le délit Le seul journal francophone de l’Université McGill Eldorado en régions depuis 1977.
Spécial
x
Régions
Supplément livres: PP 14-18
La sélection du Délit
Si vous êtes âgé de19ans ou moins, vous pouvez maintenant recevoir le vaccin contre
la grippe H1N1 Où : La clinique la plus près du campus du centre-ville de l’Université McGill se trouve dans la Place Alexis Nihon, située à l’angle des rues Atwater et Sainte-Catherine (station de métro Atwater, ligne verte). Quand : La clinique est ouverte chaque jour, de 8 h à 20 h. Des coupons déterminant l’heure à laquelle vous serez vacciné sont distribués chaque jour, premier arrivé, premier servi, jusqu’à ce que l’approvisionnement en vaccins soit épuisé. Quoi apporter : Les résidents du Québec doivent présenter une carte d’assurance maladie ainsi qu’une preuve de résidence; les étudiants d’ailleurs au Canada doivent présenter la carte santé de leur province, une carte étudiante ainsi qu’une preuve de résidence; les étudiants de l’extérieur du pays doivent présenter leur carte étudiante de même qu’une preuve de résidence. Pourquoi : Les autorités en matière de santé publique recommandent la vaccination comme un moyen efficace de se prémunir contre le virus de la grippe H1N1 (porcine), un virus susceptible de vous rendre très malade pendant plusieurs jours. Si vous habitez à l’extérieur du campus, il est probablement plus pratique de vous rendre à une clinique située à proximité de votre domicile. Pour savoir où se trouve la clinique la plus près de chez vous, veuillez consulter ce lien : http://vaccination.msss.gouv.qc.ca/index.php À compter du 7 décembre 2009, le grand public (soit les personnes âgées de plus de 19 ans ne présentant pas de problèmes de santé) pourra recevoir le vaccin. Veuillez cependant prendre note que cette date peut changer selon l’approvisionnement de vaccins. Pour connaître les plus récents renseignements à ce sujet, allez à www.pandemiequebec.gouv.qc.ca
Pour de plus amples renseignements au sujet de la grippe et des mesures à prendre pour l’éviter, veuillez consulter le www.mcgill.ca/health
Spécial régions rec@delitfrancais.com
ÉDITORIAL
Montréal et le reste du Québec: les nouvelles «deux solitudes»? Envie de vous évader? Nous aussi! Cette semaine, échappez au bitume et franchissez avec nous les ponts de l’île montréalaise. À la découverte de l’autre solitude, celle du reste du Québec. Stéphanie Dufresne Rédactrice en chef
À
McGill, les deux solitudes canadiennes, ça nous connaît! Il y a sûrement peu d’endroits en ce pays où la ligne de partage entre la nation québécoise et le rest of Canada est aussi manifeste qu’à la frontière entre la bulle du ghetto McGill et le rest of Montreal. Heureusement, la dichotomie Montréal-Toronto, on finit par en revenir quand on se rend compte que oui, c’est possible de se faire des amis torontois franchement chouettes, et que de toute manière, les Canadiens battent toujours les Maple Leafs (l’important étant de gagner les batailles qui comptent vraiment…). Toujours à l’affût de nouvelles frontières à franchir, votre dévoué Délit s’est donc penché sur une autre dichotomie, pourtant moins visible dans notre vénérable institution: celle entre Montréal et les régions. Et pour ceux qui ne sont pas d’ici, on vous met tout de suite au parfum: toutes les régions ne sont
pas en région. La région de Montréal n’est donc pas une région en région. Nuance importante, puisque dans la réalité québécoise, le terme «région» sert à désigner les contrées rurales et semi-urbanisées, de manière analogue aux provinces françaises. Certains puristes iront même jusqu’à classifier sous le terme de «région» tout ce qui n’est pas Montréal, incluant les banlieues rapprochées et les villes comme Québec, Gatineau, Sherbrooke, etc. (Suggestion d’activité de la semaine: allez dire à un résident de la ville de Québec qu’il vit en région. Reculez de quelques pas et observez sa réaction. Divertissement garanti ou on ne s’appelle plus Le Délit!). Qu’en est-il, donc, des deux solitudes québécoises? À entendre la panoplie de clichés qu’entretiennent les uns sur les autres, Montréal et le rest of Quebec semblent se distancier de plus en plus. L’une serait peuplée d’insulaires snobinards et nombrilistes créchant sur l’honni PlateauMont-Royal, entourés d’unilingues anglophones et de femmes en
burqa, alors que l’autre serait un espèce de trou noir culturel où vivotent les villageois béotiens et xénophobes que l’on pouvait voir à la télé lors des audiences Bouchard-Taylor! Ces caricatures sont presque grotesques, mais elles n’en ont pas moins une résonance de plus en plus forte de part et d’autre. Le «514» seraitil en passe de s’isoler du reste du Québec?
québécoise (50% si on exclut les banlieues rapprochées) et 18% des immigrants récents. C’est aussi un PIB de 128$ milliards et 51% des emplois de la province. Et, il faut le dire, c’est également 4 milliards de revenus fiscaux en provenance de la métropole –véritable cœur économique de la province– qui y sont investis annuellement selon les calculs de l’économiste Claude Picher.
Alors, comment jeter des ponts pour rapprocher nos deux solitudes puisque l’affrontement métropole vs. régions n’est bénéfique pour personne? De Ferme-Neuve à La Tuque, en passant par Val D’or et Saint-Jean-Port-Joli, ne reculant devant aucun obstacle, l’équipe du Délit a franchi les frontières de son isolement insulaire pour vous faire découvrir l’autre côté de la médaille québécoise: les régions.
«Les régions» sont pourtant loin de constituer une entité homogène. Afin de vous permettre de découvrir leurs réalités propres, les modes de vie de leurs habitants, les enjeux qui les préoccupent, leurs problèmes et leurs réussites, Le Délit vous offre une série d’articles qui vous feront faire le tour de la belle province sans avoir à brûler une seule goutte d’essence pour parcourir ses loooongues autoroutes. On a bien essayé de le cacher derrière notre soi-disant neutralité journalistique, mais c’est un secret de polichinelle: on est en amour avec les régions! Laissez-vous porter, le voyage commence.x
Fragments régionaux Le Québec hors Montréal, c’est un territoire de 1 311 628 km 2, divisé en dix-sept régions administratives où vit 75% de la population
EXODE URBAIN:
Tannés de la vie en ville? Éléna Choquette trace le portrait d’une série d’acteurs qui oeuvrent à enjoliver l’image des régions afin qu’on s’y établisse en plus grand nombre.
Hautes-Laurentides:
Anne-Sophie Doré a rencontré la présidente de la commission scolaire locale, qui nous parle d’exode des jeunes et de décrochage. en page 4
en page 10 ET 11
Chaudière-appalaches:
Julie Turcotte vous présente un aperçu des activités culturelles qui se déroulent dans la petite ville de Saint-Jean-Port-Joli.
CAPITALE NATIONALE: MAURICIE:
Vincent Bezault s’arme d’un fusil et d’une chemise à carreaux afin d’explorer les us et coutumes des chasseurs de cervidés à La Tuque. en page 7
MONTÉRÉGIE:
Le maire d’une petite municipalité mène un combat contre une grande multinationale afin de protéger la santé de ses citoyens. Un article de Julie Leroux. en page 5
xle délit · le mardi 17 novembre 2009 · delitfrancais.com
en page 12
Julie Côté vous propose un survol du théâtre à Québec, dans son entrevue avec Jessica Thériault, comédienne dans la Capitale. en page 13
CENTRE DU QUÉBEC:
Vous pensiez que toutes les régions étaient en déclin économique? Victoriaville veut vous prouver le contraire! Un article d’Amélie Lemieux. en page 8
LONGUEUIL BEACH:
Pour ceux qui rechignent à s’éloigner trop loin, Rosalie Dion-Picard vous plonge dans le trou noir culturel de la banlieue: concert de tondeuses et soap opera au menu.
en page 18
Et bien encore...
plus
Nouvelles
3
Nouvelles nouvelles@delitfrancais.com
ÉDUCATION DANS LES HAUTES-LAURENTIDES
Contrer l’exode des jeunes Dans la région des Hautes-Laurentides, les enjeux reliés à l’éducation et à l’emploi sont intimement liés. Entrevue avec Martine Loignon, présidente de la commission scolaire Pierre-Neveu. Anne-Sophie Doré Le Délit
P
lusieurs sont d’avis que la diversité des régions du Québec devrait transparaitre dans les politiques québécoises et en particulier en ce qui concerne l’éducation. La commission scolaire Pierre-Neveu (CSPN), par exemple, se distingue nettement d’une commission scolaire montréalaise et doit pouvoir bénéficier de politiques adaptées à sa région. Cette institution doit composer avec dix-neuf municipalités, gérer sept écoles, qui ont chacune plusieurs pavillons, et trouver des solutions à des défis de taille qui sont propres à la région des Hautes-Laurentides. La présidente de la CSPN, Martine Loignon, a partagé avec Le Délit les particularités de l’éducation dans sa région. Nombre d’élèves en chute libre C’est dans les HautesLaurentides et plus précisément dans la Municipalité régionale de comté (MRC) d’Antoine-Labelle que se situe la CSPN. L’économie de cette région se base principalement sur la mono-industrie du secteur forestier. Malheureusement, depuis quelques années, la crise forestière a causé la fermeture de quelques usines de transformation du bois; conséquemment, de nombreux travailleurs ont perdu leur emploi et le travail est rare dans la région. Cette situation entraîne plusieurs conséquences importantes au niveau de l’éducation. En effet, Mme Loignon
fait remarquer «qu’il y a un manque d’élèves à tous les niveaux. Les gens quittent la région parce qu’il n’y a plus d’emploi pour eux.» La présidente de la commission scolaire souligne aussi que «le nombre de naissances a diminué depuis les dernières années». C’est un des principaux problèmes de la CSPN: «Dès l’année prochaine, nous aurons 200 élèves de moins dans nos écoles et [la tendance est] similaire pour toutes les années à venir», remarque Mme Loignon. Bref, la population étudiante est sans cesse en décroissance dans la MRC d’Antoine-Labelle, et cette diminution démographique pourrait venir compliquer le financement des petites écoles qui ont peu d’élèves: «Le ministère finance à 90% la commission scolaire. Plus le nombre d’élèves est élevé, plus le financement est grand», explique Mme Loignon. La commission scolaire n’a d’autre choix que de réorganiser son budget, puisqu’elle doit entretenir le même nombre d’établissements et financer les mêmes projets, mais avec moins de subventions de la part du gouvernement. Un taux de décrochage effarant Le décrochage scolaire est également problématique dans la cette MRC. En effet, comme l’indique Mme Loignon, «seulement un garçon sur trois et deux filles sur cinq arrivent à compléter leur formation secondaire en cinq ans». Cependant, les deux écoles de formation des adultes situées à Mont-
La polyvalente Saint-Joseph accueille de moins en moins d’élèves chaque année. Anne-Sophie Doré / Le Délit
Laurier et Rivière-Rouge ont des taux d’accès au diplôme supérieurs à ceux des autres régions. Martine Loignon nous explique cet élément statistique par le fait qu’un grand nombre d’élèves entrent à la maternelle avec un certain retard, surtout au niveau de la lecture, la culture du livre étant peu présente chez eux. Ce retard, les jeunes n’arriveront pas à le rattraper avant leur entrée au secondaire. La plupart se retrouvent donc avec des difficultés d’apprentissage. De plus, l’éducation n’est pas valorisée par toutes les familles de la région, ce qui complique la tâche de donner envie aux jeunes de poursuivre leurs études. Afin de régler ce problème, la commission scolaire travaille de
concert avec divers organismes comme la Fondation Chagnon et Québec Enfants afin d’encourager la persévérance scolaire. Mme Loignon souligne également que «le Partenaire en réussite éducative des Laurentides (PREL) encourage la CSPN à continuer [son] bon travail puisqu’elle est la plus avancée dans ses démarches pour contrer le décrochage dans les Laurentides.» De nouveaux programmes de formation professionnelle –on offre déjà des cours dans sept domaines différents dans la région– sont également en développement. Par exemple, un cours en aéronautique est sur le point de commencer à Mont-Laurier. C’est une initiative très positive pour la région, puisque cela incite les compagnies
étrangères à venir s’y établir, étant assurées de trouver des employés qualifiés. Martine Loignon souligne avec fierté que cette initiative de la commission scolaire permettra de motiver de nombreux jeunes à fréquenter l’école, puisqu’ils auront une perspective d’avenir concrète. Mais la lutte pour stimuler l’économie régionale –et pour motiver les étudiants à poursuivre leur formation– est loin d’être terminée: «Les leaders politiques locaux, ainsi que la communauté, doivent se retrousser les manches et s’unifier afin de trouver un axe de développement durable pour la région», nous rappelle Mme Loignon. Car tout cela, c’est à la base de l’éducation! x
CAMPUS
Les régions débarquent à McGill
Quitter un village où tout le monde se connaît pour la grande ville peut être une transition difficile pour les étudiants qui choisissent Montréal. Stéphanie Dufresne Le Délit
Q
uand on vit à Malartic en Abitibi-Témiscamingue, à Chibougamau dans le Nord du Québec ou à Paspébiac en Gaspésie, et que l’on souhaite poursuivre des études universitaires spécialisées, peu d’options s’offrent à nous dans notre région d’origine. Ainsi, ils sont plusieurs milliers de jeunes à quitter chaque année leur région natale, attirés par le puissant magnétisme de l’aimant montréalais. Avec ses douze cégeps et ses quatre grandes universités, il ne fait nul doute que plusieurs étudiants de milieux ruraux trouveront chaussure à leur pied dans le réseau d’en-
4 Nouvelles
seignement post-secondaire de l’île. Si plusieurs trouvent à Montréal le programme académique qui leur sied, la transition ne se fait malheureusement pas toujours facilement entre la région et la grande ville. «Durant les premiers mois, ou premières années pour certains, l’ennui et la déprime sont le lot de bien des nouveaux migrants» explique Darvida Conseil dans une étude sur les migrations interrégionales réalisée pour le compte du Forum jeunesse de l’île de Montréal (FJIM). En effet, poursuit Mme Conseil, bon nombre d’arrivants subissent une perte de repères et d’identité à leur arrivée, alors qu’ils sont confrontés à une réalité bien différente de celle à laquelle ils étaient habitués: «le choc
de la langue (présence de l’anglais), la vitesse de la ville, le multiculturalisme, la pauvreté, la vitesse du rythme de vie, etc.» Les difficultés d’adaptation sont d’autant plus amplifiées que les jeunes se retrouvent souvent isolés des parents, amis et
«
fre exact –la statistique exclut les étudiants aux cycles supérieurs et à la Faculté d’éducation permanente, mais inclut ceux en provenance de la Montérégie rapprochée. À chaque année, l’équipe de recrutement de McGill, pilotée par Lindsay
Durant les premiers mois ou les premières années pour certains, l’ennui et la déprime sont le lot de bien des nouveaux migrants.»
