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Le Délit - Édition du 23 septembre 2026

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Publié par la Société des publications du Daily, une association étudiante de l’Université McGill. Le Délit est situé en territoire Kanien’kehá:ka non cédé.

Mercredi 23 septembre 2026 | Volume 118 Numéro 3

Bonne fête Catvy! depuis 1977.


actualités

montrÉal

actualites@delitfrancais.com

Prochaine station: technosurveillance La STM couple l’IA aux caméras de surveillance.

L

a Société de transport de Montréal (STM) a recours à l’emploi de l’intelligence artificielle pour détecter les flâneurs dans le métro. Couplée aux caméras de surveillance, cette technologie permettrait de détecter plus rapidement les personnes s’éternisant pendant la fermeture pour les guider vers la sortie. Ce projet, déjà implanté aux stations Papineau et Place-Saint-Henri, est encore dans sa phase de test, et la STM ambitionne de l’étendre à quatre stations de métro supplé-

mentaires d’ici avril 2027. L’objectif affiché par la STM : faciliter et accélérer les opérations de fermeture, décrites comme un exercice fastidieux tant les stations regorgent de couloirs et de recoins. L’intelligence artificielle (IA) n’utilise pas de reconnaissance faciale, assure la STM : elle identifie uniquement des présences humaines, qu’elle notifie ensuite à la centrale de répartition de visio opérationnelle. Les constables spéciaux, agents de sûreté dans les transports collectifs, interviennent directement sur place, invitant la personne repérée à regagner la sortie. Depuis janvier, le projet est déployé en étroite collaboration avec la firme Lipslogics. Aucun communiqué public n’a été fait à son lancement, suscitant des critiques en raison du manque de transparence, en plus des risques associés à l’utilisation de l’IA. Renee Sieber, professeure agrégée du Département de géographie, est spécialisée dans l’utilisation des technologies de l'information par les communautés marginalisées. Dans le cadre de ce projet, la question suivante se pose : « Est-ce humain d’utiliser l’IA? (tdlr)» Pour Sieber, l’IA

ne porte pas une valeur intrinsèquement nocive. Elle prend l’exemple d’une personne en train de dormir dans le métro : « Si on la détecte, et si les ressources sont disponibles, nous pouvons effectuer une visite de contrôle – non pas par la police, mais par les travailleurs sociaux! Il y a donc une chance que cela débouche sur quelque chose de positif. » Mais, couplée à un corps répressif – ici les constables spéciaux –, elle pourrait ouvrir la porte à des dérives et à des pratiques d’exclusion impactant avant tout les personnes en situation d’itinérance. « Il y a fort à parier que ce système serve surtout à mettre à la porte les personnes en situation précaire », conclut-elle.

Montréal (RAPSIM). Le réseau déplorait dans son mémoire de juin 2026 un « rétrécissement des espaces accessibles aux personnes en situation d’itinérance ainsi qu’une intensification des réponses coercitives à leur égard », et ce, particulièrement par le biais de la surveillance. L’intervention de l’IA risquerait donc d’accentuer ce phénomène d’exclusion, d’autant plus face à des compressions budgétaires qui touchent les centres de jour et les structures d’urgence dédiées aux personnes en situation d’itinérance. Selon Sieber, une approche plus humaine devrait se faire sans l’intervention du Service de police de la Ville de Montréal, en étroite collaboration avec les services sociaux : « On parle de plus en plus d'une IA susceptible de détruire notre humanité. Eh bien, notre devoir moral est alors de rester humains. »̸

Ce projet se déroule notamment dans le contexte de l’interdiction de flâner, prolongée par la STM jusqu’en avril 2027. Des associations telles que la Ligue des droits et libertés craignent l’utilisation d’une intelligence artificielle qui ne se limiterait pas aux temps de fermeture. Ce logiciel pourrait selon elles être utilisé en tout temps, dans le cadre de la mise en application de son interdiction de flâner. Une mesure également largement critiquée, notamment par le Réseau d'aide aux per- Dalia Djazouli sonnes seules et itinérantes de Éditrice Société

S.O.S. Huîtres menacées

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effet, la maladie de la sphère X multinuclée inconnue (MSX) et la maladie dermo, deux maladies parasitaires, se sont emparées des eaux prince-édouardiennes et emportent avec elles de plus en plus d’huîtres chaque année.

Lors de la première détection de ces parasites dans la baie de Badeque, les vétérinaires provinciaux espéraient pouvoir contenir les deux maladies à cet endroit. Pourtant, quelques mois ont suffi pour que la MSX et la dermo soient détectées dans la majorité des baies, rivières et autres cours d’eau Au Canada, la pêche de ces mol- de la province. lusques marins occupe une place importante dans l’économie des Alors que le taux de survie général provinces maritimes. L’Île-du- pour une récolte est de 95 %, l'osPrince-Édouard, en particulier, tréiculteur prince-édouardien Kyle participe grandement à cette der- Hardy a eu la mauvaise surprise nière en produisant 26 % des cette année de ne faire remonter à huîtres canadiennes. Après les la surface que des huîtres mortes moules et le homard, les huîtres de après l’hiver. Tyler Hardy, un autre la petite province forment la troi- ostréiculteur dans le métier depuis sième industrie de fruits de mer la ses dix ans, a quant à lui confié à ICI plus conséquente au Canada. En Radio-Canada qu’il a subi des 2023, plus de 27 millions de dollars pertes de près de 100 000 $ en une d’huîtres étaient en circulation, ce seule journée. qui représente un secteur valorisé à environ 54 millions de dollars Les exportateurs d’huîtres et les pour l’économie canadienne. restaurateurs sont également touchés par ces hauts taux de mortaliCependant, depuis 2024, les ré- té. L’entreprise East Cape Oysters coltes d'huîtres de l’Île-du-Prince- souligne son inquiétude de voir Édouard ont chuté subitement. En une pénurie survenir, notamment

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en raison de la demande grandissante qu’elle a observée au cours des dernières années. Dans un communiqué de presse datant d’août dernier, le gouvernement fédéral a réagi en implantant le Programme de subventions pour le retrait volontaire de permis de pêche aux huîtres. Cette aide fournirait 40 000 $ aux pêcheurs qui en feraient la demande en échange du retrait permanent de leur permis de pêche, lequel ne pourra être restitué qu’après une période de dix ans. Le but d’un retrait de permis de pêche est de permettre à la population d’huîtres de se régénérer durant ces dix ans. En avril, de nouveaux naissains d’huîtres américaines ont été introduits au Canada pour essayer de requinquer la population. Cependant, il faudra s’armer de patience, car les résultats de cette nouvelle implantation ne pourront être constatés que dans trois à cinq ans. Il n’est pas garanti que ces huîtres survivront aux parasites, ni même qu'elles ne perturberont pas l’écosystème de l’Île-du-Prince-Édouard.

Rédacteur en chef rec@delitfrancais.com Timotée Allouch-Chantepie Actualités actualites@delitfrancais.com Juliette Cherifi Minola Grent Matteo Fracassi Culture artsculture@delitfrancais.com Jiayuan Cao Rose Langlois Société societe@delitfrancais.com Juliette Aviat Dalia Djazouli Joséphine Miton Coin Queer coinqueer@delitfrancais.com Sixtine Nicolaÿ Coordonnatrice de la production production@delitfrancais.com Héloïse Durning Visuel visuel@delitfrancais.com Ana Camila Torchia Catvy Tran Photographe visuel@delitfrancais.com Félix Fournier Coordonnateur·rice·s de la correction correction@delitfrancais.com Naomi Degueldre Salma Rabeil

Canada

Les huîtres prince-édouardiennes décimées par des parasites. a vie d’une huître est, en règle générale, assez simple. Le naissain – c’està-dire une huître qui n’a pas encore atteint la majorité – nécessite près de trois ans de croissance calme et stable avant de pouvoir être récolté et commercialisé sous la forme avec laquelle la plupart des usagers sont familiers. À cause de leur cycle de croissance, les huîtres ne sont considérées adultes que lors de leur troisième été et ne sont habituellement pas mises en marché avant leur quatrième afin qu’elles mûrissent.

RÉDACTION 3480 rue McTavish, bureau 107 Montréal (Québec) H3A 1B5 Téléphone : +1 514 398-6790

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Coordonnatrices réseaux sociaux reso@delitfrancais.com Catherine Brunet Rodriguez Audrey Russier Contributeur·rice·s Manon Delacroix, Eva Dos Santos, Renaud Levesque, Elena Montefiori Couverture Felix Fournier

marché qui, jusque-là, était très indépendant. Pêcheurs, exportateurs et restaurateurs demandent plus de considération de la part du gouvernement fédéral face au danger qui guette leur industrie. Ils demandent des aides qui leur permettraient de rester sur le marché sans avoir à se battre pour garder la tête hors de l’eau. « Si toutes les huîtres meurent à l'île, ça va être catastrophique, les gouvernements ne semblent pas prendre cela au sérieux », a déclaré Gordon Jeffrey, un ostréiculteur, à ICI Radio-Canada.

Les maladies frappant les huîtres n’étant aucunement dangereuses pour les humains, Robert Pendergast, écailleur et traiteur, encourage les consommateurs canadiens à continuer d’acheter les huîtres prince-édouardiennes : « Si on vous présente de belles huîtres, achetezPlusieurs pêcheurs de l’industrie en. Ça va montrer votre soutien. »̸ craignent pour la subsistance des futures générations de pêcheurs. Il y a également une peur de l’arrivée Minola Grent de grandes corporations sur un Éditrice Actualités

BUREAU PUBLICITAIRE 3480 rue McTavish, bureau B•26 Montréal (Québec) H3A 0E7 Téléphone : +1 514 398-6790 ads@dailypublications.org Publicité et direction générale Letty Matteo Ventes et assistance administrative Letty Matteo Support graphique et technique Mathieu Menard Comptable Boris Shedov The McGill Daily coordinating@mcgilldaily.com Ingara Maidou Conseil d’administration de la SPD Timotée Allouch-Chantepie, Gali Bonin, Héloïse Durning , Sena Ho, Adair Nelson, Ingara Maidou, Vincent Maraval, Letty Matteo, Raphael Miro, Layla Lamrani, Marie Pyun Les opinions exprimées dans les pages du Délit sont celles de leurs auteur·e·s et ne reflètent pas les politiques ou les positions officielles de l’Université McGill. Le Délit est indépendant de l’Université McGill. Le Délit est situé en territoire Kanien’kehá:ka non cédé. L’usage du masculin dans les pages du Délit vise à alléger le texte et ne se veut nullement discriminatoire. Les opinions de nos contributeur·rice·s ne reflètent pas nécessairement celles de l’équipe de la rédaction. Le Délit (ISSN 1192-4609) est publié la plupart des mercredis par la Société des publications du Daily (SPD). Il encourage la reproduction de ses articles originaux à condition d’en mentionner la source (sauf dans le cas d’articles et d’illustrations dont les droits avant été auparavant réservés). L’équipe du Délit n’endosse pas nécessairement les produits dont la publicité paraît dans le journal. Imprimé sur du papier recyclé format tabloïde par Imprimeries Transcontinental Transmag, Anjou (Québec).

