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Aventures olympiques Souvenirs et héritages *** Textes recueillis par Claude Piard et Gilles Lecocq
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Collection « Héritage et Mémoire des Associations » dirigée par Laurence Munoz
Le monde associatif comporte mille et une facettes en évolution continue. Soumis à la diversité des motifs-mêmes qui le génèrent, et des mutations qu’il subit autant qu’il provoque, il charrie un héritage riche, dense et bigarré. Fortes des mouvements de célébration de leur centenaire, ces histoires d’associations, héritières de la loi 1901, restent avant tout le fruit d’un travail de dirigeants, d’érudits et de passionnés. Au cœur d’un patrimoine local, elles mettent en valeur la contribution méconnue, voire mésestimée de celles qui se constituent comme un véritable ciment de la vie collective. La collection Héritage et Mémoire des Associations offre aussi l’occasion au monde associatif de se constituer comme porteur d’un savoir populaire. Joyau de chacun, patrimoine de tous, modestes et indispensables courroies de sociabilité, les associations trouvent ici leur terrain d’expression.
Déjà parus : Comité français Pierre de Coubertin - Le sport français sous la IIIe République, tomes 1 et 2, 2019. Comité français Pierre de Coubertin - Les autres jeux, 2021. Jean-Marie Jouaret - La fédération des sections sportives des patronages catholiques (1898-1998). 2012. Julien Labat - Les Coqs Rouges, Une histoire de France (1891-2014), 2017. Claude Piard - 130 ans avec un « patro » de banlieue. La Saint-Georges d’Argenteuil (1884-2014), 2014.
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Comité français Pierre de Coubertin
Aventures olympiques
Souvenirs et héritages *** Textes recueillis par Claude Piard et Gilles Lecocq
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© L’Harmattan, 2019 5-7, rue de l’École-Polytechnique ‒ 75005 Paris www.editions-harmattan.fr ISBN : EAN :
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PRÉFACE
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Merci à nos auteur(e)s Alain Arvin-Bérod, cofondateur du musée Géo-Charles Thomas Bauer, M.Cf. h.d.r Université de Limoges Jean-Paul Callède, MSHA, , CNRS Fabrice Delsahut, MCf Ivan Coste-Manières et col., SKEMA buisness school Fabrice Delsahut, M.Cf. h.d.r. I.N.S.P.E. Paris-Sorbonne Jean-Marie Jouaret, historien Alain Junqua, P.U. émérite, Université de Poitiers Betty Lefèvre, P.U. émérite, Université de Rouen Jean-Pierre Lefèvre, MCf H.C. Université de Rouen Michel Merkel, historien Bernard Maccario, docteur es-sciences humaines, Pierre Philippe-Meden, M.Cf Université Montpellier 3 Claude Piard, docteur d’Etat es-sciences humaines
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EVENEMENTS ET HERITAGES
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Le sport à Nice : héritage d’Athènes 1896 ?
Dès 1899, trois sociétés de gymnastique adressent une lettre à la municipalité (…) dans laquelle elles font valoir que (…) « la municipalité pourrait organiser des jeux comme le célèbre concours d’Athènes qui eut un si grand succès sous la présidence de M. de Coubertin (…) ». Depuis cette date Nice semble entretenir la nostalgie de devenir un jour ville olympique, nostalgie réactivée en 1934 par la visite de Coubertin et la création d’une éphémère chaire olympique au centre universitaire méditerranéen. Le numéro 1 de Nice historique de 2007 rappelle cinq aspects de cet héritage local : * Sportifs et élus à Nice sous la IIIe République Paul Isoart * Le sport et la politique municipale à Nice, 1880 - 1940 Sylvie de Galléani * Le comité des Fêtes et les manifestations sportives à Nice dans les années 1930 Fabrice Ospedale * Un projet ambitieux… L'exposition internationale des sports Paul Isoart * Le Nice Lawn Tennis Club Jacques Gastaldi. Nous présenterons quatre d’entre eux La revue « Nice historique » Dès 1898 plusieurs notables et érudits niçois se réunissent autour du docteur Alexandre Baréty et forment officiellement l’Acadèmia Nissarda le 19 mai 1904. Son ambition est la défense des parlers et des traditions du terroir, la conservation des richesses artistiques et la recherche historique, notamment sur Nice et son ancien comté. Elle reprend la revue Nice Historique, créée en 1898 par Henri Sappia, et en fait son organe officiel, édité trimestriellement. Il s’agit de la plus ancienne revue du comté de Nice ; elle compte un millier d’abonnés et ses archives plus de 1500 articles. 13
Professeur érudit et démocrate aux idées libérales, Henri Sappia fonde Nice Historique afin « d'enraciner dans le coeur des Niçois le souci et le culte de leur ville natale » tout en respectant scrupuleusement la vérité historique à un moment où l'identité locale s'efface derrière les effets du cosmopolitisme de la Belle Époque. Le sport et la politique municipale à Nice, 1880 -1940 par Sylvie de Galléani, conservatrice archives départementales des Alpes-Maritimes Sylvie de Galléani traite dans de la période entre 1880 - moment où, sur le plan national, les sports d’origine anglaise séduisent l’aristocratie française - et 1940, date à laquelle le sport a pénétré toutes les composantes de la société. Bien avant la véritable pratique de masse qui s’est développée dans l’après-guerre. L’auteur note deux temps forts : 1880-1914 avec la lente maturation du phénomène sportif. Et 1920-1940, période où l’on constate l’intégration définitive du sport dans le corps social. Elle souligne que le sport a pris son essor à Nice en raison de la vocation touristique de la ville, la présence des hivernants et liste ces manifestations exceptionnelles où se sont illustrés les plus grands champions : courses de côte de La Turbie, l’exceptionnel meeting aérien international de 1910, la fête fédérale de gymnastique de 1920, le critérium international Paris-Nice, Paris-Nice motocycliste, la course cycliste Nice-Annot-Nice. Sans être exhaustive, elle note quelques figures emblématiques tels les aviateurs Auguste Maïcon et Jean Ors, la championne de tennis Suzanne Lenglen, les champions cyclistes Alfredo Binda, François Urago, Paul Broccardo, ou l’exceptionnel joueur de boules Joseph Gallarato. Le sujet de son article tient dans la relation entre le sport et la municipalité. Elle indique que pendant longtemps, et malgré les enjeux de formation et d’éducation de la jeunesse, le sport fut un domaine dominé par 14
l’initiative privée que l’autorité municipale n’investira que lentement. Sylvie de Galléani, tout au long de son article, montre comment « la municipalité passe d’un soutien vigilant avec une implication purement financière à base de subventions à un rôle plus différencié où le soutien financier se double d’une volonté de créations sportives permanentes ouvertes à tous (…). » L’auteur traite de l’avènement du phénomène sportif et apporte quelques références historiques sportives ou gymniques. L’émergence des sports anglais, l’essor de la gymnastique soutenu par la médecine, la défaite de 1870 expliquée par la faible constitution des conscrits, l’évolution des systèmes d’éducation sportives dont l’expérience du colonel Francesco Amoros, l’amalgame entre gymnastique et exercices militaires, l’instruction de Victor Duruy sur la gymnastique obligatoire dans les lycées et collèges, le rôle de l’initiative privée, la création de l’USFSA, l’affrontement entre Pierre de Coubertin et Paschal Grousset etc… font l’objet d’une mise en lumière ou sont cités par l’auteur. Dans un très long article de 40 pages, fort documenté, on passe en revue les divers développements du sport à Nice dus, de manière conjointe, à la demande des hivernants, à la pression des sociétés sportives et au poids de la presse locale.« A Nice la vocation touristique de la ville a offert un cadre particulier et le fait sportif, qui y apparaît précocement, présente des caractéristiques propres liées à la nature des sports pratiqués et à la qualité des pratiquants. ». « Faire du sport s’inscrit dans un mode de vie mondain et élégant pour la noblesse et la grande bourgeoisie de l’industrie et des affaires qui viennent en villégiature à Nice. L’équitation, l’escrime, le polo, le canotage et l’aviron, le lawn-tennis, le golf et le yachting, le patinage sur glace, seront bientôt supplantés par le vélocipède, puis l’automobile et l’aviation. (…) Les élites 15
locales se retrouvent pour partager un même mode de vie, dont le sport n’est qu’une composante. » Les cercles privés tiennent un rôle considérable dans l’organisation des manifestations sportives. A Nice, plusieurs d’entre eux participent à la réussite de la saison : le cercle Masséna, créé en 1861, organise les courses ; le cercle de la Méditerranée, créé en 1872, qui propose notamment une piste de patins à roulettes ; et les clubs nautiques et de la voile, pour les manifestations nautiques. Côté municipal, c’est le comité des fêtes, créé en 1873, qui est le pilier de l’organisation des événements festifs puis festifs et sportifs. L’auteur dresse ensuite la liste de toutes les subventions données par la ville. Un moyen de noter les sports qui sont en vogue et de mesurer l’évolution de la vitalité des sports et des clubs. Entre 1901 et 1940, plus de 400 associations sportives ont déclaré un siège social à Nice. Alors que la plupart des subventions vont de 500 à 3000 francs, en 1910 la ville soutien un grand meeting aérien en votant la somme de 100.000 francs de subventions au comité d’aviation au motif que « (…) avec une audace que rien n’arrête l’homme s’élance à la conquête des airs et il est près d’en rester définitivement le maître (…). Nice, ville privilégiée des fêtes et des attractions se doit à ellemême de prendre une part active à des luttes si nobles et si passionnantes (…) ». Dès 1904, une subvention est donnée au Club alpin en raison des enjeux liés au ski, une manière de retenir les étrangers dans les montagnes françaises plutôt que de les laisser partir en…Suisse: « il est du plus grand intérêt pour la ville de Nice de créer dans nos montagnes des sports d’hiver de manière à retenir les étrangers dans nos pays au lieu d’aller chercher des distractions de ce genre en Suisse » déclara alors le maire, le général Goiran,
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soupçonnant la Suisse de détourner quelques 30.000 hivernants par an. Si la prise de conscience de la municipalité de Nice envers le sport est somme toute relative, bien qu’elle s’accompagne à partir de 1919 de création de structures sportives, la presse, elle, ne s’y trompe pas et emboîte le pas. Les valeurs du sport sont exaltées dans Sports de la Côte d’Azur, de la Corse et du Sud-est, La Riviera sportive, Les sports à Nice et sur la Côte d’Azur, Les sports niçois et de la Côte d’Azur, Les sports de Nice et de la Côte d’Azur et Sport libre. Comité des fêtes et manifestations des années 30 par Fabrice Ospedale, attaché archives départementales des Alpes maritimes Le comité des fêtes fut créé en 1873. Il était chargé d’organiser toutes les manifestations festives de Nice dont le carnaval, les redoutes et les veglioni (réveillons), les régates dans la baie des Anges, et différentes courses sportives, hippiques et automobiles. Le fonds d’archives couvre les années 1885 à 1975. Les budgets des années 20 et 30 montrent le poids grandissant des manifestations sportives et, à partir des années 30, un rééquilibrage entre la saison d’été et celle d’hiver. C’est en 1920 que le comité devient comité des fêtes et des sports, ce qui montre la volonté de développer les manifestations sportives et aussi de prolonger la saison hivernale par des fêtes et des événements durant le printemps et l’été. Le but est d’encourager les sports mais aussi d’essayer de prolonger le séjour des hivernants, tout en oeuvrant à la renommée nationale et internationale de la ville de Nice. De 3% des dépenses en 1899, les activités sportives passent à environ 30% dans les années 1920 et 30 (leur importante présence estivale fait monter ce taux à 75% environ des dépenses durant la saison d’été).
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Après ces introductions, l’auteur, passe en revue les différentes manifestations sportives, leur genèse, leur organisation, leur but, cite la présence ou le patronage de grandes personnalités : on sait ainsi qu’est créé en 1921 le concours hippique international de Nice. Il a lieu en avril, après les fêtes du carnaval, sur le terrain de l’hippodrome à l’emplacement de l’actuel aéroport ; le tournoi international d’escrime eut lieu, lui, à partir de 1922, soit au casino municipal, soit au palais de la Méditerranée, et parfois en plein air au jardin Albert 1er. Egalement citées les fêtes de la mer, tout comme le grand prix international automobile de Nice, organisé le 6 août 1933, après la traversée de l’Allemagne, de la Suisse et de l’Italie, par une centaine d’automobiles pour la coupe internationale des Alpes. Il sera organisé jusqu’en 1951. Le grand critérium cycliste d’Europe voit le jour en 1932 ; la course pédestre Nice-Monaco durera de 1905 à 1935 ; il est fait référence aux Joutes sétoises du 12 juillet 1931, au tournoi international de football disputé à partir de 1933 avec la collaboration de l’OGC Nice, aux meeting d’aviation, aux fêtes fédérales de gymnastique ainsi qu’à de nombreuses rencontres internationales. Dans un article d’une vingtaine de pages l’auteur présente les plus grandes compétitions sportives proposées par la ville de Nice entre 1885 et les années 30. L’intérêt de l’article est qu’il se base sur les documents détenus par les archives des AlpesMaritimes, ce qui en fait des sources fiables et détaillées, et qu’il argumente son article d’une riche iconographie avec la présentation de rares documents et photos. Un projet ambitieux : l’exposition internationale des sports par Paul Isoart Le projet vise à organiser à Nice à la fin des années 1930 - en 1938 - une exposition internationale des sports. Le niçois Philippe Tiranty fit fortune grâce au 18
développement de la photographie et de son industrie ; d’abord avec un commerce lié à la photographie à Nice puis en créant une société d’importation d’appareils de photo basée à Paris. C’est là qu’il rencontra un autre niçois, Albert Tournaire - architecte en chef de l’Exposition coloniale internationale de 1931 - avec qui il travailla en 1933 à son dessein : une exposition internationale des sports à Nice. L’auteur met en perspective cette ambitieuse entreprise en faisant référence à l’esprit de l’époque qui voyait se développer les jeux olympiques, la coupe du monde de football, et la sacralisation du culte du corps. Philippe Tiranty et Albert Tournaire présentèrent leur dossier lors du conseil municipal du 13 novembre 1933. Ils défendirent l’intérêt économique et le moyen de sortir du marasme engendré par l’effondrement du tourisme de luxe (NDLR: en raison des répercussions de la crise financière de 1929). A la clôture de l’exposition, la ville bénéficierait d’équipements sportifs supplémentaires laissés en place : un grand stade de 40.000 places, une arène d’athlétisme, une piscine, une patinoire, des terrains de tennis, mais aussi un auditorium et une université des sports ! Une vraie cité des sports. Les équipements réalisés serviraient à organiser de grandes compétitions internationales pour pas moins de 48 disciplines sportives durant l’exposition ! Les dépenses étaient estimées à 150 millions couverts en grande partie par une émission de bons financiers. Mais surtout, le projet obligeait la ville à acquérir des terrains (39 hectares sur un total de 75 hectares sur le site ArénasCalifornie, non loin de l’embouchure du Var), un investissement dont l’amortissement aurait été une lourde charge pour le conseil municipal durant de nombreuses années. Cette ambition ne relevant pas d’une initiative de l’Etat, il manquait une couverture et une garantie financière que n’avait pas la ville de Nice ; c’est ce qui contribua à l’abandon de tout espoir de lancement de cette exposition. 19
Le Nice Lawn Tennis Club par le docteur Jacques Gastaldi C’est en 1890 qu’un groupe d’hivernants anglais décide de créer un club dont le nom sera le Nice Lawn Tennis Club. Le premier président s’appelait Henry Salisbury. Le club ne regroupant que des anglais, les comptes-rendus furent rédigés en langue anglaise jusqu’à fin 1918 ! Quatre terrains de tennis furent créés sur un espace situé place Mozart, espace loué par la ville dont le maire est alors François Alziari de Malaussène. Avant 1919, l’activité étant dédiée aux hivernants, le club était fermé de juin à octobre ! En avril 1919, le club décida de se déplacer sur le plateau du Parc impérial où se trouvait, disponible, une villa avec deux terrains de tennis et du foncier permettant un agrandissement adéquat. Le 18 avril 1923, il est décidé de construire un clubhouse. Les championnats organisés par le club virent s’affronter les plus grands champions de l’époque tels les frères Doherty, le néo-zélandais Wilding ou le français Max Decugis. On n’oubliera pas, bien sûr, la diva du tennis d’alors, Suzanne Lenglen, qui habitait dans un immeuble dont la vue donnait sur les courts. Adhérente du Nice Lawn Tennis Club en 1910, à l’âge de 11 ans, elle sera quatre ans plus tard championne du monde sur terre battue ! En 1926, dans ce qui fut appelé le match du siècle au Carlton à Cannes, elle sortit vainqueur d’un match mémorable, suivi dans le monde entier, face à Helen Wills. Nous ne pouvons que vous inciter à lire cet article passionnant de Jacques Gastaldi qui rentre dans les détails de la vie sportive, internationale, mondaine et niçoise de Suzanne Lenglen, et qui dresse l’historique du Nice Lawn Tennis Club. Philippe Brossard-Lotz
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1924 : Persching, le Parc, Lyon ou Colombes ? C’est le 2 juin 1921 à Lausanne lors de la 19e session du C.I.O qui semblait préférer Amsterdam ou Los Angeles que Pierre de Coubertin arrache les Jeux de 1924 pour la capitale française. Les réactions politiques ne tardent pas à se manifester et l’implantation n’en fut pas un long fleuve tranquille. Un mois plus tard, présidé par Justinien Clary, le tout nouveau comité exécutif en charge du financement, des infrastructures, du calendrier sportif, de l'accueil des athlètes et des spectateurs et ses 26 membres désignés par les fédérations sportives s’émeuvent déjà d’une information du jour même. Plutôt mal parti … Ce matin, 13 juillet, a été publiée une information de la presse municipale, relative aux décisions prises par la troisième commission de l'Hôtel de Ville, au sujet du choix d'un emplacement à proposer au conseil municipal pour y édifier les stades où seront disputés les Jeux olympiques de 1924 dont la préparation et l'organisation appartiennent au comité olympique français. La solution envisagée par la troisième commission de l'Hôtel de ville : terrain du stade Pershing et agrandissement de celui-ci, étant en opposition absolue avec les décisions du comité exécutif des jeux olympiques, ce dernier a été convoqué d'urgence afin d'examiner la situation difficile qui lui est ainsi créée. Une requête a été adressée au président du conseil municipal afin qu'il soit sursis à tout vote définitif jusqu'à audition des représentants du comité exécutif, qui n'ont pas encore été convoqués devant la troisième commission. Le comité exécutif olympique reconnaissant au conseil municipal de la sollicitude que celui-ci lui a témoignée, ne saurait cependant s'associer à des déclarations, par lesquelles on souligne, sans qu'ils aient été contrôlés, des chiffres d'économie qu'il est impossible de justifier actuellement car une étude approfondie du budget total des jeux olympiques relève exclusivement du comité olympique français. Son comité 21
exécutif examinera dans sa prochaine séance s'il lui est possible de poursuivre l'organisation des jeux olympiques de 1924 si les terrains qui ne réunissent pas les conditions indispensables lui étant imposés. La presse s’en empare Gaston Neumeyer commente longuement l’affaire en page 4 du Journal : où auront lieu les Olympiades de Paris ? Le conseil municipal choisit le stade Pershing. Mais le comité olympique désapprouve ce choix. On sait que la troisième commission du conseil municipal a étudié mardi la question des emplacements à accorder pour l'organisation des Olympiades de 1924. Les terrains de l'ancienne briqueterie de Vaugirard ont été proposés, mais après les explications de M. de Castellane, président du groupe des sports, il a été reconnu que l'aménagement de ce terrain serait trop coûteux ; on a donc décidé que les jeux se feront au stade Pershing, qui sera agrandi pour la circonstance. Hier matin, le conseil municipal, réuni en séance plénière, a avalisé cette décision. Est-elle irrévocable ? Il faut espérer que non. Elle est appelée en tout cas à soulever dans les milieux intéressés des protestations unanimes. Et tout d'abord, au sein même du comité olympique français, devenu comité exécutif des Jeux olympiques de 1924, et qui en réclamant, au nom du gouvernement français et de la Ville de Paris, et en obtenant, au récent congrès de Lausanne, l'organisation des Jeux, a pris la responsabilité de cette organisation. Or, le-dit comité olympique français s'est prononcé, à l'unanimité, sur la non désignation du stade Pershing comme théâtre des Jeux de 1924. Tout récemment, son bureau exécutif, dans une réunion à laquelle assistaient MM. Gaston Vidal, Henri Paté, Jean de Castellane, président du groupe sportif du conseil municipal, et les deux plus hauts représentants des services intéressés de la ville de Paris, a examiné tous les emplacements possibles pour le futur stade olympique. Or, toutes les personnalités présentes, toutes sans exception, ont été d'accord pour reconnaître que seuls les 22
terrains de la porte de Versailles pouvaient donner satisfaction et qu'en tout cas il fallait renoncer à l'utilisation du stade Pershing. Quand le stade Pershing a été exécuté, avec la rapidité que l'on sait, par nos amis américains, pour les Jeux interalliés, il n'avait pas été conçu pour une manifestation de l'envergure des Jeux olympiques. Il ne contient que 26.000 places assises. Il est de toute évidence que pour 1924 il faut prévoir un stade olympique pouvant contenir de 80 à 100.000 spectateurs. D'autre part, la rapidité même de son exécution a fait que la construction du stade Pershing a laissé beaucoup à désirer. Il a déjà fallu consolider les tribunes, mais, pour 1924, ce ne sont pas seulement les tribunes qu'il faudra reconstruire complètement, en les agrandissant et en les surélevant, c'est la piste elle-même et la pelouse qui sont entièrement à refaire. Ce ne sera, ce ne pourra être que du rafistolage. Est-ce vraiment digne de la France et de la ville de Paris ? L'une et l'autre se doivent et doivent au monde entier de faire grand et beau pour les Jeux olympiques de 1924. Si l'on veut faire mesquin et viser à l'économie, il ne fallait pas réclamer l'organisation des Jeux, et mieux vaut encore, même maintenant, y renoncer. La Hollande, qui a obtenu les Jeux de 1928, travaille, elle, déjà, à l'organisation des siens. Et puis, qu'arrivera-t-il, si le choix du Pershing est maintenu ? Le stade Pershing, pour être reconstruit, devra être démoli, et pendant deux ans au moins, sinon trois, il sera complètement fermé à l'entraînement. Or, lisez ce qu'écrivait, hier matin, dans l'Echo des Sports, le directeur du stade Pershing lui-même : En janvier 1920, trois mois après l'ouverture du stade d’entraînement, le nombre des abonnés atteignait 1.200 ; il n'a fait que croître depuis lors, au point qu'à l'heure actuelle les vestiaires, les terrains, cependant vastes, le matériel de sport, cependant nombreux, deviennent insuffisants ; en moins de deux ans, il est passé par le stade 350.000 athlètes en herbe ou déjà formés. Sauf erreur, c'est un record. 23
Et plus loin, il conclut qu'il faudrait quelques milliers de Pershing en France et au moins une vingtaine à Paris. Or Paris n'a que deux stades dignes de ce nom : Colombes et Pershing. Et l'on va, pendant trois ans, supprimer celui-ci au moment précis où l'on va en avoir le plus besoin pour la préparation de nos athlètes. Souhaitons que le conseil municipal revienne sur sa décision. Le comité olympique français, dont l'opinion est faite, nous l'avons dit, ne manquera pas de faire toutes démarches utiles à cet égard. Et il est certain aussi que M. Gaston Vidal, sous-secrétaire d'Etat de l'enseignement technique et de l'éducation physique, qui à plusieurs reprises s'est prononcé également contre le choix du Pershing, interviendra au nom du gouvernement pour que la ville de Paris fasse son devoir, c'est-à-dire nous dote d'un stade modèle digne de la manifestation mondiale de 1924. Et ça continue … Frédéric Estebe dévoile dans La Lanterne du jeudi 21 juillet que la ville elle-même reconnaît le conflit en s’efforçant de le minimiser : on démolira Pershing, mais il ne faut pas le dire ! Construction d'un stade d'entraînement à la porte de Versailles ; construction du stade olympique à Vincennes. Trois dépenses en place d'une ! Les-dits représentants ont ajouté immédiatement qu'il importait de ne pas ébruiter cela, pour le moment du moins. En d'autres termes, on prétend nous placer presque devant le fait accompli. Naturellement, on cherche à pallier le désastreux effet que produiront ces conceptions par de séduisantes et irréalisables promesses. C'est ainsi qu'on annonce une superficie de 65 hectares pour les Jeux olympiques. Je réponds : impossible puisque c'est, à peu de chose près, la superficie du terrain de manœuvre de Vincennes. Où caserait-on l'Exposition coloniale ? On a également annoncé la venue du métro jusqu'à la Pyramide. D'abord, la réalisation totale est douteuse. Ensuite, je ferai observer qu'il y a de la Pyramide à l'endroit où s'élèvera le stade présumé 2 kilomètres 500 environ. C'est une promenade 24
qui déplaît généralement au public. Je présenterai encore une objection, capitale celle-là. Pour confectionner une pelouse digne du cadre athlétique, c'est-à-dire une pelouse qui présente toutes les garanties désirables, il faut trois années. Il importerait donc de s'en occuper immédiatement. Or, en raison de la démolition du stade actuel, on ne pourra guère s'y attaquer que dans un an. Cela nous vaudra d'offrir à l'étranger quelque chose de hâtif, bâclé, insuffisant. Comme on le voit, l'examen attentif de la question amène la condamnation des projets du conseil municipal. Malheureusement, nos édiles ferment les yeux, bouchent leurs oreilles pour ne pas voir et ne pas entendre l'évidence. Une dernière remarque en terminant : huit membres du Comité national des sports qui sont membres du conseil d'administration du stade Pershing et, parmi eux, M. Henry Paté, député, président du Comité national d'éducation physique, se sont prononcés en faveur du projet du comité olympique français. Un consensus francilien Ce n’était qu’un début. Après Pershing, le gouvernement propose le parc des Princes mais la ville refuse d’y financer les travaux nécessaires. En 1922, devant l’impasse, le transfert des Jeux à Lyon devient d’actualité quand le Racing Club de France propose de porter la capacité du stade du Matin qui date de 1907 à 45.000 places dont 20.000 assises contre 50 % des recettes et la ville de Colombes de construire un village olympique de baraquements en bois avec bureau de change, salon de coiffure, bureau de poste, kiosque à journaux, service de blanchissage et de garde des objets de valeur. Une halte de chemin de fer, toujours baptisée Le stade, est créée sur la ligne SaintLazare/Argenteuil et les jeux restent en région parisienne. Mais ils auraient aussi bien pu passer à la postérité sous l’appellation Colombes/RCF. Quelques sites restent intramuros tel le football à Pershing avec des matchs au stade Bergeyre, démoli deux ans plus tard, et au stade Bauer de Saint-Ouen. Pour les épreuves de natation, 25
la piscine des Tourelles est construite, premier bassin de 50 mètres à couloirs avec des lignes de bouchons en liège. Les épreuves d'équitation se déroulent sur l’hippodrome d'Auteuil et la boxe, la lutte, l'haltérophilie au vélodrome d'hiver. Les épreuves de tir se tiennent à Reims dans un stade construit pour l'occasion par M. Thomasson, architecte de l'Union des sociétés de tir de France et le tir de chasse au stand national de Versailles. Argenteuil accueille l'aviron, Meulan et Le Havre les régates. Bagatelle, Boulogne-Billancourt, Issy-les-Moulineaux, Meudon et Saint-Cloud reçoivent quelques épreuves. Alors que les Jeux démarrent le 18 mai avec le tournoi de rugby à XV remporté par les U.S.A. la plupart des épreuves ont lieu après la cérémonie d'ouverture du 5 juillet au stade de Colombes. Gaston Doumergue, président de la République, en proclame l'ouverture devant les membres du C.I.O. présidé par Pierre de Coubertin. La cérémonie se termine par le discours du comte Clary, président du comité d'organisation et le serment olympique est prêté par Géo André, médaillé olympique en 1908 et 1920. La devise olympique empruntée à Henri Didon : Citius, Altius, Fortius est introduite à cette occasion ainsi que le lever des drapeaux du C.I.O., du pays hôte et celui du prochain pays à accueillir les Jeux à la cérémonie de clôture. Conclusion 44 nations et 3.089 athlètes dont 135 femmes en escrime, natation, plongeon et tennis prirent part à 126 épreuves dans 17 sports. En dépit d’un public clairsemé ces Jeux, marqués par l’intérêt des médias, furent une réussite quant à la participation et les performances enregistrées, les participants les plus titrés étant les finlandais Paavo Nurmi et Ville Ritola, l’américain Johnny Weissmuller et l'escrimeur français Roger Ducret. Claude Piard
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Hommage de Francis Messerli à Coubertin Un deuil très douloureux vient de frapper le monde sportif, scientifique et pédagogique. Le baron Pierre de Coubertin, l'illustre rénovateur des Jeux olympiques, un grand historien, philosophe et homme de Lettres, est décédé le 2 septembre 1937 à. Genève où il séjournait. C’est une belle ct noble figure qui disparaît ; c'est une perte incommensurable pour l'humanité. Ayant eu l’insigne privilège de faire la connaissance du défunt déjà en 1908 et d’être de façon continue son collaborateur dès 1912, nous nous faisons un pieux devoir de rendre hommage à sa mémoire en retraçant rapidement l’activité de cet homme de génie que l’histoire classera sans doute parmi les grands rénovateurs et dont l’influence subsistera à travers les siècles. Nous nous souvenons de l’impression profonde que nous fit 1c baron de Coubertin lorsqu’encore jeune étudiant, en 1903, nous avons eu le bonheur de faire sa connaissance ; cette première rencontre suscita. en nous un véritable enthousiasme pour son œuvre, l’olympisme moderne. M. de Coubertin, tout comme nos professeurs de médecine, devint l'un de nos Maîtres vénérés, et dès lors un contact étroit s’établit entre lui et nous, contact que les années n’ont fait que rendre plus intime. Encore quelques jours avant son décès, nous avons passé un après-midi complet à discuter au-cours duquel nous fûmes, comme toujours et malgré ses 75 ans, émerveillé de sa vivacité d’esprit, de sa culture si vaste et magnifique et de l’envergure de ses conceptions. Ce fut toujours pour nous un réel plaisir que de pouvoir passer quelques heures en Il est fort difficile de résumer en quelques mots la vie si active ct l'œuvre si étendue de M. de Coubertin. Né le 1"‘ janvier 1863 à Paris, il montra très tôt un penchant pour les études de lettres, d’histoire et les problèmes de pédagogie et de sociologie. Renonçant à une carrière militaire à. laquelle il semblait voué par tradition de famille, répudiant aussi une carrière politique 27
qui s‘ouvrait devant lui, Pierre de Coubertin, à. l'âge de 24 ans, décidait de lancer un vaste mouvement de réforme pédagogique, et à. 25 ans son œuvre était amorcée, les premières formules trouvées, les gestes préliminaires accomplis ; en effet, il avait alors déjà soumis à la Société pour l’avancement des sciences divers mémoires visant In transformation dcs études. En 1889, à l’âge de 26 ans, il eut pour la première fois l’idée de rétablir les Jeux olympiques dont la célébration avait été abolie en 394 de notre ère et dont la disparition semblait alors définitive. Pendant quatre ans, sans se lasser, il prépara l'opinion tant en Angleterre, aux États-Unis d’Amérique qu’en France, en vue de cette rénovation ; enfin le 25 novembre 1892, alors âgé de 29 ans, il annonça au cours d’une conférence à la Sorbonne que les Jeux olympique disparus depuis 15 siècles allaient réapparaître modernisés avec un caractère cosmopolite. Cette prévision fut pratiquement réalisée dans un congrès international et sportif qu’il convoque. en 1894 en cette même Sorbonne, à Paris. Quinze nations diverses étalent représentées, parmi lesquelles les États-Unis et l’Angleterre, pays où la pratique du sport était déjà très développée et sans l’adhésion desquels aucun mouvement d’ordre international ne pouvait être envisagé. Au cours de ce congrès qui dura huit jours, M. de Coubertin sut si bien communiquer son enthousiasme à tous ceux qui dans le monde entier se passionnaient pour les exercices sportifs, qu'il fut décidé à l’unanimité, 1c 23 juin 1894, de rétablir les Jeu); olympiques et de les célébrer désormais tous les quatre ans, tour à tour dans différents pays. Un comité international, que le baron de Coubertin accepta de présider, fut constitué pour veiller aux destinées de cette institution. Deux ans plus tard, soit en 1896, la Grèce célébrait dans le stade d’Athènes reconstruit. Le char triomphal était en marche, successivement ces joutes ensuite célébrées avec un succès toujours croissant à Paris en 1900, à Saint-Louis en 1904, à Londres en 1908, à Stockholm on 1912 ; la guerre empêcha la célébration des Jeux de 1916 fixés à Berlin; Anvers eut 28
l’honneur d'organiser les Jeux de la VIéme Olympiade en 1920 puis ce furent les villes de Paris en 1924, d’Amsterdam en 192B, de Los Angelès on 1932 et de Berlin en 1936. Sur l’initiative du baron de Coubertin, un cycle spécial de Jeux d’hiver fut institué dès 1924 ; les premiers furent célébrés à Chamonix, puis à StMoritz en 1928, à Lake Placid en 1932 et à GarmischPartenkirchen en 1936. Chacun connaît l'histoire de ces Jeux, mais cc que 1’ou ignore en général, c’cst 1e travail inlassable, la ténacité, la persévérance dc M. de Coubertin pour réaliser, accomplir et perfectionner cette œuvre ; c’est à lui et à lui seul que nous devons toute l'organisation générale des Jeux olympiques qui ont bénéficié de son esprit méthodique, précis et de sa large compréhension des aspirations ct des besoins de la jeunesse ; il fut en effet le seul ordonnateur. Les Jeux quant à la forme et au fond, la charte et le protocole olympiques, le serment de l’athlète sont son œuvre, tout comme le cérémonial d’ouverture et de la clôture des Jeux. D’ailleurs‘ jusqu’en 1925, il préside personnellement le Comité international olympique, en en assumant seul toutes les charges administratives et financières. Actuellement toutes les nations, toutes les races s’intéressent à l’olympisme et particulièrement aux Jeux quadriennaux ; grâce à Mr de Coubertin la pratique de l’éducation physique et du Sport est devenue populaire sur tous les continents, dans le monde entier, modifiant les habitudes et manières de vivre, exerçant une influence profonde sur la santé publique ; aussi cstil dès lors permis d’affirmer que le baron de Coubertin a réalisé une œuvre hautement humanitaire et sociale et qu’on peut le compter parmi les grands bienfaiteurs de l’humanité. Le titre de président d'honneur des Jeux olympiques qui ne pourra plus être décerné après sa mort, et qui lui fut donné en 1925 lorsqu’il quitta la présidence du Comité international olympique, était une récompense bien méritée de cette remarquable activité ct de ses efforts pendant plus de trente ans à la tête de ce Comité.