voisins qui composaient leur réseau de support habituel. À McGill, on estime que 453 jeunes des régions rurales du Québec ont été admis à un programme d’études en 2009, bien qu’il soit difficile d’obtenir un chif-
Wilmot, parcourt les cégeps de la province afin d’attirer les étudiants. Les intervenants sont témoins des nombreuses inquiétudes –notamment liées à l’usage de l’anglais– exprimées par les candidats potentiels: «On essaie de les rassurer, mais
aussi d’être honnêtes dans le message qu’on leur donne, car oui, c’est une grosse transition, et notre but, c’est de trouver des étudiants qui vont être heureux ici, qui vont bien s’adapter» explique Mme Wilmot. À cet égard, bien qu’il n’existe aucune mesure de soutien visant spécifiquement cette population, les jeunes migrants peuvent faire usage des nombreuses ressources mises à la disposition des nouveaux étudiants: «il y a le First Year Office, qui a une assistante exclusivement dédiée aux francophones, le Buddy program, le counselling…» énumère Mme Wilmot. Et si la transition est parfois ardue, beaucoup arrivent à s’intégrer et réussissent très bien par la suite, conclut-elle. x
xle délit · le mardi 17 novembre 2009 · delitfrancais.com
ROXTON POND: ENJEUX
Non à l’eau contaminée Le Délit a rencontré le maire de Roxton Pond, Raymond Loignon, réélu pour un troisième mandat après son combat contre le géant américain Stanley Works. Portrait des luttes passées et des projets actuels de la municipalité des Cantons-de-l’Est. Julie Leroux Le Délit
N
é à Roxton Pond, Raymond Loignon s’est toujours impliqué dans sa communauté, notamment en tant que chef pompier et directeur général de la municipalité. Cependant, lorsqu’il a pris sa retraite, devenir maire n’était «pas dans [ses] plans». C’est lorsque des analyses faites en 2001 ont démontré que l’eau des puits avait été contaminée par les activités de la multinationale américaine Stanley Works que M. Loignon a senti qu’il devait se porter à la défense de ses concitoyens. Élu maire en 2002, il a mené une lutte courageuse contre le géant américain et a remporté sa cause. Le Délit a rencontré Raymond Loignon pour discuter de ce dossier majeur dans l’histoire de Roxton Pond, ainsi que de la situation actuelle de cette municipalité qui compte 3586 habitants. L’héritage de la Stanley C’est l’arrivée de la compagnie d’outillage Stanley Works, en 1907, qui a en quelque sorte «créé le village» ses opportunités d’emploi ayant incité davantage de travailleurs à habiter la région. Bénéfique pour le village aux points de vue démographique et économique, la succursale roxtonnaise de la multinationale américaine, en activité jusqu’en 1984, a cependant laissé des traces nocives pour la santé des habitants de la région. Et c’est seulement en 2001, lorsque l’école primaire des Grands Pins a voulu se doter d’un deuxième puits –la municipalité n’ayant pas, à ce moment-là, de système d’aqueduc– que des analyses de la qualité de l’eau ont révélé l’héritage à long terme de la Stanley: la contamination de la nappe phréatique et des puits artésiens par le rejet de mélanges de peintures, de solvants et autres déchets dangereux. Selon les documents d’analyse consultés par le Délit, des tests dans plusieurs secteurs de la municipalité ont confirmé la présence de composés organiques volatils (C.O.V.) hautement dangereux, en quantité excédant considérablement les normes réglementaires. «Dans le secteur de la Stanley, 650 personnes –cinquante familles, en plus [des enfants et adultes fréquentant] l’école des Grands Pins et le Centre de la petite enfance– étaient privés d’eau potable», raconte le maire Loignon. «Il était défendu de boire l’eau, de se brosser les dents avec cette eau, de laver ses légumes ou d’arroser son jardin. Dans les salles de bain sans ventilation, il fallait faire installer des systèmes
de ventilation, à cause des vapeurs cancérigènes [qui pouvaient se dégager]», poursuit-il. Le maire raconte également qu’entre 2000 et 2006, durant toute la durée du combat contre la Stanley, de l’eau en cruche arrivait par camions pour fournir les villageois en eau potable. L’appel du devoir Interrogé sur l’ampleur du combat qu’il avait à mener à son arrivée à la mairie, Raymond Loignon explique qu’il n’a pas du tout été intimidé, mais qu’il s’est plutôt senti guidé par son sentiment du devoir: «J’avais laissé mon poste de directeur général de la municipalité en 1998; je connaissais bien les rouages de la municipalité. J’ai vu qu’aucune démarche n’avait été entreprise par le maire précédent. J’ai voulu agir», explique-t-il. Le combat n’a pas été de tout repos. Les sommes à investir dans les différentes procédures judiciaires auraient pu en décourager plus d’un: «En 2003, on a rencontré des aviseurs légaux de la firme Hébert, Dufresne et Comeau de Montréal qui nous ont expliqué les implications [financières] de la poursuite: on parlait de 700 000$ à 800 000$ pour payer les experts, les études, la poursuite» Cependant, pour le maire de Roxton Pond, la santé de ses concitoyens n’avait pas de prix. Il n’a toutefois pas été facile de rallier tous les roxtonnais à la cause. «[Au départ], les gens ne trouvaient pas cela correct de poursuivre la Stanley, qui était [auparavant] le gagne-pain du village. Mais quand on regarde l’héritage qu’ils nous ont laissé, ils ont contaminé notre sol!», s’indigne le maire. Mis à part quelques anciens travailleurs de la Stanley plutôt réticents, M. Loignon a réussi à convaincre la majorité des citoyens qu’il était temps d’agir, et plusieurs témoignages contre les pratiques de la Stanley ont été recueillis. «On avait le soutien des citoyens. On était préparés pour le procès.» «David contre Goliath» Cependant, le soutien supplémentaire recherché au niveau provincial a plutôt pris la forme de négociations ardues. «On a rencontré les représentants du Ministère de l’environnement, ainsi que JeanMarc Fournier, [alors Ministre des Affaires municipales], pour savoir si le gouvernement et la municipalité pouvaient se mettre ensemble pour poursuivre la Stanley. Le gouvernement a refusé et la municipalité a poursuivi [Stanley Works] sans l’aide du gouvernement, avec un recours des citoyens», raconte M. Loignon. Mais le Ministère a rapi-
xle délit · le mardi 17 novembre 2009 · delitfrancais.com
À votre santé! Pour le maire Raymond Loignon, l’eau dans ce verre a une histoire loin d’être banale. Guillaume Doré / Le Délit
dement changé son fusil d’épaule lorsqu’il a vu le déroulement des négociations entre la multinationale et le maire de la municipalité de Roxton Pond –un combat souvent surnommé «David contre Goliath» par les médias qui couvraient le dossier. «Quand ils ont vu qu’on était en train de s’entendre, ils ont dit que dans leur protocole, ils avaient droit à un pourcentage du montant reçu. Mais la Stanley ne voulait pas donner d’argent au gouvernement», rappelle M. Loignon. Le ministre Fournier a d’ailleurs très mal paru en imposant cette clause spéciale voulant que la ville cède un pourcentage de ses gains au gouvernement: le 21 décembre 2004, des accusations d’illégalité et d’abus de pouvoir faisaient la une du journal régional La Voix de l’Est. C’est in extremis que la municipalité a pu déposer sa poursuite de 30M$ dans les délais requis. La multinationale s’est finalement inclinée devant la municipalité de Roxton Pond, défendue par Me Patrice Guay, «un avocat réellement intéressé par la cause», selon M. Loignon. Le résultat? «Les citoyens situés dans la zone la plus affectée on eu droit à un dédommagement, et la municipalité a pu investir dans un projet d’aqueduc de 12M$, payé [aux deux tiers] par des subventions du Ministère et [au tiers] par Stanley Works. Les rues ont dû être défaites et refaites; en tout, ça a coûté 20M$. Mais on n’a aucune dette en ce qui concerne le réseau d’aqueducs», précise fièrement le maire.
Pour le troisième mandat Élu en 2002 et en 2005, Raymond Loignon a été réélu sans opposition aux élections du 1er novembre dernier. Outre son leadership et son courage dans le règlement du dossier de la Stanley de 2002 à 2006, M. Loignon s’est efforcé de procurer davantage de services aux citoyens de la municipalité: en janvier 2009, par exemple, la Coopérative de santé de Roxton Pond ouvrait ses portes. Moyennant l’achat d’un «passe social» de 10$ et une contribution annuelle de 100$ (il existe un fond permettant l’accès aux services aux familles à revenu plus faible), ce sont 2500 patients qui devraient pouvoir être servis par la coopérative d’ici la fin de l’année. Cette initiative était nécessaire pour assurer des services de santé de qualité pour les roxtonnais; sans cet investissement, le médecin, surchargé de travail, aurait plié bagages. «J’ai eu l’idée en faisait de la recherche sur Internet et en regardant La Grande Séduction», avoue M. Loignon, sourire en coin. La coopérative sans but lucratif offre donc aux roxtonnais une clinique avec les services d’un médecin, d’infirmières et d’employés de soutien, ainsi qu’une pharmacie et des locaux pouvant accueillir d’autres services de santé, notamment des cliniques de médecine douce. Autre élément majeur au programme: la complétion des services d’aqueducs et d’égouts. Ces travaux, prévus au prin-
temps 2010, sont rendus nécessaires par la présence d’algues bleues dans le lac Roxton, alimentées entre autres par le phosphore des fosses sceptiques des chalets. De bonnes relations avec ses voisins Questionné sur les relations existant entre la municipalité de Roxton Pond et la ville de Granby, chef-lieu de la MRC de la Haute-Yamaska avec ses 60 000 habitants, Raymond Loignon se dit totalement satisfait. Des ententes inter-municipales existent entre plusieurs municipalités et la ville de Granby, notamment en ce qui concerne les services des incendies et des loisirs. «On ne peut pas se payer un aréna ou d’autres structures de loisirs qu’une ville peut se payer», explique-t-il. Selon M. Loignon, le maire de Granby est «très régional: il aide les petites municipalités; il ne les écrase pas». Il considère aussi que le fait d’être situé près de la ville est une force pour la municipalité, car ses habitants ont accès à un hôpital et des centres commerciaux à dix minutes de chez-eux. De plus, beaucoup de gens habitent Roxton Pond, travaillent à Granby et sont bien servis par l’économie locale: «Dans la Haute-Yamaska, il n’y a pas vraiment de récession», estime M. Loignon. Le 3e mandat du maire de Roxton Pond s’amorce donc avec un constat assez optimiste. x
Nouvelles
5
SÉCURITÉ ROUTIÈRE EN RÉGION
La prévention avant la contravention L’agent Charles Doré nous parle de son programme «Sécurisons nos routes», une initiative visant à rendre les routes plus sécuritaires pour les agriculteurs et les automobilistes qui s’y côtoient. Julie Leroux Le Délit
À
Montréal, les agents de police peinent souvent à établir des liens avec les citoyens de la métropole: pour les Montréalais, ce sont des fantômes invisibles qui laissent des contraventions sous leurs essuie-glace, ou des constables anonymes qui assurent le maintien de l’ordre dans les stations de métro et aux intersections majeures. Est-ce un modèle unique? Certainement pas! Dans le cadre de son numéro spécial portant sur les régions du Québec, Le Délit a rencontré l’agent Charles Doré, un policier qui s’est penché sur les besoins de sa communauté dans la région de Beauharnois-Salaberry et qui a misé sur la prévention avant toute chose. Patrouilleur pour la Sureté du Québec (SQ), M. Doré est lauréat 2007 du prix Intersection en
Petites
annonces
Pour passer une annonce : ads@dailypublications.org 3480 rue McTavish, B-26 (514) 398-6790 Les frais Étudiants et employés de McGill : 6,70 $ / jour; 6,20 $ / jour pour 3 jours et plus. Grand public : 8,10 $ / jour; 6,95 $ / jour pour 3 jours et plus. Limite de 150 caractères. Des frais de 6,00 $ seront appliqués si le nombre de caractères dépasse la limite. Minimum 40,50 $ / 5 annonces. Catégories : Logement, Déménagement / Entreposage, Entrée de données, Services offerts, À vendre, À donner, Offres d’emploi, Billets, Objets perdus & trouvés, Personnelles, Cours, Avis, Bénévolat, Musiciens, etc. Les annonces Objets perdus & trouvés sont gratuites.
Logement 4 1/2 à louer Montréal-Nord, rénové, spacieux, environnement très calme et propre, près des autobus, du métro et de tous les services, à 15 min. du centre-ville (métro Pie-IX), libre 1er octobre. 545$ (450) 661-6110 JANVIER à AOÛT - Grand 4 1/2 à partager avec une fille & deux chats. Très bien situé, NDG près d’Hampstead, quartier bilingue, près du métro Snowdon, épicerie, restos, cafés etc. Très grande chambre, 417.50$/mois. Appellez Melissa au (514) 759-4233
Offres d’emploi ÉCOLE DES MAÎTRES
Cours de service au bar et de service aux tables. Rabais étudiant, service de référence à l’emploi. 514-849-2828 www.EcoleDesMaitres.com (inscription en ligne possible)
“un OEIL PARESSEUX”
Avez-vous depuis l’enfance? La recherche de vision de McGill recherche des participants d’étude. Veuillez appeler Dr. Simon Clavagnier au (514) 934-1934, poste 35307 ou contacter mcgillvisionresearch@gmail.com pour de plus amples informations.
