. La mère qu'il avait retrouvée le tenait encore dans ses bras. Et la petite famille qu'il s'était construite à Paris avait traversé la nuit. Il avait franchi un océan pour apprendre ma langue. Cette nuit-là, j'ai découvert qu'il aurait traversé la ville entière simplement pour m'entendre


respirer. Mais le plus extraordinaire n'était pas qu'il m'ait cherchée. C'était ce qu'il avait décidé de faire lorsqu'il avait cru que les recherches pourraient ne servir à rien. Il serait resté auprès de ma mère même si je n'avais plus jamais respiré. Et c'est peut-être ce que je peux vous dire de plus vrai sur Lance Rhinehart. Pas qu'il écrivait de belles chansons. Pas qu'il aimait la poésie française. Pas qu'il comprenait les ordinateurs, les fréquences radio et ces réseaux invisibles qui relient les voix éloignées. Mais qu'après avoir passé tant d'années sans famille, il était devenu un homme incapable d'abandonner volontairement quelqu'un à cette même solitude. ••• Ce matin-là, nous sommes rentrés. Nous n'avons pas écrit de chanson. Nous n'avons pas reparlé de notre dispute. Nous n'avons pas cherché à rendre la nuit plus belle qu'elle ne l'avait été. Nous nous sommes simplement allongés. Lance a fermé les yeux. J'ai posé une main contre sa poitrine. J'ai écouté son cœur battre. Pendant des années, il avait porté le souvenir d'une femme pleurant en découvrant son fils dans l'encadrement d'une porte d'hôpital. Ce matin-là, il avait vu une autre femme pleurer. Puis il m'avait vue sortir d'une chambre. Vivante. Et cette fois, il était arrivé à temps. J'ai embrassé son front. — Dors, mon amour. Sa respiration s'est apaisée. Il a fini par s'endormir. Je suis restée éveillée encore un moment. À écouter. Pas la ville. Pas la radio. Pas cette musique que nous avions laissée inachevée. Lui. Sa respiration. Et quelque part dans Paris, ma mère devait être en train de débarrasser trois assiettes de sa table de cuisine.


Trois assiettes. Trois tasses. Trois personnes qui avaient survécu à la nuit. Et dans le placard, parmi toutes les choses ordinaires qu'elle avait conservées malgré les années et les deuils, il restait encore assez de pain pour demain.

Dans le couloir d’Élise, Lance pleure contre le cou d’Ink, qui le serre dans ses bras.


CHAPITRE SEIZE La chanson que nous n’avons pas sortie Paris, hiver 2014 La première fois que j’ai entendu « Ne Dors Pas » dans les moniteurs du studio, j’ai cru que quelqu’un avait laissé une fenêtre ouverte. Pas littéralement. Les fenêtres étaient fermées contre le froid, leurs vieux châssis gonflés par la pluie, et le radiateur sous la fenêtre cognait depuis trois jours sans produire beaucoup de chaleur. Mais il y avait dans l’enregistrement quelque chose qui semblait exposé aux intempéries. Un courant d’air fin, obstiné. Un son qui s’était glissé par une fente que personne ne savait trouver. Ma voix sortit des enceintes avant que je sois prête à l’entendre. Ne dors pas. Don’t sleep. Les mots n’étaient presque qu’un murmure. Je les avais enregistrés tard, une nuit de novembre, seule dans la cabine, avec le vieux pull noir de Lance parce que j’étais arrivée sans manteau assez épais pour la température. Je me souvenais de la laine qui me grattait le menton. Je me souvenais de la petite lumière rouge au-dessus de la porte. Je me souvenais avoir pensé que, si je chantais assez bas, la chanson ne compterait peut-être pas comme un aveu. C’était le premier mensonge. Le second était que je pourrais l’écouter plus tard sans me souvenir de la raison pour laquelle je l’avais écrite. Lance était assis à la console, une cheville posée sur le genou opposé. Il ajustait la même section depuis dix minutes, avançant la voix d’une


fraction, puis la reculant, comme si la bonne position pouvait rendre la chanson moins dangereuse. Dehors, un scooter passa dans la rue mouillée avec un bruit de papier déchiré. — Encore ? demanda-t-il. Je regardai la forme d’onde à l’écran. Une petite chaîne de montagnes sonores. Mes respirations marquées de pâles pics. Les endroits où j’avais avalé des mots étaient visibles, à condition de savoir quoi chercher. — Non. Il retira sa main de la souris. Le silence après l’arrêt de la musique était pire. Les moniteurs émettaient un léger souffle électrique et, quelque part derrière nous, le ventilateur de l’ordinateur tournait avec la persistance lasse d’un insecte. Lance se retourna sur sa chaise. — Tu m’as demandé d’ouvrir la session. — Je sais ce que j’ai demandé. — D’accord. Il le dit avec précaution. Sans se défendre. Cela me le rendit désagréable pendant une demi-seconde, ce qui était injuste et donc tout à fait cohérent avec mon caractère. Je restai debout près de la console, les bras croisés sous mes côtes. Je n’avais pas beaucoup dormi. Mes cheveux sentaient encore légèrement la fumée du café où je l’avais attendu ce matin-là, même si je n’avais rien fumé. Paris savait donner à tout une odeur empruntée : les cigarettes des inconnus, l’huile de friture de la boutique du coin, la laine humide du métro, le dîner de quelqu’un d’autre accroché à vos vêtements. À l’écran, la session s’appelait NDPS_MASTER_04. Quatre versions. Quatre tentatives pour rendre la même chose supportable. — Qu’est-il arrivé à la trois ? demandai-je. — Tu as dit que le piano sonnait sentimental. — C’était le cas.


— Tu as dit que la guitare sonnait comme un homme qui s’excuse dans une gare. — C’était le cas aussi. — Et tu aimais la quatrième. — J’aimais les trente premières secondes. — Tu m’as demandé de la finir. — J’ai changé d’avis. Il se renfonça dans son siège. — Tu peux faire ça. Je détestais la facilité avec laquelle il le disait. Comme si changer d’avis était une porte que je pouvais franchir sans laisser une partie de moi coincée dans l’encadrement. Je montrai l’écran. — Efface-la. Son expression changea, mais à peine. Les muscles autour de sa bouche se tendirent. Il regarda de nouveau la session plutôt que moi. — Le mix ? — La chanson. — Toutes les prises ? — Oui. — Les montages de voix, les ébauches, l’autre arrangement ? — Lance. — Je te demande ce que tu veux dire. — Et moi, je te le dis. Il passa une main sur son visage. Il avait une légère marque rouge sur la joue laissée par le casque. Il était au studio depuis tôt le matin, avec la même chemise délavée que je lui avais vue la veille au soir. Un mug se trouvait près de son coude, un cercle brun de café séchant au fond. À côté du mug, il y avait un morceau de papier déchiré couvert de sa petite écriture penchée. Il avait l’air fatigué. Pas fatigué de façon poétique, pas du genre de fatigue que les gens photographient en noir et blanc. Ses yeux étaient irrités,


ses cheveux auraient dû être lavés, et une petite coupure marquait une de ses jointures, probablement faite en ouvrant un étui de matériel récalcitrant. — Je ne veux pas effacer la session parce que tu passes une mauvaise matinée, dit-il. La pièce changea autour de cette phrase. Je le fixai. — C’est ça que tu crois ? — Je crois que tu n’as pas dormi. — Toi non plus. — Non. — Et ça fait de toi la personne raisonnable ? — Non, dit-il. Ça fait de nous deux idiots dans une pièce glaciale. Je faillis rire. Le son monta dans ma gorge et y mourut. Il se détourna de moi, non pour me punir, mais parce qu’il semblait choisir ses mots suivants avec plus de soin que je ne pouvais le supporter. — Je ne crois pas que la chanson soit mauvaise, dit-il. — Je ne t’ai pas demandé. — Je sais. — Je ne veux pas ton avis sur elle. — Alors, qu’est-ce que tu veux de moi ? La question était calme. Aucune accusation. Aucune habileté. Seulement un homme qui essayait de comprendre ce qu’on attendait de lui et qui admettait enfin qu’il ne le savait pas. Je regardai de nouveau la forme d’onde. J’avais écrit les premières lignes dans la salle de bains de mon appartement, assise sur le couvercle fermé des toilettes parce que la chambre était trop froide et que les tuyaux derrière l’évier dégageaient un peu de chaleur. Il était plus de deux heures du matin. Le voisin du dessus traînait des meubles sur le sol — ou peut-être marchait-il simplement avec les pas lourds et inconsidérés de quelqu’un qui n’avait jamais songé que d’autres personnes essayaient peut-être de survivre à la nuit.


J’avais écrit sur la peur de voir quelqu’un devenir inaccessible alors qu’il se tenait encore à côté de vous. Sur la façon dont un corps pouvait être présent tandis qu’une personne était déjà partie. Sur le désir que quelqu’un reste éveillé parce que le sommeil ressemblait trop à une reddition. Ce n’était pas une chanson d’amour. Pas exactement. C’était une chanson sur ce que l’amour pouvait faire demander à une personne lorsqu’elle avait assez peur pour cesser de prétendre qu’elle était généreuse. J’avais donné les mots à Lance parce que je lui confiais le son. Cela ne revenait pas à lui confier ce que les mots voulaient dire. C’est du moins ce que je m’étais raconté. Il avait pris la chanson au sérieux. Il avait construit un arrangement autour des espaces entre mes phrases : une ligne de guitare grave, une pulsation de percussions aux balais, une note d’un vieux clavier qui restait suspendue dans l’air plus longtemps que cela ne paraissait physiquement possible. Il avait laissé les respirations. Il avait refusé d’embellir ma voix. Quand j’entendis le résultat, je me reconnus. C’était bien le problème. — C’est trop proche, dis-je. Lance me regarda. — De quoi ? — Ne fais pas ça. — J’ai besoin de savoir ce que tu me demandes de faire. — Non, tu veux savoir pourquoi. — Oui, dit-il. Je veux le savoir. Je me tournai vers lui. — Tout ce que j’écris n’a pas besoin de devenir une conversation avec toi. Son visage se figea. Les mots visaient une vérité, mais je les avais aiguisés pour en faire autre chose. Je le vis immédiatement. Je vis aussi qu’il le savait, et cette


conscience me donna envie de reprendre ma phrase avant qu’elle puisse se déposer entre nous. Il ne m’en laissa pas le temps. — Je ne te demande pas d’expliquer les paroles, dit-il. Je te demande si tu veux que la chanson disparaisse parce qu’elle n’a pas sa place dans le monde, ou parce que tu ne veux pas qu’elle existe quelque part où tu pourrais être obligée de l’entendre. Je regardai le sol. Un câble passait sous la console, enroulé en boucle noire. Un morceau de ruban adhésif argenté était collé à ma botte depuis la dernière fois où nous avions installé des micros. Je le grattai de l’ongle du pouce. — Je veux qu’elle disparaisse. — Ce n’est pas la même réponse. — C’est celle que j’ai. Il expira lentement et regarda l’écran. Un instant, je crus qu’il allait se disputer. Il pouvait être obstiné d’une façon qui me donnait envie de jeter des choses : un câble, un mug, toute la console coûteuse si j’avais pu la soulever. Il pouvait défendre un son pendant trois heures parce qu’il pensait que la basse était à un demi-décibel trop faible. Il pouvait entendre un défaut dans un enregistrement que personne d’autre ne remarquerait jamais. Mais il ne toucha pas à la souris. — Tu veux qu’elle disparaisse pour toujours, demanda-t-il, ou tu veux qu’elle reste privée ? Je voulais lui dire que c’était la même chose. Ce ne l’était pas, et nous le savions tous les deux. Pour toujours était un mot net. Une porte claquée. Un ensemble de preuves jeté au feu. Privée était plus désordonné. Privée signifiait que la chanson pouvait demeurer quelque part, à attendre. Cela voulait dire que je pourrais un jour y revenir, ou ne jamais trouver le courage. Cela voulait dire que l’enregistrement pouvait exister sans devenir un objet que d’autres


interpréteraient, critiqueraient, loueraient, comprendraient mal ou rattacheraient à une version de moi que je n’avais pas accepté de devenir. J’imaginai quelqu’un l’écoutant dans une chambre à Lyon ou à Londres, ou dans une ville où je ne mettrais jamais les pieds. Quelqu’un arrêtant la piste sur la ligne où ma voix se brisait un peu. Quelqu’un écrivant qu’il me comprenait. La pensée me donna la chair de poule. Ils pourraient comprendre la chanson. Ils pourraient l’aimer. Ils pourraient y entendre quelque chose d’eux-mêmes. Mais je ne voulais pas qu’un inconnu reçoive la clé d’une pièce où j’étais à peine parvenue à entrer moi-même. — Je veux que personne d’autre ne l’entende, dis-je. — D’accord. — Ni comme titre bonus. Ni sur une compilation. Ni parce que quelqu’un penserait qu’elle rendrait une sortie plus intéressante. — D’accord. — Et pas plus tard, quand nous aurons oublié pourquoi. Il hocha la tête une fois. — Alors nous ne la sortirons pas. La simplicité de sa réponse m’irrita presque autant qu’elle me soulagea. — Tu ne vas pas me dire qu’on gaspille quelque chose ? — Je pense que c’est une bonne chanson. — Ce n’est pas ce que j’ai demandé. — Je sais. Il posa les deux mains sur la console. — Je pense aussi que tu as le droit de décider ce qui arrive à ta voix. La phrase tomba quelque part que je n’avais pas préparé à défendre. Je détournai le regard la première. Il ouvrit les réglages du projet, mais n’apporta aucun changement. — Nous pouvons archiver la session. Dossier restreint. Aucun export dans le répertoire des sorties. Je garderai les prises originales avec les


fichiers du projet, et nous pouvons noter qu’elle n’est pas autorisée à être publiée. — Qui peut y accéder ? — Nous. — Juste nous ? — Juste nous. J’hésitai. — Et si tu quittes le projet ? Il me regarda alors. Me regarda vraiment. Ses yeux étaient fatigués, mais cette fatigue l’avait rendu moins sur ses gardes. — Alors nous déciderons de ce qui lui arrive, si cela devait un jour se produire. Je faillis lui dire que c’était une réponse inutile. Que tout pouvait être promis tant que l’avenir restait imaginaire. Que je ne voulais pas d’un plan pour une fin hypothétique ; je voulais la garantie qu’aucun de nous ne deviendrait un inconnu capable d’utiliser ce que nous avions autrefois su l’un de l’autre. Mais j’étais lasse de lui faire répondre de toutes les versions possibles de l’avenir. Alors je dis : — Très bien. Il cliqua dans les réglages de la session. Nous déplaçâmes le projet dans une archive privée et le marquâmes NON DESTINÉ À LA PUBLICATION. Lance fit une seconde sauvegarde sur un disque qu’il étiqueta avec la date et le code du projet, sans le titre. Les fichiers de travail restèrent intacts : la voix sans effets, la voix traitée, les autres prises, les pistes de guitare, le piano que nous détestions tous les deux et le silence de la fin, quand j’étais restée dans la cabine après avoir cessé de chanter. Il n’effaça rien. Moi non plus. Quand il eut terminé, il tourna l’écran vers moi.


— Ça suffit ? J’étudiai l’écran. La chanson était toujours là. Elle n’était pas devenue plus petite parce que nous l’avions cachée. Elle n’était pas devenue inoffensive parce que nous avions décidé de ne pas la partager. Mais il y avait une différence entre garder quelque chose et l’offrir. — Oui, dis-je. Lance hocha la tête et ferma la fenêtre des réglages. Nous ne nous prîmes pas dans les bras. Nous ne fîmes pas de discours sur la confiance. Il ne me dit pas que la chanson m’attendrait quand je serais prête, et je ne le remerciai pas d’avoir compris quelque chose que je n’avais pas réussi à expliquer. Il alla dans le coin cuisine chercher du café probablement plus vieux que la dispute. J’entendis couler le robinet, s’ouvrir un placard, le bruit d’une cuillère contre de la céramique. Puis il appela : — Tu en veux un ? — Non. Un silence. — J’en fais deux. — Alors pourquoi demander ? — Parce que j’essaie d’acquérir des manières. Je souris malgré moi. Quand il revint, il posa un mug près de moi. Le café sentait le brûlé et avait un goût pire encore. Je le bus pourtant, serrant la chaleur entre mes mains. Il pouvait accepter un non très difficile et se montrer agaçant pour un non tout simple. Je regardai dans mon café. Il n’avait aucune défense à présenter. Je pouvais ne pas le boire ; personne ne le publierait contre ma volonté. Cette pensée faillit me faire sourire. J’étais arrivée prête à faire témoigner chaque objet de la pièce pour savoir si je pouvais lui faire


confiance. Il y avait maintenant un mug, un homme et une décision déjà prise. Je n’avais pas à ouvrir un second procès parce que le soulagement n’était pas arrivé à l’heure prévue. Je voulais le remercier, puis je refusais l’idée de remercier quelqu’un de respecter une limite. Puis j’en voulais à mon propre refus. Il n’avait pas exigé de gratitude. Je pouvais apprécier son geste sans admettre qu’il m’avait accordé une chose qui n’aurait pas dû m’appartenir d’emblée. Sa main se dirigea vers le reste du travail sur la console. Je la regardai sans l’arrêter. Une autre chanson pouvait occuper l’après-midi. Celle que nous avions mise à l’abri ne deviendrait pas plus privée si je passais une heure à monter la garde autour de son absence. Je pouvais la conserver et faire autre chose. Je pouvais boire un café affreux et le trouver affreux sans que ce jugement le concerne tout entier. Pendant un moment, nous travaillâmes sur autre chose. C’était une esquisse acoustique commencée la semaine précédente, une chanson sans titre et à la mélodie qui refusait de se résoudre. Lance jouait de la guitare tandis que j’étais assise au sol près du radiateur, à battre un rythme sur mon genou. Il précipitait toujours la dernière mesure. Je le lui répétais. — Ce n’est pas précipité, dit-il. — Tu anticipes le changement. — Ça s’appelle jouer. — Ça s’appelle être impatient avec un accord. — Certains accords le méritent. Je lui lançai une feuille de paroles roulée en boule. Il l’attrapa contre sa poitrine, regarda le papier, puis continua de jouer avec l’expression d’un homme qui venait de gagner une guerre minuscule et sans importance. En fin d’après-midi, la lumière dehors s’était amincie en un bleu sale. La fenêtre nous renvoyait le reflet de la pièce : la console, les câbles, les deux mugs, les épaules voûtées de Lance, mes pieds nus repliés sous ma chaise. Nous avions passé des heures ensemble sans mentionner de nouveau la chanson archivée.