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Mais la rénovation des Jeux olympiques n’cst qu'une infime partie de son œuvre. En plus de nombreuses publications consacrées à la technique ct à la pédagogie sportives. il a publié d’importantes études historiques, dont une remarquable Histoire universelle d’une conception toute nouvelle et comprenant quatre volumes, ainsi que de nombreuses notices, études et brochures ayant trait à la politique, à la sociologie, à la pédagogie générale, à. la réforme de l’enseignement. etc. L’ensemble de ses œuvres représente un total de plus de soixante mille pages et le répertoire de ses publications, établi par 1e Bureau International de pédagogie sportive en 1932 à l'occasion des 70 ans de M. de Coubertin, représente une brochure imprimée de 14 pages. Cet ensemble de travaux et études permettent de le classer au nombre des historiens les plus réputés de l’époque actuelle ; c'est aussi un grand pédagogue et un éminent sociologue. Nous ne pouvons, à notre grand regret en cette courte notice biologique donner une analyse de ses principaux travaux et même pas citer leurs titres, pas plus que nous ne pouvons mentionner toutes les initiatives qu’il prit, les congrès et conférences qu’il convoque, les institutions qu'il créa, dont l’une fondée à Lausanne en 1928 lui tenait particulièrement à. cœur ; c'est le Bureau international de pédagogie sportive qu’il dirigeait personnellement et dont l’œuvre magnifique est à l'heure actuelle encore loin d'être achevée. En janvier 1937, lors de la commémoration de son jubilé pédagogique en l’Aula de l’Université de Lausanne, après avoir retracé à grands traits son œuvre, M. de Coubertin ouvrait de larges ct belles perspectives et indiquait à ses successeurs ce qui restait encore à achever. (‘le fut un émouvant testament, un vibrant adressé à ceux qui lui étaient. restés fidèles, aux hommes qui continueront son œuvre et auxquels il faisait allusion déjà en 1899 dans le Roman d'un rallié. Nous ne pouvons d’ailleurs mieux résumer son œuvre qu’en citant quelques passages de ce roman, le seul qu’il écrivit,
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et qui résument le genre de philosophie pratique dont se sont inspirés la plupart de ses écrits et dont s’inspira toute sa vie : *La vie est simple parce que la lutte est simple. Le bon lutteur recule, il ne s’abandonne point ; il fléchit, il ne renonce pas. Si l’impossible se lève devant lui, il sc détourne et va plus loin. Si le souffle lui manque, il se repose et attend. S'il est mis hors de combat, il encourage ses frères de sa parole et de sa présence. Et quand bien même tout croule autour de lui, le désespoir ne pénètre pas en lui. *La vie est solidaire parce que 1a lutte est solidaire. Do ma victoire dépendent d'autres victoires dont je ne saurai jamais les heures ni les circonstances et ma défaite en entraine d’autres, dont les conséquences vont se perdre dans l’abime des responsabilités cachées. L’homme qui était devant moi a atteint, vers le soir, le lieu d’où je suis parti ce matin ct celui qui vient derrière profitera du péril que j’écarte ou des embûches que je signale. *La vie est belle parce que la lutte est belle — non la lutte ensanglantée, fruit de la tyrannie et de ses passions mauvaises, celles qui entrainent l’ignorance et la routine — mais la sainte lutte des âmes cherchant la vérité, la lumière et la justice. Mentionnons encore cette autre parole, qui était le thème favori du grand défunt Ne rien détruire de ce qui peut être utilisé ; ne rien compromettre de ce qui a été acquis utilement. Ce sont les paroles d’un sage, d’un grand philosophe reconnu comme le chef incontesté du mouvement sportif moderne, d’un chef que 1’Univers entier pleure aujourd’hui. La Suisse en particulier, et surtout la ville de Lausanne qui l’avait nommé il y a quelques mois bourgeois d’honneur à l’occasion de ses 75 ans, perdent en lui un ami dévoué. Il habita en effet très fréquemment depuis 1910 la capitale vaudoise et s’y fixa définitivement en 1913, année où il convoqua en cette ville une session du Comité international olympique et un congrès international de pédagogie et de psychologie sportive. Pendant la guerre, Lausanne devint le siège du Comité international olympique et 31
c’est en cette ville que ce comité célébra son 25eme anniversaire de fondation en 1919 en tenant sa première session d‘aprèsguerre ; une nouvelle session du Comité international olympique et un congrès international de technique sportive eurent lieu à Lausanne en 1921. Pendant la guerre, déjà, un musée olympique avait été ouvert à Lausanne par M. de Coubertin qui y fonda ultérieurement, en 192B, le Bureau international de pédagogie sportive. C’est M. de Coubertin qui a fait de Lausanne la capitale de l’Olympisme moderne ; c’est lui également qui, dès 1913, encouragea les autorités lausannoises à poser la candidature de leur ville comme siège des futures olympiades et l’un des souhaits qu’il formula au cours du dernier entretien que nous avons eu encore quelques jours avant sa mort avait trait à la célébration des Jeux de la XIIIeme Olympiade, en 1944, à Lausanne. D’ailleurs à plusieurs reprises, il a exprimé par écrit son désir formel de voir célébrer à Lausanne les Jeux commémoratifs du cinquantenaire de la rénovation de l’olympisme; n’a-t-il entre autre pas écrit l’été dernier : hier, Los Angeles, aujourd’hui Berlin demain Toki, après-demain peutêtre Lausanne à qui, de toute façon, sera réservée en 1944 la cérémonie du cinquantenaire du rétablissement des Jeux. La « petite » Suisse, après l’Empire du soleil levant, ne serait-ce pas très bien ! L'histoire est faite de ces contrastes. Ce vœu de l’illustre rénovateur des Jeux olympiques pourra-t-il se réaliser ? Cela dépendra des décisions du Comité olympique en 1939. Personnellement nous perdons un vieil ami et un maître vénéré, un guide sûr dont les conseils furent toujours précieux. Il recevait chacun aimablement, avec bienveillance ; combien de visiteurs de tous pays sont venus frapper à sa porte comme à celle d’un prophète. Ce fut d’ailleurs un prophète des temps nouveaux, cherchant toujours a réaliser par 1c sport, l’étude de l'histoire ou de la philosophie 1e rapprochement pacifique des peuples. N’a-t-il pas lui-même défini l'olympisme par les termes suivants : Joie des muscles, culte de la beauté, travail pour le service de la famille et de la société, ces trois éléments unis en 32
un faisceau indissoluble. L’idée olympique moderne, la voilà telle que le Comité international olympique s’est donné pour mission de la servir et de la propager. Qu’en effet la joie remplisse les vallées, que l’idéal éclate sur les monts, que le travail étende sur tous son égide bienfaisante, alors la paix régnera, mieux assurée que par la stipulation des traités et par le dangereux équilibre de- la crainte. L’œuvre du baron de Coubertin est avant tout une œuvre de paix qui est et demeurera féconde. Son souvenir restera vivant dans l’univers entier et particulièrement en Suisse son pays d’adoption qu'il aimait tant. Presqu’à l’égal de la France, sa patrie natale, et tout autant que la Grèce, sa patrie intellectuelle. Aussi ne sera-t-on pas étonné d’apprendre qu'il y a. quelques années l’Association des amitiés gréco-suisses avait acclamé cc français de génie comme président d’honneur. En terminant cette brève notice biographique, nous adressons au nom de tous les sportifs de l’univers, au nom des membres des Comités olympiques et de ses amis un adieu suprême et ému au baron Pierre de Coubertin dont le souvenir restera gravé à jamais dans nos cœurs et dont le génie rayonnera encore longtemps sur le monde entier. Nous adressons au Comité international olympique, dont il est le fondateur, aux organismes qu'il dirigea avec tant de dévouement et de compétence, et surtout à Madame la Baronne de Coubertin et à sa famille nos condoléances émues et l'expression de notre vive sympathie.
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1960 : le naufrage romain du sport français A quelque chose, malheur est bon … En 1960 la ville éternelle est témoin de la déculottée du sport français ; mais aussi, paradoxalement, le point de départ d’un formidable renouveau. Car le général de Gaulle accepte très mal ce camouflet - télévisé de surcroît - aussi énorme qu’imprévu. Il faut reconnaître d’ailleurs que l’imprévision a été reine à bien des niveaux comme en témoigne l’aventure d’un vieil ami. Champion olympique C2 à 20 ans avec Jean Laudet en 1952, multiple champion de France depuis et premier champion du monde de descente de rivière avec Georges Dransart sur la Vézère l’année précédant ces Jeux de Rome Georges Turlier n’y réceptionne son bateau que la veille des séries. Dans un tel état qu’il passe la nuit à le bricoler pour pouvoir prendre le départ. Avec Michel Picard, ils survolent les qualifications, gagnent leur demi-finale et disputent la victoire en finale quand sa réparation de fortune cède lors de l’emballage. Ce n’est qu’un échantillon de l’amateurisme de mise au point que Georges n’en veut à personne. Il s’en prend surtout à luimême et estime pour se consoler que ça faisait encore partie de la glorieuse incertitude du sport. Qu’en penseraient de nos jours les successeurs de Tony Estanguet ? Toujours est-il que le général, fort chatouilleux quant à l’image internationale de la France, n’en pense aucun bien. Maurice Herzog, prestigieux vainqueur de l’Annapurna et haut-commissaire aux sports depuis 1958 est nommé secrétaire d’état et début 1961, Marceau Crespin, héros de la guerre d’Indochine et directeur des sports et de l’éducation physique, est promu délégué général à la préparation olympique. Ils restent aujourd’hui les seuls à avoir bénéficié de moyens à la hauteur des enjeux. Ressources humaines et moyens matériels Et d’abord à la hauteur des enjeux humains où les circonstances s’avèrent particulièrement favorables. Leurs services disposent en effet d’une très forte structure créée aux 34
lendemains de la Libération et déjà bien impliquée dans l’animation sportive : celle de la Jeunesse ouvrière et rurale chargée de l’éducation physique des apprentis et des mineurs actifs. La réforme Berthouin de 1959 puis celles de Fouchet qui prolongent la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans et développent l’enseignement technique public rendent vite ce service obsolète et son personnel vacant. Les postes en sont reversés au bénéfice du mouvement sportif avec la création de conseillers techniques départementaux (CTD), régionaux (CTR) et entraîneurs nationaux regroupés en structures pyramidales sous l‘égide d’un directeur technique (DTN) par discipline sportive. En 1963, une loi réglemente la profession d’éducateur sportif puis les premiers B.E. complètent ensuite le dispositif. La mise en oeuvre de la-dite réforme scolaire qui nécessite la construction massive d’établissements nouveaux offre également l’opportunité de développer les infrastructures matérielles nécessaires à l’accompagnement du séisme sportif espéré. Jusqu’en 1960 les installations sportives des lycées et collèges sont certes toujours programmées dans le financement des nouveaux bâtiments du second degré. Mais, utilisées le plus souvent comme variables d’ajustement, elles s’évaporent allégrement dans le surcoût des chantiers, renvoyées le plus souvent à une très hypothétique « rallonge budgétaire » ultérieure. Dès la première la loi-programme de 1960-65 leur construction est garantie par un financement distinct. Le directeur Jeunesse et Sports du tout nouveau département du Val-d’Oise, André Nucq, quitte alors son poste pour la direction du service de l’équipement. Selon ce service, alors que MJC et bases de plein air surgissent aussi un peu partout, 4.000 gymnases, 8.000 terrains de sports et 1.500 piscines sont ainsi sortis de terre en 10 ans. Il s’agit bien alors de promouvoir une pratique scolaire de masse dont l’élite jaillira nécessairement via l’école. Car le ministère fait sien le modèle coubertinien, vite conforté par la parution d’ouvrages consacrés au baron et signés de deux de ses 35
inspecteurs, Robert Hervet en 1960, primé par l’Académie française, et Marie-Thérèse Eyquem en 1966. Dans l’intervalle le centième anniversaire de la naissance de Pierre de Coubertin et le soixante-dixième de la rénovation des Jeux olympiques sont célébrés le 23 juin 1964 dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne sous la présidence d’honneur du général de Gaulle. D’une finalité « pédagogique » … La finalité initiale est alors de fournir à chaque établissement - selon le principe républicain une classe, un maître, un lieu - un nombre d'aires de travail couvertes et de plein air en rapport avec son importance. Dehors c'est le plateau qui a peu évolué depuis Georges Hébert mais dont les dimensions accueillent un terrain de basket et deux de volley en surimpression. En salle l'aire de travail, fixée à 20 mètres sur 11 puis 15, reçoit un terrain de volley. Ces normes sont fixées par un numéro du Moniteur des travaux qui énumère en outre la liste des équipements immobiliers dus par le constructeur (bommes, espaliers, barres fixes sur puits, rails de cordes à grimper et équipements de sports collectifs adéquats) et celle des importants équipements mobiliers livrés à part par l'U.G.A.P. (barres parallèles et asymétriques, plinths, chevaux, tremplins, bancs suédois, tapis, medecine-balls, ballons et autre « petit matériel »). Dès qu'un établissement justifie de deux ou trois aires, on construit un plateau double qui peut recevoir un terrain de handball et pour l'intérieur une salle unique de 20 mètres sur 30 avec terrain de basket ou, selon le cas, de 20 mètres sur 40 qui reçoit son terrain de handball et surtout de tennis, fort apprécié du corps enseignant ! Des rideaux de séparation mobiles devraient cependant permettre d’y isoler chaque aire de travail. Peu fonctionnels ceux-ci s'évaporent dans le surcoût du chantier et les aires d'E.P. couvertes se transforment vite en salles de volley, de basket ou de handball que la nouvelle génération de professeurs d’éducation physique s’approprie vite en tant que telles. Bassin de natation et piste de 300 mètres devraient compléter la dotation pour les grands établissements. 36
… à un usage essentiellement « sportif » … Les résultats de 1964 n’étant toujours pas au niveau des espérances, les pouvoirs publics commencent à se tourner vers le modèle est-allemand : sélection précoce et concentration des talents. La préparation des jeux de 1968 est l’occasion d’expérimenter cette option en altitude au lycée de Font-Romeu, dédié par ironie du sort à Pierre de Coubertin. Le développement des classes sport/études et l’opération Horizon 80 la consacre peu après alors qu’avec l’appui de sa nouvelle direction syndicale née des remous de 1968 l’éducation physique scolaire cède le pas à des « cycles » successifs d’initiation sportive. Sans trop déclencher l’enthousiasme des pouvoirs publics ni des fédérations concernées par les-dites activités comme le laisse à pense la mise en place concurrentielle de centres d’animation sportive (C.A.S) puis physique et sportive (C.A.P.S.). En dépit d’instructions officielles édictées en 1967 pour un usage scolaire optimum des nouveaux équipements, l’édition en 1972 par l’INS de Pédagogie sportive avec préface du professeur Georges Rioux arrive trop tard : ce qui pouvait être destiné à justifier une doctrine sportive fondée sur une éducation physique généraliste restera une simple anecdote historique … comme les I.O. elles-mêmes, largement détournées dans leur application à l’initiative des organisations professionnelles via la formation continue (F.P.C.) qu’elles contrôlent. Et en 1975 Yves-Pierre Boulongne, directeur de l’INEP, ne trouve d’éditeur qu’au Canada pour publier sa thèse consacrée à La Vie et l'œuvre pédagogique de Pierre de Coubertin. La banalisation municipale des installations et la politique de plein emploi préconisées par la dernière des trois loisprogrammes (1971-1975) pour intégrer les besoins du tierstemps de l’enseignement primaire et ceux des associations sportives locales conforte la tendance. C.O.S.E.C.s puis C.O.S.O.M.s se substituent aux installations intra-muros qui doivent elles-mêmes s’ouvrir sur l’extérieur. Alors que leur maintenance passe aux diverses collectivités territoriales, la 37
nature des installations d’éducation physique, « débarrassées » de leurs encombrantes dotations hormis celles qui restent indispensables à la pratique des sports collectifs, échappent progressivement aux établissements pour se voir dédiées essentiellement aux besoins compétitifs des clubs locaux, induisant de nouveaux contenus pour l’enseignement scolaire. Dans l’affaire le gymnase de type C (20x40) gagne fréquemment 4 mètres en longueur et quelques mètres sous plafond pour satisfaire aux exigences fédérales. … répercuté sur l’école L’évolution des contenus est d’autant plus inéluctable que la réforme Berthouin et celles qui la suivent ont d’autres répercussions sur la pratique de l’éducation physique. En particulier, faute de recrutement nécessaire au maintien de l’horaire réglementaire, on a dû revoir celui-ci à la baisse avec souvent suppression pure et simple des 3 heures de plein air au profit du maintien des 2 heures d’éducation physique. Pratiquement l’emploi du temps des enseignants passe souvent de 8 heures d’EPS et 9 heures de plein air à 17 heures d’EPS, autrement contraignantes pour les enseignants. En 1975 la réforme Haby accentue encore le phénomène. Afin de pouvoir survivre jusqu’à la retraite ceux-ci doivent adapter leurs pratiques : alors que les A.P.S. remplacent l’E.P.S., la leçon s’efface devant la séance. Les 2 heures d’éducation physique sont regroupées sur une seule séquence qui permet de se déplacer jusqu’au stade le plus proche, permettant ainsi de dégager alternativement les installations couvertes pour un usage conforme à leur seule destination sportive. La continuité classiquement indispensable à tout enseignement cède la place à des cycles successifs d’initiation sportive. L’éducation physique française, riche d’une longue tradition, sombre dans l’affaire et seuls quelques esprits chagrins le déplorent. Mais, en dépit des réserves formulées encore récemment par quelques illustres médaillés des récents jeux de Tokyo sur la pertinence du produit de 38
remplacement, les sports collectifs de salle ont bien trouvé dans l’inversion des priorités d’usage des installations un formidable levier de développement sportif et économique dont les derniers Jeux ont consacré l’apothéose 60 ans plus tard. Conclusion L’héritage des Jeux de Rome, in fine, s’est bien éloigné du projet initial ses promoteurs. Détournée par des facteurs connexes au contexte même qui en a permis la mise en place sa mise en œuvre effective n’en a pas moins été décisive quant au développement d’un important secteur du sport français. Au prix d’une certaine conception de l’éducation physique scolaire qui tenait encore au cœur, semble-t-il, des premiers décideurs. Là encore : à quelque chose, malheur est bon … Claude Piard
Le saut de Beamon et son héritage Alors qu’à Paris, sur le boulevard Saint-Michel, les pavés bousculés par les étudiants en mai ont repris leur place et que Prague est toujours occupé par les chars soviétiques les Jeux de Mexico démarrent en ce mois d’octobre 1968. Première compétition mondiale organisée à cette altitude, ils font l’objet de toute la curiosité scientifique alors que les milieux avisés en attendent des miracles. Et pour mieux les préparer la France a mobilisé les structures du lycée de Font-Romeu comme centre de préparation pour de nombreuses disciplines. Le premier miracle fut la victoire en gymnastique féminine de la tchèque Vara Cslavaska qui, parée d’un sobre juste-aucorps noir, surclasse les icônes soviétiques de la discipline pour rappeler au monde que son pays est toujours vivant. Le second vint de l’épreuve de saut en hauteur où Dick Fosbury s’impose 39
en passant la barre sur le dos. Le troisième est l’apanage de Bob Beamon, dernier qualifié américain au saut en longueur, qui tue d’entrée le concours en pulvérisant le record du monde dans un style des plus classiques à la stupéfaction générale. Le quatrième miracle est dû à la présence d’esprit de Pierre Blois, un professeur de l’Ecole normale supérieure d’éducation physique à qui Jean Vivès, directeur de la revue E.P.S., a confié un appareil à grande vitesse pour filmer les épreuves. Dès l’échauffement, Pierre, expert en gymnastique sportive, est impressionné par les bonds de Beamon ; aussi dès le premier essai du concours qui revient à celui-ci, tout est prêt et l’appareil sur pied parfaitement perpendiculaire à la piste. Il déclenche son appareil alors que l’orage menace et que les reporters présents, plus prudents, ont laissé leurs appareils en bandoulière. Cette prise de vue reste l’unique document chronophotographique de ce saut si exceptionnel que le dispositif officiel de mesure s’avéra trop court et qu’il fallut patienter de longues minutes pour connaitre le prodigieux résultat de 8,90 m, le précédent record n’étant que de 8,35 m ! Dix-neuf ans plus tard, A l’initiative de la Fédération française d’athlétisme et d’Antenne 2, Beamon est reçu à l’I.N.S.E.P. pour commenter sa performance devant des spécialistes d’athlétisme. La revue E.P.S. publie les commentaires d’Alain Piron à propos du saut record et son directeur, l’insatiable Jean Vivès, nous confie, tel un véritable trésor, les photos de Pierre Blois avec pour mission quasi nationale de les faire parler. Vingt ans après les J.O. de Mexico, nous rendions notre copie publiée dans le numéro de mai-juin. En voici l’essentiel : 1° étape : création du kinogramme du saut à partir des photos reproduites au même agrandissement. La qualité des résultats ultérieurs dépend de ce travail préalable. Il fallut imaginer les parties cachées par les juges aux chapeaux mexicains et l’interprétation des photos n° 4 et 5 sont très délicates à cet égard. On fit l'hypothèse que le bout du pied 40
du sauteur est en lisière immédiate de la ligne à ne pas franchir sur la planche d'appel ; la référence métrique de 8,90 m est attribuée à la distance séparant celle-ci avec la position des extrémités des talons j oi nt s à l'image 12. 2° étape : recherche de la position du C.G. Aucun marqueur n'ayant été placé sur les axes articulaires du corps du sauteur il fallut les situer sur chaque photo de la face latérale du corps de l'athlète. Puis à l'aide du tableau de données du modèle anthropométrique de Winter il a été procédé aux positionnements des treize centres de gravité des différents segments ; toujours à l'aide de ce modèle, une masse a été attribuée à chaque segment sur la base de la masse totale de Beamon soit 72 kg. La position du C.G. sur chaque photo, barycentre du corps polyarticulé considéré comme un ensemble de points matériels, put alors être déterminée.
3° étape : restitution du déplacement du C.G. lors de la phase aérienne. Les positions du centre de gravité de Beamon sur chaque photo sont paramétrées par rapport au référentiel centré en lisière de la planche d'appel. En voici le résultat :
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1
temps (s) 0,5
2 3 4 5 6 7 8
0,625 0,75 0,875 1 1,125 1,25 1,375
axe vertical zaxe horizontal (m) y (m) 1,28 0,27 1,67 1,88 1,97 1,86 1,6 1,23 0,67
1,44 2,55 3,71 4,84 6 7,08 8,26
Quatrième étape : étude de la trajectoire aérienne. Jacqueline Duparc a étudié la qualité de l’appel de Beamon à partir d’autres sources. La vitesse horizontale du C.G. passe de 10.3 m/s à 9.2 m/s ; la vitesse verticale passe de -0.15 m/s à +3.5 m/s. Notre étude de la phase aérienne confirme bien Vx = 9.2 m/s constante tout au long de la phase aérienne. L’apogée de la meilleure parabole passant par l’ensemble des barycentres se situe à 1.96 m/s et l’accélération calculée de la pesanteur est égale à 9.782 m/s² très proche de celle de Mexico, 9.799m/s². Les images télévisées confirment que la marque dans le sable est bien assurée par les deux talons joints, suivie de trois bonds successifs en avant toujours pieds joints. Un demi-siècle plus tard, Avec le progrès des techniques de traitement de l’image, les classes olympiques sciences et sport (C.O.S.S.) proposent aux élèves du secondaire d’étudier leurs propres prouesses au saut en longueur à l’aide du système simple et informatisé des mallettes Sciences et Sport de notre conception. Ils peuvent comparer leur propre performance au record du monde de Bob Beamon et l’E.P.S. quittant le ghetto de sa démarche empirique habituelle, devient alors un thème de convergence pour aborder les sciences de l’ingénieur, pourvoyeuses des emplois de demain. En effet, les approches disciplinaires abordées dans cet 42
atelier sont multiples et prennent du sens pour une majorité d’adolescents, réduisant notablement leur aversion présumée pour les sciences : - sciences physiques : utilisation d’un modèle représentatif du corps humain et mise en évidence de la trajectoire parabolique du C.G. d’un corps polyarticulé en phase aérienne. - E.P.S. : optimisation des paramètres individualisés de la performance de chaque élève. - technologie : traitement des images numériques. - mathématiques appliquées et informatique : calcul des trajectoires paramétrées et des paramètres cinématiques et détermination dans un plan de la position d’un barycentre de points matériels. - sciences de la vie : établissement de banques de données anthropométriques. - histoire des sciences : origine de la chronophotographie des gestes sportifs. Pour conclure : Ces mallettes Sciences et Sport sont depuis plusieurs années à disposition des collèges et lycées de l’ex Poitou-Charentes sous l’égide du rectorat de Poitiers. Trois autres travaux pratiques y sont proposés : la détente verticale, la musculation et le saut en longueur avec haltères inspirée des J.O. antiques. Cette action éducative innovante labellisée J.O. Paris 2024 a été retenue dans le dossier de candidature pour Lima - le sport pensé autrement – afin de développer chez les enfants le goût des sciences expérimentales en prenant appui sur leurs pratiques sportives à l’école. Un thème motivant pour les adolescents et une convergence apte à éveiller chez eux la culture scientifique nécessaire à la compréhension de leur environnement. Les C.O.S.S. se placent bien dans l’optique d’un héritage innovant pour l’ensemble des territoires francophones. Espérons que les miracles sportifs qui viendront couronner les Jeux de Paris en 2024 connaissent des développements aussi riches pour les progrès culturels des futures générations. Le C.R.I.T.T. Sport 43
Loisirs avec ses partenaires habituels - le groupe RoBioSS de l’institut Pprime C.N.R.S. de Poitiers, le rectorat de Poitiers, le C.N.O.S.F. en liaison avec le C.F.P.C. et la revue E.P.S. - s’y attachent dès maintenant.
