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Le Délit - Édition du 4 février 2026

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Publié par la Société des publications du Daily, une association étudiante de l’Université McGill. Le Délit est situé en territoire Kanien’kehá:ka non cédé.

rec@delitfrancais.com

Le début de « Coin queer »

Un journal étudiant vit au rythme de celles et ceux qui le lisent. Au Délit, la section tournante a pour but de permettre au journal de se renouveler et de répondre aux besoins changeants des étudiants et étudiantes de McGill. Au cours desdernièresannées,LeDélitaeuleplaisird’accueillirdifférentes sections tournantes, dont « Au féminin », « Environnement », «Bien-être»et«Omnivore».Ilestdésormaistempspourlejournal d’orienter son regard vers la communauté 2ELGBTQI+, à travers sa nouvelle section intitulée « Coin queer ». Chaque semaine, Sixtinevousinviteàdécouvrirunaspectdel’histoiredelacommunauté, sa représentation, son impact sur la culture populaire et sa présence à Montréal.

Cechoixdesectiontournanten’ariend’anodin.D’aprèsunsondage démographique mené par l’Université McGill au printemps 2021, 21,9 % de la population étudiante s’identifie comme membre de la communauté 2ELGBTQI+. En témoignent les nombreuses associations étudiantes destinées à la population queer de McGill. Queer McGill, par exemple, gère et promeut plusieurs services à Montréal,tandisquecertainesfacultés–notammentcellededroit (McGillOutLaw),degénie(QueerEngineer)etdemédecine(HealthQueer Professionals) – possèdent leurs propres associations. L’UnionforGenderEmpowerment(UGE),organisationmcgilloise, est responsable du Trans Patient Union, qui défend et aide les patients transgenres et non binaires dans leur navigation des soins médicaux à Montréal.

Cette liste est loin d’être exhaustive – et surtout, ne signifie pas que l’Université McGill a terminé le travail de valorisation et de soutien de la communauté queer. Loin de là. La lutte étudiante en cours depuis le début du 20e siècle n’est pas près de prendre fin.

À l’occasion de l’écriture de cet éditorial, je me suis plongée dans les archives de l’Université McGill pour en apprendre plus sur celles et ceux qui ont façonné l’institution que nous connaissons aujourd’hui. J’ai appris que Gerts, notre bar étudiant, a été fondé et fréquenté principalement par des hommes homosexuels au début des années 90 ; son nom est inspiré de Gertrude Stein, icône lesbienne de la littérature américaine.

J’ai appris que, dans les années 70, Gay McGill (prédécesseur de Queer McGill) organisait des danses dans le centre universitaire – le même bâtiment qui accueille aujourd’hui les bureaux du Délit. « L’événement a permis aux personnes homosexuelles de se réunir de manière informelle et de discuter en dehors du cadre souvent aliénant et oppressant des établissements commerciaux destinés à la communauté homosexuelle

(tdlr) », lit-on à propos de la toute première danse en 1972 dans l’article « La danse gay fut un succès » du McGill Daily

J’ai appris l’existence de Queery, revue publiée par Queer McGill pendant les années 90 et 2000, ainsi que de QueerLine, service téléphonique qui opère depuis les années 2000. Pendant que les bénévoles répondaient aux appels téléphoniques, ils écrivaient des notes pour eux-mêmes et entre eux dans un « livre de conversation ». Une bénévole du service téléphonique y témoigne en 2003 avoir reçu son « tout premier appel »:« Je me sens vraiment bien. C’est tellement incroyable de savoir que pendant que nous sommes assis ici sur le canapé à attendre que le téléphone sonne, quelqu’un cherche le courage d’appeler. »

L’histoire de la communauté 2ELGBTQI+ à McGill en est une de joie, d’amitié et de résilience, mais aussi de résistance active contre les mesures de l’administration. Le corps étudiant mcgillois s’est mobilisé pour une politique d’appui contre le sida, s’est battu afin que les couples homosexuels bénéficient d’un régime de retraite et d’autres avantages sociaux et a défendu les professeurs victimes de discrimination de la part de l’administration.

Aujourd’hui, la lutte pour la communauté 2ELGBTQI+ demeure tout aussi pertinente. Face aux mesures discriminatoires de l’administration Trump et au recul des droits des personnes queer dans de nombreux pays, on prend pleinement conscience de la fragilité des acquis des dernières décennies. En page 9, Sixtine nous invite à explorer un état des lieux des droits des personnes 2ELGBTQI+ à travers le monde.

Mais en tant que journal étudiant, Le Délit a la responsabilité de faire plus que relayer l’inquiétude. La section « Coin queer » a pour ambition d’ouvrir un espace de lucidité et de joie. L’appartenance à la communauté 2ELGBTQI+, son histoire, sa culture et ses références méritent d’être célébrées, et racontées autrement que dans l’urgence et l’angoisse. Parce que les sujets importants ont le droit d’être ludiques, eux aussi. Cette nouvelle section est une main que Le Délit tend à ses lecteurs et lectrices. J’espère que vous la prendrez.

Bonne lecture! ̸

Eugénie

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actualités

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McGill a les yeux rivés sur Milan

L’Université espère voir rayonner les siens aux Jeux Olympiques.

QuatreansaprèsPékin2022,les Jeux olympiques (JO) d’hiver ferontleurretourcevendredi6 févrierdanslesvillesitaliennesdeMilan et Cortina d’Ampezzo. Alors que l’Italie s'apprête à recevoir les délégations des pays du monde entier, l’Université McGill espère trouver certains des siens parmi les rangs des Olympiens. Ses athlètes canadiens et internationaux ont souvent fait la fierté de l’Universitéàtraversl’histoiredesjeux contemporains.DepuislesJOdeParis en1900,oncompte156Olympiensmcgillois,dont34médaillés,12d’or.

La scène olympique ne se limite d’ailleurspasuniquementauxathlètes. Depuis Paris 1900, on retrouve aussi 258 mcgillois travaillant dans les coulisses des jeux, en tant qu’administrateursouemployésdanslesdélégations et comités olympiques. L’implication deMcGilldanslesJeuxolympiquesde Milan a commencé pendant la période depréparation.Le8janvier,l’équipeféminine de hockey, les McGillMartlets, a accueilli l’équipe d’Italie dans un matchd’exhibitionhistorique,quis’est scellé par une victoire italienne sur le scoredeseptàzéro.

québec

LesuccèsdeMcGill

Si le Canada se place onzième au classement des médailles par habitant dans l’histoire des jeux d’hiver, c’est grâce à la grande culture sportive du pays, notamment en matière de sports hivernaux.Parlaformationdesesathlètes,lesuniversités,ycomprisMcGill, ontjouéunrôleincontournabledansle développement de cette culture. Cette structure se transforme néanmoins. DansunentretienaccordéauDélit,Earl Zukerman,responsabledescommunications sportives à McGill et grand connaisseur de l’histoire sportive mcgilloise,expliquequ'«historiquement, les programmes sportifs universitaires ont joué un rôle important dans la formation des athlètes olympiques. Cependant, avec l'essor des centres d'entraînementnationauxaucoursdes dernières décennies, le parcours vers l'excellence sportive a considérablementchangé».

Zukermantienttoutdemêmeàrappeler l’implication de McGill au-delà des athlètes. Il souligne qu’« une douzaine d'anciens élèves et d'affiliés de McGill serontenItaliepourjouer[divers,ndlr]

rôles. Parmi eux, Laurent DuvernayTardif, champion du Super Bowl de la NFL, est analyste pour Radio-Canada. L'anciennejoueusedevolleyballdeMcGill, Marie-Andrée Lessard, fait partie du personnel de mission du Comité olympique canadien, tandis que plusieurs anciens joueurs de hockey de McGillentraînerontl'équipeféminine italienne.Deplus,lepersonneldelaclinique de médecine sportive de McGill fournira des services médicaux aux athlètes ». La relation entre les Jeux Olympiques et McGill est réciproque. DavidUrquhart,entraîneurdel’équipe masculine de hockey de McGill rappelle:«Nousavonsl'immensechancede compter parmi notre équipe d'entraîneurs Peter Smith, qui a représenté le Canada aux Jeux olympiques de 2006 et2010entantqu'entraîneuradjointde l'équipe nationale féminine canadienne, remportant l'or lors des deux participations – les deux fois avec des McGilloisesdansl'équipe!(tdlr)»

Desjeuxetduprestige

Les Jeux olympiques étant le symbole ultime de l'excellence sportive, il n'est pas surprenant que McGill soit si

fière d'y être représentée. Zukerman explique que « les Jeux olympiques sont sans doute la marque la plus puissante dans le domaine du sport mondial, de sorte que toute association avec eux revêt une importance réelle. Par conséquent, chaque fois qu'un étudiant ou un diplômé de McGill monte sur le podium, cela renforce considérablement le profil sportifdel'Université».