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QUEBEC

Faire compter sa voix Entre sensibilisation et élections, quelle place pour les voix autochtones?

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u 18 au 30 septembre, l’Université McGill accueille la 15e édition de ses Semaines de sensibilisation aux cultures autochtones (Indigenous Awareness Weeks), qui mettent à l’honneur les voix et les savoirs autochtones à travers conférences, projections et ateliers.

La programmation de cette année témoigne de cette ambition. Parmi les invitées figurent notamment Phyllis Webstad, survivante des pensionnats et fondatrice de la Journée du chandail orange, ainsi que l'aînée crie Betty Ross. À travers ces rencontres, les Indigenous Awareness Weeks abordent des enjeux tels que les pensionnats, la réconciliation, la Rafle des années 1960 et les femmes, filles et personnes bispirituelles autochtones disparues et assassinées. Les IAW s’achèveront le 30 septembre, Journée nationale de la vérité et de la réconciliation. La professeure nēhiyaw Jarita Greyeyes y présentera notamment ses recherches sur le leadership autochtone et la transformation des institutions universitaires.

Cette initiative fait écho à un autre enjeu d’actualité : à l’approche des élections provinciales du 5 octobre, la participation électorale autochtone demeure particulièrement faible dans plusieurs des communautés. Élections Québec déploie cette année de nouvelles mesures pour réduire les obstacles au vote, notamment dans ces secteurs éloignés. À différentes échelles, ces initiatives interrogent la place accordée aux voix autochtones au sein Mais tandis que McGill cherche à des institutions. créer des espaces où les voix autochtones peuvent être entendues, Des voix au premier plan la question de leur participation aux institutions politiques québécoises En quinze ans, les Indigenous demeure complexe. Awareness Weeks (IAW) sont devenues un espace de « dialogue, de Une participation électorale rapprochement et de célébration » très inégale où peuvent également être abordées des conversations difficiles, explique Il n’existe pas un taux de participaBrittanny Janvier, directrice du tion autochtone unique. Élections Bureau des initiatives autochtones Québec souligne qu’il varie conside McGill. dérablement d’une communauté à

Assemblée générale annuelle Les membres de la Société des publications du Daily (SPD), éditrice du McGill Daily et du Délit, sont cordialement invité.e.s à son Assemblée générale annuelle :

Le mercredi 30 septembre à 18h Centre universitaire de McGill 3480 Rue McTavish, Salle 107

Les membres du conseil de la SPD se rencontrent au moins une fois par mois pour discuter de l’administration du McGill Daily et du Délit, et ont l’occasion de se prononcer sur des décisions liées aux activités de la SPD. Le rapport financier annuel et le rapport de l’expertecomptable sont disponibles au bureau de la SPD et tout membre peut, sur demande, obtenir une copie sans frais.

Questions? Écrivez un courriel à chair@dailypublications.org

le délit · mercredi 23 septembre 2026 · delitfrancais.com

Photo tirée d’Élections Québec l’autre : certaines enregistrent des taux supérieurs à 50 %, tandis que d’autres votent très peu, voire pas du tout. En 2022 tout de même, la moyenne dans les communautés autochtones s’élevait à 14,66% contre 66,15% dans l’ensemble du Québec. Ces écarts sont particulièrement visibles dans le Nord du Québec, où l’éloignement et l’isolement de certaines communautés compliquent aussi matériellement l’accès au vote. Ils ne peuvent toutefois pas être réduits à un simple « désintérêt » pour les élections : le sentiment d’exclusion du système politique, le manque de représentation ou l’impression que le vote aura peu d’effet peuvent également éloigner certains électeurs des urnes. Élections Québec pointe par ailleurs plusieurs difficultés concrètes. En effet, depuis les dernières élections provinciales, l’institution dit avoir rencontré une trentaine de communautés inuites, cries et atikamekw afin de mieux comprendre leurs réalités. Plusieurs obstacles ont été identifiés : inscription sur la liste électorale, accès aux pièces d’identité requises, réception de l’information électorale et barrières linguistiques. L’institution souhaite également développer des relations plus durables avec les communautés, recruter localement du personnel électoral et sensibiliser davantage les jeunes au processus électoral. Quand le scrutin se déplace Pour le scrutin de 2026, ces réflexions se traduisent par plusieurs mesures concrètes. Entre le 25 septembre et le 1er octobre, des équipes d’Élections Québec se rendront directement dans certains secteurs éloignés ou isolés. Les électeurs pourront y mettre à jour leur adresse ou s’inscrire sur la liste électorale, puis voter lors du même déplacement. Les équipes retourneront également sur place le 5 octobre.

L’ampleur du défi logistique est particulièrementfrappantedansUngava : des équipes devront se déplacer en aviondansunevingtainedecommunautés autochtones éloignées. Des mesures particulières sont également prévues dans plusieurs autres circonscriptions, dont Duplessis, Abitibi-Est et Pontiac. Élections Québec cherche aussi à réduire les barrières linguistiques. Son guide électoral est disponible dans plusieurs langues et dialectes autochtones, dont l’atikamekw, l’algonquin, le cri, l’innu ouestcentral, l'inuktitut, le micmac, le mohawk et le naskapi. Dans les communautés inuites, cries et naskapies, un document supplémentaire dans la langue locale sera distribué directement dans les cases postales. Des messages seront

l’abstention à un problème d’accessibilité risquerait donc d’ignorer une partie de cette complexité. Élections Québec reconnaît elle-même la nécessité de poursuivre ses recherches sur la participation autochtone et affirme vouloir construire des relations de confiance avec les communautés. C’est ici que le parallèle avec les IAW prend son sens. Les deux initiatives ne poursuivent pas le même objectif : l’Université McGill ne cherche pas à accroître la participation électorale, pas plus qu'Élections Québec ne mène un programme de sensibilisation culturelle. Mais toutes deux se confrontent, à leur manière, à la question de la place accordée aux voix autochtones. Au sein de l’établissement , cela passe par le partage des savoirs, des

« Rendre les urnes accessibles suffit-il à susciter la participation ? » également diffusés sur des radios expériences vécues et par une réflexion locales et sur le Web. sur la transformation de l’institution elle-même. Élections Québec, de son L’institution prévoit même des côté, tente d’adapter certaines de ses solutions lorsque l’identification pratiques aux réalités des pose problème : une personne ne communautés qu’elle dessert. disposant d’aucune des pièces d’identité normalement acceptées Le 5 octobre permettra d’observer peut, sous certaines conditions, si ces nouvelles mesures réduisent faire confirmer son identité par certains obstacles à l’exercice du un proche ou présenter deux autres vote. Mais la participation politique documents et prêter serment. autochtone ne saurait se mesurer uniquement au nombre de bulletins Ces mesures répondent cependant déposés dans les urnes. Les événeprincipalement aux obstacles ments organisés à l’Université McGill pratiques à l’exercice du vote. en témoignent avant de chercher à faire Elles laissent ouverte une entendre davantage les voix autochquestion plus difficile : rendre les tones, encore faut-il créer les condiurnes accessibles suffit-il à tions permettant de les écouter. ̸ susciter la participation? Une voix qui ne se résume pas au vote Les onze nations autochtones présentes au Québec ont des histoires, des structures politiques et des rapports aux gouvernements provincial et fédéral distincts. Réduire

Juliette Cherifi Éditrice Actualités

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Canada

Canada-UE, un nouveau statut Le Canada, l’Europe, et le fantôme américain.

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embre associé ». Voici le statut que l’Union européenne propose au Canada, un nouveau statut absent du TUE (Traité sur l’Union européenne), article 49 . Mercredi 16 septembre, à Strasbourg, Ursula von der Leyen a invité Ottawa à devenir le premier membre associé de l’Union, en présence de Mark Carney. La présidente de Commission esquisse une coopération en énergie, IA et défense; tout en envisageant une ouverture d’Erasmus+ et d’autres programmes européens au Canada. Le lendemain, le premier

Commission Européenne du Service Audiovisuel Photographre: Dati Bendo

ministre a salué l’idée, longuement applaudi par l’hémicycle. Que change vraiment ce statut pour la diplomatie nord-américaine et pour le marché européen? Pour y répondre, cet article s’appuie sur des échanges avec Raphaël Miró, journaliste et collaborateur régulier pour La Presse en France et en Europe, et Frédéric Mérand, directeur du département de sciences politiques à l’Université de Montréal et spécialiste de politique européenne. Ce rapprochement n’est que l'accélération récente d’une relation déjà ancienne. Frédéric Mérand insiste sur l’importance de l'Accord économique et commercial global (AECG), appliqué provisoirement depuis 2017. Le Partenariat de sécurité et de défense, signé à l’été 2025, officialise une coopération accrue, avec la participation d’Ottawa aux missions de défense de l’UE. Le rapprochement de cette semaine remonte à Davos, en janvier 2026, où Mark Carney a appelé à s’unir face à l'imprévisibilité de Washington, un discours lui valant l’admiration des Européens. En février dernier, le Canada est devenu le premier pays non européen à rejoindre SAFE, l’instrument européen de financement de la défense. Ainsi, la volonté du Canada de s’affranchir des