Alain Junqua
1968 : Tokyo La révolution tranquille du « sport pour tous » Alors que le Comité international pour l'éducation physique et le sport (CIEPEPS), fondé à la suite des J.O. de Melbourne (1956) à l'instigation de René Maheu, secrétaire général de l'U.N.E.S.C.O., se saisit des problèmes posés par la pratique physique du plus grand nombre, le nouveau modèle ouest-allemand se trouve porté au premier plan par l'intervention de Willy Daume au congrès de Mexico en 1968 : organisateur des Jeux olympiques suivants à Munich, la République fédérale d’Allemagne y expose son système sportif et particulièrement sa doctrine de pratique hygiénique et culturelle pour le plus grand nombre, soutenue par les travaux de la Sporthochschule de Cologne, sous la direction de Karl Diem. Le conseil de l'Europe met aussitôt ce sujet à son ordre du jour. Celui-ci fait l’objet d’un suivi de la commission scolaire qui aboutit dès 1970 à la publication d’une série documentaire Sport pour tous, cinq pays répondent alors que les travaux des ministres des sports des pays membres débouchent plus tard, en 1975, sur une Charte européenne du Sport pour tous. Celle-ci fournit un nouveau souffle au Comité pour le développement du 44
sport (C.D.S.) de cette institution. De son côté l'U.N.E.S.C.O. suit toujours avec une attention particulière les travaux relatifs à ce domaine, qu’elle publie dans le Clearinghouse. C’est avec un certain retard que la France intègre le mouvement déjà en gestation dans le reste de l’Europe occidentale où les actions ont pris diverses appellations. Trim ou Trimm en Norvège, au Danemark, aux Pays-Bas, en Allemagne et en Islande ; Sport pour tous en Angleterre, Finlande, Suisse, Yougoslavie et Israël ; Sport biennale en Belgique et Fit-Aktion en Autriche. Hors d’Europe on note également Particip-Action au Canada, Physical Cultur Compaign au Japon, Physical Fitness and Sport aux USA … Un certain retard … En France lorsque le problème se pose, les fédérations sportives relèvent encore de deux organismes, le Comité national des sports (C.N.S.) qui les concerne toutes et le Comité olympique français (C.O.F.), limité aux seules fédérations olympiques. Le Sport pour tous est déjà le cheval de bataille du secrétaire général du C.N.S., également secrétaire général d'une fédération affinitaire, Robert Pringarbe. En 1972 la fusion du C.O.F. et du C.N.S. au sein du C.N.O.S.F., dont Robert Pringarbe demeure secrétaire général, lui apporte un soutien nouveau. Claude Collard, président du C.N.O.S.F., obtient du ministère de tutelle le détachement d'un chargé de mission Sport pour tous, Martin Grunenwald. L'année suivante, les journées de Chatenay, puis celles de Vichy en 1974 sont consacrées à la question. Les travaux débouchent sur la création d'une commission Sport pour tous au sein du C.N.O.S.F. qui siège de 1974 à 1978 sous l’autorité bienveillante de Nelson Pailhou, alors président de la Fédération française de.handball. Puis le départ de Robert Pringarbe du secrétariat général en 1977, précédé de celui de Martin Grunenwald, et l’accès de Nelson Pailhou à de plus hautes responsabilités entraînent un fort ralentissement de l'activité pourtant bien relayée par l'ensemble des fédérations affinitaires. 45
L’intervention des pouvoirs publics L’administration ne s'est jamais désintéressée du problème. Dès le colloque de l'I.N.S. de 1971 sur l'animation sportive en France, la pratique physique de loisir et d'entretien fait partie des questions cruciales (sous-commission N° 3). La nomination de Martin Grunenwald auprès du C.N.O.S.F. témoigne de cet intérêt ; le ministre des sports Pierre Mazeaud et sa nouvelle grande école, l'E.N.S.E.P. soutiennent le mouvement : le mémoire de Martin Grunenwald (1972), la thèse de Claude Piard (1974) y sont consacrés et le mémoire de M.-Paul Bernard (1980) reviendra sur la question. Or c'est juste au moment où le mouvement s'essouffle au C.N.O.S.F que le phénomène revient au premier plan des préoccupations au conseil de l'Europe. L’Etat prend alors le relais avec le soutient les affinitaires. Outre une aide directe, souvent non négligeable, à l'organisation d’événements, le ministère se penche sur la réglementation des secteurs les plus représentatifs des activités pour tous : activités d'entretien (gymnastique d'entretien, culture physique) et de pleine nature (moyenne montagne, escalade). Ce souci entraîne une floraison ou une réforme des B.E.E.S. correspondants et aboutit en 1984 à la création d'un brevet d’état spécifique Sport pour tous (B.E.E.S.T.). Ce n'est que vers 1985 que le Sport pour tous revient dans les préoccupations du C.N.O.S.F. toujours à l'initiative de Nelson Paillou. Le poids des « affinitaires » Dès le départ, la Fédération sportive et culturelle de France (F.S.C.F.) s’engage dans l'action derrière son secrétaire général. Elle s'y trouve vite épaulée par les autres fédérations affinitaires et la Fédération nationale des offices municipaux des sports (F.N.O.M.S.) alors que les fédérations délégataires traînent des pieds ou se désintéressent du mouvement. La Fédération française d’éducation physique et de gymnastique volontaire (F.FE.P.G.V.) née en 1972 de la fusion des fédérations française de gymnastique volontaire (suédiste) et d'éducation physique (hébertiste) multiplie sur le thème les 46
articles de son président Bernard Paris, la Fédération sportive et gymnique du travail (F.S.G.T. : Raoul Gattegno puis René Moustard) et la F.S.C.F. organisent respectivement en 1976 un congrès (Argenteuil) et un colloque Sport pour Tous (Autrans), la F.N.O.M.S. fait de même et la Fédération française d’entraînement physique pour le monde moderne ouvre son centre de Sainte-Eminie pour un congrès œcuménique de tous les affinitaires en 1977. Le résultat en est l'organisation de journées de marches ou de courses populaires sur routes et sentiers et de journées portes ouvertes d'initiation sportive dans les associations affiliées. Nelson Pailhou, y implique sa propre fédération et quelques délégataires finissent par emboiter le pas. Le bilan de cette action est tiré en 1983 dans un dossier du C.N.O.S.F. En dépit d’un constat plutôt positif, le secteur des activités physiques hygiéniques ou de loisir, récupéré à travers un nouveau secteur économique, a largement échappé à la vie associative : les Gymnase-clubs ont été jusqu'à ce jour les principaux bénéficiaires de la campagne Sport pour tous qui, au moins, a contribué à créer des emplois. Néanmoins quelques fédérations, comprenant tardivement l'enjeu de l'opération, s'efforcent de récupérer les pratiques proches de leurs attributions (course sur route ou en montagne, contrôle des B.E.E.S. d'activités gymniques d'entretien) quand d'autres ne se sont pas déjà crées autour de ces pratiques nouvelles. La relance de l'opération par le C.N.O.S.F. en 1985 va dans ce sens. Les derniers seront-ils les premiers ? Dès 1979 la F.F.E.PM.M. reconnue d’utilité publique en 1973 et agrée comme organisme de formation par le ministère du travail depuis 1977 ajoute le concept "Sports pour tous" à son sigle. Quatre ans plus tard elle est à l’origine de la Fédération internationale du sport pour tous (FISPT) affiliée au Conseil international pour l’éducation physique et la science du sport de l’UNESCO. Par un curieux retournement de situation, la France venue tardivement au Sport pour tous se retrouve ainsi 47
fondatrice de la fédération internationale éponyme. En 2014 la F.F.E.P.M.M. réduit son sigle à Fédération française sports pour tous sans renier pour autant son antériorité. En effet elle célèbre en 2017 le 50ème anniversaire de sa fondation par le président René Kippert.
Claude Piard
De Tokyo 1940 à Tokyo 2020, via 1964 (article paru avant le report des jeux) Le Comité olympique japonais, fondé en 1911 est reconnu par le C.I.O. en 1912. Jigoro Kano, fondateur du Judo, y fut le premier délégué japonais. Les Jeux de 1940 En 1936, Tokyo est chargée d’organiser, du 21 septembre au 6 octobre 1940, les Jeux de la XIIeme Olympiade. Candidate dès 1931, c’est la première nation asiatique à accueillir les Jeux et c’est un honneur pour le Japon qui s’investit dans leur réussite. Un concours d’affiches illustrant l’engagement des Japonais dans cette manifestation est organisé. Un programme détaillé et rédigé en quatre langues (japonais, anglais, français et allemand) est établi. Mais en 1938, malgré la construction très avancée des installations, le Japon doit renoncer en raison du déclenchement de la guerre sino-japonaise. Le stade sert aux cérémonies de départ des étudiants à la guerre. Déplacés à Helsinki, ces jeux Olympiques de 1940 sont annulés à cause de la Seconde Guerre mondiale. À la reprise en 1948 à Londres, le Japon et l’Allemagne sont privés de participation. 48
Les jeux de 1964 Lors de la 55eme session du 26 mai 1959 à Munich, le Comité international olympique confie, à nouveau, l’organisation des Jeux d’été, du 10 au 24 octobre 1964, à la ville de Tokyo. C’est une reconnaissance pour les Japonais qui retrouvent au travers de cet évènement leur fierté nationale. Les dirigeants japonais veulent montrer au monde que leur pays s’est relevé de la guerre et décident d’investir d’énormes capitaux dans la construction d’installations sportives ultra-modernes. Le 10 octobre 1964, au stade olympique de Tokyo, devant 90.000 spectateurs, l’empereur Hirohito déclare l’ouverture officielle de la XVIIIeme Olympiade. C’est la première fois que le continent asiatique accueille cet évènement, 93 nations sont présentes. La cérémonie se poursuit par un lâcher de 12.000 ballons multicolores, et par l’envolée de 8.000 pigeons, tandis que les cinq anneaux olympiques sont dessinés dans le ciel par cinq avions des forces aériennes japonaises. Le dernier relayeur de la flamme olympique est Yoshinori Sakai, né le 6 août 1945 à Hiroshima, le jour du bombardement atomique de cette ville. Ce 10 octobre sera déclaré jour de sport et férié jusqu’en 1999. Aujourd’hui c’est le deuxième lundi d’octobre. Symbole du dynamisme économique et de l’innovation technologique qui anime ce pays, le Shinkansen est inauguré 10 jours avant les Jeux. Le Japon est ainsi le premier pays à se doter de voies réservées pour trains à grande vitesse et son T.G.V., avec 240 km/h, établit le record du monde. Ces jeux Olympiques sont une réussite. Si 2 millions de billets d’entrée sont vendus, le monde entier va suivre, grâce à la télévision, les exploits sportifs en direct. Deux nouvelles disciplines font leur apparition : le judo et le volley-ball. Les Jeux de 2020 Le 7 septembre 2012, à l’occasion de sa 125eme session à Buenos Aires, le C.I.O confie l’organisation des jeux de la XXXIIeme Olympiade et les XVIeme jeux paralympiques à Tokyo. Ils se dérouleront du 24 juillet au 9 août 2020 et du 25 49
août au 6 septembre 2020. Après les Jeux d’été de 1964 et en comptant ceux d’hiver de 1972 à Sapporo et de 1998 à Nagano, ce seront les 4e à être accueillis par le Japon. Si les Jeux de 1964 avaient radicalement transformé le pays, d’après les organisateurs ceux de 2020 seront les plus innovants jamais organisés et reposeront sur trois principes fondamentaux pour transformer le monde : faire de son mieux, s’accepter les uns les autres, transmettre aux générations futures. Les épreuves se tiendront sur la presqu’île de Harumi et entre Tsukishima et Odaiba. Le choix de ces lieux n’est pas dû au hasard, car ils sont protégés contre les tsunamis et, en cas de séisme, les bâtiments, construits selon de strictes normes antisismiques, tiendront le choc. Le logo choisi est bleu indigo, bleu typique du Japon et le motif à damier est une référence à Sanogawa Ichimatsu, acteur de Kabuki de la période d’Edo. Ce logo représente l’unité dans la diversité. Dans l’esprit des réformes préconisées par le cahier des charges olympique 2020, ces Jeux utiliseront au maximum les sites de compétition existants, notamment ceux édifiés pour les Jeux de 1964. Le stade national de Tokyo, le Nippon Budokkan pour le judo, le parc Baji Koen pour l’équitation et le gymnase national de Yoyogi seront complètement repensés. Avec pour credo découvrir demain Ces Jeux sont une opportunité pour le pays de montrer au monde entier son avancée en matière de robotique et de technologie. Par sa culture et son savoir-faire, le Japon compte bien étonner le monde et offrir aux athlètes comme aux spectateurs une expérience unique. Au niveau des nombreuses avancées technologiques, concernant les transports, un système de taxis sans chauffeur est à l’essai pour être opérationnel pour 2020. Il suffira de monter à bord du véhicule et de se laisser guider jusqu’à la destination choisie. Pour répondre au Shinkansen de 1964, un train à sustentation électromagnétique se déplaçant à plus de 600 km/h est à l’étude. Le défi le plus important reste le village Robot prévu à Odaiba. Un village dans 50
lequel les visiteurs pourront avoir un avant-goût d’une société futuriste où les robots seront au service des humains afin de les assister dans leur quotidien. Un vent de protestation C’est un investissement colossal que de prendre en charge de telles organisations et les villes qui hébergent les grandes manifestations sportives doivent faire face aux protestations de la population. Le Japon n’y échappe pas. Face aux sacrifices que le pays est prêt à faire pour assumer ces Jeux, des voix discordantes s’élèvent contre ce projet aux coûts pharaoniques. Tokyo, lors de sa candidature, avait avancé le chiffre de 730 milliards de yens (soit plus de 6 milliards d’euros) ; mais les experts tablent aujourd’hui sur un chiffre compris entre 1.600 et 1.800 milliards de yens (soit environ 14 milliards d’euros). Les tokyoïtes ont des raisons de craindre une lourde augmentation des impôts pour financer la manifestation. Des soupçons de corruption visant l’attribution des jeux sont venus ébranler le comité d’organisation. Si l’enquête officielle n’a relevé aucune anomalie, cette calomnie laisse des traces dommageables. Le Japon traditionnel et moderne La culture japonaise doit sa particularité à ses us et coutumes ancestrales omniprésentes dans la vie quotidienne. Au Japon, l’ancien et le moderne cohabitent. Pays de forte tradition culturelle, c’est le lieu de naissance de nombreux sports de combat jouissant toujours d’une grande popularité. Avec les différents arts martiaux qu’il a exportés, il a contribué à élargir au monde l’audience de sports importants comme le judo, le karaté, le ju-jistu, l’aikido ou le kendo. Et sans perdre sa propre culture, le Japon reste très ouvert aux sports venus d’ailleurs. Si le sumô reste le sport national traditionnel, le baseball est le sport moderne le plus pratiqué et toutes les raisons sont bonnes pour s’y adonner. À l’exemple du tournoi des lycéens, disputé pendant le mois d’août, un nombre impressionnant de matchs s’enchainent et tout le pays suit cette compétition avec passion. Et les enfants pratiquent assidûment d’autres activités comme le 51
foot, le basket, le rugby, le volley, le handball, tandis que les adultes se tournent vers le golf. Pour gérer au mieux les espaces d’entraînements, de nombreux toits d’immeubles sont aménagés en practice ! Moyen fondamental d’éducation, le sport a une importance capitale au Japon. Et la vitrine qu’offrent les Jeux est l’occasion pour le reste du monde de découvrir ce pays qui a su garder un équilibre entre sa tradition et la modernité. Michel Merckel
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DES ACTEURS
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Pierre de Coubertin, le mal-aimé du sport français En 2019, le forum international des lycées Pierre de Coubertin qui a regroupé à Mâcon 28 délégations venues de 26 nations différentes et le colloque qui l’a suivi six semaines plus tard à Cergy ont révélé à la France que Pierre de Coubertin, audelà d’être le rénovateur des Jeux olympiques, était surtout reconnu à travers le monde pour ses apports universels à l’Education. Alors qu’il fait l’objet chez nous d’un vigoureux rejet par une partie de notre intelligentsia sportive, ce paradoxe mérite d’être interrogé. Dès l’aube du XX° siècle Le désamour entre Pierre de Coubertin et beaucoup de dirigeants du sport français ne date pas d’hier. Son prosélytisme auprès des établissements secondaires de la région parisienne et leur importance dans le développement initial de l’U.S.F.S.A. lui attirent très vite les réticences d’une partie de ce comité qui place ses priorités dans le développement associatif civil. Cette divergence d’intérêts l’amène à devoir renoncer à sa fonction de secrétaire général dès 1898. La brouille persiste et l’affaire se complique à partir de 1911 quand il accorde l’organisation des Jeux à la capitale de l’ennemi héréditaire. Pour beaucoup il choisit alors un camp maudit : celui des pro-allemands. Certes, sa proximité avec Karl Diem n’est pas étrangère à la décision. Mais Coubertin semble surtout espérer - naïvement que la trêve olympique éloignera à jamais les nuages noirs qui commencent à obscurcir l’horizon. Les hostilités déclarées il se met bien au service de la Nation ; mais affecté aux rapports avec l’Amérique latine, il y décline une proposition alternative pour les jeux de 1916, s’évertuant ainsi à laisser la porte ouverte à l’adversaire. Puis en s’expatriant avec le C.I.O. à Lausanne quand les allemands sont à portée de canon de Paris il ne manifeste pas un optimisme exagéré dans l’avenir ni un ferme soutien moral à nos poilus.
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Citoyen du monde avant l’heure, pacifiste et bien convaincu du rôle du sport et des Jeux pour l’établissement d’un nouvel ordre mondial, Coubertin se trouve là décalé vis-à-vis de la situation réelle : il n’est jamais bon d’avoir raison trop tôt. Les pouvoirs publics et les autres dirigeants du sport français, tous patriotes et héros de la guerre 1914-1918, auront beaucoup de mal à le lui pardonner. Alors qu’il est titulaire des plus hautes distinctions européennes, les jeux de 1924 ne seront même pas l’occasion de l’honorer d’une distinction à la hauteur de cette reconnaissance universelle. Et lors de la création de la médaille d’honneur de l’Education physique en 1929 il n’obtiendra pas le premier échelon ! Enfin, hormis l’ouvrage que lui consacre en 1917 le secrétaire perpétuel de l’académie des sciences morales et politiques, le baron romain Ernest Seillière, l’édition française ne lui accorde pas grande place. Les années 60 Il faut attendre les années 60 et les remous consécutifs aux Jeux de Rome pour que le Haut-commissariat aux sports, en désespoir de cause, fasse appel au modèle coubertinien : un sport scolaire de masse pour une nécessaire future élite. Ce choix est vite conforté par la parution d’ouvrages dédiés signés de deux de ses inspecteurs : Robert Hervet réédité en 1960 et primé par l’Académie française, puis Marie-Thérèse Eyquem en 1966. Dans l’intervalle le centième anniversaire de sa naissance et le soixante-dixième de la rénovation des Jeux olympiques sont célébrés en Sorbonne le 23 juin 1964 sous la présidence d’honneur du général de Gaulle. Mais les résultats des Jeux qui suivent n’étant toujours pas au niveau des espérances, les pouvoirs publics se retournent vers le modèle est-allemand fondé sur la sélection précoce et la concentration des talents. La préparation des jeux de 1968 est l’occasion d’expérimenter l’option au lycée Pierre de Coubertin de Font-Romeu. Le développement des sections sport-études et l’opération Horizon 80 la consacre peu après. Malgré ce revirement l’éducation physique scolaire cède bien la 56
place à une initiation sportive polyvalente avec les bénédictions de sa nouvelle direction syndicale née des remous de 1968. Les Activités physiques et sportives (A.P.S.) remplacent l’Education ad-hoc ; non sans provoquer de vives réactions des tendances syndicales minoritaires restées attachées à une éducation physique plus fondamentale. Pour l’une d’entre elle l’enseignement du sport dans sa réalité sociétale, promu par l’instance majoritaire en référence aux théories d’Henri Wallon, présente plus de risques de perversion que d’intérêt éducatif. Le décès télévisé en direct de Tom Simpson lors du tour de France le 13 juillet 1967 dans l’ascension du Ventoux qui n’en fut qu’une illustration parmi d’autres semble leur donner raison. Ses militants entreprennent de démystifier le dogme d’un sport éducatif qui puisait alors ses sources tantôt dans les travaux de l’I.N.S. tantôt dans ceux de la République des sports de Jean de Rette puis du C.P.S. de la F.S.G.T. mais dont Coubertin, à son corps défendant, était devenu depuis peu la caution suprême. L’urgence fut d’abattre à la statue du commandeur et chacun s’en fit un devoir avec des munitions diverses dont il importe d’évaluer aujourd’hui la pertinence scientifique. Coubertin est … Oui : Coubertin est bien colonialiste puisqu’il le revendique lui-même … mais qui ne l’est pas à son époque ? Oui, il fait parfois appel au concept de race … comme beaucoup d’autres militants de l’éducation physique qui en appellent alors à une Société d’amélioration de la race humaine face à celle qui est déjà dédiée depuis longtemps à la race chevaline. Un leitmotiv qui aboutira le 29 janvier 1913 à la fondation par le président Paul Doumer d’une Société française d’eugénisme ! On pourrait certes noter à la décharge de Coubertin qu’il s’élève fermement en 1904 contre les Anthropoligicals games des jeux de SaintLouis ; cependant il convient bien de reconnaître qu’écrits aujourd’hui, un certain nombre de ses propos justifieraient pleinement l’image qu’on tente de dresser de lui. 57
Mais ils ont bien été écrits à une toute autre époque et le simple respect des fondements de la critique historique exige de replacer chacun d’entre eux dans le contexte de leur production. Ainsi réexaminés les griefs relevés ci-dessus paraissent d’une telle banalité qu’avant d’en incriminer Coubertin il conviendrait de clouer au pilori bien d’autres grandes figures de notre Histoire telles Paul Bert, Paul Doumer … ou Jules Ferry. On peut même poser l’hypothèse que ces propos pourraient relever d’un souci de normalisation de la part d’un aristocrate marginalisé de surcroît pour les raisons déjà évoquées. Coubertin serait aussi misogyne. Certes, suivant en cela les recommandations de la faculté de médecine, il livre un combat d’arrière-garde contre l’introduction des sports féminins estimés violents (en substance le football et l’athlétisme) aux Jeux olympiques et, afin de couper court aux débats, menace de les éliminer tous, renvoyant les « filles » à l’organisation de leurs propres « Héraïades » comme dans la Grèce antique ; ce qu’elles firent avec talent et succès. Mais les nageuses présentes aux Jeux de Stockholm en 1912 sur 100 m et 4x100 et quelques autres faillirent en être les victimes collatérales. A travers ces escarmouches Coubertin dût certes faire face à une des grandes figures du féminisme français naissant, Alice Milliat. Mais peut-on qualifier de misogynie celui qui a aussi écrit au sujet du statut de la femme : que les lois la protège, qu’on la mette en mesure de résister, voire d’échapper à la tyrannie maritale, rien de plus légitime ; que l’on pourchasse, partout où on les rencontre les dispositions ineptes ou immorales … par lesquelles le Code civil français édicte la tutelle perpétuelle de la femme, rien de plus nécessaire. … il convient de travailler à l’égalité des sexes… La femme avonsnous dit est avant tout la compagne de l’homme ; mais qui dit compagne aujourd’hui dit associée. Après avoir été pro-germanique avant 1914, Coubertin aurait été de surcroît pro-nazi jusqu’à son décès en 1937. Certes en 1931 le C.I.O. donne les Jeux de 1936 à la République de 58
Weimar. Mais cette fois-ci Coubertin n’en est plus président depuis 4 ans. Cependant en 1933 il craint pour la pérennité de son œuvre quand Hitler envisage de renoncer aux engagements de ses prédécesseurs et s’inquiète pour son ami Karl Diem dont l’épouse est juive et dont la situation s’est rapidement dégradée. Aussi lorsque celui-ci et Theodor Lewald parviennent à consolider le projet … et affermir ainsi leur propre sécurité, il leur apporte sans réserve son appui et engage même sa réputation pour assurer le nécessaire service protocolaire. Jusqu’à un certain point cependant. Hitler qui souhaite avoir ce personnage encore prestigieux à ses côtés pour la durée des Jeux va jusqu’à lui proposer son train personnel pour l’amener de Lausanne à Berlin. Mais Coubertin a la prudence de rester inflexible et le führer devra se contenter de Bailley-Latour, président du C.I.O., pour lui tenir compagnie à la tribune officielle. Contrairement à une légende tenace, Coubertin n’était donc pas présent à la clôture des Jeux ; mais il a bien tenu à la suite un discours public de remerciements pour le moins très diplomatique. En 1936, deux ans avant que Daladier et Chamberlain ne ratifient les accords de Munich, y at-il bien là matière à en faire un suppôt du diable ? A chacun d’en décider. Pour conclure Personnage entier totalement voué à la reconnaissance et au développement de ses idées au point d’y laisser sa fortune personnelle, Pierre de Coubertin a pris parfois des postures qui, avec le recul, peuvent s’avérer pour le moins maladroites à l’aune d’aujourd’hui. Cependant, celles-ci sont surtout caractéristiques des travers qu’on reconnaît aujourd’hui à la III° République à laquelle cet aristocrate « rallié » doit manifester une adhésion sans équivoque, surtout après son faux-pas des années 1910. De surcroît, du fait même de ce dernier, lui accorder une quelconque influence hexagonale est irréaliste tant pour les propos où il pourrait s’être égaré aux yeux de certains que, hélas, pour ses apports à la réflexion sur l’éducation, vite 59
reconnus à l’étranger mais restés superbement ignorés chez nous jusqu’au début des années 1960. Sans occulter d’éventuels côtés obscurs (mais qui n’en a pas ?) il serait peut-être temps de reconnaître aussi le génie que lui accorde le reste du Monde et de cesser d’en faire le symbole même de ce que notre société actuelle réprouve … au nom des relents d’un combat spécifique aux enseignants d’E.P.S. dû à leur contexte professionnel de la fin des années 1960. Une querelle entre les tenants, à l’école, d’une éducation physique plus globale (dans laquelle l’auteur de ces lignes se reconnait encore volontiers aujourd’hui) et les chantres inconditionnels d’un sport que d’autres prétendaient éducatif en soi … alors que ce n’est manifestement pas toujours le cas. Débat strictement franco-français aux conséquences d’autant plus regrettables que s’il n’y a pas unanimité pour attribuer au seul Coubertin la renaissance des Jeux olympiques, il y a un large consensus pour reconnaître son génie pédagogique. Ceux qui ont initié son procès se sont simplement trompés de cible. Car, si le sport a des vertus, ce sont bien des vertus qui s’enseignent comme l’a bien exprimé alors Maurice Baquet. En réponse à ce constat réaliste l’œuvre pédagogique de Pierre de Coubertin reste une référence que le comité Pierre de Coubertin s’attache toujours à diffuser et cultiver pour assurer la défense et le développement du sport, des activités physiques et du plein air, mission qu’il poursuit depuis sa fondation, le 3 août 1950. Claude Piard
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Jean Bouin (1888-1914) Mardi 29 septembre 1914, jour funeste pour le sport français, la plaine de Xivray, dans la Meuse, devient le dernier terrain qui aura vu se déployer la prodigieuse foulée et la pointe de vitesse de Jean Bouin. Chargé de la liaison entre les lignes au sein du 163e régiment d’infanterie, l’athlète le plus populaire de sa génération est touché au thorax par un éclat d’obus provenant, semble-t-il, d’une erreur d’appréciation de l’artillerie française. Il s’effondre et lâche son dernier soupir. Il n’avait que 25 ans. Moins de deux mois après le début de la guerre, Jean Bouin inaugure la longue liste des champions morts ou blessés au champ d’honneur. Tous représentatifs des sports alors en vogue, le cyclisme avec quatre des cinq derniers vainqueurs du Tour de France, l’automobile avec Georges Boillot, deux fois victorieux du Grand prix de l’Automobile Club, ou l’aviation avec Roland Garros qui a réussi la première traversée de la Méditerranée l’année précédente. Compte tenu de leur notoriété ils auraient pu être exemptés mais, ayant porté haut les couleurs françaises dans les stades ou dans les airs, ils se devaient d’incarner l’exigence patriotique et de participer la défense de la patrie. Au moment où débute la guerre et bien que l’athlétisme ne soit pas le sport le plus médiatisé, la popularité de Jean Bouin est à son comble. Une popularité qui tient d’abord à son palmarès sportif, d’autant plus éloquent que sa carrière fut courte. Avec 182 courses gagnées (sur 210 participations), 7 records du monde, 6 titres nationaux (dont 4 en cross-country) et 19 records battus il a régné sur les courses de fond du continent européen, de 1909 à 1914. Parmi ses victoires, trois ont une portée particulièrement symbolique qui marque des évolutions fortes dans l’histoire du sport français. Ainsi, le 7 mars 1909, lorsqu’il remporte le National de cross-country, lui le Marseillais, met fin à la domination des coureurs parisiens vainqueurs des dix éditions précédentes. Rééditant à trois reprises ce succès, il personnalise la montée en puissance de la 61