ANNONCEZ DANS LE DÉLIT! ads@dailypublications.org 514-398-6790
6 Nouvelles
police communautaire, attribué par le Ministère de la sécurité publique du Québec, et du Prix national de la sécurité routière volet Service de police, pour sa création du programme «Sécurisons nos routes». Le but du programme? Rendre plus sécuritaires les déplacements des agriculteurs et des automobilistes en transit dans les secteurs agricoles. Dès lors qu’il était étudiant, Charles Doré savait qu’il n’allait pas se contenter d’appliquer les lois une fois son badge obtenu: «Quand j’étais au cégep [en technique policière], j’ai travaillé sur quelques problématiques et j’ai vu qu’il n’y avait rien qui se faisait en matière de sécurité routière pour les agriculteurs. Je me suis dit qu’il y avait peut-être moyen de faire quelque chose, d’innover». À son arrivée en poste à Salaberry-deValleyfield, il a senti que beaucoup d’agriculteurs avaient un certain sentiment d’insécurité quant aux routes et aux lois les régissant, et cela l’a poussé à agir. M. Doré a opté pour une approche plus communautaire, axée sur l’éducation plutôt que la répression: «Je voulais donner l’heure juste aux gens qui n’avaient pas les informations exactes et [qui poursuivaient leurs activités] sans avoir la certitude que c’était la bonne manière de faire», affirme-t-il. Le but: éliminer les accidents mortels trop fréquents et réduire le nombre de collisions entre automobiles et tracteurs. «Les méthodes de travail des agriculteurs ne correspondaient pas nécessairement aux normes établies, explique l’agent Doré, [notamment en ce qui concerne] les panneaux de marche lente (les triangles oranges), les chaînes de sécurité, les feux de position, les règles d’arrimage, etc.» De plus,
La sécurité routière touche autant les agriculteurs que les automobilistes Guillaume Doré / Le Délit
le matériel utilisé ne fonctionnait pas toujours de manière adéquate et bon nombre d’agriculteurs ne veillaient pas à éviter les déversements de terre sur la chaussée, négligence qui rendait la conduite plus difficile pour les automobilistes. M. Doré s’est donc associé au syndicat local de l’Union des producteurs agricoles (UPA), entre autres, qui s’impliquait déjà au niveau de la sécurité routière dans la région, notamment dans le suivi des dossiers et la prévention. Une fois les partenaires trouvés, le plan était de «rencontrer le plus de gens possible durant des journées de prévention. Ensuite, on passait aux interceptions de courtoisie, [pendant lesquelles] on remettait des dépliants aux gens en infraction», explique M. Doré. La répression à coup de contraventions était l’ultime moyen utilisé. L’agent Doré précise que le
programme veille autant à la sécurité des agriculteurs qu’à celle des automobilistes en transit en milieu rural. Du côté des agriculteurs, M. Doré a remarqué une appréciation et une collaboration marquées. «On a aussi vu une bonne amélioration [de la sécurité routière] en étudiant les bilans statistiques», ajoute-t-il. Bien sûr, les conditions routières et l’équipement utilisé par les agriculteurs changent selon les saisons, et il est difficile d’évaluer la progression du niveau de sécurité sur une période de douze mois, selon l’agent Doré. Toutefois, «durant l’été, on a remarqué une amélioration continue», et ce, malgré «les méthodes de travail bien ancrées chez certains». Le programme «Sécurisons nos routes» a également été diffusé ailleurs en Montérégie, ainsi qu’à Lacolle et à Joliette, par le
biais de conférences et d’assemblées générales. Cependant, suite à son changement de poste de Salaberry-de-Valleyfield à St-Lin, près de St-Jérôme, M. Doré a observé que le programme a perdu un peu de son ampleur: «À StLin, il y a des intérêts différents, une approche différente», explique-t-il. Cela dit, l’agent Doré a aussi d’autres projets en vue. Toujours passionné par la sécurité routière, il prévoit s’impliquer à nouveau dans le programme «Le pouvoir de tout changer» de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ), une initiative qui vise à sensibiliser les jeunes de 5e secondaire aux dangers de la conduite avec capacités affaiblies, au printemps 2010. M. Doré s’était déjà impliqué dans ce programme auprès des jeunes de Salaberry-deValleyfield en 2008. x
À NE PAS MANQUER
World AIDS week à McGill Du 16 au 20 novembre 2009, une foule d’activités auront lieu dans le cadre de la World Aids Week à l’Université McGill. Selon l’organisatrice de l’événement, Joane Nakamura, l’établissement accueillera «des experts de renommée mondiale à des tables rondes sur des sujets très controversés au Canada (par exemple, sur la criminalisation de la transmission du VIH).» Des étudiants de McGill protesteront également contre une politique actuelle de l’université «qui entrave l’accès équitable aux produits des recherches en santé et en médecine.» Pour plus d’informations sur l’horaire des activités, Le Délit vous invite à consulter son site Internet, ainsi que le site de l’événement, http://treatthepeople.com/. Trop débordé pour y assister? Qu’à cela ne tienne, puisque notre journaliste Geneviève Lavoie-Mathieu vous offrira un compterendu de l’événement la semaine prochaine dans Le Délit. *** Une autre bonne raison d’aller visiter notre site internet: vous y trouverez en exclusivité l’article d’Anthony Lecossois, qui a assisté à la manifestation contre la venue de la famille royale à Montréal, ainsi que de nombreuses photos de l’événement.x
http://delitfrancais.com/category/exclusif-web/ xle délit · le mardi 17 novembre 2009 · delitfrancais.com
CHASSE ET CULTURE
Plus qu’un concours de panache
Le Festival de chasse de La Tuque, vous connaissez? Le Délit vous propose une visite guidée de l’événement prisé par les habitants de la Mauricie. Vincent Bezault Le Délit
L
e Festival de chasse de La Tuque est peu connu en dehors de la Mauricie. Il faut dire que la petite ville industrielle vit surtout de la pâte à papier et n’est pas très prisée des touristes. Pourtant, cet événement dégage toujours une ambiance de convivialité authentique qui manque à plus d’un festival Montréalais. La 37e édition du festival, qui avait lieu du 27 octobre au 1er novembre dernier, n’a pas dérogé à la règle. Comptant 12 000 âmes sur un territoire plus grand que la Bretagne, La Tuque offre de vastes étendues boisées aux amateurs de chasse à l’orignal. En Mauricie, cette passion compte de nombreux adeptes qui se retrouvent à la fin de la saison de la chasse pour comparer leurs trophées. C’est ainsi qu’est né le festival de chasse de La Tuque, organisé autour du traditionnel concours de panache.
Plusieurs prix sont décernés, le plus convoité étant bien sûr celui du plus grand panache. Un prix est aussi décerné aux panaches se rapprochant le plus d’une des deux tailles arbitrairement déterminées. Dans le passé, ces tailles étaient annoncées à l’avance et des chasseurs avaient trafiqué leurs prises pour arriver exactement aux tailles désirées. C’est pourquoi les deux tailles sont désormais tirées au sort le jour même. La mesure des panaches est une scène peu banale. Depuis le début de la période de la chasse, les têtes d’orignaux fleurissent fièrement sur les voitures latuquoises. Chaque trophée est exposé sur la boîte du 4x4 ou, à défaut, sur le coffre de la voiture. Parfois, quelques branches sont ajoutées en guise de décoration. Pour procéder à la mesure, les voitures passent successivement devant un jury qui prend le diamètre du panache qui y est attaché. Arborant chemises à carreaux et habits de camouflage pour l’occasion, une petite foule est amas-
sée autour des juges. Chaque fois qu’une voiture exhibe un panache de belle taille, les discussions informelles cessent et tous s’attroupent pour connaître la mesure. Le conducteur sort de l’auto pour s’informer lui aussi du diamètre et récolter fièrement les commentaires des spectateurs. Les activités du festival ne sont pas seulement destinées aux chasseurs, bien au contraire. Tous les ans, un grand chapiteau de près de 3000 places est aussi planté au cœur de la ville pour faire oublier le ciel gris de la fin octobre. Ce chapiteau permet d’organiser des festivités en tous genres: spectacles pour enfants, repas chaleureux, soirées à thèmes... Mais le clou du festival 2009 était sans aucun doute le concert du groupe Kaïn organisé dans ce même chapiteau. «Le contact humain et social demeure, selon moi, l’attrait principal du festival» a résumé Dany Doré, président du comité d’organisation du festival. Le billet d’accès au festival, au prix de 15$, permet de par-
ticiper à toutes les activités du chapiteau, y compris les déjeuners et les concerts. Malgré tout, certains trouvent que cet évènement est déjà «trop commercial», considérant que le billet coû-
tait seulement 12$ l’an dernier avec un programme comparable. Espérons que le festival de chasse de La Tuque saura conserver toute sa saveur sans devenir victime de son succès. x
Quand les orignaux domineront le monde, nos têtes seront sur leurs autos et au-dessus de leurs cheminées Vincent Bezault/Le Délit
AGRICULTURE BIOLOGIQUE
Récolter ce que l’on sème: le bio vu par un agriculteur Curieux de connaître l’effet de la vague bio du point de vue des agriculteurs, Le Délit s’est entretenu avec Mario Doré, président du groupe de relance de l’agriculture et de l’innovation (GRAIN) et producteur de céréales biologiques.
La Ferme Aventure se situe sur la route 309, à Ferme-Neuve, QC Guillaume Doré / Le Délit
Samuel Pagé-Plouffe Le Délit
A
u tournant du millénaire, une nouvelle tendance s’est imposée dans l’industrie agroalimentaire: l’utilisation d’organismes génétiquement modifiés (OGM). Depuis, les OGM ont été inclus à notre régime alimentaire quotidien, à un point tel qu’il semble dif-
ficile d’éviter d’en consommer. En réaction à ces changements controversés, grand nombre de consommateurs se sont tournés vers les produits authentiques et naturels. Propulsée par la forte demande, l’industrie de production biologique a ainsi connu un essor fulgurant, et il est maintenant en vogue de manger bio. Afin de faire la lumière sur l’envers de l’assiette bio, Le Délit a rencontré
xle délit · le mardi 17 novembre 2009 · delitfrancais.com
Mario Doré, président du groupe de relance de l’agriculture et de l’innovation (GRAIN) et producteur de céréales biologiques à Ferme-Neuve, dans les HautesLaurentides. Mario Doré a travaillé à la Ferme Aventure, fondée par son père à la fin des années 50, pendant pratiquement toute sa vie. «Dès l’âge de 13 ans, je me levais tous les jours à cinq heures du matin pour aller faire le train [traire les vaches, NDLR]», se rappelle-t-il. Quelques années après ses études en zootechnologie à l’Institut de technologie agroalimentaire à Saint-Hyacinthe, il est retourné à la ferme familiale, où il travaille à temps plein depuis 1983. Depuis trois ans, il participe activement au GRAIN, un regroupement d’agriculteurs mis sur pied par le centre local de développement à la suite d’une période de perturbation qu’a connu l’industrie agroalimentaire en 2005. Les membres du comité s’étaient alors donné pour mandat de réfléchir à un moyen de relancer l’industrie agroalimentaire régionale en se spécialisant dans un créneau qui permettrait de les différencier des autres producteurs québécois. La solution fixée afin de rétablir la rentabilité est novatrice: «On a décidé de produire des céréales bio dans la région». S’enclenche alors un processus s’échelonnant sur quelques années afin d’obtenir les certifications bio, ce qui nécessite entre autres l’apprentissage de nouvel-
les techniques de travail. En effet, produire bio exige beaucoup de temps et d’efforts supplémentaires. Le principe, lui, est assez simple: n’utiliser aucun intrant [l’ensemble des produits incorporés aux terres et aux cultures, NDLR] chimique lors du traitement des semences. Les herbicides, pesticides, fongicides, engrais chimiques et OGM sont donc proscrits. Certaines des méthodes alternatives employées pour le travail du sol rappellent des techniques traditionnelles en agriculture: il n’y a qu’à penser au sarclage, aux champs en jachère, à la rotation des terres exploitées et à l’utilisation d’engrais verts. Selon M. Doré, «ces techniques sont clairement moins efficaces, particulièrement concernant le contrôle des mauvaises herbes, mais elles en valent la peine». Il ajoute d’ailleurs que même s’il n’était pas impliqué dans le GRAIN, il se serait éventuellement converti à ce type d’agriculture respectueux des cycles naturels de la terre. «C’est sûrement meilleur pour la santé de manger bio, mais je le fais aussi pour ma propre santé. Je ne suis plus exposé à toutes sortes de substances chimiques possiblement cancérigènes», affirme-t-il. Le passage de l’agriculture conventionnelle au bio n’est pourtant pas si simple. En effet, c’est seulement dans quelques semaines que M. Doré devrait vendre son premier lot de céréales certifiées bio, ce qu’il a très hâte de faire!
Si la production de céréales naturelles va bon train, le GRAIN songe à un autre projet: fonder une petite meunerie dans la région. Cette initiative réduirait l’empreinte écologique des produits du groupe d’agriculteurs en éliminant presque le transport des céréales pour la transformation. Ce serait incontestablement une belle manière de conjuguer les aspects «bio et écolo». M. Doré est d’ailleurs conscient des critiques adressées à l’industrie agroalimentaire provenant de certains écologistes. Toutefois, il souligne que «les effets néfastes sont habituellement causés par la densité de population qui est trop élevée par rapport à ce que le sol peut supporter» et que «dans la région [des Hautes-Laurentides], on est bien moins pires qu’ailleurs; on respecte largement les normes environnementales ». S’il est fier du virage bio de la Ferme Aventure, M. Doré est clairement animé par une autre passion: les animaux. À l’étable, son troupeau de vaches laitières compte plus d’une centaine de têtes et, parallèlement à cela, il élève une cinquantaine de chèvres angoras. À sa retraite, il projette d’ailleurs d’exploiter la laine de ses chèvres et de se lancer dans le marché du mohair, une fibre de luxe permettant de concevoir des vêtements de qualité supérieure chauds et résistants. Plus que toute chose, ce projet unique lui permettra de préserver le plaisir du contact avec les animaux. x
Nouvelles
7
BOIS-FRANCS: ESSOR ÉCONOMIQUE
Victoriaville: la victoire économique à tout prix Alors que la vitalité économique des régions semble en déclin, Victoriaville fait bande à part. Le Délit a discuté avec des intervenants économiques de ce coin de pays pour en savoir plus sur les raisons de son succès. Amélie Lemieux Le Délit
L
a semaine dernière, le journal Les Affaires présentait un dossier spécial sur les villes les plus entrepreneuriales au Québec. Selon la publication, Victoriaville occupe la troisième place à l’échelle provinciale et la septième au Canada. Dans le but de dresser un portrait économique de cette ville méconnue des Montréalais, Le Délit a interrogé quelques intervenants de la corporation de développement économique des Bois-Francs. Ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier Avec 1868 compagnies issues de cinq secteurs différents, la municipalité de Victoriaville affiche le taux d’entreprises en activité par habitant le plus élevé de la province: 5,3 entreprises pour 100 habitants. Ce pourcentage élevé peut laisser croire que la ville constitue un modèle à suivre en termes de lancement de commerce. Selon René Thivierge, directeur géné-
ral de la Communauté Locale de Développement (CLD), ces statistiques s’expliquent par la collaboration proactive qui existe entre le conseil municipal et les différents intervenants économiques de la municipalité. «Les affaires sont réglées rapidement, les entreprises entrent directement en contact avec les fonctionnaires», explique-t-il.
«
Victoriaville affiche le taux d’entreprises en activité le plus élevé de la province: 5,3 entreprises pour 100 habitants.»
Sonia Saint-Pierre, agente de communications pour la CLD, ajoute que Victoriaville adopte également une stratégie payante en termes de coopération industrielle. «Nous avons tout pour réussir: les outils, les questions à se poser et les moyens pour y répondre. Nos tables rondes ont lieu sur une base régulière, en petits groupes, pour mieux satisfaire les demandes.» C’est avec ces échan-
ges prolifiques que Victoriaville va de l’avant. Conjointement, l’efficacité des rendements économiques de la ville relève de la flexibilité de sa structure. En plus d’une nouvelle zone industrielle, la municipalité s’occupe du traitement de l’hydroélectricité et des gaz naturels, ressources déterminantes de l’économie québécoise. Reste que la clef du succès entrepreneurial de Victoriaville ne date pas d’hier. «En 1980, environ 38% de la main d’œuvre travaillait dans l’industrie du textile ou du bois», selon René Thivierge. Depuis, Victoriaville a fait du chemin pour diversifier son économie. Les requêtes de projets de développement et d’expansion en sont la preuve: elles continuent d’affluer malgré la récession. Quand l’économique se heurte à l’écologique M. Thivierge couronne la réussite de Victoriaville par un des moteurs importants de sa sphère économique: le développement durable. Plusieurs industries comme Gaudreau
Environnement, Fournitures Funéraires Victoriaville, Canlac, Soteck ou Industek en témoignent: ils investissent tous dans la récupération des énergies de leur entreprise. Soteck, par exemple, permet aux industries québécoises de diminuer leurs dépenses annuelles grâce à des stratégies d’efficacité énergétique impressionnantes. Fidèle aux stratégies de développement, Victoriaville souhaite également élargir la portée de son économie avec l’extension de l’aéroport régional André-Fortin. Pour Richard Janda, professeur de droit à l’Université McGill et chercheur au Centre de droit international du développement durable, ce projet aide certainement les intérêts économiques de Victoriaville, mais pas ceux du développement durable: «il existe une incompatibilité entre le développement durable et le projet d’élargissement de l’aéroport. Il va à l’encontre du rapport Stern (2006) et du protocole de Kyoto: aucun substitut n’existe pour remplacer les combustibles fossi-
les des avions. C’est l’environnement qui en paie le prix.» Si le projet aéroportuaire rompt clairement avec le mandat de développement durable que s’est fixé la ville en plein essor, une question vaut la peine d’être posée: y a-t-il lieu de triompher si on sacrifie l’espace vert au nom de la bonne expansion de l’industrie? Selon le professeur Janda, la réponse est claire: «Il faudrait limiter la croissance de ces industries, parce que ce n’est pas en [dépouillant] la ville de ses arbres qu’on contribue à l’essence du développement durable.»