La force sportive de McGill devra néanmoinsêtremaintenuepourpréserver son prestige. Une dynamique alors rendue paradoxale par la suppression de plusieurs équipes universitaires en décembre dernier. ZukermanrappellequeMcGillbénéficie « d'un prestige sportif que très peu d'universités dans le monde peuventégaler»enpartiegrâceàson succès olympique. Des questions émergent alors sur la capacité des équipes universitaires à fournir des athlètes d’élite lorsque les conséquencessportivesdessuppressionsse ferontressentir.

PourcesJeuxOlympiques,lesportdemeureévidemmentàl’honneur.L’im-

patiencepourlesjeuxpeutêtrecomblée en s’adonnant au jeu des pronostics. Pour sa part, Zukerman se fie aux données et voit le Canada se placer dans le top cinq, avec un podium en vue dans le meilleurscénario.Quantàlui,Urquhart neseprononcepassurleclassementgénéral,maisenvisagel’orpourl’équipede hockeymasculine.̸

Timotée Allouch-Chantepie Éditeur Actualités

L’impact de l’islamophobie au Québec

Jeudi 29 janvier, l’Université McGill a ouvert ses portes au public dans le cadre d’une conférence commémorative sur l’attentat à la mosquée de Québec. À cette même date, en 2017, alors que la prière du soir venait de prendre fin, un homme armé a ouvert le feu sur le Centre culturel islamique de Québec. L’attentat a fait six morts, cinq blessés, et des familles dévastées. Neuf ans se sont écoulés depuis cette tragédie, et huit ans depuis la mise en place de la Semaine de sensibilisation musulmane à McGill. À cette occasion, l’Université a invité la docteure Salam ElMajzoub, psychiatre pour enfants et adolescents à l’Hôpital général juif et professeure associée du département de psychiatrie de McGill, à donner une conférence sur les effets de l’islamophobie sur la santé mentale des personnes musulmanes.

L’islamophobie au Canada

La cérémonie s’ouvre avec un mot du professeur Aimen Moussaddy. Après quelques vers chantés du Coran, il explique l’importance d’adresser collectivement l’islamophobie. Malgré les efforts de quelques personnes et organisations dédiées, l’islamophobie n’a cessé d’augmenter depuisl’attentaten2017.SelonStatistiqueCanada,quiadresséunétatdela situation en juillet 2024, les crimes haineux visant les personnes musulmanessignalésàlapoliceontaugmenté

de 94 % – une statistique qui ne prend pas en compte tous les crimes non reportés.Moussaddy rappelle plusieurs incidents de violence envers des membres innocents de la communauté musulmane, notamment à Ajax, en Ontario, où une femme a attaqué une jeune musulmane en mettant le feu à son hijab alors qu’elle étudiait dans une bibliothèque.

L'islamophobie est en hausse partout au Canada, mais le Québec figure parmi les régions les plus touchées. Il s’agit de la province où la proportion de personnes exprimant une opinion défavorable à l’Islam est la plus élevée : plus de la moitié de la population, soit 52 %, selon une étude réalisée en 2023, se situe dans cette catégorie.

L’impact sur la santé mentale

Au cours de sa présentation, Salam El-Majzoub explique les différentes manières dont ces préjudices affectent la santé mentale des jeunes, musulmans ou non. « L’islamophobie, souligne-t-elle, n’affecte pas uniquement les individus musulmans, mais tous ceux qui sont perçus commetels(tdlr)».Lesconséquences?

Un désengagement social, un sentiment de malaise, de détresse psychologique, et de colère. Elle raconte comment le poids de ce traumatisme accumulé est lourd et met en garde contre le risque de tomber dans une victimisation et une patho-

logisation systématique des personnes touchées.

Si l’islamophobie a bel et bien un impact néfaste sur la santé mentale des individus, ces réactions demeurent normales dans un environnement toxique : « Face à de tels enjeux systémiques, il faut établir des réponses systémiques », affirme la Dre El-Majzoub. Elle insiste ensuite sur la nécessité de créer un environnement où les gens se sentent en sécurité pour s’exprimer sur les actes haineux dont ils sont victimes. Plus tard dans la soirée, c’est notamment sur ce point que Khadijatu-Dimalya

Ibrahim, étudiante à McGill et cofondatrice de l’association des musulmans noirs (Black Muslims Association), rebondit : « L’Université McGilldevraitfaciliterlareconnaissance des personnes victimes d’un crime haineux, sans les soumettre à des démarches bureaucratiques lourdes, afin de permettre la justification d’une absence à un cours ou à un examen, en tenant compte de l’impact émotionnel et psychologique d’un tel acte. »

Pour conclure la rencontre, le professeurMoussaddy,déclare:«Ilfaut encourager la haine : la haine en-

vers la corruption, la haine envers la violence, envers les systèmes hégémoniques et injustes. » D’après lui, l’islamophobie n’est qu’un symptôme d’une maladie plus vaste, et si l’on veut un jour en arriver à bout, il ne suffit pas de demander aux gens d'arrêterdedétesterlesmusulmans;ilfaut s’attaquer à la cause première de cette colèreetdecettehaine:lesinégalités.̸

Héloïse Durning Éditrice Actualités

Catvy Tran | Le Délit
Félix Fournier| Le Délit

Le retour de la rougeole aux États-Unis

Les

conséquences du mouvement antivax.

Le 30 janvier 2026, le département de la santé publique de la Caroline du Sud a déclaré 58 nouveauxcasderougeole,portantletotal à 847 en l'espace d’un mois. Parmi cespersonnes,761sontmineures,dont 222 ont moins de cinq ans, et 760 ne sontpasvaccinées.Larougeoleestune maladierespiratoiregrave,viraleetextrêmementcontagieusequisecaractérise entre autres par de la fièvre, une fortetouxetdeséruptionscutanées.La Caroline du Sud n’est pas le seul État touchéparcetteépidémie:l'Arizonaet l'Utah connaissent également une résurgencedescasderougeole.Dansune entrevue avec Le Délit au sujet de ces récentes épidémies, Dre Nicole Basta, experteenépidémiologiedesmaladies

infectieuses, rappelle « l’importance d’atteindreetdemaintenirunecouverturevaccinaleélevée(tdlr)».

Unepetitehistoire

La rougeole est presque entièrement évitable grâce à un vaccin. Une première version du vaccin contre la rougeoleestdéveloppéeen1963parDr John Franklin Enders. Ce dernier est ensuite utilisé pour la fabrication du vaccin MMR (measles, mumps, rubella), puis rendu obligatoire aux ÉtatsUnis en 1980. Ce vaccin est considéré comme celui ayant sauvé le plus d’enfants d’une mort prématurée, et a réduitlescasderougeolede99,9%.C’est notamment grâce à lui qu’en 2000, les

États-Unisontobtenulestatutdepays ayant éliminé la rougeole. Cela risque toutefois de ne pas durer : l'Organisation panaméricaine de la santé a invité lesÉtats-Unis,le13avril2026,àréexaminerleurstatut.Ceneserapaslepremierpaysàperdrecestatut:cefutlecas du Canada en 2025, ou encore du Royaume-Uni en 2026. Dre Basta souligne la gravité de la situation : « Nous devonsvoircettepertedestatutdansdes paysquiavaientobtenuunsuccèsmassifenmatièredesantépubliquecomme unsérieuxsignald’alarme.»

Récapitulatifdelasituation

L’argument américain contre les vaccins ne date pas d’hier, mais depuis la crise du COVID-19, le mouvement antivaccination a pris beaucoup d’ampleur. D’après le chercheur Gavin Yamey, « la nature universelle de la pandémie du COVID-19 a permis aux antivaxd’atteindreunplusgrandauditoire ». Au cours d’un échange avec Le Délit,DrShashikaBandara,professeur au département de santé publique de McGill,acquiesce.Ilexplique:«lesgens se sentaient personnellement et émotionnellement touchés par ces questions de santé publique, ce qui les a rendus plus susceptibles aux campagnesdedésinformation.»

Interrogé sur la question, Dr Bandara insiste sur l’importance de ne pas attribuertoutelaresponsabilitéauprésident américain. « Trump est important, concède-t-il, mais il ne faut pas oublier la machine politique derrière lui. Ce sont les hommes comme Robert Kennedy Jr. qui implémentent ces réformes ». Il souligne l’existence du Project 2025, un manifeste conservateur de 900 pages élaboré avant la réélection de Trump. Le rapport recommande un grand nombrederéformes,dontunerestructuration du système de vaccination. Aujourd’hui, ces ambitions se sont concrétisées avec la nomination de KennedyJr.–unferventopposantàla vaccination–àlatêtedudépartement delaSantéetdesServicessociaux.

On remarque dès cette période une recrudescence des cas de rougeole, avec 1274casen2019.Celacoïncideavecla première présidence de Trump. Bien que ce nombre diminue significativementl’annéesuivante(13casen2020), le retour de Trump à la MaisonBlanche marque un nouveau virage dans les attitudes vis-à-vis des vaccins – notamment celui de la rougeole. Si, en 2024 on compte seulement 285 cas, plus de 2267 personnes attrapent la rougeole en 2025, et l’année 2026 ne s’annonce pas plus encourageanteàcetégard.