province et la pénétration de la pratique sportive sur l’ensemble du territoire. Deux années plus tard, le 25 mars 1911, en remportant le cross des Nations il provoque un nouveau bouleversement dans l’ordre sportif établi en triomphant des Britanniques, chez eux, dans une de leurs disciplines favorites. De nouveau vainqueur de cette même épreuve les deux années suivantes, Jean Bouin accède alors, au même titre que le boxeur Georges Carpentier, au statut de héros national : ils ont tous deux défait les maîtres anglais et redonné ainsi toute sa fierté à la race française. La troisième date, le 6 juillet 1913, est celle d’un record du monde. Le plus prisé des records de l’époque, celui de l’heure. Jean Bouin a choisi Stockholm pour cette tentative, sur la même piste où, un an plus tôt, lors de la finale du 5.000 m des Jeux olympiques, il avait été devancé d’un souffle par le Finlandais Kolehmainen au terme d’une course d’anthologie qui avait vu les deux champions battre le record du monde de près de 30 secondes. Sa revanche est éclatante. Non seulement il devient le premier coureur à dépasser les 19 km dans l’heure (19,021 km), mais il efface du même coup les précédents records amateurs et surtout professionnels. Jusqu’alors le domaine des courses de fond était l’apanage des professionnels qui faisaient commerce de leurs talents sur les pistes et les routes d’Europe et des ÉtatsUnis, s’appropriant les records de toutes les distances au-delà des 10 km. Ces titres, victoires et records auraient suffi à le faire entrer dans la légende. Mais à cette accumulation s’ajoute le rôle précurseur de Jean Bouin dans plusieurs domaines. En particulier celui de l’entraînement qu’il aborde de façon méthodique en élaborant pour chaque course une programmation minutieuse qui, en premier lieu prend en compte la spécificité de chaque épreuve : cross, course sur piste ou sur route. Une programmation basée sur la performance chronométrique visée et au sein de laquelle sont définies les distances et les allures à respecter à chaque étape de la progression. Il est ainsi le premier à couvrir parfois jusqu’à 20 62
kilomètres par jour. De même est-il également le premier à avoir saisi toute l’importance des conditions de vie et d’hygiène dans la préparation des compétitions. Autre innovation majeure dans le monde des sports athlétiques : sa volonté de communication. Ainsi il n’hésite pas à livrer les principes qui guident son entraînement et les détails de ses séances, d’abord dans un ouvrage au titre évocateur, paru dès 1912 - Comment on devient champion de course à pied - puis dans une vingtaine d’articles publiés entre 1911 et 1914 dans La Vie au Grand Air, premier magazine français consacré aux sports. Il y a incontestablement chez Jean Bouin une volonté de transmettre qui lui aurait permis, comme il en formulait le projet, de devenir un grand entraîneur si la guerre n’en avait pas décidé autrement. En avance sur son temps dans sa volonté de communication, Jean Bouin est également l’un des premiers sportifs amateurs à conquérir un statut social grâce au sport. Ayant intégré l’agence marseillaise de la Société générale sur la base de ses premiers résultats dans les épreuves provençales, c’est sous les couleurs du club corporatif qu’elle a créé en 1904 (le C.A.S.G.) qu’il court à partir de 1908, profitant des facilités de préparation que lui accorde une entreprise consciente de la notoriété qu’elle retire des succès de ses athlètes. Toutefois ce statut privilégié heurta les tenants des règles strictes de l’amateurisme, obligeant Jean Bouin à se justifier. Il échappa à la disqualification qui, vingt ans plus tard frappa Jules Ladoumègue. La disparition tragique et prématurée de celui qui avait suscité de tels émois sportifs, engendra une vraie émotion populaire. Enterré au château de Bouconville, son corps fut rapatrié le 5 juin 1922 à Marseille où un hommage national lui fut rendu. Aux discours officiels succédèrent les textes, nombreux, célébrant l’athlète mais aussi le soldat mort pour la France. Nombreux aussi furent les athlètes qui se réclamèrent de son message. Au premiers chef, Joseph Guillemot qui, vainqueur du 5.000 m des Jeux d’Anvers en 1920, se réjouit à cette occasion d’avoir vengé Jean Bouin. Mais surtout, après sa 63
mort, on vit le territoire français se couvrir d’enceintes sportives portant son nom. Même si aujourd’hui on peut se demander combien de pratiquants ou de spectateurs fréquentant un stade Jean Bouin connaissent quelque chose du personnage, cette patrimonialisation qui a transformé un athlète en symbole de la communauté nationale, n’est pas le moindre intérêt que soulève ce destin exceptionnel qui, à tous ces titres méritait bien de figurer, le 12 mars 1993, dans la première promotion des Gloires du Sport français. Bernard Maccario
James Francis Thorpe (1888-1953) Le premier athlète disqualifié pour professionnalisme de l’histoire est d’origine amérindienne. Il se nomme James Francis Thorpe. Héros national avant l’heure des grandes starifications sportives de la fin du XXeme siècle il est perçu pour les Américains comme le symbole de la perfection physique comme l’attestent différents sondages et nominations effectuées dès 1950. Pour les Indiens, il est associé à la fois à de la pitié, de l’amertume et de l’humiliation. Champion hors norme d’un côté ou champion de l’oubli de l’autre, il est surtout représentatif d’une certaine indianité de la première moitié du XXeme siècle. Digne héritier de Tullock-cihishh-ko Digne héritier de Tullock-cihishh-ko (celui qui boit le jus de la pierre) que George Catlin décrit dans les années 1830 comme le plus célèbre joueur de balle de la nation choctaw, Thorpe nait le 27 mai 1887, dans une baraque en planches de l’Oklahoma Territory, dans la réserve amérindienne Sac and Fox. Il est irlando-sac par son père et, par sa mère, a du sang francocanadien. Son éducation, dans sa prime jeunesse, est essentiellement amérindienne et révèle qu’il est instable, 64
fugueur, indiscipliné et joueur. Il déteste l’école et sa jeunesse n’est qu’une série de fugues jusqu’à son arrivée en 1904 au pensionnat amérindien de la Carlisle Indian Industrial School où il découvre avec intérêt les pratiques sportives. Sous la tutelle de l’entraineur Pop Warner, Thorpe enchaine les succès sportifs, que ce soit à Carlisle jusqu’en 1912 ou au cours de sa carrière professionnelle. Malgré son jeune âge, il excelle dans tous les sports. A dix-neuf ans et demi, en 1908, il franchit 1,85m en hauteur aux Penn Relays et il aurait pu postuler à la sélection olympique pour les Jeux olympiques de Londres si son entourage y avait simplement songé. C’est Warner qui le pousse à préparer les Jeux suivants, ceux de Stockholm. Au cours des sélections américaines, au Polo Ground de New York, il se qualifie en hauteur avec 1,95 m (à 2 cm du record mondial), en longueur avec 7,17 m et est retenu avec Avery Brundage, futur président de I’American Athletic Union et du Comité international olympique (C.I.O.), pour le pentathlon et le décathlon C’est en 1912, qu’il inscrit une des plus belles pages de l’histoire de l’olympisme. Thorpe remporte deux médailles d’or, au décathlon et au pentathlon. Du 7 au 15 juillet, il dispute dixsept épreuves, dont cinq le premier jour, le pentathlon, où Avery Brundage se classe sixième. Il remporte ensuite le décathlon qui se déroule sur trois journées et au cours duquel Avery Brundage, blessé, abandonne. Accueilli à la tribune officielle, Thorpe reçoit une couronne de lauriers que le roi de Suède Gustave V pose sur son front en lui disant : Monsieur, vous êtes le plus grand athlète au monde ! Il est acclamé comme un héros à son retour aux Etats-Unis avec une parade à New York, un banquet en son honneur à Philadelphie et les félicitations du président William Howard Taft. La même année, il mène l’équipe de football américain de Carlisle au titre national en marquant 25 essais et 198 points dans la saison. Après la saison de football, Thorpe joue au base-ball au plus haut niveau pendant six ans. Il manage aussi l’équipe de football des Canton Bulldogs qu’il 65
mène au titre non-officiel de champion du monde en 1916, 1917 et 1919. Il finit enfin sa carrière avec les Chicago Cardinals. En 1950, un sondage organisé par l’Associated Press et le magazine Sports Illustrated le désignent comme l’athlète le plus exceptionnel de la première moitié du XXeme siècle. Ce titre est confirmé par un sondage ISPN-NBC en 2000. Avant d’être un athlète génial, il n’est qu’un Amérindien, avec toute la naïveté que ceux-ci peuvent avoir dans un monde blanc où les valeurs sont bien différentes des leurs. Il va devenir le sujet d’une controverse autour de l’amateurisme en sport qui durera 70 ans. Sept décennies de controverse Six mois après sa performance olympique triomphale, un journal du Massachussetts, le Worcester Telegram, affirme que Thorpe a joué pour 25 dollars par semaine dans une équipe de base-ball de Caroline du Nord au cours des mois d’été 1909 et 1910. Le Washington Post porte l’affaire au niveau national et dans la foulée, l’Amateur Athletic Union lui retire son statut d’amateur et le C.I.O., à l’instigation du Comité olympique américain (C.O.A.), exige qu’il restitue ses médailles pour les remettre aux seconds des disciplines concernés et son nom est retiré des compte-rendus des Jeux. James E. Sullivan, président du C.O.A. et secrétaire général de l’American Athletic Association, après avoir tenté de discréditer le journal, est accusé d’avoir fermé les yeux sur une information qu’il ne pouvait ignorer. Pop Warner est aussi accusé d’avoir caché le fait que son joueur d’élite avait joué au base-ball deux étés dans une ligue semi-professionnelle. La loi 26 du C.I.O. interdit à toute personne ayant touché de l’argent pour pratiquer une ou plusieurs activités sportives, de concourir aux Jeux olympiques. Il est probable que Thorpe ne pensait pas modifier son statut d’amateur en acceptant de telles pratiques, dans la mesure où il est courant de voir d’autres athlètes olympiques rémunérés dans des équipes de ligue mineure, et qui plus est, son entraîneur l’a poussé à accepter ces propositions. Le fait de jouer sous son vrai nom, alors que 66
d’autres joueurs utilisent des noms d’emprunt pour préserver leur statut d’amateur, plaide aussi pour son innocence. Sa maladresse est mise sur le compte de son indianité. Il est disqualifié le 27 janvier 1913 pour professionnalisme déguisé. Pour éviter les enquêtes sur les agissements de James E. Sullivan et ses liens avec Albert G. Spalding, ainsi que sur les programmes athlétiques de Pop Warner à Carlisle, où il payait ses joueurs en sous-main, il est décidé de sacrifier Thorpe et de lui faire porter toute la responsabilité. Sullivan et Warner plaident l’ignorance et organisent les aveux écrits de Thorpe. Le C.O.A. lui retire ses médailles olympiques, présente ses excuses au C.I.O. et recommande que le nom de Thorpe soit rayé des Jeux de Stockholm. Le C.I.O. n’est en rien tenu de convenir aux recommandations du C.O.A. Selon les règles olympiques de l’époque Thorpe n’aurait pas dû perdre ses médailles. Cédant aux pressions américaines, le C.I.O. passe outre ses propres règles et le destitue. Les médailles sont restituées aux seconds. Pierre de Coubertin reconnait aussi la maladresse des faits en écrivant : « Des faits reprochés à Thorpe, je n’ai rien à dire. Il y avait en ce temps, aux EtatsUnis, bien des étudiants peu fortunés et passionnés de sport qui, l’été, entraient dans des équipes professionnelles de base-ball, et souvent sous des noms d’emprunt. » Il faut attendre 1972 pour qu’un historien journaliste, Robert Wheeler, alerte l’Amateur Athletic Union, le C.O.A., la Chambre des représentants et le Sénat, lesquels votent une résolution en faveur de Thorpe qui est transmise au C.I.O. par le C.O.A. Cette requête se heurte à l’intransigeance d’Avery Brundage qui répond: « L’ignorance n’est pas une excuse. » En 1973, l’Amateur Athletic Union lui rend son statut d’amateur. En 1982, la Jim Thorpe Foundation est établie et le C.I.O., suite aux investigations de Wheeler, reconnaît à son tour le statut amateur de Thorpe. Un an après, le 18 janvier 1983, les répliques des médailles olympiques sont remises aux descendants de Thorpe, 70 ans après son sacre olympique. 67
Une vie au service du sport Tous les biographes de Jim Thorpe s’accordent sur le caractère modeste du personnage. Il est d’une certaine façon un compétiteur d’exception, désinvolte à l’égard de tout ce qui a trait à la gloire ou à la distinction. Abel Kiviat, compagnon de Thorpe pendant les Jeux de 1912 confie à un reporter du Los Angeles Times: « Avec un peu de chance, vous pouvez côtoyer la grandeur une ou deux fois dans votre vie. Quand cela vous arrive, vous ne pouvez plus l’oublier. Et en rencontrant Jim Thorpe, en le connaissant, j’ai eu cette chance immense. II avait le génie du geste, du mouvement, sans posséder la maîtrise technique, dont il se passait. Son seul but était de gagner, de se réaliser en tant que champion. » Il est aussi un homme fidèle qui conserve toute son amitié à Warner et à son école. Malgré ces déconvenues olympiques, Thorpe commence une brillante carrière professionnelle et reste célèbre. Convoité par les équipes professionnelles, il signe en 1914, à 27 ans, le plus gros contrat jamais signé au base-ball, avec les Giants de New York. Il va aussi jouer pour les Reds de Cincinnati et pour les Braves de Boston. La saison de base-ball terminée, il joue au football. En 1920, il est sollicité pour mettre sur pied la première ligue professionnelle de football : l’American Football Association qui va devenir la National Football League. Il joue jusqu’en 1928, se retire de la compétition à 42 ans et sombre petit à petit dans l’anonymat. Thorpe n’ayant accumulé aucun capital de ces longues années professionnelles, il survit grâce à des petits travaux et quelques opportunités inhérentes à son ancien statut de champion. Sa dépendance à l’alcool le ramène parfois, bien malgré lui, sur le devant de la scène médiatique. Son nom reste cependant une référence puisqu’il est engagé par Hollywood en 1949 comme conseiller sur le film retraçant son histoire : Jim Thorpe, all american avec Burt Lancaster. Thorpe n’ayant aucun souci de son image, le scénario s’éloigne petit à petit de la réalité avec notamment une part consensuelle accordée au 68
personnage de Pop Warner. Le plus grand athlète de tous les temps s’éteint le 28 mars 1953, à l’âge de 65 ans, victime d’un cancer, dans une modeste maison mobile, en Californie, pratiquement seul et désargenté. La part de mythe et de réalité Au regard de ces nombreux titres et performances, se pose la question de ses véritables prouesses, de la part de mythe et de réalité. Les points de comparaison avec les athlètes actuels sont difficiles. De nos jours, les outils de mesure des efforts et des performances des athlètes sont d’une extrême précision et les prouesses des joueurs sont enregistrées sous forme de statistiques qui décortiquent de manière systématique le jeu et leur production. On peut, cependant, se fier aux résultats obtenus aux jeux Olympiques de 1912. Au regard des méthodes d’entraînement de l’époque, du suivi médical et du niveau technologique du matériel, ces résultats constituent une performance exceptionnelle. Ainsi, en hauteur, il saute 1 cm plus haut que Bob Mathias en 1948 et sur 1.500 m, il court 9’’ plus vite que Rafer Johnson en 1960. Il distance aussi le suédois Wieslander de 700 points (table de l’époque). Ce record mondial n’est dépassé qu’en 1927 et jamais plus on ne gagnera un décathlon olympique avec une telle avance. 20 ans plus tard à Los Angeles, Thorpe se serait classé 2eme et en 1948 à Londres, il aurait devancé Mathias dans 4 épreuves sur 10. En sports collectifs, il faut s’en remettre aux écrits de l’époque qui, de par leur côté pléthorique et dithyrambique sont garants du caractère sportif exceptionnel de l’homme. Ainsi en novembre 1911, quelques mois avant les Jeux olympiques et bien avant ses faits footballistiques les plus notables, un article est publié dans le Muskogee Times-Democrat en Oklahoma : La saison 1911 a permis au public de faire connaissance avec un jeune étudiant indien à l’école de Carlisle qui promet de devenir le plus grand athlète que le monde ait connu. Le monde des entraîneurs du collège a été stupéfié par ses dispositions. Il n’est pas seulement un joueur de basket-ball qui occupe le poste de 69
pivot avec une remarquable habileté, mais il est aussi un joueur de base-ball de grand talent qui couvre les bases ou les hors champs avec autant de crédit qu’un professionnel. Il peut envoyer le poids de 16 pounds [7,25 kg] à 43 feet [13,10 m], sauter en longueur 22 feet 10 inches [6,96 m] et courir le 100 m en 10 secondes. Les haies sont aussi avalées en 15 4/5 secondes alors qu’il négocie le 220 m haies en 26 secondes. Le jeune peau-rouge joue au lacrosse, au tennis, au base-ball, au handball, au hockey avec la même dextérité et peut tenir n’importe quelle position dans une équipe de football avec tout autant de facilité. C’est toutefois comme halfback qu’il s’exprime le mieux, tourbillonnant, zigzaguant, plaquant et plongeant, semant la confusion parmi les adversaires avec des petits bonds de panthère. Thorpe, qui n’a que 22 ans, mesure 6 feet et pèse 178 pounds. A côté de sa propre légende Thorpe est un homme qui a passé sa vie à côté de sa propre légende. L’intransigeance des divers présidents du C.I.O. font de l’affaire Thorpe un épisode douloureux et délicat de l’histoire du mouvement olympique. Réhabilité, il apparait désormais dans les résultats officiels comme co-vainqueur du pentathlon et du décathlon mais ses records n’ont pas été homologués. Aujourd’hui, il reste une plaque de bronze à Stockholm et une ville qui porte son nom en Pennsylvanie. Même si Jim Thorpe ne fut jamais décrit comme un homme particulièrement complexe, écrit Joseph B. Oxendine, la question sociale entourant sa vie lui donna cette image. La vie de Thorpe attira l’attention sur des questions aussi diverses que l’amateurisme en sport, les abus du sport scolaire, l’exploitation des héros, l’alcoolisme, et une multitude de problèmes relatifs aux relations entre blancs, gouvernement fédéral et Indiens. D’un autre côté, il fournit l’image du héros sportif génial. Le nom de Jim Thorpe rappelle aussi souvent la vision d’un être naïf, d’un Indien stoïque incapable de s’adapter aux complexités et contradictions de la société blanche, du jeune athlète triste et 70
innocent rattrapé par l’hypocrisie de l’idéal olympique d’amateurisme ou du héros sportif abusé et fréquemment exploité. Cependant, en premier lieu et pour toujours, Thorpe était un athlète, peut-être le plus grand de ce siècle. Fabrice Delsahut
Joseph Guillemot (1899-1975) En 1920, au sortir de la guerre, l’ombre de Jean Bouin plane encore sur l’athlétisme français. Dans le numéro de mars-avril de Vie au Grand Air l’ancien champion et recordman de France, Charles Poulenard, s’interroge : Guillemot est-il un autre Bouin ? Interrogation d’autant plus pertinente que ce jeune homme d’à peine 20 ans, originaire du Limousin, vient de remporter successivement, après seulement une année de pratique, les titres parisien et français de cross-country et, surtout, le championnat d’Angleterre une première pour un français. Alors que, rescapé de la première guerre mondiale, l’un de ses poumons présente une atrophie due à une attaque au gaz moutarde dans les tranchées. C’est à la fin de la Grande Guerre au printemps 1918, qu’un officier sportif a décelé ses possibilités et, entre deux séjours au front, l’a conduit au titre de champion de France militaire. Après l’armistice, Guillemot rejoint les meilleurs athlètes du pays affectés à l’Ecole de Joinville. Bien qu’elle eût préféré voir les Jeux reportés à 1922, la France a tenu à participer à ceux de 1920. La majorité des classes 1919 et 1920 se trouvant sous les drapeaux, le recrutement s’est effectué dans l’armée, dès la signature de la paix. L’entrainement est dirigé par le capitaine François Quilgars, également entraineur du C.A.S.G., dont Guillemot porte les couleurs. 71
A son entrée à Joinville les évaluations du docteur Maurice Boigey ont révélé des qualités physiques et physiologiques exceptionnelles malgré son petit gabarit d’1,60 m pour 55 kg. Un potentiel qui, après trois mois d’entrainement rigoureux, n’a pas tardé à se réaliser, comme en témoigne la série de ses premiers succès. Le buste court et les membres inférieurs relativement longs, une élasticité thoracique et une capacité vitale très supérieures à la moyenne, des rythmes cardiaque et respiratoire peu modifiés à l’effort, autant de paramètres constituant un ensemble de constatations exceptionnellement favorables (qui) inclinèrent à le désigner, parmi tous ses camarades, comme le représentant des couleurs françaises à Anvers, pour les courses de 5.000 et 10.000 mètres. Pourtant dans l’esprit de Poulenard perce une inquiétude. Quelques jours après sa série de courses victorieuses, Guillemot a abandonné lors du cross des 5 Nations, ce rendez-vous annuel où la France sportive se confronte à ses rivaux britanniques. A la déception, d’autant plus vive que son succès en terre anglaise avait suscité de légitimes espoirs, s’ajoute ce qui est perçu comme une faute morale. En abandonnant, Guillemot a pénalisé l’équipe de France, la condamnant à la dernière place, manquant ainsi au devoir de tout athlète portant le maillot national. Un début de carrière prémonitoire, tant la trajectoire de Joseph Guillemot fut marquée par une alternance de coups d’éclat et de déconvenues. Et quel coup d’éclat que cette course du 17 août 1920 qui le fait entrer dans l’histoire. C’est le jour de la finale olympique du 5.000 mètres. Après ses titres en cross-country, Guillemot est devenu champion de France sur cette distance et, la veille, il a facilement remporté sa série, faisant comme d’habitude une course d’attente. Reconnaissable à son allure souple et cadencée, avec son corps penché en avant, il suit la même tactique face au Finlandais Paavo Nurmi. Lorsque ce dernier durcit la course le jeune Français est le seul à rester dans son sillage et l’on croit revivre à huit ans d’intervalle le duel Bouin-Kolehmainen des Jeux de 72
Stockholm. Les deux hommes attaquent ensemble le dernier tour. A deux reprises le Finlandais accélère. Guillemot semble décroché dans un premier temps, puis revient progressivement. Dans le dernier virage, il se déporte à l’extérieur et place un violent démarrage. Il s’impose avec 20 mètres d’avance sur son adversaire, dans un temps de 14’55’’3/5, assez loin du record établi par Kolehmainen et Bouin lors de l’Olympiade précédente. Le roi des Belges le félicite personnellement : Vous me procurez une immense joie. Votre victoire est la nôtre, lui déclare le souverain. Le lendemain L’Auto titre : Guillemot venge Bouin, montrant l’empreinte du recordman du monde de l’heure, mort au champ d’honneur au début de la Grande Guerre. Deux jours plus tard, Joseph Guillemot rêve de réussir le doublé sur 10.000 mètres. Il en est même devenu le favori. Il va connaître une mésaventure dont on ne sait si elle relève de l’imprévoyance ou d’un coup du sort. N’ayant pas été averti de la modification du départ de la course, c’est dans l’urgence qu’il se rend au départ, en pleine digestion et contraint d’utiliser des chaussures d’emprunt, trop grandes pour lui. Malgré tout, il prend la tête de la course avec l’Anglais Wilson (vainqueur du Cross des Nations), parvenant même à décramponner Nurmi. Celui-ci parvient à revenir et les deux hommes sont de nouveau au coude à coude dans le dernier tour. En attaquant à 250 mètres du but Guillemot commet un démarrage trop précoce et Nurmi le rejoint pour le dépasser à 80 mètres de l’arrivée. Médaillé d’argent, c’est les larmes aux yeux que le Français comprend son erreur : j’ai fait exactement l’inverse de ce qu’il fallait et Nurmi a exécuté la tactique que je devais employer. Il reporte ses espoirs sur l’épreuve de cross-country, disputée le 22 août, troisième confrontation entre les deux hommes en une semaine, et nouvelle malchance pour le Français. Alors qu’il est bien placé et qu’il paraît très à l’aise, il se foule le pied en franchissant un petit fossé. Il doit abandonner et voit Nurmi cueillir sa deuxième médaille d’or, parachevant les succès des athlètes finlandais, véritable révélation de ces Jeux. Son titre 73
olympique et sa médaille d’argent autorisaient les plus belles perspectives pour les années suivantes. Elles seront malheureusement loin de tenir leurs promesses et, surtout, entretiendront le doute sur son ardeur à l’entrainement. Un doute qui ne manqua pas de planer durant l’année 1921, véritable année creuse pour lui. Mais qui se dissipa au cours de l’hiver et du printemps 1922 où l’on retrouva le Guillemot de l’année olympique, capable de remporter de nouveau le National de cross et le championnat d’Angleterre. Cette fois-ci sa prestation fut exemplaire dans le cross des Nations. Exemplaire et historique car il fut doublement victorieux, remportant le classement individuel et, avec l’équipe de France, le classement par équipes. Si Jean Bouin l’avait précédé au plan individuel, ce succès collectif participait d’une revalorisation de l’honneur national : ce que les footballeurs et rugbymen n’étaient pas encore parvenus à réaliser, battre les Anglais chez eux, les coureurs français l’avaient accompli ! Loin de confirmer ces succès sur la piste, une longue éclipse succéda à cette double victoire. Une éclipse, due pour large part à des ennuis de santé, qui s’étendit sur plus de deux années, caractérisée par des abandons peu glorieux et de lourdes défaites dans les courses où il s’alignait. Il toucha le fond lors du National de cross de 1924 où, lâché au 5e kilomètre, il termina 47e. Cette méforme lui coûta la participation aux Jeux olympiques de 1924. Dans cette perspective Guillemot s’était astreint à une préparation minutieuse. Ne s’estimant pas en état de participer aux épreuves de sélection, il avait demandé un délai à la fédération, s’engageant à se soumettre ultérieurement à un test de contrôle de sa condition physique. On lui fit comprendre qu’il était impossible de lui donner satisfaction. Une décision qui provoqua chez lui une frustration d’autant plus forte que les Jeux avaient lieu à Paris. Sans doute, l’homme de caractère qu’il se plaisait à être, trouva dans le ressentiment la motivation pour contester le bien-fondé de la décision fédérale. Le prix Roosevelt, classique d’automne très prisée des stayers 74
depuis la fin du XIXe siècle, lui en fournit l’occasion. Deux mois après les Jeux, il remporta cette course de façon indiscutable et dans un temps proche du record de l’épreuve. La presse n’hésita pas à présenter sa victoire comme une résurrection, tellement l’habitude avait été prise de le considérer comme un champion disparu. Venant après l’exploit de Nurmi qui s’était octroyé à 70 minutes d’intervalle les titres olympiques des 1.500 et des 5.000 mètres, le succès de Guillemot ne signifiait pas qu’il eût pu inquiéter le Finlandais, mais qu’à tout le moins il était redevenu le meilleur Français et qu’il méritait d’être présent à Paris. S’y ajoutait une dimension symbolique. Le Roosevelt s’était déroulé le 27 septembre 1924, jour où, dans tout le pays, une minute de silence avait précédé les manifestations sportives pour commémorer le dixième anniversaire de la mort de Jean Bouin. En s’imposant ce jour-là Guillemot prouvait encore qu’il était son digne successeur. Cette résurrection concorde avec son départ pour Lyon où un généreux mécène l’a pris en charge et où il trouve enfin un mode de vie et des soins plus propices à sa préparation. Elle se confirme les deux années suivantes. Si durant cette période on évoque toujours sa foulée longue et légère, ce sont aussi sa ténacité et sa volonté qui sont soulignées : il est rare qu’après un déclin aussi sévère, un coureur remonte le courant d’aussi brillante façon. S’il ne remporte pas toutes ses courses, il figure toujours aux places d’honneur et surtout, il a perdu la fâcheuse tendance à abandonner. Il améliore le record de France des 3.000 mètres et récupère ses titres nationaux sur 5.000 mètres (en 1925) et en cross-country où après avoir terminé à la 3e place en 1925, il remporte le National l’année suivante après avoir dominé la course de bout en bout. Il est de nouveau au départ du cross des Nations qui se déroule à Bruxelles, suite à l’intégration de la Belgique. Une participation à l’opposé de sa première expérience malheureuse, six ans auparavant. Alors qu’il est en tête, il se blesse et tombe dans la boue dans une descente. Relégué à la 7e place, il ne 75
renonce pas pour autant et parvient à terminer 2e de l’épreuve. Surtout, il remplit parfaitement son rôle de capitaine d’une formation française qui reste soudée de bout en bout et remporte l’épreuve pour la troisième fois en cinq ans, mais avec un écart de points sur l’Angleterre jamais atteint jusque-là. Une victoire en forme de point d’orgue d’un palmarès riche de 2 médailles olympiques (or et argent), de 3 victoires dans le Cross des Nations (1 individuelle, 2 par équipes), de 7 titres nationaux (4 sur 5.000 mètres, 3 en cross-country), de 4 records de France (sur 2.000 et 3.000 mètres) et de 12 sélections nationales. Un palmarès qui, malgré tout, reste marqué par l’irrégularité dans les performances, une inconstance sans laquelle il eût pu être l’égal de Nurmi. Si, comme l’écrit Géo André, il avait su profiter de l’expérience de ses aînés, avait eu quelque docilité, de la méthode et de l’esprit de continuité. Or l’homme n’était pas de nature à s’astreindre à un entrainement rigoureux, ni à reconnaître les vertus de la diététique, dut-il en payer le prix avec cette maladie de foie qui le handicapa durant plusieurs mois. Une attitude rebelle qui témoignait autant de sa force de caractère que de son humeur contestataire ! Sa carrière s’acheva en 1927, au moment où perçait Jules Ladoumègue qui, s’emparant de son record de France des 2.000 mètres, s’affirmait comme son successeur. Après avoir tenu un café-restaurant à Givors, il revint à Paris en 1933 comme barman puis restaurateur dans le Quartier latin. Sans doute trop prompt à offrir la tournée du patron lorsque remontaient les souvenirs des jeux d’Anvers, il cessa cette activité pour celle d’acheteur aux Halles, avant de se retirer dans son Lyonnais d’adoption où il s’éteignit le 9 mars 1975, dans sa 76e année. Nommé en 1956 chevalier de la légion d’Honneur, il figure depuis 1994 parmi les Gloires du sport et demeure encore à ce jour le seul français champion olympique sur piste dans les courses plates. Bernard Maccario 76