J’aurais dû me sentir mieux. À la place, je ressentais l’étrange contrecoup d’avoir été autorisée à garder quelque chose. Je m’étais attendue à une résistance. Je m’étais préparée à une dispute et, quand elle n’était pas venue, je ne savais que faire de toute la colère que j’avais apportée dans la pièce. Je regardai Lance rembobiner le même passage et essayer de nouveau la partie de guitare. Il y avait des choses chez lui que je pouvais transformer en preuves contre lui si je le voulais. Ses silences. Son habitude de disparaître dans un mix quand une conversation devenait difficile. La façon dont il traitait parfois une solution pratique comme si elle pouvait réparer une blessure émotionnelle. Il pouvait se montrer autoritaire dans le travail et exaspérément passif dans tout le reste. Il y avait aussi des choses que je ne pouvais pas faire entrer dans l’histoire que je me racontais lorsque j’avais peur. Il m’avait entendue demander quelque chose de difficile et n’en avait pas fait une épreuve de son amour. Il n’avait pas exigé de remerciements. Il n’avait pas tenté de sauver la chanson contre ma volonté. Je me demandai ce que je ferais de ce savoir. Si je le mettrais à l’abri ou si je finirais par m’en servir contre lui la prochaine fois où j’aurais besoin de prouver que personne ne pouvait être digne de confiance. Cette pensée était laide. Elle était aussi honnête. Lorsque nous rangeâmes enfin, Lance enroula le câble de la guitare tandis que j’éteignais les enceintes. Il vérifia que le disque d’archive était débranché avant de le glisser dans le tiroir sous la console. Puis il ferma le tiroir à clé et mit celle-ci dans sa poche. — Je vais manger quelque chose, dit-il. Il y a un endroit rue des Martyrs qui sert de la soupe tard. — J’ai à manger chez moi. — Quel genre de choses ?


— À manger. — Convaincant. — J’ai du pain. — C’est un ingrédient, pas un repas. — J’ai aussi de la moutarde. Il me regarda. — Un festin. Je faillis dire oui. L’idée de marcher avec lui dans le froid, de trouver une petite table, de le regarder se plaindre de la soupe tout en l’avalant jusqu’à la dernière cuillerée plaisait à la part de moi qui désirait les choses ordinaires. Une pièce chaude. Un repas. Quelqu’un assis en face de moi sans me demander d’expliquer le contenu de ma propre tête. Mais je savais que, si je venais, je risquais de laisser le soulagement de l’après-midi devenir une promesse qu’aucun de nous n’avait réellement faite. — Je vais rentrer, dis-je. — D’accord. Il n’eut pas l’air déçu, ou il était assez habile à le cacher pour que je ne puisse pas m’en servir contre lui. À la porte, il s’arrêta pour faire passer son écharpe dans le col de son manteau. Ses cheveux tombèrent sur son front et il les repoussa du talon de la main. — C’est une bonne chanson, Ink. Je resserrai ma prise sur mon sac. — Ne fais pas ça. — Je ne dis pas qu’il faut la sortir. — Alors, qu’est-ce que tu dis ? Il sembla réfléchir à la question. — Que tu as créé quelque chose de vrai. Pendant un instant, le couloir fut si silencieux que j’entendis le radiateur tictaquer derrière le mur du studio.


Je voulus lui dire que la vérité n’était pas toujours un cadeau. Parfois, c’était une chose qu’on traînait dans la lumière avant de passer le reste de sa vie à essayer de la recouvrir. Parfois, ce n’était que l’honnêteté d’un moment, conservée dans un enregistrement par quelqu’un qui n’avait aucune idée de ce que l’avenir en ferait. À la place, je dis : — Bonne nuit, Lance. — Bonne nuit. Il partit le premier. J’attendis que ses pas aient disparu dans l’escalier avant de verrouiller la porte du studio. Dehors, la pluie était devenue plus fine, presque invisible sous les réverbères. Les voitures passaient sur la route mouillée, leurs pneus sifflant contre le bitume. Une femme se tenait sous l’auvent de la boulangerie, parlant dans son téléphone avec l’intimité impatiente de quelqu’un qui se dispute avec une personne qu’elle aimait. Je rentrai seule à pied. Dans mon appartement, je mangeai du pain debout au comptoir de la cuisine. Je lavai aussitôt l’assiette, alors que je laissais d’habitude la vaisselle jusqu’au matin. Puis je m’assis sur le bord du lit et écoutai l’immeuble se poser autour de moi. La chanson n’était pas en ma possession comme auraient pu l’être une lettre ou une photographie. Elle vivait dans un dossier auquel je ne pouvais accéder sans faire un choix délibéré. Lance avait respecté la limite, et la suite m’appartenait : ne pas ouvrir le dossier seulement pour vérifier qu’il était encore là, ne pas transformer ce choix de confidentialité en une autre forme d’obsession. J’éteignis la lampe. Pendant quelques minutes, je restai éveillée à écouter la pluie. Je pensai à ma voix retenue dans l’archive, une version de moi conservée à l’instant exact où j’avais cessé de prétendre que je n’avais pas peur. Aucun public. Aucune explication. Aucune promesse qu’un jour j’aurais le courage de l’écouter de nouveau.


J’avais passé une si grande partie de ma vie à croire que, si quelque chose comptait, je devais soit le détruire, soit m’en dessaisir. Cette nuit-là, pour la première fois, j’envisageai une troisième possibilité. Je pouvais le garder. Non parce que j’en avais honte. Non parce que Lance m’avait convaincue qu’il méritait d’être sauvé. Non parce que je voulais laisser un secret à découvrir à une future version de moi-même. Je pouvais le garder parce qu’il était à moi. Et quand cette pensée vint, ce ne fut pas une révélation. C’était petit et instable, comme une bougie protégée du vent par deux mains. Je la laissai petite. Dehors, Paris continua sans nous. Les derniers métros circulaient sous les rues. Quelqu’un rit dans l’appartement voisin. Un camion cahota sur un joint de la chaussée, et le bruit se fondit dans l’obscurité mouillée. Je fermai les yeux. Il y avait encore des choses que je désirais de Lance sans pouvoir les demander sans qu’elles sonnent comme des exigences. Il y avait des choses qu’il attendait de moi et que je ne comprenais que lorsqu’il cessait de les demander. Nous continuerions de faire de la musique. Nous nous disputerions sur les arrangements, les paroles, ce que signifiait un silence et la nécessité ou non de le remplir. Nous prendrions parfois le fait d’être compris pour le fait d’être en sécurité. Demain, il y aurait une autre chanson. Ce soir, il y avait celle-ci, et la limite que nous avions choisie autour d’elle. Je me dis que mettre « Ne Dors Pas » de côté signifiait que j’en avais repris le contrôle. Qu’un dossier verrouillé était une sorte de protection, que la confidentialité pouvait empêcher un moment de se transformer en autre chose. Je ne comprenais pas encore que les chansons ne restent pas identiques simplement parce que les enregistrements le restent.


La voix de ce fichier serait toujours la mienne, prise dans une nuit d’hiver avant que nous sachions l’un ou l’autre ce que les années nous demanderaient de devenir. Lance avait préservé les respirations entre les mots, la légère fêlure de ma voix, le silence après la dernière note. Il avait gardé les parties que j’aurais coupées si j’avais été assez courageuse pour écouter comme une productrice au lieu d’écouter comme la femme qui les avait chantées. Un jour, je me souviendrais de ce silence autrement. Je ne pouvais pas le savoir alors. Je ne pouvais pas savoir comment une chanson pouvait attendre sans attendre, comment quelque chose d’enfoui pouvait encore façonner le sol au-dessus de lui. Je savais seulement que je ne voulais pas que quelqu’un d’autre m’entende ainsi — même pas quelqu’un qui m’aimait. Surtout pas quelqu’un qui m’aimait. L’enregistrement garderait les mêmes respirations, la même fêlure dans ma voix. Je ne serais pas toujours la femme qui l’écoutait ce soir-là. L’archive verrouillée réglait la question de ceux qui pouvaient entendre la chanson. Pas celle de ce que j’y entendrais. Je me tournai sur le côté et remontai la couverture jusqu’au menton. Quelque part de l’autre côté de Paris, Lance était sans doute encore éveillé. Je l’imaginai à la table de sa cuisine, tournant un mug entre ses mains, ou fixant le plafond avec le même refus obstiné de dormir qui avait donné son nom à la chanson. Je ne l’appelai pas. Il ne m’appela pas. Nous laissâmes la nuit garder ce qui lui appartenait. Au studio, « Ne Dors Pas » reposait dans une archive verrouillée. Elle ne sortirait jamais. Personne ne la découvrirait dans une playlist ni ne s’en servirait pour décider qui j’étais. Elle ne deviendrait ni une rumeur, ni un titre bonus, ni un aveu déguisé en art. C’était l’accord. Lance avait promis qu’il ne partagerait jamais l’enregistrement sans mon consentement. Il ne marchanda pas cette limite et ne la traita pas comme une peur provisoire à surmonter. Il la respecta simplement.


Je croyais qu’un accord pouvait rendre une chose inoffensive. J’étais assez jeune pour croire que, si nous n’ouvrions jamais le fichier, le moment enfermé dedans resterait là où nous l’avions laissé. Je ne comprenais pas encore que le passé n’avait pas besoin de public pour devenir important. Parfois, il lui suffisait de survivre.

Ink se tient debout, les bras croisés près du bureau, tandis que Lance, assis, se tourne vers elle.


CHAPITRE DIX-SEPT Le visage derrière la voix Paris, 2015 La première personne qui me dit que ma voix semblait brisée ne m’avait jamais entendue rire. Je l’appris un jeudi soir de mars, assise en tailleur sur le sol de mon appartement, une assiette de pâtes froides près du genou et mon ordinateur en équilibre sur un coussin. Le radiateur était encore tombé en panne. Je portais deux paires de chaussettes et l’un des vieux tee-shirts de Lance, le noir avec une tache de Javel près du col. Depuis quarante minutes, je me répétais que je consultais la page pour des raisons pratiques. Un lien était cassé. C’était tout. Quelqu’un avait écrit pour dire que l’une de nos pistes se terminait trop brutalement sur le lecteur. Je voulais vérifier la mise en ligne, contrôler le fichier et retourner à la partie de guitare qui attendait sur mon bureau. À la place, j’avais ouvert les commentaires. Les premiers parlaient de la musique. Quelqu’un aimait le son de la guitare. Quelqu’un d’autre trouvait que la voix française était trop en retrait dans le mix. Un auditeur belge avait demandé si Lance jouait la guitare sur l’enregistrement ou si nous avions fait appel à un musicien de studio. Une personne avait écrit, dans un anglais qui semblait traduit d’une autre langue : I don’t understand the words but I understand the feeling. Celui-là, je le lus deux fois. Puis les commentaires changèrent. Qui est la femme qui chante ? Ink Bolic, c’est son vrai nom ? Pourquoi est-elle toujours cachée ?


Elle a l’air d’avoir été abandonnée. Je fronçai les sourcils devant l’écran. Les pâtes avaient durci dans l’assiette. Dehors, une camionnette de livraison reculait dans la rue étroite avec une suite de bips qui paraissaient comiquement joyeux contre la pluie. Un autre commentaire apparut sous les précédents. Il doit y avoir une histoire terrible derrière cette voix. Je le relus. Il doit y avoir. Comme si la douleur était une exigence technique. Comme si une femme ne pouvait chanter doucement que si quelqu’un lui avait fait assez de mal pour le justifier. Je cliquai sur le profil de la personne. Une photographie d’un couple souriant sur une plage. Du soleil, des épaules nues, deux verres levés vers l’appareil. L’homme avait écrit sur le football, une série télévisée et un restaurant qui l’avait déçu. Rien dans son profil ne suggérait une cruauté ou une perspicacité particulières. Il avait l’air ordinaire. Cela m’agaçait davantage que s’il avait eu l’air d’un méchant. Je retournai à la zone de commentaire. J’écrivis : Tu ne sais rien de moi. Puis je l’effaçai. J’écrivis : C’est de la musique. Tu n’as pas besoin d’une biographie tragique pour l’écouter. J’effaçai aussi cela. Le curseur clignota dans le champ vide. Je détestais cet inconnu de m’avoir réduite à une blessure. Je me détestais de vouloir lui faire comprendre. Par-dessus tout, je détestais le fait qu’il avait réussi à me donner l’impression qu’il y avait quelque chose que je devais défendre. Je ne savais pas lesquels de ces sentiments venaient de lui et lesquels attendaient seulement un prétexte. Le commentaire suivant me qualifia de mystérieuse. Je faillis jeter l’ordinateur à travers la pièce.


Mystérieuse était ce qu’on disait d’une femme quand on voulait avoir accès à elle sans vouloir admettre qu’on le demandait. Le mot donnait à une habitude l’air d’une invitation. J’avais passé des années à apprendre quand parler, quand me retenir, quand quitter une pièce avant que mon visage ne révèle ce que ma bouche refusait de dire. Rien de cela n’avait été arrangé pour un public. Et pourtant, j’avais mis ma voix en ligne. J’avais laissé des gens l’écouter dans leurs chambres, dans les trains, au travail, dans leurs cuisines en attendant que l’eau bouille. J’avais envoyé une petite chose privée dans un monde public et, d’une manière ou d’une autre, je m’étais attendue à ce que le monde la manipule avec des mains propres. L’hypocrisie ne m’échappait pas. Je fermai la page. Puis je l’ouvris de nouveau. À minuit, j’avais lu tous les commentaires sous trois chansons et la moitié de ceux sous une vidéo que Lance avait mise en ligne six semaines plus tôt. La vidéo ne montrait rien de plus révélateur qu’une guitare appuyée contre le mur, un pied de micro et le reflet d’un réverbère dans la fenêtre du studio. On ne nous voyait clairement ni l’un ni l’autre. Pourtant, quelqu’un avait agrandi la vignette et essayé de deviner la forme de mon visage dans la vitre. Il s’était trompé. J’en fus soulagée, puis déçue. Je posai l’ordinateur sur le sol et pressai les deux mains contre mes yeux. L’appartement sentait les pâtes froides, le tissu humide et la fumée de cigarette entrée plus tôt par la fenêtre quand quelqu’un, en bas, se tenait sous l’auvent. Mon téléphone vibra sur la table. Un message de Lance. Tu es réveillée ? Je le regardai un moment avant de répondre. Non.


Sa réponse arriva presque immédiatement. Tant mieux. Je te raconterai demain ce qui s’est passé au studio. Je ris, un petit son involontaire. Qu’est-ce qui s’est passé ? L’ampli a fait un bruit de canard à l’agonie. Ça a l’air grave. C’était français. Il avait beaucoup de choses à dire. J’entendais sa voix dans ce petit message idiot. Son humour pince-sansrire, toujours à point nommé. La façon délibérée de minimiser tout ce qui aurait pu ressembler à de l’inquiétude. J’écrivis : Je vais bien. Je regardai ces mots. Puis je les effaçai et écrivis : Je passe une drôle de soirée. Il ne répondit pas pendant plusieurs minutes. Je l’imaginai lire à l’autre bout de Paris, peut-être dans sa cuisine, peut-être déjà au lit, un bras sur les yeux. Il utilisait rarement le téléphone quand il était au milieu d’un mix. Un jour, il avait ignoré trois de mes appels parce qu’il essayait de décider si une caisse claire avait besoin de plus d’espace. Je l’avais traité de salaud égoïste quand il avait enfin répondu. Il avait admis que c’était possible, puis demandé ce qui n’allait pas. Sa réponse arriva. Tu veux que je vienne ? Je faillis dire oui. À la place, j’écrivis : Demain. D’accord. Ne reste pas éveillée à lire des choses qui te font détester les gens. Je regardai l’ordinateur encore ouvert. Trop tard. Alors déteste-les demain. Tu as besoin de dormir. Je retournai le téléphone face contre table. Je ne dormis pas.


L’après-midi suivant, j’allai au studio assez tôt pour surprendre Lance en train de manger un croissant au-dessus de la console. Il avait posé un journal plié dessous, mais le beurre traversait déjà le papier. Une manche de son pull sombre était remontée jusqu’au coude. Son casque reposait autour de son cou et une guitare était posée sur ses genoux tandis qu’il écoutait une prise vocale brute dans une oreillette. Il leva les yeux quand j’entrai. — Tu as une mine affreuse. — Bonjour à toi aussi. — J’allais dire que tu as l’air fatiguée, mais affreuse me semblait plus honnête. — Tu as des miettes sur la console. — Je contribue à l’acoustique de la pièce. — C’est du beurre. — Du beurre dans les basses fréquences. Je laissai tomber mon sac près de la chaise. Pendant quelques minutes, le studio nous accorda la grâce du travail ordinaire. Lance me joua un motif de guitare qu’il construisait pour une piste inachevée. Il avait une arête fine et lumineuse qui me plaisait, quelque chose de presque new wave dans le rythme, avec une note plus sombre dessous qui l’empêchait de devenir joyeux. Je chantai une mélodie possible en français. Il lui répondit par quelques mots en anglais, pas encore vraiment des paroles, plutôt une forme que sa bouche préférait. Nous allâmes et vînmes ainsi jusqu’à ce que la phrase sonne comme si elle avait toujours appartenu aux deux langues. Puis Lance cessa de jouer. — Tu as vu les commentaires ? Je le regardai. — Lesquels ? — Ceux que tu lisais à une heure du matin. — Comment sais-tu que je lisais des commentaires à une heure du matin ?


— Tu m’as écrit que tu passais une soirée bizarre. D’habitude, tu n’appelles pas une corde de guitare cassée une soirée bizarre. — Je pourrais commencer. — Tu devrais. Je me sentirais moins informé. J’enlevai mon manteau et le suspendis au dossier de la chaise. — Les gens demandent qui je suis. — Ils le demandent depuis un moment. — Ils le demandent comme si j’avais fait quelque chose de mal en ne le leur disant pas. Lance posa sa guitare de côté. — Qu’est-ce qu’ils ont dit exactement ? Je récitai quelques commentaires. Pas tous. Je laissai de côté celui qui entendait l’abandon dans ma voix, parce que le répéter à voix haute lui aurait donné une sorte de légitimité. Je lui parlai de la personne qui avait décidé qu’il devait y avoir une histoire terrible derrière la musique. L’expression de Lance se durcit. — C’est une chose stupide à dire. — Je sais. — Tu n’as pas besoin de continuer à lire ça. — Je sais aussi. Il attendit. Je le détestais d’attendre. Cela me donnait l’impression d’être une enfant qui prétendait savoir ce qu’elle faisait tout en s’obstinant. — Je veux savoir ce qu’ils entendent, dis-je. — Ils entendent les chansons. — Ce n’est pas une réponse. — C’est la réponse que j’ai. Il se leva, prit son mug sur la console et alla jusqu’au petit plan de travail près de l’évier. La bouilloire était couverte de calcaire. Il la remplit, l’alluma, puis regarda par-dessus son épaule. — Tu veux du thé ? — Non.