Legault démissionne : que

Un

Le 14 janvier dernier, François Legault a annoncé sa démission en tant que premier ministre du Québec, à la surprise générale. Malgré la chute de popularité de la Coalition avenir Québec au cours des derniers mois, le chef caquiste avait répété son intention d’être présent aux prochaines élections provinciales, le 5 octobre 2026. Brisant sa promesse, Legault a affirmé en conférence de presse que sa décision de quitter son poste était « pour le bien de [son, ndlr] parti et surtout, pour le bien du Québec ». Il restera en poste jusqu’à ce qu’un remplaçant soit désigné.

Un avenir incertain pour la CAQ

La démission de François Legault succède à plusieurs autres départs au sein du parti. Depuis un an et demi, de nombreux députés caquistes ont quitté leur poste, laissant derrière eux l’image d’un parti désorganisé. Pour la plupart, le choix de quitter la CAQ est lié aux crises qui ont récemment affligé le parti. La récente altercation avec les médecins concernant la loi 2 a

entraîné la démission de Lionel Carmant et de Christian Dubé, deux ministres caquistes et amis proches de François Legault. Le fiasco entourant SAAQclic a pour sa part mené au départ du ministre Éric Caire et a affaibli la posture de Geneviève Guilbault. Cette dernière, qui a longuement occupé le poste de vice-première ministre, a d’ailleurs annoncé qu’elle quitterait la vie politique après son mandat actuel, tout comme Sonia Lebel. La CAQ a perdu plusieurs de ses députés depuis 2024 et d’autres annoncent déjà leur départ aux prochaines élections provinciales.

La course à la chefferie de la CAQ ne compte pour l’instant que deux candidats : Bernard Drainville et Christine Fréchette. Bien que la tâche s’annonce ardue pour le prochain chef caquiste, les désistements récents au sein du parti pourraient jouer en faveur de la CAQ. Éric Bélanger, professeur de politique canadienne et québécoise, explique que « ces départs permettent au prochain chef de renouveler la députation caquiste », et qu’un vent de changement pour-

Dr Bandara met également en garde contre le risque de tomber systématiquement dans une attitude condescendante à l'égard des antivax. Face aux campagnes de désinformation et aux infox sur les réseaux sociaux, « tout est réuni pour semer le doute », et il peut être difficile de savoir quoi et qui croire. En outre, « de nombreuses communautés souvent marginalisées, comme les personnes de couleur aux États-Unis ou les autochtones au Canada, ont été victimes d'expériences immorales aux mains du système de santé », explique-t-il, « ils ont de bonnes raisons d’en être méfiants ».

reste-t-il

Maintenant que cette dynamique est enclenchée, il peut être difficile d’en entrevoir l’issue, d’autant plus que la pression ne fait que grandir avec la résurgence de maladies évitables comme la rougeole. Pour inverser la tendance, Dr Bandara souligne l’importance d’un « effort de communication continu, appuyé par des mesures politiques ». Il estime qu’aucun changement durable ne peut être engagé si ces deux aspects ne sont pas mis en œuvre conjointement. ̸

Héloïse Durning

Éditrice Actualités

de la CAQ?

départ qui ébranle le parti à quelques mois des élections provinciales.

rait permettre à la CAQ de regagner la confiance des électeurs.

L’héritage de Legault

La démission de François Legault signifie le départ d’un politicien qui a marqué la province. Ses deux mandats comme premier ministre ont été définis par ses politiques sur la laïcité, l’économie, la santé et l’immigration. Après avoir

gouverné le Québec sans vaciller durant la COVID-19, la carrière de Legault a cependant été teintée par

certains projets de la CAQ, en particulier le chantier Northvolt, le troisième lien, le fiasco SAAQclic et la récente loi 2 sur les médecins. Au-delà de ses projets politiques, la CAQ de François Legault s’est illustrée dans la vie politique provinciale, puisque son arrivée au pouvoir en 2018 a succédé à plusieurs décennies d’alternance entre le Parti libéral et le Parti québécois. La nouvelle ère caquiste a ainsi atténué le débat souverainiste incarné par ces deux partis traditionnels.

Des résultats imprévisibles à l’élection d’octobre 2026

Le départ de Legault et le déclin en popularité de son parti depuis plusieurs mois semblent annoncer que la CAQ subira de lourdes pertes aux élections provinciales. Les sondages indiquent en effet que le nombre de députés caquistes diminuera grandement en octobre, et que le PQ sera le parti élu à la tête de la province. Cependant, Éric Bélanger invite à la prudence par rapport aux prédictions électorales : « On se

trouve dans une période très incertaine, tout peut arriver. » Il souligne notamment que la promesse du PQ de tenir un troisième référendum pourrait faire hésiter plusieurs électeurs et les inciter à se tourner vers des partis fédéralistes, comme le PLQ ou même la CAQ. Ainsi, on pourrait assister à un retour en force du parti grâce à la question référendaire. Bélanger explique effectivement que « se présenter comme l’alternative non souverainiste, [...] ça pourrait inciter [les électeurs fédéralistes] à reconduire la CAQ au pouvoir ». L’issue de l’élection provinciale est encore impossible à déterminer, et le départ de François Legault est loin d’annoncer la fin de son parti. ̸

québec
Catvy Tran | Le Délit
Anastasia Kulinich

Les Montréalais demandent le départ de l’ICE

Le miroir montréalais des tensions américaines.

Déterminés à se faire entendre, des dizaines de manifestants se sont réunis dimanche dernier devant le consulat américain de Montréal. Ils manifestaient contre la présence implicite de la police de l’immigration (ICE) dans la vie montréalaise, mais aussi pour afficher leur soutien aux habitants de Minneapolis et du Groenland.

Les organisateurs dénoncent les liens financiers qu’entretiendraient certaines institutions montréalaises – dont l’Université McGill – avec des entreprises collaborant avec l’ICE. Selon Jacob Wesoky, président du club Democrats at McGill, l’Université investirait plus de 2,2 millionsdedollarsdansla compagnie américaine de technologiesPalantir.Cettedernièrepermetà la police de l’immigration de repérer et d’arrêter des individus suspectés d’êtredessans-papiersgrâceàdel’exploration de données et à l’intelligence artificielle. Toujours selon Wesoky, la compagnie montréalaise GardaWorld fournirait « des services de sécurité à Alligator Alcatraz, le

site de certains des pires abus de droits humains dans l’histoire américaine moderne (tdlr) ».

Des Montréalais inquiets

Denombreuxétudiantsaméricains de McGill étaient présents à la manifestation. Parmi eux, Katelyn Leonardetsesdeux amies. Elle nous confie être « très inquiète en tant que citoyenne américaine de ce qui

se passe aux États-Unis ». Son amie Isabel Schneider craint pour sa part que l’ICE « n’étende ses opérations à d’autres villes américaines » et que cela affecte sa famille. La manifestation,pacifiqueetfamiliale, comptait aussi des participants non étudiants. Adrien, un père de famille français naturalisé canadien habitant ici depuis dix ans, dit être venu « montrer son soutien à ses voisins qui regardent ce qui se

passe au sud de la frontière et qui en sont très choqués ».

Au fil des entrevues avec les manifestants, un constat se dégage : la population québécoise et américaine s’inquiète de la dérive autoritaire de l’administration américaine et des conséquences que cela peut avoir au Canada. Une crainte partagée par Adrien, qui accuse une « normalisation de la violence,qui,malgrédesconditions de société très différentes au Canada, risque effectivement de se propager ». « Les agents de l’ICE ont complètement perdu tout sens de leur propre humanité », ajoute Ingrid,elleaussiétudianteàMcGill.

Une responsabilité canadienne?

Jacob Wesoky avance aussi que « le Canada est complice de la perpétuationdel’érosiondémocratique auxÉtats-Unis».Ildénoncelapolitique canadienne du renvoi à la frontière américainedetoutdemandeurd’asile n’entrantpasparvoieaériennedans lepays,surlabasequelesÉtats-Unis sontunpayssûrpourlesimmigrants.

La sélection d’actus du Délit

DernièredansepourleRougeBar

Le panneau néon emblématique du Rouge Bar, lieu incontournable de la vie nocturne montréalaise, s'est éteint le 31 janvier, 23 ans après son ouverture. La boîte de nuit de la rue Prince-Arthur, tout près du boulevard Saint-Laurent, a accueilli depuis 2003 plusieurs générations de fêtards. À seulement dix minutes à pied du campus du centre-ville, et quatre blocs de la Nouvelle résidence de McGill, le Rouge Bar a aussi accueilli au fil des ans une foule d'étudiants mcgillois. Une soirée de clôture s’est déroulée dans la nuit du samedi 31 janvier ; une occasion alors ses patrons de saluer une dernière fois sa clientèle.