Deglane et Rigoulot : du podium olympique au spectacle professionnel Paris, 23 juillet 1924, Vélodrome d’Hiver. Après Henri Deglane, devenu, quelques jours plus tôt, le premier champion olympique français de lutte, l’haltérophile Charles Rigoulot monte sur la plus haute marche du podium. Il vient de remporter la médaille d’or dans la catégorie des mi-lourds, succédant à Ernest Cadine qui l’avait emporté à Anvers, 4 ans plus tôt. Bien que très jeunes, respectivement 22 et 21 ans, Deglane et Rigoulot ont déjà, avant les Jeux, fait leurs preuves au plan national. De plus, ils ont bénéficié de conditions favorables pour leur préparation. Le premier a signé un engagement de 4 ans aux sapeurs-pompiers de Paris, le second a profité de la nouvelle mission de préparation olympique dont a été chargée l’Ecole de Joinville après la guerre. Les lauréats de concours olympiques rénovés Outre leur jeunesse, Deglane et Rigoulot sont proches par leurs disciplines qui symbolisent la force, mais dont la légitimité olympique vient seulement d’être reconnue. Historiquement, le territoire de la force est resté longtemps occupé par des professionnels. C’est dans les baraques foraines où s’exhibaient lutteurs et leveurs de fonte que s’est d’abord forgée, au XIXe siècle, la réputation des « hommes forts », entre exploits truqués et réelles prouesses. Puis, dans les années 1880-1900, considérées par Edmond Desbonnet dans Les rois de la force (1910), comme la « grande époque des exercices de force et de luttes pour lesquels le public parisien se passionnait de plus en plus », c’est sur les scènes des théâtres parisiens et des salles de province, que la lutte comme les poids et haltères sont devenus un spectacle très apprécié des catégories aisées. C’est aux Folies Bergères qu’a débuté, en 1887, le légendaire Apollon (Louis-Uni), resté dans l’histoire comme le premier « champion du monde de force ». C’est dans 77
ce même lieu que le célèbre Paul Pons s’est octroyé, en 1902, 1903 et 1904, la fameuse ceinture d’or, marquant sa supériorité sur tous les lutteurs du monde. En dehors de ces professionnels, on lutte peu en France et les rencontres d’amateurs ont lieu, pour la plupart, dans l’intimité des sociétés sportives. Il en va de même des poids et haltères, malgré la volonté d’Edmond Desbonnet de réglementer la discipline et d’assurer la fiabilité des records, tant amateurs que professionnels. Jusqu’au moment où les truquages et dérives de toutes sortes des compétitions professionnelles, conjugués à l’influence croissante de l’éthique associée aux sports venus d’Angleterre, contribuent à relancer l’amateurisme. Au plan national, la fédération française de lutte est créée en 1913, suivie, l’année suivante de celle des poids et haltères. Quelques années plus tard, à la suite des Jeux d’Anvers et sur recommandation du Comité International Olympique (CIO), sont respectivement fondées, en 1920 par le Français Jules Rosset, la Fédération Internationale Haltérophile (FIH), et en 1921 l’International Amateur Wrestling Federation (IAWF). Les Jeux de 1924 marquent ainsi la reconnaissance de la lutte et des poids et haltères dans leur version amateur. Dans la perspective de l’Olympiade parisienne, un travail de codification des épreuves olympiques a été conduit et s’est traduit par des évolutions règlementaires qui n’ont pas été sans influence sur les concours des deux médaillés français. Pour Deglane, l’intervention du jury a été décisive lors du deuxième tour de la compétition. Il affronte le Suédois Johansson, âgé de 40 ans, déjà champion olympique en 1912 dans la catégorie des « moyens », puis en 1920 dans celle des « mi-lourds », et qui vise une troisième médaille chez les lourds. Après 20 minutes d’un combat angoissant, Johansson est déclaré vainqueur, mais le camp français dépose une réclamation pour lutte incorrecte du Scandinave. Le jury accède à cette demande, la décision est cassée et une reprise supplémentaire est décidée. Elle a lieu le lendemain et voit 78
Deglane prendre l’avantage et sa revanche, à la grande fureur de Johansson qui refuse de quitter le tapis. Sur sa lancée, le Français remporte les 3 combats suivants avant de s’imposer en finale face au Finlandais Rosenquist. Après 26 minutes d’un combat extrêmement serré, il est déclaré vainqueur aux points. L’influence est encore plus manifeste pour Charles Rigoulot. Comme lors des Jeux précédents, les concurrents doivent effectuer plusieurs mouvements et, pour chacun d’entre eux, une cotation convertit en nombre de points le poids soulevé. C’est donc le total des points qui départage les concurrents. A Anvers, seuls 3 mouvements étaient au programme : l’arraché d’un bras, l’épaulé-jeté du bras opposé et l’épaulé-jeté à 2 bras. Mais, quatre ans plus tard, à Paris, se sont ajoutés 2 autres mouvements : l’arraché à 2 bras, le développé à 2 bras. Or ce dernier mouvement est défavorable au Français et aurait pu lui coûter le titre, compte tenu du faible écart, ne dépassant pas 10 points, le séparant de ses concurrents directs. Effectivement distancé au développé, il reprend l’avantage en soulevant 135 kg à l’épaulé-jeté à 2 bras, à son dernier essai. Ce qui lui suffit pour terminer premier avec 25 points d’avance sur son second. Deglane et Rigoulot, icônes viriles En 1924, le choix d’un même site olympique pour la lutte et les poids et haltères traduit bien la part d’histoire commune de ces deux sports et les valeurs qu’ils partagent. Celles associées à la force, que celle-ci s’exprime dans le corps à corps ou dans le soulèvement d’une masse inerte. Dans les deux disciplines, la compétition est d’abord présentée comme l’affrontement d’hommes forts. Elle se différencie en fonction de catégories basées sur les poids de corps. Des hiérarchies en découlent, mettant en exergue une catégorie « reine », celle des lourds, dont précisément les lauréats sont Deglane et Rigoulot, ce dernier, bien que concourant chez les mi-lourds, a réalisé un total supérieur à celui de son homologue dans la catégorie des lourds. Par leur âge, Rigoulot et Deglane tranchent avec leurs prédécesseurs à la maturité plus tardive. Surtout, à l’opposé des 79
lutteurs et leveurs de fonte du siècle précédent, aux formes alourdies, Deglane et Rigoulot incarnent une force plus « athlétique » qu’objectivent leurs mensurations abondamment présentées. Malgré leur relative petite taille - 1,73 m - ils apparaissent « admirablement proportionnés » apportant la confirmation, dans un contexte où la crainte de la dégénérescence demeure présente, que la « race française » n’a rien à envier à celle des autres nations. Ainsi incarnent-ils la figure la plus achevée de la « virilité sportive » décrite par Georges Vigarello. Leurs portraits, focalisés sur le haut du corps, en témoignent : même torse bombé, bras derrière le dos pour mieux souligner la musculature et la posture déterminée. Des images que confirme le Rapport officiel des Jeux de 1924, présentant Henri Deglane comme « un superbe athlète très puissant, doué d’une grande énergie, d’une force naturelle phénoménale ». Ou encore la presse qui, quelques mois plus tard, consacrera Charles Rigoulot comme « l’homme le plus fort du monde ». Un superlatif décerné à la suite de ses premiers records du monde et des deux victoires obtenues sur Ernest Cadine, dans un match où ils se sont affrontés sur 10 mouvements. Un superlatif dans lequel entre également une part de l’imaginaire de la force lorsqu’il soulève l’essieu d’Apollon (Louis-Uni), le tour de force le plus réputé du fameux athlète languedocien que nul n’avait tenté de rééditer : épaulé-jeté d’une barre, impressionnante par son diamètre (près de 50 mm), munie de 2 roues de wagon de chemin de fer, et pesant 166 kg. La séduction du professionnalisme C’est dans les rangs des professionnels que Rigoulot a réalisé ces exploits. Des rangs qu’il a rejoints très vite après son titre olympique. Alors qu’une faible assistance avait suivi le concours olympique, la presse et le public parisien s’enflamment lorsque, le 21 décembre 1924, il bat le record du monde de l’épaulé-jeté, après s’être emparé, quelques jours plus tôt, de celui de l’arraché. Entre temps, au Cirque d’Hiver puis au Vélodrome d’Hiver, une foule passionnée a suivi ses deux 80
victoires sur Cadine. Ayant assuré son statut sportif et mesurant le profit qu’il peut retirer de tentatives contre les records, c’est en tant que professionnel qu’il poursuit sa carrière. A compter de cette date, ayant abandonné la catégorie des mi-lourds pour celle des lourds, il accumule une stupéfiante moisson de records mondiaux. D’autant que n’étant plus limité par la réglementation de la FIH, il peut se confronter à toute la gamme des mouvements : à un bras (en tirant à droite et à gauche) et à deux bras, avec haltères courts et haltères séparés, la liste des records possibles dépasse largement la dizaine. Rigoulot ayant à plusieurs reprises battu ses propres records jusqu’en 1931, ce sont 56 records mondiaux qui figurent à son palmarès ! Reste que ces résultats ne seront pas homologués par la FIH puisqu’établis dans le cadre de spectacles professionnels. Le spectacle est d’ailleurs l’une des occupations principales de Rigoulot qui, à compter de 1927, participe aux tournées des grands cirques français (Médrano, Amar, Pinder), présentant des exercices de force et de main à main. Il profite alors des interruptions de ces tournées pour se livrer à des tentatives, le plus souvent réussies, contre ses records. Lassitude de cette vie aventureuse ou bien de celle du leveur de fonte, ou encore conséquences de sa grave blessure survenue en 1931 ? Toujours est-il que Charles Rigoulot choisit de poursuivre sa carrière dans le catch, un registre qui, lui aussi, mêle force physique et spectacle. Comme le titre L’Auto, le 15 novembre 1933, « L’homme des poids veut devenir l’homme du catch. » Dans ce registre, Henri Deglane l’a précédé. Médaillé d’or en lutte gréco-romaine, il a lui aussi opté très vite opté pour le professionnalisme et la lutte libre, seule formule pratiquée chez les professionnels, notamment aux Etats Unis où le catch as catch can (littéralement, « attrape ce que tu peux ») bat son plein. Les Américains sont friands de ces combats où l’ardeur et la violence sont favorisées par des règles plus permissives. C’est en 1927, ayant reçu une offre pour lutter sur le continent américain, que Deglane traverse l’Atlantique. Après deux 81
années d’adaptation, il remporte plusieurs victoires sur des lutteurs réputés, ce qui lui permet de rencontrer le fameux « Strangler » Lewis. Contre toute attente, il gagne les 2 manches par tombé et devient champion du monde. Au prestige que lui confère ce titre Outre Atlantique s’ajoute en France la popularité liée à l’exploit d’avoir vaincu les Américains chez eux. Fort de cette popularité et ayant mesuré la dimension lucrative de combats disputés devant plusieurs milliers de spectateurs, Deglane va contribuer à en importer les recettes en lançant le catch en France, aidé d’un ancien athlète devenu acteur de cinéma, Raoul Paoli. A partir de 1931, chaque automne, c’est à Paris que se retrouvent les catcheurs qu’il a repérés au cours de ses rencontres sur le continent américain. Chaque année, de nouveaux champions étrangers viennent affronter ceux qui furent les vedettes des années précédentes. Avec de tels lutteurs et une expertise reconnue dans la mise en scène des combats, le catch prend place parmi les grands sports spectaculaires du moment. Plusieurs réunions ont lieu chaque semaine, principalement dans la capitale, puis progressivement en province. Les salles sont souvent combles, mêlant le public du Paris artistique et celui des milieux populaires, surtout lorsque Henri Deglane, qui alterne saisons américaine et parisienne, est sur le ring. Après son épopée américaine, il a conquis le public français et flatte l’honneur national en accumulant les victoires. Avec la participation de Charles Rigoulot, la popularité du catch est encore renforcée. Servi par ses qualités physiques hors norme, son sens du spectacle et sa notoriété intacte, il a rapidement assimilé les techniques du catch et s’est imposé parmi les têtes d’affiches des réunions organisées par Paoli. Luttant dans la même catégorie que Deglane, affrontant les mêmes adversaires, les deux hommes vont se rencontrer à deux reprises. Une première fois le 5 mars 1934, puis de nouveau 5 ans après, le 20 mars 1939 pour le titre de Champion de France toutes catégories. Présentés comme l’opposition de la force pure 82
à la science du combat, les deux matchs comblent les attentes des spectateurs car l’incertitude est ménagée jusqu’à leur terme et la victoire du « scientifique » Deglane. Dans les années qui ont précédé la guerre, dans la presse, générale et spécialisée, le catch a été l’un des sports les plus populaires. La situation se renverse dans la seconde moitié des années 1940 où les Cerdan, Dauthuile, Villemain, Famechon, redonnent ses lettres de noblesse à la boxe qui supplante le catch dans l’actualité sportive. Toutefois, même s’il recherche avant tout le divertissement en se laissant prendre au jeu, mais sans illusion sur la sincérité des affrontements, le public continue d’assister au spectacle du catch. En témoigne les records d’assistance et de recettes (2,5 M F) enregistrés pour le dernier match Deglane-Rigoulot organisé le 10 février 1947, au Palais des Sports. Ils contrastent avec les quelques lignes évoquant, le lendemain, la nouvelle victoire de Deglane. Au crépuscule de leurs carrières, pour la dernière fois, les trajectoires des deux champions se sont croisées. Réunis dans la consécration olympique, ils l’ont été ensuite dans l’exploitation marchande de leurs qualités athlétiques. Les Jeux olympiques de 1924 auront, paradoxalement, fourni au monde professionnel de la force ses plus belles affiches durant l’entre-deux guerres. Bernard Maccario
Micheline Ostermeyer (1922- 2001) Avant d’être la première (double) championne olympique française, Micheline Ostermeyer, petite nièce de Victor Hugo, est une pianiste de talent passionnée qui déclare peu après ses exploits : je consacre cinq heures par jour au piano et cinq heures par semaine au sport ! Peu après sa naissance en 1922 à Rang-du-Fliers dans le Pas-de-Calais, sa famille émigre à Tunis 83
où elle passe son enfance à la maison avec comme précepteur sa sa mère, fille du fondateur du Conservatoire de musique de Vannes et plus tard premier professeur de Brigitte Engerer, comme professeur de piano. Après un premier récital à 12 ans, elle intègre la classe de Lazare Lévy au Conservatoire de Paris. Championne olympique Dès le début de l’Occupation elle doit y interrompre ses études pour rejoindre sa famille en Tunisie où elle reprend ses concerts : un triomphe suivi de récitals hebdomadaires à RadioTunis et dans toute l'Afrique du Nord. Son père, sportif aguerri, l’entraîne aussi dans son sillage pour meubler un manque relatif d’activité. Elle pratique alors le basket-ball l’hiver, l’athlétisme au printemps et l’été, s’entraînant deux fois par semaine. Ses qualités innées et sa taille (1 mètre 79) révèlent son potentiel tant en athlétisme qu’en basket où elle sera championne du Liban et d'Afrique du Nord. Mais c’est dans la première discipline qu’elle va briller au firmament du sport à partir de 1943 quand Antoine Oliveri la découvre et l’initie au lancer du poids et à la technique du "western roll" au saut en hauteur. En 1945, elle bat le record de France du poids et, de retour en France, prend l’année suivante sa licence au Stade Français non sans provoquer quelques sourires : une pianiste qui lance le poids .... Ils n'étaient pas au courant de mes performances à Tunis. Je leur ai rappelé que j'avais battu le record de France du poids et que j'avais presque égalé celui du saut en hauteur. Quand je leur ai annoncé, en plus, que j'étais pianiste ils étaient tellement estomaqués que je n'ai pas osé leur dire que je courais aussi très vite ... Elle les rassure cependant en remportant dans l’année les médailles d'argent de cette spécialité et du 100 mètres aux championnats d’Europe puis la médaille d’or de la hauteur et du poids aux Championnats du monde universitaires de 1947 organisés à Charlety par Pierre Rostini … qui présidera plus tard aux destinées du Comité français Pierre de Coubertin. Sélectionnée pour les Jeux olympiques de Londres l’année suivante elle y bénéficie de trois chambres, une pour loger avec 84
son piano et deux autres vides de chaque côté car personne ne peut y dormir : elle s’entraîne cinq à huit heures par jour sur son instrument. Investissement payant car elle y décroche trois médailles, l'or au poids, au disque et le bronze à la hauteur. Au disque qu'elle n’a découvert que depuis quelques semaines, elle progresse d'un mètre à chaque essai, pour terminer à 41,92 m. Cinq jours plus tard, le 5 août, elle gagne sa seconde médaille d'or au poids en « tuant le concours » avec 13,75 m au premier essai et donne le soir même un concert consacré à Beethoven au Royal Albert Hall. Elle passe ensuite 1,61 m pour la 3° place en hauteur et devient ainsi la première athlète française championne olympique. Seule Fanny Blankers-Koen, mère de famille de 30 ans qui remporte le 100, 200, 80 m haies et relais 4×100 l'empêche d’être la reine de ces Jeux. Elle remporte treize titres de championne de France dans sept disciplines différentes : 60 m, 80 m, haies, 4×100 m, hauteur, poids, disque et pentathlon et bat dix-neuf fois un record de France : une fois au 80 m haies, une fois en hauteur, dix fois au poids, quatre fois au disque et trois fois au pentathlon. Après ses médailles d'argent sur 100 m et au poids aux championnats d’Europe en 1946, elle remporte encore celles de bronze à Bruxelles en 1950 au 80 mètres haies et au poids. Un lumbago consécutif à un accident sur les haies la prive des J.O d’Helsinki en 1952 où elle était la favorite du pentathlon et sur les haies. Après neuf sélections en équipe de France A de 1946 à 1951 elle met un terme à sa carrière sportive pour se consacrer totalement à celle de concertiste qu'elle exerce jusqu'à la fin de ses jours. Concertiste virtuose et enseignante féconde Au mois de juillet 1946, elle a remporté le premier prix du Conservatoire de Paris sans pour autant abandonner ses activités sportives : deux jours après elle est à Bordeaux pour le titre de championne de France au poids et quelques semaines plus tard à Oslo aux Championnats d’Europe pour deux médailles d’argent. Elle trouve son équilibre entre musique et sport : le travail pianistique que j’ai effectué plusieurs heures par jour 85
toute ma vie a remplacé ce que la musculation donne aux athlètes. Moi, je ne soulevais pas des poids ou haltères, je jouais au piano cinq ou six heures par jour, donnant un maximum d’intensité musculaire à mes doigts, mes bras, mes épaules. J’ai ainsi développé ma capacité musculaire. En 1947, elle remporte le concours de Genève qui la consacre sur le plan international sans répercussion notable sur le milieu musical parisien. Elle organise donc en 1949 son propre concert salle Gaveau avec au programme le Concerto en ré mineur de Brahms, les Variations symphoniques de Franck et le Concerto en mi bémol de Liszt. Résultat mitigé : avec 24 concerts par trimestre l’exploit lui vaut certes un succès grand public mais la misogynie des critiques salue plus l’aspect athlétique de la performance que l’interprétation. En 1952, elle rencontre René Ghazarian et le couple qui aura deux enfants, Alain et Joëlle, vit un temps à Beyrouth avant de revenir à Paris pour faciliter sa carrière. En 1956, René est emporté par un cancer fulgurant et Micheline doit renoncer à ses concerts pour élever seule ses enfants : elle enseigne ainsi jusqu’à sa retraite au Conservatoire national de musique de Lorient où un espace paysager porte toujours son nom entre le quartier République et le quai de Rohan puis à l'Ecole nationale de musique Claude Debussy de Saint Germain en Laye. Elle y marque plusieurs générations dont Cécile Carpentier inspectrice de l'E.N., Jean-Christophe Marchand compositeur directeur de conservatoire, Elisabeth Méric pianiste et chef des chœurs de Toulouse et Hélène Berger pianiste concertiste. Alors qu’elle s’est installée depuis 1983 dans une aile du château de Grémonville en Seine-Maritime son fils Alain est assassiné en avril 1990 à Saint-Ouen par des racketteurs. Micheline est anéantie et ses amis la tirent de sa douleur en l’incitant à reprendre ses concerts. Elle revient en récital avec Hélène Berger salle Cortot après 30 ans d'absence de la scène parisienne en 1990 puis enchaîne en des lieux prestigieux avec François-René Duchâble, Xavier Denonchelle et bien d'autres. 86
Jusqu'à son décès, grâce à un travail quotidien de quatre heures par jour elle présente un nouveau programme chaque année. Elle s'éteint à 79 ans d'un cancer au C.H.U. de Rouen le 17 octobre 2002 dans une chambre où Pierre Dechelotte, chirurgien du service et chef d'orchestre lui a installé un piano numérique. Elle repose au cimetière de Grémonville le pays de son père. Pour conclure Jacques Gestalder l’a immortalisée au lancer du disque avec une statue en bronze érigée à l'INSEP et Pierre Simonet, chef du service documentation de l’établissement, lui a consacré le premier documentaire de sa série consacrée aux grands sportifs français. De nombreuses installations sportives et des lieux ou établissements publics portent son nom. Le prix Guy Wildenstein de l'Académie des sports lui est décerné en 1948 mais le titre de chevalière de la Légion d'honneur ne lui est accordé qu’en 1992 sur intervention expresse de Nelson Paillou, président du Comité national olympique et sportif français. Elle est promue Gloire du sport en 1994 et le trophée Micheline Ostermeyer est créé en 2004, trois ans après sa disparition. De celle qui affirmait le sport m'a permis de me relaxer avant un concert et le piano m'a donné de beaux biceps nous retiendrons surtout cette citation d’André Halphen en 2003 : douce, paisible, effacée, à l'opposé de toutes celles qui jouent les stars après avoir gagné un titre ou deux. Claude Piard
Georges Turlier Au-dessus du lac Léman, dans le bas-Chablais, le fond de la Vallée verte cache en bordure de l’itinéraire du mont Forchat une curieuse cabane de trappeur. Sauf quand un hiver trop rude 87
l’oblige à remonter à skis le précieux liquide du village voisin l’ermite qui vit là en toutes saisons capte l’eau à une source proche et se contente d’une bouteille de butane pour toute énergie. Pour ceux du pays c’est le Tutur, fondateur et ancien directeur du foyer de ski de fond du plateau des Moises. Mais sur le mur des célébrités du C.N.O.S.F. c’est Monsieur Georges Turlier, seul champion olympique français de canoë C2 en ligne sur 10.000 mètres - avec Jean Laudet - en 1952 à Helsinki et un des derniers témoins de cette époque héroïque. Un vétéran olympique qui entretient toujours son coup de pagaie pour s’offrir son 10.000 mètres en solitaire sur le lac à chaque anniversaire de son titre. Il est né le 16 juillet 1931 dans la Nièvre à Saint-HilaireFontaine, second d’une fratrie de 6 frères et sœurs dans une famille qui a toujours vécu "les pieds dans l'eau" : son grandpère était marinier et son père travaillait pour une sablière de Loire. Il n’échappe pas à l’attrait du grand fleuve : à Nevers, sur le quai de Médine où il passe l’essentiel de sa jeunesse, son assiduité des gravières lui mérite le surnom de Courlis. A 12 ans passés, le certificat d’études en poche et déjà vainqueur de la coupe nautique junior de Basse-Nièvre sur un bateau bricolé par ses soins, il s’initie au métier de menuisier dans un centre des Chantiers de la Jeunesse. A la Libération il suit son maître d’apprentissage qui démissionne de ses fonctions pour créer une entreprise de construction navale à Nevers. Il pratique alors le rugby à l'Union sportive olympique nivernaise puis, une fois la saison du ballon ovale écoulée, repasse au canoë pour occuper ses temps libres. C’est ainsi qu’avec des amis rugbymen il se retrouve champion de France de C10 en 1949 ; puis second du 1.000 mètres C2 l’année suivante à Mulhouse en équipage avec Jean Laudet. Confirmant ses progrès, il devance l'appel en 1952 pour rejoindre son complice au bataillon de Joinville afin de préparer les Jeux avec lui sous la férule de Georges Dransart. Non sans s’attirer déjà la désapprobation de leur direction technique : adeptes des longues 88
distances ils estiment tous deux que le retour aérien de la pagaie dans le plan vertical engendre une dépense d’énergie inutile et décident de copier l’aviron avec un retour plus horizontal. Helsinki Le déplacement en Finlande avait plutôt mal commencé pour lui. Les turbulences qui secouent l’avion l’affectent tellement que certains doutent de le voir concourir à la date fatidique compte-tenu de son état à l’atterrissage. Pour couronner le tout, sélectionnés initialement sur 1.000 mètres, Laudet et lui sont reversés la veille des séries sur 10.000 mètres par Georges Dransart qui se réserve la première distance où il ne termine que 4°. Leurs prétentions sur cette épreuve étant assez limitées les deux compères qui n’ont rien à y perdre décident de partir à fond comme sur le 1.000. Se retrouvant seuls avec les canadiens et les allemands, ils tentent de poursuivre leur effort, Georges sifflotant pour bluffer ses adversaires. Les Allemands sont lâchés à 700 mètres de l’arrivée alors que, callés derrière les canadiens, ils tiennent bon jusqu’au bout pour les régler au sprint à 200 mètres de l’arrivée où ils les devancent d’une seconde et 6 dixièmes. La veille, dans le car qui les menaient ensemble à l’entraînement, les Canadiens s’étaient offert un « selfie » en tâtant les biceps de Georges (65 kilos pour 1,70 mètres !) avec pour commentaires Trop petits, les muscles ! Aujourd’hui encore celui-ci se demande comment ils ont pu tenir. La seule explication qui lui semble plausible est l’économie d’énergie consécutive à leur innovation technique si décriée et c’est à elle que la France doit son seul titre olympique dans la discipline, titre acquis le 27 juillet 1952 sur le bassin de Taivallahti. Outre la victoire ses meilleurs souvenirs restent les déplacements conviviaux de toutes les délégations dans un même car - pour les entrainements comme pour les compétitions - dont il a souvent assuré l’animation culturelle ! Et alors que l’histoire du sport souligne souvent l’isolationnisme de la délégation soviétique, il ne se souvient que du matériel mis amicalement à sa disposition par les russes afin d’adapter son 89
bateau aux contraintes hydrodynamiques du bassin. En y réfléchissant bien, il se remémore peut-être un certain « froid » entre les russes et les organisateurs. Séquelles d’un conflit récent aux plaies encore mal refermées ? Et après … Ni réception à l’Elysée ni légion d’Honneur. A Nevers la foule ne les attend pas sur le quai de la gare : seul leur club fête leur retour et l’exploit. La Poste les immortalise certes l’année suivante avec nos autres champions : Jean Boiteux (400 mètres nage libre), Christian d'Oriola (fleuret), Pierre Jonquière d'Oriola (équitation), Raymond Salles, Gaston Mercier et Bernard Malivoire (deux barré) ; Alain Mimoun (médaille d’argent sur 5.000 et 10.000) complète la série. Ils apprendront bien plus tard que la médaille d’or de l’éducation physique et des sports leur a été attribuée le 1 janvier 1953 ; celle de Georges lui a été remise le 16 juillet 2021 … pour son 90° anniversaire. Dès le retour celui-ci a réintégré le Bataillon alors que Laudet remisait sa pagaie pour s’établir comme antiquaire à Pouguesles-Eaux où son ex-coéquipîer lui rend souvent visite. Son service militaire achevé en 1953 Georges se retrouve au chômage, son employeur ayant fait faillite entre temps. Le club lui vient encore en aide et lui trouve un emploi chez son principal sponsor, la Thomson-Nevers, qui embauche dans son secteur armement auquel la guerre d’Indochine ouvre de larges marchés. Pour assurer sa survie économique, il se retrouve au régime des 3x8 sur une chaine de fabrication d’obus. Après 6 mois de cette expérience il est retenu pour les championnats du Monde de Mâcon et doit se mettre en congés pour honorer un stage préparatoire à l’I.N.S. avec l’équipier parisien qui lui est imposé. Assuré d’être « pris en charge par la fédération », il laisse le maigre pécule accumulé à la famille pour contribuer aux besoins de la fratrie et monte à Paris. Son séjour dans la capitale puis ces championnats du Monde ne comptent pas parmi ses meilleurs souvenirs sportifs.
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Il passe en effet la durée du stage sans aucuns moyens, abandonné à lui-même à l’I.N.S. sauf en fin de journée où on vient le chercher en voiture pour retrouver son coéquipier sur la Marne. Arrivé à Mâcon où il doit courir sur 1.000 et 10.000 mètres, il réclame les quelques subsides promis mais il lui est répondu qu’on en reparlera après sa première finale. Lors de celle-ci il passe en tête devant la tribune officielle puis lève sa pagaïe en signe d’abandon. Sans réponse entre les deux courses, il récidive lors de la seconde. Il s’en suit un certain froid avec la fédération. Bien que champion olympique C2 en titre et champion de France individuel sur 1.000 et 10.000 en 1956, il n’est pas retenu pour les Jeux de Melbourne où Marcel Renaud lui est préféré pour faire équipe avec Dransart sur 10.000 mètres C2. Ils en reviendront avec la médaille d’argent. Aujourd’hui encore Georges s’estime victime dès le début de cette expérience malheureuse d’un manque de considération de l’état-major parisien à l’égard des « morvandiaux ». Il a renoncé à comptabiliser ses titres nationaux et celui qui veut le faire devra fouiller à cette fin les archives fédérales. Toujours présent sur les bassins et rivières il y démontre sa polyvalence en 1959 à Treignac en remportant sur la Vézère les 1° championnats du Monde de descente avec Georges Dransart sur le Nautilus, un bateau de course en ligne bricolé par ses propres soins. Ils sont si peu attendus à cette place que la télévision française en a oublié de suivre leur course ! Il est sélectionné l’année suivante sur 1.000 mètres C2 pour les jeux de Rome avec un autre nivernais, Michel Picard. Bien que classés parmi les favoris l’intendance ne suit pas : ils ne récupèrent leur embarcation que la veille des séries et en assez piteux état. Georges effectue dans la nuit les travaux d’urgence pour le consolider et ils confirment leur bonne forme en remportant leurs courses jusqu’en finale où le bricolage de leurs cale-pieds déclare forfait alors qu'ils disputent l'emballage.