— J’en fais. — Tu poses des questions comme un homme qui ne comprend pas à quoi servent les questions. — C’est un défaut de caractère. — C’en sont plusieurs. — Je suis ambitieux. Je souris, mais le sentiment ne resta pas. Il s’appuya contre le plan de travail pendant que l’eau chauffait. — Ink, qu’est-ce que tu voudrais qu’ils disent ? Je croisai les bras. — Quelque chose de juste. — À propos de quoi ? — De moi. Il me regarda longuement. La bouilloire se mit à cliqueter derrière lui. — Cela me semble difficile, dit-il. — Ne fais pas ça. — Faire quoi ? — Donner l’impression que c’est simple parce que tu ne sais pas quoi dire. — Je ne donne pas l’impression que c’est simple. — Tu fais toujours ça. Tu réduis tout à une phrase pratique puis tu agis comme si la phrase avait résolu le problème. — Parfois, la phrase pratique est tout ce qu’on a. — Eh bien, je ne veux pas de la phrase pratique. — J’avais compris. Sa franchise me râpa. Je voulais qu’il traverse la pièce et me dise que j’étais extraordinaire. Qu’aucun avis d’inconnu ne pouvait m’atteindre, que la voix qu’ils avaient entendue n’était qu’une fraction de la personne debout devant lui. Je voulais qu’il soit en colère pour moi de la manière exactement juste, avec le degré de compréhension exactement juste. Je ne lui avais rien demandé de tout cela. À la place, je dis :


— Facile pour toi. Ils ne peuvent pas entendre ta voix et décider que tu es une femme abîmée qui attend qu’un homme la sauve. Ses sourcils se levèrent. — Non, dit-il. Ils peuvent écouter ma voix et décider que je suis un foutu Anglais sinistre qui joue de la guitare dans une pièce sombre parce qu’il est incapable de communiquer avec les autres êtres humains. — Ils disent ça ? — Pas avec ces mots exacts. — Qu’est-ce qu’ils disent ? — Que j’ai l’air déprimé. Que les chansons sont trop sombres. Que la guitare est pâteuse. Une personne a dit que je joue comme si j’avais peur de la batterie. Je le fixai. — C’est ridicule. — Merci. — Ta guitare n’a pas l’air d’avoir peur de la batterie. — Ça va aller sur le site. Je ris avant de pouvoir m’en empêcher. Il sourit. Puis le sourire s’effaça, non parce que le moment était gâché mais parce que quelque chose attendait encore entre nous. — La différence, dit-il, c’est que je ne passe pas une heure à cliquer sur les profils des gens qui pensent que je suis déprimé. — Je n’ai pas passé une heure. — Quarante-cinq minutes ? Je regardai le sol. — Quelque chose comme ça. — Ink. — Ne prononce pas mon nom comme ça. — Comme quoi ? — Comme si tu me connaissais. Il se tut.


La bouilloire s’éteignit d’un clic. Aucun de nous ne bougea pour verser l’eau. C’était une phrase cruelle, et je le sus dès que je l’eus prononcée. Je la regardai l’atteindre. Un léger resserrement autour des yeux, le poids déplacé d’un pied sur l’autre. Il ne se défendit pas. D’une certaine façon, c’était pire. — Je ne sais pas tout de toi, dit-il. Je n’ai jamais prétendu le savoir. Je voulais m’excuser. Je voulais aussi retenir ma colère parce que m’excuser aurait signifié admettre à quel point les inconnus m’avaient atteinte. Il versa quand même l’eau dans deux mugs. — Qu’est-ce que tu veux dire aux gens ? demanda-t-il. Je croisai les bras. — Rien de ma vie. — Alors ne leur dis rien. — Et la musique ? — Parle-leur de la musique. — Et s’ils demandent ce que veulent dire les paroles ? — Parfois, dis-le-leur. Parfois, ne le fais pas. C’est toi qui les as écrites. Tu as le droit de décider. — Et s’ils disent que cela veut dire que je cache quelque chose ? — Alors ils auront tort. Il me tendit un mug. Je le pris en veillant à ne pas toucher ses doigts. — Mais nous rendons notre travail public, dis-je. Ce n’est pas déraisonnable que les gens aient envie de savoir quelque chose des personnes qui l’ont fait. — Non. Il n’est pas déraisonnable d’être curieux. Il souffla sur son thé. — Mais ce n’est pas un contrat. Je le regardai. — Nous ne sommes pas anonymes, poursuivit-il. Nos noms figurent sur la page. Notre musique a un son, une histoire, un lieu d’où elle vient. Nous


pouvons parler de tout cela. Nous pouvons dire aux gens ce que nous essayons de fabriquer. Nous pouvons leur montrer comment les chansons se construisent, si nous en avons envie. — Et le reste ? — Le reste n’est pas une stratégie de promotion. Je restai avec cette idée. Sur la console, un arrangement brut était toujours ouvert à l’écran. Les pistes s’y déroulaient en rangées : deux guitares, un synthé grave, des percussions, ma voix-guide, la voix témoin de Lance en dessous. Rien de particulièrement glamour. Tout le son reposait sur des détails qu’aucun auditeur ne penserait jamais à demander : la façon dont il avait avancé une respiration de quelques millisecondes, la note que j’avais chantée légèrement faux parce que le café était infect, le micro bon marché qui adoucissait les aigus d’une façon que nous n’arrivions pas tout à fait à reproduire avec le meilleur. Nous avions fait un monde avec du matériel imparfait et de longues soirées. Nous n’avions jamais eu besoin de tout expliquer pour que la musique soit réelle. Mais cela ne voulait pas dire que la musique pouvait nous expliquer. — Je ne veux pas devenir une idée, dis-je. Lance posa son mug sur le plan de travail. — Tu es déjà une idée pour certaines personnes. Je ressentis la piqûre de ces mots. Il poursuivit avant que je puisse répondre. — Moi aussi. Ce projet aussi. Les gens comblent les blancs. Ils le font avec les films, les livres, les inconnus dans le métro. Nous ne pouvons pas les empêcher d’imaginer des choses. — Alors, qu’est-ce que nous pouvons empêcher ? — Ce que nous leur donnons. Sa réponse était trop nette. Je voulais la compliquer jusqu’à ce qu’elle fasse moins mal.


— Et si refuser de répondre nous faisait paraître faux ? Si les gens pensaient que nous avons inventé cette noirceur parce que nous croyions que c’était un son qui se vendrait ? — Alors nous leur montrons le travail. — Comment ? — Nous en faisons davantage. Nous n’avons pas besoin de mettre notre pire journée sur Internet pour prouver la sincérité d’une chanson. Je regardai mon thé. Une fine peau se formait déjà à la surface. Il avait raison, mais pas de la manière dont je voulais qu’il ait raison. Ce n’était pas que les auditeurs avaient tort de chercher du sens. La musique invitait au sens. J’avais chanté dans une langue que certains ne parlaient pas et ils étaient restés pour le son. J’avais écrit des mots qui dissimulaient autant qu’ils révélaient. J’avais laissé les silences assez longs pour que d’autres puissent y entrer. Je ne pouvais pas leur en vouloir d’entrer dans la pièce que j’avais bâtie. Je pouvais leur en vouloir de me dire que je leur devais le reste de la maison. — Il y a un message, dis-je. Quelqu’un veut nous faire faire une petite interview. Des questions sur nos parcours, notre rencontre, notre relation, ce dont les chansons parlent vraiment. Lance grimaça. — Quel genre de site ? — Un blog musical indépendant. Petit. Je pense que la personne aime sincèrement les morceaux. — C’est bien. — Tu dis ça comme si tu n’avais pas entendu les questions. — Tu les as lues ? Je sortis mon téléphone et ouvris le message. Il se pencha plus près, et nous le lûmes ensemble. D’où vient la mélancolie d’Ink ? Dans quelle mesure la musique est-elle autobiographique ? Lance sert-il de contrepoids à la personnalité plus fragile d’Ink ?


À celle-là, Lance laissa échapper un petit son involontaire. — Quoi ? demandai-je. — Personnalité fragile. — Je sais. — Je devrais répondre à celle-là ? — Non. — J’aimerais bien. — Tu empirerais les choses. — Probablement. Je fis défiler plus bas. Êtes-vous en couple et cette intimité influence-t-elle l’écriture des chansons ? Je verrouillai mon téléphone. La voilà. La chose sous tout le reste. La part de nos vies que je pouvais à peine regarder en face lorsque nous étions seuls, présentée comme une question dans la liste de quelqu’un d’autre. Notre intimité, traitée comme une explication susceptible de rendre les chansons plus intéressantes. J’imaginais déjà le petit paragraphe qu’on tirerait de la réponse. Sa guitare, mes blessures, l’explication séduisante qui ramènerait chaque décision d’arrangement à ce qui avait eu lieu entre nos corps. Je voulais qu’on entende le travail fait dans la fatigue, l’ennui, l’amusement, les désaccords sur une fréquence que ni lui ni moi ne savions désigner sans la réécouter. Je voulais qu’on croie que la musique avait demandé de l’attention, pas seulement une femme intéressante qui souffrait près d’un microphone. Puis, sous cette colère légitime, une autre envie bougea. Je voulais qu’on comprenne combien il comptait sans qu’on ait le droit de me dire ce que cela signifiait. Je voulais être reconnue sans risquer l’interprétation. Formulée simplement, la demande n’était pas tout à fait raisonnable. L’écran verrouillé me renvoyait mon faible reflet. J’avais l’air sévère. Cela pourrait servir si je voulais prétendre que toute la difficulté venait de la personne qui posait les questions.


Lance pouvait répondre de son travail. Moi, du mien. Entre ces deux permissions honnêtes, il y avait cette part de notre vie qu’aucun de nous ne pouvait donner seul. Je ne voulais pas lui imposer le secret uniquement parce que j’avais peur. Je voulais aussi lui demander ce qu’il souhaitait protéger. Lance regarda mon visage. — Nous ne sommes pas obligés de le faire, dit-il. — Je sais. — Nous pouvons répondre aux questions sur la musique et décliner celles qui sont personnelles. — Est-ce que ça aura l’air évasif ? — Probablement. Je le fixai. Il haussa les épaules. — Les gens peuvent penser ce qu’ils veulent. Si nous essayons de maîtriser chaque impression, nous ne ferons plus rien d’autre de notre vie. Je bus une gorgée de thé. Il était devenu amer. — Qu’est-ce que tu dirais sur les chansons ? Il jeta un regard au projet ouvert sur le moniteur. — Que nous aimons la musique qui ne tient pas en place. Que ta voix française peut être assez proche pour donner l’impression que quelqu’un vous parle, puis que les guitares peuvent entrer et changer la pièce en quelque chose de beaucoup plus vaste. Que j’aime construire une atmosphère, mais qu’une atmosphère ne sert à rien s’il n’y a pas d’être humain à l’intérieur. Je le regardai. — C’est agaçamment bien. — Je suis plein de surprises. — Qu’est-ce que tu dirais sur moi ? Il ne répondit pas tout de suite. Cette pause était différente de celles contre lesquelles je luttais depuis mon arrivée. Il ne cherchait pas la phrase parfaite. Il semblait décider quelle


part de ce qu’il percevait il avait le droit d’offrir. — Je dirais que tu es une chanteuse qui sait exactement quand une note ment, dit-il. Et que tu fais parfois travailler les gens plus dur que nécessaire pour découvrir ce que tu veux réellement. Je le fixai. — Cette seconde partie n’est pas pour l’interview. — C’est ma critique privée. — Tu es un salaud. — J’ai déjà reçu ce retour. Je ris encore et, cette fois, le rire dura assez longtemps pour modifier la pièce. Il sourit dans son mug. Puis, plus doucement, il ajouta : — Pour moi, ta voix n’a rien de fragile. Je détournai le regard. — Qu’est-ce que tu y entends ? — Toi. Bien présente. La réponse était si simple que je ne trouvai aucun moyen de lutter contre elle. Nous passâmes une autre heure à travailler sur la piste inachevée. Nous nous disputâmes sur la basse, sur la nécessité que la ligne anglaise arrive avant ou après ma phrase française, sur un motif de cymbale que Lance jugeait retenu et qui, selon moi, ressemblait à un serveur nerveux faisant tomber des couverts. Quand nous eûmes enfin une version avec laquelle nous pouvions tous les deux vivre, la fenêtre était devenue noire. La ville se reflétait dans le verre : la console, nos épaules, un morceau de la guitare suspendue au mur. Quelque part en bas, on entendit le raclement d’un rideau de fer et un homme qui souhaitait bonne nuit à quelqu’un de l’autre côté de la rue. Lance sauvegarda le projet et prit sa veste. — Qu’est-ce que tu vas faire pour l’interview ? demanda-t-il. — Je ne sais pas.


— Tu as le droit. — Tu as volé ça à ma mère. — Je lui rendrai hommage. Je rassemblai mon carnet et le mis dans mon sac. Il contenait des paroles que je ne lui avais jamais montrées, non parce qu’elles étaient plus révélatrices que les chansons que nous enregistrions, mais parce que je n’avais pas décidé à quoi elles servaient. Je voulais garder un endroit où une phrase pouvait exister sans devenir une parole possible, une publication possible, une explication possible. À la porte, je sortis de nouveau mon téléphone. Le message du blog était encore ouvert. Je commençai à écrire une réponse. Merci d’écouter notre musique. Nous serions heureux de parler du projet, de l’écriture et du processus d’enregistrement. Nous sommes moins à l’aise à l’idée de discuter de nos relations privées ou de traiter les chansons comme la preuve d’événements particuliers de nos vies. Je m’arrêtai, relus, et ajoutai : Nous espérons que cela est compréhensible. Je faillis supprimer la dernière phrase. Elle avait un ton d’excuse. Elle me ressemblait aussi. J’envoyai le message avant de revenir sur chaque mot jusqu’à ne plus rien envoyer. Lance jeta un coup d’œil. — C’est fait ? — C’est fait. — Comment tu te sens ? — Comme si j’allais vomir. — Bien. C’est ce que je ressens après chaque mix. — Ça explique le café. — Rien n’explique le café. Nous sortîmes ensemble.


La pluie avait cessé, laissant le trottoir noir et luisant. Au coin de la rue, un homme empilait des chaises dans un café, les posant sur les tables avec un geste fatigué, habitué. Un bus gémit au feu rouge. Deux filles nous dépassèrent en parlant un français rapide ; l’une riait si fort qu’elle dut s’arrêter de marcher. Lance et moi partîmes dans la direction opposée sans discuter de l’endroit où nous allions. Pendant un petit moment, je me laissai être ordinaire. Je me plaignis du froid. Il se plaignit du prix des courses. Nous nous disputâmes sur la question de savoir si la boulangerie près de mon appartement faisait un meilleur pain que celle près du sien. Je lui dis que son écharpe avait l’air de ce qu’un magicien épuisé porterait. Il répondit que mes bottes faisaient un bruit de petit animal coincé dans une bouche d’égout. À l’entrée du métro, nous nous arrêtâmes. — Tu passes demain ? demanda-t-il. — Pour le mix ? — Pour le mix, dit-il, avec la plus légère trace de sourire. — Oui. — Bien. Il aurait pu m’embrasser. J’aurais pu le lui demander. À la place, nous restâmes sous le panneau de la station pendant que les gens coulaient autour de nous, chacun attendant que l’autre prenne une décision ordinaire sur le lendemain. Puis il me toucha brièvement le coude et partit. Je le regardai disparaître dans l’escalier. Je repensai aux commentaires. Ils étaient toujours là. L’inconnu qui avait décidé que j’étais brisée n’avait pas été corrigé par mon refus de répondre. Il ne l’avait probablement même pas remarqué. Les personnes qui voulaient une histoire tragique continueraient à en chercher une. Elles écouteraient mon français et traduiraient le sentiment dans la langue qu’elles comprenaient déjà. Certaines entendraient le manque. D’autres le chagrin. D’autres encore une femme qui avait besoin d’être sauvée.


Elles avaient le droit d’entendre ce qu’elles entendaient. Elles n’avaient pas le droit de transformer leur interprétation en ma biographie. J’avais répondu à la personne qui nous avait réellement posé une question. Ce soir-là, je pouvais m’en tenir à ce travail. Je descendis dans la station. Les murs carrelés luisaient sous les néons. Un train arriva, poussant devant lui de l’air chaud, et je montai dedans. Dans la vitre, mon reflet apparut sur le tunnel noir. Un instant, j’eus l’air d’une inconnue assise face à moi : cheveux noirs, yeux fatigués, bouche tracée d’une ligne qui pouvait signifier la tristesse, l’impatience ou rien de plus qu’une longue journée. J’essayai de voir ce qu’un auditeur pouvait voir. Un visage. Une chanteuse. Une femme qui avait choisi un nom différent de celui que sa mère lui avait donné, puis avait mis ce nom à côté de celui d’un autre homme sur une page que des inconnus pouvaient visiter. Une voix en français à laquelle répondait une voix en anglais. Deux personnes qui faisaient des chansons à Paris, entourées de câbles, de vieux murs et de la défaillance occasionnelle du matériel bon marché. C’était vrai. Ce n’était pas toute ma personne. Ce n’était pas tout ce qu’il était. Ce n’était pas tout ce que nous étions. Le train m’emporta plus profondément sous la ville. Je posai mon front contre la vitre fraîche et regardai les lumières se répéter dans le reflet. J’avais passé des années à essayer de rendre ma voix assez intime pour que quelqu’un entende ce que je ne pouvais pas dire à voix haute. Il ne m’était jamais venu à l’esprit que cette même intimité pouvait faire croire aux gens qu’ils avaient droit à une réponse. Je comprenais maintenant l’erreur, même si la comprendre ne m’en protégeait pas. Je relirais les commentaires. Je me demanderais ce que les gens voulaient dire quand ils disaient se sentir proches de moi. Je prendrais parfois leur attention pour de l’affection et leur indifférence pour un rejet. Il


y aurait des nuits où je voudrais disparaître et des matins où je voudrais que tout le monde me remarque. Je n’étais pas au-dessus de tout cela. Mais il y avait une différence entre être entendue et être livrée. Je pouvais chanter aussi doucement que je le voulais. Je pouvais laisser un souffle trembler au bord d’une note, une parole inachevée, ou passer au français parce que l’anglais m’avait portée aussi loin qu’il le pouvait. Je pouvais faire une chanson qui sonnait comme une porte ouverte et décider tout de même qui avait le droit d’en franchir le seuil. La musique pouvait être intime sans que je sois disponible. Je me répétai cette phrase tandis que le train traversait l’obscurité. Pas comme une règle. Pas encore. Plutôt comme une note que je voulais apprendre à tenir.