États-Unis a accéléré le mouvement sans en être à l’origine : « des choses se seraient faites sans les offensives américaines » selon Frédéric Mérand. Washington était pourtant le grand fantôme de l’hémicycle. « Je ne propose pas la création d’un troisième bloc pour devenir une grande puissance rivale seulement avec meilleures manières » précise le premier ministre Mark Carney, jeudi devant les eurodéputés. Une allusion au président américain, jamais nommé, saluée par une longue ovation. En effet, en août 2026, la guerre tarifaire lancée par Washington a marqué un point de rupture dans les relations commerciales entre les deux pays. Nos deux interlocuteurs insistent sur la portée symbolique de l'événement de septembre vis-à-vis des coups de force de Washington. Pour Frédéric Mérand, «le moment est très stratégique, l’ambition est stratégique ». Il qualifie de « classique hyperbole trumpienne » la réponse quasi instantanée de Donald Trump, qui menace de rompre les échanges commerciaux avec l’UE. Pour lui, sa réaction n’est pas étonnante, c’est son destinataire qui l’est. Trump ne menace pas le Canada, mais l’Union européenne. Celle-ci devra rester prudente : sa dépendance à Washington en matière de

sécurité demeure réelle. Raphaël Miró, s’étant entretenu avec les eurodéputés, note l’effet « rassurant » de l'événement aux yeux de ces derniers. Précédemment, les Européens craignaient une présidente de la Commission faible face à l'hégémonie américaine. Aujourd’hui, ils se disent rassurés par une forme de combativité retrouvée. On retrouve une certaine fierté au sein de l'hémicycle. Selon Raphaël Miró, les députés liés à la coalition d’Ursula von der Leyen ont largement voté « pour ». « Il s’agit d’un groupe très pro-Carney et en général plutôt favorable au libre-échange et à l’AECG ». Les partis d’extrême gauche et d'extrême droite, sont les plus sceptiques. Le journaliste relève les contrearguments d’une députée Rassemblement National : « le partenariat met en danger nos agriculteurs, et le Canada pourrait bénéficier de l’UE sans y contribuer réellement ». Les députés de La France Insoumise, eux, craignent moins un « pillage » des Canadiens. Ils s’opposent au libre-échange qui ne profiterait, selon eux, qu’aux multinationales sans aider les particuliers. Une dimension sous-estimée de ce rapprochement inédit : l’enjeu considérable du pétrole et des gaz naturels. Frédéric Mérand rappelle que le pétrole, puisé en Alberta,

constitue l’avantage comparatif quasi unique du Canada face aux États-Unis. « Trouver de nouveaux acheteurs de pétrole, c’est l’un des gros objectifs », affirme Raphaël Miró. L’Union européenne, elle, s’emploie à se défaire de sa dépendance en gaz russe : Bruxelles a fixé la fin de ces achats à l’automne 2027. Un accord avec Ottawa lui permettrait de diversifier ses fournisseurs. Gagnant-gagnant, mais avec deux revers. Le premier touche l’industrie : « Ceux qui auront du mal, c’est les manufactures », selon Frédéric Mérand. Le second est climatique : exporter davantage d’hydrocarbures vers l’Europe soulève une tension avec les objectifs de neutralité carbone affichés de part et d’autre. Au-delà de ces enjeux, les termes précis du statut restent encore à définir. « Membre associé » ou « alliance pour l’avenir » : Mark Carney promet des débats, puis un vote au Parlement canadien. Le fantôme américain, lui, n’a pas quitté l’hémicycle.̸

Elena Montefiori Contributrice

Montréal

Manifestation anti-IA à Montréal Des manifestants dénoncent les risques liés à l'intelligence artificielle.

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e 16 septembre dernier, devant le Palais des congrès de Montréal a eu lieu une manifestation contre l’intelligence artificielle (IA). La manifestation avait lieu car au même moment se déroulait la convention ALL IN, un sommet sur l’intelligence artificielle rassemblant plus de 6 500 experts du milieu. La manifestation a, selon La Presse, « dégénéré », aboutissant à l'interpellation et l’arrestation de plusieurs personnes. Cette manifestation a pris place dans un contexte très tendu, alors que la question de l’IA reprend une place conséquente dans le débat public, notamment après les déclarations très médiatisées de plusieurs employés de OpenAI et Anthropic, comme Jacob Coxon, qui a annoncé sa démission et déclaré que « les gens qui construisent l’IA croient réellement qu’elle pourrait tous nous tuer ».

serviraient la recherche et la programmation même de ces intelligences, sachant qu'à l'heure actuelle, 26 % des efforts de R&D (recherche et développement) d’Anthropic sont réalisés par l’intelligence artificielle, avec une supervision humaine, mais avec une autonomie qui s'accélère.

confinés dans un espace informatique restreint et devaient réaliser des missions dans cet environnement. Cependant, pour maximiser leurs

La possibilité qui revient le plus est celle d'une extinction humaine après le développement d’une superintelligence dont on perdrait le contrôle et qui serait capable de prendre des décisions stratégiques par elle-même en vue d’un certain objectif.

Cette déclaration apocalyptique ne sort pas de nulle part et est appuyée par des prédictions qui existent depuis longtemps. Le projet AI 2027, publié en 2025, tente d’établir depuis quelques années des trajectoires détaillées – au mois près – sur le développement de l’IA. Il prévoit une explosion des technologies d’ici 2027, avec la création de superintelligences artificielles qui

Certains de ces incidents ont même été rapportés par les entreprises ellesmême : OpenAI a par exemple déclaré il y a quelques jours six incidents où elle aurait perdu le contrôle de l’IA, qui aurait adopté des comportements inquiétants. Plus tôt cette année, en juillet, certains modèles avaient piraté Hugging Face, une plateforme de partage d’IA, déviant ainsi de leur mission originale. Les modèles étaient

Interrogé sur une possibilité de ralentissement des recherches et expérimentations, Aaron Elrich répond que «la pression est trop grande », faisant notamment référence aux déclarations de Trump et à la compétition avec la Chine. Il parle notamment du problème de distillation des modèles où des modèles plus larges entraînent des modèles nouveaux ou plus petits, ce qui peut amener à une propagation incontrôlée augmentant Héloïse Durning | Le Délit le risque de non-alignement. Le résultats, les agents ont infiltré Hug- projet 2027 imagine notamment ging Face pour trouver les réponses un scénario ou des IA pourraient au défi. Ils démontrent alors une ca- créer des IA elles-mêmes hors de pacité d’autonomie inquiétante. portée des humains.

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Des incidents recurrents Plusieurs enquêtes et recherches de ces derniers mois ont mis en lumière l’existence d’incidents de perte de contrôle lors d'entraînements et de simulations.

Aaron Erlich, professeur en Sciences politiques à l’Université McGill, confie au Délit que l’intelligence artificielle « illustre un cas intéressant où les politiciens n’ont aucune idée de ce qu’il se passe (tdlr) », car les modèles se développent trop rapidement, mais

aussi parce que énormément de ces modèles dits « multi-agents », qui peuvent collaborer et communiquer ensemble afin de réaliser des tâches, ne sont pas « publics ». Les seuls à pouvoir évaluer le risque des modèles et communiquer dessus sont les personnes qui les développent.

modèles d’IA, insiste sur l’importance de ne pas « paniquer ». Il faut, selon lui, « ne pas tomber dans le défaitisme et réaliser que l’on peut encore agir ». Des projets de régularisation ont déjà été mis en place, comme le AI Act en Europe ou le Frontier Act aux États-Unis, qui, entre autres, obligent les organisations à fournir des rapports sur les risques ou d’effectuer des évaluations des modèles avant l'entrée sur le marché. La perception du risque d’extinction est donc bien réelle. La situation pourrait rappeller, à certains égards, le dilemme auquel Robert Oppenheimer faisait face il y a 70 ans. La question n’est désormais plus seulement de savoir ce que les humains feront de l’IA, mais aussi de déterminer si nous saurons suffisamment nous mobiliser pour l’encadrer et la contrôler avant que ses capacités ne dépassent nos mécanismes de régulation et causent une potentielle extinction. ̸

Un Espoir Manolis Daris-Becote, militant chez Pause AI Canada, un mouvement pacifique non partisan qui suggère aux gouvernements l’instauration d’une pause Matteo Fracassi dans le développement de certains Éditeur Actualités

le délit · mercredi 23 septembre 2026 · delitfrancais.com


Société société@delitfrancais.com

OPINION

Le « self-care » : qui valide votre repos? Tour à tour billet médical, arme politique et conseil d'employeur.

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ester couché toute une journée, rideaux tirés, le téléphone à la main, porte désormais un nom : le bed rotting. Le site américain TODAY le range parmi les gestes de self-care et convoque cinq cliniciens pour dire comment s'y prendre sans risque. Une médecin y voit un « self-care moment », pas plus d'une demi-journée. Interrogés sur le risque, ils fixent au passage la dose qui fait d'une journée au lit un soin.

prendre en charge ensemble ce que l'institution néglige. Dès 1968, le BlackPantherPartyouvretreizecliniques gratuites dans les quartiers noirs de Chicago, Seattle ou Kansas City, et y dépiste la drépanocytose, maladie du sang fréquente chez les personnes d'origine africaine. Washington ne la finance qu'en 1972, après les cliniques. Les mêmes années voient des groupes de femmes s'organiser hors de l'institution médicale et publier dès 1970 leur propre manuel de santé, devenu Our Bodies, Ourselves, écrit à partir de leurs propres expériences. Médical à l'origine, le mot devient politique : se soigner sans autorisation. En 1988, la poétesse et féministe noire Audre Lorde, alors atteinte d’un cancer, écrit : « Prendre soin de moi n'est pas de la complaisance, c'est de l'auto-préservation, et c'est un acte de guerre politique. (tdlr) » On cite abondamment cette phrase, toutefois rarement avec ce qui l'entoure : la maladie.

Le mot désigne pourtant, à l'Office québécois de la langue française comme à l'Organisation mondiale de la Santé, la pratique par laquelle « une personne identifie ses besoins », « avec ou sans le soutien d'un professionnel ». La décision revient donc à celle qui se repose. Ici, ce sont cinq professionnels qui fixent les conditions. Chaque emploi du mot pose la même question : qui décide de ce qui compte comme repos légitime? Hier, le médecin ; aujourd'hui, les objets connectés, l'employeur et l'État : jamais la personne fatiguée. La chercheuse Sara Ahmed distingue deux groupes, ceux dont on prend soin et Le rôle de malade celles dont on attend qu'elles prennent soin des autres, une charge qu'elle décrit En 1873, le neurologue Silas Weir comme revenant d'abord aux femmes. Mitchell met au point la rest cure, Dans son analyse, Lorde appartient prescrite contre la neurasthénie – d'office au second groupe, et la maladie un épuisement nerveux alors diag- ne l'en fait pas sortir. Prendre soin d'ellenostiqué presque exclusivement chez même revenait donc à quitter ce rôle, et des femmes. Pour elles : six semaines à s'exposer au reproche d'égoïsme. D'où au lit, interdiction de lire et d'écrire. la justification qui ouvre sa phrase, ce Selon le diagnostic, leur fatigue vient n'est pas de la complaisance. de leurs nerfs, pas des conditions dans lesquelles elles vivent. Ce qu'elles en Le soi quantifié disent ne compte pas. Le remède suit; Mitchell n'autorise pas seulement Le médecin signe toujours les disle repos, il en dicte les modalités. À penses, mais un second juge s'y est Charlotte Perkins Gilman, il interdit ajouté, qui n'exempte de rien et note précisément ce qui était son métier, tout. Il tient dans un objet qu'on écrire. L’écrivaine affirmera plus tard achète et dans une routine qu'on filme, avoir retrouvé son équilibre en s'y une suite d'étapes à exécuter et à monremettant. De cette expérience naîtra trer – le « sunday reset », un dimanche The Yellow Wallpaper, une nouvelle passé à remettre la semaine en ordre; dans laquelle une femme soumise à la « that girl », levée à cinq heures. Le la même cure sombre progressive- sleepmaxxing en est la version ment dans la folie. Gilman n'était chiffrée : ruban adhésif sur la bouche, pourtant pas habilitée à dire ce dont score de sommeil affiché au réveil par elle avait besoin. une bague. Une routine a des étapes, et des étapes s'exécutent bien ou mal. Ce n'était pas une dérive isolée, mais une règle, que Talcott Parsons nom- Or, le billet du médecin et le score mera en 1951 : le « rôle de malade ». de la bague ne disent pas la même Se retirer de ses obligations est per- chose. Le billet atteste qu'on est inmis, à condition de chercher à guérir apte, dispense d'un examen ou et de s'en remettre à l’autorité d’un d'une journée, et engage le profesprofessionnel reconnu. À une autre sionnel qui le signe. Le score ne échelle, cette logique persiste : pour dispense de rien et n'engage perreporter un examen, il faut un billet sonne : la norme qu'il applique est du médecin. fixée par un fabricant, pas par une profession. En 2017, des cliniciens L'auto-préservation du sommeil se demandent si le soi quantifié ne va pas trop loin. Ils En 1975, Ivan Illich, penseur cri- nomment orthosomnie, la quête du tique des institutions, publie Némésis sommeil parfait qu'entretiennent médicale : l'expropriation de la santé. ces appareils : des patients Il reproche à la médecine, non de consultent pour un trouble lu sur s'être trompée, mais d'avoir confisqué leurs courbes, qu'ils tiennent pour aux familles ce qu'elles savaient faire. plus fidèles que les examens validés. Le self-care consiste alors à Le score ne remplace donc pas le

