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Purgatoire - Thibaud Singerlé

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--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------///REGISTRE INTERCOM DU G.A.I.A. ---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

//LOGIN -J6/C. S. A. -0Nous venons de traverser la Barrière de Kessler. Sans une seule avarie, c’était inespéré. Nous nous envolons à présent vers le Néant, sans un regard en arrière, les épaules chargées d’une culpabilité que nul mot ne saurait décrire. La rage dans nos cœurs a laissé place à une mélancolie dévorante. La Terre est enfin parvenue à nous recracher dans un ultime râle d’agonie. Nous l’avons tuée. Point. Alors inutile d’en rejeter la faute sur nos aînés, car nous sommes leur héritage et portons leurs cicatrices. Inutile de nous juger, la sentence est déjà tombée et nous en assumerons les conséquences… à jamais. Nous sommes les Archanges, les fantômes errants de l’Existence. Nous sommes les 2050. Je m’appelle J6, scribe du GAIA et témoin de notre disparition. Je relaterai les faits, mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui est un jour de deuil. -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------/C. S. A. -14Des années déjà que le GAIA flotte inlassablement dans les abîmes de l’Inconnu. Vers où ? Vers quoi ? Nul ne le sait. Il nous fallait seulement partir. Un soupçon d’espoir nous transporte : existe-t-il quelque part, une place pour accueillir les vestiges de notre espèce ? Dépossédés de tout, voilà ce qu’il nous reste : l’espoir d’une renaissance. Bien que je doute que nous en soyons dignes. A quiconque retrouvera ces données : vous n’y trouverez ni plaidoyer, ni aveux- il s’agit là simplement de notre histoire. Sans majuscule ici, je n’ai pas cette prétention.

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------/C. S. A. -37La Terre me parait un nébuleux souvenir, les traces d’un rêve, suspendues et insaisissables. Des échos me reviennent par moment, comme au travers d’un voile déchiré. Je m’efforce surtout à me rappeler sa beauté. Quel gâchis. Notre vie est devenue synonyme de vacuité, nous cultivons le manque.

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/C. S. A. -63La Branche Ouest vient d’être condamnée. Des dissidents s’étaient unis dans le but de saboter le Noyau, cherchant un point de chute à notre déclin. A la recherche du point final. Vaine tentative. Dans leur malheur, et peut être dans le nôtre à tous, leur opération désespérée a été interrompue in extremis. Beaucoup de victimes. Les derniers rescapés de cette mutinerie ont mis fin à leurs jours. Ils l’auront eu, leur point final. Au total, nous venons de perdre 128 membres de notre famille. Toute cette violence me répugne. Cesserons-nous un jour d’être amnésiques de nos erreurs ? Car ce n’est pas la première fois que la folie œuvre et nous déchire. Et, je le crains, ce ne sera pas la dernière : chacun de nous est en proie à la chronopsychose. Cela dit, comment ne pas sombrer ? Le poids des années est un fardeau aliénant pour l’esprit. L’enfermement et l’ennui en sont les puissants catalyseurs. A tous ceux qui ont disparu, à tous les habitants de l’Arche … Je suis sincèrement désolé d’avoir été à ce point aveugle.

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------/C. S. A. -100Le Cycle Solaire Artificiel réussit remarquablement ce pourquoi il a été programmé : en égrenant les années qui s’écoulent, il parvient à rendre l’éternité encore plus interminable qu’elle ne l’est. Ainsi, nous naufrageons parmi les étoiles depuis environ un siècle terrestre. Rien de nouveau à l’Horizon. L’émerveillement s’est noyé dans la lassitude. Nos rangs ont continué à s’épurer progressivement. Les instables ont disparu depuis longtemps et seuls les plus philosophes ont subsisté. J’ai écumé chaque recoin de la Bibliothèque et lu tout ce que nous avions pu sauver. Toutes ces œuvres, quel formidable trésor ! Il est pour moi la preuve que l’Homme recèle en lui quelque chose de très précieux. Preuve qu’il est aussi capable de créer, de se questionner, de s’émouvoir… Une pensée m’obsède : suis-je en train d’écrire le dernier livre de l’humanité ? Et qui le lira ?