Le partenaire d’exploitation de la boîte de nuit, Massimo Minchella, attribue la fermeture à une combinaison de circonstances. Parmi celles-ci, il observe que les frais opérationnels et les pressions économiques auxquels font face les lieux de fêtes de la ville pèsent sur le rendement financier du bar. Les effets économiques de la pandémie de COVID-19 sur les institutions de la vie nocturne montréalaise persistent encore. Nombre d’entre elles ont peiné à rouvrir leurs portes après le confinement. L’expiration du bail à la fin du mois de janvier a donc offert une opportunité de réflexion sur le futur du club. Via une story Instagram, Minchella a pu remercier les « millions qui ont traversé la porte d’entrée [du Rouge Bar, ndlr] et qui ont fait partie de son histoire (tdlr) ».

Aurélien Quéméner Éditeur Actualités

Ilfaitréférenceà«l’ententesurlestiers payssûrs»entrelesÉtats-UnisetleCanada, quiobligelesdemandeursd’asileàfaire leurdemandedanslepremierpaystraversé. « Si le Canada est réellement un phare d'espoiretdeliberté,alorsildoitouvrir sesportesetprotégerlesdroitsetladignité desmigrantsetdesdemandeursd'asile », conclut-il en s’adressant de manière indirecteaupremierministreCarney.

Les organisateurs de la manifestation militent également pour l’adoption du projetdeloiC-233,surnomméNoMore Loopholes Act (Finies les failles, tdlr), quiviseàmodifierlaloisurleslicences d’exportation et d’importation et éliminer l’exemption automatique pour des armes et des composantes d’armes à destination des ÉtatsUnis, dans un souci de respect des droits de la personne. Le texte sera soumis au vote du Parlement à la fin du mois de février. ̸

Aurélien Quéméner Éditeur Actualités

Timotée Allouch-Chantepie Éditeur Actualités

Le 26 janvier dernier, Vincent Lacroix, ancien président de l’entreprise de gestion de fonds de placement Norbourg, a pu réintégrer totalement la société après une peine de 18 ans de prison. Entre 2002 et 2005, il a escroqué plus de 9000 investisseurs canadiens et détourné 100 millions de dollars à son profit. Près de 55 millions ont été reversés aux victimes de la fraude. Cette affaire a secoué le Québec et le film Norbourg, sorti en 2022, raconte ce scandale sans précédent.

En 2006, il a été arrêté et condamné à une peine de cinq ans de prison, puis à nouveau à une peine de 13 ans en 2009. Il a plaidé coupable aux 200 accusations déposées contre lui, les preuves étant trop accablantes, et a ensuite été incarcéré au pénitencier de Sainte-Anne-des-Plaines, au nord de Montréal. Depuis 2011, il bénéficiait d’une disposition qui lui avait permis de purger seulement un sixième de sa peine. Bien que soumis à des conditions strictes, sa libération conditionnelle lui permettait néanmoins de suivre des études. En 2014, il s’est vu accorder une libération conditionnelle. ̸

Illustrations : Stu Doré | Le Délit

Félix Fournier | Le Délit
VincentLacroixestlibre

Société

société@delitfrancais.com

OPINION

MLa poursuite maladive de l’exotisme

Enjeux de découvrabilité dans la recherche de notre identité.

on départ ayant permis un court (mais, à mon sens, suffisant) répit à notre département juridique, il m’a été proposé par ma nouvelle patronne de reprendre du service au Délit. Elle m’a promis une faramineuse augmentation salariale, en échange de laquelle je ne lui ai promis qu’une seule chose : je mets une croix sur mon sujet de prédilection. Je ne parle plus du Québec ni de libération nationale ; plus jamais! Tout le monde a son prix… Allez, Eugénie, encore 100$ par mois et je deviens fédéraliste!

J’ai récemment visionné pour une énième fois Voir Miami…, magnifique court-métrage documentaire de Gilles Groulx, un maître bien dissimulé du cinéma québécois. Il y expose avec une remarquable candeur cette fascination que nous avonspouruneviequisemblesiparadisiaque, loin de notre pays polaire, mais dont nous sommes vite désillusionnés. Peut-être parce que cette oisive perfection devient inévitablement fade. Ou bien parce que nous sommes un peuple éternellement insatisfait.

Mais d’autres s’y plaisent, s’y sentent repus, dignes. Comme s’ils avaient atteint l’apex de l’existence humaine, depuis lequel ils peuvent à présent toiser leurs subalternes (anciennement, leurs semblables). Supérieurs, ils ne sont plus ce qu’ils ont jadis été.

Il existe au Québec une affliction qui doit être l’affaire de tous les petits peuples, minables souscultures qui auraient clairement tout à gagner de devenir des copies de l’impérialisme culturel de notre temps. Ce syndrome n’a qu’un seul symptôme : le refus catégorique d’être soi.

Je ne prétends pas être davantage qu’un simple observateur perplexe de ce phénomène, néanmoins il me semble qu’il crève les yeux. Surtout dans le domaine du cinéma, secteur culturel à mon sens le plus centralisé, dominé par la sacro-sainte culture de l’hollywoodisme.

On ne mesure la réussite de nos cinéastes que par les opinions des autres sur leur travail (rendu déjà bien difficile par les bonzes de Téléfilm Canada et al.). Il faudrait les voir pirouetter sur le tapis rouge de Cannes, se gorger de caviar à la Mostra et embaucher des escortes aux Oscars pour être certains de la qualité de leurs œuvres. Le marché

québécois est trop petit, trop insignifiant – ses consommateurs incapables de discerner un grand film d’une annonce pour le lait.

Alors, nos cinéastes en deviennent eux-mêmes convaincus (Xavier Dolan et son ridicule accent français, par exemple) et veulent graduer, histoire de devenir de véritables génies. Des génies américains, français, italiens, japonais… Pour devenir un « grand-maître », il fautêtreGodard,Kurosawa,Felliniou Bergman. On ne peut se contenter d’être Groulx, Perrault, Falardeau ou Arcand.

Un problème d’identité qui ne se limite pas au cinéma.

Il pourrait être dit que le cinéma québécois n’est simplement pas aussi bon que les autres. Si c’est par la loi de la popularité et des recettes au box-office que sont jugées nos productions, cette accusation devient une certitude.

Le système tout entier n’est qu’une gargantuesque machine à profit, une optimisation des ressources des grands studios. Une chambre d’écho perfectionnée abritant critiques, publicistes et autres génies autoproclamés qui se font les gardiens du bon goût. Leurs opinions et leurs campagnes publicitaires guident nos choix, déterminent nos préférences et nous condamnent éventuellementàêtreincapablesde décider pour nous-mêmes la réelle qualité de l'œuvre que nous pensons consommer. On nous fait comprendre ce que l’on devrait voir, et

« Si nous voulons sortir de cette hébétude, cette stupeur béate dans laquelle le monde nous plonge, il faut faire le choix d’arrêter d’imaginer la supériorité des autres sur nous. Il faut arrêter de chercher Miami à Blanc-Sablon, Hollywood à Québec et New York à Tadoussac »

Nguyen.LesAncienscommelesNouveaux,nonpasdansunefutileopposition des styles, mais dans un effort de compréhensiondel’histoirecinématographiquequébécoise.Lerécitdenos peuples,racontésparnospeuples,sans avoir la prétention de rafler des prix videsdesens,attribuésauplusoffrant. Jesuispersuadéquevoustrouverezun géniesanspareildans Pourlasuitedu monde;etsivousenêtesincapables,je

Quelle différence avec les autres productions cinématographiques internationales? Nos films, nos documentaires, nos courts-métrages… une immense partie de nos contenus sont (ou ont été) financés par l’État. Et nous finançons l’État. Donc, ces films sont à nous. Ils sont nous. Ils portent sur notre passé, sur notre histoire et sur nos peuples. Il est vrai qu’on

« Je suis persuadé que vous trouverez un génie sans pareil dans Pour la suite du monde ; et si vous en êtes incapables, je suis persuadé qu’un critique-mercenaire engagé à gros prix saura le faire pour vous »

on applaudit le tout bêtement, bien domptés que nous sommes.

Dans ce zoo pseudo-intellectuel, une lueur d’espoir. Une faible lueur, que seul l’intérêt pour qui nous sommes réellement peut raviver. Si nous voulons sortir de cette hébétude, cette stupeur béate dans laquelle le monde nous plonge, il faut faire le choix d’arrêter d’imaginer la supériorité des autres sur nous. Il faut arrêter de chercher Miami à Blanc-Sablon, Hollywood à Québec et New York à Tadoussac.

Pour ce faire, je propose une cure de désintoxication.UnrégimeintensifalliantGroulxetO’Bomsawin,Braultet

suis persuadé qu’un critique-mercenaire engagé à gros prix saura le faire pourvous.