«
... il ne faut pas que la ville perde de vue la protection de l’environnement.» Ceci dit, Victoriaville reste reine en matière d’essor économique industriel. Seulement, il ne faut pas que la ville perde de vue la protection de l’environnement: d’après M. Janda, investir dans une série d’infrastructures déjà existantes, par exemple, reste une solution beaucoup plus durable. x
Des maîtrises et des doctorats qui conjuguent savoir et action
L’Université d’Ottawa innove constamment par des programmes répondant
aux besoins des étudiants et à ceux de la société. Les programmes de maîtrise et de doctorat suivants témoignent de cet engagement : - Affaires publiques et internationales (M) - Bio-informatique (M) - Droit notarial (M) - Ergothérapie (M) - Physiothérapie (M)
- Matériaux avancés et fabrication (M/D) - Sciences de l’information (M) - Systèmes de santé (M) - Neuroscience (M/D) - Et bien d’autres . . .
Pour des détails sur nos programmes de maîtrise et de doctorat, visitez : www.etudesup.uOttawa.ca
xle délit · le mardi 17 novembre 2009 · delitfrancais.com
Nouvelles
8
CHRONIQUE
Volume 99 Numéro 10
Loi 104: la grosse panique... Jurisimprudence
Daniel Mayer
En écrivant ma chronique, j’adopte bien sûr le thème de cette édition spéciale du journal, à savoir les régions. À la lumière de la récente décision de la Cour suprême qui a qualifié la Loi 104 d’inconstitutionnelle, il convient de s’arrêter sur la «région» qu’est le Québec au sein du Canada pour pouvoir commenter ce renversement législatif. Au Québec, un enfant peut recevoir une éducation dans une école publique anglophone s’il a reçu au minimum un an d’éducation dans cette langue. Plusieurs parents envoyaient donc leurs enfants dans un établissement privé pour une année scolaire afin de satisfaire le critère pour le transfert dans une école publique. La Loi 104 prohibait cette manœuvre. La Cour suprême a déterminé que la Loi 104 allait à l’encontre de la Constitution canadienne
qui protège le droit à l’enseignement dans la langue minoritaire, quelle qu’elle soit, selon les circonstances. La loi visait surtout les enfants nouvellement immigrés dans la province québécoise. Le gouvernement québécois voulait assurer que ces enfants reçoivent sans conteste une éducation en français pour qu’ils puissent, je suppose, mieux s’intégrer dans la société québécoise. Je me pose une question fondamentale à cet égard: la Loi 104 était-elle le meilleur mécanisme pour assurer une intégration efficace des nouveaux arrivants dans la société québécoise et la survie même de cette société, si distincte soit-elle. À mon avis, il faut répondre négativement. Il faut commencer à questionner la valeur des mesures qui visent la protection de la société et de la culture québécoise quand celles-ci nécessitent la renonciation aux droits linguistiques minoritaires. La dernière fois que j’ai regardé les statistiques, les Québécois francophones étaient en majorité. Alors pourquoi susciter un sentiment d’urgence en adoptant la Loi 104? Lorsqu’un enfant nouvellement immigré arrive au Québec, ne serait-il pas naturellement une bonne idée de choisir de recevoir une éducation en français pour pouvoir communiquer dans la communauté? L’argument qui veut que la société et la culture québécoises soient menacées ne tient pas la route. Il convient de regarder la situation historique des francophones qui vivent en Ontario, désormais des FrancoOntariens. Ils sont 0,5 millions sur 10,5 millions d’habitants non francophones. Ils
ont pu surmonter une prohibition de l’enseignement du français au début du 20e siècle tout en bâtissant une culture et des institutions qui appuient la communauté. De nos jours, la communauté francophone en Ontario est en toute effervescence malgré sa moindre représentation en termes de population. Alors pourquoi ce sentiment de grande panique au Québec? S’il faut vivre sa culture, il ne faut pas le faire en limitant les droits des autres par le biais de lois restrictives. Vivre sa culture veut dire être bien dans sa peau et démontrer à tous par un programme culturel bien développé qu’il fait bon vivre au Québec. Ceux qui choisissent de n’apprendre que l’anglais ne seront que désavantagés par la suite. À cet égard, il faut se rappeler que la langue française pour un immigrant nouvellement arrivé ne le relie pas à la culture québécoise. La langue française est un outil de communication pour lui et la culture québécoise n’est qu’étrangère. Dans mes prochaines chroniques, je vous proposerai d’autres commentaires sur la question de la langue française à l’extérieur du Québec afin d’éclairer la situation de la langue française au Canada. x Vous êtes de ceux qui paniquez ou vous trouvez que ce sont les autres qui ne paniquent pas assez? Le Délit aimerait connaître votre opinion sur ce sujet polémique. Faites-nous part de vos réactions à cette chronique via notre site web ou en écrivant à nouvelles@delitfrancais.com
CHRONIQUE
Bob Gainey, ce mangeur de bébés Billet de scalper
Philippe Morin
Lors de mes belles années à McGill, j’ai eu la chance de faire ma thèse avec le professeur Donald Von Eschen. Grâce à lui, j’ai appris deux grandes choses sur la vie. Premièrement, un rétroprojecteur, ça peut être compliqué à manipuler. Deuxièmement, nous vivons dans une société stratifiée en classes sociales. Pour résumer, la société se divise entre ceux qui peuvent avoir des billets du Canadiens et les autres. Il y a les bourgeois qui se payent des billets à 263$ et les mégabourgeois qui ont des billets payés par «la compagnie». On sait jamais quelle exactement est cette compagnie, mais c’est précisément le flou donné au terme qui symbolise la puissance de ces individus. Méfiez-vous toujours de celui qui pré-
tend être capable de vous avoir des billets de hockey. C’est comme le jeune Ricardo dans le film 1981. Vous ne l’avez pas vu? Tant pis, je ne connais pas d’exemple avec Twilight. En tout cas, celui qui vous dit qu’il peut vous avoir des billets de hockey, croyez-moi, c’est un menteur. Ou bien un frais-chié. Avez-vous vraiment le goût de passer trois heures de votre vie à boire de la bière à 10$ aux côtés d’une telle personne? Le but n’est évidemment pas de voir le match. On voit mieux à la TV. C’est de pouvoir crier des insultes à Hall «grand flanc mou» Gill ou à Carey «adolescent attardéJudas» Price et espérer de manière tout à fait irrationnelle qu’ils nous entendent. Le but est aussi, quelques jours plus tard, d’aller voir nos chums et d’attendre qu’ils parlent de la dernière game et de dire: «Ouin, en tout cas, Latendresse quand je l’ai vu mardi passé, il ne patinait pas aussi vite qu’à la TV.» Vous êtes la star de la soirée. Pour les prolétaires que nous sommes, il existe deux moyens d’accéder au pitt du Centre Bell. Premier moyen: les scalpers, le lumpenproletariat du hockey, ces traîtres sans foi ni loi qui vendent des billets sur le trottoir. La rumeur veut que les scalpers de Montréal mangent des bébés de prolétaires (comme Bob) et aiment mieux jeter leurs billets dans l’égoût plutôt que de les vendre à seulement vingt fois le prix coûtant. Une race pire que ceux qui vous font croire qu’ils peuvent vous avoir des billets. Contre-révolutionnaires. L’autre moyen est plus laborieux. C’est aussi dur que de s’inscrire au bon séminai-
xle délit · le mardi 17 novembre 2009 · delitfrancais.com
re sur Minerva. Le 15 de chaque mois, le Canadiens met en vente 200 billets. Deux cents! Il y a 21 273 places. Donc, vous vous placez devant votre ordi, vous ouvrez vingt fenêtres de Firefox et vous vous faites aller la souris. Le 8 novembre dernier, La Presse titrait: «20 000 fans assistent à une pratique du CH». Vingt mille. Une pratique! Deux cents billets pour un match. C’est rire du monde. Révolution! *** Pour ce numéro spécial «Régions» je passe aux aveux. Je suis un humble expatrié de la région de Québec. Non, Québec n’est pas une région. C’est la Capitale nationale. Le centre du monde. Et tout compte fait, deux choses distinguent le 418 du 438-514: une équipe de la LNH et le Rouge et Or de l’Université Laval. L’équipe de football de Québec a gagné son 7e championnat de suite samedi dernier. Haha. Pauvre Université de Montréal. Mais surtout, pauvre McGill. Dans les années 80, les Redmen régnaient en rois et maîtres sur le football universitaire québécois. Mais hélas, un balai dans un anus a compliqué les choses et McGill a perdu TOUS ses matchs pendant trois ans. Maintenant que le balai est loin derrière, on peut espérer recommencer à gagner.x Personne n’écrit de courriels à nouvelles@delitfrancais.com. C’est correct. Vous pouvez quand même écouter Philippe tous les jeudis de 7h à 9h lors de l’émission Le Lendemain de la veille, à l’antenne de CKUT 90,3 FM.
le délit
Le seul journal francophone de l’Université McGill rédaction 3480 rue McTavish, bureau B•24 Montréal (Québec) H3A 1X9 Téléphone : +1 514 398-6784 Télécopieur : +1 514 398-8318
Rédactrice en chef rec@delitfrancais.com Stéphanie Dufresne Nouvelles nouvelles@delitfrancais.com Chef de section Julie Leroux Secrétaire de rédaction Alexandre Ruiz de Porras Guédon Arts&culture artsculture@delitfrancais.com Chef de section Julie Côté Secrétaire de rédaction Rosalie Dion-Picard Société societe@delitfrancais.com Éléna Choquette Mai-Anh Tran-Ho Coordonnateur de la production production@delitfrancais.com Vincent Bezault Coordonnateur visuel visuel@delitfrancais.com Jimmy Lu Coordonnateurs de la correction correction@delitfrancais.com Anthony Lecossois, Julie Turcotte Coordonnateur Web Guillaume Doré Collaboration Émilie Bombardier, Martine Chapuis, Laurence Côté-Fournier, Anne-Sophie Doré, Marie-France Guénette, Emmanuelle Jacques, Annick Lavogiez, Amélie Lemieux, Daniel Mayer, Philippe Morin, Samuel Pagé-Plouffe, Catherine Renaud, Véronique Samson Couverture Vincent Bezault, Guillaume Doré, Jimmy Lu bureau publicitaire 3480 rue McTavish, bureau B•26 Montréal (Québec) H3A 1X9 Téléphone : +1 514 398-6790 Télécopieur : +1 514 398-8318 ads@dailypublications.org Publicité et direction générale Boris Shedov Gérance Pierre Bouillon Photocomposition Geneviève Robert The McGill Daily • www.mcgilldaily.com coordinating@mcgilldaily.com Stephen Spencer Davis Conseil d’administration de la Société des publications du Daily (SPD) Stephen Spencer Davis, Stéphanie Dufresne, Max Halparin[chair@dailypublications.org], Thomas Kulcsar, Daniel Mayer, Mina Mekhail, Will Vanderbilt, Alison Withers, Sami Yasin
L’usage du masculin dans les pages du Délit vise à alléger le texte et ne se veut nullement discriminatoire. Le Délit (ISSN 1192-4609) est publié la plupart des mardis par la Société des publications du Daily (SPD). Il encourage la reproduction de ses articles originaux à condition d’en mentionner la source (sauf dans le cas d’articles et d’illustrations dont les droits avant été auparavent réservés, incluant les articles de la CUP). Les opinions exprimées dans ces pages ne reflètent pas nécessairement celles de l’Université McGill. L’équipe du Délit n’endosse pas nécessairement les produits dont la publicité paraît dans ce journal. Imprimé sur du papier recyclé format tabloïde par Imprimeries Transcontinental Transmag, Anjou (Québec). Le Délit est membre fondateur de la Canadian University Press (CUP) et du Carrefour international de la presse universitaire francophone (CIPUF).
Controverses
9
Société societe@delitfrancais.com
Montréal
est-elle
trop
densément
peuplée?
Certainement pas autant que nos régions sont
La Grande
vides. En réaction à l’exode rural auquel assiste le Québec, plusieurs acteurs clés opèrent à contre-tendance. Il reste encore beaucoup de Montréalais à convaincre de plier bagages pour ne les déplier qu’une fois hors de la métropole.
C
haque année, autant d’immigrants qu’il y a d’habitants dans la ville de Val-d’Or s’ajoutent à la population québécoise. De ce nombre, une proportion grandissante s’installe hors de la grande région de Montréal; dans celle de la CapitaleNationale mais aussi dans les autres régions du Québec. Si c’est le cas, pourtant, ce n’est pas le fruit du laissez-faire. Plusieurs y travaillent avec ardeur, à coup de subventions et de brochures, pour parvenir à contrebalancer la force des pôles d’attraction que représentent les centres urbains. «On travaille à contre-tendance», indique Claude Fradette, directeur des affaires publiques et des communications du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles du Québec (MICC), «mais c’est nécessaire».
L’attraction inhérente des agglomérations
«On est conscient du fait que les plus grandes villes sont les mieux connues, et c’est une des raisons pour lesquelles les immigrants s’y installent davantage», commente M. Fradette. Ce n’est pas un phénomène propre au Québec pour autant. Le mouvement vers les centres urbains est une tendance mondiale, notamment parce qu’on croit trouver plus facilement du travail dans les villes. Les nouveaux arrivants croient également y trouver plus de gens qui y soient passés avant, qui leur ressemblent et qui pourront les aider. Mme Spomenka Adzic, citoyenne de la municipalité de Piopolis, dans la région des Cantons-de-l’Est, en sait quelque chose. Elle a étudié et vécu en Serbie, où elle a notamment lu sur la géographie et l’histoire du Québec. De façon générale, pourtant, elle connaissait «Montréal parce qu’on y avait tenu les Jeux Olympiques, et la ville de Québec de par son caractère historique». Outre ces deux centres urbains, presque rien; et cette situation est un problème, selon le MICC. Il faudra mieux faire connaître les régions pour notamment mieux les (re)peupler. Ce n’est généralement pas un problème pour Montréal de recevoir beaucoup d’immigrants. Le problème réside plutôt dans le fait qu’un Montréal accueillant un nombre trop grand de nouveaux Québécois créerait «deux Québec» selon M. Fradette. D’un côté, le Québec de Montréal, cosmopolite et multiculturel, et de l’autre, le Québec des régions, homogène et vieillissant. «Et cette dualité est hautement indésirable»; c’est pourquoi il y a urgence de dynamiser nos régions.
10
Petites et moyennes séductions Comment fait-on, donc, pour inciter les immigrants à habiter les régions, sans les contraindre à le faire? Quoique ce ne soit pas une mince affaire, il s’avère néanmoins nécessaire, d’abord et avant tout, de les faire connaître. Selon le MICC, «il faut s’adresser aux immigrants potentiels, et ce, alors qu’ils sont encore à l’étranger.» D’ailleurs, on leur offre présentement la possibilité d’entrer en communication avec des habitants des régions québécoises et d’échanger avec eux sur une foule de sujets. «On cherche à les intéresser», commente le porte-parole du MICC.
« On travaille à contretendance, mais c’est nécessaire.»