Ink regarde son téléphone tandis que Lance attend près de la porte du studio.


CHAPITRE DIX-HUIT Le poids d’un nom Paris, 2016 La première fois que quelqu’un reconnut notre musique en public, j’essayais de décider si six euros, c’était trop cher pour un sac de pommes. C’était un mardi matin de mars. Le marchand de fruits et légumes de la rue de Belleville avait disposé les fruits dans des cagettes peu profondes sous un auvent rayé, et la pluie avait donné à tout un air meurtri : le trottoir, les cartons, les doigts de l’homme tandis qu’il triait une caisse de poires. J’avais un sac en toile sur l’épaule, mon carnet dans la poche de mon manteau et la tête douloureuse d’avoir veillé trop tard sur un passage de guitare qui refusait de devenir intéressant. Une chanson passait sur une radio derrière le comptoir. Au début, je ne la reconnus pas. La musique, venue d’une petite enceinte aux aigus trop présents, était à moitié couverte par la circulation et le fracas d’une livraison qu’on déchargeait de l’autre côté de la rue. Puis la guitare de Lance entra, ce motif légèrement impatient qu’il utilisait lorsqu’il voulait qu’une mélodie continue d’avancer au lieu de se poser. Après Minuit. Notre chanson. Je me tournai vers l’enceinte. Le marchand pesait des oranges pour une femme âgée. Un livreur fumait, appuyé contre un mur. Un enfant en imperméable jaune essayait d’enlever un gant avec les dents. Personne n’avait l’air d’écouter. Cela aurait dû me rassurer. Au lieu de cela, je ressentis une étrange petite montée de fierté, suivie de quelque chose qui ressemblait au chagrin.


L’enregistrement s’était échappé de la pièce où nous l’avions fait. Il traversait le monde sans nous, accomplissant son travail ordinaire dans une matinée ordinaire. Une femme près des pommes se mit à fredonner la mélodie. Elle connaissait la mélodie. Elle ignorait que je me tenais à côté d’elle. Quand la voix entra, elle leva légèrement la tête, écoutant plus attentivement. Puis elle me regarda. — Pardon, dit-elle. Vous connaissez ce groupe ? J’envisageai de mentir. — Peut-être. Elle sourit. — Vers Derrière Les Mots. VDLM. Je les ai découverts l’année dernière. Je les écoute quand je n’arrive pas à dormir. Je passai l’une des pommes d’une main dans l’autre. — Vous les aimez ? — Beaucoup. — Qu’est-ce qui vous plaît ? Elle sembla surprise que je le demande. Elle réfléchit un instant. — La voix, dit-elle. Et la guitare. On dirait qu’elles se disputent, mais qu’elles ne veulent pas que la musique se termine. Je ris. — Ça me semble assez juste. Elle eut l’air contente d’elle, comme si elle avait résolu quelque chose. Puis elle paya ses pommes et partit, son sac appuyé contre la hanche. Je restai encore une minute près des cagettes. Il y avait quelque chose d’intime à être reconnue par quelqu’un qui ne me reconnaissait pas. Elle avait entendu ma voix sans savoir à quoi ressemblait mon visage. Elle s’était attachée à la musique sans avoir besoin de l’associer à un visage. Pour une fois, j’étais reconnaissante de la distance. Il me restait un instant pour la rappeler. La possibilité était minuscule et honteusement lumineuse. Je pouvais lui expliquer qui j’étais, lui offrir le


plaisir de la surprise, recevoir l’expression qui viendrait ensuite. Cela n’aurait pas forcément été méchant. Plus tard, j’aurais su raconter tout l’échange de manière à le rendre généreux. Mais elle avait fini d’acheter ses pommes. Sa matinée continuait déjà. Je regardai l’endroit où elle s’était tenue et ressentis cette vexation ridicule : je n’avais pas été l’élément le plus important d’une conversation sur ma propre voix. La pomme dans ma main était fraîche et ferme. Je la reposai, puis la repris. Le geste avait quelque chose de rassurant dans son indécision. Quelques instants plus tôt, la chanson passait par un haut-parleur sans me consulter. À présent, je n’arrivais même pas à choisir un fruit. Je voulais rapporter à Lance ses mots exacts sur la dispute entre la guitare et la voix. Je voulais omettre le moment où j’avais presque révélé mon identité. Puis je voulus l’inclure : il reconnaîtrait ma vanité et trouverait sans doute encore le moyen de m’aimer bien — ce qui m’agacerait. Voilà la conversation que j’attendais : non qu’un public me découvre, mais qu’un homme qui me connaissait puisse entendre ce que j’aurais préféré améliorer. J’achetai les pommes. Elles coûtaient six euros vingt. Je trouvais toujours que c’était trop. Lorsque je racontai cette rencontre à Lance le soir, il dit : — Tu aurais dû lui donner un autographe. — J’achetais des fruits. — Tu aurais pu signer une pomme. — Ton cerveau est un endroit hostile. — Il a une excellente acoustique. Il était assis à la table de la cuisine, entouré de feuilles imprimées, d’un ordinateur portable et de deux câbles qui n’avaient rien à faire dans une cuisine. Une casserole d’eau chauffait sur la cuisinière. Il avait promis de préparer le dîner, un engagement que je considérais avec l’optimisme prudent qu’on réserverait à un homme ayant déjà mis le feu à de l’ail. — Qu’est-ce qu’elle a dit ? demanda-t-il.


Je répétai la description que la femme avait faite de la musique. Il sourit dans son café. — Une dispute qui ne veut pas finir. — Ne prends pas cet air content. Elle cherchait peut-être à nous insulter. — Ce n’était pas le cas. — Tu n’en sais rien. — Je sais comment sonne notre guitare lorsqu’elle se dispute avec ta voix. Je posai les pommes sur la table et commençai à vider mon sac. C’était l’une des choses que j’aimais dans le travail avec Lance. Il pouvait faire une observation qui paraissait presque tendre puis la gâcher en l’expliquant. Il ne savait pas quand s’arrêter. Je soupçonnais parfois que son besoin d’achever une pensée était une forme d’autodéfense. Pourtant, je me surpris à penser à la femme en sortant mon carnet. Elle avait entendu quelque chose que nous n’avions pas délibérément mis là. Ou peut-être l’avions-nous mis sans nous en rendre compte. C’était le problème avec la musique. Dès qu’une autre personne l’entendait, l’intention de l’artiste ne devenait plus qu’une partie de l’histoire. Le printemps fit place à l’été et la ville continua à faire ce qu’elle faisait le mieux : changer sans demander la permission. Les arbres le long des boulevards se couvrirent de feuilles. Les petits cafés installèrent davantage de tables dehors. Les touristes s’arrêtèrent au milieu des trottoirs pour consulter des plans tandis que nous autres essayions de les dépasser. Notre radiateur finit par cesser de cogner ; une fuite sous l’évier de la cuisine prit le relais. VDLM continua de la même manière inégale. Nous enregistrions quand nous le pouvions, mixions quand nous en avions la patience et nous disputions sur les petites décisions qui finissaient par faire le son du projet. Certaines pistes penchaient vers la guitare acoustique et des voix proches, presque murmurées. D’autres devenaient plus étranges : une pulsation électronique grave sous un rythme new wave,


une ligne de guitare distordue que Lance tenait à faire sonner comme si elle venait d’une autre pièce, ma voix française coupant sa phrase anglaise avant qu’aucune ne puisse se poser dans un endroit confortable. Nous reçûmes davantage de messages. La plupart parlaient des chansons. Certains venaient de personnes qui voulaient savoir comment nous avions enregistré un son particulier ou si nous avions l’intention de jouer en concert. D’autres voulaient savoir où nous vivions, depuis combien de temps nous nous connaissions et si la tension qu’ils entendaient dans la musique venait d’une tension entre nous. Je répondis à quelques-uns. Lance répondit à plus de monde. Nous ne fûmes pas d’accord sur ce qui constituait une information inoffensive. Il pensait qu’une photographie devant le studio n’était qu’une photographie. Je pensais qu’elle pouvait devenir l’image dont quelqu’un se servirait pour expliquer toutes nos chansons à venir. Aucun de nous ne fit changer l’autre d’avis. À l’automne, le nom VDLM ne ressemblait plus à quelque chose que nous avions écrit sur un bout de papier avant de l’oublier. Il avait commencé à nous suivre dans des pièces où nous ne nous attendions pas à le trouver. Quelqu’un le mentionna dans un café. Un musicien que nous connaissions à peine demanda si nous préparions une sortie. Un inconnu nous envoya un long message décrivant une chanson comme la bande-son d’une relation que nous n’avions jamais vécue. J’essayai de ne pas lire chaque mot. Je n’y réussis pas toujours. En octobre, une description apparut sur un petit site de musique indépendant. Lance la trouva tard un soir tandis que je faisais la vaisselle. Il apporta l’ordinateur dans la cuisine avec l’air d’un homme qui transportait soit une bonne nouvelle, soit un petit incendie électrique. — Tu devrais lire ça. — Je viens de laver une assiette. Donne-moi une minute.


— C’est sur nous. Je m’essuyai les mains. — C’est généralement comme ça que commencent les incendies électriques. Il m’ignora et tourna l’écran vers moi. L’article commençait assez bien. Son auteur décrivait VDLM comme un projet musical indépendant bilingue, à la croisée de l’écriture française et anglaise, de la chanson acoustique et d’une musique alternative atmosphérique. Il évoquait la façon dont ma voix passait de l’intimité à quelque chose de plus sévère, et la manière dont les arrangements de guitare de Lance laissaient aux chansons l’espace de devenir plus vastes sans noyer la voix. La personne avait écouté avec attention. Cela s’entendait. Puis vint la partie qui me serra la mâchoire. L’auteur nous décrivait comme deux âmes blessées dans une collision de ténèbres romantiques, une expérience artistique d’intimité et de distance émotionnelle. Il interprétait les paroles françaises comme la preuve de mon goût du secret, et les vers anglais de Lance comme la preuve de sa difficulté à exprimer ses émotions. Selon l’article, notre musique naissait d’une tragédie sans nom que nous partagions. Je remontai en haut de la page. — Une tragédie sans nom, dis-je. Lance tira une chaise. — Il paraît que nous en avons vécu une. — Ça a dû arriver pendant que j’achetais des pommes. Il rit, puis s’arrêta en voyant mon visage. Je relus l’article. Ce n’était pas un article idiot. Cela aurait été plus facile. L’auteur était perspicace sur le son, attentif aux arrangements et généreux envers les chansons. Il avait remarqué la façon dont nous utilisions les bruits de la pièce, dont ma voix arrivait parfois presque sèche


et tout près du micro, dont sa guitare pouvait faire sonner un accord simple comme s’il avait été enregistré au bout d’un tunnel. Il avait aussi décidé qui nous étions. L’article avait fait de notre contraste musical un diagnostic psychologique. Le français était censé représenter ma réserve ; l’anglais, la distance de Lance. Les intervalles entre nos paroles devenaient la preuve d’une romance trop abîmée pour être évoquée directement. C’était presque convaincant. C’était le pire. — Ils ont fait de nous un concept, dis-je. Lance se renfonça dans sa chaise. — C’est un bon concept. Je le fixai. — Je plaisante. — Vraiment ? — En partie. Il reprit l’ordinateur et lut un autre paragraphe. Le coin de sa bouche tressaillit. — « Une interaction obsédante entre deux âmes blessées. » — Arrête. — « Un langage secret du manque. » — Lance. — « La cathédrale sombre de l’intimité moderne. » Je pris un torchon sur le comptoir et le lui lançai. Il l’attrapa contre son visage. — C’est mérité, dit-il. Je ris, mais une seconde seulement. L’article me dérangeait parce que l’auteur n’avait pas tout inventé. Nous étions discrets sur notre vie. Nous étions attirés par les sons sombres, les harmonies étranges et les paroles qui s’expliquaient rarement elles-mêmes. Nous avions fait une musique intime et notre relation l’avait sans aucun


doute façonnée. Prétendre le contraire aurait été une autre sorte de performance. Mais il y avait une différence entre dire que nos vies influençaient nos chansons et dire que les chansons prouvaient quelque chose de définitif sur nos vies. L’article avait effacé cette différence. — Les gens aiment une histoire, dit Lance. La musique leur en donne une, et ensuite ils construisent le reste. — Tu parles comme si tu les défendais. — Je les explique. — Il y a une différence ? Il frotta son pouce sur le bord de l’ordinateur. — Parfois. Je tirai la chaise d’en face et m’assis. — Qu’est-ce qui se passe quand ils commencent à le croire ? Que je suis celle qui est abîmée et que tu es celui qui est froid. Que chaque ligne française est une confession et chaque ligne anglaise une excuse. — Alors ils nous auront mal compris. — Et nous ne faisons rien ? — Qu’est-ce que tu veux faire ? Écrire un rectificatif pour expliquer que tu n’es pas toujours triste et que je suis parfaitement capable d’être idiot pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la répression émotionnelle ? — Je lirais cet article. — J’en ai quelques brouillons. Je le regardai de l’autre côté de la table. Il était sérieux sous la plaisanterie. Je le voyais à la façon dont il revenait sans cesse à l’écran, relisant des phrases qui l’avaient d’abord amusé. Il aimait davantage l’attention que moi. Il voulait que le travail soit entendu et, lorsqu’une personne l’entendait assez attentivement pour décrire les choix que nous avions faits, une part de lui en était reconnaissante. Je comprenais cela. J’en étais reconnaissante moi aussi. Mais l’admiration avait son propre appétit.


Dès que quelqu’un commençait à raconter l’histoire de votre travail, on était tenté de l’aider à mieux la raconter. On pouvait corriger une exagération, fournir un détail, expliquer comment une chanson était née. La question suivante suivrait naturellement. Puis une autre. Bientôt, on offrirait des morceaux de sa vie non parce qu’on voulait les partager, mais parce que la conversation avait rendu le refus impoli. Je l’avais déjà fait. Je sentais avec quelle facilité je le ferais encore. — Et si nous rendions la musique trop difficile à comprendre ? demandai-je. Lance fronça les sourcils. — Quoi ? — Et si le projet était si ambigu que les gens n’avaient pas d’autre choix que d’inventer une mythologie autour ? Peut-être sommes-nous responsables d’une part de cela. Il m’étudia. — Tu veux faire une musique plus claire ? — Non. — Tu veux expliquer chaque parole ? — Non. — Tu veux que j’arrête de chanter en anglais ? — Non. Bon Dieu, Lance. — J’essaie d’établir les paramètres de notre crise. Je me frottai le front. — Je veux que les gens comprennent que la musique n’est pas un test psychologique. — Alors, nous devrions leur dire ce qu’elle est. — Et qu’est-ce qu’elle est ? Il regarda vers le salon, où la guitare était appuyée contre le mur près d’une pile de livres et d’un ampli auquel nous n’avions jamais vraiment trouvé de place. — Je ne le sais pas encore, dit-il.


C’était une réponse si peu satisfaisante que je le crus. L’eau sur la cuisinière se mit à déborder. Aucun de nous ne le remarqua avant qu’elle ne siffle contre le brûleur. — Ton dîner, dis-je. Lance se leva brusquement. — Merde. Il se précipita vers la cuisinière et je l’entendis insulter la casserole. L’odeur de l’eau amidonnée remplit la cuisine. Je me mis à rire. Il se retourna vers moi, une cuillère en bois à la main. — Qu’est-ce qui est drôle ? — Rien. — Ton visage dit le contraire. — Notre sombre cathédrale de l’intimité moderne est en train de brûler des pâtes. Il regarda la casserole. — C’est une métaphore. — De quoi ? — D’être mal compris. — C’est une métaphore du fait que tu ne surveilles pas la cuisinière. Il me lança le torchon. Nous mangeâmes des pâtes légèrement trop cuites avec une sauce en bocal. Aucun de nous ne mentionna l’article pendant le reste du repas, mais je savais qu’il s’était installé dans la pièce. Il serait là le lendemain, puis le jour d’après, non comme une crise mais comme un petit ajustement de plus à la vie que nous essayions de construire. Un nom pouvait être une manière de trouver les siens. Il pouvait aussi être un endroit où des inconnus vous plaçaient quand ils ne savaient pas quoi faire d’autre de vous. Nous ne publiâmes pas de communiqué et n’essayâmes pas de corriger chaque personne qui écrivait à notre sujet. Nous ajoutâmes une description simple de VDLM là où les auditeurs trouvaient notre musique : deux


personnes, deux langues et une collaboration construite par l’enregistrement, le désaccord, la révision et le retour. C’était moins romantique que les histoires que les gens préféraient. C’est en partie pour cela que je lui faisais confiance. Quand quelqu’un demandait si une parole était autobiographique, nous répondions honnêtement lorsque nous le pouvions et refusions de répondre lorsque nous ne le pouvions pas. Quand les gens s’interrogeaient sur notre relation, nous cessâmes de traiter cette question comme une accusation qui exigeait une défense. Nous ne devions pas à chaque inconnu une explication complète de notre travail ni des vies qui l’avaient façonné. Je craignais encore qu’une limite puisse avoir l’air d’un secret. Lance me rappelait qu’une limite pouvait aussi être une manière de rester présente — de continuer à faire de la musique sans transformer chaque moment privé en pièce à conviction. Je n’acceptai pas l’idée d’un coup. Je l’acceptai peu à peu, en général après une dispute, parfois après une longue marche, et à l’occasion parce qu’il avait raison d’une façon que je trouvais passablement contrariante. À l’arrivée de l’hiver, le nom que nous avions écrit sur un bout de papier pouvait voyager plus loin que nous ne pouvions le suivre. Il avait acquis du poids. Nous devrions apprendre à le porter sans le laisser nous dire qui être.


Ink tient une pomme chez un marchand de fruits de Belleville tandis qu’une autre femme se tient près de la radio.


CHAPITRE DIX-NEUF Une chanson n’est pas une promesse Paris, 2017 Le problème, quand on fait de la musique avec sa vie, c’est qu’au bout d’un moment, la vie commence à ressembler à la musique. On devient méfiant envers les soirées calmes parce que les soirées calmes ont déjà produit de bonnes chansons. On se souvient d’une phrase que quelqu’un a dite et l’on se demande si elle a sa place dans un couplet. Un soir de 2017, après une longue séance d’enregistrement, j’étais devant l’évier à laver un mug qui n’avait pas besoin de l’être. L’eau était trop chaude. Je gardai les doigts dessous malgré tout. — Est-ce que tu es heureuse ? demanda Lance. Nous savions désormais reconnaître l’instant où un sentiment ordinaire devenait du matériau. Une phrase pouvait devenir un couplet ; sous la première piqûre d’une dispute, une petite part honteuse de mon esprit pouvait déjà chercher un refrain. Nous avions aussi appris que le reconnaître ne nous immunisait pas contre l’envie de l’utiliser. Je détestais cette part de moi. Surtout lorsqu’elle avait raison. — C’est une très grande question pour deux heures et demie du matin. — C’est une petite question. — Seulement si tu n’y réponds pas. Il attendit. Je fermai le robinet. — Je ne sais pas. — D’accord. Je le regardai.