Pour que nous – et par extension, nos cinéastes–nesouhaitionsplusjamais être autre chose que ce que nous sommes, il faut impérativement encouragerdavantagededécouvrabilité de nos contenus. L’ONF, Éléphant Filmsetd’autresorganisationsaccomplissentuntravailhonorabledediffusion et de catalogage de nos archives québécoises,maislerésultatestimparfait, incomplet, et, opprobre ultime (danscertainscas),payant

Notre culture, notre histoire et notre présent: introuvable ou à vendre

ferait mieux de vivre pour le présent, et encore plus pour le futur.

Mais bon, tant qu’à ne plus refouler qui nous sommes, autant savoir ce que nous avons pu être. Avec un peu de chance, nous en aurons moins honte.

Moins de la moitié des films financés par l’Office national du film du Canada (ONF) sont accessibles au grand public, pour ne compter que ceux-là. Pareil pour les archives de Radio-Canada, Téléfilm Canada et d’autres plateformes dont la responsabilité impute évidemment au gouvernement fédéral. Je vous épargne le commentaire po-

litique, mais je crois qu’il serait essentiel de procéder à un rapatriement, sinon de nos compétences,de notrecinématographie.

Il est impératif que nous cessions toujours d’aspirer à être autre chose que nous sommes, et cette transformationdurapportànotreidentiténe peutpasserqueparuneréappropriation de nos grands maîtres. Et, bien sûr, la réalisation qu’ils ne sont pas moins grands qu’ailleurs.

Il est évident qu’une telle entreprise de valorisation, si vertueuse qu’elle soit, ne viendra pas à bout de l’ordre mondial et à la hausse exponentielle du coût du baril de popcorn.

Mais nous en ressortirons assurément moins dédaigneux, moins arrivistes,moinsenclinsàtraitertoutce qui se fait de grandiose au Québec commeuneproductionfolkloriquerégionale. Peut-être serons-nous même admiratifs, dégoûtés d’avoir si longtempscherchélagloiredansl’autre.

Viendra un jour où des cinéastes du monde entier en quête d’identité aspireront à être Groulx ou BarbeauLavalette… ce sera à leur tour d’apprendre à n’être qu’eux-mêmes. ̸

Photo tirée des archives de Radio-Canada

Caribou, ignorance et préjudices

Le caribou est en voie de disparition au Canada et le gouvernement ferme les yeux.

Pour les oiseaux qui habitent en forêt, une branche d’arbre suffit à abriter un nid et entretenir une famille. Arracher cette branche à l’arbre, c’est non seulement causer du tort à une famille d’oiseaux, mais aussi perturber tout un écosystème qui sera contraint de se réadapter. Heureusement, le monde naturel est résilient. À l’échelle d’un geste isolé, couper cette branche d’arbre n’aura pas d'effet irréversible, ni sur les cycles naturels qui permettent la régénération des espèces ni sur la continuité de leur environnement.

Cependant, si on rase une forêt entière, la gravité du dégât occasionné est bien plus dévastatrice. L’ampleur et la soudaineté de cette violence peuvent empêcher les mécanismes d’adaptation de se mettre en œuvre, condamnant ainsi les espèces qui dépendent de cette forêt à fuir ou à disparaître. Présentée de cette manière, cette destruction semblerait presqueconstituerunactecriminelà l'égard des droits de la nature et de la biodiversité.Pourtant,cettepratique de déforestation systématique est en coursauQuébec,soutenueparlegouvernement provincial.

Commentexpliquercetteinjusticeenvironnementale? La réponse est simple : une suite cohérente à la pratique d’un néolibéralisme déchaîné et d’un extractivisme corrosif. Cette approche, fondée sur « l’exploitation intensive des ressources naturelles pourleurextractionetcommercialisa-

tion»,sesertdelanaturecommepuits deressourcesaudétrimentdetousles êtresvivantsquiendépendent.

Lavictimeemblématiquedeceprocessus d’extraction est le caribou. En dépitdesonimportancesymboliqueà l'identitécanadienneetquébécoise,la santé et la survie de cette espèce semblentpréoccupertrèspeulesdirigeants politiques. Le caribou est actuellementenvoiededisparitionau Canada, et quatre hardes sont recensées comme étant « en situation critique»auQuébec,notammentdans lesrégionsdeCharlevoix,delaGaspésie, de Val-d’Or et de Pipmuakan. En tant que victimes sacrificielles de l’économie québécoise, ces hardes représentent un prisme à travers lequel sereflètentdesenjeuxenvironnementaux,identitairesetpolitiques.

L’argent ne fait pas le bonheur

Étampé sur la face arrière des pièces de vingt-cinq sous canadiennes se trouve le profil d’un caribou, la tête haute et les bois en forme de couronne. Ce même argent qui sacralise l’espèce la mène à son extinction. En effet, c’est avec un prétexte économique douteux que l’industrie forestière du Québec justifie la destruction de l’habitat du caribou, sans répit ni compromis. La conséquence inévitable de cette exploitation est un taux de perturbation de l’habitat du caribou de près de 90% dans certaines régions du Québec. Les experts d’Environnement et Chan-

gement climatique Canada estiment qu’un « taux de 35 % ne laisse que 60 % de chance de survie à une harde de caribous forestiers». L'inaction gouvernementale vis-àvis de la disparition de l’espèce dans la province est cause de crainte et de frustration de la part des écologistes et des communautés autochtones du Québec. Néanmoins, l’influence des lobbys

industrialisés semble avoir pris le dessus sur la responsabilité morale et légale du gouvernement d’assurer la survie de l’espèce. Initialement au cœur des tensions entre le gouvernement fédéral et le gouvernement provincial, la question de la protection de l’habitat du caribou semble aujourd’hui être tombée dans l’oubli. Alors qu’une stratégie de protection avait été développée par le gouvernement québécois en 2019, de prétendues circonstances atténuantes ont permis d’en esquiver la mise en œuvre concrète. Les commissions d’enquête redondantes, les feux de forêt de 2023 et les tarifs américains de 2025 ont tour à tour été mobilisés à cette fin.

Enoutre,ledécretd’urgenceproposé par le gouvernement fédéral en 2024 semble avoir perdu son caractère contraignant. Initialement censé interdire«lesactivitésquicontribuent [aux] menaces imminentes » pesant sur l’espèce du caribou au Québec, le décretd’urgencesetrouveaujourd’hui affaiblipardeschangementsdedirection politique, des compromis douteux et des calvaires bureaucratiques interminables. Ce manque de fermeté vis-à-vis des droits de la nature menace non seulement les caribous,maisaussilacrédibilitédes institutions politiques.

Des promesses qui deviennent des mensonges

Ennovembre2025,lePartilibéral a annoncé qu'il n'honorerait pas sa promesse de planter deux milliards d’arbresd’ici2031.Unmoisplustard, le gouvernement québécois a ap-

prouvé la deuxième phase du mégaprojet éolien Des Neiges, en plein centre de l’habitat des caribous à Charlevoix.Àl'imaged'uneautruche qui plante sa tête dans le sable, les politiciens provinciaux et fédéraux refusent de prendre au sérieux les enjeux environnementaux.

Les feux de forêt ne justifient pas la déforestation industrielle, et les éoliennes ne peuvent pas servir de prétexteàunepolitiquedenégligence envers la nature. Malgré les discours écologistesetconsciencieuxdespoliticiens à l’heure des élections, leurs principessontenréalitéassujettisau pouvoir du dollar. La propagande extractiviste portée par ces derniers canalise les espoirs – économiques, indépendantistes ou environnementaux–dansleseulobjectifdelégitimer la poursuite de l’exploitation des ressources,deshommesetdesanimaux. Lerapportquelasociétéactuelleentretient avec le caribou est fondé sur un principe de domination. En contraste avec la relationnalité autochtone, qui promeut un rapport de mutualité entre toutes les espèces, la philosophie de notre ère se construitsurunehiérarchieduvivant. Dans ce schéma vertical, tous deviennent vulnérables à la relégation. Notre seule alternative réside dans l’abandon du mythe de la croissance économique infinie et dans l’acceptation d’une solidarité radicale. Et cette solidarité commence ici, avec le caribou.̸

Marius Grieb

Éditeur Enquête

Stu Doré | Le Délit
Dalia Djazouli | Le Délit

Un état des lieux du monde informatif

Quand l’avènement du savoir induit de nouvelles formes d’ignorances.

Le savoir n’a jamais été si accessible. Avec l’aide de l’éducation de masse et des progrès des technologies de l’informationetdelacommunication(TIC), la culture s’est démocratisée. Les réseauxsociauxconstituentnotamment un canal d’information utile à la diffusion rapide, indifférenciée etcontinuellededonnées.Plusquestion d’attendre la sortie de votre journal hebdomadaire pour être renseigné sur l’actualité. Tout est désormais à portée de main.