-Claude Fradette, Ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles du Québec
En 1996, Mme Adzic faisait partie de ces citoyens potentiels. Considérant les besoins et intérêts de sa famille, on lui avait suggéré de s’établir dans la ville de Sherbrooke au moment où elle s’était adressée à l’ambassade du Canada à Belgrade. «Ma famille et moi ne connaissions pas cette ville au départ, on a même dû prendre une carte pour la repérer.» On l’avait informé qu’il s’agissait d’une ville universitaire, et qu’il y avait des parcs. «Ça a suffit pour nous enthousiasmer.» Il s’agit également pour le MICC de poursuivre la promotion des régions auprès des immigrants une fois qu’ils sont installés au Québec, surtout lorsqu’ils choisissent de s’établir à Montréal. M. Fradette souligne
xle délit · le mardi 17 novembre 2009 · delitfrancais.com
qu’un petit pourcentage d’entre eux font un «deuxième saut» et déménagent en région après leur arrivée dans la grande ville. C’est pourquoi sont organisées toutes les semaines, à la Grande Bibliothèque, des séances d’information sur les différentes régions du Québec en collaboration avec les services Immigration-Québec des régions concernées. Dans ces rencontres d’information ou ailleurs, les Québécois fraîchement arrivés ont la possibilité de consulter des offres d’emploi, ce qui constitue un des incitatifs les plus forts pour le déménagement en région. Ça a d’ailleurs été le cas pour Mme Adzic. «Dès qu’on a vu une offre d’emploi s’afficher pour Bestar, une entreprise installée à Lac-Mégantic dans les Cantons-de-l’est, on a voulu y déménager.» Et finalement, la région a plu à la famille. «Je préférais le calme par dessus tout, et c’est pourquoi j’ai aimé Lac-Mégantic dès que j’y ai mis les pieds. Les gens s’y promènent tranquillement et se saluent.» Tous les immigrants ne se persuadent pas aussi facilement de déménager hors des grands centres pour y rester. Dans cette optique, il faut aussi miser sur autre chose que l’emploi. Il est nécessaire d’amener les municipalités à préparer l’arrivée des immigrants pour qu’elles constituent un milieu propice à l’établissement permanent de nouveaux citoyens pas nécessairement francophones. M. Fradette explique que traditionnellement, le Ministère adoptait des mesures uniformes d’une région à l’autre et celles-ci avaient conséquemment «l’impression de recevoir des immigrants de la part de la ville de Montréal». Maintenant, le ministère signe plutôt des ententes initiées et élaborées avec ces mêmes municipalités: elles rendent notamment compte du nombre d’immigrants qu’elles peuvent accueillir chaque année, jusqu’au nombre de places qu’elles offriront dans leurs écoles. «De
cette façon, les régions se responsabilisent par rapport à l’accueil et l’intégration des nouveaux Québécois. Ça fonctionne beaucoup mieux.» Selon lui, les villes ont une meilleure rétention.
« J’ai aimé Lac-Mégantic dès que j’y ai mis les pieds. Les gens s’y promènent tranquillement et se saluent.» -Spomenka Adzic, Méganticoise
En tout, ce sont vingt-deux de ces ententes qui ont été signées entre le Ministère et les municipalités ou les Conférences régionales des élus (regroupements de quelques municipalités trop petites pour conclure indépendamment des ententes). Ces nouvelles mesures ont permis une progression du pourcentage de nouveaux immigrants qui s’installent hors de la région métropolitaine, comprenant non seulement la ville de Montréal, mais celle de Longueuil et de Laval. S’il y a eu une nette progression entre les années 2001 et 2006, le taux s’élève maintenant à 18,5%, et connaîtra une augmentation faible mais constante dans un avenir proche, assure le MICC. La communauté immigrante n’est pas la seule clientèle potentielle pour les régions québécoises qui connaissent trop bien ce qu’est l’exode rural. On mise aussi sur l’ensemble des Québécois, qu’ils soient étudiants, diplômés, ou professionnels.
Les études exo-montréalaises Pour contrer la force d’attraction qu’exercent les grandes villes universitaires sur les étudiants, le Québec met sur pied
e séduction Par Éléna Choquette
Le bon exode rural Tout n’est pourtant pas rose avec le réseau UQ. Le jeune réseau qui navigue entre la centralisation et la décentralisation depuis sa création se fait pointer du doigt par sa plus grosse constituante, l’Université du Québec à Montréal. «L’UQAM, avec la moitié de ses programmes et la moitié de ses étudiants, subventionne les universités en région à 50%», souligne M. Lemieux. Les coûts élevés du maintien des installations des établissements hors de la région de Montréal sont en grande partie assumés par l’Université de la métropole et ses étudiants plus nombreux. Cette situation est injuste, d’après le professeur de l’UQAM, essentiellement parce que l’établissement pour lequel il enseigne n’a pas accès à la totalité du montant amassé par ses propres étudiants. Ce montant «est partagé avec les autres établissements du réseau, alors que ce devrait être assumé par toutes les universités du Québec, pas seulement l’UQ.»
tout autrement. «On trouve plusieurs entreprises de technologie avancée qui sont aussi loin que la Gaspésie. Les entreprises qui effectuent des troisièmes et quatrièmes transformations y sont monnaie courante,» rapporte M. Bussière. L’immobilier en région est également plus accessible, l’embauche y est plus facile, le trafic et le stress, quasi-absents et les perspectives familiales, meilleures. Voilà le message qu’il faudrait diffuser par l’entremise des journaux. Bien entendu, «les petites municipalités ne pourront jamais offrir la même qualité de services en termes de transport en commun, ou de programmation culturelle, par exemple. Il faut se rendre à l’évidence. Pourtant, plus il y aura de jeunes, plus il y aura de projets et plus les régions seront dynamiques, créatrices. Bref, attirantes». C’est précisément cette logique qu’il importe de construire et de maintenir dans les régions québécoises, selon M. Bussière.
« Plus il y aura de jeunes en région, plus il y aura de
projets et plus régions seront dynamiques.» -Benjamin
Guillaume Doré / Le Délit l’Université du Québec (UQ) en 1968, à la suite des recommandations du rapport Parent sur la démocratisation de l’éducation. Depuis sa création, le réseau UQ s’emploie notamment à «retenir la jeunesse dans les régions et [à] l’empêcher de s’exiler dans les grandes villes d’où elle ne revenait pas», indique le Dr. André Lemieux, professeur en organisation scolaire à l’UQAM. En effet, le «développement des régions» demeure encore aujourd’hui l’un des trois volets de sa raison d’être.
Dans le but de remplir cette mission pas si évidente, le réseau universitaire a d’abord pris corps avec les Universités de Chicoutimi et de Trois-Rivières en septembre 1969, suivi par Rimouski quatre années plus tard. L’Université du Québec à Chicoutimi, au Saguenay, exploite ses atouts régionaux par l’entremise de ses ressources naturelles, l’aluminium et la production d’hydroélectricité. Si son centre de recherche est articulé autour de ces ressources, c’est aussi dû à la présence d’Alcan dans la région, un géant de l’industrie de l’aluminium au Québec qui a, à Chicoutimi, plusieurs de ses installations énergivores.
« L’Université du Québec s’emploie à retenir la jeu-
nesse dans les régions et à l’empêcher de s’exiler dans les grandes villes d’où elle ne revenait pas.» -André
Lemieux, professeur à l’UQAM
L’UQ compte maintenant neuf établissements, dont huit hors de la région de Montréal et veut «attirer et retenir des masses critiques de chercheurs, de professeurs et d’étudiants dans des domaines diversifiés correspondant [aux meilleurs atouts des régions québécoises]», comme le dicte sa mission constitutionnelle.
L’Université du Québec à Rimouski est connue «pour ses travaux de recherche sur l’océanographie et ses composantes parce qu’elle est situé près du fleuve», indique M. Lemieux. C’est ainsi que les sciences de la mer participent au développement régional. Les 65 000 kilomètres carrés du territoire boréal sur lequel est établie l’Université du Québec en Abitimi-Témiscamingue font partie des raisons qui expliquent le domaine de recherche de ses chercheurs: les mines et la foresterie. Pareillement, l’Université du Québec à Trois-Rivières mise sur ses avantages comparatifs que sont les arbres pour approfondir ses recherches notamment en matière de pâtes et papiers.
C’est pourquoi il indique qu’avec la dernière grève de l’UQAM, en mars dernier, l’Université a tenté d’appliquer un principe analogue à celui de souveraineté-association pensé par René Lévesque pour le Québec au sein du Canada, mais cette fois pour l’UQAM au sein du réseau universitaire. Au lieu de faire partie intégrante d’une seule et même Université du Québec, l’UQAM souhaite plutôt une personnalité juridique et financière autonome.
Une fois le diplôme en poche Non seulement faut-il offrir aux étudiants de la province d’entreprendre leurs études à l’extérieur de l’îlot montréalais, mais il importe d’autant plus de les informer sur la possibilité d’y utiliser les compétences que leurs diplômes leur confèrent. Et ce, pour une autre bonne raison: il existe un danger supplémentaire à l’exode rural. M. Benjamin Bussière, directeur général de Place aux Jeunes du Québec, pointe celui de l’étalement urbain et de ses conséquences désastreuses en termes écologiques. Les écologistes sont nombreux, en effet, à croire qu’une dilatation croissante des agglomérations conduit à une disparition des terres agricoles, une raréfaction de certaines espèces animales, une augmentation de la dépendance envers l’automobile et une augmentation des dépenses énergétiques en raison de la faible densité de la population de ces quartiers. Comment devrait-on s’y prendre pour ramener les cerveaux à la maison? Selon M. Bussière, la solution passe irrémédiablement par la dynamisation des régions, et donc, par le retour des jeunes. Il ne s’agit pourtant pas pour lui de les empêcher de quitter, mais plutôt de «faciliter leur retour». Pour la moitié de ces jeunes qui s’établissent en région, il ne s’agit pas tellement d’un retour, précise-t-il, mais plutôt d’une migration; 50% d’entre eux n’y sont pas nés, et n’y ont pas grandi. Pour arriver à convaincre la jeunesse du bien-fondé de l’exode urbain, il faudra d’abord procéder à l’embellissement de l’image des régions québécoises. Si l’on croit généralement que l’économie des régions repose sur les secteurs primaires, il en est
Jimmy Lu / Le Délit
Bussière, directeur général de Place aux Jeunes du Québec
À défaut de discréditer les régions sur de mauvaises bases, il faut plutôt miser sur les avantages comparatifs des milieux ruraux, c’est à dire la qualité de vie propice à la famille, l’emploi abondant et le faible coût de la vie. C’est d’ailleurs ce qu’il entend donner comme mission à Place aux Jeunes du Québec. Effectivement, M. Bussière coordonne l’organisme québécois qui administre chaque année 17 millions de dollars provenant essentiellement des coffres du gouvernement du Québec dans le cadre de sa stratégie d’action jeunesse. Des quatre mandats de Place aux Jeunes, le plus ambitieux prévoit l’exploration de soixante-dix régions par quelques quinze jeunes diplômés pour leur permettre de développer un réseau de contact, de rencontrer des élus, etc. La formule est tellement bien structurée, souligne le directeur, que «les autres provinces canadiennes, la France et, tout récemment l’Espagne, s’inspirent du modèle proposé par le Québec.» Le Service de planification de carrière de McGill (CaPS) offre le service d’inscription à ces séjours exploratoires. Quoique «peu d’étudiants mcgillois y participent», selon Janice Tester, conseillère en carrière au CaPS, cette possibilité est offerte aux étudiants année après année. Elle reconnaît pourtant que l’Université pourrait en faire plus. «Certains étudiants tiennent à faire carrière en région. Pour chacun de ces étudiants, en fait, il y a toujours une raison en lien avec la famille. Soit il veut y retourner parce que sa famille s’y trouve, soit il veut y aller parce qu’il a l’intention d’y en fonder une.» Les régions sont présentement dépeintes, injustement, dans des couleurs quelque peu ternes. Elles gagneraient beaucoup à avoir une image enjolivée, ne serait-ce qu’à hauteur de ce qu’elles sont vraiment. Reste à espérer qu’elles sauront charmer ceux parmi nous, immigrants, étudiants et professionnels, qui ont tant apprendre du terroir. x
Société
11
Arts&Culture artsculture@delitfrancais.com
UNE CAPITALE CULTURELLE EN RÉGION
Saint-Jean aux mille sculptures À mi-chemin entre Québec et Rivière-du-Loup, sur la rive sud du fleuve, la petite ville de Saint-Jean-PortJoli a beaucoup à offrir aux amateurs d’activités culturelles. Coup d’œil sur ce petit coin de ChaudièresAppalaches. Julie Turcotte Le Délit
L
orsqu’on me demande d’où je viens et que je nomme mon village natal, neuf fois sur dix j’ai droit à la réponse à laquelle je m’attends. «Saint-Eugène? Non, connais pas.» C’est alors que j’ajoute : «C’est juste à côté de SaintJean-Port-Joli...» Et là, parfois, une petite lumière s’allume dans le regard de mon interlocuteur. «Ouais, ça me dit quelque chose.» Ça vous dit quelque chose? C’est fort possible, car SaintJean-Port-Joli figure parmi les incontournables de la carte touristique et culturelle du Québec. Depuis plusieurs dizaines d’années, ce village fait mentir ceux qui soutiennent que la culture, ce n’est qu’en ville –pour ne pas dire qu’à Montréal– que ça se passe. Printemps, été, automne ou hiver, Saint-Jean-Port-Joli a toujours quelque chose à offrir à ses habitants et aux visiteurs qui s’y arrêtent. La capitale de la sculpture En 2005, Saint-Jean-PortJoli a été désignée Capitale culturelle du Canada. On soulignait ainsi le dynamisme de cette petite communauté, hôte de nombreux artistes et artisans qui
contribuent à faire de la région un pôle culturel important. La spécialité du coin –s’il faut n’en nommer qu’une– c’est certainement la sculpture sur bois. Les origines de ce métier d’art remontent ici au début du siècle, lorsque les trois frères de la famille Bourgault (Médard, André et Jean-Julien) ont, grâce à leur talent, contribué à faire de ce petit village un haut-lieu de la sculpture. Cette tradition est encore bien vivante, et la réputation de SaintJean-Port-Joli en tant que capitale de la sculpture dépasse largement les frontières du Québec. De fait, chaque année depuis un quart de siècle a lieu l’Internationale de sculpture (qui deviendra en 2010 la Biennale de sculpture), un événement qui rassemble des sculpteurs de tous les coins du monde pendant une dizaine de jours d’activités. Cette rencontre est l’occasion pour les artistes d’échanger sur leur art, et pour le public de voir ces artistes à l’œuvre; certaines des sculptures sont ensuite exposées tout au long de la saison estivale dans le Parc des Trois Bérets, un joli site en bordure du fleuve. L’héritage maritime de la région... en chansons Saint-Jean-Port-Joli est un village côtier: le fleuve fait partie de la vie de ses habitants, passés,
présents et futurs. Cet héritage a laissé des traces dans la mémoire collective, notamment sous la forme de légendes (celle, par exemple, de la Coureuse des grèves attendant les marins sur les berges du fleuve), mais également sous la forme de ces chansons fredonnées par les marins lors de leurs longs voyages en mer… C’est dans cet esprit qu’a été créé, il y a près de douze ans, le Festival des chants de marins, qui fait revivre chaque année la tradition musicale maritime de la région et d’ailleurs. En plus des nombreux spectacles de musique et de danse folkloriques au programme, le Festival donne lieu à des activités variées, allant des ateliers d’histoire au repas gastronomique mettant en vedette les produits du terroir maritime. Cinq jours de fête bien remplis, c’est garanti! Les saisons en fête Qui a dit que l’hiver était une saison ennuyante? Québec possède son Carnaval, Montréal sa Nuit Blanche et son Festival en Lumières. À Saint-Jean-PortJoli, on célèbre la Fête d’hiver: en février, la sculpture sur bois fait place à la sculpture sur neige. Encore une fois, l’événement attire des sculpteurs locaux et étrangers, qui s’affrontent dans des compétions –amicales, bien sûr.