— C’est tout ? — Qu’est-ce que tu veux que je dise ? — Je ne sais pas. Quelque chose. Il tira une chaise et s’assit. Il avait l’air épuisé. Une marque rouge traversait sa joue, là où il avait plus tôt reposé le visage contre sa main. J’en éprouvai de la tendresse pour lui, ce qui m’agaçait parce que la tendresse était souvent la première chose dont je me servais pour éviter la vérité. — Je suis heureuse lorsque nous faisons de la musique, dis-je. — Et quand nous n’en faisons pas ? Je séchai lentement le mug. — Parfois, je ne sais pas ce que nous faisons. J’entendis ce que cela pouvait laisser entendre et faillis réparer ma phrase avant qu’il ait le temps de la recevoir. Nous, je pouvais préciser, c’était le travail. Ou les horaires. Ou cette nécessité de trouver à chaque soirée sans histoire une raison d’avoir eu lieu. Je pouvais rendre la phrase assez technique pour l’empêcher de nous atteindre. Mais j’avais aussi parlé de nous. Je ne voulais pas d’un autre homme dans la cuisine. Je voulais savoir si je pouvais rester dans cette cuisine avec l’homme que j’aimais sans qu’il se passe rien qui mérite un enregistrement. Si je pouvais être heureuse sans talent : distraitement, sans beau récit, sans faire de ce bonheur la preuve que je l’avais enfin gagné. Ma mère avait chanté en public, puis continué de vivre une vie dont je connaissais surtout les exigences pratiques. J’avais passé des années à me demander ce que la scène lui avait pris. Moins souvent, je m’étais demandé ce qu’elle avait gardé en cessant de lui être disponible. Je ne connaissais pas la réponse. Je n’avais pas le droit d’emprunter sa vie pour en faire un avertissement sur la mienne. Le mug était sec. Je continuais de le tenir. Ce geste ne produisait plus aucun son utile ; il ne restait à écouter que la réponse que je ne l’avais pas encore laissé donner. Il hocha la tête.


J’attendis qu’il nous défende. Qu’il dise que nous allions bien, que nous avions survécu à pire, que le travail comptait, que l’incertitude était simplement le prix à payer pour fabriquer quelque chose d’honnête. Il ne dit rien de tout cela. À la place, il demanda : — Tu veux arrêter ? La question tomba entre nous avec la terrible clarté d’un verre qui se brise. — Non. — Tu veux changer quelque chose ? Je fixai le mug. — Oui. — Quoi ? Je voulais dire tout. Je voulais ne rien dire. Je voulais qu’il comprenne la forme exacte de la douleur sans m’obliger à la dessiner pour lui. Je voulais être aimée sans devoir devenir lisible. Mais ce n’était pas une chose raisonnable à demander à une autre personne. — Je veux que nous ayons une vie qui ne devienne pas toujours une chanson, dis-je. Lance baissa les yeux. Un instant, je crus que je l’avais blessé. Puis il dit : — Moi aussi. La conversation s’acheva ainsi : non par une solution, mais par la découverte que nous nous tenions de part et d’autre de la même peur. Nous commençâmes à nous donner des règles. Ne pas enregistrer une dispute simplement parce que les mots sonnaient bien. Ne pas transformer une confidence privée en paroles de chanson sans demander l’accord de l’autre.


Ne pas utiliser le travail pour régler une chose que nous avions trop peur d’aborder directement. Les règles étaient imparfaites. Parfois, nous les oubliions. Parfois, nous n’étions pas d’accord : tel vers était-il une confidence, ou seulement un vers ? Parfois, la musique exposait quelque chose que l’un de nous n’avait pas encore compris chez l’autre. Mais nous essayions. J’appris qu’essayer n’était pas une forme moindre de l’amour. C’était la part qui restait après que la belle certitude s’était usée. Cet automne-là, nous revînmes à une chanson inachevée, commencée des années auparavant. Le fichier dormait sur un disque dur sous un nom si peu parlant qu’aucun de nous ne se souvenait de ce que c’était jusqu’à ce que Lance l’ouvre par accident. L’enregistrement était brut. Ma voix était plus fine que dans mon souvenir, plus sur la défensive. La guitare de Lance tâtonnait par endroits, comme s’il cherchait une route dans le noir. Nous écoutâmes sans parler. À la fin, la piste continua plusieurs secondes après la dernière note. Une chaise bougeait quelque part dans la pièce. Un souffle. Puis ma voix plus jeune, à peine audible, disant quelque chose qui ressemblait à : — Non, laisse. Lance mit l’enregistrement sur pause. — Tu te souviens de ça ? — Non. Il le repassa. Ma voix encore : — Non, laisse. Puis un petit rire. Le sien, pensai-je. Ou le mien. Impossible de le dire. Je restai très immobile. Je me souvins alors de la séance — non des mots exacts, mais de l’impression qu’elle m’avait laissée. Nous nous disputions sur la fin. Je


voulais couper le silence après le dernier accord. Lance tenait à le garder : il faisait partie de la prise. Je lui avais dit que le silence paraissait vide. Il m’avait demandé si j’étais sûre. J’avais dit : — Non, laisse. À l’époque, je parlais de l’enregistrement. Des années plus tard, en l’écoutant, j’entendais un autre sens dans la phrase. Non parce qu’elle avait été secrètement un message à Lance, ni parce que l’univers avait arrangé ce moment pour un public futur. C’était plus simple que cela. J’apprenais, sans m’en rendre compte, à laisser une chose rester inachevée. — C’est étrange, dis-je. — Qu’est-ce qui est étrange ? — Toute la part de nous qui se trouve dans ces enregistrements sans que nous ayons voulu l’y mettre. Lance posa les mains sur ses genoux. — C’est pour ça que nous devons être prudents. Je le regardai. Il ne disait pas que les enregistrements étaient dangereux. Il ne me demandait pas de les effacer. Il me rappelait que les accidents aussi pouvaient être intimes, et que l’intimité n’annulait pas le besoin de consentement. Nous gardâmes le fichier. Nous ne le sortîmes pas. Pendant un moment, je crus que c’était la fin de l’histoire. Un vieil enregistrement retrouvé, écouté, compris, puis remis à sa place. Mais quelques semaines plus tard, Lance y revint. — J’ai réfléchi à la chanson, dit-il. — Laquelle ? — Celle qui est inachevée. — Évidemment.


Il sourit faiblement. — Je ne pense pas que nous devions la finir. — C’est une position artistique radicale. — On m’a dit que j’étais un homme radical. — Par qui ? — Moi-même, surtout. Je ris. Lui aussi, et ce son détendit quelque chose en moi. Puis il redevint sérieux. — Je crois que nous essayons sans cesse de faire dire à la fin ce que nous ne pouvions pas dire à l’époque. Je savais ce qu’il voulait dire. Nous avions toujours été tentés par la résolution. Pas la résolution évidente, pas un refrain final triomphant ou une modulation dramatique, mais la promesse plus discrète que, si nous trouvions la bonne dernière ligne, l’expérience elle-même se poserait enfin à sa place. Qu’une chanson pouvait prendre la confusion et nous la rendre sous forme de sens. Parfois, elle le pouvait. Parfois, elle rendait seulement la confusion plus facile à porter. — Peut-être qu’elle n’a pas de fin, dis-je. — Peut-être. — Peut-être qu’elle s’arrête, c’est tout. Il fit un signe de tête vers les enceintes. — Alors laisse-la s’arrêter. Nous écoutâmes une fois encore. La guitare tâtonnait. Ma voix arrivait, incertaine et proche. Autour d’elles, nous retrouvions la pièce d’autrefois : les petits mouvements, le léger souffle électrique sous le jeu et la voix. Puis la chanson se termina — non sur une déclaration finale, mais sur le son de notre présence. Je découvris que je préférais cela. Après, nous sortîmes boire un café. Il faisait froid à Paris, le ciel couleur de béton mouillé. Nous marchâmes sans parler de l’enregistrement. À un


carrefour, Lance chercha ma main, puis s’arrêta comme pour me laisser le temps de décider. Je la pris. Ses doigts étaient froids. Nous continuâmes à marcher. Il n’y avait pas de musique dans ce moment-là, à moins de compter la circulation et le vent dans les branches nues au-dessus du trottoir. Aucun public caché. Aucun voyant d’enregistrement. Aucune phrase qui attendait d’être sauvegardée. Il n’y avait que le fait ordinaire, difficile, d’être près d’une autre personne. J’avais passé des années à croire que l’amour, s’il était réel, devait ressembler à une promesse. Mais les promesses appartenaient à l’avenir, et l’avenir était un pays qu’aucun de nous n’avait jamais réussi à visiter d’avance. J’apprenais peu à peu à me fier à des choses plus modestes. La main qui resta dans la mienne jusqu’à ce que nous atteignions l’autre côté de la rue. Le café qu’il savait que j’aimais. Le message envoyé après une dispute, non pour la gagner mais pour dire : « Je suis à la maison. Nous pourrons parler demain. » La volonté de revenir à une conversation difficile sans prétendre qu’elle n’avait jamais eu lieu. Ces choses n’étaient pas des chansons. Elles étaient la vie qui rendait les chansons possibles. Et, pour la première fois, je compris que VDLM n’avait pas besoin de transformer chaque beau moment en preuve de sa propre existence. Certains moments pouvaient simplement nous appartenir.


Ink tient une tasse dans leur cuisine tandis que Lance, assis, l’écoute.


CHAPITRE VINGT La machine et le souffle Paris, plus tard Le temps n’arriva pas avec une rupture nette entre le monde que nous avions connu et celui qui suivit. Il arriva par des écrans plus lumineux, des outils plus rapides et des possibilités qui apparurent avant que nous ayons décidé si nous les voulions. La première fois que quelqu’un suggéra que la technologie pourrait nous aider à faire de la musique d’une manière que nous n’avions jamais imaginée, je réagis comme s’il avait proposé de remplacer la Seine par une photographie d’eau. Je n’en étais pas fière. J’avais passé des années à défendre les imperfections : la légère instabilité d’une voix, le souffle avant une phrase difficile, la corde de guitare qui bourdonnait parce que l’instrument était vieux et la pièce froide. J’en étais venue à associer l’humain au défectueux, et le défectueux au vrai. C’était une croyance réconfortante. Elle était aussi trop simple. Une machine pouvait produire quelque chose de maladroit. Une personne pouvait produire quelque chose de stérile. Un ordinateur pouvait aider quelqu’un à découvrir une belle harmonie, tout comme un producteur humain pouvait ensevelir une bonne chanson sous cent décisions habiles. La question n’était jamais de savoir si un outil était pur. La question était ce que nous lui demandions de faire — et si nous étions disposés à dire la vérité sur la réponse.


Lance aborda le sujet avec plus de prudence que moi. Il aimait comprendre comment les choses fonctionnaient. Il pouvait passer une heure à ajuster un petit détail technique et en ressortir l’air réconcilié avec le monde. Moi, en revanche, j’avais le talent de me méfier de tout ce qui paraissait trop satisfait de soi. Un soir, il me montra une nouvelle idée d’arrangement. La composition de départ était la nôtre : quelques accords, une mélodie que nous retournions depuis des semaines, un texte qui refusait de se poser. L’outil nous avait aidés à explorer des textures et des directions harmoniques possibles. J’écoutai. Le résultat était magnifique. C’était bien le problème. Il était si lisse que je ne trouvais aucun endroit par lequel y entrer. Chaque transition semblait savoir où elle allait. Chaque son arrivait avec l’assurance de quelque chose qui n’avait jamais eu peur. — C’est bien, dit Lance. — Oui. — Tu as l’air déçue. — J’essaie de comprendre où je me trouve là-dedans. Il se pencha vers les enceintes et réécouta. L’arrangement enflait doucement sous la voix-guide. Il était élégant, équilibré, émotionnellement convaincant. Il me donnait aussi l’impression d’être une invitée dans ma propre chanson. — Peut-être que nous avons l’habitude d’entendre la pièce, dis-je. — Qu’est-ce que tu veux dire ? — La pièce nous dit où la musique peine. Le souffle nous dit où la chanteuse peine. Ici, rien ne peine nulle part. Il y réfléchit. — On peut peut-être en retrouver quelque chose. Je le regardai.


— Est-ce qu’on peut ? — Pourquoi pas ? — Parce que si nous ajoutons un peu de bruit seulement pour que cela sonne humain, c’est une autre sorte de mensonge. Il se tut. Je sus que j’avais touché quelque chose d’important parce qu’il ne répondit pas tout de suite. Le plus embarrassant, c’est que j’avais aimé cette fluidité avant de la critiquer. Ma voix semblait appartenir à une femme qui avait dormi, qui savait quand entrer, qui n’avait jamais essayé de sécuriser une vie entière en réussissant une note. J’aurais pu l’écouter longtemps, cette femme. J’aurais pu prendre le plaisir de l’entendre pour la preuve d’avoir fait quelque chose d’honnête. Je battis le rythme sur mon genou. Sans l’arrangement autour, le mouvement était simple. À un endroit, j’avais toujours envie d’attendre avant la phrase suivante. Dans la version polie, la musique arrivait avec assurance et ne me laissait aucune raison d’hésiter. — Là, dis-je, en recommençant. Lance écouta ma main plutôt que les enceintes. — L’espace avant ? — Je crois. Je lui sus gré de ne pas transformer mon incertitude en principe. Nous pouvions essayer un autre espace sans déclarer la guerre à tous les sons que nous venions d’entendre. Il avait aimé quelque chose dans cet arrangement. Moi aussi. Il nous faudrait préciser ce que nous souhaitions garder : c’était moins satisfaisant que de tout condamner, et nettement plus de travail. Nous écoutâmes l’arrangement encore une fois. Puis nous le dépouillâmes. Nous revînmes à la guitare, à la mélodie d’origine, à la voix enregistrée tard dans la nuit lorsque j’étais assez fatiguée pour cesser de feindre l’assurance. La chanson changea. Non parce que la technologie nous avait déçus, ni parce que l’enregistrement d’origine lui était moralement supérieur. Elle changea


parce que nous avions enfin compris ce que nous voulions qu’elle porte. L’outil nous avait aidés à découvrir des possibilités. Il n’avait pas décidé lesquelles comptaient. Cette distinction devint centrale dans notre manière de travailler. Nous expérimentions. Nous gardions ce qui servait la chanson et écartions ce qui ne la servait pas. Parfois, un procédé technique ouvrait une porte que nous n’aurions pas trouvée seuls. Parfois, la chose la plus utile qu’il faisait était de nous montrer ce que nous ne voulions pas. Et lorsque la technologie contribuait de manière significative à un morceau, nous devenions plus attentifs à décrire honnêtement le processus. Je ne voulais pas bâtir une réputation sur la fausse histoire d’un génie solitaire. Je ne voulais pas que les auditeurs croient que chaque son était venu directement d’une main, d’une gorge ou d’une pièce si ce n’était pas ce qui s’était passé. Lance non plus. — Les gens n’ont pas besoin d’un cours chaque fois que nous publions quelque chose, dit-il un soir. — Non. — Mais ils ne devraient pas avoir à deviner ce que nous avons fait. — Non. Il sourit. — Pour une fois qu’on est d’accord. Nous devrions enregistrer ça. — N’y pense même pas. Il rit, et j’entendis dans ce rire quelque chose que les machines n’avaient jamais su fournir : l’histoire d’une personne riant avec moi. Les anciennes disputes, les nuits où nous avions presque renoncé, les petites plaisanteries qui avaient survécu à tout parce qu’elles n’avaient jamais eu besoin de devenir importantes. Nous aurions pu essayer de reproduire ce rire. Nous aurions pu analyser sa hauteur, son rythme, sa texture. Nous aurions pu construire quelque chose qui lui ressemble remarquablement.


Mais la ressemblance n’était pas la même chose que l’événement. Le rire comptait parce que Lance avait ri. Parce que j’avais dit quelque chose de stupide. Parce que la pièce était froide, le café mauvais, et qu’aucun de nous ne savait comment résoudre la chanson. Le son n’était que la surface. La vie sous cette surface n’était pas un fichier que nous pouvions exporter. Je commençai à voir que notre ancienne devise avait pris un autre sens. La musique qui saigne. The music that bleeds. Pendant des années, j’avais compris cette phrase comme une défense de l’honnêteté émotionnelle. Nous ne lisserions pas la douleur d’une chanson simplement parce qu’elle mettait les gens mal à l’aise. Nous laisserions les parties difficiles rester audibles. À présent, je comprenais que saigner n’était pas la même chose que souffrir et que souffrir n’était pas une garantie de vérité. Une chanson n’avait pas besoin de blesser celle qui la faisait pour compter. Une voix n’avait pas besoin de se briser pour être honnête. Un outil ne rendait pas une œuvre fausse simplement en aidant à la créer. Ce qui comptait, c’était de savoir si nous nous cachions des choix que nous avions faits. La technologie continuerait de changer. Il deviendrait plus facile de générer des sons, d’explorer des arrangements, de transformer des performances et de passer d’une idée à un résultat abouti en moins de temps qu’il ne nous en fallait autrefois pour faire un café. Une part de cela serait extraordinaire. Une autre, négligente. Nous devrions décider, encore et encore, ce en quoi nous croyions. Il n’existait aucune règle unique capable de prendre les décisions à notre place.


Seulement l’attention. Seulement le jugement. Seulement la volonté de dire : cette partie vient de moi ; cette partie vient de Lance ; cette partie a émergé grâce à un outil ; cette partie, nous ne la comprenons pas encore tout à fait. Ce dernier aveu me fut particulièrement difficile. J’avais passé ma vie à essayer de rendre l’incertitude belle. Il était plus difficile de laisser l’incertitude rester simple. Un soir, après une autre longue séance, Lance sauvegarda le projet et éteignit les enceintes. L’appartement devint silencieux. La ville continuait dehors, indifférente et vivante. — Tu crois que la musique changera au point de devenir méconnaissable ? demanda-t-il. — Probablement. — Et nous ? Je le regardai. — Nous avons déjà changé. Il considéra la réponse, puis hocha la tête. C’était vrai. Nous n’étions plus les personnes qui s’étaient rencontrées à Pigalle. Nous avions appris de nouvelles méthodes, perdu d’anciennes certitudes et découvert que les choses que nous tenions autrefois pour essentielles n’étaient parfois que des habitudes déguisées en principes. Mais il y avait encore certaines choses que je voulais protéger. Le droit de dire non. Le droit de laisser une chanson inachevée. Le droit de garder privé un enregistrement privé. Le droit de décrire notre travail honnêtement, même lorsque cette description honnête était moins romantique que l’histoire que quelqu’un voulait entendre. Et le droit de rester humaine sans devoir le prouver par les dégâts. J’éteignis la dernière lampe. Dans le noir, Lance dit : — Tu sais ce qui me manque ?