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Georges conclut avec philosophie : Mais le sport c'est aussi ça. Paradoxalement il semble plus déçu du retour en France où chaque membre de la délégation est abandonné à son sort dès l’atterrissage à Orly. Le général de Gaule sera moins philosophe que lui et les résultats de ces jeux signent la fin d’un certain amateurisme dans la préparation de nos grandes équipes. Celle sa discipline revient à son mentor et co-équipier Georges Dransart promu directeur technique national. La reconversion En 1953 après 6 mois dans les ateliers de la Thomson, alors que sa conscience commence à lui reprocher de contribuer à alimenter la guerre d’Indochine, il pressent que le rythme de travail imposé par ce nouveau métier sera vite incompatible avec une carrière sportive. Son séjour à l’I.N.S. pour préparer les championnats de Mâcon lui offre l’occasion de rentabiliser son titre olympique en sollicitant un poste d’auxiliaire d'éducation physique. Il abandonne alors Nevers pour Paris et succède en 1954 à Georges Dransart au lycée Lavoisier où il enseigne pendant 2 ans. S’il reconnaît avoir dû apprendre un peu « sur le tas », le site de l’établissement le retient toujours parmi ses personnalités les plus marquantes. Au grand regret de son inspecteur pédagogique, Robert Huguet, il quitte l’Education nationale en 1956 pour l'Union nautique de France (U.N.F.), poursuivant sa carrière à l'Union des centres de plein air (U.C.P.A.) où il assume diverses responsabilités aux côtés de Guido Magnone après la fusion avec l’Union nationale des centres de montagne (U.N.C.M.) en 1965. Moniteur-chef puis directeur de la base du Léman à Anthy il y enseigne toutes les disciplines nautiques. Il quitte l’Union à la fin des années 60 après une mission au Canada consacrée à la construction d’embarcations d’école de voile où il donne libre cours à son expérience de charpentier maritime. Il est alors devenu une personnalité de la rive française du lac et la ville de Thonon-les-Bains le sollicite pour assurer la direction de sa base nautique des Dranses ; ceux qui y ont 92
bénéficié de son enseignement se souviennent à quel point il savait partager son savoir et son dynamisme. Puis en 1971 elle le charge de créer le foyer de ski de fond du col des Moises à Habère-Poche où il réside toujours depuis son départ en retraite. Il en descend encore plusieurs fois par semaine avec son 4x4 rouge pour « faire un tour » sur le lac, pratique selon la saison le ski de fond, le V.T.T., les boules ... et s’adonne à la « chasse » aux champignons. Claude Piard
Alain Mimoun
Une identité singulière Né le 1er Janvier 1921 à Maider dans l’arrondissement du Telagh près de Sidi-Bel-Abbès dans la région d’Oran, Alain Mimoun reçoit une éducation simple au sein d’une mission catholique. Comme les enfants de son âge, il court en jouant sur les flancs du djebel Boulekat. En plus de la course à pied, il fait du cyclisme du football et de l’escrime. Bon élève, il rêve d’être instituteur mais n’obtient pas la bourse nécessaire. Juste avant la guerre, il gagne sa première course : un 3.000 mètres à Alger. La guerre déclarée, il s’engage au service de la France, affecté au 3ème régiment de tirailleurs algériens. Après la capitulation en juin 1940, son régiment stationne à Bourg en Bresse, là il court un 1.500 m en 4’22’’ et un 5.000 m en 16’30’’ laissant entrevoir des potentialités. Il fait la campagne de Tunisie, de Sicile et d’Italie. Il est grièvement blessé à Cassino ; l’enfer de Cassino disent les Américains. Il échappe à l’amputation et termine la guerre avec quatre citations et la Croix de guerre. Il rêve parfois d’exploits athlétiques en écoutant les récits de victoire concernant son illustre prédécesseur El Ouafi, vainqueur du 93
marathon olympique des jeux d’Amsterdam en 1928. Il sait aussi que le succès peut conduire à la déchéance, celle justement d’El Ouafi qui finit sa vie clochard dans un bidonville de la région parisienne. Mais Alain est sérieux, appliqué, respectueux, courageux et c’est dans cet état d’esprit qu’il s’installe à Paris en 1945 et signe au Racing-Club de France. En 1947, il est champion de France du 5.000 m et du 10.000.m. Sa carrière commence. Il est sélectionné en équipe de France pour la première fois pour France Tchécoslovaquie à Prague en Juin 1947. Résultat : Au 5.000 m, premier Zatopek, deuxième Mimoun. Ce sera le début d’une longue histoire d’amitié et de rivalité sportive entre ces deux athlètes, fils du peuple et malgré eux promoteurs de deux systèmes politiques opposés. L’accès au sommet par le mérite Dur au mal, orgueilleux, il bataille au sein même de son club pour s’imposer d’abord en cross country, discipline objet d’un culte spécial surtout dans le cadre des rencontres francobritanniques. Jean Bouin avait gagné trois fois de suite le crosscountry international de Baldoyle en Irlande et le coéquipier de Mimoun, Raphael Pujazon voulait égaler le record de Jean Bouin. Cependant en 1949 à Baldoyl, Mimoun bat au sprint Pujazon entraînant une réaction violente de ce dernier qui rageur et vengeur, leva le point sur son coéquipier. Les deux hommes ne se sont jamais réconciliés et Pujazon disparait de la scène sportive qu’il a occupée pendant dix ans. Alain a l’habitude des secondes places et accepte ce fait lorsqu’il s’agit de finir deuxième du 10.000 m derrière Emile Zatopek aux JO de Londres en 1948. Il s’habitue aux places de deuxième à nouveau en 1952 aux Jeux d’Helsinki sur le 5.000 m et le 10.000 m, mais au pays de Paaro Nurmi, l’écart se resserre. Au plan national il est le meilleur, au plan international il butte sur Zatopek, son idole. Or le champion de France n’a qu’une envie, il le dit à sa manière, c’est donner à la France la première place. Il voue un culte particulier au général de Gaulle qui reviendra au pouvoir en 1958. Il commence à vivre honorablement de son 94
sport comme moniteur. Je dois tout à la France dit- il. Il est de 1947 à 1956 vingt-deux fois champion de France et quaranteneuf fois dans l’équipe de France d’athlétisme dont il est le capitaine. Converti au catholicisme suite à un voyage à Lisieux en 1955, il se sent français au point de vouloir honorer sa patrie avec ses armes à lui, la course à pied. Ses méthodes d’entraînement Mimoun se lève tôt, dès 5 heures du matin il trottine, s’entraine jusqu’à 7 heures, puis douche, repas et repos jusqu’à 11heures. Il s’entraine à nouveau de 11 heures à midi puis de 18 à 19. Ses conceptions sont celles de l’Institut national des sports issues des théories du docteur Bellin du Coteau au plan scientifique et vouées aux controverses du moment en matière d’entraînement. Il subit aussi l’influence de son maître Zatopek qui, dit-on, avant les Jeux de 1948 courait 60 fois 400 m en 75 secondes en récupérant à allure réduite, soit un total de 36 kilomètres. Les soviétiques sont à la pointe en matière d’entraînement fractionné sans que l’on sache très bien comment faire du volume cardiaque avant de muscler la pompe qui doit répondre à l’effort. Le fractionné de Gerschler, proche du professeur de médecine Reindell fondé sur la répétition par séries et sur le respect d’intervalles de repos bien précis, développe la connaissance du train et trouve à l’INS à Vincennes un écho favorable. Cependant Mimoun, homme d’instinct, prend des libertés et face aux consignes de son ami l’entraîneur officiel André Cherrier, il coure 35 kilomètres sur la route du marathon de Melbourne trois jours avant l’épreuve pour le résultat que l’on sait. Cette méthode fut ensuite une prescription officielle pour quelques années. Mimoun est en fait un coureur naturel comme Percy Cerruty l’entend dans ses préparations en Australie. Il est attiré par le fartlek en forêt mis au goût du jour par Gösta Olander grand entraîneur suédois. Il a séjourné à Volodalen au nord de la Suède et les méthodes empiriques du maitre des lieux fondées sur la course en milieu naturel visant au développement cardiaque, respiratoire et à la 95
souplesse musculaire lui conviennent. Le tout agrémenté d’une nourriture à base de laitages de fruits et légumes et d’un cadre de vie rustique et rural font de Mimoun, musulman devenu catholique un ascète qui accepte facilement ces prescriptions. La consécration Aux Jeux olympiques de1956, Mimoun à 35 ans. La veille du marathon il reçoit un télégramme lui annonçant la naissance de sa fille qu’il prénommera Pascale Olympe. L’homme est superstitieux. Il sait son adversaire et ami Zatopek moins performant bien que toujours le meilleur au plan mondial. C’est lui qui décide deux jours avant les JO, de courir le marathon. Il arrive au stade une demi- heure avant le départ comme pour une autre course. Il adresse une prière habituelle à Sainte Thérèse de Lisieux et à sa mère. Après un début de course sous la chaleur, il parvient à rester dans le groupe de tête en compagnie du yougoslave Mihalic, du finlandais Karvonen, du soviétique Ivanov et de l’Américain Kelley. Il se trouve en tête au vingtième kilomètre en 1h 8’ 3’’et c’est là que le gamin Kelley démarre non sans avoir donné une tape dans le dos à Alain pour l’inciter à le suivre. Il fallait le suivre, c’est un bon. Plus loin le jeune Johnny relâche son effort et Alain se retrouve seul en tête. Au trentième kilomètre atteint en 1h 41’37’’ il ressent une grande détresse, la chaleur l’incommode, il boit peu et s’arrose surtout. Comment tenir ? Penser à sa petite fille, à son enfance ? Surtout ne pas lâcher ! Après tout, les autres aussi sont dans la difficulté. Et Emile, il est derrière ? Sa foulée qui s’était rétrécie redevient plus souple. Il puise dans ses ressources les plus profondes pour entrer en tête dans le Criket Ground stadium, ovationné par 120 000 spectateurs. Son ami Emile ne finit que sixième. Il fait retentir la Marseillaise dans le stade archi comble de Melbourne, ce qui pour cet homme fière et valeureux est une immense récompense. Sa vie : un roman La carrière d’Alain Mimoun est longue avec une période de détresse entre 1952 et 1954 due à des blessures. Un retour en 96
1955 quand il bat le record de l’heure de Jean Bouin : 19km078 puis le record de France du 10 000 mètres en 29’ 13’’ 04. Après son sacre à Melbourne à 38 ans il est toujours champion de France sur cette distance et aussi en cross- country. Il fut vingt six fois champion de France. La France c’est la grande affaire d’Alain Mimoun. Sa notoriété est au plus haut, égale à celle de Louison Bobet et de Raymond Kopa sans qu’il s’offusque de gagner beaucoup moins d’argent. La vie de son ami Emile Zatopek a été vue comme un roman par Jean Echenoz qui montre comment, après une ascension irrésistible, le champion s’est vu accablé par un régime communiste totalitaire qui a organisé sa déchéance, sa chute brutale. Ce conte moderne peut être repris pour Alain Mimoun tant il révèle des thématiques universelles : la réalisation de soi, le dépassement, la persévérance. Il révèle aussi les risques d’un sport qui peut asservir soumettre, instrumentaliser, lorsqu’il utilise le sportif au profit d’une idéologie conquérante comme ce fut le cas pour Zatopek. Mimoun lui n’est récupéré par personne, il mène son chemin avec détermination et modestie se sentant naturellement redevable à son pays de lui avoir permis de s’illustrer au travers de ce qu’il sait le mieux faire : Courir. Il finit sa vie honorablement comme citoyen ordinaire, retraité de la fonction publique à Champigny sur Marne en banlieue parisienne. Longtemps, beaucoup d’entre les étudiants sportifs de l’INSEP ont eu la chance de trottiner avec lui sur les pelouses de Vincennes et d’écouter ses conseils et surtout de l’entendre parler du général de Gaulle. Jean-Pierre Lefebvre
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Billy Mills et la piste olympique indienne Les Indiens et le Nouveau-monde sportif L’histoire des sportifs amérindiens s’inscrit en lettres de mépris et de racisme au fil des siècles. La plupart des renseignements relatifs aux grands sportifs d’avant 1896, sont surtout basés sur des informations limitées ou des légendes. Les pratiques sportives amérindiennes furent les plus actives dans les premières décennies du XXeme siècle, particulièrement quand les équipes d’athlètes de Carlisle, des années 1890 à 1918, et celles de Haskell dans les années 1920, dominaient le continent. La suprématie des Indiens sur la scène sportive nationale s’expliquait par le regroupement de jeunes Indiens venus d’horizons tribaux divers dans les pensionnats indiens. Elle s’exprimait aussi par l’union d’athlètes indiens au sein d’équipes communes concourant contre les Blancs. Enfin, l’intérêt initial des Amérindiens pour les jeux trouvait un écho particulier dans les nouveaux sports des Blancs. Cette réussite sportive (surtout au début de XXe siècle) ne fut malgré tout pas un critère de bonne santé. Elle apparaissait n’être qu’une étape dans la volonté blanche de fondre les Amérindiens dans le moule de l’homo americanus. De nos jours, la participation indienne au plus haut niveau est très faible. Il serait inapproprié d’expliquer le manque de participation aux jeux Olympiques par de simples histoires de racisme ou d’acculturation. On peut résumer cet état de fait par plusieurs critères. Le premier concerne les difficultés rencontrées par les natifs pour intégrer les voies officielles pour l’accession au haut niveau. Les universités américaines jouent en ce sens un rôle fondamental de détection. Or les Indiens peinent, dans leur grande majorité, à atteindre de tels niveaux 98
d’étude. Un autre motif concerne des facteurs plus socioculturels, religieux et psychologiques. Le tribalisme, l’impact des traditions et la notion peu développée d’affrontement, de compétition sont autant de facteurs limitatifs. Le métissage représente aussi un facteur limitatif. Durant les trois dernières décennies, les Indiens ont participé à une multitude de compétitions dans chaque région du pays, aussi bien en tant qu’amateurs que professionnels. Cependant, depuis quelques années, le problème majeur posé vis-à-vis de la performance sportive a été le manque de méthode systématique pour identifier les athlètes en tant qu’Indiens. Même si certains ont été identifiés ou reconnus comme tels, d’autres ne le furent pas. Dans les temps anciens, il était relativement facile d’identifier un Amérindien. Aujourd’hui, le métissage des races rend cette identification de plus en plus difficile. Enfin, le dernier critère porte sur la loi du nombre. La devise de l’U.S.O.C. proclame fièrement que ce n’est pas l’Amérique qui envoie ses athlètes aux jeux Olympiques : ce sont les Américains. C’est aussi ici que réside le problème : les Amérindiens représentent la minorité des minorités donc une entité négligeable sur ce vaste continent. La majorité des Américains porte peu cas d’une minorité atomisée sur tout le territoire. Entre les pratiques traditionnelles des réserves amérindiennes et les sports vecteurs d’assimilation des pensionnats, quelques Indiens - tels que Lewis Tewanima, Thomas Charles Longboat, James Francis Thorpe, Ellison Myers Brown, William M. Mills - obtinrent d’étonnants passe-droits pour les Jeux. En ce début de XXIe siècle, il ne reste que peu de traces de ces hommes qui se voulaient de simples conquérants de l’Olympe et qui souvent ne furent que des porte-drapeaux malinches. Derrière l’image imposante d’un certain James Francis Thorpe, double héro des jeux olympique de Stockholm en 1912, se cache un champion amérindien inconnu, William M. Mills.
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« Qui êtes-vous ? » Les jeux Olympiques de Tokyo, en 1964, ont, semble-t-il, contribué à pérenniser le mépris à l’égard des sportifs nordamérindiens. Le 30 juin 1938 à Pine Ridge, Dakota du Sud, naquit William M. Billy Mills, Sioux Oglala. Bien qu’il devînt un coureur de fond exceptionnel, l’histoire de Mills aux jeux Olympiques de Tokyo reste un des renversements les plus étonnants dans l’histoire des sports modernes. Mills grandit dans la réserve indienne sioux et perdit ses parents à l’âge de 12 ans. A l’école indienne de Haskell Institute à Lawrence, Kansas, il fit ses premiers essais sur longue distance. Il commença par un programme de formation rigoureux pour devenir boxeur. Il l’abandonna au profit de la course. Son talent et son travail acharné l’orientèrent sur les longues distances. A l’université du Kansas, il remporta plusieurs titres en cross-country et aux deux miles ( 3,2 kilomètres). Il abandonna un temps la course pour servir en tant que lieutenant dans le corps des Marines. Tout en servant, il revint à la course et signa in extremis le temps qualificatif pour les jeux olympiques de Tokyo. Il se présenta dans la course de 10.000 mètres, une course qu’aucun Américain n’avait jamais gagnée aux jeux Olympiques. Les médias ne lui accordèrent que peu d’importance. L’attention portait exclusivement sur l’australien Ron Clarke qui détenait alors le record du monde de la distance. Le tunisien Mohammad Gammoudi focalisa lui aussi l’attention par son statut de principal rival pour l’or. Le temps de qualification de Mills était supérieur de près d’une minute à celui de Clarke. Une telle performance ne laissait que peu d’espoir de médaille. La course débuta sur une piste humide. Mills maintint l’allure sur les premiers tours avant d’être ralenti peu avant le dernier tour par un groupe de coureurs. Il dû fournir un effort important pour rejoindre Clark et Gammoudi. Sur les derniers cent mètres, Mills trouva une incroyable énergie pour dépasser en sprint ses deux adversaires. Devant l’étonnant spectacle se déroulant sous ses yeux, un commentateur d’une 100
chaine de télévision américaine s’exclama : Oh mon Dieu, regardez Mills ! Il va gagner ! Mills raconta plus tard qu’il n’avait cessé tout au long de sa course de se convaincre encore et encore qu’il pouvait gagner. Il cassa la bande d’arrivée avec un nouveau record olympique de 28 minutes et 24 secondes. Il pulvérisa son record personnel de près d’une minute. La foule ne pouvait en croire ses yeux. La notoriété de Mills était si basse qu’un officiel lui demanda : qui êtes-vous ? Les organisateurs durent penser qu’il n’y a de meilleure joie que discrète et refusèrent au Sioux le droit du tour d’honneur. Mills revint vingt années plus tard et fit symboliquement le tour du stade olympique sous les applaudissements d’une seule supportrice : sa femme. Après les jeux Olympiques, Mills battit plusieurs records du monde notamment celui du six-miles ( 9,6 kilomètres) en 1965. Il est aujourd’hui un membre actif des causes amérindiennes et milite pour faciliter l’accès les jeunes Amérindiens aux sports. A ce jour, aucun autre Américain n’a gagné une médaille d’or dans le 10.000 mètres. L’après Mills La médaille d’or de Mills n’a pas vraiment œuvré pour la cause olympique des Indiens. Depuis Thorpe et Mills, les Indiens d’Amérique ont été peu présents dans les compétitions olympiques, que ce soit en termes de représentations ou de résultats. Eagle Day attribue, en partie, cette période d’absence au stéréotype des athlètes amérindiens qui consiste à se comporter comme des enfants qui ne sont pas sérieux. Leur situation dans le monde sportif américain est aujourd’hui complexe. Elle tient compte des prérogatives sportives du pouvoir blanc et des restrictions fixées par les traditionalistes. En dehors de toute composante structurale, la complexité procède en premier lieu de l’hétérogénéité des pratiques tribales. D’une tribu à l’autre, le monde du sport prend un autre visage. Cette pratique reflète l’histoire des nations concernées. De leur degré d’acculturation et de leur désir ou non de s’accommoder au modèle dominant correspond une pratique sportive propre. 101
Durant les trois dernières décennies, les Amérindiens ont participé à une multitude de compétitions dans chaque région du pays, tant comme amateurs que professionnels. Mais en dépit de l’enthousiasme de certaines communautés pour les équipes et vedettes locales, la représentation sportive amérindienne à l’échelon nationale ou internationale reste faible. Pour Selena Roberts, Au-delà des accomplissements de Jim Thorpe il y a presque un siècle au football, base-ball et décathlon, des actes de bravoure de Billy Mills au 10.000 mètres aux Jeux olympiques de 1964 et l’arrivée récente de Notah Begay III sur le circuit pro de golf, les athlètes amérindiens n’ont pas fait le saut vers le niveau le plus haut de sport américain. Selon Richard C. King, ils sont près de 200 à avoir pratiqué au plus haut niveau au siècle dernier. D’après les chiffres de 1998-1999, seulement 310 étudiants amérindiens parmi les 70.856 athlètes de collège de division ont reçu une bourse sportive, soit 0,4% de boursiers alors que les Amérindiens représentent en 2000, 1% de l’ensemble de la population américaine. Selena Roberts résume la situation actuelle : Les Indiens d’Amérique ont gagné moins de reconnaissance dans le sport que la plupart des autres groupes ethniques ou raciaux aux États-Unis. Ils n’ont pas trouvé leur niche parmi les millionnaires du sport ou servi de modèles sportifs pour les enfants dont l’estime de soi finit par se déliter. Les difficultés … rencontrées reflètent les grandes forces sociales qui ont gêné leur accomplissement dans d’autres secteurs du mode de vie américain. Les spécificités des cultures et des représentations des sociétés indiennes sont peu compatibles avec le sport de haut niveau. A cela s’ajoutent le préjugé et l’incompréhension, le manque d’opportunité, les entraineurs incapables de recruter des athlètes dans les réserves, l’isolement des communautés dans les réserves, l’attachement des athlètes à la communauté, le rejet ancestral de l’individualisme, la jalousie, les conflits au sein des communautés indigènes, l’incapacité à s’adapter aux attentes et aux institutions blanches sont autant de facteurs qui limitent une 102
possible insertion dans le monde sportif des Blancs. Reste à évaluer la réelle envie des Amérindiens à intégrer ce sport de haut niveau si représentatif de la culture nord-américaine. Malgré tout, leur contribution sportive existe bel et bien. Selon Richard Kings, Aujourd’hui, les athlètes indiens sont moins visible qu’ils l’étaient il y a un siècle, mais ils continuent à faire des contributions notables dans le sport à tous les niveaux ; Loin de la vue du grand public et bien souvent hors des discours populaires, les Indiens ont continué de réinventé le sport et la société. Même très peu nombreux, les athlètes amérindiens professionnels existent. On peut ainsi citer de façon non exhaustive Notah Begay (golfeur navajo), Sam Bradford (quarterback cherokee des St. Louis Rams), Tahnee Robinson (première amérindienne draftée en WNBA), Justin Louis « Joba » Chamberlain (pitcher pour les New York Yankees, Detroit Tigers, Kansas City Royals et Cleveland Indians), Jacoby McCabe Ellsbury (voltigeur avec les Yankees de New York puis pour les Red Sox de Boston), Kassidy Dennison (professionnelle de barrel racer) ... Avant eux, deux athlètes mohawks ont brillé sur la scène internationale : Alwyn Morris, double médaillé d’or et bronze en kayak, et Waneek Horn-Miller, médaillée d’or aux Jeux panaméricains de Winnipeg en 1999 en water-polo, co-capitaine de la formation canadienne qui se classa cinquième aux jeux Olympiques de Sydney en 2000 et médaillée de bronze aux championnats du Monde à Fukuoka, au Japon en 2001. Leur contribution sportive, aussi méritante soit-elle, réside plus dans ce qu’on peut qualifier d’« ethnocentrisme sportif » c’est à dire une pratique tribale des sports modernes. Loin de tout individualisme forcené, de toute expression du plaisir égoïste, d’un olympisme planétaire, elle procède d’une volonté de renouer des liens relâchés, de retrouver une cohérence avec soimême, avec le groupe, avec la nature. De cette pratique est née une indianité sportive blanche qui pourrait peut-être saper les
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bases de certaines forteresses institutionnelles à défaut de mettre à mal un système ultra commercial. Fabrice Delsahut
Alain Calmat Né le 31 août 1940 à Paris où ses parents tiennent une teinturerie, Alain Calmat débute le patinage à l’âge de 9 ans à l’ACBB avec Alain Giletti sous la direction de Jacqueline Vaudecrane. Les exigences de l’entraînement s’avérant vite incompatibles avec une scolarité classique, il doit suivre ses études secondaires au Centre national d’enseignement par correspondance (C.N.E.C.) Y compris lorsqu’il part s’entrainer à New York avec Pierre Brunet de 1957 à 1958. En 1960, ayant obtenu le baccalauréat il s’inscrit en propédeutique. Le patinage artistique Alain Calmat apparait en compétition internationale dès 13 ans à l’occasion des championnats d’Europe de 1953. A cette époque de pur amateurisme il est fréquent dans certains sports de commencer sa carrière très tôt car la nécessité d’insertion professionnelle vient souvent y mettre fin prématurément. Pour lui le choix s’avère heureux et les résultats s’ensuivent. Il est champion de France dès 1958 puis en 1962, 1963, 1964 et 1965 ; simultanément il est champion d'Europe en 1962, 1963, 1964 et participe sur cette période aux Jeux de 1956 et de 1960. Alors qu’à 23 ans il envisage déjà de prendre du recul avec la compétition, il est l’un des grands favoris des championnats du Monde de 1963 à Cortina d’Impezzo. Mais il supporte mal de devoir patiner à 1 heure du matin pour satisfaire (déjà ...) les exigences du tourisme local et doit se contenter de la seconde place. Cette demie déception l’incite à prolonger sa carrière 104
jusqu’aux Jeux olympiques suivants. Mais à Innsbruck, après avoir porté le drapeau de la délégation lors de l’ouverture, il se retrouve encore sur la seconde marche du podium. Cependant tout n’est pas fini : Maurice Herzog invite les six médaillés des Jeux d’hiver à Tokyo et une fois sur place les organisateurs japonais profitent de sa présence pour organiser quelques galas où il est ovationné. Ce succès l’incite à reculer encore une fois d’un an l’arrêt de sa carrière avant de se consacrer totalement à ses études. Et c’est enfin la consécration avec le titre de champion du Monde décroché à Colorado Springs en 1965, point final d’une carrière internationale exceptionnelle. Et le départ d’une autre à partir du moment où il va pouvoir se consacrer sans réserve à la médecine … jusqu’en 1972 où la fraîcheur des patinoires commence à lui manquer. Pendant son service militaire dans les chasseurs alpins il est appelé comme médecin de l’équipe de France de ski pour les Jeux de Grenobleet et désigné comme dernier relayeur de la flamme olympique pour allumer la vasque lors de la cérémonie d’ouverture le 6 février 1968. Un moment qui le ramène 12 ans en arrière à Cortina quand son prédécesseur à cette redoutable tâche chute devant lui sur un fil de micro qui traine au sol. Un certain amateurisme pouvait encore s’accorder alors avec la liturgie olympique. Il officie ensuite comme juge international de patinage artistique à partir de 1972, jugeant les Jeux de 1976, 1980, 1984 et assumant au sein de la fédération diverses responsabilités auxquelles il ne mettra fin qu’à la suite de sa nomination à la tête du ministère de la Jeunesse et des sports en juillet 1984. C’est donc à ce titre qu’il assistera aux Jeux de Los Angeles, puis à celui de la délégation de l’Assemblée nationale en 1988 et 1992 à Albertville où Roger Zabel le recrute sur place comme commentateur télé ; il est invité par Guy Drut en 1996 et de nouveau comme député en 1998. Encore invité par Henri Sérandour aux Jeux d’hiver de 2006 à Turin et à ceux de 2008 à Pékin, c’est comme président de la commission médicale du C.N .O.S.F. qu’il y est présent sans discontinuer depuis. 105
Il y a une vie après le sport … Avec son titre de champion du monde Alain Calmat remise ses patins pour se consacrer totalement à la chirurgie. Reçu à l’internat des hôpitaux de Paris en 1967, il est chef de travaux de 1968 à 1976 dans le département d'anatomie du professeur Cabrol puis chef de service de chirurgie viscérale au C.H.R. Le Raincy-Montfermeil en 1977 avant d’être nommé professeur au collège hospitalier Pitié-Salpêtrière en 1983 … juste un an avant d’être appelé à d’autres fonctions. Nommé ministre délégué à la Jeunesse et aux Sports le 23 juillet 1984, il le reste jusqu’au 20 mars 1986. Son passage à ce poste est marqué particulièrement par la mise en place du sport à l'école primaire avec la circulaire Calmat-Chevènement du 13/12/1984 et celle du financement extra-budgétaire du sport associatif. Il est ensuite élu député du cher de 1986 à 1993 et se consacre à la mairie de Livry-Gargan de 1995 à 2014. Il est de nouveau député en Seine-Saint Denis de 1997 à 2008. Après sa retraite professionnelle il est nommé à la présidence la commission médicale du CNOSF à laquelle il insuffle une forte orientation sport-santé depuis 2009. Qu’est-ce que l’héritage olympique ? Son attachement à l’idéal olympique l’ayant amené à présider de 2008 à 2014 notre comité français Pierre de Coubertin, il était naturel de lui demander : Président, pour vous, c’est quoi l’héritage olympique ? Une question toujours gênante car ce n’est jamais facile de parler de choses qu’on a tellement vécu et dont on vit toujours aujourd’hui qu’on ne se pose plus de question à leur sujet. Après réflexion, il note d’abord une permanence. Dans un monde sportif dominé par le spectacle l’Olympisme reste tous les 4 ans le lieu de l’exploit et de la performance, celui de la célébration de la personne. Y compris pour les pays totalitaires et collectivistes à l’époque de la Guerre froide, les sports collectifs ne supplantent jamais les grands sports individuels et les affrontements de ceux dont on ne parle pas dans l’intervalle sont remis en pleine lumière. 106
Néanmoins les Jeux n’échappent à la nécessité de faire du sport un spectacle. En ce sens, il estime que Squaw-Valley en 1960, où il a pris une sixième place - qui alors l’a satisfait : J’ai fait ce que je devais et j’étais à ma place - ont marqué un tournant des Jeux d’hiver. A partir de là ceux-ci n’ont plus jamais été les jeux de ceux de la montagne pour devenir, eux aussi spectacle hollywoodien. Au risque que le coût de celui-ci puisse devenir un jour un handicap au maintien de ces valeurs. Ce qui pose la question de l’héritage des structures nécessaires à l’optimisation du spectacle de l’exploit. D’où le travail du C.I.O. en amont pour donner les jeux à des organisations capables de gérer cette épineuse question. Les équipements provisoires dont les éléments sont récupérables ailleurs ou à d’autres fins, le réinvestissement des installations annexes telles le village olympique, les structures d’accueil, les locaux de presse et le développement de l’accessibilité de la région pour les Jeux hivernaux sont à prendre en compte. A certains de ces points de vue il lui paraît que Grenoble, Tokyo 1964 et Los Angelès peuvent être considérés comme exemplaires. Le sport-santé, dimension de l’Olympisme ? Avant de terminer nous avons demandé au médecin du C.N.O.S.F. si son investissement dans le sport-santé prenait une partie de sa source dans son expérience et sa « foi » olympique. Sa réponse réside dans les recommandations qu’il nous délivre. Valoriser l’héritage olympique dans le domaine du sport-santé, c’est fournir à la fois à la population française plus de moyens techniques pour faire du sport et former les éducateurs sportifs au sport-santé en prévention primaire, secondaire et tertiaire. C’est aussi accompagner et contrôler au plan réglementaire les réseaux sport-santé territoriaux en dotant les hôpitaux et les futures maisons sport-santé de personnel et de moyens nécessaires. C’est enfin proposer des outils pour une prescription médicale dont le Médicosport/Santé diffusé par le groupe Vidal est aujourd’hui la meilleure illustration. Telles.