De même, le capital intellectuel est devenu un enjeu de performance. Nous sommes entrés, d’après Peter Drucker, théoricien en management, dans une ère de la connaissance. Parce que le savoir est producteur de richesse, les États déploient des efforts importants pour attirer les travailleurs

L’ère de post-vérité

J’ai interrogé Jenny Burman, professeure au département de communications de l’Université McGill. Sur la question du rapport entre les citoyens et la vérité, elle affirme : « Je pense que les citoyens souhaitent connaître la vérité, mais il existe une méfiance croissante envers toutes sortes de preuves, ou ce que nous considérions auparavant comme des preuves ; les photographies peuvent être retouchées, les vidéos peuvent être modifiées (tdlr). » Avec les progrès de l’intelligence artificielle, les hypertrucages (deepfakes) prolifèrent sur les réseaux sociaux et plus rien n’est totalement fiable. Des textes générés par l’intelligence artificielle (IA) s’immiscent au milieu de contenus légitimes : difficile alors de démêler

« Les savoirs affluent, prolifèrent, mais rien ne reste gravé »

hautementqualifiés,etainsistimuler l’innovation. C’est le cas du Canada, qui leur facilite l’obtention d’une résidence permanente via le Programmedestravailleursqualifiés.

On connaît tout, mais on ne comprend rien

Paradoxalement, nous sommes aussientrésdansuneèredeméconnaissance et de désinformation sans précédent. Les savoirs affluent, prolifèrent, mais rien ne reste gravé. D’abord parce qu’avec la spécialisation de la connaissance, nous sommes saturés d’informations indépendantes les unes des autres, confinées dans des domaines spécifiques. Et on ne sait pas quoi en faire. Pour Daniel Innerarity, philosophe, cette surcharge informationnelle nous empêche de distinguer ce qui est pertinent de ce qui ne l’est pas et brouille notre compréhension globale du monde : « La complexité mal comprise est la nouvelle forme d’ignorance. » Ce trop-plein de savoirs nous dépasse ; on accepte alors notre ignorance et on adopte une attitude servile. On se soumet bien volontairement aux objets techniques, qui comblent nos lacunes et l’étendue de cette complexité.

Lamultiplicationglobaledessavoirs implique aussi une délégation. On nepeutpastoutdécouvrirparnousmêmes. Les informations fournies sont admises par confiance. Un aspect qui donne bien du grain à moudre aux détracteurs des médias traditionnels et complotistes en tousgenres:qui,finalement,estdétenteur de vérité? Comment reconnaître la désinformation et commentadopterlebonréférentiel?

le vrai du faux. Plus préoccupant encore, les hypertrucages peuvent être détournés par des groupes partisans afin d’influencer l’opinion publique. L’utilisation de fausses imagesestdevenueunestratégiepolitique de l’administration Trump, laquelle n’hésite plus à publier régulièrementdesvisuelsmanufacturésridiculisantlesdémocrates.

Démocratisationoupolarisation?

La méfiance accrue des citoyens n’est pas le seul fait de l’avancée considérable de l’intelligence artificielle.

Les nouveaux canaux médiatiques ont le mérite de promouvoir une large participation publique. Seul problème « le degré de contrôle [des médias, ndlr], l’accès des utilisateurs, les règles qui l'encadrent, sont alors déterminés par des entrepreneurs», affirme Burman. « Une personnalité publique peut acheter une plateforme, puis modifier les règles de modération et, par conséquent, la relation à la vérité sur cette plateforme particulière », ajoute-telle.Desplateformes,donc,quisont « contrôlées par des personnes qui n'ont aucun intérêt public à les modérer ». L’exemple le plus évident reste X (anciennement Twitter), qui, après le rachat d’Elon Musk, donne davantage de visibilité aux contenus orientés à droite, plutôt que sur la base de leur véracité ou deleurintérêtpublic.DucôtédeFacebook, on observe aussi une tolérance accrue aux discours haineux et à la désinformation. Mark Zuckerberg a largement assoupli sa politique de modération et de vérification systématique des faits.

Àcelas’ajoutelaproblématiquedes boîtes noires et des biais de confirmation. Les médias sont confiés à

des algorithmes faisant apparaître despublicationsenfonctiondel’engagement qu’elles génèrent. Les utilisateurs sont exposés à des contenus qui confortent leurs propres croyances, ouvrant la voie à la polarisation.

Journalisme en péril?

Le monde de la presse n’est pas épargné. En 2024, seuls 39 % des Canadiens faisaient confiance aux nouvelles relayées par les médias d’information d’après le Centre d’études sur les médias.

« La lutte contre la désinformation est d’intérêt public, et se trouve à l’essence même du journalisme »

continuel d’informations prodigué par Internet.

Le travail d’investigation et la vérificationsystématiqueetrigoureusedes faits sont sapés par ce que David H. Weaver,professeurenjournalismeet communication de masse qualifie de « journalisme d’assertion ». Les médias,motivésparl’impératifdelivrer une nouvelle inédite, sont prêts à sacrifier les standards journalistiques lesplusélémentaires.

Si le journalisme en tant que contre-pouvoir est remis en question, c’est la légitimité du régime démocratique qui est, par voie de conséquence, susceptible d’en souffrir. D’autant plus que la presse écrite est compromise par le bouleversement du cycle des actualités. Le défi est double : le journalisme doit défendre sa crédibilité tout en disputant l’attention du public. La société de la connaissance implique un risque d’obsolescence. L’exclusivité sur la collection et la diffusion de nouvelles est désormais révolue et il devient nécessaire de s’ajuster au flux

La lutte contre la désinformation est d’intérêt public, et se trouve à l’essence même du journalisme. L’obsession de l’exclusivité doit être abandonnée au profit d’une mise en perspective sur le temps long. Et le lectorat doit pouvoir compter sur des médias capables de rapporter des données fiables, détachées d’intérêts partisans ou économiques. D’autant plus dans un contexte d’érosion démocratique, alimentée par les hypertrucages et la polarisation. L’engagement de citoyens bien informés est nécessaire pour lutter contre le recul de ces normes. Notre nouvelle sous-section « Décodage » s’emploiera à la défendre, en réfutant des idées reçues, en déconstruisant des mythes bien ancrés, et en récusant des infox. ̸

Dalia Djazouli Éditrice Décodage

Félix Fournier, Stu Doré | Le Délit

Coin queer

Monde

rec@delitfrancais.com

Entre progrès et criminalité

Quel bilan tirer des droits LGBTQ+ en 2025?

Danscettenouvellesectiontournante, Le Délit a pour objectif de mettre en lumière la communautéLGBTQ+danstoutesabeauté et sa diversité, en évoquant son histoire,sacultureetsaprésenceàMontréal. S’il nous tient à cœur de dédier unesectionsurtoutelarichessequ’apporte cette communauté, il est néanmoinsimportantdedresserunétatdes lieux des droits des personnes LGBTQ+danslemonde.Eneffet,pour avoir la possibilité de parler et de célébrer cette communauté, il faut encore quel'existencedesesmembresnesoit ni menacée ni criminalisée. Ainsi, avant de se pencher sur l’ensemble de ses contributions à la société, ce premier article tient à faire un point sur l’année 2025 en termes d’avancées et dereculsdesesdroits.

Des millions de personnes encore dansl’illégalité

Si la légalité de l’homosexualité au Canada ne fait aujourd’hui plus l’objet dedébats–celle-ciayantétédépénalisée

galitéetdanslapeurdepoursuitesjudiciaires : 62 pays, soit près de 31 % des États du monde, considèrent l’homosexualitécommeuncrime.Cescondamnations peuvent aller d’une amende à l’emprisonnement à perpétuité. Ce constat devient encore plus accablant quandonconsidèrequedans7deces62 pays, l’homosexualité est passible de peinedemort.Lechangementdegenre est également un droit à l’accès très limité ; il n’est légal de changer de genre sansavoirrecoursàdesopérationsmédicales que dans 32 pays. Ces chiffres nous rappellent que, malgré d’importantesavancées,laréalitépourungrand nombredepersonnesLGBTQ+estsouventcomplexe,voireviolente.

Unclimatdeplusenplushostile

Même dans les pays où l’homosexualitéetlechangementdegenrene sont pas juridiquement condamnables,l’année2025avuplanerunclimat de plus en plus hostile à l’égard des personnes LGBTQ+. Cette hostilité a pu se traduire par la mise en

« Ceconstatdevientencoreplusaccablant quandonconsidèrequedans7deces62 pays,l’homosexualitéestpassibledepeine demort »

en1969 –lapersécutionlégaledespersonnesLGBTQ+demeureunenjeuencoretrèsactuelàl’échellemondiale.En 2025encore,desmillionsdepersonnes étaientcontraintesdevivredansl’illé-

place de nombreuses lois visant à limiter la visibilité et les libertés de la communauté. Ces mesures sont souvent justifiées par une prétendue volonté de « protéger les enfants » de ce

qui est considéré comme de la « propagande woke ». En Hongrie, une loi a été adoptée pour interdire la Pride de 2025, quelques jours seulement après l’inscription dans la Constitution de l'existence exclusive des genres féminin et masculin. Cet événement ne constitue qu’un exemple parmi d'autres de l’augmentation des attaques contre les droits de la communautéLGBTQ+,enparticulierleurs droits de manifester, d’être représentés, et de changer de genre légal.

