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THÉÂTRE

20 ans

Hanokh Levin, le théâtre et son homme En Israël, Hanokh Levin est un auteur prolifique, mort prématurément en 1999. Ses pièces tendent un miroir sans concessions à la société israélienne. Ses textes visionnaires et crus en font un des auteurs contemporains les plus joués en France aujourd’hui David Kanner

Théâtre juif et universel

T

out a commencé dans une auberge, perdue au milieu de la neige, quelques denrées seulement pour se sustenter, un feu, des amis, et un livre : Les Souffrances de Job, de Hanokh Levin, dramaturge israélien mort en 1999. Laurent Bréthome, et sa compagnie de théâtre Le Menteur Volontaire, sont restés bloqués là, quelque part en France, en transit. S’ensuit dans la nuit glacée une lecture en groupe, puis deux. L’homme de théâtre s’endort, le livre sur la poitrine, et rêve, un jour, de donner vie à cette pièce. Quelques années plus tard, Les Souffrances de Job, dont la dernière mise en scène date de 1981, par l’auteur lui-même, au Théâtre Caméri à Tel-Aviv, voit le jour en France, à Paris, où, en juin 2010, la pièce remporte le Prix du Public au Festival

Scènes de la pièce Les Souffrances de Job. (© G. LLabrès)

démonter les mythes d’une société engluée dans des guerres à répétition. “Car, en Israël”, affirme-t-elle, “ce sont les guerres qui scandent le temps.” Hanokh Levin se joue de toutes les guerres. Des vraies, celles qui ensanglantent les citoyens israéliens, et leurs voisins et ennemis, celles qui aliènent, parfois pour des temps indéterminés, les guerres de quartiers, celles qui étrillent hommes et femmes, voisins, bref la société israélienne dans son ensemble confinée à la rue, enfin, les guerres existentielles, propres à l’homme, celles qu’il mène pour son combat avec la vie.

Pour chacune, il décline un genre. Satire politique, comédies grinçantes et tragédies ou pièces mythologiques. Il mêle, comme Sartre avec Les Troyennes, le contemporain au classique. “Chez lui, on trouve du Aristophane, du Brecht, du Ionesco et du Jarry”, cite pêlemêle Nourit Yaari. Quand il parle des guerres, c’est du théâtre grec antique, mais transposé à l’actualité israélienne. Avec les comédies, il transmet dans son texte l’humour yiddish de Shalom Aleichem, les petitesses des uns et des autres qui rejoignent le Tchekhov comique. “Alors, non, il n’est pas trop juif”, taquine Nourit Yaari. “Il est humain, trop humain.” C’est ça qui aujourd’hui fait son universalité. Hanokh Levin puise sa source au croisement des cultures juives, chrétiennes et occidentales, il brasse les matériaux. Comme une obsession, tout au long de sa vie. Pour rappeler un point de départ, la destruction des Juifs d’Europe, pendant la Seconde Guerre mondiale, la Shoah. C’est ça qui fait matrice tout au long de son œuvre. Hanokh Levin invente une poésie, un langage scénique et artistique. A TelAviv, il touche à tous les métiers du théâtre, travaille avec les mêmes acteurs, comme une famille. Dans sa vie, il affronte les échecs avec courage, traverse les réussites, comme autant d’étapes nécessaires pour toujours écrire et révéler le pouvoir du théâtre sur l’imaginaire et la vie. ■

France-Israël : pour l’amour du théâtre Emergences du Théâtre de l’Odéon. Il aura fallu trois ans “d’un combat acharné”, dit Laurent Bréthome, pour venir à bout “des complexités, des peurs de la réaction du public face à une pièce si violente, des difficultés inhérentes à la pièce : 40 rôles, le personnage central – Job – empalé au milieu de la pièce, une strip-teaseuse, un nain, huit chapitres...” Et trente ans d’absence, où pas un seul, depuis Hanokh Levin, ne s’était essayé. Les Souffrances de Job sont inspirées du livre biblique de Job. Où il est question de l’existence de Dieu, de l’homme face à son destin, la perte, la cruauté, les questions existentielles ramenées à des petits riens, l’ordinaire, le sens de la vie, si ce n’est de vivre, c’est tout.