— Quoi ? — La première pièce. Je sus exactement laquelle il voulait dire. La pièce sous le bruit. Le vieux matériel. Le sol froid. La mélodie qui n’était pas encore devenue une chanson et le nom que nous avions écrit parce qu’aucun de nous ne trouvait mieux. — Elle me manque aussi, dis-je. — Tu crois qu’on pourrait la retrouver ? J’écoutai la pluie. — Non, dis-je. Mais nous pouvons nous souvenir de ce que nous essayions d’y faire. Il ne répondit pas. Il n’en avait pas besoin. La pluie frappait la vitre. Dans le noir, j’entendais Lance respirer à côté de moi. Pour une fois, le silence n’était pas quelque chose que nous devions transformer en musique. Il suffisait d’y rester ensemble.


Ink marque un rythme sur son genou tandis que Lance l’écoute dans leur pièce de travail.


CHAPITRE VINGT-ET-UN Le prix d’être entendue Paris, des années plus tard Il y a une différence entre être connue et être reconnue. La reconnaissance est efficace. Elle arrive avec une photographie, une ligne de texte, la certitude d’un inconnu d’avoir trouvé la forme juste pour vous. Être connue prend plus de temps. Cela exige que la même personne revienne après que la première impression s’est usée, puis qu’elle continue de revenir après que vous l’avez déçue de manières ordinaires. Lorsque VDLM eut acquis une vie hors des pièces où nous le faisions, j’avais appris à être reconnue, mais je ne savais presque plus ce que c’était qu’être connue. Ce n’était pas que personne n’essayait. Ils essayaient par des lettres écrites avec assez de soin pour ressembler à des confessions. Ils essayaient par des interprétations intelligentes, parfois généreuses, parfois si précises qu’elles me donnaient l’impression d’être observée à travers du verre. Ils essayaient en nous citant nos chansons comme si elles étaient la seule langue que nous parlions. Ce qu’ils voulaient, souvent, ce n’était pas nous. Ils voulaient le sentiment que la musique leur avait donné, et ils voulaient attacher à ce sentiment un visage humain pour qu’il ne flotte pas librement. Je comprenais cet élan. J’avais passé ma propre vie à attacher des sentiments à des visages. Pourtant, certains soirs, je fermais la porte et restais dans le couloir de notre immeuble, les clés à la main, en pensant : si je disparais maintenant,


les chansons continueront sans moi, et cette continuation sera appelée une preuve. Lance remarqua le changement avant que je le nomme. Nous rentrions à pied d’une petite salle du onzième. Le concert s’était assez bien passé. La salle avait été silencieuse de cette façon qui signifie que les gens écoutent plutôt qu’ils attendent le prochain événement. Quelqu’un avait pleuré pendant « Là Où Nous Restons », ce qui me donnait toujours l’impression d’être à la fois responsable et légèrement accusée. Après, une femme avait attendu près de la porte latérale, un carnet serré contre sa poitrine. Elle m’avait demandé si un vers précis parlait de ma mère. J’avais dit que je ne me souvenais pas l’avoir écrit ainsi. Elle avait eu l’air déçue, puis reconnaissante, puis de nouveau déçue, comme si l’honnêteté n’avait pas réussi à achever l’histoire dont elle avait besoin. En rentrant, Lance dit : — Tu es plus silencieuse que d’habitude. — Je suis toujours silencieuse. — Pas de cette façon-là. Je regardai le trottoir mouillé prendre nos reflets et les briser. — Je n’arrête pas de penser au nom, dis-je. — VDLM ? — Non. Mon nom. Celui que les gens disent lorsqu’ils veulent parler de la voix. Il comprit. Près de la porte latérale, j’avais entendu cette femme prononcer mon nom et je m’étais retournée avant de décider si j’en avais envie. Voilà ce qui me restait. Mon corps avait fourni une petite obéissance que le reste de moi était encore en train de négocier. Je pouvais décliner la question ; je ne pouvais pas reprendre ce premier mouvement de tête. Elle n’avait pas été cruelle. Elle tenait son carnet avec soin et avait attendu de pouvoir demander. J’avais reconnu le regard de quelqu’un qui espère qu’une autre personne confirmera une compréhension intime. Autrefois, devant un disque qui tournait à Belleville, j’avais souhaité


qu’une chanteuse sache ce que j’entendais dans sa voix. Je pouvais me souvenir de ce désir sans accepter d’en devenir la réponse. — Je n’arrête pas de me dire que j’aurais dû mieux le formuler, lui disje. — Quelle partie ? — Celle où je ne savais pas. Il regarda la rue, laissant un moment à la question au lieu de me rendre un verdict. Je lui en sus gré. Je ne voulais pas qu’il m’assure d’avoir été parfaite. Je voulais pouvoir regretter la déception de cette femme sans m’en servir pour inventer une histoire plus satisfaisante sur ma mère. Il y a un moment où votre propre nom commence à se comporter comme un objet public. Il vous appartient toujours, mais il appartient aussi aux endroits où il a été répété sans votre consentement. Les gens peuvent le dire avec affection, avec possession, avec l’assurance de quelqu’un qui n’a jamais eu à se tenir dans une cuisine à trois heures du matin en se demandant si la prochaine prise révélera trop de choses. — Tu peux arrêter de répondre, dit Lance. — Et ensuite ? — Ensuite, ils parlent au silence. — Ils détestent le silence. — Ils ne le détestent que lorsqu’ils croient qu’on leur refuse quelque chose. Je le regardai. Ses cheveux sombres tombaient devant un œil comme ils l’avaient toujours fait. Les années n’avaient pas corrigé cela. Elles avaient seulement rendu plus permanente la fatigue autour de ses yeux, comme si elle avait enfin décidé de rester. — Tu aurais parfois voulu que nous choisissions un autre nom ? demandai-je. — Pour le projet ? — Pour tout. Il réfléchit. — Non, dit-il. Je regrette que nous n’ayons pas su ce que coûte un nom.


Le coût n’était pas la célébrité, exactement. Nous n’étions pas le genre d’artistes à remplir des salles immenses ou à apprendre à sourire au bon moment. Le coût était plus discret. C’était la conversion lente du climat privé en climat public. C’était la façon dont une chanson pouvait voyager plus loin que la vie qui l’avait faite et revenir avec les empreintes des inconnus sur elle. C’était la tentation, après assez d’années, de protéger le travail en se rendant moins disponible à la vie. Cet hiver-là, nous reçûmes une invitation à parler de notre processus lors d’un petit colloque sur la musique et la technologie. Lance voulait y aller. Pas moi. Nous trouvâmes un compromis : y aller et ne presque rien dire de personnel. La salle était éclairée comme aucun studio ne l’est jamais. Les gens prenaient des notes comme si des notes pouvaient empêcher les malentendus. Quelqu’un demanda si les outils artificiels menaçaient l’authenticité. Quelqu’un d’autre demanda si les chansons bilingues diluaient la clarté émotionnelle. Un homme au troisième rang demanda si nous croyions toujours à « la musique qui saigne ». La phrase, prononcée par un inconnu avec une prudence universitaire, ressemblait à la citation d’une citation. J’attendis Lance. Il se pencha vers le micro. — Nous croyons à l’attention, dit-il. Le reste n’est que vocabulaire. Il y eut un silence poli, puis quelques hochements de tête, comme si le vocabulaire était un sujet que les gens préféraient à la technologie. Avant de passer à autre chose, je revins à la question des deux langues. La personne qui l’avait posée leva de nouveau la main. — Je veux seulement dire : pour quelqu’un qui ne parle pas les deux, une seule langue, ce n’est pas plus simple pour entrer dans la chanson ? Il n’y avait pas de mépris dans la question. Elle était donc plus difficile à écarter. — Parfois, répondis-je. Le but, ça n’a jamais été de comprendre chaque mot. C’était de ressentir quelque chose.


— On peut donner les paroles aux gens, ajouta Lance. L’autre voix n’est pas obligée de les répéter. Je marquai les deux rythmes contre ma jambe, une phrase finissant là où l’autre avait besoin de commencer. Je me rappelai comme nos voix avaient paru mortes lorsque nous disions la même chose dans les deux langues. La personne hocha la tête, sans avoir fini de réfléchir. J’aimais mieux cela que des applaudissements. Nous n’avions pas convaincu toute la salle. Nous n’avions pas non plus eu besoin d’en inventer une qui serait facile à convaincre. Après, dans le couloir, une jeune musicienne nous arrêta. Elle avait cette nervosité bien particulière des personnes qui se sont longuement préparées à oser. Elle dit que nos disques lui avaient tenu compagnie pendant une année qu’elle ne pouvait décrire sans paraître dramatique. Elle ne demanda rien sur notre relation. Elle demanda seulement si nous laissions encore des erreurs dans les mix finaux. — Quand elles sont justes, dis-je. Elle sourit, puis baissa les yeux vers ses mains. — Je polis tout jusqu’à ce que cela meure, dit-elle. Je reconnus cette confession. Je m’en étais adressé des versions pendant des années. — Alors arrête plus tôt, dis-je. Avant que cela devienne impressionnant. Elle rit une fois, surprise, comme si personne ne lui avait jamais donné la permission de s’arrêter. En retournant dans le soir, je sentis quelque chose bouger — ni soulagement ni triomphe, seulement une forme plus calme de responsabilité. Les chansons n’avaient pas simplement quitté la pièce. Elles étaient devenues des pièces où d’autres entraient lorsque les leurs étaient inhabitables. Ce n’était pas un crime. Ce n’était pas rien non plus. Lance prit ma main sans demander d’abord. Je ne la retirai pas. — Tu penses à Belleville, dit-il. — Comment le sais-tu ?


— Tu as une expression particulière quand tu te souviens des rues qui t’ont élevée. Il avait raison. Je pensais à la tendresse concrète de ma mère, à la capacité de Mathieu à lire un silence, à la fille qui ne chantait que lorsque les pas étaient assez loin. Cette fille avait voulu être entendue sans être revendiquée. Elle ne savait pas que les deux désirs devraient finir par négocier l’un avec l’autre pour le reste de sa vie. À la maison, l’appartement sentait l’air froid et le vieux papier. Lance fit du café. Je m’assis à la table, un carnet ouvert sur une page blanche. Pendant longtemps, je n’écrivis rien. Puis j’écrivis une seule ligne et la rayai. Puis je l’écrivis de nouveau et la laissai. Ce n’étaient pas des paroles de chanson. C’était une phrase que j’avais besoin de voir hors de mon corps : Être entendue n’est pas la même chose qu’être terminée. Lance la lut à l’envers depuis l’autre côté de la table. — C’est pour une chanson ? — Non. — Bien. Il le dit sans ironie. Il comprenait que certaines phrases sont abîmées par la mélodie. Plus tard dans la nuit, nous écoutâmes un vieil enregistrement de « Dans le Bleu ». La bande portait un léger souffle que les outils modernes auraient pu effacer complètement. Nous le gardâmes. Au milieu du second couplet, ma voix plus jeune hésitait sur un mot, puis se reprenait. On y entendait quelqu’un décider s’il allait continuer. Je fermai les yeux. Dehors, la pluie recommença — non la pluie dramatique des histoires, seulement cette pluie parisienne ordinaire qui trouve chaque joint mal fermé. Quelque part dans l’immeuble, une porte se referma. Le radiateur cogna une fois, comme pour nous rappeler qu’il essayait encore. — Tu crois qu’ils nous comprennent ? demanda Lance. — Qui ?


— Les gens qui écoutent. Je pensai à la femme au carnet. À la jeune musicienne qui polissait jusqu’à ôter la vie du travail. À l’homme qui avait prononcé notre devise comme s’il s’agissait d’une théorie. Aux milliers de pièces où je n’entrerais jamais, où nos chansons devenaient le climat privé de quelqu’un d’autre. — Je crois qu’ils comprennent ce dont ils ont besoin, dis-je. Cela suffit peut-être. — Et nous ? — Nous devons encore vivre ici. Il sourit, petit sourire fatigué. « Ici » voulait dire l’appartement, la ville, les années, les chansons inachevées, l’honnêteté attentive, le nom devenu plus lourd que le papier sur lequel il avait été écrit la première fois. Cela voulait dire aussi l’espace entre nous — celui que nous avions protégé, abîmé, réparé et continué d’habiter sans jamais le cartographier tout à fait. J’arrêtai l’enregistrement avant le dernier fondu. Un instant, le silence sembla inachevé. Puis il se posa, comme la pluie se pose dans une ville qui a appris à l’attendre. Lance ne me demanda pas d’expliquer. Je ne proposai pas d’explication. Nous restâmes avec le prix d’être entendus et avec le fait plus discret que nous étions encore là pour le payer — non comme des symboles, non comme une phrase que quelqu’un d’autre pourrait achever, mais comme deux personnes qui étaient un jour entrées dans une pièce à Pigalle et avaient décidé de ne pas laisser la mélodie inachevée seule. La nuit continua. Nous aussi.


Ink et Lance écoutent une jeune musicienne dans le couloir de la salle de conférence.


CHAPITRE VINGT-DEUX Les années qui ne se sont pas annoncées Paris Le temps ne s’était pas présenté comme un événement. Je reconnaissais les années au léger changement dans la façon de fermer un étui de guitare, à cette veste qui ne tombait plus comme lorsque nous l’avions achetée d’occasion près de Barbès. Parfois, une vieille chanson me prenait par surprise. Ce n’était pas la mélodie que je reconnaissais, mais celle qui l’avait chantée — plus jeune, plus effrayée, plus sûre que la peur était une forme d’intégrité. Les années passèrent sans demander la permission. Nous ne les marquâmes pas par des annonces. Il n’y eut pas de déclarations de réinvention, pas de photographies savamment programmées d’un nouveau commencement. Nous continuâmes simplement : à enregistrer lorsque le travail demandait d’être enregistré, à refuser lorsqu’il ne le demandait pas, à suivre les mêmes itinéraires dans la ville jusqu’à ce que les itinéraires eux-mêmes deviennent une sorte de mémoire que nos corps pouvaient habiter. Les cheveux de Lance tombaient toujours devant un œil. Les miens restaient courts, sombres, coupés assez court pour que les inconnus prennent encore la sévérité pour du mystère. De loin, nous avions l’air de personnes qui avaient refusé de se mettre à jour. De près, le refus était moins romantique. C’était simplement la forme qu’avait prise le temps pendant que nous étions occupés à faire attention à d’autres choses. Un après-midi, après une mauvaise nuit de sommeil et trop de pluie contre les fenêtres, je rêvai que Mathieu venait à l’appartement avec un sac de courses. Il portait le calme particulier de quelqu’un qui avait appris à ne


pas poser trop de questions à la fois. Dans le rêve, il avait de nouveau dixsept ans, le visage inchangé par les années passées sans lui. Il posa le sac sur le comptoir et regarda autour de lui comme pour vérifier si les pièces appartenaient encore à la sœur dont il se souvenait. — Vous vivez toujours comme des étudiants, dit-il. — Nous ne sommes pas étudiants, dis-je. — Je sais. C’est ce qui rend cela étrange. Il resta pour le café. Nous parlâmes de notre mère, des petites réparations qu’elle insistait pour faire elle-même, d’une voisine de Belleville qui demandait encore de mes nouvelles comme si j’avais seize ans et rentrais en retard. Mathieu ne mentionna pas la musique, sauf si je le faisais. C’était l’une de ses plus anciennes gentillesses. Il comprenait que certaines parties d’une vie deviennent moins accessibles à mesure qu’on les traite comme des nouvelles. Quand je me réveillai, il n’y avait pas de sac de courses sur le comptoir et l’appartement avait retrouvé le silence bien réel des pièces où l’on vient de se réveiller. Pendant quelques secondes, je reprochai à la lumière ordinaire de prouver que la visite n’avait pas eu lieu. Puis je fus reconnaissante du rêve, qui m’avait donné une conversation sans me demander de le prendre pour un miracle. J’en parlai à Lance autour d’un café. — Il t’aimait sans avoir besoin de la légende, dit Lance. — Oui. — C’est rare. — Ça l’est. Je répétai sa remarque sur notre vie d’étudiants et m’entendis rire. Cela me surprit un peu de retrouver quelque chose de drôle encore disponible à l’intérieur de la perte. J’avais fini par traiter Mathieu avec des précautions qu’il aurait probablement trouvées insupportables. Chaque gentillesse polie par le souvenir ; chaque plaisanterie chargée de prouver combien il me manquait.