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sont les principales pistes qui doivent être suivies pour pérenniser l’héritage santé des Jeux de 2024 en France. Dynamiser les marges de progression des connaissances en matière de sport-santé est certes de la responsabilité première du C.N.O.S.F. : les propositions d’activités sportives adaptées tant aux états pathologiques qu’à l’entretien de la santé des bienportants relèvent de sa responsabilité et de son travail. Celui-ci devra alimenter toujours et encore les fiches Vidal. Mais la valorisation de cet héritage devra aussi impliquer toutes les instances qui contribuent à la recherche - I.N.S.E.R.M., I.N.S.E.P., I.R.M.E.S. - ainsi que par toutes les institutions qui œuvrent à améliorer la formation des éducateurs qui ont pour mission de dispenser le sport en général et le sport-santé en particulier : mouvement sportif, ministères des sports et de la santé, école et université. L’héritage des Jeux réside dans la mobilisation de toutes les forces vives de la Nation autour d’un évènement exceptionnel … que nous avons attendu un siècle. Comme ses chats qui l’accueillent chaque soir lorsqu’il rentre à la maison, Alain Calmat a connu plusieurs existences ; dont trois existences publiques qu’il a vécues successivement « à fond » comme chaque compétition sportive de sa jeunesse et qui trouvent leur aboutissement et leur synthèse dans son engagement actuel au C.N.O.S.F. Trois existences portées par un même humanisme sportif qui est en soi un héritage olympique et qui lui ont valu les plus hautes reconnaissances. Il est commandeur de la légion d’Honneur depuis 2014, commandeur de l’ordre national du Mérite depuis 1976 et les Lauriers olympiques qui distinguent les contributions remarquables à la vision, à l'idéal ou aux valeurs de l'Olympisme, dans les domaines de l'éducation, de la culture, du développement et de la paix par le sport lui ont été remis le 21/11/2011 à Sotchi par le C.I.O. Claude Piard
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Cathy Freeman et la question aborigène Les derniers Jeux du millénaire se sont déroulés à Sydney en Australie, du 15 septembre au 1er octobre 2000. Les Australiens ont voulu célébrer aux yeux du monde entier les vertus du multiculturalisme au cours de la cérémonie d’ouverture des jeux Olympiques de Sydney riche en symboles. Ce spectacle mêlait l’histoire et les espoirs des habitants originels. De ce mea culpa médiatique, les Aborigènes lui auraient certainement préféré une politique de reconnaissance et troqueraient volontiers une médaille d’or pour des actes. Ces Jeux du nouveau millénaire offrirent surtout une éclatante victoire de l’amnésie historique. L’histoire sportive des Aborigènes n’est qu’une traduction en matière de sport du concept de Terra Nullius.. L’athlète australienne aux origines aborigènes Cathy Freeman, fut choisie comme le symbole de la volonté de réconciliation entre les Aborigènes et les descendants des migrants européens. Dernière relayeuse de la torche, elle alluma le chaudron du stade olympique au milieu d’une spectaculaire fontaine de jets d’eau. Elle fut la première athlète ayant allumé la flamme olympique à remporter une médaille d'or dans les mêmes Jeux. Son triomphe olympique n’a pourtant pas eu les effets escomptés pour son peuple. Sydney ne fit que reproduire les errements de Melbourne, 44 ans plus tôt. L’apartheid sportif australien A Melbourne, en 1956, aucun athlète aborigène ne représenta l’Australie. Les athlètes aborigènes étaient sujets à de considérables discriminations et plusieurs choisirent de poursuivre leur carrière sportive dans des compétitions non 109
amateurs, ce qui les disqualifiait automatiquement de toute compétition olympique. En revanche, la participation culturelle fut aussi démonstrative que celle de Sydney. L’Olympic Art Festival présenta divers aspects de l’art aborigène au Victorian National Museum et d’autres œuvres furent exposées dans la ville. Des boomerangs furent utilisés comme décorations dans les rues alors que des Aborigènes étaient invités à participer à des spectacles. Le second relayeur pour la torche fut un Aborigène. Le village olympique convia Bill Onus, connu pour être le premier Aborigène à manufacturer et vendre des boomerangs en Australie, à faire une démonstration dans l’art du lancer de ces derniers. Le boomerang des symboles lancé à Melbourne revint quelques années plus tard à Sydney. La multiplication des images et gestes symboliques, furent-ils en cette fin de siècle vus par des milliers de téléspectateurs, ne purent cacher l’absence de véritables politiques en faveur du peuple originel. La double participation australienne à l’organisation des Jeux (1956 et 2000) pérennisa l’image folklorique d’un peuple aborigène à défaut de lui offrir une vraie dimension sportive, civique ou tout simplement humaine. Pour les sportifs aborigènes, atteindre les sommets est deux fois plus difficile. Par le passé, ils n’avaient pas accès aux terrains de sports et aux entraînements. En 1868, treize joueurs de cricket aborigènes firent une tournée au Royaume Uni. Ils représentèrent la première équipe australienne à tourner à l’étranger. Après 1880, aucun sportif aborigène ne fut autorisé à représenter le peuple australien. Les Aborigènes devinrent des citoyens de seconde classe sur leur propre territoire. L’histoire de Wally McArthur, l’homme le plus rapide de son époque, incarne à elle seule l’« apartheid » du sport australien. En 1952, il fut évincé de l’équipe olympique malgré ses résultats et son profond désir de représenter son pays. Dès lors, il dut se résoudre à passer professionnel dans un premier temps et à s’exiler en Angleterre pour être pleinement reconnu… comme 110
l’ailier le plus rapide que la Rugby League ait jamais compté parmi elle ! Ce type d’exclusions était monnaie courante. Colin Tatz, auteur d’un ouvrage sur les Aborigènes et le sport, rapporta qu’en 1897, le Queensland Home Secretary écrivit que les Blancs se plaignirent de la supériorité athlétique des Noirs à Fraser Islands, et me demandèrent de leur interdire de concourir contre des Blancs. L’athlète aux symboles Deux représentantes aborigènes emblématiques furent conviées à Sydney. La première fut Nova Peris-Kneebone, première Australienne d’origine aborigène à remporter une médaille d’or olympique avec l’équipe australienne de hockey à Atlanta en 1996. Elle effectua le premier relais, en plein cœur des territoires du Nord, au pied d’Ayers Rock : le rocher sacré. La seconde fut Cathy Freeman, la grande rivale de la française Marie-José Perec qui quitta précipitamment les Jeux avant la finale tant attendue du 400 mètres entre ces deux championnes. Véritable héroïne des jeux Olympiques de Sydney, elle illumina de par sa présence et son geste le flamboyant symbolisme olympique. Reviennent alors en mémoire les images de Freeman dans sa combinaison futuriste blanche, entre eau et feu, brandissant la flamme olympique aux yeux du monde. Du symbole de la virginité à celui de la fraternité, il eut été souhaitable d’y voir aussi et surtout l’expression d’un autre devenir pour des peuples minorés depuis les premiers temps colonisateurs. Mais l’athlète incarnait aussi un autre symbole : celui de l’histoire de l’Australie. Avant les jeux, les « Aussies » savaient à peu près tout de cette jeune sprinteuse : la plupart de ses proches sont aborigènes et sa grand-mère Alice a fait partie de ce qu’on appelle la « génération volée » puisqu’elle a été enlevée à sa tribu sur l’île de Palm Island, dans le Queensland, pour être élevée par des parents blancs. Elle compte également parmi ses ancêtres des immigrants de Chine et de Syrie : son arbre généalogique semblait refléter le développement complexe de la nation hôte. 111
Au-delà du geste symbolique et politique des organisateurs de la cérémonie d’ouverture, largement amplifiée par la couverture médiatique de l’événement, la lumière du feu sacré olympique se changea en coup de projecteur sur le terrain du sport. Le fait initialement politique devint enfin sportif. Un tour de piste suffit pour que Freeman réduise un peu l’espace entre un peuple colonisateur et les premiers hommes de cette îlecontinent. 400 mètres pour qu’une Aborigène prenne le pouvoir affectif pour un peuple australien avide d’exploits jusqu’à l’absurde et pour un peuple premier austral sevré de reconnaissance. « Il m’a même semblé, parfois, que ma médaille d’or avait rendu les gens plus heureux et excités que je l’étais moi-même, déclare Freeman. Être championne olympique était seulement un objectif que je voulais atteindre. Je n’ai jamais voulu devenir célèbre ». Les deux siècles d’oppression des colons anglais firent place aux 49,11 secondes de sa course et à la reconnaissance sportive. Dix jours furent donc nécessaires entre l’embrasement de la vasque et la finale olympique du 400 mètres pour ramener l’événement à sa juste valeur sportive. Allumer la vasque olympique avait un prix, le prix d’une pression sans précédent et du poids d’une nation trop aimante. Cathy Freeman s’en acquitta en remportant la 100e médaille d’or des Australiens dans l’histoire des Jeux, célébrant à sa manière 100 ans d’olympisme féminin. Comme autant de nouveaux symboles. Elle avoua que c’était beaucoup plus intimidant d’embraser la vasque que de courir le 400 mètres car courir, pour moi, c’est comme respirer. Je suis timide, rapporta-t-elle dans une interview. Je n’aime pas me retrouver au centre des regards. C’est un trait de caractère propre au peuple indigène. Et puis, j’étais aux Jeux pour courir et gagner le 400 mètres. Un destin olympique Catherine Astrid Salome Freeman naquît le 16 février 1973 à Mackay dans le Queensland. Son père, alcoolique et violent, abandonna la famille quand Cathy n’avait que 5 ans. L’une de ses sœurs, Anne-Marie, handicapée de naissance, décéda trois 112
jours seulement après sa première médaille d’or internationale en relais aux Jeux du Commonwealth à Auckland, à seulement 17 ans. Chaque victoire, chaque foulée fut désormais associée à cette sœur qui ne pouvait marcher. Elle 1993, éliminée en demifinale des Championnats du monde, elle inscrivit sur une poche contre le mal de l’air dans l’avion de retour son objectif pour le 400 mètres des Jeux de 1996 : « 48,60 ATLANTA ». Après un doublé 200-400 m en 1994, aux Jeux du Commonwealth à Victoria, elle courut finalement le 400 mètres olympiques d’Atlanta en 48,63. Cela lui valut une médaille d’argent qui fit d’elle la première Aborigène à gagner une médaille dans une épreuve individuelle. Elle devint ensuite championne du monde de la distance deux fois de suite, en 1997 et 1999, si bien qu’elle arriva à Sydney, forte d’un palmarès de 37 victoires sur 38 finales disputées. Après son titre olympique, elle décida de prendre une année sabbatique. Elle revint difficilement à la compétition en 2002, devant faire face au cancer de son premier mari. Elle figura toutefois dans le relais 4×400 m australien qui gagna les jeux du Commonwealth à Manchester. En juillet 2003, Cathy Freeman annonça officiellement son retrait de la compétition. Aujourd’hui remariée et mère d’une petite fille, elle a quitté le sprint pour s’engager dans une épreuve de fond démesurée, sans garantie de victoire, tant les discriminations restent importantes dans la société australienne. En 2007, elle a créé la Freeman Foundation, pour améliorer l’éducation des enfants aborigènes, notamment à Palm Island, lieu intimement lié à l’histoire dramatique de sa famille. Elle souhaite désormais que sa notoriété olympique permette aux « enfants aborigènes d’expérimenter leur potentiel et leur grandeur ». L’arbre qui cache le bush Symbole vivant des derniers Jeux du millénaire mais aussi d’une réconciliation nationale, Cathy Freeman n’est qu’un arbre qui cache le bush. La multiplication des images et gestes symboliques présents aux Jeux, même vus par des milliers de 113
téléspectateurs, ne purent supplanter l’absence de véritables politiques en faveur du peuple originel d’Australie. La double participation australienne à l’organisation des Jeux (1956 et 2000) a pérennisé l’image folklorique d’un peuple à défaut de lui offrir une vraie dimension civique ou tout simplement humaine. Il fallut ainsi de longs échanges entre le CIO, le comité olympique australien et Cathy Freeman, pour que soit accepté sa volonté de faire un tour d’honneur, en cas de victoire, les deux drapeaux - australien et aborigène - noués sur ses épaules. Malgré tout, presque deux décennies après cette réconciliation de façade, un premier pas a été fait le 13 février 2008 lorsque le premier ministre Kevin Ruud s’excuse pour la première fois, au nom du pays, auprès des « générations perdues ». L’Australie se veut un continent neuf, pays de toutes les opportunités. Ce Nouveau Monde austral souffre cependant des mêmes maux que le Nouveau Monde américain en matière d’indigénisme. Alors que les « hommes vrais » ont accompagné avec une émouvante humilité Freeman sur la plus haute marche du podium, les Australiens se sont accaparés le rêve olympique d’une gamine du Queensland comme autant de terres dérobées et de lieux sacrés livrés au tourisme. Le Sydney Morning Herald n’a t-il pas titré : « la course de nos vies ? » Une fois sa course terminée, Cathy Freeman a retiré ses pointes pour marcher pieds nus sur la piste couleur de la terre d’Uluru, la roche sacrée des Aborigènes : histoire de montrer où sont ses racines. La communauté aborigène ne cesse de revendiquer une repentance officielle, rappelant ainsi les politiciens à leurs devoirs. Une lettre rédigée par The Aboriginal Legal Service fut d’ailleurs envoyée à chaque membre du Comité international olympique avant l’ouverture des Jeux. On peut y lire : Nous peuple Aborigène savons qu’un précédent a été créé, il y a environ 20 ans, lorsque le mouvement olympique a dit que l’Afrique du Sud ne serait pas autorisée à participer aux jeux Olympiques à cause du racisme institutionnel et de l’oppression des êtres humains. Les mêmes conditions s’appliquent dans ce pays. Un éditorial 114
du quotidien The Age rapporta le lendemain de la victoire de Freeman : Que Freeman gagne une course à pied a permis à un grand nombre de gens - surtout à l’homme assis en permanence au premier rang, à ces jeux Olympiques - d’avoir bonne conscience sur la manière dont l’Australie a assumé, sans lever le petit doigt, la façon honteuse dont elle a traité les Aborigènes. Conclusion Même si les symboles perdurent, l’heure est venue de troquer l’image de la championne pour ses déclarations, empreintes d’une émouvante sincérité et de vraies revendications. Je crois avoir beaucoup fait pour changer l’opinion que les Australiens ont des Aborigènes. Dans le sport, quand un athlète est sur la piste, il n’y a plus de race ou de couleur de peau. Mais je ne dirais pas que j’ai vraiment fait une différence. Il y a encore tellement de chemin à accomplir. Et puis, je n’ai jamais été une Aborigène typique, car j’ai grandi dans un environnement familial normal, j’ai été éduquée, mes parents m’ont toujours accompagné et soutenue. Disons que j’ai contribué à redonner un peu d’espoir à cette population. Mais je ne vivrai sûrement pas assez longtemps pour voir sa condition réellement changer. Aujourd’hui, même si les jeunes athlètes aborigènes ont accès aux bourses sportives de l’Australian Institute of Sport, l’attitude envers eux est toujours ambiguë. S’ils gagnent, ils sont Australiens. S’ils perdent, ils sont Aborigènes. L’institut crée en 1995 à l’initiative de David Liddiara, un joueur de rugby aborigène, vise à repérer des jeunes talents dans la communauté en visitant des écoles ou en organisant des camps de vacances à vocation sportive. Selon Liddiara, « ce sont des enfants qui ont des dispositions naturelles pour le sport mais qui échappent encore au système. Combien d’entre eux ont intégré l’Australian Institute of Sport et fait carrière ? ». Très peu, trop peu. Fabien Delsahut
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OLYMPISME, SPORT ET CULTURE
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L’art et les Jeux olympiques L'art, ses dimensions et le sport Qu'est-ce que l'art ? Poser cette question à un million de personnes, provoquerait probablement un million de réponses différentes. Mais une chose est claire : la communication dans l'art est un élément clé. Il existe de nombreuses façons de communiquer l'art à travers le sport : de la conception architecturale d'un stade, au logo des Jeux olympiques en passant par la photographie, qui nous aide à voir la beauté du sport et à s'en souvenir par la suite ; l’art est pluriel. Le sport et l'art sont liés depuis très longtemps : de 1912 à 1948, les Jeux olympiques comprenaient des compétitions artistiques récompensées dans des domaines comme l'architecture, la littérature, la composition musicale, la peinture et la sculpture. Depuis, les Jeux olympiques tentent de maintenir le lien entre l'art et le sport aussi vivant que possible. Cela va de pair avec le fait que le baron Pierre de Coubertin souhaitait que les gens expérimentent le sport dans le jeu harmonieux des compétences physiques et intellectuelles, de sorte que, dans un cadre artistique et esthétique, il apporte une contribution importante au bonheur humain. Ainsi, la partie artistique et esthétique est extrêmement importante pour le développement des jeux. De nos jours, la manière dont un pays communique à propos des Jeux olympiques représente également la façon dont il est capable de se présenter au monde. C'est pourquoi les rôles des logos et du marketing artistique ou du merchandising, sont devenus si pertinents aux Jeux olympiques. Dans cet article nous allons prendre comme exemple le simple cas des logos pour montrer l'importance de l'art aux Jeux olympiques. Les logos : exemple d’usage de l’art au Jeux olympiques Les logos associés aux anneaux olympiques constituent ce que l’on appelle communément des emblèmes olympiques, ces éléments-clés de l’environnement graphique des Jeux. Dans un 119
premier temps, les logos sont considérés comme une création artistique dans la mesure où ils sont imaginés et conçus par des artistes. Yusaku Kamekura est ainsi le graphiste Japonais à l’origine du logo des Jeux olympiques de Tokyo 1964. Au-delà d’un simple cercle rouge, c’est bien une allusion au drapeau japonais qui est faite, le cercle rouge faisant référence au soleil et plus particulièrement à la déesse du soleil, Amaterasu, dans les croyances shintoïstes. Avec le logo de l’artiste Josep Maria Trias, créé pour les Jeux de Barcelone 1992, on perçoit cette notion d’imagination artistique puisque finalement il n’est pas évident de voir qu’il s’agit d’un athlète représenté en plein effort. Les anneaux olympiques représentaient l’obstacle pour l’athlète, le trait bleu serait associé à la méditerranée et le rouge au symbole de la vie. Le trait jaune quant à lui serait associé à des bras ouverts, symbole de l’hospitalité. La dimension symbolique de l’œuvre artistique permet de synchroniser le message émis avec la perception des spectateurs. Dans une certaine mesure, c’est cette liberté artistique, notamment palpable au travers de l’art abstrait, qui a conduit à nombre de controverses, du fait de la pluralité des interprétations possibles. De la controverse de l’art à des logos controversés De nombreux logos ont suscité des polémiques lors de leur révélation. Si l’on s’en réfère à l’étymologie grecque, le terme « polemos » se réfère à la guerre. Ainsi, nous notons un paradoxe, puisque les Jeux olympiques, censés réunir et fraterniser les pays entre eux, pourraient, au travers de l’usage des logos et donc de l’art, devenir générateur de tensions. Le logo de Londres 2012 avait été décrié par les Iraniens voyant dans le logo le mot « Zion » (Sion, en anglais) et par conséquent le jugeant raciste. Les plaintes de Téhéran et les menaces de ne pas participer aux Jeux n’avaient finalement pas abouti. Plus récemment, c’est le logo de Tokyo 2020 qui a fait face à des tensions et a dû être abandonné en 2015 puisque des accusations 120
de plagiat avait été émises par le graphiste à l’origine du logo du théâtre de Liège. Une œuvre d’art, du point de vue juridique et de la propriété intellectuelle, se présente comme “perpétuelle, inaliénable et imprescriptible”. Mais si l’on considère l’art comme un moyen de réveiller les esprits et d’échanger, de stimuler les émotions, alors il s’agit d’un succès. Il n’y a qu’à voir les réactions suscitées lors du dévoilement du logo Paris 2024, certains voyant dans le logo une analogie au logo du parti du Front national, d’autres le logo d’un salon de coiffure. Finalement, on pourrait dire que la réussite des emblèmes olympiques résulte d’un subtil équilibre en liberté artistique et éveil des esprits. Une véritable alchimie de rhétorique, de sémantique et de sémiologie … sans un mot, percutant tous les niveaux de conscience ! Un art bien règlementé : peut-on encore parler d’art ? Des règles strictes de conception, des impératifs et chartes graphiques à respecter, on peut se demander si l’art décrit dans la sphère olympique est un art véritable dans son essence de pulsion créative. Par exemple, chaque logo doit être associé aux cinq anneaux olympiques ayant chacun une couleur bien spécifique. Chaque comité d’organisation doit soumettre l’emblème choisi au Comité international olympique, seul habilité de l’approbation ou du refus de la création artistique. L’artiste en charge de l’élaboration d’emblème olympique est donc soumis à des règles qui constituent une entrave à sa liberté d’expression artistique. De cette manière, il est intéressant de se demander si lorsque l’artiste n’est pas libre d’exprimer son art comme il l’attend, il en demeure toujours légitime de parler d’art ? L’environnement olympique ne se présente-t-il pas comme un élément réducteur de l’art plutôt qu’un outil d’émancipation artistique ? En particulier en ce qui concerne les arts « traditionnels » … L’art olympique ne se résume pas à l’usage des emblèmes. Si l’on considère les multiples et diverses formes artistiques que peuvent encourager les Jeux olympiques, alors il est clair 121
qu’il s’agit là d’un outil de développement de l’art, en particulier traditionnel. Dans cette optique, le projet Olympic Art mis en place lors des Jeux olympiques d'hiver de Pyeong Chang 2018 avait pour objectif de redorer la place de l’art dans le monde olympique et redonner à celui-ci sa place initiale. Il s’agit de faire renaitre l’idéal de Pierre de Coubertin pour qui les lettres et les arts harmonieusement combinés avec le sport assuraient la grandeur des Jeux olympiques. Ainsi, à travers des athlètes artistes, la peinture et le cinéma qui ont pu être mis en avant, avec la création quotidienne de toiles mais aussi la création de courts métrages ou czlle de la Federation internationale cinema télévision sportifs (F.I.C.T.S.) de Franco Ascani. Bien plus que de simples toiles, l’architecture des bâtiments crées pour les Jeux olympiques peut être considérée comme de l’art. Le stade olympique de Munich 1972 ou encore le stade olympique de Beijing 2008, se présentent comme autant de véritables colosses architecturaux qui demeurent les témoins d’un événement prestigieux passé, porteurs d’un message transmissible d’héritage artistique fort. L’énorme potentiel de développement des nouvelles technologies, et en particulier de la digitalisation, associé a une course frénétique à l’innovation, nous poussent à nous demander la forme que va prendre l’art dans les prochaines éditions des Jeux olympiques. Après les « artistes d’état », les mouvements et écoles artistiques, les positionnements politiques, l’évolution cognitive des humains verra peut-être cohabiter arts traditionnels et arts digitaux, un eart olympique, tout comme nous assistons aujourd’hui à l’émergence du e-sport.