L’effet d’une gifle “La pièce”, assurent le metteur en scène Laurent Bréthome et Lionel Choukroun, attaché culturel du service culturel de l’ambassade de France en Israël, “doit prochainement être jouée en Israël, au Théâtre Caméri.” Comme une preuve supplémentaire du lien entre la France et Israël, des passerelles d’une scène à l’autre, d’une culture à l’autre, d’une langue à l’autre. Hanokh Levin incarne ce lien-là. L’homme de théâtre, par son talent,

s’est imposé comme un des auteurs les plus représentés aujourd’hui en France où il est le 3e auteur contemporain le plus joué, et bien sûr, en Israël, où ses pièces font débat, parfois scandale, depuis l’une de ses premières œuvres, Toi, moi et la prochaine guerre, en août 1968, au lendemain de la guerre des SixJours. Hanokh Levin, c’est l’homme de théâtre israélien par excellence. Celui qui montre, qui voit, qui fait entendre, tend le miroir à la société israélienne. “Il est israélien avant tout”, affirme Nourit Yaari, qui fut son assistante, et aujourd’hui professeur au département théâtre de l’Université de Tel-Aviv. C’est elle qui prolonge l’œuvre, sa mémoire et qui grâce aux rencontres, avec Laurence Sendrowicz et Jacqueline Carnaud, les traductrices officielles de l’auteur et de l’éditeur Jean-Pierre Engelbach, à leur travail en commun, contribuent à la promotion de Levin en France avec des publications et un nombre croissant de pièces traduites. Hanokh Levin parle aux Israéliens directement, parce qu’il réagit à l’actualité, mais d’une manière unique, qui n’est pas du théâtre de commentaire. “C’est comme recevoir une gifle violente”, précise Nourit Yaari. Il sait utiliser les artifices du théâtre pour

L

e théâtre en Israël jouit d’une popularité exemplaire. Il devient le premier théâtre au monde, selon une étude faite entre les années 1970 et 1990, pour le nombre de spectateurs (par rapport à l’ensemble de la population). Pourtant, rappelle Nourit Yaari, “il n’y a pas de tradition théâtrale dans le judaïsme et le deuxième commandement interdit toute représentation”. “En Israël”, poursuit-elle, “on aime regarder l’actualité au théâtre.” Il est aussi un rite social. On s’y retrouve, on s’y reconnaît. Quels liens imaginer avec la France ? Multiples, à commencer par ses auteurs. Roland Topor est adapté par la jeune metteuse en scène franco-israélienne Elinor Agam, au Théâtre Caméri, en hébreu avec des surtitres en français. Là, ce sont des Russes laissés-pour-compte, qui se voient passer Un hiver sous la table. “C’est la morale sociale”, dit-elle, qui l’a touchée dans cette pièce et qu’elle a traduite et adaptée pour le public israélien. Musicienne, elle use dans sa mise en scène de jazz et d’images vidéo pour suggérer très joliment une improbable histoire d’amour. Jean-Claude Grumberg, Olivier Py et Jean-Michel Ribes sont des auteurs et metteurs en scène qu’elle admire. A l’Institut français, le directeur, Hervé de Colombel, souhaite voir émerger un lieu en Israël pour le théâtre francophone. Un lieu

26 – DU 13 AU 19 JUILLET 2010 – f r. j p o s t . c o m

de rencontres et de dialogues entre les différents modes de théâtre, sans frontières, “pour que l’on puisse”, dit-il, “passer du théâtre amateur très en pointe en Israël, au théâtre professionnel, du répertoire français à l’israélien, des deux langues, avec des surtitres”. Il faut réitérer les expériences, comme la pièce de J.-C. Grumberg, Vers toi, Terre promise, qui fut créée simultanément, en France et en Israël, avec des acteurs israéliens là-bas et français, ici. Susciter toujours la curiosité, avec comme le rappelle Lionel Choukroun, l’attaché culturel, “inviter les artistes français à montrer leur travail, partager leur vision du théâtre”, comme ce fut le cas récemment avec la comédienne du Théâtre du Soleil, Delphine Cottu devant un parterre d’étudiants passionnés des différentes universités théâtrales du pays. Le lien encore, chez Orit Nevo, créatrice d’un Cirque contemporain en Israël, et qui s’est formée en France. Aussi pédagogue, elle enseigne aux enfants l’art du trapèze, pour leur apprendre à maîtriser la peur et apprivoiser le danger. “Le seul moyen”, ditelle, “de franchir les frontières, essentiel dans cette région du monde, imaginaires ou non.” Un théâtre là aussi, pour faire voir, tendre un miroir, et peut-être, créer des ponts. ■


Hanoch Levin, le Théâtre et son homme, par David Kanner