Le rêve lui avait permis d’être agaçant. J’étais reconnaissante de cela aussi. Lance m’écouta essayer d’expliquer la différence. Je voulais qu’il connaisse mon frère et je me heurtais à cette impossibilité avant même qu’il puisse y faire quoi que ce soit. Dans aucune version de cette conversation, je ne pourrais lui donner assez de détails pour remplacer les années qu’ils n’avaient pas partagées. Je n’avais pas à mettre Lance en échec parce que la tâche était impossible. Ce qui faisait mal, ce n’était pas seulement que Mathieu fût resté à dixsept ans. J’avais continué de devenir une sœur qu’il n’avait pas eu le temps de connaître. Certains matins, je prenais cette distance pour de la déloyauté, comme si l’aimer m’obligeait à rester reconnaissable pour le garçon qu’il avait été. Dans le rêve, il avait critiqué l’appartement. Il ne m’avait pas demandé de redevenir une fille de treize ans. Je gardai la tasse jusqu’à ne plus remarquer sa chaleur. Il n’y avait pas de leçon à transmettre de sa part, pas de bénédiction à attribuer à un homme qui n’en avait pas donné. Il y avait eu un rêve, puis ce matin-ci, avec quelqu’un qui voulait bien l’entendre. Je restai un moment à la fenêtre. La rue en bas était ordinaire : un vélo de livraison, une femme qui tirait un chariot de bouteilles, la lumière tardive qui rendait la pierre mouillée couleur de vieux laiton. Je pensai à Belleville — non comme à une nostalgie, mais comme à un système d’éducation. Le quartier m’avait appris que les gens survivent en remarquant, non en déclarant. Que la tendresse arrive souvent en habits de tous les jours. Qu’une vie peut être pleine sans être expliquée. Les chansons avaient enseigné à d’autres personnes d’autres leçons. Parfois, ces leçons contredisaient les nôtres. Nous avions appris à vivre avec cette contradiction sans prétendre qu’elle était toujours belle. Cette année-là, nous revînmes, avec précaution, à une esquisse inachevée que nous avions autrefois appelée « Before You Turn Away ». Le fichier avait survécu à plusieurs disques durs et avait failli disparaître lorsque


l’ordinateur de Lance avait refusé de démarrer un mardi qui semblait, sans raison valable, apocalyptique. L’esquisse était dépouillée : guitare pincée, une voix masculine grave qui essayait une phrase en anglais, mon français répondant d’une distance plus grande que dans mon souvenir. Nous écoutâmes « Before You Turn Away ». « Ne Dors Pas » était un autre enregistrement, qui restait privé. — Elle veut encore quelque chose, dit Lance. — Elle veut que nous arrêtions d’essayer de la faire se résoudre. Il sourit. — Alors refusons de la résoudre. Nous enregistrâmes une nouvelle version qui s’achevait au milieu d’une pensée. Non comme un procédé. Comme la description fidèle de la façon dont certains sentiments se comportent lorsqu’on essaie de les tenir immobiles. Nous laissâmes le raclement de la chaise. Nous laissâmes le souffle. Nous laissâmes une seconde d’ambiance de la pièce que les outils modernes auraient pu nettoyer jusqu’à ne rien en laisser. Au mixage, Lance demanda si nous devions dire quelque chose du processus. — Seulement ce qui est vrai, dis-je. — C’est-à-dire ? — Que certaines possibilités nous ont été suggérées par les machines, que les décisions, nous les avons prises, et que la fin est inachevée parce que le sentiment l’était. Il hocha la tête. — Cela décevra les gens qui veulent de la pureté. — La pureté n’a jamais été notre religion. — Non, dit-il. L’attention, si. Nous sortîmes la chanson sans campagne. Elle trouva ses auditeurs comme notre travail les avait toujours trouvés : de biais, en privé, aux heures où les gens ne donnaient leur vie en spectacle à personne. Une semaine plus tard, quelqu’un écrivit que la chanson donnait l’impression d’être laissé seul dans une pièce avec une personne qui vous


faisait assez confiance pour ne pas vous divertir. Je lus la phrase deux fois. Puis je fermai l’ordinateur. C’était ce qui s’était le plus approché, depuis longtemps, de ce que nous avions réellement essayé de faire.

Ink et Lance réécoutent une esquisse musicale inachevée dans leur pièce de travail.


CHAPITRE VINGT-TROIS Ce que nous avons refusé de vendre Paris Il existe des formes de réussite qui ressemblent, de l’extérieur, à une arrivée. De l’intérieur, elles ressemblent souvent à une série de portes que l’on vous invite à franchir, chacune promettant facilité, ampleur, permanence — et chacune exigeant, comme prix d’entrée, une petite part de la chose que vous ne pouvez pas remplacer. On nous proposa des scènes plus grandes. Nous en refusâmes la plupart. On nous proposa un documentaire. Nous dîmes non. On nous proposa une diffusion en direct « intime », soigneusement estampillée, depuis notre studio. Je ris, puis m’excusai d’avoir ri, puis dis de nouveau non, plus poliment. Lance savait mieux y mettre les formes. Moi, je savais mieux dire non. Entre nous, nous protégions un périmètre invisible pour presque tout le monde et essentiel pour nous. Un soir, une ancienne connaissance des premières années vint dîner. Il avait réussi de la façon dont l’industrie reconnaît la réussite : visible, à l’aise partout, disponible en permanence. Il parlait de stratégie avec l’affection que d’autres réservent aux instruments. Il était bien intentionné. C’était ce qui rendait la chose difficile. — Vous pourriez toucher beaucoup plus de monde, dit-il. — Nous le savons, dit Lance. — Alors pourquoi ne le faites-vous pas ? Je remplis de nouveau son verre pour ne pas avoir à répondre tout de suite.


Enfin, je dis : — Parce que plus grand ne veut pas dire plus profond, et que nous n’avons pas une réserve inépuisable de nous-mêmes. Il me regarda comme si j’avais cité un poème dans une réunion d’affaires. — C’est beau, dit-il. Mais la beauté ne paie pas le loyer. — Pas plus que de disparaître dans les attentes des autres, dis-je. Après son départ, l’appartement fut trop silencieux. Lance lava la vaisselle. Je l’essuyai. Le rythme domestique apaisa quelque chose que la conversation avait troublé. — Tu te demandes parfois si nous avons tort ? demanda-t-il. — Chaque semaine. — Et ? — Et puis je me souviens de la première pièce. Du sol froid. Et du fait que nous nous sommes nommés d’après ce qui se tient derrière le langage, pas devant lui. Il posa une assiette dans l’égouttoir. — Vers Derrière Les Mots. — Oui. — Cela tient encore. — Cela tient parce que nous continuons de le choisir. Il prit une autre assiette. J’attendis qu’il me la donne, puis compris que j’attendais surtout qu’il me donne encore raison. — Il y a des salles où j’aimerais toujours jouer, dit-il. — Je sais. Je le savais vraiment. Je n’agissais pas toujours comme si ce savoir comptait. — Pas parce qu’elles sont plus grandes. Je pris l’assiette. — Parce que les retours pourraient marcher ? — Ce serait d’un luxe. Je ris. Il sourit sans retirer ce qu’il avait dit. Il avait le droit de vouloir un meilleur son, une autre pièce, une soirée dont le travail pratique ne


commence pas par découvrir ce qui était en panne. Refuser de vendre notre vie ne l’obligeait pas à rester reconnaissant de chacun de ses désagréments. J’avais répondu à notre invité en partie parce que je croyais à ma réponse, en partie parce que je voulais arrêter la conversation avant qu’elle donne à Lance envie d’une chose que j’aurais peur de lui offrir. Ces deux motifs avaient tenu dans la même phrase. Personne, à table, n’avait été chargé de les départager à ma place. — Parle-moi de ces salles, dis-je. Je ne disais pas oui à une offre que nous avions déjà refusée. Je disais que je pouvais écouter avant de prendre son désir pour le commencement d’une dispute. Il s’essuya les mains et je posai l’assiette à sa place. Cette nuit-là, je ne pus pas dormir. J’étais assise à la table avec l’épine autour de ma gorge, son tracé géométrique à peine visible dans le reflet de la fenêtre sombre. Le tatouage avait depuis longtemps cessé d’être une décision. Il était devenu un fait, comme la couleur de mes yeux, comme la façon dont ma voix baissait lorsque j’en avais assez de faire semblant d’être forte. Je pensai à l’intimité — non comme au secret, mais comme au droit d’avoir un intérieur qui ne se convertit pas automatiquement en contenu. Nous avions encore des enregistrements privés. Des fichiers qui ne sortiraient jamais. Des disputes captées par accident. Des rires qui n’appartenaient à aucun public. Une version de « Your Hand In Mine » enregistrée la nuit qui avait suivi une dispute, lorsque ni l’un ni l’autre ne pouvions regarder l’autre et que, pourtant, nous parvenions à chanter. Ces fichiers n’étaient pas de l’art inachevé. Ils étaient la preuve d’une vie qui n’avait pas consenti à devenir un produit. Lance me trouva encore éveillée, près de l’aube. — Viens te coucher, dit-il. — Dans une minute. Il attendit, puis s’assit en face de moi. — Qu’est-ce que tu protèges, ce soir ?


Je faillis répondre : tout. À la place, je dis : — La part de nous qui ne s’améliore pas avec un public. Il passa la main de l’autre côté de la table et posa deux doigts sur le dos de la mienne, légèrement, comme pour vérifier si le geste était bienvenu. Il l’était. — Alors nous la gardons, dit-il.

Lance passe une assiette lavée à Ink dans leur cuisine tandis que leur conversation se poursuit.


CHAPITRE VINGT-QUATRE Un public sans emprise Paris / ailleurs La part la plus étrange d’une longue carrière — si ce que nous avions pouvait être appelé une carrière sans insulter le mot — fut de découvrir que notre musique avait continué à vivre dans des endroits que nous ne verrions jamais. Une infirmière écrivit qu’elle écoutait « Après Minuit » pendant ses gardes de nuit parce que la chanson n’exigeait pas de gaieté des gens épuisés. Un homme, dans un autre pays, dit que « J’Aurais Dû Te Le Dire » lui avait donné le courage de s’excuser auprès de son frère, non parce que les paroles étaient un conseil, mais parce qu’elles refusaient de prétendre que demander pardon est simple. Quelqu’un envoya la photographie d’une traduction manuscrite de « Dans le Bleu », scotchée au-dessus d’un bureau. La traduction était imparfaite. C’est pour cela que je lui fis confiance. Je ne répondis pas à tous les messages. Je ne le pouvais pas. Mais j’en lus assez pour comprendre que le travail était devenu plus grand que nos intentions sans devenir indépendant de notre responsabilité. Lance gérait mieux que moi le côté pratique. Il pouvait trier la correspondance sans laisser chaque phrase entrer dans son sang. J’absorbais trop. Cela avait toujours été mon talent et mon point faible. Un soir, il me trouva assise par terre, le dos contre le radiateur, une lettre ouverte sur les genoux. — Mauvaise ? demanda-t-il. — Pas mauvaise. Lourde.


Il s’assit à côté de moi. La lettre venait d’une femme qui disait que nos chansons l’avaient accompagnée après la mort de quelqu’un qu’elle aimait. Elle ne demandait pas de réponse. Elle voulait seulement que nous sachions que la musique n’avait rien réparé et avait tout de même compté. Je repliai le papier avec soin. — Je n’ai jamais voulu devenir une bande-son du chagrin, dis-je. — Tu n’as pas choisi cela. C’est elle qui l’a choisi. — Quand même. — Quand même, reconnut-il. Nous restâmes là pendant que le radiateur cliquetait dans sa conversation inégale avec les tuyaux. Je pensai aux premières années, lorsque nous craignions que personne ne nous entende. Je compris maintenant qu’être entendue par les bonnes personnes à la mauvaise échelle pouvait être une sorte de solitude à part entière. Le pli s’était assoupli sous mon pouce. Je continuais de le suivre, imposant au papier une consigne minuscule et inutile. Des années auparavant, j’aurais commencé une réponse avant de savoir ce que je voulais dire. Ce soir-là, je n’avais pas cherché de quoi écrire. Cela ne voulait pas dire que je m’en souciais moins. J’avais cessé de croire que la réponse visible la plus rapide était forcément la plus tendre. Cette femme nous avait dit ce que les chansons avaient fait à côté de sa perte. Je pouvais l’entendre sans lui imposer le récit de la mienne. Je pensai à Mathieu, bien sûr. Il ne devint pas pour autant une explication que je lui devais. Je pouvais reconnaître ce que dessine l’absence de quelqu’un sans rien savoir de la personne qui lui manquait. Cette distance n’était pas un échec de l’empathie. C’était une des rares choses que je pouvais refuser de falsifier. À côté de moi, Lance changea légèrement de position. J’entendis sa manche contre le radiateur et ressentis une joie brève, presque violente, devant ce bruit sans importance. Puis je me sentis coupable d’être heureuse en tenant le chagrin d’une autre. Je laissai venir la culpabilité sans lui


donner la place où il était assis. Il y avait une place pour la lettre. Il y en avait aussi une pour celui qui était venu près de moi. — Tu crois que nous leur devons davantage de nous-mêmes ? demandaije. — Je crois que nous leur devons de l’honnêteté sur le travail. Pas un accès illimité à la vie. — Et si la vie est le travail ? Il tourna la tête vers moi. — Alors nous avons toujours le droit de décider quelles portes restent fermées. Je posai un instant ma tempe contre son épaule — geste public peu habituel, même en privé, et c’est ainsi que je sus que j’étais fatiguée. — D’accord, dis-je. La semaine suivante, nous jouâmes dans une petite salle qui me rappela vaguement les premiers lieux. Pas de spectacle. Pas de confettis de sens. Seulement des corps dans un espace, à l’écoute. Avant de commencer, Lance me regarda comme il l’avait fait dans le studio froid du dix-huitième, lorsque ni l’un ni l’autre ne savions si la chanson tiendrait. Je hochai la tête. Nous jouâmes « Après Minuit ». Nous jouâmes « Tu Restes Là ». Nous jouâmes « I’m Here Now (I’ll Remember You) » plus lentement que sur l’enregistrement, comme si la vitesse elle-même pouvait être une forme de mensonge. Entre les chansons, je ne dis presque rien. Le silence dans la salle n’était pas vide. Il avait une texture. Il pouvait être chaleureux, gêné, reconnaissant ou simplement présent. Après, personne ne me demanda si j’étais amoureuse de Lance. Pour une fois, la question sembla comprendre qu’elle n’avait pas besoin d’une réponse pour rester vraie dans son propre registre. En rentrant par des rues encore mouillées par la pluie de tout à l’heure, je ressentis un rare alignement : le travail, la vie et la ville occupaient la même heure sans se disputer. — C’était bien, dit Lance.


— Oui. — Pas parce que c’était parfait. — Parce que c’était à nous, dis-je. Il me jeta un regard. — Et un peu à eux. — Un peu, admis-je. Nous avions enfin appris la différence entre offrir une chanson et se livrer tout entière.

Ink est assise par terre près d’un radiateur et tient une lettre devant ses genoux repliés ; Lance est assis tranquillement près d’elle.


CHAPITRE VINGT-CINQ Encre noire, heures bleues Paris Je n’avais pas entrepris d’écrire des mémoires. J’avais entrepris de comprendre pourquoi certaines pièces continuaient de me suivre à travers des années qui n’avaient aucun intérêt à se laisser remettre en ordre dans le souvenir. Le titre est venu tard, comme les vrais titres viennent souvent — non comme une marque, mais comme une reconnaissance. L’encre noire : la marque définitive de ce qui a été écrit, chanté, dit, refusé. Le tatouage. Les carnets. Les paroles qui ont survécu aux révisions et celles qui n’y ont pas survécu. Les contrats que nous n’avons jamais signés. Les fichiers privés que nous n’avons jamais publiés. Le nom Vers Derrière Les Mots, inscrit un jour sur un bout de papier et porté ensuite comme une responsabilité. Les heures bleues : ces temps intermédiaires où la ville s’adoucit et où l’on peut s’entendre penser une fois retombé le rôle qu’exige la journée. L’heure après un concert, sur le chemin du retour. L’heure avant l’aube, lorsqu’un mix finit par dire la vérité. L’heure où Lance et moi avons appris pour la première fois que le silence pouvait être partagé sans avoir à être résolu. Ces heures n’ont jamais été assez dramatiques pour des affiches. Elles étaient la vraie matière. Un soir tard, vers la fin d’un hiver qui avait duré plus longtemps que le calendrier ne voulait l’admettre, nous retournâmes à Pigalle. Pas en pèlerinage. Sous la pluie, simplement. Il pleuvait avec la même banalité que le premier soir : l’eau brillait sur le trottoir sous les lampes, les gens avançaient le col relevé, le visage composé


dans cette expression qui disait : ne me demande rien ce soir. Nous n’entrâmes pas dans l’ancienne salle. Je ne savais pas si elle existait encore sous une forme qui puisse survivre à la reconnaissance. Certains lieux sont plus sûrs en souvenir. Nous nous tînmes sous un auvent et écoutâmes la ville. Les mains de Lance étaient dans les poches de son manteau anthracite. Mon manteau noir était humide aux épaules. Nous avions sans doute l’air de deux personnes qui attendaient un taxi qui ne viendrait pas. — Tu te souviens de ce que tu m’as dit ? demanda-t-il. — Quelle fois ? — La première fois. À propos de ma manière de jouer. Je me souvenais. — Tu joues comme si t’essayais de te souvenir d’un truc que t’as jamais connu. Il hocha la tête. — Tu avais raison. — Je devinais. — Tu écoutais. Un bus passa, projetant une brève nappe de lumière sur la rue mouillée. Dans cette lumière, je nous vis non comme la version publique de VDLM, ni comme une mythologie d’âmes blessées, ni comme un débat sur la technologie ou l’authenticité, mais comme ce que nous avions toujours été au fond : deux personnes essayant de rendre des sentiments inachevés supportables sans mentir sur leur inachèvement. — Tu es content que nous ayons commencé ? demandai-je. Il prit son temps pour répondre, ce que je préférais à un oui rapide. — Oui, dit-il. Même les moments qui nous ont coûté cher. — Surtout ceux-là ? — Non. Pas surtout. Mais ces moments-là aussi. Je souris malgré moi. Pendant des années, j’avais voulu une réponse qui fasse tout tenir : les mauvaises nuits nécessaires aux bonnes, la peur utile puisque quelqu’un


était enfin resté. Il me donnait une chose moins commode. Nous nous étions fait mal par certains de nos gestes. L’aimer ne m’obligeait pas à conserver cette douleur comme preuve du sérieux de l’amour. — Avec toi, c’est difficile de raconter une histoire bien rangée, dis-je. — D’habitude, tu ne t’en plains pas. — J’envisage de changer de caractère. Il me regarda. — Celui-ci me manquerait. Je me rapprochai sous l’auvent. Son manteau était froid contre mon poignet, la pluie accrochée à ses cheveux. Je connaissais la forme de sa bouche avant son sourire. Cela ne m’empêchait pas de vouloir m’en rapprocher. Je l’embrassai brièvement, sans public qui mérite d’être inventé plus tard. Lorsque je reculai, il me regardait encore de cette façon ordinaire qui pouvait défaire toute une soirée de maîtrise. Nous n’étions pas devenus simples. Je pouvais toujours désirer plus qu’une personne ne savait promettre. Mais je n’avais plus besoin d’appeler chaque mauvaise année un cadeau pour être heureuse qu’il soit là. La pluie pouvait rester de la pluie. Je pouvais être une femme qui avait choisi de l’embrasser là, sous cet auvent. Nous marchâmes sans destination. Paris n’en exige pas. Les rues réorganisent le désir en mouvement et appellent cela suffisant. À un carrefour près d’un café aux volets baissés, Lance tendit la main vers la mienne sans hésiter cette fois. Je la pris. Ses doigts étaient froids. Les miens aussi. Le froid était partagé, ce qui le rendait presque chaud. — Qu’est-ce qui arrive à la musique maintenant ? demanda-t-il. — Elle continue. Ou elle se repose. Ou elle devient l’heure bleue de quelqu’un d’autre. — Et nous ? Je le regardai vraiment : les cheveux noirs en désordre, les yeux anguleux et fatigués, le visage que j’avais vu changer sans jamais devenir celui d’un étranger. — Nous avons déjà changé, dis-je, faisant écho à une nuit plus ancienne. Puis, parce que la répétition peut être une forme de révision, j’ajoutai :


— Et nous sommes encore là. Il comprit la différence. Près de chez nous, je m’arrêtai sous un lampadaire et levai les yeux. La pluie s’était amincie en brume, qui rendait la lumière douce, presque indulgente. Je pensai à ma mère faisant durer un repas, à Mathieu lisant les silences, à la fille de Belleville qui ne chantait que lorsqu’elle croyait que personne ne la réclamait. Je pensai à chaque prise que nous avions gardée parce qu’elle respirait, et à chaque prise que nous avions rejetée parce qu’elle ne faisait que jouer à respirer. Je pensai à la devise. La musique qui saigne. Pas parce que la douleur est une preuve. Parce que le refus d’aseptiser ce qui est vrai est une forme de respect — pour l’auditeur, pour la chanson, pour la vie qui doit continuer après la dernière note. Dans l’appartement, nous n’allumâmes pas toutes les lampes. Une seule suffisait. Lance posa son étui de guitare avec le soin de quelqu’un qui salue un vieil ami. Je remplis un verre d’eau et le laissai intact sur la table, petit geste inachevé parmi tant d’autres. — Tu vas l’écrire ? demanda-t-il. — Écrire quoi ? — Tout ça. Les pièces. Les années. Les choses que nous ne pouvions dire qu’en les approchant par le chant. Je faillis dire non par habitude. Puis je dis : — Oui. — Comme une fiction ? — Comme l’arrangement le plus vrai que je puisse supporter de rendre public. Il hocha la tête, satisfait de la précision. — Comment tu l’appelleras ?