L’une des sculptures exposées dans le parc des Trois -Bérets Julie Turcotte/Le Délit
Le parc des Trois Bérets se couvre alors de monuments blancs, et le visiteur qui s’y promène a de quoi oublier le froid pendant quelques heures... L’automne et le printemps voient eux aussi défiler leur lot d’activités culturelles. Les violons d’automne, notamment, invitent les spectateurs à (re)découvrir cet instrument qu’est le violon, à travers une série de concerts et d’ateliers destinés au grand public. Les Printemps enchantés, quant à eux, sont l’occasion d’assister à une série de spectacles donnés par les ensembles vocaux Solaré (jeunes) et La Marée chante (adultes) au cours de la première fin de semaine de mai.
La Fête d’hiver accueille des sculpteurs en provenance de plusieurs pays. Cofec
12 Arts & Culture
Et le reste du temps… Pour tous ces jours où SaintJean-Port-Joli n’est pas «en fête»,
reste toujours de quoi se divertir en visitant l’un des nombreux musées ou boutiques d’artisanat dont regorge le village... ou encore en découvrant les bons petits restos du coin, tout aussi nombreux! Les amoureux de littérature de la Nouvelle-France parmi vous ne manqueront pas non plus d’aller visiter l’église du village, où repose, inhumé sous le banc seigneurial, notre cher Philippe Aubert De Gaspé, dernier seigneur de Saint-Jean-PortJoli. Alors, prêts à parcourir les quelque trois heures et demie de route qui séparent Montréal de ce charmant petit coin du Québec? Vous allez voir, ça passe vite, surtout en ayant un bon livre sous la main (ce pourrait être l’occasion de lire ou de relire les Anciens Canadiens, pourquoi pas?). x
xle délit · le mardi 17 novembre 2009 · delitfrancais.com
THÉÂTRE
CHRONIQUE
Sur les planches de Sortir la campaQuébec gne de la fille Avec ses quelque 500 000 habitants, la capitale québécoise peut se targuer d’avoir une scène théâtrale bien active. Jessica Thériault, comédienne à Québec, nous parle des réalités de son métier. Julie Côté Le Délit
O
n le sait: Québec n’est pas une région. Mais nous, petits Montréalais que nous sommes, oublions souvent que le théâtre, ça ne se passe pas que dans la métropole. Mais la réalité étant ce qu’elle est, les comédiens et les dramaturges de la Capitale doivent mettre de l’ardeur au travail s’ils veulent faire du théâtre leur gagne-pain. L’initiative est la clef de la survie à Québec. Comme nous le dit Jessica Thériault, «Il n’y a pas à Québec de télévision ou de cinéma, il y a un peu de voix et de publicité, mais on vit surtout de théâtre. Donc si tu n’es pas engagé dans un grand théâtre, il faut y aller de ta propre initiative». C’est sans doute ce qui explique que la ville possède un nombre impressionnant de compagnies théâtrales. «Il y a énormément de compagnies de théâtre, soit entre trente et quarante compagnies enregistrées. Il y a aussi le Théâtre Premier Acte qui encourage beaucoup la relève; tous ceux qui ont de l’initiative peuvent monter leur projet et le proposer à Premier Acte, qui réalise quelque huit pièces par année», poursuit-elle. Un autre aspect fondamental du théâtre à Québec, c’est la polyvalence: «L’idéal, c’est d’être polyvalent. Qu’il s’agisse de faire des spectacles pour enfants, de faire de la mise en scène au Cégep, de donner des cours de théâtre, de faire de l’animation ou de faire des voix, plus tu es
capable de réaliser des choses différentes, plus tu es capable de te débrouiller. Comme ça, même en ayant moins de contrats dans les théâtres, tu réussis tout de même à travailler.» Rentabilité oblige, certaines compagnies de théâtre –cela dit, autant dans la Capitale que dans la métropole– organisent des tournées si l’une de leur pièce obtient du succès. Le théâtre pour enfants, notamment, en est un qui fait beaucoup de tournées. Il est donc fréquent de voir des pièces de théâtre de compagnies montréalaises jouées à Québec, et vice-versa. Métropole versus Capitale Comme l’explique Jessica Thériault, le choix de faire carrière à Québec n’a rien de facile pour les artistes de théâtre. Pour
«
La pause culturelle
Julie Côté
carrière lancée s’avère beaucoup plus judicieux pour les artistes du théâtre de la Capitale: «Tous ceux qui font le passage à Montréal le disent: quand tu pars à Montréal, tu repars à zéro. Même si tu as dix ans d’expérience dans le domaine, tu dois refaire tous tes contacts. C’est assez difficile.» Vous allez à Québec dans les semaines à venir? Voici quelques pièces à surveiller : Premier Acte est le théâtre de l’émergence théâtrale à Québec. Jusqu’au 28 novembre prochain sera présentée La réforme Pinocchio, une production de la compagnie Les Fleurs mise en scène par Jean-Michel Déry. Pour plus amples informations, voir le site www.premieracte.ca.
À Montréal, c’est sûr qu’il y a plus de comédiens, mais il y a plus de contrats aussi. C’est très difficile comme choix.»
Jusqu’au 28 novembre prochain, le Trident présente le Macbett d’Eugène Ionesco, le tout mis en scène par le dramaturge bolivien Diego Aramburo. Pour plus d’informations, consultez le site www.letrident.com.
les comédiens qui souhaitent se réaliser ailleurs que sur les planches, que ce soit à la télévision ou au cinéma, le choix de déménager à Montréal s’impose bien souvent: «À Montréal, c’est sûr qu’il y a plus de comédiens, mais il y a plus de contrats aussi. C’est très difficile comme choix.» Bien que la scène montréalaise puisse sembler alléchante de par sa plus grande échelle, le choix de rester à Québec une fois leur
Pour ceux qui auraient raté Coma Unplugged à Montréal, la pièce sera de passage à Québec sur les planches du Périscope du 17 au 28 novembre prochains: www.theatreperiscope.qc.ca Si vous êtes assez rapides pour vous rendre à Québec d’ici le 21 novembre, le Théâtre de la Bordée y présente jusqu’à cette date la pièce Apocalypse à Kamloops: visitez le www.bordee.qc.ca. x
Depuis le début de la session, et donc depuis que j’écris cette chronique, il y a une facette de ma personne que je tente de garder secrète. Toutefois, amis lecteurs, comme c’est le «spécial région» et que de toute façon je quitterai l’univers mcgillois dans moins d’un mois, je sens la soudaine envie de me confier à vous. Je fais donc de vous mes confidents –le temps d’une chronique, du moins– dans cette affaire des plus scabreuses. Le fait est que, à chaque semaine, je vous entretiens de la beauté de l’art, de sa finesse et des bonheurs qu’il occasionne. Nous aimerions tant clamer haut et fort que nous sommes des artistes avec la même conviction que Christian Bégin. Si seulement. Mais bon, l’histoire n’est pas là. Disons plutôt que derrière toutes ces propositions de sorties hautement culturelles et urbaines que je vous fais, je tente de dissimuler un lourd passé: celui d’être fondamentalement une «fille de la campagne». Et quand je dis campagne, prenez le mot dans son sens le plus rural possible (voir la définition de «trou» en annexe). J’entends déjà vos exclamations,
vos cris de désarroi. Je sais, je sais. Je n’ai d’autre choix que de vous affirmer que votre chroniqueuse culture préférée a grandi en buvant de la Molson Ex et en écoutant du AC/DC. J’entends vos accusations, mes enfants, je les entends: région ne veut pas dire manque de culture et de raffinement. C’est bien vrai la plupart du temps, mais je dois avouer que ce n’est pas l’image qui me reste de mon patelin natal. J’aimerais tant vous dresser le portrait d’une région stimulante, où l’air est pur et bon, où l’herbe est tellement verte que vos yeux ne peuvent le supporter et où le ciel est tellement plus lumineux que nulle part ailleurs. Toutefois, j’ai grandi au Centre-du-Québec. C’est où ça? C’est la question à laquelle je dois répondre constamment; vous chercherez par vousmêmes. Le fait est qu’il ne se passe pas grand chose au Centre-duQuébec et que le bar du coin est le divertissement le plus culturel qui soit (ben quoi, y’a un juke box) et le casse-croûte le seul restaurant. Mais bon, j’ai bien beau rire de mon villâââge natal, reste que je porte en moi des marques indélébiles de cette éducâââtion. Lesquelles? Celle de courir pour traverser la rue entre deux feux de circulation, celle de toujours avoir peur quand j’entends plusieurs sirènes d’ambulance et de camions de pompiers et celle de pogner les nerfs quand les Montréalais se décident à faire des concertos de klaxon. Sentez-vous bien libre de rire. Mais pour le moment, je préfère être ridicule en ville que de m’ennuyer en campagne. Réagissez à cette chronique: artsculture@delitfrancais.com
Vivre du théâtre à Québec peut se révéler périlleux Vincent Bezault/ Le Délit. Photos de Bernard Gagnon et Réné Ehrhard
xle délit · le mardi 17 novembre 2009 · delitfrancais.com
Arts & Culture
13
LITTÉRATURE
Spécial Livres Alors que le Salon du Livre ouvrira ses portes du 18 au 23 novembre prochains, Le Délit en profite pour vous faire part de ses suggestions de lecture.
À la dérive
Dans Les Troutman volants, Miriam Toews nous entraîne sur la route en compagnie d’une tante et de deux enfants peu conventionnels. Véronique Samson Le Délit
«B
on, ben, ouais, tout s’est déglingué.» Hattie, expatriée à Paris et fraîchement abandonnée par son petit ami, reçoit un appel d’alerte en provenance de l’autre côté de l’océan. Au bout du fil est Thebes, sa nièce aux cheveux violets et aux tendances verbomotrices, qui n’arrive plus à tenir seule avec une mère à la dérive. Min ne sort plus du lit et avale pilule après pilule. Les flacons vides s’empilent alors que Logan, le frère de Thebes, sèche les cours et se construit une carapace à l’aide de ses écouteurs et de son capuchon extra-large. Hattie arrive juste à temps dans son Manitoba natal pour voir Min emportée à l’hôpital psychiatrique. Cette fois-ci plus que les autres, sa sœur semble avoir atteint le fond. Que faire quand rien ne va plus? Hattie décide de prendre la route avec Thebes
et Logan dans la vieille fourgonnette Ford Aerostar. Destination Murdo, dans le Dakota du Sud, un «grain de poussière» sur la carte. Le trio mal assorti part ainsi sillonner l’Amérique, uni par le vague espoir de retrouver Cherkis, le père des enfants. Les Troutman volants est le quatrième roman de l’écrivaine manitobaine Miriam Toews, paru l’an dernier en version originale anglaise et traduit tout récemment à la maison Boréal. À des miles du road novel traditionnel, Les Troutman volants nous emporte de Winnipeg à la frontière du Mexique, dans les hauts et les bas de cette petite famille toujours prête à se démanteler malgré les efforts de Hattie. Miriam Toews livre ici un conte inusité sur l’enfance, oscillant sans cesse entre le désespoir et la légèreté, le côté amer et le côté sucré de ces années où tout se joue. Où tout s’est joué, du moins, pour Hattie, qui plonge dans ses souvenirs de jeunesse avec Min
alors qu’elle regarde Thebes et Logan dans le rétroviseur de la Ford Aerostar. Sur la route, Hattie, Thebes et Logan trouveront beaucoup plus que ce père disparu des années plus tôt: c’est leur difficile relation à Min qu’ils parviendront enfin à explorer. L’équilibre précaire entre le sujet sombre qu’est la dépression et l’éclat de vie qu’est l’enfance est maintenu tout au long du roman par une plume bien maniée, pleine d’humour. Dans Les Troutman volants, Miriam Toews fait la juste part aux dialogues savoureux, toujours surprenants, parfois tendres, qui font le quotidien de Thebes et Logan. L’univers de l’écrivaine nous happe complètement. Car, comme ses personnages, nous ne savons jamais vraiment vers quoi nous volons. x Les Troutman volants Par Miriam Toews Éditions du Boréal 25,95$
Tout petit tout petit Nicolas Chalifour signe chez Héliotrope Vu d’ici tout est petit, un premier roman tantôt sucré, tantôt acidulé. Julie Côté Le Délit
D
14 Arts & Culture
ans un vieux manoir «tout ce qu’il y a de plus ma-gni-fi-que» transformé en auberge luxueuse, une drôle de créature déambule d’un étage à un autre, scrutant quotidiennement les moindres faits et gestes des gens qui l’entourent mais qui ne la voient pas. Se transportant tour à tour dans les cuisines, sous le bureau de la directrice aux talons pointus et dans sa cachette surnommée le «trou», prenant bien soin que nul ne l’aperçoive, le petit être narre en long et en large la routine au manoir, derrière laquelle se cachent des réalités beaucoup plus sombres que ce que les apparences ne laissent croire; malgré les paysages bucoliques du domaine, des histoires d’adultère, de viols et d’autres crimes scrupuleux font surface. De ses différents postes d’observation,
la créature commente et vit à travers les actions des autres, allant jusqu’à s’amouracher, en secret toujours, de la plus belle femme de chambre du manoir. Dans ce premier roman, Nicolas Chalifour parvient à transporter ses lecteurs dans l’univers tout à fait décousu et quasi fantastique de ce petit être obscur. Dès les premières pages de Vu d’ici tout est petit, c’est la langue enfantine et naïve de ce narrateur qui frappe, surprend et amuse. On ne peut s’empêcher de se demander qui se cache derrière ces interminables phrases, une question qui reste pourtant sans réponse, même à la fin du roman. L’effet d’amusement se perd, malheureusement, au fil des pages, allant jusqu’à lasser et irriter le lecteur qui se sent prisonnier de cet étrange narrateur qui l’empêche de pousser l’intrigue plus loin. Entre le début et la fin de l’histoire, tous deux assez intri-
gants, on se sent obligé de lire les moindres pensées –souvent répétitives– du narrateur, ce qui a pour effet de rendre la lecture du roman quelque peu lourdaude et morne en dépit du langage coloré. Or, comme le dit le titre du livre, du point de vue du petit être à la langue bien pendue, tout est petit et, malheureusement pour le lecteur, l’intrigue n’y échappe pas. Si dans son premier roman Chalifour réussit à nous transporter à plusieurs lieues du conforme et du commun, on aurait souhaité trouver dans Vu d’ici tout est petit une intrigue un peu mieux ficelée qui aurait rendu la lecture plus fluide. x
Vu d’ici tout est petit Par Nicolas Chalifour Éditions Héliotrope 21,95$
xle délit · le mardi 17 novembre 2009 · delitfrancais.com
Infesté Après s’être mérité tous les prix pour son premier roman Parfum de poussières (De Niro’s Game), Rawi Hage revient à la charge avec Le cafard. Julie Côté Le Délit
D
ans Le cafard, l’auteur canadien d’origine libanaise nous transporte dans le quotidien médiocre d’un immigrant venu chercher dans ce pays de neige non pas une vie meilleure, mais une meilleure mort. Dans la froideur montréalaise, il déambule d’une rue à l’autre, anonyme, sans autre but que de fuir son appartement infesté de cafards, un animal auquel il s’identifie néanmoins. Rien ne réussit à celui qui se dit mi-humain, mi-blatte; pas même son suicide, qui rate quand la branche de l’arbre auquel il voulait se pendre cède. Cet événement lui vaut par la suite de fréquentes rencontres avec la psy, Geneviève, rencontres qui font la lumière sur le passé de l’homme. Ainsi le lecteur découvre les problèmes familiaux de celui-ci, ses tentatives d’assassinat sur son beau-frère violent et les multiples vols qu’il commet avec son complice AbouRoro. Entre ces rétrospectives et le récit du quotidien de l’hommecafard, le lecteur est également confronté à ses noires pensées et à ses pulsions sexuelles, lesquelles sont canalisées sur les quelques femmes qu’il côtoie. À mi-chemin entre le réel et l’hallucination, l’homme sans nom se mute en cafard, cet insecte aussi méprisable que dégoûtant. Sous cette forme, il infiltre la demeure d’autrui pour y
prendre ce qui lui plait et acquiert une liberté que le corps humain ne lui permet pas. L’entourage de l’homme, loin d’être plus joyeux, présente différents visages de l’immigration: la belle Iranienne en quête d’émancipation, l’ancien journaliste devenu chauffeur de taxi ou le musicien qui vend de la drogue aux petits bourgeois de la métropole. Tout est échec et désillusion dans ce livre et pourtant, tout est étrangement réel. Avec ce deuxième roman plutôt sombre, Hage captive son lecteur dès la première page. Malgré la noirceur des propos du livre, la plume de l’auteur fascine par sa richesse. Les divers éléments de l’histoire s’enchaînent avec une fluidité impressionnante qui garde le lecteur en haleine à chaque instant. La traduction en français, signée Sophie Voillot, parvient tout à fait à rendre la puissance du style de l’auteur. Vraiment, rien dans Le cafard ne peut arrêter le lecteur. Ce roman est la confirmation du talent de Hage qui, espérons-le, nous réservera d’autres belles surprises dans le futur. Si vous n’avez qu’un seul livre à lire cette saison, assurezvous de choisir Le cafard. x Le cafard Par Rawi Hage Traduction de Sophie Voillot Éditions Alto 385 pages 25,95$
L’illusion tragique Pleurer comme dans les films, ou le parti pris de la fiction selon Guillaume Corbeil. Laurence Côté-Fournier Le Délit
L