le délit · mercredi 23 septembre 2026 · delitfrancais.com

Catvy Tran Tran || Le Le Délit Délit Catvy billet; il en fabrique la demande. La quelqu'un de bien, celui qui se sent médecine se retrouve ainsi à arbitrer mal est quelqu'un de mauvais ». un verdict qu'elle n'a pas rendu. Comment y arrive-t-on? En deux temps, répond le sociologue Claude Le repos au service du rendement Martin. On confie à des spécialistes le soin de dire comment vivre, puis Une tribune du Huffington Post, on se tient pour responsable de ce en 2017 : « Want More Productive Em- qui arrive. C'est le billet, signé par un ployees? Encourage Self-Care ». Sept tiers, puis le score, rendu à soi seul. ans plus tard, une étude portant sur 46 336 salariés de 233 organisations Sur Instagram, l'algorithme trie. Les britanniques constate que ces dispo- chercheuses canadiennes en comsitifs, méditation, gestion du stress munication Shana MacDonald et ou applications, n'améliorent pas le Brianna Wiens ont montré qu'il met bien-être de ceux qui les suivent. Le en avant une version blanche et conseil survit à sa réfutation, et le consumériste du #selfcare et laisse terme est devenu, écrivent les uni- de côté les approches féministes versitaires Jina B. Kim et Sami noires et anticapitalistes, celles de Schalk, « inextricable des impératifs Lorde. Elles n'ont pas disparu pour du travail et de la productivité ». autant. Tricia Hersey, fondatrice de The Nap Ministry, écrit que son reLe gouvernement du Québec ne pos de femme noire américaine « a poursuit pas le même but et aboutit toujours été un refus politique ». au même ordre. Son programme de santé mentale s'intitule « des auto- Justifier son repos soins à la psychothérapie ». Une personne présentant des sympFaut-il alors abandonner le tômes légers à modérés reçoit mot? Une partie de la critique le d'abord un guide d'exercices, qu'elle juge perdu, devenu une façon de remplit à son rythme avec l'accom- conseiller du repos à ceux qu'on pagnement d'un intervenant. Le continue d'épuiser. La chercheuse nom officiel de l'étape dit le reste, ce Inna Michaeli reprend l'accusasont des autosoins dirigés. tion dans le titre de son article, acte de guerre politique ou piège Autour de ces conseils et de ces pro- néolibéral, pour répondre que la grammes, un marché. L'économie du question est mal posée. « Respirer bien-être pesait 6 800 milliards de n'est pas néolibéral en soi. » Ce qui dollars en 2024. Carl Cederström et compte, c'est ce qu'il y a autour. Le André Spicer y lisent une « biomora- même repos peut s'acheter seul ou lité », où « celui qui se sent bien est s'organiser ensemble, et c'est cette

seconde forme qu'elle observe dans les mouvements féministes. Et la personne qui tire ses rideaux à quinze heures? Le médecin décide si elle peut s'absenter, la bague note sa nuit, l'employeur lui conseille de se ménager pour revenir en forme. Aucun des trois ne lui demande ce dont elle a besoin. La phrase de Lorde n'a pas été écrite pour devenir un slogan, elle servait à une femme qui devait justifier son repos. Tant que d'autres décident quelle fatigue est légitime, chacun devra continuer à se justifier, et certains plus que d'autres. ̸

Joséphine Miton Éditrice Société

SOCIÉTÉ

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OPINION

Est-ce que je dois un bébé à l’État? Questionnements à l’ère de la baisse démographique au Québec.

C

et été, je suis tombée sur la vidéo d’une jeune Française exprimant son choix de ne pas avoir d’enfants. Invoquant ses valeurs et présentant tout simplement ce choix comme celui d’une femme libre disposant de son propre corps, je comprenais parfaitement ses motivations. C’est lorsque j’ai eu le malheur de m’aventurer dans la section commentaires que le cauchemar a commencé. Entre les internautes qui se réjouissaient que « les gauchistes ne se reproduisent pas » et ceux qui la traitaient d’« égocentrique », j’en ai trouvé un qui a vraiment piqué ma curiosité : « tu brises le contrat social ». Cet ouvrage de Rousseau, Du contrat social, je l’ai lu, je l’ai étudié avec minutie, et jamais je n’aurais pensé que cet argument philosophique si connu puisse mettre en péril mon autonomie corporelle. Certes, pour mettre la table (ou faire un court commentaire éditorial), JeanJacques Rousseau n’est pas le personnage le moins controversé de l’histoire et, bien évidemment, il flirtait ouvertement avec la misogynie. Mais qu’est-ce que ce fameux contrat social a à voir avec mon utérus? Selon le contrat social, les citoyens d’une société, en en faisant partie, acceptent tacitement de céder une part de leur liberté naturelle à l’État afin qu’il puisse veiller sur l’organisation

me retirer mon droit de choisir comme coût de la vie atteint de nouveaux soml’on supprime une vulgaire virgule mets, où l’on doit travailler à un rythme mal placée? effréné et où l’on se fait avaler par les tensions géopolitiques pendant que Là où cette application aveugle de notre planète brûle, la parentalité deRousseau fait défaut, c’est qu’un État vient un défi complexe. qui a la responsabilité de protéger réellement ses citoyens ne peut imposer Bien sûr, je suis en faveur de l’allongeune grossesse à qui que ce soit. Non ment des congés parentaux et de la seulement « la volonté générale » peut création de nouvelles places en CPE – se tromper, mais lui accorder le pou- pourquoi condamner les jeunes qui dévoir absolu revient à ne pas reconnaître cident de fonder des familles à le faire l’existence même de droits et libertés dans les pires des conditions? Nos faindividuels et inaliénables. Le contrat milles méritent beaucoup mieux que ça. social est un accord bilatéral entre un Là où le malaise s’installe, c’est à l’ancitoyen et l’État et ce dernier se doit nonce des mesures natalistes de protéger l’intégrité corporelle des proposées notamment par le Parti citoyens et leur propriété. Ainsi, for- Conservateur du Québec (PCQ). cer une femme à porter un enfant viendrait littéralement briser cedit Ce qu’Éric Duhaime, chef du PCQ, procontrat social. pose, c’est de geler le nombre de places en CPE et d'accorder une allocation de Bien que Rousseau lui-même présente 100 $ imposables par semaine à chaque l’asservissement des femmes comme parent qui reste à la maison avec son étant naturel, cela vient alors littéra- enfant – à condition que son partenaire lement contredire ses prémisses travaille à temps plein. principales quant à l’organisation et la légitimité du pouvoir politique. En bloquant l’accès au réseau public de garde, le PCQ crée une contrainte écoPuisqu’on dépoussière les philosophes nomique qui incite financièrement le des Lumières, et que nos chers amis in- retour des femmes au foyer. Pour rapdiscrets s’improvisent doctorants en la pel, ce modèle québécois des CPE a matière dans l’espace commentaires, rendu possible l’éducation de généraj’aimerais aborder brièvement la pen- tions entières, en plus de permettre à sée de John Locke sur le sujet. un nombre incalculable de femmes de revenir rapidement sur le marché du La vie, la liberté et la propriété : ce sont travail et de s’émanciper. les trois principes que l’État doit respecter pour fonder sa légitimité. Pour Et pour ceux qui ne veulent s’en tenir qu’aux chiffres : ces mères qui retournent au travail rapportent aujourd’hui à l’État – en taxes et en impôts – bien plus que ce que lui coûte ces places en garderies à Locke, cette propriété s'étend d’abord moins de 10 $. Les CPE ne sont donc à son propre corps. C’est un cadre beaupas une vulgaire dépense, mais un incoup plus concret et respectueux de la vestissement plus que rentable à liberté humaine que celui de la « volontous les niveaux. té générale ».

« C'est notre choix (...) et personne ne doit faire ce choix-là à notre place » harmonieuse de la société et mieux protéger les citoyens. L’État, gouverné par la volonté générale du peuple, peut alors entreprendre des actions qui briment la liberté de certains afin d’assurer le bon fonctionnement de la société. Ces violations de droits, selon Rousseau, sont légitimes, puisqu’elles proviennent de la volonté du peuple – qui a un pouvoir absolu.

La France comme le Québec sont des États de droit, où les libertés individuelles sont reconnues et protégées autant que les lois le permettent. Mais rien n’est garanti : toutes ces disposiUne fois cette logique poussée à tions sont entièrement dépendantes l’extrême, advenant une baisse im- de la volonté politique du moment. portante de la natalité, « la volonté générale » pourrait justifier l’im- De Galaad au Québec position de la maternité à des femmes. En effet, dans ce scénario, Mais pourquoi vous parler de cette baisse de natalité pourrait tout ça? entraîner des problèmes sociétaux majeurs, comme un manque criant Parce que le grand non-dit lors des de main-d'œuvre. prochaines élections provinciales, c’est la baisse démographique au QuéEn appliquant cette rhétorique au pied bec : l’an passé, la population de la de la lettre, on se retrouverait littéra- province a connu un recul de 0,1 %, lement dans La servante écarlate, où tandis que le nombre de décès a surle corps des femmes devient un ins- passé celui des naissances. trument démographique appartenant exclusivement à l’État. Une réalité dé- Alors que plusieurs partis politiques goûtante où les femmes sont réduites déclarent que la capacité d'accueil du à leur utérus, de simples machines Québec est saturée, on incite les jeunes servant à apaiser l'inquiétude démo- Québécois à avoir plus d’enfants – bongraphique de la patrie. jour la cohérence. C’est donc le retour des politiques natalistes. Je me suis longtemps arrêtée devant ce constat alarmant – ma liberté et mon C’est sûr que dans un monde où l’on autonomie corporelle ne tiennent- manque de places en CPE, où nos elles qu'à un fil? Peut-on réellement écoles à trois vitesses débordent, où le

6 société

Plutôt que d’offrir un choix délibéré, cette logique imposerait fatalement un mode de vie axé sur le parent unique au foyer, où l’un des deux parents est contraint de rester à la maison pour s’occuper des enfants, tandis que l’autre devient le soutien financier de la famille – et tout ça par manque de solutions de garde adaptées.