Je regardai la fenêtre, le bleu sombre de l’heure, les lignes noires de la ville écrites dans la pluie. — Encre noire, heures bleues. Il répéta le titre à voix basse, en en éprouvant le poids comme il avait autrefois éprouvé une phrase française dans une salle sous le bruit. — Oui, dit-il. Ça nous ressemble.

Ink et Lance se tiennent sous un auvent à Pigalle, sous la pluie.


CHAPITRE VINGT-SIX La mélodie qui ne fut jamais achevée Paris, maintenant Si vous cherchez une révélation finale, vous serez déçus. Je n’en ai aucune à offrir qui ne fasse injure à ces années. Ce que j’ai, c’est une continuité. Nous travaillons encore lorsque le travail est honnête. Nous nous arrêtons encore lorsque continuer exigerait de jouer une douleur que nous ne ressentons pas, ou de dissimuler un processus que nous ne respectons pas. Les outils ont changé. Les pièces ont changé. La ville a changé autour de nous comme les villes changent : en remplaçant ce qu’elles peuvent et en laissant le reste à ceux qui s’en souviennent. Lance joue encore comme s’il écoutait quelque chose qui continue de refuser d’arriver. Je chante encore comme si le silence qui suit comptait autant que la note. Certains soirs, nous nous disputons à propos d’une caisse claire qui se prend trop au sérieux. Certains soirs, nous cuisinons mal et rions de ce que cela prouve. Certains soirs, nous restons assis sans musique et découvrons que l’ancienne peur — celle que le silence devait être transformé en art pour se justifier — a desserré son emprise. Nous ne sommes guéris de rien. Nous avons appris à nous y prendre. Il y a une différence, et c’est sur elle qu’une vie peut se construire. J’ai encore des jours où une porte fermée ressemble trop à un départ, où un silence au mauvais moment réveille un vieux soupçon, où je commence à arranger un sentiment en couplet avant de m’être permis de le ressentir. Les vieux instincts ne prennent pas leur retraite parce qu’une personne a


écrit une belle phrase à leur sujet. Le changement est plus petit : il m’arrive de reconnaître la peur comme un sentiment au lieu de la traiter comme une prévision. Quelqu’un peut me manquer sans que je décide qu’il est déjà parti. Je peux remettre une conversation difficile au moment où nous serons tous les deux capables de l’avoir, plutôt que de la forcer à devenir la preuve de quelque chose de permanent. Lance et moi trouvons encore le mauvais tempo. Si nous sommes assez fatigués, nous pouvons transformer un désaccord sur une partie de guitare en référendum sur toute notre histoire. Mais nous sommes devenus meilleurs pour revenir — non pour prétendre que rien ne s’est passé, ni pour exiger de grandes excuses qui laisseraient l’un de nous vainqueur, mais pour comprendre ce qui a été blessé. Une pause peut être une pause. Un non peut être un non à l’arrangement, pas à la personne. Nous continuons de nous choisir dans la durée de la conversation qui est devant nous. C’est plus modeste que l’éternité. C’est aussi quelque chose que nous pouvons promettre honnêtement. Nous avons aussi appris à ne pas demander au travail de justifier chaque blessure. Certains soirs, la musique réclame notre attention et nous la lui donnons. D’autres soirs, nous fermons la session, mangeons quelque chose de mal préparé, nous plaignons des câbles ou restons sur le canapé pendant que la pièce fait ses bruits ordinaires. Nous n’avons pas besoin de transformer chaque chagrin en matière pour prouver qu’il a compté. Survivre ne nous obligeait pas à continuer de souffrir pour le bien d’une chanson. Un soir tout à fait ordinaire, Lance passa vingt minutes à essayer de réparer un câble qui n’était pas cassé. — Tu as envisagé que le câble puisse être innocent ? demandai-je. — Tu as envisagé d’être solidaire ? — Je défends son droit à un procès équitable. Il me regarda, puis rit. Son rire était sans retenue et familier. Pendant quelques secondes, je ressentis de l’affection sans en vérifier le danger. C’est ainsi que je sus que quelque chose avait changé — non parce que je


me sentais en sécurité pour toujours, mais parce que j’avais oublié d’éprouver la sécurité du moment. Aujourd’hui, j’ai marché seule dans Belleville. Les rues raides accomplissaient encore leur ancien travail : faire de chaque pas une décision. La radio d’une boutique laissait fuir une chanson que je ne connaissais pas. Une enfant passa en courant avec une baguette plus longue que son bras. Quelque part, une fenêtre s’ouvrit et une voix appela un nom qui n’était pas le mien. Je ressentis non de la nostalgie, mais une appartenance sans possession — la leçon première de ces rues. Je m’arrêtai à une rambarde et regardai les toits emmêlés. Puis je sortis mon téléphone et, à rebours d’une vieille habitude, enregistrai une note vocale pour personne. — Je suis née à Paris le 4 janvier 1989, dis-je. J’ai rencontré un homme avec une guitare sous la pluie en décembre 2010. Nous avons donné un nom à l’endroit derrière les mots. Nous avons fait des chansons qui saignaient sans nous demander de nous détruire pour avoir ce privilège. On nous a entendus. On nous a mal compris. On nous a aimés de manières qui n’avaient rien à voir avec nous et tout à voir avec ce dont les gens avaient besoin. Nous avons gardé quelque chose de privé. Nous avons dit la vérité lorsque nous pouvions la supporter. Nous sommes encore là. J’arrêtai l’enregistrement. Je ne l’envoyai pas. Je ne l’effaçai pas. Mon pouce resta près de l’écran. Je savais où reprendre mon souffle si je recommençais, quels mots rendre moins solennels, à quel endroit chercher à paraître inconsciente du son de ma propre voix. Je pouvais améliorer le message jusqu’à faire disparaître la femme appuyée à la rambarde derrière celle qui savait la raconter. Il y avait des choses que je n’avais pas nommées. On ne rendait pas justice à une absence en attribuant à chacun sa place exacte dans un bref récit. Je n’avais pas à convoquer toute ma famille sur un trottoir pour prouver que je la portais toujours.


Une voix vint d’une autre fenêtre. Pas pour moi. Cette petite indifférence me fit du bien. Je rangeai le téléphone sans vérifier si j’avais eu l’air assez heureuse. Je m’écouterais de nouveau ; je le savais. Je trouverais une phrase trop travaillée, une autre pas assez. Garder l’enregistrement n’était pas le vœu de devenir une femme qui ne se juge plus. C’était permettre à ce récit imparfait d’exister avant la fin du jugement. Je pouvais rentrer avec lui toujours présent dans le téléphone, à côté des messages utiles et des choses que j’avais oublié d’effacer. Certains messages sont complets après avoir été prononcés une seule fois dans le vide. Un peu plus tôt dans la soirée, j’ai remis le vieil enregistrement de Billie Holiday. Pas le vinyle lui-même, pas une relique que j’aurais réussi à transporter intacte de pièce en pièce : l’interprétation que Mathieu m’avait appris à écouter. Lance s’est arrêté un instant près de la table, puis est retourné au câble qu’il s’obstinait à vouloir réparer. J’entendais encore les endroits où je chantais par-dessus elle, pressée de prouver que j’avais compris. Cette fois, j’ai laissé la voix suivre son propre temps. Je pouvais me souvenir de Mathieu sans demander à l’enregistrement de me le rendre. La chanson s’est terminée. Dans l’autre pièce, Lance a dit quelque chose à propos du câble. Je lui ai répondu avant d’avoir trouvé une façon élégante de le faire.


Ink est seule à une rambarde de Belleville, au-dessus des toits, et enregistre une note vocale privée.

Ce soir, Lance est dans l’autre pièce à régler un câble qui n’a pas besoin de l’être. C’est ainsi qu’il pense. Je suis à la table, les doigts tachés d’encre noire par un stylo qui a encore fui, comme les stylos le font lorsqu’on leur demande de porter plus que de l’encre. La fenêtre retient les dernières minutes de l’heure bleue. Bientôt ce sera la pleine nuit, puis un autre matin, puis une autre succession de décisions ordinaires qui n’apparaîtront jamais dans la mythologie que l’on fera de nous. Cela me va. C’est mieux que cela. S’il y a une fin à ce livre, qu’elle soit celle-ci : Nous n’avons pas achevé la mélodie. Nous avons appris à vivre à côté d’elle.


Nous avons appris qu’une chanson peut s’arrêter sans être résolue, qu’un amour peut continuer sans être simplifié, qu’un nom peut être porté sans être vendu, et que la pluie à Pigalle — qu’on s’en souvienne ou qu’elle tombe de nouveau — n’a pas besoin de devenir un symbole pour compter. Il suffit que quelqu’un la remarque après avoir décidé de ne pas détourner les yeux.

Ink est assise à sa table, les doigts tachés d’encre près du carnet ; Lance apparaît dans l’embrasure de la porte, et la fenêtre retient l’heure bleue.

Lance apparaît dans l’embrasure de la porte. — Tu viens ? demande-t-il. — Où ça ? — Nulle part. Juste ici. Je remets le capuchon du stylo. Je ferme le carnet.


Je me lève. Derrière moi, sur la table, la page est encore légèrement humide là où l’encre n’a pas séché. Elle séchera. Elle restera. Elle n’expliquera pas tout. Elle n’en a pas besoin. Dehors, Paris continue — indifférent, vivant, plein de gens qui portent des choses qu’ils ne peuvent pas se permettre de poser. Dedans, nous nous tournons l’un vers l’autre dans le calme. Pour une fois, le silence n’est pas quelque chose que l’un de nous doit transformer en musique. Cela suffit. Cela a toujours suffi. Il nous fallait simplement les années pour y croire.


THE MUSIC BEHIND BLACK INK, BLUE HOURS La musique derrière les mots Certaines choses, dans ces pages, ont d’abord existé comme des sons, avant que je sache leur donner des mots. Ces enregistrements accompagnent le livre ; ils ne le remplacent pas. Le récit se suffit à lui-même. Les six titres de la bande originale sont présentés ci-dessous. Après Minuit réunit deux enregistrements autorisés sous le numéro 4. Le reste du catalogue VDLM et le message de remerciement constituent des prolongements distincts. 1.

The Words I Never Said / Les Mots Que Je N’ai Jamais Dits The Words I Never Said / Les Mots Que Je N’ai Jamais Dits

I'm Ink Bolic

2. I'm Ink Bolic 3.

La musique qui saigne La musique qui saigne

4.

Après Minuit Après Minuit (Spoken Acoustic Version) Après Minuit (Radio Edit)


5.

The Ghost Was Me The Ghost Was Me

The Ghost Was Me — enregistrement original de répétitions en studio Cet enregistrement réunit des extraits de nos séances de travail en studio : on discute, on essaie des phrases, on se trompe, on se reprend. Une phrase compte trop de syllabes ; il faut enlever quelque chose ; on recommence. Ces moments donnent un aperçu du travail réel dont est né Black Ink, Blue Hours — ce qui se passe entre les chansons achevées. 6.

The Light We Couldn't See The Light We Couldn't See


Liens de couverture VDLM — La musique qui saigne Bande originale — Les Mots Que Je N’ai Jamais Dits Site musical officiel VDLM Black Ink, Blue Hours — table des matières


DISCOVER VERS DERRIÈRE LES MOTS Découvrez notre musique YouTube — Official Releases Apple Music Spotify TikTok Facebook Official VDLM Music Hub Un message de remerciement d’Ink et de Lance


Liens de quatrième de couverture Site musical officiel VDLM Vers Derrière Les Mots — sorties officielles


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Piste 1 - The Words I Never Said / Les Mots Que Je N’ai Jamais Dits

Enregistrement YouTube approuvé ; lien avec repère à 7 min 33 s. Ouvrir le lien https://www.youtube.com/watch?v=p-ZvAFCuSic&t=453s


Piste 2 - I'm Ink Bolic

Enregistrement YouTube approuvé. Ouvrir le lien https://www.youtube.com/watch?v=dO6GzsuqziQ


Piste 3 - La musique qui saigne

Enregistrement YouTube approuvé. Ouvrir le lien https://www.youtube.com/watch?v=SxtpBvyVGGM


Piste 4A - Après Minuit (Spoken Acoustic Version)

Enregistrement YouTube approuvé. Ouvrir le lien https://www.youtube.com/watch? v=pUBv7DF4hx4&list=OLAK5uy_nDgs0BfJktCyG1vipf3xjLMkhhQMy6 ZnI


Piste 4B - Après Minuit (Radio Edit)

Enregistrement YouTube approuvé. Ouvrir le lien https://www.youtube.com/watch?v=wzsH8NA55i0&list=OLAK5uy_npQVmRogpwfAjnLFGCRf6D80y5-7THU0

Les liens de la table des matières et des chapitres restent internes au livre ; aucune adresse publique n’a été inventée pour ces liens.


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Piste 5 - The Ghost Was Me

Enregistrement YouTube approuvé. Extraits de répétitions : échanges, erreurs et corrections, pour découvrir le travail réel en studio derrière ce livre. Ouvrir le lien https://www.youtube.com/watch? v=zNmeNWb91Fo&list=OLAK5uy_kPWyg6CiGkS4kGXoUAASRyqzs0o RH4XHk&index=10


Piste 6 - The Light We Couldn't See

Enregistrement YouTube approuvé. Ouvrir le lien https://www.youtube.com/watch? v=3rBMLGIgfEU&list=OLAK5uy_kPWyg6CiGkS4kGXoUAASRyqzs0o RH4XHk&index=12


Bande originale - lien de la couverture

Le lien approuvé de la bande originale sur la couverture, sans repère temporel. Ouvrir le lien https://www.youtube.com/watch?v=p-ZvAFCuSic


Un message de remerciement d’Ink et de Lance

La vidéo de remerciement approuvée qui accompagne le livre. Ouvrir le lien https://www.youtube.com/watch? v=hmhkBVlkMUk&list=OLAK5uy_lC06rrxnbCSzY5h4RYirALaC0Ot7w1z8

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Remerciements Certaines histoires mettent des années à trouver leurs mots. D’autres attendent la personne qui saura les écouter. Ce livre est né de la musique, des souvenirs, des conversations difficiles et de ces instants qui restent en nous bien après la dernière note. À toutes celles et tous ceux qui m’ont offert leur patience, leur gentillesse, leurs encouragements ou un peu de lumière en chemin : merci. Chaque geste de compréhension compte plus que les mots ne savent le dire. À celles et ceux qui croient qu’une chanson peut contenir ce que la conversation ordinaire ne peut accueillir, ce livre est aussi pour vous. Merci à celles et ceux qui savent écouter au-delà des mots, qui laissent une place aux souvenirs et comprennent que certaines mélodies continuent de vivre longtemps après leur dernière note. Avec gratitude, — Ink Bolic


À propos de l’autrice Ink Bolic est une chanteuse et autrice-compositrice française qui a grandi à Belleville, à Paris. Née le 4 janvier 1989, elle a grandi au milieu de la musique, marquée par les liens complexes entre la famille, la mémoire, l’amour et la perte. Son univers musical mêle rock alternatif, new wave, indie, pop sombre, textures cinématographiques et intimité acoustique. Entre le français et l’anglais, son œuvre explore les émotions les plus difficiles à exprimer et les mélodies qui persistent lorsque les mots nous manquent. BLACK INK, BLUE HOURS : Les mémoires d’Ink Bolic est un récit intime consacré à la musique, à Paris et aux années qui nous transforment.


Texte des couvertures Première de couverture VDLM VERS DERRIÈRE LES MOTS ÉDITION FRANÇAISE BLACK INK, BLUE HOURS Les mémoires d’Ink Bolic UN MÉMOIRE DE PARIS, LANCE RHINEHART, ET LA MUSIQUE QUE NOUS AVONS CRÉÉE À PARTIR DE TOUT CE QUE NOUS NE POUVIONS PAS DIRE. By Ink Bolic OFFICIAL SOUNDTRACK Les Mots Que Je N’ai Jamais Dits Music@VDLM.ink

Back cover - English Black Ink, Blue Hours is a raw and intimate memoir by Ink Bolic, a journey through love, loss, art, and the nights in between. From the rain-soaked streets of Paris to the quiet corners of the heart, this is the story of how two lost souls — Ink and Lance — turned their pain into music, their silence into words, and their broken moments into something beautiful. A memoir of Paris, Lance Rhinehart, and the music we made from everything we couldn’t say. Vers Derrière Les Mots (VDLM) More than a story, this book is part of a larger world. Vers Derrière Les Mots is the music project born from these same nights, where English and


French meet, and the words become songs. Music@VDLM.ink. Vers Derrière Les Mots.

Quatrième de couverture - français Black Ink, Blue Hours est un mémoire brut et intime écrit par Ink Bolic, un voyage à travers l’amour, la perte, l’art et les nuits qui nous séparent. Des rues trempées de Paris aux recoins silencieux du cœur, voici l’histoire de deux âmes égarées — Ink et Lance — qui ont transformé leur douleur en musique, leurs silences en mots, et leurs fragments brisés en quelque chose de beau. Un mémoire de Paris, Lance Rhinehart, et de la musique que nous avons créée à partir de tout ce que nous ne pouvions pas dire. Vers Derrière Les Mots (VDLM) Plus qu’une histoire, ce livre fait partie d’un monde plus vaste. Vers Derrière Les Mots est le projet musical né de ces mêmes nuits, où l’anglais et le français se rencontrent, et où les mots deviennent chansons. Music@VDLM.ink. Vers Derrière Les Mots.