Ces exemples de reculs des droits LGBTQ+démontrentque,mêmedans lespaysoùlesmembresdelacommunauténesontpasdirectementsoumis à des poursuites pénales, ils ne sont pas pour autant assurés d’être protégés contre des lois répressives, mais aussi contre la discrimination ou les crimeshaineux.Eneffet,seuls52pays protègent les personnes LGBTQ+ contrelescrimeshaineuxet43contre la discrimination. Dans la grande majorité des pays, les personnes

minalisentencorel’homosexualité,cette réforme offre un souffle d’espoir et permet à des milliers de personnes de pouvoirenfinsemarier.Ledeuxièmepaysà avoir légalisé le mariage pour tous en 2025 était le micro-État du Liechtenstein, qui s'ajoute à une liste de près d’une quarantaine de pays qui reconnaissent le mariage entre citoyens du mêmesexe.

L’année 2025 a également été marquée par une mobilisation importante de la

«Dansuncontinentoùlamoitiédespayscriminalisentencorel’homosexualité,cetteréformeoffreunsouffled’espoir»

Cestentativesdemarginalisationdela communauté s’inscrivent dans une tendanceanti-wokeplusglobale,incarnée par le mandat de Donald Trump. Depuis son retour au pouvoir, le président des États-Unis a promis de freiner ce qu’il qualifie de « délire transgenre ». Cela a pu s’illustrer par l’adoption de mesures les excluant de l’armée et des compétitions sportives féminines.Cettepolitiqueaégalement donnélieuàd’importantescoupesbudgétaires dans les hôpitaux proposant des soins médicaux de transition ainsi que du programme de diversité DEI (Diversity, Equity, Inclusion). Face à ces récentes mesures et à la montée de l’intolérance à l’égard des personnes transgenres, certains experts en étude sur le génocide et l’institut Lemkin pourlapréventiondegénocideontalerté sur les signes avant-coureurs de potentielles violences de masse contre cespersonnes.

LGBTQ+viventdanslapeurconstante d’agressionetdediscrimination,sans mêmeévoquerl’intoléranceàlaquelle ellessontconfrontéesauquotidien.

Desavancéesànepasnégliger

Cetristeconstatnedoitcependant pas voiler les avancées réalisées en matière d’égalité cette année. Malgré unsentimentdedurcissementgénéralisédespolitiquesàl’encontredespersonnes LGBTQ+, 2025 a aussi eu son lot de bonnes nouvelles. En janvier 2025,laThaïlandeestainsidevenuele troisièmepaysd’Asieàlégaliserlemariage pour les couples homosexuels, leur conférant les mêmes droits en matière d’héritage, de propriété et d’adoption. La promulgation de cette loiestunprogrèsmajeurpourlacommunautéLGBTQ+enAsie,etelleaété vivementcélébréeenThaïlande.Dans uncontinentoùlamoitiédespayscri-

communauté face à cette répression. En Hongrie, près de 200 000 personnes – une affluence jamais vue auparavant – ont fait le choix de défiler dans les rues de Budapest, et cela malgré les menaces d’amende et d’emprisonnementdugouvernementhongrois. Aux États-Unis, des milliers de personnes ont défilé à l’occasion de la WorldPride(unmouvementinternational pour la protection des personnes LGBTQ+), dans un esprit de défiance faceauxattaquesdel’administrationrépublicaine. Ces manifestations de soutien illustrent la résilience de la communauté LGBTQ+ qui, au cours de sonhistoire,aconstammentdûsebattre pourobteniretpréserversesdroits.Elle nousrappelleégalementl’importancede rendre cette communauté visible, ainsi quelesenjeuxauxquelsellefaitface.̸

Sixtine Nicolaÿ Éditrice

Félix Fournier | Le Délit
Félix Fournier | Le Délit

réflexion

Seul·e·s et ensemble

Plateformes discursives pour l’édification d’un imaginaire collectif.

L’imaginairecollectifdesgénérationspasséesreposaitsurl’existence d’un canon culturel partagé au sein d’une communauté. Entre les sorties au cinéma et les rassemblements dans les lieux de culte, la fréquentation de lieux physiques de rencontre favorisait une expérience commune du monde. Ce vécu épistémologique partagé, fondé sur des repères culturels reconnaissables par tous,nourrissaitunsentimentd’appartenanceàlacommunautéetrenforçait cequelepolitologueRobertPutnamdésignecommele«capitalsocial»

sormais une construction identitaire fondée sur des choix de consommation individualisés, où la singularité prime sur la collectivité.

applications deviennent alors des espacesnumériquesd’échange,oùlesinternautes s’engagent de manière critique autour de passions communes, qu’il s’agisse du cinéma, de la littérature, du sport, de la musique ou deslangues.Plutôtquedereléguerces pratiques culturelles à la sphère privée,cesespacesdiscursifsoffrentl’opportunité de les réinscrire dans la sphère publique.

« Partager une réflexion humoristique ou analytique des films, c’est entrer en dialogue avec une communauté »

Aujourd’hui,lasurabondancedechoix semble avoir érodé cette expérience collective. La prolifération de contenus numériques et d’œuvres culturelles a vraisemblablement enrayé le sentiment d’appartenance communautaire qui animait les générations précédentes. Les logiques hégémoniquesducapitalismeencouragentdé-

Pourtant,lapopularitéd’applications telles que Letterboxd, Goodreads, Strava, Spotify et Duolingo témoigne d’une appétence persistante de raviver une forme de mémoire partagée. SurLetterboxdetGoodreads,lesinternautes sont invités à attribuer une cote et à formuler des commentaires critiquessurdesfilmsetdesouvrages. Quant à Strava et à Duolingo, ces plateformesencouragentlepartaged’activités sportives et de progrès linguistiques, notamment grâce à des systèmesdeséries,quirécompensent l’engagement quotidien. Spotify se distingue par son instantanéité sociale : l’application permet à ses utilisateurs de suivre les listes de lecture d’autrui, ainsi que d’observer leurs pratiques d’écoute en temps réel. Ces

Contrairement aux réseaux sociaux traditionnels, fondés sur une performanceidéaliséedesoi,cesapplications proposentunetoutautrelogique.Ilne s’agit plus d’exposer qui l’on prétend être, mais de révéler les pratiques sociales et culturelles qui nourrissent notre intériorité. Partager sa liste de films ou ses progrès linguistiques revient à répudier son ego et à tourner son regard vers un espace discursif collectif.SurLetterboxd,parexemple, partager une réflexion humoristique ouanalytiquedesfilms,c’estentreren dialogue avec une communauté et s’ouvriràuneexpériencecommunede l’art cinématographique. Duolingo, de son côté, transforme l’apprentissage souvent laborieux et individualisé d’une langue en un processus interac-

tif,oùl’encouragementdesautresutilisateurs fait de cet apprentissage une activité collective et solidaire. Malgré ces bienfaits, il reste à considérer le potentiel performatif de ces plateformes, qui privilégient la performance et le rendement au-delà de l’expérience vécue.

La pléthore de choix caractérisant l’époque actuelle n’a ainsi pas à meneràl’impossibilitéd’entrerdansun dialogue culturel partagé. Elle peut

Commencer par la fin

Mplutôt alimenter de nouvelles formes d’appartenance où la consommation individuelle d’objets culturels et la pratique de passe-temps divers permettentdefaireémergerunespacediscursif commun ̸

Catvy Tran

Illustratrice

Loriane Chagnon

Contributrice

Quand divulgâcher devient une manière d’apprivoiser le temps.

ercredi dernier, alors que j’attendais impatiemment le REM en balayant distraitement mon fil Instagram, un titre a attiré mon attention:« Unpopular opinion :je commence toujours par la fin.» Dans sa vidéo, la créatrice de contenu Mathilde (@lasymphoniedespages) partage son habitude de toujours commencer un roman par ses dernières pages. Dans la section des commentaires, certains se réjouissent d’avoir finalement trouvé leur clan, tandis que bon nombre de gens se montrent plutôt curieux face à cette pratique.

Pourquoichoisirledivulgâchage?

« En me filmant, même moi je me rends compte à quel point c’est absurde », confie Mathilde devant la caméra. Mais si elle le fait inconsciemment, par habitude, derrière cette pratique se cache l’angoisse fondamentale de l’être humain face à l’incertitude et au vide. Ce geste porte cependant aussi un nom connu de tous. Divulgâcher : divulguer un élément clé de l’intrigue et gâcher irréversiblement son effet de surprise. Est-ce donc néfaste à notre expérience de lecture? Certains lecteurs expliquent qu’il s’agit d’une manière de juger si un livre

Briser la chronologie

Certes, il est commun de penser que connaître la fin trop tôt risque de faireperdredel'intérêt,mais,dansce cas, comment expliquer la présence perpétuelle des tragédies classiques dans nos bibliothèques? C’est pourtant une même destination tragique–celle d’un amour impossible menant jusqu’à la mort – que l’on reconnaît d’une œuvre à l’autre, même si chaque récit emprunte un chemin différentpouryconduire.