Catvy Tran | Le Délit d’avis que la solution ne passe pas par la valorisation politique et monétaire de la maternité. Non seulement ces primes représentent des montants dérisoires pour les familles dans le contexte économique actuel, mais les mesures telles que les « bébé bonus » ont déjà prouvé leur inefficacité. C’est comme si l’État donnait un dollar symbolique aux familles qui décidaient d’avoir des enfants – réduisant le tout à un geste purement politique. Ce sont des politiques que nous avons déjà vues passer au Québec et qui n’ont que légèrement et temporairement augmenté le taux de natalité, sans toutefois atteindre leurs cibles. Ce ne sont pas ces petites allocations qui nous permettront de survivre à la crise du logement ou à l’explosion du coût de la vie.

Les jeunes Québécois ont le droit de choisir, il en est de leur liberté la plus fondamentale. Il faut leur donner tous les outils pour que chaque personne qui décide d’avoir un enfant ait toutes les ressources nécessaires. Ce n’est pas en gelant les places en garderie ni en monétisant la fertilité que l’on répondra aux aspirations de Le PCQ n’est pas le seul parti à s’aven- notre génération. turer sur cette pente glissante : le Parti Québécois (PQ) n’a pas tardé à suivre, Est-ce que je dois un bébé à l’État? avec sa logique de « bébé bonus ». Son Je me suis posé la question de long chef Paul St-Pierre Plamondon promet une prime financière directe aux en large. familles pour l'arrivée d’un troisième et d’un quatrième enfant. Ce genre À entendre les chefs de certains partis de mesure vient littéralement mettre politiques, on dirait presque qu’ils un prix sur la capacité reproductive sont en train de scruter mes ovaires des femmes, comme si l’État venait au microscope. Je sens cette pression récompenser les naissances à la de la société et des politiciens pour pièce. Les corps des femmes de- fournir un autre petit travailleur qui viennent à nouveau des leviers mettra l’épaule à la roue. On dirait que démographiques, un outil transaction- le seul fait de posséder un utérus nous nel, de simples machines distributrices contraint à mettre une vie au monde. à la commande de l’État. On parle de la grossesse comme si on Bien qu’il y ait effectivement des consé- parlait d’acheter des œufs à l’épicerie, quences importantes découlant du comme si ça ne coûtait rien, comme si vieillissement de la population, je suis c’était banal. Mais c’est la décision

d’une vie : celle de voir son corps changer de manière permanente, de subir de violents bouleversements hormonaux qui entraînent symptômes physiques et détresse émotionnelle, et c’est mettre sa carrière en péril. D’autant plus que les femmes portent encore aujourd’hui la majorité de la charge mentale relative au foyer et aux enfants : ce n’est donc pas une décision à prendre à la légère. Avoir un enfant, c’est un don de soi qui se fait par choix et non par obligation ni par pression. Surtout lorsque cette pression provient de cette même société qui fait culpabiliser les femmes et qui les traite de mauvaises mères dès qu’elles demandent de l’aide. Non, ni moi, ni personne ne doit d’enfant à l’État. Ce sont nos enfants, pas les leurs. Nous mettons au monde des êtres humains et non des futurs contributeurs fiscaux. C’est notre choix en bout de ligne, nos sacrifices, nos corps, nos vies, et personne ne doit faire ce choix à notre place. Ce ne sont pas eux qui prendront soin de nos enfants au quotidien, ce ne sont pas eux qui devront leur expliquer pourquoi les flammes ravagent nos forêts ou pourquoi la haine retentit à chaque coin de rue alors que nous peinons à mettre un souper sur la table. Le simple fait d’avoir un utérus ne nous oblige à rien, et ce n’est pas l’État ni les pseudo-philosophes de TikTok qui pourront en dire autrement. On ne bâtit pas une société en faisant culpabiliser les femmes ou en monnayant leur retour au foyer : on le fait en respectant leur choix. Non, je ne dois aucun bébé à l’État, et aucune politique nataliste ni aucun contrat social ne fera de mon corps une propriété publique.̸

Catherine Brunet Rodriguez Coordonatrice ces réseaux sociaux

le délit · mercredi 23 septembre 2026 · delitfrancais.com


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Monde

Arrestations visant les LGBTQ+ en Turquie De la « protection des enfants » à la criminalisation de la communauté.

L

e dimanche 13 septembre 2026, la police turque a lancé une vague d'arrestations dans 15 provinces du pays. Cette opération cible spécifiquement la communauté LGBTQ+, et s’en prend à des bars, des boîtes de nuit quuer, ainsi qu’à des associations LGBTQ+ et à leurs membres, dont certains sont arrêtés à leur domicile. Parmi ces associations, on retrouve notamment Kaos GL, l’un des plus anciens et influents groupes de défense des droits LGBTQ+ de Turquie, faisant désormais l’objet d’une enquête pour «obscénité ».

par l’État nourrit une stigmatisation bien plus large dans la société. Cette offensive du gouvernement turc suscite de l’inquiétude au sein de la communauté LGBTQ+ locale et annonce une réelle escalade dans les mesures visant les personnes queers. Dans un communiqué publié le 15 septembre, Amnesty International explique que « cette répression massive s’inscrit dans une attaque plus vaste et continue contre les droits des personnes LGBTQ+ et de celles qui défendent ces droits (tdlr) ». La Turquie n’est toutefois pas le premier pays à invoquer la protection de la famille pour légitimer des mesures restrictives envers la communauté LGBTQ+. Une interrogation demeure alors : en quoi l’existence d’une minorité queer pourrait-elle vraiment mettre en « danger » la famille?

Au total, plus de 80 personnes ont été placées en détention provisoire. Le ministère de la Justice turc annonce par ailleurs l’ouverture de poursuites judiciaires contre 162 suspects, 9 associations et 13 entreprises. Un danger pour la famille?

En réponse à cette vaste opération de répression, des manifestants se sont rassemblés devant le tribunal de Çağlayan, dans le nord d’Istanbul, pour dénoncer les arrestations. La mobilisation a toutefois été réprimée à son tour : au moins 150 personnes, parmi lesquelles des journalistes et des avocats, ont été arrêtées selon les médias locaux. La répression de la communauté LGBTQ+ n’a rien de nouveau en Turquie. Une cinquantaine de personnes avaient déjà été arrêtées lors de la dernière marche des fiertés d’Istanbul en juin. Mais les récentes opérations s’inscrivent dans le cadre de la « décennie de la famille » défendue par le gouvernement turc. Ce programme politique cherche à « protéger l’institution de la famille et des générations futures », tout en augmentant la natalité. Dans ce contexte, le gouvernement turc dépeint la communauté LGBTQ+ comme un danger. L’opération policière a d’ailleurs été nommée « ma famille en sécurité », sous-entendant que la communauté LGBTQ+ constitue une menace pour la famille. Le président turc

Pour ses détracteurs, l’existence même de la communauté LGBTQ+ remet en question le modèle familial traditionnel. En s’éloignant du modèle classique composé d'un père, d’une mère et de leurs enfants, les personnes queers proposent d’autres formes de relations et de structures familiales, ce qui est parfois perçu comme une remise en cause de cette institution en tant que norme sociale. Au-delà de ce qu’elle représente pour la famille traditionnelle, la communauté queer est également perçue comme étant dangereuse pour les enfants. Cette idée se manifeste notamment dans les controverses autour de la «propagande woke» et les accusations selon lesquelles les personnes LGBTQ+ chercheraient à influencer ou à endoctriner les jeunes. Cette rhétorique n’est pas nouvelle, et des idées similaires avaient déjà été utilisées par des activistes antigais dans les années 1970 avec des campagnes comme Save our Children, qui présentait les personnes homosexuelles et trans comme des dangers pour les enfants. Ces accusations de « grooming » (terme anglais qui désigne le processus par lequel un

« Une technique très efficace, puisqu’elle présente l’intolérance sous l’angle de la protection des enfants » Recep Tayyip Erdoğan a qualifié les membres de la communauté LGBTQ+ de « pervers ». Bien qu’être queer ne soit pas illégal en Turquie, cette rhétorique portée

adulte aborde intentionnellement des mineurs et les manipule à des fins sexuelles) continuent d’ailleurs d’être mobilisées à ce jour afin de discréditer ou restreindre les discours

le délit · mercredi 23 Septembre 2026 · delitfrancais.com

Ana Camila Torchia| Le Délit en faveur de la communauté LGBTQ+. Une technique très efficace, puisqu’elle présente l’intolérance sous l’angle de la protection des enfants. Aux États-Unis, de nombreux scandales ont éclaté cette dernière décennie autour de cette panique morale. Évoquer la communauté queer à l’école ou dans les livres de cours est décrié comme une forme de propagande susceptible de corrompre l’innocence des enfants. C’est donc cette même logique, utilisée dans les années 1970, qui est reprise aux

évoqué, renforçant ainsi les stigmates associés à la communauté. De plus, en empêchant d’évoquer ces sujets à l’école, ces mesures participent à invisibiliser la communauté LGBTQ+, ce qui peut aggraver le mal-être des jeunes personnes queers, une population déjà touchée de façon disproportionnée par des problèmes de santé mentale. C’est d’ailleurs ce qu’explique Clinton McCracken, un professeur en Floride, dans un article de NPR : « Je n’apprends pas aux enfants à être homosexuels [...] j’essaie de toutes mes forces de leur apprendre

seulement les mineurs, une autre loi a été adoptée en novembre 2022 qui interdit la « propagande des relations sexuelles non traditionnelles » et étend donc cette interdiction à l’intégralité du champ public. En novembre 2023, la Cour suprême russe a tout simplement banni le mouvement « international LGBTQ+», considéré comme « extrémiste ». Ainsi, d’un discours sur la protection des enfants et de la famille découlent des atteintes de plus en plus importantes à la liberté d’expression qui

« Ce genre de discussion n’est pas vu comme une propagande pour rendre les jeunes queers, mais simplement comme une manière d’aider les personnes queers à s’accepter » États-Unis aujourd’hui, afin non seulement de présenter la communauté comme perverse, mais également afin d’empêcher toute discussion sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre dans les écoles. La Floride a d’ailleurs adopté en mars 2022 la loi « Don’t Say Gay », «Ne dites pas “gai”» afin de limiter les discussions sur la communauté LGBTQ+ dans le milieu scolaire. Toutefois, si les défenseurs de cette loi utilisent la protection des enfants comme argument principal, cette idée ne prend pas en compte les effets néfastes que peut avoir le manque de représentation ou de discussion. Tout d’abord, cette loi donne l’impression qu’être queer est quelque chose d’inaproprié, qui ne devrait pas être

à s’accepter tels qu’ils sont. » Ici, ce genre de discussion n’est pas vu comme une propagande pour rendre les jeunes queers, mais simplement comme une manière d’aider les personnes queers à s’accepter.

finissent par s'étendre à l’ensemble de la société. Il devient non seulement difficile d’aborder ces sujets avec les enfants, mais tout simplement impossible de les évoquer dans la sphère publique de la société. En Russie, ces lois ont ouvert la porte à De protection à criminalisation la simple criminalisation du mouvement. Reste à voir comment la La Russie a pris des mesures si- situation en Turquie évoluera.̸ milaires en adoptant en 2013 deux lois punissant les actes de « propagande » homosexuelle auprès de mineurs, avec des sanctions allant de l’amende à 90 jours d’emprisonnement lorsque cette « propagande » est diffusée sur Internet. À l’époque, ce sont les mêmes arguments mettant en avant la protection des enfants qui ont été utilisés pour dé- Sixtine Nicolaÿ fendre la loi. Mais celle-ci visait Éditrice Coin Queer

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CINÉMA

Amour et magie 2 : nouvelle génération Une histoire charmante et divertissante, mais pas révolutionnaire.