e titre du premier roman de Guillaume Corbeil, Pleurer comme dans les films, laisse présager une sensibilité volontairement exagérée et kitsch, celle d’un personnage se complaisant dans sa douleur pour mieux se mettre en scène. La surprise n’en est que plus grande en découvrant l’univers insolite mais tendre des deux principaux protagonistes, un garçon hydrocéphale et une petite fille aux orbites vides. Ces figures enfantines monstrueuses, franchement bizarres mais pas trop conscientes de l’être, n’ont rien de cynique. Dans leur candeur, tous deux peuvent rêver aux destinées les plus fantasques, poussés en cela par des parents aussi éloignés du monde pratique que leur progéniture. Le conte des habits neufs de l’empereur, qui revient à quelques reprises dans le récit sous xle délit · le mardi 17 novembre 2009 · delitfrancais.com
une forme remaniée, résume presque à lui seul les thèmes centraux du roman. Et si l’empereur n’avait pas été la proie de filous ayant abusé de sa crédulité, mais avait bel et bien porté des habits, invisibles au plus grand nombre mais magnifiques aux yeux de quelques privilégiés? Délibérément choisir de s’illusionner, faire «comme si», trouver refuge dans la fiction: autant de manières d’exister, de dépasser les limites trop restreintes qu’impose un réel qui, de toute manière, apparaît déjà surréaliste à travers le regard du narrateur. Le petit hydrocéphale, que sa mère prépare depuis toujours à une carrière de grand écrivain, modèle ses actions et ses pensées en fonction des biographies lues dans une série de revues intitulée La grande revue des grands écrivains. Cette comédie de l’existence, ce choix de jouer une vie écrite d’avance plutôt que de la livrer à la contingence des jours, offre aux personnages un destin
à habiter en même temps qu’elle les emprisonne. La langue qu’emploie Guillaume Corbeil, musicale et rythmée sans être ostentatoire, sert bien son texte. L’auteur a su créer une voix singulièrement forte pour son jeune narrateur, où derrière une immense naïveté perce une fragilité que met à mal la cruauté du monde qui l’entoure. Toutefois, malgré la brièveté du roman, quelques répétitions dans les propos et les péripéties alourdissent le texte. Ce défaut n’est cependant pas suffisamment problématique pour enlever au plaisir de suivre la quête malencontreuse de ces petits monstres aux allures de Don Quichotte. x
Pleurer comme dans les films Par Guillaume Corbeil Leméac Éditeur 18,95$
Arts & Culture
15
Un joyau de la SF Dans son nouveau recueil L’Enfant des Mondes Assoupis, l’auteur de science-fiction Yves Meynard nous livre d’excellentes nouvelles imagées qui stimulent l’intellect autant que l’imagination. Julie Leroux Le Délit
S
i Yves Meynard est bien connu et bien récompensé par les amateurs de sciencefiction, il apparait évident, après la lecture de son tout dernier recueil de nouvelles, que son lectorat devrait dépasser largement la communauté SF. L’Enfant des Mondes Assoupis regroupe huit nouvelles écrites entre 1989 et 1999, dont certaines ont été récompensées par les prix Boréal et Aurora. L’histoire qui ouvre le recueil, «La Rose du désert», est une réflexion fascinante sur les origines et le destin de l’homme. On hésite entre la relire encore et encore, ou passer à l’autre nouvelle. Les fictions qui suivent étonnent par leur variété, autant dans leur contenu et leurs thèmes que dans leur structure narrative et leur contexte. «Équinoxe» fait appel à la morale et à la religion, alors que «Une princesse de Serendip» nous plonge directement dans un univers cyberpunk
(pour les novices: ayant comme thèmes l’intelligence artificielle, la drogue, la technologie et les virus informatiques, les bandits, etc.). Dans «Les Hommes-Écailles», Jorn se mesure à Léviathan, alors que dans «Le Vol du Bourdon», un émissaire de la Terre tente de convaincre la Reine des Ruches du danger qui la guette. «Chasseur et Proie» nous fait suivre les pas d’Andersen, qui scrute la foule présente à l’Exposition universelle à la recherche de celle qu’il doit tuer. Dans «L’Enfant des Mondes Assoupis», la curiosité du Prince mène ce dernier vers Merre, un monde totalement différent de ses attentes. Enfin, «Soldats de sucre» clôt le recueil en offrant au lecteur un traitement original, étrange, presque grotesque du thème de la guerre. Dire que l’écriture de Meynard est imagée, intelligente et originale parait insuffisant; ce serait là employer des euphémismes. Son récent recueil est un de ces rares livres qu’il est tout simplement impossible de déposer. Chaque nouvelle de l’inven-
tif écrivain est une découverte savoureuse qui plonge le lecteur dans un univers merveilleusement bien décrit, peuplé de personnages d’une authenticité palpable. Ces nouvelles nous parlent, évoquent cette imagination qu’on a depuis longtemps repoussée dans les tiroirs lointains de notre mémoire. Le style de l’auteur est simple, précis et accessible sans pour autant manquer de poésie. Si la fin de chaque nouvelle laisse au lecteur un sentiment ambivalent, c’est bien celui de ressentir à la fois la grande satisfaction d’avoir lu une fiction écrite avec justesse et la tristesse d’être déjà arrivé à son dernier mot. Une petite note à ceux qui sont curieux envers la sciencefiction et qui ont soif de littérature audacieuse et originale: à lire absolument.x
L’Enfant des Mondes Assoupis Par Yves Meynard Éditions Alire 15,95$
L’amour impossible et toutes ses parenthèses La Garçonnière, second roman de Mylène Bouchard, dissèque le sentiment amoureux de deux passionnés des mots. Émilie Bombardier Le Délit
«R
16 Arts & Culture
égulièrement, Mara retournait en Abitibi; Hubert, au Lac-Saint Jean. Tout ce temps sans se voir, c’était impensable. (…) Un chemin de fer existerait avant leur mort, c’était assuré. (…) Entre eux, de vastes territoires sauvages.» Des premiers passages du roman de Mylène Bouchard se dégage le désir irréaliste de voir s’unir deux personnages que tout semble éloigner. Derrière ce désir, qui deviendra besoin, se profile une œuvre qui part littéralement dans toutes les directions. La Garçonnière raconte la relation de Mara et Hubert, deux passionnés d’art et de littérature qui, dès leur première rencontre au Cégep du Vieux-Montréal, s’embarquent dans un amour impossible qui sera vécu textuellement, «comme une parenthèse», et qui les mènera au bout du monde. Ainsi se dessine une histoire d’amour simple, vécue principalement dans un Montréal méticuleusement décrit et où se succèdent les rencontres dans les cafés du Mile-End, les visites de galeries d’art et les tournées de bars. À cause de l’étiquette d’artistes/ intellectuels sensibles et tourmentés qui leur est trop rapidement apposée, ces personnages peuvent d’abord sembler incomplets, voire convenus, d’autant plus que leurs pensées et propos se teintent d’in-
nombrables citations tirées des classiques sur lesquels se construit leur relation (L’Immortalité de Milan Kundera, le Refus Global, Tu m’aimestu de Richard Desjardins, pour n’en nommer que quelques uns). Une progression un peu tardive se fait finalement sentir dans le récit et lève alors le voile sur des images et des fixations des plus poétiques; celles-ci prennent tout leur sens vers la fin du roman, quand Mara et Hubert se retrouvent à Beyrouth puis à Prague, vingt ans après leur rupture, transportant toujours avec eux les séquelles de leur amour inassouvi et toutes les hantises que la fatalité finit par dévoiler. Le style de Mylène Bouchard, dénué d’artifices, est à la fois éclaté et authentique, mélangeant points de vue, lieux et temps de façon tout à fait fluide. Son écriture, dans laquelle transparaît certainement un grand amour pour l’art et la littérature, fait du roman lui-même un ressort de l’existence des deux protagonistes, tant les recours qu’ils ont aux mots et aux expressions est précis, sensible et déterminant. D’une histoire plutôt simple et d’une mise en situation un peu maladroite découlent alors une œuvre fort intéressante, qui vaut certainement que l’on s’y arrête.x La Garçonnière Par Mylène Bouchard Éditions la Peuplade 20,95 $
xle délit · le mardi 17 novembre 2009 · delitfrancais.com
Spéléologie de l’âme Dans Tous les chemins mènent à l’ombre, Dany Tremblay explore les milles facettes de la folie et du désespoir. Rosalie Dion-Picard Le Délit
T
out au long de ses vingtquatre nouvelles, Dany Tremblay plonge le lecteur dans de multiples univers qui se distinguent tant par leur ton que par leur point de vue narratif; en effet, on y explore tout à la fois la narration au «je», à la troisième personne et même au «tu» et au «vous» – pari périlleux que l’auteur réussit à tenir. La plupart des nouvelles plongent au cœur du déséquilibre avéré, passé ou en devenir qui saisit les femmes
et les quelques hommes du recueil. Parfois, ce sont les spectateurs du désespoir d’un ami ou d’un inconnu qui jouent le rôle de narrateur, mêlant toujours une part d’empathie au récit de l’incompréhensible folie. La part sombre de l’âme, jamais nommée ou étiquetée, est décrite autant du point de vue de ceux qui la vivent que de ceux qui en sont les témoins. Inévitable, le glissement vers l’irréparable se produit. On meurt beaucoup, dans Tous les chemins mènent à l’ombre, on viole aussi. Pourtant, pas de mélodrame: Dany Tremblay réussit à faire
sentir l’intensité de la souffrance de ses personnage sans tomber dans l’exagération larmoyante. Certains pourront trouver à redire sur la disparité des tons et des niveaux de langue qui se succèdent dans les nouvelles. La plupart du temps simple et juste à la fois, la langue semble parfois assise entre deux chaises, notamment lorsque les expressions typiquement québécoises sont écrites en italiques (pit de sable), brisant ostensiblement le rythme du texte. Tout se passe comme si l’auteur avait du mal à trouver sa voix et à l’assumer. Aussi, le
choix de séparer le recueil en six parties semble discutable: alors que cinq parties font référence à différents degrés de lumière («Brunante», «Black-out», …), la sixième partie se nomme «Autres espaces-temps», et rassemble deux nouvelles qui ne sont pourtant pas si différentes des autres. Pour ajouter à l’incompréhension du lecteur, certaines nouvelles reprennent les intrigues et les personnages des autres, et font croire à une manière de roman aux perspectives multiples... mais non. Généralement courtes, les nouvelles décrivent le
plus souvent un moment, et savent le rendre avec précision. Le format du livre gagnerait certes à être remanié pour plus de cohérence. En somme, Dany Tremblay offre un recueil intéressant, fruit de nombreuses expérimentations qui, si elles peuvent parfois laisser sceptique, ont presque toutes le mérite de viser juste.x
Tous les chemins mènent à l’ombre Par Dany Tremblay La Grenouille Bleue 22,95 $
Trouvé, le temps perdu Dans Ombres sereines, un récit au style anecdotique évoquant ses propres expériences de voyage en Asie, Michel Samson explore les questionnements existentiels auxquels nous cherchons tous des réponses. Marie-France Guénette Le Délit
A
vez-vous perdu votre innocence d’enfant? Avez-vous cherché des réponses dans tous les mauvais endroits? Avez-vous laissé le stress prendre le dessus sur votre vie? Avec Ombres sereines, Michel Samson propose un interlude littéraire, le temps de poser les vraies questions, de revenir à ce qu’il y a de fondamental dans la vie, de chercher la Voie. Ses récits nous transportent dans
un instant lointain, comme un voyage oublié. Les courts textes sont comme rythmés par les coups de pinceau d’un moine vietnamien qui se voue à l’art de la calligraphie. Ne craignez pas d’avoir affaire ici un discours bouddhiste et shintoïste hautain. Michel Samson entame le dialogue entre maître et disciple avec une énigme qui s’étire sur toute la longueur du recueil: «Une ombre en mouvement, un sentier difficile, une destination inconnue. Peuxtu maintenant mesurer le poids des ombres?» Ponctués des frus-
trations du disciple qui essaie de contrôler les détours sinueux de sa pensée, les courts récits du maître ont tous un lien plus ou moins évident avec l’énigme principale. Le lecteur, devenu disciple, se plie à la méthode du maître, et se sent dans l’obligation de se questionner. Le recueil est parsemé d’anecdotes amusantes, de réalités touchantes et de vérités à apprivoiser. Impossible de retenir les rires quand l’auteur présente un homme d’affaires affolé qui vient chercher «l’illumination sublime» dans un temple du
Japon, et qui repart convaincu de l’avoir enfin trouvé… alors que le moine n’a fait que répéter le mot «chat», pour lui faire remarquer qu’il avait pris le tapis du chat plutôt qu’un zafu, un coussin de méditation. L’auteur aborde des sujets difficiles, comme la pauvreté et l’impact du redoutable agent orange (un herbicide toxique utilisé pendant la guerre de Viêt Nam pour brûler les forêts et les récoltes) sur le paysage humain et naturel du Viêt Nam; mais il dépeint aussi les sourires des villageois des montagnes, les
traits de caractères de ceux-ci, et il le fait avec une habileté qui laisse présager un deuxième recueil. L’auteur parvient à éclairer l’énigme du poids de l’ombre sans que nous, lecteurs, n’ayons le désir d’en lever les yeux, sauf peut-être pour mieux réfléchir à ses propos.x
Ombres sereines Par Michel Samson La Grenouille Bleue 22,95 $
Le Blues du lecteur Nirvana Blues, le deuxième ouvrage de Frédéric Gagnon, est une fiction témoignant de la vie intérieure tourmentée et violente des êtres, reflet de nos propres tourments amoureux, spirituels et politiques. Annick Lagoviez Le Délit
L
’histoire commence dans le présent intemporel et indéfini de Gabriel, un jeune artiste incapable d’affronter les fantômes de son passé. Afin de comprendre sa propre histoire et de s’en exorciser, Gabriel décide d’écrire ses «mémoires libérateurs». Ainsi, il revisite l’érotisme et la spiritualité qui ont teinté sa relation avec Monique, une femme tellement belle qu’elle en trouble jusqu’au lecteur. Celle-ci incarne non seulement le nirvana mais aussi le blues de Gabriel, son déchirement entre la vérité, inaccessible, et le mensonge, inévitable. Parce que Monique l’a aimé, lui a menti, l’a trompé et l’a quitté, Gabriel ne peut l’oublier. Le désespoir qui l’habite, malgré le temps qui passe –un temps ponctué par les
retours de Monique–, le pousse à revisiter son histoire, celle d’un homme laissé seul face à sa soif d’idéal et d’absolu, l’histoire d’un homme qui n’a pas tué l’amant de sa femme, et qui n’est pas le père de leur enfant. Cette histoire est aussi celle de Joyce, l’enfant de Monique, dont Gabriel s’occupe pendant de longs mois avant de découvrir sa véritable paternité. Joyce, à travers l’histoire de la princesse Mérime inventée par Gabriel, apporte un peu de magie, de douceur et de rêve dans ce monde brutal et hypocrite. Et le lecteur est pris d’envie pour cette petite fille innocente et naïve, loin de la violence et de l’érotisme du quotidien des autres personnages. Le personnage de Joyce et la possible transfiguration finale de Gabriel ne réussissent pourtant pas à alléger le ton du roman qui, dans sa volonté de toucher
xle délit · le mardi 17 novembre 2009 · delitfrancais.com
à la profondeur de l’humain dans ses recoins les plus obscurs, semble aussi explorer les recoins les plus obscurs de la littérature. Malgré le rythme fluide de la narration, les passages concernant la quête métaphysique et spirituelle de Gabriel sont confus et apparaissent comme des parenthèses inutiles au récit. Seule la fin du roman, qui entremêle l’histoire de Mérime à celle de Gabriel, sort le lecteur de l’ennui des deux cents pages précédentes. Ainsi, si Frédéric Gagnon réussit en effet à nous faire connaître «la vie réelle», il échoue par contre à nous faire rêver.x Nirvana Blues Par Frederic Gagnon La Grenouille Bleue 22,95 $
Arts & Culture
17
CHRONIQUE
CHRONIQUE
Y’a un fou qui sniffe ta ligne de vie
Longueuil by the beach
Le Bâton
Ralph Elawani
L’été dernier, alors que je travaillais à temps plein dans un magasin de records, il m’est venu à l’idée d’écrire Les carnets d’un accoté, une histoire lassante sur les banalités hyper subjectives de mon quotidien derrière un comptoir. Malgré l’avortement presque immédiat de mon projet, j’ai cru pertinent de vous faire part d’une anecdote assez récente qui aurait pu se retrouver parmi les pages de mes carnets; une pause style collation-santé meets bouillon de poulet pour l’âme. Remettons-nous en contexte. Il est 18h, il fait encore assez chaud pour espérer ne pas avoir à contracter les muscles de son cou lorsqu’on marche face au vent, et Falardeau est encore parmi nous. Je porte des jeans bleus percés à la hauteur hum…correcte, juste assez pratique pour jouer des parties de pocket pool dans les moments d’ennui endémique. Non, c’est une blague…je suis incorrigible… je suis aux bonnes manières ce que Jacques Demers est à la lecture (rires en boîte et serpentins).