En avril 2023, j’ai eu la chance d’assister à une interprétation de l’opéra La Bohème de Giacomo Puccini sous la direction de Yuval Sharon à l’Opéra de Philadelphie. La version de Puccini dépeint l’histoire d'amour passionnée, mais tragique, entre le poète Rodolfo et la couturière Mimì, qui meurt de la tuberculose dans les bras de ce dernier. Une histoire des plus typiques.

scène:où les regards de Rodolfo et Mimìsecroisaientpourlapremièrefois, etoùlajoieetl’espoirrégnaientencore. On apprend en perdant les choses qui noussontchères.Cetterègles’applique particulièrement bien à la tragédie:connaissantl’inévitabilitéd’unefin funeste, on apprend à chérir ce qui la précède–danscecas,l’amour.

Là où la vie nous condamne à avancer sans retour, les récits nous offrent, eux, la possibilité de rebrousser chemin. Le renversementdelatemporaliténeselimite toutefois pas à la fiction ; il s’agit d’un désir partagé face aux nombreux obstacles imposés par la vie. Face à l’échec d’un examen, ne souhaitonsnous pas avoir révisé davantage? Face aux nombreuses responsabilités de la vieadulte,n’aspirons-nouspas,parfois, à avoir profité de notre enfance plus pleinement? Face aux catastrophes du monde d’aujourd’hui, ne regrettonsnouspasdenepasavoiragihier?

Si seulement je savais que mon REM n’arriverait jamais ce matin-là, je serais simplement restée chez moi. ̸ réflexion

vaut la peine d’être lu pour éviter le coût irrécupérable que représente le temps investi dans sa lecture. D’autres croient plutôt que connaître la fin d’avance les libère

de la tension du suspense, leur permettant ainsi de mieux apprécier l’histoire telle qu’on apprécie le paysage sur le chemin vers une destination déjà connue.

OrdansleréarrangementdeSharon, les chanteurs frappent le public dès l’ouverture de la représentation en annonçant la mort de Mimì. Dans sa version, les quatre actes sont joués dans l’ordre inversé, invitant les spectateurs à quitter la salle en gardant en mémoire la dernière

Jiayuan Cao
Éditrice Culture
Catvy Tran | Le Délit
Catvy Tran | Le Délit

Le passé devant nos yeux

Le casque de réalité virtuelle sur la tête, on voit se dresser devant nos yeux la cathédrale Notre-Dame de Paris, plusieurs siècles plus tôt, en 1163. Nous nous retrouvons dans la rue, accompagnés d’un guide virtuel qui nous explique la construction du monument emblématique et nous présente à l’évêque qui l’a commandé, Maurice de Sully. Le portail magnifiquement sculpté, les rosaces enjolivées de vitraux,

en passant bien sûr par les dommages de la Révolution française.

Chaque étape cruciale de la construction est expliquée d’une manière compréhensible pour tous; nul besoin d’avoir des connaissances en architecture! Le processus pour créer les vitraux, pour sculpter les pierres, pour soutenir les arches en cas de faiblesse de la structure, rien n’est négligé. Le guide nous fait même monter sur une plateforme pour admirer

« Ce n’est donc pas seulement une visite de la cathédrale actuelle, mais aussi de son évolution au fil des ans. Une immersion unique, impossible à vivre ailleurs »

les arches ornées de gargouilles : aucun détail du spectacle architecturaléblouissantqu’estlacathédrale n’estépargnédanslaprésentation.

Un voyage dans le temps

Guidée par un ouvrier, la visite retrace l’histoire de la construction de Notre-Dame de ses débuts aux restaurations qui y sont faites après l’incendie ravageur de 2019,

le travail de milliers d’ouvriers en hauteur, nous donnant une vue imprenable sur la ville surplombée d’un arc-en-ciel magnifique.

Unevisitecomplètedumonument

Chaque aspect remarquable de la cathédrale est exploré, y compris les couloirs, le jubé, autrefois délimité par une clôture dorée, les tours abritant les cloches emblé-

matiques et le toit offrant une vue imprenable sur la flèche de l’édifice. La visite décrit aussi les modifications apportées au fil des années à des fins de restauration ou d’amélioration. Ce n’est donc pas seulement une visite de la cathédrale actuelle, mais aussi de son évolution au fil des ans. Une immersion unique, impossible à vivre ailleurs. Les images sont si réalistes qu’on s’y méprend!

Une expérience accessible à tous

À l’arrivée au musée Arsenal art contemporain, où est présentée l’exposition, une version adaptée aux personnes en fauteuil roulant est disponible. Des bâtons de marche sont également mis à disposition pour les personnes désirant un contact rassurant avec le sol, ce qui peut s’avérer utile lorsque le parcours présente des escaliers ou des plateformes se soulevant. Le casque de réalité virtuelle est confortable, même lors du port de lunettes de vue. Il est à noter que l’expérience n’est pas recommandée aux gens souffrant d’épilepsie. Un tutoriel est présenté au début de la visite pour des raisons de sécurité. Les autres personnes et les murs sont repré-

sentés dans le casque et permettent d’éviter les collisions.

L’expérience de réalité virtuelle Éternelle Notre-Dame est présen-

tée au musée Arsenal art contemporain jusqu’en mars ̸

Rose Langlois Éditrice Culture

du Boss

Retour

sur la chanson Streets of Minneapolis de Bruce Springsteen.

Le chanteur et guitariste américainBruceSpringsteensecoue l’industriedelamusiqueets’attire les foudres de l’administration Trump avec sa chanson « Streets of Minneapolis »sortiele28janvierdernier. En seulement quatre jours, l’artiste a écrit, enregistré et diffusé sa chanson : un travail extrêmement rapidedontlesparolesvontdroitaucœur del’auditeur.Deuxjoursaprèssasortie, «StreetsofMinneapolis»estjouéepar Springsteenlorsd’unconcertdecharitéensolidaritéavecleMinnesota,initiative de Tom Morello, guitariste du groupeRageAgainsttheMachine.Ce geste s’inscrit dans le courant de son derniermicroalbum,LandofHopeand Dreams, qui qualifie l’administration Trumpde«corrompue,incompétente ettraîtresse».

Uneœuvrepolitique

Cette chanson militante n’est pas unepremièrepourl’auteur-compositeur-interprète,quial’habitudedes’attaqueràdessujetspolitiquesettabous danssonart.Quecesoitavec«Bornin the U.S.A. », qui dénonce les difficultés auxquelles font face les vétérans, « Streets of Philadelphia » sur la crise du sida, ou encore son album Born to Run, qui fait état de la dépression du chanteur, ce dernier

ne mâche jamais ses mots par peur de mettre le feu aux poudres. Minneapolis:lethéâtred’horreurs

Depuisledébutdel’année,laville deMinneapolisestlethéâtrede nom-

breux mouvements de contestation, les citoyens protestant contre les actions abusives de la police de l’immigration (ICE). C’est cette lutte pour la liberté que Springsteen raconte dans sa nouvelle chanson. Il rend également

hommage aux victimes innocentes : Renee Good, Alex Pretti et les immigrants injustement ciblés, ainsi qu’au habitants de Minneapolis.Lechanteurreprend ce que le peuple scande depuis des semaines, « ICE out now » (« ICE dehors », tdlr), et l’intègre à la mélodie, le pouvoir des voix réunies en arrière-plan donnant des fris-

their coats / Came to Minneapolis to enforce the law / Or so their story goes » (L’armée privée du DHS (département de la Sécurité intérieure, ndlr) du roi Trump / Avec des fusils à la ceinture de leurs manteaux / Sont venus à Minneapolis pour faire respecter la loi / Ou du moins c’est ce qu’ils disent) chante Springsteen. Le musicien refuse d’accepter une

« C’est une promesse de continuer à se battre contre la brutalité et les violations des droits humains jusqu’à ce que chacun et chacune soit libre »

sons. La mélodie, forte en acoustique et sans fioritures dans le style emblématique de Springsteen, laisse place à la force des paroles. Ces dernières prônent la solidarité et l’unité devant le chaos qui secoue la ville du Midwest. C’est une promesse de continuer à se battre contre la brutalité et les violations des droits humains jusqu’à ce que chacun et chacune soit libre.

Dénoncer l’injustice

« King Trump’s private army from the DHS / Guns belted to

version officielle des faits, déformée par le gouvernement et les paroles percutantes demandent la liberté de la ville ainsi que le départ immédiat de l’ICE. Le chanteur dénonce la situation dangereuse pour les personnes de couleur et le nonrespect des droits des Américains. La chansonseterminesurlapromesse de ne pas oublier les vies qui ont été prisesinjustement.Toutcommedansla chansondeSpringsteen,leslogan«ICE out»,chantéenchœur,continueraderetentirdanslesruesdeMinneapolis.̸

Rose Langlois Éditrice Culture

Stu Doré | Le Délit
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