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------/C. S. A. -157J’ai bien peur que nous soyons seuls ici-haut. Tous les signaux que nous avons envoyés depuis notre décollage sont des bouteilles à la mer. Désillusions amères. Nous n’avons jamais capté un seul bruit, ni un éclair, pas un seul spin, rien, absolument rien. Le silence absolu. Est-ce peut-être là tout ce que nous méritons : la Grande Indifférence de l’Univers. Rien… jusqu’à aujourd’hui. -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------3/7


/C. S. A. -159Le jour de la Révélation. Deux cycles auparavant, une alerte nous avait arrachés à notre quotidien mortuaire : une onde tachyonique extrêmement parasitée avait été prise dans nos filets ! Quel jour plein de gloire et d’excitation ! Alors que toute notre énergie était consacrée à décrypter ce signal, chacun allait de son hypothèse sur son origine : un court-circuit de nos machines ? le chant d’une supernova en éruption ? le son de l’écoulement de la non-matière ? L’espoir étincela à nouveau et vint rallumer nos cœurs. Le GAIA reprenait vie. Car secrètement, nous osions tous croire qu’il s’agissait effectivement d’un message de l’Extérieur, issu d’une quelconque forme d’intelligence. Et hier, après une longue et cruelle attente, tout devint limpide. A cette annonce, l’équipage entier s’était rassemblé sur la Plaine Principale. Après ces derniers bains de sang, elle pouvait tous nous accueillir sans avoir à se serrer les uns contre les autres. Pourtant, jamais les Archanges ne se sont sentis aussi proches qu’en ce jour ! Nous étions tous ensemble à trépigner d’impatience, riant et chantant devant l’écran tandis qu’apparaissaient peu à peu des lettres donnant des mots puis des phrases. Nous étions tous ensemble quand nos visages se décomposèrent en quelques secondes alors que le message était retranscrit dans son intégralité. Nous étions tous ensemble quand, je le crois, la flamme s’est éteinte pour la dernière fois. Tous ensemble, nous avons perdu la foi quand ces mots tombèrent en guillotine ---------------------------------------------------------------------------------------------------ICI LE GAIA – LES DERNIERS HUMAINS DE LA PLANETE TERRE – REPONDEZ. VENONS DE QUITTER LA TERRE – REPONDEZ ---------------------------------------------------------------------------------------------------La foule déshumanisée n’était plus que bouches tordues, yeux noyés, poings tachés de sang. Les chants avaient cessé. Il s’avère que l’Univers est bel et bien vide, et notre toute première bouteille en avait fait le tour avant de revenir à l’expéditeur. Quel choc en pleine figure... Pour nos crimes impardonnables, nous sommes devenus des exilés écopant une peine à perpétuité et avec l’infini pour barreaux. Nous sommes seuls et l’avons toujours été. Voilà comment libérés de l’emprise du Temps, nous sommes devenus les prisonniers de l’Espace. -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------/C. S. A. -400Le GAIA se meurt. Ruine flottante, ses fonctions s’éteignent progressivement. La nuit éternelle s’installe peu à peu dans les couloirs et dans nos esprits. Nos moteurs dorment en un sommeil définitif et nous glissons en inertie dans le vide. Le monde aussi s’éteint autour de nous. Je suis un des derniers à pouvoir admirer les étoiles disparaitre les unes après les autres. Nos systèmes de survie demeurent intacts. Pour combien de temps ? Finalement, la machine tombe et l’Homme suivra.