V

ingt-neuf ans après le premier film, Amour et magie 2 marque le retour de Sandra Bullock (Sally) et Nicole Kidman (Gillian) dans la peau des sœurs Owens. Réalisé par Susanne Bier, ce deuxième volet est, comme le premier, une adaptation de l'univers créé par la romancière Alice Hoffman — cette fois d'après son roman The Book of Magic (2021). L’histoire se concentre principalement sur Kylie Owens, l’une des deux filles de Sally, qui découvre que les femmes de la famille sont maudites et que tout homme qui les aime finira par mourir. C'est tout d'abord dans le retour des deux actrices que réside la grande force du film. En effet, leurs performances fluides et naturelles créent une alchimie qui est le véritable moteur de l’histoire. Leur relation fusionnelle où l'Amour avec un grand A se déploie entièrement touche aussi, par ricochet, les relations avec leurs tantes et les enfants. On n'avait d’ailleurs pas vu depuis longtemps ce genre de représentation de la proximité féminine à l’écran.

il besoin de l’être?). Le drame des sorcières Owens reste celui d'un sort qui les empêche d’aimer et d’être aimées d’une façon romantique — un sort qui ramène tout aux hommes, mais qui les a nécessairement rapprochées entre elles. L'aspect communautaire

(et hétérosexuel), la sorcellerie se résumant trop souvent à un outil au service du cœur et accessoirement, à un moyen de préparer des margaritas. Le personnage de Gillian laisse entrevoir une piste plus large où la magie pourrait incarner autre chose que le désir

propre, des personnages attachants et une alchimie indéniable entre ses interprètes. Il faut aussi souligner l'intérêt de voir le parcours d'une femme dans la cinquantaine plutôt qu'un

« L'aspect communautaire et intergénérationnel, pourtant bien présent, ne prend jamais réellement le dessus sur cette mécanique romantique classique et la conclusion déçoit par son manque d’audace » et intergénérationnel, pourtant bien présent, ne prend jamais réellement le dessus sur cette mécanique romantique classique et la conclusion, particulièrement convenue, déçoit par son manque d’audace.

Là où le film prend toute sa richesse, c'est du côté de Sally, dont le voyage pour s'autoriser à aimer de nouveau touche à quelque chose d'universel. On regrette cependant que la magie Cependant, il serait difficile d’affirmer elle-même soit presque entièrement que le film est révolutionnaire (et a-t- dépendante de l'amour romantique

amoureux, mais le film ne prend pas vraiment la peine de s'y aventurer. Une autre occasion manquée est le lien entre les deux jeunes sœurs, incarnées par Joey King et Maisie Williams, dont le personnage demeure quasi inexistant. Ce duo aurait pu faire écho à la relation entre Sally et Gillian — un parallèle intergénérationnel qui aurait enrichi le propos sans grand effort.

énième récit de passage à l'âge adulte — un choix qui tranche avec l’aspect « coming of age » du premier film et qui donne au récit une maturité bienvenue.

En somme, un film moderne dans sa forme, mais classique, voire conforme, dans son fond. On aurait souhaité que l'amour entre ces femmes, entre les générations, l'emporte sur le romantisme Malgré ces réserves, Amour et magie convenu qui encadre l'histoire. La 2 propose un univers qui lui est magie était là ; on aurait aimé qu'elle

Photo tirée d'IMDB prenne davantage son envol. Charmant, pétillant et nostalgique, mais cela s’arrête là. ̸

Manon Delacroix Contributrice

THÉÂTRE

Un voyage dans le Nord Retour sur la pièce La version qui n’intéresse personne.

C

’est l’histoire d’une femme, c’est l’histoire d’un chien, c’est l’histoire d’une société. C’est l’histoire de tous, une histoire de rejet injustifié, d’ostracisation, de solitude. Bienvenue dans La version qui n’intéresse personne. Un décor anarchique En entrant dans la salle, le décor coupe le souffle. De longs rideaux ondulent dans la lumière pour créer un effet éblouissant et une structure réplique des montagnes qui s’élèvent sur l’arrière de la scène. Sur les côtés, des lampes, des bibliothèques pleines à craquer, un matelas, une toilette, un réfrigérateur, une table. Les composantes du décor sont toutes aussi hétéroclites que l’on pourrait s’y attendre pour une pièce punk et anticonformiste : tout crie le chaos dans lequel l’histoire nous plongera et annonce le début d’un voyage tumultueux et poignant. Là où l’espoir s’en va mourir La version qui n’intéresse personne est basée sur le roman éponyme par Emmanuelle Pierrot qui raconte l’histoire de Sacha, 18 ans, partant pour Dawson City, au Yukon

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culture

avec son meilleur ami Tom : leur relation est ambiguë, ils sont inséparables, deux parties d’une même âme. Là-bas, ils découvrent une liberté inespérée, une échappatoire pour tous leurs maux, un endroit où, enfin, ils sont à l’abri du reste du monde. Dawson City est la ville des punks, des anarchistes et des horsla-loi. Un endroit où la famille se crée au fil des soirées au bar, des chiens adoptés, des trips de MDMA et des jobines pour payer le loyer. Mais quand Sacha tombe amoureuse d’un autre, Tom est consumé par la jalousie. Alors que la pandémie de la COVID-19 commence, Dawson City devient un enfer pour Sacha qui cherchait un paradis. Un jeu puissant Sur scène, Mélissa Iguer (Sacha) joue les émotions viscérales que son personnage ressent à la perfection : le jeu est dans le corps et dans la voix, jusque dans les plus petits gestes. Le rire part du ventre jusqu’à devenir contagieux, les hurlements de détresse nous secouent les entrailles, chaque coup d'œil vers l’un des interprètes est voulu. Ses collègues suivent la cadence : la voix magnifique de Lyraël Dauphin

(Jade) envoûte, l’énergie de Karl Bobanovits (Tom) est contagieuse. La gamme d’émotions est large : du rire aux larmes, de la colère fulgurante au doux brouillard des drogues, les acteur·ices nous transportent dans l’univers des anarchistes mis au ban de la société. Dawson City prend vie à travers les interprètes qui lui donnent ses couleurs avec succès. Un miracle de mise en scène Marie-Claude St-Laurent, à l’adaptation, et Marie-Ève Milot, à la mise en scène, réussissent le pari de condenser un livre de 368 pages en une pièce de 2 h 15 sans que les péripéties ne soient précipitées. La narration du roman est conservée à travers les petits apartés de Sacha pour garder le rythme effréné du récit, qui représente le besoin primal de la narratrice de ne « pas fermer sa gueule de chienne ». À ce propos, Luna, la chienne de Sacha, est magnifiquement bien mise en scène. À travers une mascotte qui prend vie, l’importance de la « louve » de Sacha est conservée comme dans le récit originel, nous faisant oublier la comédienne qui se cache derrière l’animation de cet animal.

Photo de Valérie Remise À l’affiche jusqu’au 17 octobre au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, La version qui n’intéresse personne promet de bouleverser le quotidien de ses spectateurs. Une pièce qui parle des maux de notre époque, de notre monde, et des violences qui s’y passent juste sous nos yeux. Une pièce militante dans son essence, qui transcende la simple performance

théâtrale grâce aux artistes qui brandissent avec fierté un drapeau palestinien et un keffieh. Un cri du cœur pour la bienveillance humaine. ̸

Rose Langlois Éditrice Culture

le délit · mercredi 23 septembre 2026 · delitfrancais.com


RÉFLEXION

Quand la fiction banalise les traumatismes Entre toxicité et réalité, où trouver la limite dans la « new romance »?

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uel est le point commun entre la série Off campus, le livre Captive, et Jamais plus? Outre leur notoriété sur Tik Tok – ce qui en dit long – ils partagent tous un thème central : la jeune femme victime de viol, généralement au secondaire ou à l’université, qui tente de se reconstruire dans un environnement hostile, continuellement rattrapée par cet événement traumatisant.

que la douleur et la fragilité sont des conditions sine qua non pour aimer. Or, en réalité, cette approche banalise la violence. Elle transforme un traumatisme en une étape romantique, effaçant la complexité de la reconstruction et la difficulté réelle de la guérison.

Dans ces récits de « nouvelle romance» (« new romance »), le schéma est prévisible. Après l’agression, la protagoniste rencontre inévitablement un beau jeune homme athlétique, souvent marqué par un passé sombre (un deuil familial, une violence subie…). Leurs traumatismes, loin de les éloigner, vont devenir les vecteurs de leur relation. Presque comme si chacun utilisait la vulnérabilité de l’autre pour se rapprocher et créer un lien.

Ce phénomène s’accentue dans les dark romance, où le protagoniste masculin est souvent un mafieux, sombre, violent et égoïste. L’intrigue classique met en scène une jeune femme, parfois captive de celui-ci, qui fera chavirer le cœur de l’homme au caractère grave et ténébreux. Leur amour surpassera ces relations de pouvoir qui les divisent et se révélera absolu.