N’empêche qu’un peu d’action ne pouvait me faire de mal à trois heures de la fermeture de la voûte aux gros disques noirs. Surgissent alors deux individus arborant une dégaine nocturne inopportune dans un contexte si diurne –la description la plus réaliste que je puisse en faire est sans doute qu’ils offraient un tableau digne de Laurel et Hardy, mais version qui sent le Adidas Move et qui se tient au Saint-Sulpice depuis que la dernière coupe Stanley est passée par Montréal. Appelons-les Lycra et Hardcore Gamer. Bon, les deux guenilles entrent dans le magasin, Lycra transpire à grosses goûtes sa pizza (cri***ment) classe de la Piazzetta et Gamer touche à tout d’une manière professionnellement saumâtre. Je remarque que les deux sont d’une humeur assez sanguine, ce qui transparait dans leur body language qui m’épelle en caractère gras: «Chaque fois qu’on boit, on tente de ramener des filles, mais on finit toujours ensemble même si on n’est trop pas feuf ». J’ai soudainement un haut-le-cœur car Gamer vient de m’apostropher en me disant: «Man, t’as-tu de l’électro, mais tsé plus du dance… tsé, pour danser.» Moi de répondre avec mon index: «Par là, pis fais donc pas tes besoins dans le magasin.» Tout content de l’attention qu’il reçoit de la part du mâle alpha de la place (j’étais seul), Gamer insiste pour que je lui choisisse sa bébelle et accentue le fait qu’il se sacre de la musique, qu’il n’a pas de table tournante
et qu’il veut juste entendre du beat car c’est comme une drogue pour lui –moi, je pense à ma mère et je me souviens que j’étais si à l’aise en position fœtale. Je prends n’importe quel objet circulaire et je le pose sur la platine du magasin, car fiston (alias Gamer alias Je porte encore un bracelet Lance Armstrong) veut danser. Lycra sort alors une liasse de billets et m’offre de me payer pour entertainer son ti-nami avec qui il s’adonne aux plaisirs du pocket pool, je décline poliment pendant que Gamer s’excite –et que je l’imagine en train de se secouer le bandit à bâbord et à tribord pour faire rire l’autre. Gamer décide d’acheter le maxi, même si son copain lui explique qu’il ne possède même pas de platine. J’entame le processus de facturation et j’entends snifffffffffffffffffff sniffffffffffffffffff. Je lève la tête et je vois les deux énergumènes en plein plongeon dans un petit sac rempli de sucre qui empêche de dormir. Je n’ai même pas le temps de m’écrier the horror, the horror, qu’ils sont déjà en route vers le SaintSulpice pour une autre nuit qui finira à grands coups de je t’aime dans le ça pue. x Et vous, vous êtes plutôt Lycra ou Hardcore Gamer ? Réagissez artsculture@delitfrancais.com Sinon commentez chronique en ligne: www.delitfrancais.com
Vu à Sherbrooke
18 Arts & Culture
cette
par Jimmy Lu
La tête en friche
Rosalie Dion-Picard
Née à Montréal, déracinée à l’aube de l’adolescence, forcée de suivre la cellule familiale jusqu’à des endroits terribles, gris, le bout du monde, le royaume des thermopompes et des semi-détachés, j’ai souffert de mon déménagement. En banlieue. La vraie: le dépanneur le plus proche à vingt-cinq minutes de marche, les autobus qui passent une fois l’heure la fin de semaine, le concert ininterrompu des tondeuses, les autobus scolaires... Ma maman était contente, il y avait des chardonnerets dans les mangeoires, et un grand jardin à aménager. En plus, un immense parc tout près, des pistes de ski de fond, des sentiers, des kilomètres de plaisir et d’ornithologie. Pour moi, seule amélioration -discutable-, le câble. Des heures de zapping, quelques bons films de répertoire, une quantité infinie de mauvaises traductions, quelques matchs de curling. Beaucoup de msn -les amis étaient trop loins pour que je puisse les voir en personne- et de coups de fil interminables. Ce qu’il y de bien, en banlieue, c’est qu’il y toujours un voisin sans enfants avec une grande piscine creusée, chauffée à 80 degrés
(en banlieue, on parle en degrés Farhenheit pour l’eau de piscine, et en pieds pour toutes les mesures). Durant mes sept ans de vie en banlieue, j’ai dû emprunter au moins cinq réseaux d’autobus différents, dont le tarif étudiant, lorsqu’il y en avait un, allait de 2,50$ à 5,00$, et parfois on avait de la chance parce que les autobus étaient conduits par des collecteurs d’argent préhistoriques qui ne comptaient même pas les pièces. Pardon, société des transports de Saint-Bruno. Ah, la Rive-Sud, ses autobus voyageurs, ses longs, longs trajets. Et les derniers bus, ah! Ces derniers bus... À 1h21, le vendredi soir, titubant de l’abreuvoir à l’arrêt de bus, errant dans le terminal suréclairé aux néons à la recherche de quelque chose pour tuer le temps, qui s’est présenté quelque fois, souvent en la personne d’un garçon qui jonglait avec des balles transparentes, en acrylique. Si transparentes qu’on ne peut pas les voir tourner, on dirait que la balle glisse le long du bras, de la main -je ne sais pas pourquoi, ça m’a toujours fait penser à Labyrinthe. En plus, on était dans le même bus. J’ai aussi rencontré ce garçon, presque mon voisin, jeune cégépien à l’époque, qui avait des cheveux noirs frisés encadrant un visage doux, un peu joufflu, un sourire rêveur et des grands cils. On parlait à chaque fois qu’on se croisait, il étudiait en informatique, il avait eu un stage chez Pratt & Whitney, et finalement ils l’avaient engagé. On a commencé à faire semblant de ne pas se reconnaître, il s’est coupé les cheveux, il a pris une bedaine, et son sourire a disparu. C’est la vie, y parait. x Vous aussi vous avez grandi à Longueuil? Écrivez à Rosalie à artsculture@delitfrancais.com
Le reste de cet essai photo est disponible en exclusivité et en couleurs sur le site internet du Délit: www.delitfrancais.com xle délit · le mardi 17 novembre 2009 · delitfrancais.com
LE ROMAN-FEUILLETON DU DÉLIT
Flagrant délit de tendresse Catherine Renaud Le Délit ÉPISODE 10 Résumé de l’épisode précédent: Une manifestation populaire a creusé un fossé inattendu entre Lui, cousin influençable d’un militant syndicalo-révolutionnaire et Elle, membre de la bourgeoise capitaliste anglophone… Un retour en force des deux solitudes dans l’existence des deux amants est-il à craindre?
E
lle sortit de la chambre, l’air hagard. Serrant la ceinture de sa vieille robe de chambre en velours vert, elle retira du feu la bouilloire sifflante, oubliée là par Emma. Cette dernière fit irruption dans la cuisine, les yeux maniaques et l’air surexcité. Elle, hébétée par les événements de
la veille, continuait à verser l’eau chaude sur les poches de thé. Une forte odeur de myrrhe mêlée de musc attaqua vivement ses muqueuses olfactives. Elle se redressa et vit alors une enveloppe fort travaillée, scellée à l’ancienne avec de la cire, adressée en lettres gothiques qu’elle ne connaissait que trop bien. Elle attrapa la lettre qu’Emma agitait sous son nez en lui lançant un regard sans équivoque. Son bol de thé à la main, elle s’effondra sur le canapé et lança la lettre toujours cachetée sur le guéridon style Queen Anne. Histoire de se changer les idées, elle alluma la télévision, où passaient en boucle des images de la manifestation de la veille, avec un close-up sur Lui et son ignoble acolyte en train de scander «Fuck la bourgeoisie!». Elle éteignit l’appareil brusquement, se pencha et reprit la lettre.
Elle inspira profondément, s’imprégna du lourd parfum que dégageait l’enveloppe, et l’ouvrit. My dear, I have truly missed thee ever since you left me. I know we somehow grew apart; however, my feelings, they never changed. I have just submitted my Master’s thesis in Byzantine Studies and have now a lot of time on my hands. ’Tis why I dearly wish that thou willst meet me on the steps of the Birks building, at sundown, in a fortnight. Richard Wilde III «In a fortnight?!» En se fiant à la date écrite en entête, cela voulait dire… le lendemain. Perplexe, elle examina l’enveloppe et constata qu’il n’y avait pas de cachet de la poste, mais remarqua quelques petites marques de pinces et une plume minuscule coincée entre la
Emmanuelle Jacques / Le Délit
cire et le papier. Il se servait donc toujours de son vieux pigeon voyageur! Ah… Richard… soupira-t-elle. *** La pluie battait contre les carreaux de la fenêtre du bureau froid et sombre des T.A., au sous-sol du pavillon des Arts. Elle triturait de rage l’ourlet de sa jupe, l’œil fixé sur la pendule. Il ne s’était pas présenté au rendez-vous qu’il avait lui-même quémandé il y a deux semaines, sous prétexte de discuter de son travail final. Dans sa tête alternaient, de façon stroboscopique, l’image captée par le journaliste de CTV qui montrait son jeune loup condamnant la bourgeoisie, et celle de son directeur de maîtrise, le visage fendu par un sourire pervers, faisant allusion à ses petites indiscrétions. Elle ignorait qu’à ce moment même, il ne pouvait venir au rendez-vous; il était à la merci de Steeve, qui lui faisait découper le restant des rideaux rouges de la cuisine depuis l’aube. *** Elle suivait avec appréhension dans le corridor de l’hôtel celui qui venait de réapparaître soudainement dans sa vie. Il y avait à présent chez lui quelque chose de changé. Elle n’arrivait pas tout à fait à mettre le doigt dessus –
était-ce sa démarche, l’ondulation de ses cheveux, un certain négligé dans sa tenue? Il ouvrit la porte de la chambre: «Apwrès vous madmezelle». Les chandelles, l’effluve de myrrhe, la musique baroque… il la renversa sur le lit sans effort. Torturée par la culpabilité qu’elle ressentait envers Lui mais courroucée de ce qu’elle percevait comme une trahison de sa part, elle laissa Richard lui enlever sa blouse. Les yeux clos, elle se délassait à ses caresses, ses mains qui s’inséraient sous son soutiengorge couleur chair, sa bouche qui l’embrassait à perdre haleine. Elle le sentait étonnamment vigoureux contre elle et, elle, sentait le désir monter d’entre ses cuisses. Elle succomba. Les sirènes d’une ambulance troublèrent son doux sommeil, bercé par la respiration virile de Richard. Elle se leva discrètement, enroulée dans le couvre-lit, et alla à la salle de bain. Sur le bord de l’évier, elle vit une bouteille de comprimés, sur laquelle était clairement écrit : VIAGRA 25 MG DE 1 À 2 COMPRIMÉS POUR DIFFICULTÉS ÉRECTILES. « That’s why he felt so young… » Retrouvez tous les épisodes du roman-feuilleton sur notre site internet: www.delitfrancais.com x
Numéro spécial l’Université Rêvée le 30 novembre Et si on vous donnait carte blanche pour refaire McGill de A à Z, vous commenceriez par où? Pour participer écrivez-nous à rec@delitfrancais.com xle délit · le mardi 17 novembre 2009 · delitfrancais.com
Arts & Culture
19
version française de Pirate Radio
AU CINÉMA DÈS LE 13 NOVEMBRE CONCEPTION GRAPHIQUE: ©2009 FOCUS FEATUTRES LLC. TOUS DROITS RÉSERVÉS.
www.PirateRadioMovie.com
www.Vivafilm.com