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Pourquoi n’ai-je pas cédé au suicide, moi aussi ? A dire vrai, je ne me suis pas senti aussi vivant depuis des âges ! Je crois qu’il y a une leçon à tirer de cette déchéance. Nous sommes les derniers représentants de la Vie. Nous avons déjà détruit tellement... Après avoir corrompu notre plus grand cadeau, comment pourrais-je insulter encore l’Existence-même ? Je n’arrive pas à me résigner à cet acte méprisant et dénué de sens. Toute cette lutte ancestrale depuis nos premiers pas, pour rien ? Non, je ne peux m’y résoudre. Tant que je survis, je vis. J’écope ma peine. Vivre est mon châtiment. Je porte le poids de tous nos péchés, et je l’accepte. Après tout, j’en suis le premier coupable. -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------/C. S. A. -INCONNULe Cycle a rendu son dernier soleil depuis longtemps. Je m’engage peu à peu sur la voie du pardon. Toute cette colère envers mon espèce et surtout contre moi-même s’est progressivement dissoute. Le Temps en aura été le remède. Belle ironie. Expié, je me sens enfin capable de retranscrire comment nous avons quitté un enfer pour un autre. En résumant, je dirais que c’est notre égo indomptable qui nous a conduits jusqu’à ses portes. Il est vrai que l’Homme est indissociable de son avidité stérile pour le Progrès. Sa quête impossible du Graal, chasse obstinée de l’inaccessible. Ambition ? Naïveté ? Absurdité ? Aujourd’hui, je comprends qu’il s’agissait d’une belle marque d’inconscience ; celle propre à l’enfant. Oui, voilà ce que nous étions : des enfants, pourvus de jouets dangereux que nous ne comprenions pas. Et comme l’enfant, nous brûlions d’un désir ardent et ravageur. Des consommateurs consumés. Heureusement, comme un frein à nos élans de grandeur, il nous manquait quelque chose d’inestimable. Le Temps. Il était bien le seul prédateur à pouvoir instiller en nous une peur profonde et viscérale. L’ennemi invisible et invincible. Les montagnes, les empires, les valeurs... Rien ne résistait à ses mâchoires acérées et indéfectibles. In fine, le Temps l’emportait toujours et toujours nous tombions dans l’oubli. Alors quoi de plus logique et d’inéluctable qu’en un jour terrible, usant sans conscience de cette magie qu’on appelle Science, l’Homme accomplit l’impensable et accéda à la source dorée. Le poison sucré de l’immortalité. Ainsi, à force de truchement génétique et de sorcellerie télomérique, le Temps lui-même était vaincu. Déliés des effets de l’âge, invulnérables à la maladie, nous étions dotés d’une jouvence inédite et éternelle. Nous nous sentions intouchables. Presque. La loi du corps et de sa chair n’était pas entièrement bafouée : le sang pouvait toujours couler. Fatalement, un brouillard épais de paranoïa et de méfiance s’installa pour nous aveugler davantage. Bien loin du miracle tant proclamé, notre nouvelle nature quasi-divine révéla paradoxalement notre sombre facette animale, celle profondément enracinée dans nos gènes. Non ce n’était pas un miracle que nous avions accompli, c’était un fléau. Pour tromper la mort, nous avions vendu notre âme. Sans surprise, les premiers pas maladroits de l’Homo ex tempus finirent par s’enliser dans des sables mouvants, faits de ruines et d’ossements. Nous avions appris à nos dépens que notre espèce était bien trop immature pour supporter un tel fardeau, quand les piliers fondateurs de notre société tombèrent comme des dominos. Incapables de tempérance, tout devenait si étroit… Les tranchées continuèrent à se creuser, plaies suintantes en nos cœurs assombris. L’être humain était devenu un cancer.