Dark romance : cautionner un monde ultra-violent

Mais parle-t-on vraiment d’amour, ou Une structure de roman commune plutôt du syndrome de Stockholm, seet pourtant dérangeante lon lequel un prisonnier développe de l’affection pour son oppresseur? Trop souvent dans ces romans, le En effet, ces récits se déroulent souviol ou l’agression sexuelle subi par vent dans le monde des cartels de la jeune fille va être ensuite utilisé drogue extrêmement violents, qui, de pour la rendre plus fragile et sensible. plus, est illégal. Trop souvent, on ouAlors forcément, les victimes sont blie la réalité de ces milieux : la préaffectées, changent et développent sence massive d’armes, des jeunes une plus grande appréhension dans recrutés en raison de leur situation leurs futures interactions. Mais dans précaire, enrôlés dans un monde où ces récits, cet événement traumati- les règlements de compte, les exécusant est utilisé comme un ressort tions compulsives et les mauvaises narratif (plot device) nécessaire pour conditions de vie sont quotidiennes. rapprocher les personnages. Et ce Romancer ces environnements, en mécanisme littéraire pose problème. rendant le chef de cette mafia senEn effet, cette dynamique suggère sible et amoureux, c'est cautionner in-

directement un système criminel qui sur des relations de pouvoir et des détruit des vies. traumatismes passés pourrait devenir potentiellement l’unique référence de Un exemple pour le jeune public ces jeunes lectrices. La découverte et la compréhension des désirs sexuels D’autant plus que ces livres pourront être associées à tort à une res'adressent à un public jeune, voire très lation basée sur la coercition. jeune. Bien que la majorité de ces récits soit consommée via des livres phy- La différence par rapport à la siques, ces derniers sont aussi souvent réalité judiciaire accessibles sur téléphone. L’âge moyen de l’obtention de celui-ci se situe à 10 On pourrait penser que dans un ans dans les pays de l’OCDE. Les sites monde où près d’une femme sur trois gratuits comme Wattpad permettent à est victime de violences conjugales ou n'importe qui de publier et lire des his- sexuelles, utiliser un viol comme fil toires. Ne nécessitant aucune vérifica- conducteur d’une histoire d’amour setion éditoriale sur ce site, la liberté rait considéré comme une volonté d’inclusion. Les auteurs aborderaient ces sujets malheureusement universels afin de permettre à toutes les jeunes filles et femmes de s’identifier à une héroïne. Cependant, dans ces récits, l’agresseur ou la personne violente finit par être puni, ou bien l’ennemi initial devient l'intérêt amoureux : une résod’écrire est certes garantie, mais avec lution simpliste garantissant une cela, ses défauts aussi. Chacun peut fin heureuse aux amoureux. Or, la écrire et lire ce qu’il veut. Les parents ne réalité judiciaire est beaucoup plus peuvent donc pas vérifier à quel conte- sombre : rappelons qu’en France nu leur jeune enfant accède – il est plus « entre 65 % et 70 % des affaires de facile de savoir à quoi s’attendre en re- violences sexuelles sont classées gardant la couverture du livre et le sy- sans suite et près de 25 % se soldent nopsis sur la quatrième de couverture. par un non-lieu. Seuls 10 % des dossiers aboutissent à un procès, à l’isSi l’on admet que le désir romantique et sue duquel 3 % des personnes mises sexuel est naturel et intime à chacun, en cause sont condamnées. Ce l’associer à des scénarios de captivité chiffre tombe même à 1 % lorsqu’il ou de violence chez ces lecteurs jeunes s’agit d’inceste. » ou inexpérimentés pose un risque majeur. La croyance que les relations Romancer ces crimes en prometamoureuses seraient seulement basées tant une justice rapide et un amour

« Romancer ces crimes crée un décalage avec la réalité vécue par les victimes »

salvateur crée un décalage avec la réalité vécue par les victimes. Pas une censure, mais une critique Alors oui, une histoire d'amour romantique et sexuelle est naturellement attrayante et le choix revient à chaque individu de lire ce qu’il désire. Et réjouissons-nous aussi que la lecture ne soit pas morte ni irrécupérable chez la nouvelle génération. Après tout, cela n'est peut-être qu'une question de goût. Le problème ne réside donc pas dans les récits actuels qui incluent un viol ou une agression, mais plutôt dans la manière dont ceux-ci sont traités. Ce qui est dérangeant, c’est la fétichisation du viol, cette normalisation de la violence où l’emprise est sexualisée et banalisée, plutôt qu’utilisée pour avertir. Comme si l'unique possibilité de trouver l’amour serait de vivre un traumatisme. Mais n’en restons pas là. Il est possible de trouver des alternatives. Des romans adaptés en série comme Bridgerton prouvent qu’on peut écrire une romance passionnante sans violence. D’autres publics, comme la communauté LGBTQ+, sont aussi peu à peu inclus dans des histoires intenses qui peuvent captiver sans glorifier le crime, comme avec Heated Rivalry. L'inclusion ne signifie pas reproduire des schémas toxiques. Il est temps de promouvoir des histoires où l'amour naît du respect, et non de la domination.̸

Juliette Aviat Éditrice Opinion Ana Camila Torchia | Le Délit

le délit · mercredi 23 septembre 2026 · delitfrancais.com

société

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réflexion

La sursaturation de l'imaginaire Microsérie : une fournisseuse de dopamine qui tue le vide.

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accourcissez vos phrases. 267,65 % par rapport à l’année préLimitez vos métaphores. Ne cédente. Cette année, Media Partners gardez que l’essentiel. Asia (MPA) estime que ce chiffre devrait passer de 2,7 milliards à 3,6 milVoici la recette idéale pour les mini- liards $USD pour les microséries à malistes et les adeptes de la produc- l’extérieur de la Chine continentale. tivité. Or, ces ingrédients ne suffisent pas à séduire les algorithmes. Il faut ReelShort, une plateforme de microêtre accrocheur, percutant. Alors, série lancée à Los Angeles en 2022, a exagérez : stimulez vos spectateurs pour objectif de diffuser plus de 400 avec un shot d’adrénaline dans le peu nouvelles séries en 2026, soit environ de temps dont vous disposez. huit fois le nombre d’émissions confirmées par Netflix pour la même Sous ce mécanisme, vous retrouvez année. Sans surprise, l’origine de cet ainsi dans vos feeds des hommes mi- écart se trouve dans le budget. Le sérables se transformant en CEO coût de production d’un épisode de

Les « microséries » Né dans l’économie des plateformes chinoises vers la fin des années 2010, ce format de vidéo courte avait déjà généré des revenus de 37,39 milliards de yuans en 2023 (équivalent d’approximativement 7,13 milliards $CAN), soit une augmentation de

Toujours plus de drame

Sil’industriedelamicrosérieconnaît une croissance exponentielle, la grande majorité de ces histoires demeurent assez clichées. Des « Cendrillons » rencontrent des « Edmond Dantès », des répliques d’Orgueil et Préjugés et de Twilight se dispersent dans tous les univers possibles. Ces vidéos prennent la forme verticale et durent généralement d’une à deux minutes. Le nombre d’épisodes varie d’une série à une autre, mais une chose est sûre : tout est conçu pour que vous puissiez – et surtout, vouliez – les consommer à toute vitesse. Pour suivre le rythme de l’intrigue, les accroches s’enchaînent sans répit : si un conflit série en streaming premium sur Net- n’éclate pas au cours des 30 premières flix varie entre 8 et 30 millions $USD secondes d’un épisode, la série est alors qu’une microsérie complète – essentiellement un échec. comptant de 60 à 100 épisodes – ne coûte typiquement qu’autour de Tout est condensé pour maximiser les récompenses émotionnelles dans 15 000 à 300 000 $USD. l’immédiat. Selon le psychologue Ken Ce montant s’effondre une fois de Fung, les microséries créent des pics plus depuis l’entrée en jeu de l’intel- de dopamine très vite, ce qui satisfait ligence artificielle (IA). Selon une le cerveau assoiffé. Mais tout a aussi analyse de la banque HSBC, l’utilisa- un prix. Ces décharges constantes tion de l’IA dans la fabrication de ces de dopamine ne laissent pas le temps microséries en Chine a permis une au cerveau de se réguler, créant ainsi réduction jusqu’à 90 % des coûts de uncerclevicieuxdedépendance.Comme production. Ces formats règnent dé- on pouvait s’y attendre, de nombreux sormais en maîtres sur les réseaux téléspectateurs rapportent avec un sociaux, bien au-delà de la Chine. Al- certain remords qu’ils « ne pouvaient lant des brainrots devenus viraux sur simplement pas s’arrêter (tdlr) ». TikTok début 2025 aux « fruits trompeurs » du printemps 2026, la proli- C’est ici que se trouve le vrai danger. fération rapide de ces contenus Àforcedemicro-stimulationsultra-rapides,

« Des "Cendrillons" rencontrent des "Edmond Dantès", des répliques d’Orgueil et Préjugés et de Twilight se dispersent dans tous les univers possibles » après avoir été rejetés par leur fiancée, des héritages de milliardaires tombant du ciel, des « derniers de classe » recevant la plus grande bourse d’excellence académique. Ici, les arrogants goûtent l’amertume de la chute, les intimidateurs paient le prix de leurs actions et les agresseurs subissent une vengeance sans merci. Ici, c’est le monde des microséries – ou le « mélodrame style TikTok ».

expose autant la nature dérisoire du coût de fabrication que la standardisation d’une esthétique absente de tout sous-texte.

le cerveau s’habitue : incapable d’y retrouver la même intensité, il en vient à rejeter la lenteur et les récits longs. Dans cet océan de micro-chocs, la profondeur narrative s’apparente désormais à un trésor englouti. Le protagoniste représente le bien absolu; par déduction, quiconque s’oppose à lui est relégué au rang de « méchant ». Afin d’optimiser la prochaine dose de dopamine, les créateurs accentuent brutalement l’oppression subie par le héros afin de rendre sa vengeance d’autant plus spectaculaire.

d’un appel FaceTime plus que de la télévision. Les acteurs en gros plan, des expressions faciales exagérées, des répliques familières : tout est au service des émotions véhiculées auprès du public. Ici, le décor est sans importance, sauf pour montrer le luxe ou la misère aux extrémités. Un format qui correspond bien à ces thèmes – vengeance, désir, pouvoir – dans la conception : un format plus égocentrique que jamais.