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Malgré une stérilisation génique rendue obligatoire et nécessaire, notre civilisation s’effondra. Il était déjà trop tard. Nous avions signé un pacte avec le Diable et l’heure de payer notre dette était venue. Une fois la poussière retombée, nous n’étions plus que des poignées, des spectres de nousmêmes condamnés à sillonner une Terre déchirée et dépouillée. Nombreux se donnèrent la mort. D’espèce menaçante, les Hommes étaient à leur tour menacés d’extinction, suivant les traces de toute cette Nature disparue... Enfin, le Temps ressurgit dans l’ombre de nos erreurs passées. Il nous fallait partir. Vite. Pour la première fois, l’Humanité toute entière se mit à travailler en chœur avec un objectif commun : fuir. Ce fut beau de désespoir. Et de cette ultime action terrienne était née la Grande Arche à Intégration Astrale. Berceau du reliquat de notre espèce, cette incroyable nef a su nous emmener loin de nos regrets, loin de notre rancœur. Et surtout, loin du déluge de la plus grande erreur jamais commise. La mienne. -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------/C. S. A. -INCONNUEpuisé, la solitude et le silence coulent dans mes veines. Je rêve parfois que la nuit m’enveloppe de sa toile sans fin, expirant pour la dernière fois en ce linceul sidéral. Les décharges ioniques qui nous percutent se font de plus en plus fréquentes. Je crois que notre Fin est proche. Nous étions des milliards. Puis nous n’étions rien. Nous étions 2050 à quitter la Terre. Nous ne sommes plus que 13. Qui suis-je ? Je suis l’homme qui a guéri la Mort. Je suis l’homme qui a tué la Vie. Mais j’ai le cœur léger : ici-haut, j’ai appris la véritable valeur de l’Être. Nul mot n’existe pour décrire la gratitude qui me soulève. Il faut croire que finalement, ce que j’ai longuement confondu avec l’Enfer s’est révélé être mon Purgatoire. Aujourd’hui est un jour de paix.

A quiconque l’entend, ceci était la dernière transmission du GAIA, tombeau de l’Humanité. ---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

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AN XXV Le sable rouge dans lequel mes pieds s’enfoncent. La chaleur du Soleil caressant mon visage. Le vent faisant danser mes cheveux. L’air chargé d’odeurs oubliées et inondant mes poumons… Quel doux euphémisme que de dire combien Elle m’avait manqué ! Toutes ces années d’errance sont déjà très loin derrière moi. Comme une écharde plantée dans la mémoire, s’y échappant d’elle-même, petit à petit. Je suis libre à nouveau. Comment en sommes-nous arrivés là ? Si j’essayais de résumer les évènements qui nous ont conduits aux portes de ce Paradis, je dirais que nous avons été nantis de cette fameuse seconde chance. Après avoir traversé une tempête plasmique qui me parut sans fin, le GAIA a fini par s’écraser en plein océan. Oui, l’océan ! Je ne sais quel miracle a pu se produire, mais avec mes douze compagnons nous nous en sommes tirés indemnes. Et plus incroyable encore, sur une planète où nous pouvions nous installer. Et surtout, où vivent des hommes, des femmes et même… des enfants ! Nous ne sommes plus seuls. Nous pensons avoir « atterri » sur Terre. Mais pas la nôtre. Une plus ancienne -bien plus ancienne. Une Terre radieuse et encore épargnée. Notre hypothèse est que notre monde a fini par se replier sur lui-même, et que nous en avons émergé ailleurs. Ailleurs dans le Temps. Jadis, les Hommes d’ici nous ont vus tomber du ciel. Bien qu’initialement terrifiés, ils ont fini par nous accueillir chaleureusement, touchés par notre sagesse et nos savoirs. Leur imagination et leur attrait pour la superstition font de leur intelligence une terre fertile pour nos enseignements. Ainsi, depuis leurs balbutiements, tantôt dissimulés, tantôt vénérés, nous sommes devenus leurs tuteurs, leurs gardiens. Nous faisons tout notre possible pour qu’ils ne s’égarent pas sur la même voie que nous, celle où je nous avais conduits…. Gageons-le, là où nous avons échoué, eux brilleront sur un chemin de paix et d’élévation ! Osiris, le roi immortel… Lucifer, le porteur de lumière… Tous ces siècles derrière-moi, tous ces visages que j’ai portés, ces noms et titres que l’on m’a donnés… Ils sont leur héritage. Je fais partie de leur Histoire. Et j’en fais la promesse : je les mènerai à l’épanouissement. Après tout je suis, comme ils disent ici, leur Berger venu du ciel. J’étais J6, scribe du GAIA. Mais maintenant, tout le monde m’appelle Jésus.

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