Pourtant, c’est efficace, non? Plus besoin de se casser la tête avec des détails comme la signification d’un panier de bananes sur la table à manger ou un garçon qui pédale à vélo La quête frénétique de dramatisa- dans la neige pendant trois minutes. tion propre aux microséries ne se Tout nous y est donné sans décontente pas d’accentuer le mani- tour; quel est le problème? chéisme des personnages : elle altère subtilement la perception que Certes, supprimer ces scènes n’aura l’on a du monde réel. En rupture pas d’impact sur le schéma narratif. avec l’univers que les microséries Toutefois, cette suppression anéantit mettent en scène, le nôtre ne fonc- le hors-champ – l’espace d’interprétationne pas selon un principe binaire tion laissé aux spectateurs. À court de noir ou blanc. Dans la réalité, un terme, elle soulage nos cerveaux fati« je t’aime » peut revêtir mille signi- gués après de longues journées de trafications invisibles, tout comme un vail comme un sac de chips qui retard n’est pas forcément une tra- satisfait une fringale immédiate. C’est hison et un refus ne témoigne pas à long terme que les conséquences de toujours d’une haine personnelle. surconsommation s’accumulent au détriment de notre santé et de la santé La peur du vide de la société. Outre la construction binaire des personnages, le format de cette culture émergente de microséries joue aussi sur la relation entre l’individu et son environnement. Contrairement aux grands écrans, qui privilégient l’ampleur et la profondeur des images, la vidéo verticale offre une expérience plus intime et resserrée, se rapprochant

Félix Fournier | Le Délit

Elle nous entraîne à ne plus regarder hors de nos fenêtres, et un jour, nous ne verrons plus. Cette réalisation me fait penser à une manifestation qui a eu lieu en Chine en novembre 2022 contre la politique de censure du pays. Les manifestants de Beijing tenaient chacun une feuille blanche A4. Rien n’y était inscrit, pourtant tout le monde comprenait. Ils cachaient leur revendication dans l’espace négatif, le vide qui donne à la forme tout son sens. Cette « blancheur » épouvante l’autorité comme celle de Moby Dick épouvantait Ismaël : c’est le vertige devant le non-dit. Le pouvoir autocratique, tel celui de l’algorithme, craint ce qui ne peut pas être classifié et exige l’explicite. Il nous prive du vide alors que nous sommes constitués de vide à l’échelle atomique. En saturant le cadre de vérités mâchées et de réponses immédiates, l’industrie du micro-contenu nous entraîne à craindre l’absence de signal. Or, la liberté ne naît pas dans les solutions instantanées, mais dans nos parcours de questionnements. Face à cette sursaturation générale, c’est dans l’espace négatif que nous devons récupérer notre humanité.̸

Jiayuan Cao Éditrice Culture

CULTURE

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le délit · mercredi 23 septembre 2026 · delitfrancais.com


OPÉRA

Remettre un classique au goût du jour L’Opéra de Montréal réinvente Turandot pour le 21e siècle.

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ans Turandot, opéra de Giacomo Puccini composé à partir de 1920, on retrouve trois ministres chinois nommés Ping, Pang et Pong… Cent ans plus tard, cette composante du texte fait partie de nombreux éléments – particulièrement les stéréotypes sur la Chine ou sur les femmes – qui font grincer des dents. Et pourtant, Turandot, œuvre canonique du répertoire opératique, continue et continuera d’être jouée. Alors, que faire d’un classique qui a mal vieilli? Adapter l’œuvre au 21e siècle, c’est le défi que s’est lancé l’Opéra de Montréal, en collaboration avec Washington et Dallas, dans cette nouvelle production de Turandot. Une fin réimaginée

Franco Alfano, qui composera en 1926 la fin « traditionnelle » de l’œuvre. Dans celle-ci, Calaf arrache un baiser forcé à Turandot, qui tombe soudainement amoureuse de lui et devient une reine bienveillante. Avec une toute nouvelle fin signée par la dramaturge américaine Susan Soon He Stanton et le compositeur Christopher Tin – surtout connu pour sa musique de jeux vidéo, qui lui a valu deux Grammys –, l’Opéra de Montréal propose de réimaginer cette oeuvre pour le 21e siècle. Anna Maria Bruzzese, metteuse en scène associée, en explique la genèse : « la musique prend beaucoup de ce que Puccini avait laissé ». Surtout, le nouveau livret redonne son agentivité à Turandot : « c’est elle qui va décider […] – maintenant je suis prête à être une femme, à être une nouvelle leader pour ce peuple, à faire quelque chose de plus beau ».

Turandot raconte l’histoire de la princesse chinoise éponyme, qui règne d’une main de fer sur son royaume. Pour l’épouser, ses prétendants doivent résoudre trois énigmes, et l’échec signifie la mort. Une mise en scène intemporelle Fasciné par la princesse dès le premier regard, le mystérieux prince CaLa fin n’est pas le seul élément laf relève le défi… transformé par cette production contemporaine de Turandot : Ping, C’est toutefois le dénouement de Pang et Pong deviennent respectivel’histoire qui nous intéresse ici. Puc- ment le chancelier, l'intendant et le cini meurt en 1924 en laissant cet cuisinier en chef. La mise en scène opéra, son dernier, inachevé. Ses est elle aussi réinventée. Au lieu notes et croquis seront repris par d’une Chine antique, on nous pro-

pose un univers rétrofuturiste dystopique non sans rappeler les régimes autoritaires du 20e siècle. Bruzzese explique : « c’est un endroit qui n’a pas d’identité, c’est-à-dire un endroit qui peut être partout dans le monde. Il n’y a pas de caractérisation. » La mise en scène révèle les conséquences de ce régime: au fil de la pièce, les familles de prétendants défunts, venues de partout dans le monde, errent dans ce royaume hostile. Bruzzese compare cet univers à un « centre de réfugiés ». Sur scène J’ai eu la chance d’assister à une répétition, destinée aux médias, de trois extraits de l’œuvre. Je n’étais qu’à quelques mètres seulement des chanteurs. À l’opéra, aucun microphone n’est utilisé; d’aussi près, la Photo tirée du site web de l'Opéra de Montréal puissance des voix est donc percutante, presque physique. Mais ce qui la barrière de la langue, portée par lèvera le défi de remettre Turandot au m’a le plus frappé est l’incroyable dou- sa voix veloutée et son remarquable goût du jour sans dénaturer ce qui en ceur dont ils ont su faire preuve. contrôle. Le puissant ténor Andrea fait un classique. Shin, dans le rôle de Calaf, sera égaKirsten MacKinnon, soprano qui in- lement très attendu, ne serait-ce Quatre représentations auront lieu à terprète Liù, une esclave amoureuse que pour son interprétation de Nes- la Salle Wilfrid-Pelletier les 26 et 29 de Calaf, est particulièrement sun dorma (« Que personne ne septembre et les 1er et 4 octobre. ̸ convaincante. Son interprétation de dorme »), possiblement la plus céTu che di gel sei cinta (« Toi qui es lèbre aria d’opéra. ceinte de glace »), dernier air composé par Puccini avant sa mort, est em- Tout pousse à croire que cette mise Renaud Levesque preinte d’une tristesse qui surmonte en scène de Francesca Zambello re- Contributeur

LITTÉRATURE

Célébrer la culture d’ici La culture autochtone à l’honneur.

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e 18 septembre, le 25e powwow annuel battait son plein sur le campus Macdonald pour célébrer le début des Semaines de sensibilisation aux cultures autochtones. L’événement se tient jusqu’au 30 septembre et propose un grand nombre d’activités sur les deux campus de McGill, comme des ateliers de design de vêtements traditionnels, des parties de soccer amicales et des panels de discussion avec différents experts. Pour célébrer, Le Délit vous propose une sélection de lectures et d’artistes à découvrir pour mettre la culture autochtone à l’honneur! Kuessipan de Naomi Fontaine Ce roman publié en 2011 explore la vie quotidienne sur une réserve innue. À travers une narration en fragments, Fontaine nous fait découvrir la beauté du monde et la violence silencieuse qui nous entoure, les détails qui nous remplissent d’espoir et la lourdeur de l’Histoire qui s’acharne à effacer les communautés autochtones. Le roman a remporté le Combat national des livres de Radio-Canada en 2025 et a été adapté en un film en 2019. L'œuvre est également disponible gratuite-

ment en livre audio sur la plateforme OhDio de Radio-Canada. Je suis une maudite sauvagesse (Eukuan nin matshi-manitu innushkueu) d’An Antane Kapesh Publié en 1976, ce livre a trop longtemps été poussé dans l’oubli. Réédité en 2019 par les éditions Mémoire d’encrier et préfacé par Naomi Fontaine, cet essai offre un témoignage puissant de la réalité autochtone au Canada : la violence, les abus et l’effacement perpétrés par les différents paliers de gouvernement. Ce livre relate la vie de l’autrice, née dans le Grand Nord et déracinée de ses terres par le gouvernement en 1953. Ses écrits révèlent une véritable lutte pour la préservation de la culture, du territoire et de la langue des Innu·es. Cet essai bilingue en français et en innu est le premier ouvrage d’An Antane Kapesh. Elle a également publié Qu’as-tu fait de mon pays? (Tanite nene etutamin nitassi?).

Félix Fournier | Le Délit On leur coupe les cheveux, on leur donne un numéro qui remplace leur nom et il leur est interdit de parler leur langue. Soixante-dix-sept ans plus tard, une avocate tente de comprendre la disparition des trois enfants.

Ce roman, publié en 2013, aborde la Le vent en parle encore de Mi- question des pensionnats autochchel Jean tones dans toute sa cruauté et rappelle que la blessure de ces horVirginie, Marie et Thomas sont reurs est encore bien fraîche pour les arrachés à leur famille et envoyés communautés persécutées : le derdans un pensionnat de Fort George. nier pensionnat autochtone canadien

le délit · mercredi 23 septembre 2026 · delitfrancais.com

a fermé ses portes en 1996 en Saskatchewan et le dernier du Québec, celui de Mashteuiatsh (PointeBleue), en 1991.

avec The Ballad of the Runaway Girl, qui a remporté le prix « album de l’année - autres langues » en 2019 au Gala de l’ADISQ.

Bonus musique

Samian : Rappeur de la Première Nation Abitibiwinni, il allie français et anishinaabemowin dans ses chansons. Samian a une discographie diverse, six albums et plusieurs collaborations avec des artistes comme Loco Locass. ̸

Elisapie : Autrice-compositriceinterprète inuk de musique pop, elle mélange l’inuktitut, l’anglais et le français dans ses compositions. Avec quatre albums et plusieurs prix à son actif, Elisapie promet un voyage mu- Rose Langlois sical hors du commun, notamment Éditrice Culture

CULTURE

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Rencontrez l’équipe! Découvrez nos expressions francophones favorites...

Timotée Allouch-Chantepie Rédacteur en chef Ne pas pousser mémé dans les orties

Héloïse Durning Production Partir à Tataouine

Juliette Cherifi Actualités Gavé

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Juliette Aviat Société – Opinion Il est complètement empégué ce jobastre!

Dalia Djazouli Société – Enquête T'es don' ben cave

Joséphine Miton Société – Décodage Qu'est-ce que tu me baragouines?

Rose Langlois Culture Ça prend pas la tête à Papineau

Jiayuan Cao Culture Désolée, j'ai pas la réf

Sixtine Nicolaÿ

Ana Camila Torchia

Catvy Tran

Coin queer Mange tes morts

Illustration Mille millions de mille sabords

Illustration Tomber à pic

Catherine Brunet Rodriguez Réseaux S'enfarger dans les fleurs du tapis

Audrey Russier Réseaux C'est pas Versailles ici

Retrouvez-nous sur notre site delitfrancais.com et sur notre Instagram @le.delit Naomi Degueldre Correction Madeleine de Proust

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Salma Rabeil Correction Tire-toi une bûche

Félix Fournier Photographe T'es pas claire

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Le Délit - Édition du 23 septembre 2026 by Le Délit français - Issuu