Ivan Coste-Manières, Marine Jeannon, Marta Valls
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Le bal Olympique des artistes en 1924 « Le sport comme occasion et créateur d’art » ( Coubertin) Les J.O. de Paris 1924 ont été marqué par la volonté de Pierre de Coubertin d’en faire à la fois une occasion d’art et une création d’ordre culturel. Plusieurs épreuves sportives de 1924 ont inspiré des créations, qu’elles soient littéraires, musicales, plastiques notamment. Le 800 m olympique a inspiré André Obey avec L’orgue du stade ou 800 m de Géo Charles le poète médaillé d’or olympique au concours de littérature voulu par Coubertin. Plus tard le film Les chariots de feu de Hugh Hudson palme d’or au Festival de Cannes en 1981 célèbrera la rivalité entre deux des héros olympiques de 1924, Abrahams et Lidell. L’anglais Harold Abrahams, juif, surmontera l'antisémitisme et la barrière de classe pour pouvoir se mesurer à celui que l'on surnommait l'Écossais volant, Eric Liddel fervent presbytérien refusant de courir le dimanche, jour du Seigneur. Mais une des originalités de la rencontre entre le sport et la culture lors des Jeux de 1924 met pour la première fois en scène le sport comme occasion et créateur d’art par des artistes eux-mêmes le 11 juillet : et quels artistes puisqu’il s’agit du gotha de l’avantgarde en ce début du XXeme siècle comme l’atteste l’affiche d’un bal orignal : à savoir un bal olympique. Un des initiateurs de ce bal qui en sera aussi un des décorateurs est Géo-Charles dont le musée éponyme labellisé par la direction des musées de France à Echirolles contient dans ses collections le témoignage de l’engagement d’artistes aux Jeux de Paris avec l’affiche du bal olympique. Cette affiche sera présentée au musée olympique de Lausanne en 1986 en présence du pdt du C.I.O. Juan Antonio Samaranch dans le cadre de l’exposition sur Géo-Charles. L’affiche fait ainsi partie des collections de la donation faite par Mme Lucienne Géo-Charles à la ville d’Echirolles. Rappelons que dans le Paris des années 20 le sport a déjà fait une entrée remarquée sur le devant de la scène amplifiée par l’arrivée de la radio. Les manifestations 123
sportives sont relevées par les artistes pour qui le sport moderne est source de créativité et d’inventions pour leur imaginaire : stades colorés, hauts parleurs géants, corps libérés, culte de la vitesse … Le poète Apollinaire défenseur de la Revue Montparnasse dirigée par Géo-Charles résume d’ailleurs le climat de l’époque par une métaphore sportive : Alpinisme pour alpinisme, c’est toujours la montagne, l’art sur les sommets. Les rapins ne sont plus à leur aise dans le Montmartre moderne, difficile à gravir, plein de faux artistes, d’industriels fantaisistes et de fumeurs d’opium à la flan. A Montparnasse, au contraire, on trouve maintenant les vrais artistes habillés à l’américaine. En 1923 Géo-Charles publie son premier recueil de poèmes - Sports – qui rencontrera un écho flatteur de la part de Supervielle : C’est comme si j’avais retrouvé la Pampa à Paris où sont les terrains de clubs. Vous avez réussi là quelque chose de neuf et à mêler votre vie quotidienne au mouvement universel. Max Jacob, pourtant peu sensible aux « rugissants » des stades, n’est pas en reste séduit par « ce nouveau Pindare » écrit -il. Cocteau, fasciné par le sport - jusqu’à s’impliquer dans l’organisation de combats de boxe d’Al Brown son champion du monde - l’encense comme poète aux pieds de ciel. Enfin Cendrars lecteur de la première heure écrira après la parution de Sports à la NRF en 1925 ce petit fanion de club qui vous tient lieu de lange avant de clamer Vive la psychologie du ring, vive la mystique collective du public, vive le « naturisme » des machines et de toutes les belles créations des ingénieurs (hautparleurs, dirigeables, etc.) et vive le petit fanion de club qui vous tient lieu de langue. Le jury de littérature olympique était présidé par Jean Richepin et autour de lui étaient réunis, Maurice Barrés, Paul Claudel, Gabriele d’Annunzio, Paul de Flers, Jean Giraudoux, Rudyard Kipling, Anne de Noailles, Henri de Régnier, Selma Lagerloff (prix Nobel de littérature) et Paul Valéry. Excusez du peu. Fernand Léger était en compétition en peinture tout comme Foujita, ami proche de Géo-Charles et qui se désolera de ne pas avoir gagné 124
Le gotha artistique du XXeme célèbre les JO de Paris En 1924 la France vit donc clairement les Jeux olympiques comme un événement. En témoignent les très nombreux Café olympique ou Café des sports qui naissent un peu partout cette année-là. Ces Jeux vont participer de l’installation du spectacle sportif dans notre culture. Coubertin rénove la tradition antique unissant l’art et le sport en organisant un concours dans quatre disciplines : l’architecture, la littérature, la musique et la peinture. Mais 1924 est aussi une année de bal ; Raymond Radiguet a signé Le bal du comte d’Orgel (édité grâce à Cocteau et Joseph Kessel). Mais l’évènement tient de la participation de 228 artistes qui signent sous l’égide de l’Union des artistes russes de Paris un bal olympique. Ce sera une des premières performances artistiques du XXeme siècle. Le bal olympique se déroule à la Taverne de l’Olympia, boulevard des Capucines. En effet ce 11 juillet un bal costumé international est consacré à Apollon dieu de l’Olympe, et à la grande olympiade de Colombes avec Picasso, Léger, Chagall, Aragon, Maïakovski, Soutine, Segonzac, Kessel, Marie Laurencin, Delaunay qui avait réalisé un projet d’affiche pour les J.O. de 1924. L’affiche présente cet évènement historique appelé Vrai bal sportif qui se déroulera de minuit à 6 h du matin. C’est une pépite olympique qui s’inscrit dans l’histoire naissante de la performance artistique commencée au cabaret Voltaire à Zurich et qui avait signé la naissance du dadaïsme avec Tristan Tzara présent au bal olympique avec son spectacle sur l’Echelle ! Tout comme Géo-Charles réalisant une partie des décors avec Barthe, Pougny, chelitcheff, Chazman, Lanskoy, Weinberg, Chana-Orloff, Alexeieff, Maner-Katz, Frenkel. Le programme est illustré par V. Barthe (couverture) et la composition est de Chatzman, La musique originale est de Germaine Taillefer. Un record de vitesse en décoration en une heure est au programme. Le bal est dédié à l’aviation (Icare, Léonard de Vinci, Blériot ..), au baseball (Babe Ruth), à la boxe (Carpentier Dempsey…), l’hippisme (cheval de Troie, Bucéphale, Man of war...), la lutte, 125
au tennis (Suzanne Lenglen) avec les mascottes nationales, du coq gaulois au dragon de Chine en passant par l’escargot de Bourgogne, la louve de Rome, l’ours moscovite… Les costumes identiques pour hommes et femmes (déjà) sont de Gontcharova. Pour la soirée les performances sont de Olga Koklova et les ballets suédois de Juger Friis et Jean Borlin, les danses du homard, crabe et crocodile avec des costumes de Marie Vassilieff et de Fernand Leger, le théâtre de marionnettes de Pétrograd avec des costumes et des poupées par Gontcharova, des musiques de Bohslav Martinou et Vernon Duke, des poèmes en relief de Iliazd et Katabadze ainsi que des poèmes futuristes de Vazary, une danse de Thamare Svirskya sur les Gymnopédies de Satie, les sports japonais par Foujita, le nouveau système de projections fantastiques par Larionov, le football général avec des ballons multicolores par Fotinsky et Bogoutsky. Enfin en 1934 soit dix ans après sa victoire olympique Géo-Charles organisera en France la 1ère exposition sur Le sport dans l’art moderne à la galerie Billiet à Paris. Il donnera des conférences sur le sport dans la culture. Il développe des chroniques à la radio tant sur sa place dans l’histoire littéraire qu’au travers d’évènements populaires comme la course des Six jours en 1932 ou encore Les Boxeurs en 1934. Autant de créations théâtrales radiophoniques où il s’engage à fond comme journaliste en France et en Belgique. L’aventure des artistes passionnés par le sport va connaître un intérêt croissant où De Stael rejoint Gromaire, Dufy, Delaunay ou encore Derain avec sa sanguine du musée Géo-Charles Joseph Kessel boxant ! Les plus célèbres d’entre eux avaient ouvert le bal olympique en 1924 pour ces Jeux flamboyants qui auront 100 ans en 2024. Sport, art et publicité étaient entrés dans la danse olympique avec ce premier bal des artistes. Alain Arvin-Bérod
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Sport et théâtre : une relation féconde
5 août 1905, au théâtre du Peuple de Bussang, une fête sportive est organisée sous la présidence de Pierre de Coubertin. Au milieu des courses à pied, des courses d’automobiles, des concours de gymnastique et d’escrime, le directeur du théâtre, Maurice Pottecher, le comédien Mounet-Sully et Coubertin animent un débat autour du sujet de l’alliance de l’art dramatique et du sport : comment rendre féconde cette association ? Les trois esthètes conçoivent le théâtre et le sport à l’image de deux idées distinctes, l’une appliquée à l’intelligence et à 2.500 ans d’histoire littéraire, l’autre au corps et à la nouveauté biomédicale de la performance mesurable. Les deux se rejoignent, se reconnaissent, sur le thème de la régénération. En effet, la traduction en français de Dégénérescence (Entartung), du médecin Max Nordau, deux années après sa parution en 1892, avait distillé dans le public hexagonal le doute que la dégénérescence de l’art français soit symptomatique de celle de la race française. Après avoir examiné les moyens les plus divers de rendre féconde l’association du théâtre et du sport, la proposition avancée par Pottecher, Mounet-Sully et Coubertin est de couronner les fêtes sportives par l’évocation des légendes dans lesquelles rayonnent l’histoire et le génie de la race transfigurés par la poésie dramatique en une réalité nouvelle, vivante et éternelle. Aussi lancèrent-ils un appel aux auteurs dramatiques pour la création d’un répertoire original à jouer dans les nouveaux théâtres du peuple, théâtres de plein air, théâtre de nature. Des théâtres avec un cadre moins resserré pour un idéal plus vivant et plus libre. La représentation d’une comédie de Maurice Pottecher clôture la fête sportive pour réconcilier le muscle et l’esprit. Le répertoire dramatique attendu est stimulant, très resserré autour de la boxe. Édouard Pontié écrit par exemple une revue 127
hippique en deux actes intitulée Little Palace, c’est couru (1908) qui documente sur les dessous du turf, caricature les propriétaires d’écuries de course, des entraîneurs et des jockeys. La pièce contient une scène dans laquelle deux boxeurs font assister aux angoisses du swing et du knock out. Un siècle plus tard, la boxe continue de tenir le haut du pavé dans le peu de littérature théâtrale qui prend le sport pour objet dramaturgique ; en témoignent entre autres La Boxe de Jean-Marie Piemme (2006), Une rose rouge pour un café noir d’Igor Futterer (2005) ou La Croix et le ring (l’identité fluide) d’Igor Butkovic (2009). Dès 1912, au théâtre Sarah Bernhardt, la boxe est incarnée dans une mise en scène de The Temperley House, une pièce dramatique de Sir Arthur Conan Doyle, dont la création l’année précédente à l’Adelphi de Londres avait remporté beaucoup de succès. Pour la première fois, sous la direction du professeur Mouës du cercle Hoche, les comédiens représentant des boxeurs s’entraînaient spécialement à cet art pour donner plus de vérité aux personnages. Champion de France, amateur poids légers, René Chossefoin y tenait le rôle du pugiliste Gloster Dick. Sportsman averti et fervent de la boxe, Maurice Bernhardt veilla lui-même qu’au point de vue sport tout soit parfait. D’après le dramaturge belge Maurice Maeterlinck, la boxe est le suprême exercice intellectuel des muscles, toutes autres disciplines, n’étant que la matière morte (dead bodies) de l’exercice : la boxe éduque l’homme qui est une créature sensitive devant sa propre opinion de lui-même. S’il est communément admis avec Maeterlinck, Bernhardt, MounetSully, Pottecher etc. que le comédien doit exercer tout son appareil musculaire et obtenir un corps sportif, aucune tentative pour un entraînement systématique du comédien n’émerge avant l’expérience du corps humain au théâtre mise sur pied par Jacques Copeau, en 1921, à l’École du Vieux Colombier. En 1913, à la suite d’une démonstration de gymnastique rythmique par Émile Jaques-Dalcroze et ses rythmiciennes au Congrès international d’éducation physique qui tient ses assises 128
à Paris, Coubertin conçoit que les rythmiciennes constitueraient le corps de ballet idéal pour enguirlander les exploits des athlètes aux Jeux Olympiques. Il s’assure leur participation en vue des Jeux Olympiques de Berlin en 1916 qui, la guerre éclatant, n’auront pas lieu. Coubertin voit en Jaques-Dalcroze un musicien qui cherchant les meilleurs moyens pour enseigner la musique aboutit à la chorégraphie. Son talent serait d’avoir inventé l’expression gymnastique rythmique à une époque où la gymnastique est en honneur, où le qualificatif exotique est toujours recherché. Mais Jaques-Dalcroze n’aurait rien apporté à l’éducation physique ni au sport ni à la danse. Sa méthode est supplémentairement imbue de mouvements mous, hésitants, complexes, emprunts de sentimentalisme raffinés. Le public féminin n’est d’ailleurs pas dupe. Pour la poétesse Anna de Laumé qui, au Congrès, assiste aux démonstrations d’éducation physique féminine, les créateurs de gymnastique tels que Jaques-Dalcroze, Bess Mensendieck, Georges Demenÿ, etc., s’évertuent à faire de la femme un objet de luxe ou un ornement de salon et entretiennent l’idée que la femme n’a pas besoin de se muscler. Introduite en 1921 à l’École supérieure d’éducation physique de Berlin pour l’éducation physique féminine, la rythmique dalcrozienne fertilisera néanmoins le monde de la danse puis se trouvera virilisée, en quelque sorte, par le courant naturiste allemand lorsque Rudolf Laban en chassera les mouvements trop mous pour n’en garder que ceux qui traduisent le mieux des impressions primitives et aisément compréhensives. La cérémonie d’ouverture orchestrée par Laban pour les Jeux olympiques de Berlin en 1936 sera finalement annulée, ses danseuses étant jugées par les autorités nazies trop peu gymniques. Après avoir rejeté l’idée de l’introduction de la gymnastique rythmique pour la formation du comédien, le metteur en scène français Jacques Copeau s’intéressera particulièrement aux travaux de l’École russe sur les actions physiques. Dans la 129
continuité de Copeau, l’influence russe sera prépondérante en France chez Charles Dullin, Léon Chancerel, Jean-Louis Barrault, Jacques Lecoq. En particulier, les metteurs en scène Constantin Stanislavski et Vsevolod Meyerhold qui vont opérer une véritable fertilisation croisée du sport et du théâtre qui irriguera la formation de l’acteur en Europe. Le 3 novembre 1918, Meyerhold compose un projet de programme pour l’école de maîtrise de l’acteur où les sports et la gymnastique trouvent une place de choix à la base de la formation. L gymnastique classique aux agrès n’est pas orientée d’un point de vue culturiste vers le développement plastique, mais pour la souplesse et l’habileté. Les sports (course, disque, équitation, voltige, tennis, voile, ski, escrime) sont ensuite préconisés en vue de la compréhension des lois du mouvement physique. L’influence de l’esprit sportif anglo-saxon est certaine. Celle des exercices de cirque également : jonglage, acrobatie et clown en vue d’une poétique éloquente du corps. Les considérations hygiénistes pourraient sembler reléguées à l’arrière-plan de la formation, si Meyerhold n’adoptait la vision antérieurement définie par Coubertin, Mounet-Sully et Pottecher, celle de réorganiser le théâtre pour le rapprocher le plus possible des pratiques de plein air. La révolution sportive dans l’art dramatique russe participe ainsi à comprendre le théâtre dans ses relations avec la nature plus qu’avec son projet architectural initial (théâtre = lieu d’où l’on voit). Son projet sportif se veut éducatif, dans la mesure où il conçoit l’origine du jeu de l’acteur dès la chambre de l’enfance. Son exposé pour le Congrès des ouvriers, paysans et montagnards de la région de la Mer Noire (1920) suppose toujours, en écho à la vision coubertinienne du théâtre, que cette éducation sportive émerge au cœur des fêtes populaires en vue de l’éducation des sentiments. La biomécanique de Meryerholdi sera un aboutissement de ces théories qui s’efforcent d’établir les lois du mouvement de l’acteur dans l’espace en travaillant
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expérimentalement les exercices de jeu sur le calcul précis et la régulation du comportement de l’acteur. Jusqu’en 1925, d’après Meyerhold, l’éducation sportive de l’École russe pour le théâtre repose essentiellement sur le système Stanislavski ou de la spontanéité organique. Mais, autour des années 1930, de retour de villégiature hygiéniste à Nice, Stanislavski renouvelle sa théorisation du jeu de l’acteur en tenant compte des idéologies nouvelles, des avancées scientifiques et notoirement du sport pour « dé-psychologiser » l’approche scénique du rôle. Ce qu’il nomme alors la Ligne des actions physiques date de 1935. Également dans une conception naturiste, les exercices sportifs fertilisés par l’imagination ou dramaturgisés sont exploités afin de confier davantage d’autonomie et de liberté d’invention à l’acteur puis à éveiller naturellement en lui les émotions du rôle. La ligne des actions physiques fertilisée par la dramaturgie vise l’essentiel de l’art dramatique : la vie de l’esprit humain. Le travail de Meyerhold prenait le corps pour moyen d’expression dramatique, mais inspiré par une vision tayloriste du travail physique, l’énergie des forces physiques de l’acteur s’ancrait sur un axe horizontal ; tandis qu’avec Stanislavski, recherchant par le sport des éléments de vie spirituelle, le travail de l’acteur s’inscrivait dans un axe vertical. Les recherches révisionnistes de Meyerhold et Stanislavski influenceront directement celles de Jerzy Grotowski, chez qui l’exercice du performeur vise une amplification de soi au-delà d’une possession de soi. La mystique théâtrale incarnée dans l’Europe des années soixante par Grotowski ne sera pas celle, seulement, de l’exhibition du corps sportif mis en scène, mais de son anéantissement et de sa libération de toute résistance à quelque pulsion psychique que ce soit. Le corps de l’acteur sportif se veut dans le milieu du théâtre au vingtième siècle une offrande qui répète le geste de la rédemption. L’acteur sportif est un acteur sain, dira Jean-Marie Conty.
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Aujourd’hui, alors que l’entrée de la breakdance aux Jeux olympiques de Paris (2024) suscite parfois des critiques de la part des artistes, qui ne souhaitent pas voir associer leur art à du sport, le rapport art-sport est totalement assimilé par les acteurs du théâtre physique. En ce sens, les vœux exprimés par Coubertin, Mounet-Sully et Pottecher ont été pleinement réalisés par les réformateurs du théâtre de l’École russe, comme de l’École française, et montrent combien le débat autour de ce rapport s’inscrit dans une histoire déjà ancienne. De même l’ornementation de l’olympisme moderne par les cérémonies d’ouverture ou de clôture à l’image des Jeux d’Albertville (1992) par Philippe Découflé constitue un paradigme de spectacle vivant qui célèbre le corps émerveillé. Pierre Philippe-Meden
Technique, art et création. Quel est l’intérêt de réfléchir l'association de ces trois termes ? Doit-on les ordonner différemment, les hiérarchiser, les mettre au pluriel ? Fallait-il choisir un autre intitulé comme "L'art: entre technique et création" ? Si j’avais le talent d’une « conteure » diraient nos collègues canadiennes, ne pourrait-on pas à leur sujet écrire une fable ? La gageure n'est pas simple puisqu'il faut essayer, ici brièvement, de concevoir ce qui régit les liens entre "technique, art et création" et derrière le spectre d'une pensée binaire, d'en comprendre les enjeux. Et pour traiter ce sujet, j’emprunterai ce que Gilles Lapouge appelle le chemin de l’âne c’est-à-dire celui de la dérive, celui où l’on compose son itinéraire en négligeant les grandes routes pour emprunter des chemins de traverses, souvent éloignés du commerce de la science (comme un festival d'arts de la rue, un studio de danse, 132
un cirque-théâtre). En cela, ce texte n'a pas la prétention d'apporter des savoirs érudits sur technique, art et création, mais de témoigner d’expériences dans le domaine des pratiques corporelles artistiques en étant attentif aux routes atypiques empruntées. J'ai choisi d'illustrer mon propos, non pas avec la danse contemporaine, mon objet de recherche de prédilection, mais avec les arts du cirque. Sans conteste aujourd'hui, le cirque a été labellisé par les mondes de l'art et reconnu comme une production artistique à part entière. Pour autant, les spectacles circassiens témoignent d'une grande variété de productions qui font toujours l'objet de débats ou de discours sur ce qu'est le cirque ou ce qu'il n'est pas, en particulier lorsqu'il s'agit de réfléchir les frontières des pratiques de cirque avec la technique, le sport, la performance, la création. A ce sujet lorsque l'ethno-sociologue Magali Sizorn, dans son ouvrage de 2013 Trapézistes. Ethnosociologie d'un cirque en mouvement leur demande de se définir, les mots des acteurs eux-mêmes traduisent ce trouble de leur place : trapéziste, aérien , saltimbanque, acrobate, artiste de cirque, artiste, je ne sais pas. Certains affirment préférer le terme d'artisan à celui d'artiste. Cette hésitation sémantique exprime le statut revisité du cirque aujourd’hui, créateur d'images nouvelles, dont la force (ou la faiblesse pour certains ?) serait d'être "entre deux", entre le contemporain et le traditionnel, entre l'artisan et l'artiste, entre le technicien et le poète, entre le sport et l'art. Ce qui invite à réfléchir d'une part à la complexité en jeu dans cet espace artistique et d'autre part aux représentations et stéréotypes auxquels les termes "art, création, technique" sont associés, les duos antagonistes qu'ils suggèrent et donc les valeurs qui leurs sont affectées. Pour repérer ces éléments, il s'avère nécessaire de s'arrêter sur leurs définitions respectives c'est à dire se confronter au pouvoir des mots, à leurs ambivalences, à leurs limites incertaines et par là adopter une posture critique sur les effets qu'ils produisent. 133
Est-il envisageable de définir l'art ? Mission impossible si d’emblée, on ne le considère pas comme une activité humaine qui dépend de la société qui le définit et du contexte sociohistorique dans lequel il se développe. Notre postulat est que l’art, en tant que construction socio-historique explique en partie nos représentations sur l’objet artistique. Or, s’affranchissant de l'image enchantée de l’artiste dans sa tour d’ivoire avec des dons (nécessairement exceptionnels) et son pouvoir créateur, des travaux sociologiques vont bousculer les idées reçues et les conceptions sur l’art en Occident. Ainsi, dans son livre Les mondes de l’art, paru en 1988, le sociologue américain Howard Becker présente l'art comme une activité de création collective, impliquant une division du travail et dont les productions sont rendues possibles à partir de principes et de valeurs partagés. Ces savoirs communs qu’il nomme conventions sont, non seulement des normes esthétiques mais aussi des règles plus formelles, matérielles, temporelles...et communément admises par tous les participants au monde de l'art concerné (du public en passant par l'artiste et ses pairs, les critiques, les historiens d'art, les collaborateurs techniques, les marchands, les réseaux de diffuseurs, de commanditaires ). Par exemple, le mouvement de transformation à la fin des années 1970, du cirque en arts du cirque, va bouleverser les conventions attachées au cirque et poser de manière récurrente, la question de son authenticité : quid des héritiers des familles de cirque (forme de transmission traditionnelle revendiquée par les grandes enseignes ? des successions de numéros? de la présence des animaux ? ) De son côté, en 2005 dans son ouvrage L’élite artistique. Excellence et singularité en régime démocratique, la sociologue de l’art, Nathalie Heinich rappelle que le mot « artiste » au cours des siècles, voit changer sa portée symbolique et prendre une connotation plus positive, directement liée à son association avec le mot création. Dès lors, l’espace de qualification par l’art, d’abord réservé aux peintres et aux écrivains, s’élargit au début du XIXeme siècle, aux musiciens puis artistes du spectacle 134
vivant, dont les circassiens. L’Art va donc diffuser un surplus de valorisation à ceux qui en font usage, désignant un espace où le geste du créateur (plus ou moins mythifié) expose des objets reconnus pensés comme nobles et complexes. Ainsi, à partir des travaux de Becker, de Heinich et bien d’autres les liens, les valeurs affectées et la proximité de sens entre les deux termes « art et création » sont questionnés. Sontils cumulables ou simplement interchangeables ? De simples synonymes dont la proximité sémantique est illustrée dans les bulletins officiels de l’éducation nationale par l’expression récurrente création et activités artistiques ? Peut-on les conjuguer : l’un et l’autre ? ou l’un est-il l’autre ? Comment se fabrique l’art, à partir de quels processus créateurs ? De plus, il est peut-être nécessaire de rappeler que l’activité de création n’est pas le domaine réservé de l’Art et qu’elle se manifeste dans toutes les zones de la production humaine : scientifique, technique, économique, verbale ... Si on peut s’accorder sur le fait que créer, c’est faire, il faut préciser que dans les mondes de l’art, c’est faire une œuvre singulière qui échappe, dépasse son créateur ; donc les valeurs qui fondent la création artistique sont paradoxales visant à la fois singularité et universalité. En cela les productions du cirque dit contemporain sont exemplaires, théâtre d’expressions personnelles où se donnent à voir des corps différents, débordants, et stimulant des imaginaires sans frontière. De mon côté, j'ai souvent proposé aux étudiants sportifs, de penser l’art comme une expérience esthétique au sens ethymologique du terme "aisthésis", c'est à dire sensible, du sensible avec lequel nous percevons/interprétons/ comprenons le monde. Mais l'utilisation de ce mot familier, "sensible", convoque aussitôt tout un système d'oppositions binaires sur lequel notre pensée et nos représentations communes se sont construites, comme le sensible et la raison, le concept et l’affect, l’un et le multiple, l’esprit et le corps, l’objectivité et la subjectivité, le masculin et le féminin .... 135
Par exemple, parmi ces figures antinomiques, on oppose souvent l'artiste et le sportif, considérant d'ailleurs que l'un "vaut" plus que l'autre. Ce qui explique les positionnements parfois difficiles voir paradoxaux des acteurs du cirque dont la revendication artistique est hétérogène comme l’explique Magali Sizorn. Si le trapèziste se considère d'abord comme un artiste, des porosités avec les pratiques sportives existent, comme en témoigne un enseignant du Centre national des arts du cirque de Châlons-en-Champagne (C.N.A.C. crée en 1985) qui se souvient avoir donné, à son arrivée dans cette école, des cours de sport avec des modalités presque identiques à celles des sportifs de haut niveau. Quant à la compagnie québécoise du Cirque du Soleil, une partie de sa troupe est recrutée parmi les grands clubs de gymnastique du monde entier. Comme le soulignent Emilie Salaméro et Nadine Haschar Noé, pour entrer dans une école professionnelle de cirque des compétences techniques acrobatiques sont nécessaires. Dès lors quelle place occupe la technique dans la démarche artistique du circassien ? Et en quoi la technicité a-t-elle à voir avec les mondes de l'art ? Comme dans une faculté des sciences du sport, le mot technique est omniprésent dans la culture circassienne. Magali Sizorn en note la récurrence dans les entretiens recueillis auprès des trapézistes : techniques de cirque, avoir une bonne technique, travailler sa technique. Terme polysémique, dans son acceptation générale, la technique est définie comme l'exécution d'un savoir-faire qui renvoie souvent à des modèles, à des normes. Mais là encore, si on regarde l'étymologie grecque du terme, la teckhné est cette force créatrice dont le champ est le possible. Or l'image stéréotypée du technicien sportif est souvent réduite à l'apprentissage répétitif de codes gestuels, à des conditionnements visant une production corporelle efficace, finalisée. Ce qui renvoie à des valeurs productivistes et de mise en ordre, générant des corps maîtrisés, qualifiés, exercés, "disciplinés et dociles" pour reprendre Michel Foucault.
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Cette discipline corporelle passe par le travail du corps, par la souffrance, par la répétition d'exercices où la forme prime sur le ressenti et le sensible. Or comme le rappelle G. Simondon c'est l'étroitesse d'utilisation des techniques elles-mêmes qui créent l'étroitesse de vue qu'on leur reproche car, construire un objet technique c'est préparer une disponibilité. Et de fait, dans l'espace de l'art, il y a plus que le corps utile, un au-delà de l'efficacité, de la performance, de la prouesse ; ce dont témoignent de nombreuses productions comme celles de la compagnie Un loup pour l'homme, Alexandre Fray, de la Crida compagny, Julien Vittecoq et Jur, de la compagnie Cirque Lili , Jérome Thomas, de la Compagnie l’ange est là, Angela Laurier, de la Compagnie foraine, Adrienne Larue … Si l'oeuvre d'art se construit à partir d'une bipolarité entre l'apollinien et le dionysiaque (Nietzshe), il est donc urgent de dépasser les antinomies entre technique, art et création et d'envisager plutôt une dialogique (Edgar Morin) : une façon de les penser ensemble qui permet de les considérer dans leur complémentarité et non contradictoires. Mouvement d'altérité et de dissidence (ou pas) avec un répertoire traditionnel, les arts du cirque témoignent des marques de leur évolution et donnent à voir de multiples formes de sensibilités, de perceptions, de sensations. Ils invitent à des expériences artistiques qui offrent "la possibilité de détourner le regard de nos oeillères habituelles c'est à dire dérouter la perception pour faire surgir l'imperceptible de la perception" (Yves Michaud, 2003). C'est ce que proposent les spectacles de la Compagnie Rhizome, Chloé Moglia, de la Compagnie Les intouchables, Pénélope Hauserman, de la Compagnie Non Nova, Phia Ménard, de la Compagnie Cirque ici, Johann Le Guillerm, panorama loin d’être exhaustif, où, entre technique art et création, se racontent des histoires de vide, de chute, de vol, de poids, de risque, où la force des sensations l'emporte sur la conformité à un modèle attendu, où il s'agit d'écouter et de regarder différemment.
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Au terme de ce propos, je voudrais rendre hommage à un artiste récemment disparu et qui ouvre encore une autre piste à notre réflexion : Au fil de mon parcours, j’ai essayé de penser ce qu’est un langage à travers la technique. Le mystère des mystères, c’est que l’émotion puisse naître de la technique. Voilà le grand art du cinéma. (Jean Claude Carrière) Betty Lefèvre
Histoire de la littérature sportive Qu’ils soient dramaturges, poètes ou romanciers, les écrivains ont toujours accompagné le phénomène sportif et participé à la construction d’un genre singulier. « Littérature sportive », « littérature à thème sportif », « littérature du sport », bien des formules ont été utilisées pour identifier cette tendance qui s’est dessinée à la Belle Époque et qui connaît, grâce au souffle olympique de 1924, un dynamisme sans précédent ; une tendance qui a traversé les décennies et trouve aujourd’hui de nouvelles perspectives. Toutefois, poser la question des relations entre sport et littérature, au regard de son histoire et sa diversité, ne va pas de soi. Sans doute est-ce lié à l’étiquette même de littérature sportive qui, comme celle d’écrivain sportif, pose problème en raison de son caractère polysémique. Au regard de la pluralité des sources d’informations, on se rend vite compte qu’il n’existe pas une mais des histoires de la littérature sportive : celle des grands textes sportifs qui ont fait date, celle des auteurs qui ont inscrit leur nom dans l’histoire, celle des genres littéraires, celle des maisons d’édition ou encore celle des disciplines ou thématiques associées. Sans vouloir entrer dans le détail, et afin de proposer une chronologie générique, nous 138
proposons de dresser une une histoire institutionnelle qui, selon nous, se découpe en cinq grandes périodes. Chanter la modernité sportive (fin XIXeme-1918) Une première période, qui constitue d’une certaine manière le point de départ, est celle de la Belle Époque. En effet, à l’heure où le sport se développe en France (turf, cyclisme, automobile, aéronautique, canotage, boxe), et en réaction contre le romantisme, plusieurs écrivains commencent à chanter les joies du loisir sportif, du spectacle athlétique ou encore de la modernité futuriste incarnée par la vitesse mécanique. Ainsi trouve-t-on un passage mémorable sur la boxe dans L’Homme qui rit de Victor Hugo (1869) ou celui sur le canotage du côté de Bezons dans Une partie de Campagne de Maupassant (1881). Par ailleurs, maints feuilletons paraissent dans la presse spécialisée sous la plume des premiers auteurs qui structurent le champ : Pierre Giffard, Henri Desgrange, Louis Baudry de Saunier, Tristan Bernard, Maurice Leblanc, J. Rosny aîné ou encore Pierre Souvestre et Marcel Allain – ces deux derniers, qui font paraître Le Tour dans les colonnes du quotidien sportif L’Auto d 11 janvier au 31 mars 1909, deviendront célèbres en inventant quelques mois plus tard un personnage mythique : Fantômas. L’âge d’or de la littérature sportive (1918-1939) Une deuxième période, laquelle est réellement faste, commence avec la Grande Guerre et les traumatismes qu’elle génère ; une guerre déloyale, chimique, industrielle et inhumaine qui fragilise toute une génération de jeunes gens tant dans leur corps que dans leur moi profond. Aussi, pour raviver la flamme des camaraderies sportives lycéennes et retrouver la solidarité éprouvée dans les tranchées ou sur les aérodromes, le sport apparaît comme un remède à des auteurs comme Marcel Berger, Jean Bernier, Alexandre Arnoux ou Pierre Drieu la Rochelle. De là naît le Plume-Palette-Club qui deviendra, le 17 juillet 1931, l’Association des Écrivains Sportifs (AES) ; 139
soulignons l’enthousiasme et l’engagement de Tristan Bernard, tout à la fois auteur prolixe et arbitre de boxe, cruciverbiste patenté et directeur du vélodrome Buffalo, dans cette affaire. Il faut dire que Paris, capitale mondiale de la culture, s’ouvre à de nouveaux concours d’art et de littérature avec l’avènement des Jeux olympiques de 1924, ce qui permet au sport de devenir un sujet d’actualité pour les maisons d’édition (Gallimard, Fayard, Ferenczi), et toute une kyrielle d’auteurs, tant les grands écrivains (Montherlant, Giraudoux), les modernes (Soupault, Morand, Cocteau, Géo-Charles) que les populaires (Henri Decoin, Maurice Landay). Rapidement, une série de textes de qualité font couler beaucoup d’encre dans la presse : Les Olympiques d’Henry de Montherlant, 5 000 de Dominique Braga, Histoire de quinze hommes de Marcel Berger, La Malédiction de l’ovale d’Alexandre Arnoux, ou encore Tête de mêlée de Jean Bernier. Tous ces écrivains mettent un point d’honneur pour défendre « l’idée sportive » – selon la formule d’Henri Decoin – trop souvent combattue par les intellectuels. Dans le creux de la vague (1939-1979) Une troisième période, plus mitigée en matière de production et de diffusion, couvre les Trente glorieuses. Pierre Charreton pointe du doigt cette décadence de la littérature sportive, tous genres confondus, à partir de la Libération. L’objet serait-il à nouveau mal perçu par les intellectuels français ? Tout porte à la croire. Bien que le régime de Vichy valorise un temps la culture sportive avec la création de prix littéraires, ne serait-ce que pour promouvoir le culte du corps auprès de la jeunesse et ainsi contribuer à une certaine idéologie du régime (citons par exemple le recueil de poèmes de Paul Souchon, Les Chants du stade, officiellement préfacé en 1943 par le Colonel Pascot), les années qui suivent sonnent, non pas le glas, mais la fin de l’euphorie. Les créations artistiques diminuent et le sport ne semble plus, du moins sur le plan littéraire, être réellement porteur. Il faut dire que la critique se tourne peu à peu vers la post-modernité et les prémices du Nouveau roman, avec un 140
intérêt grandissant pour l’esthétique du fragment. Si certains tentent de poursuivre leur idéal, tant bien que mal, tel Marcel Berger qui dirige en 1948 Les plus belles histoires du sport (avec Henri Chabrol, Pierre Mac Orlan, Roger Vercel, Paul Vialar, etc.), d’autres, de réels francs-tireurs, parviennent à tirer leur épingle du jeu : Georges Magnane, Gilbert Prouteau, Jacques Perret, Yves Gibeau et Antoine Blondin. Un nouveau souffle (1979-1998) Une quatrième période, celle du rebond, démarre à la fin des années 1970. Dans la même veine humaine, intelligible, esthétique que Montherlant à son époque, Pierre-Louis Rey apporte un nouveau souffle avec son essai littéraire intitulé Football. Vérité et poésie (1979) ; il y fait l’éloge d’un sport aux règles curieuses où le pied constitue une « pièce maîtresse ». Cette nouvelle impulsion résulte également de la publication, en 1980, du recueil de nouvelles Les Héroïques de Guy Lagorce (prix Goncourt de la nouvelle et prix Cazes) ; ce dernier est d’ailleurs reçu dans l’émission radiophonique de Jacques Chancel et dans celle télévisée de Bernard Pivot. Il faut d’ailleurs saluer ici le rôle primordial de passeur joué par Bernard Pivot qui permet à plusieurs écrivains de promouvoir le sujet sportif : Georges Haldas (La Légende du football, 1981), Louis Nucera (Mes rayons de soleil, 1987), Georges Londeix (Football, 1995), etc. Sans doute est-ce en partie pourquoi la revue littéraire Gulliver fait paraître en 1991 un numéro intitulé « Écrire le sport » dans lequel ses contributeurs interrogent, face à la montée spectaculaire du sport dans la société post-moderne, les enjeux de ce phénomène désormais planétaire. En 1996, la revue Europe lui emboîte le pas avec son numéro spécial « Sport & Littérature ». Quant aux travaux académiques, dans le prolongement de la thèse de Pierre Charreton publié en partie en 1985, ce sont deux passionnés, Henri le Targat et Jean-Claude Lyleire, qui établissent et publient une Anthologie de la littérature du sport (1988).
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La (re)connaissance (1998 à nos jours) Une dernière période, prolifique, commence en 1998, lorsque la France accueille et remporte la coupe de monde de football. Avec cette victoire qui soulève la nation, un changement dans les mentalités s’opère : les intellectuels rentrent à nouveau en jeu, officiellement et durablement. Si l’anthologie Plumes et crampons de Benoît Heimermann et Patrice Delbourg (1998) siffle le coup d’envoi, plusieurs grands noms de la littérature investissent la question, tels que Jean Echenoz, Jean-Philippe Toussaint et Jean Hatzfeld. Toute une génération creuse le sillon en se focalisant sur des événements mythiques, des gestes légendaires, des histoires personnelles ou des biofictions : Pierre-Louis Basse, Lola Lafon, Ollivier Pourriol, Olivier Haralambon, Vincent Duluc, Bernard Chambaz, Cécile Coulon, Elie Robert-Nicoud …– à cette liste s’ajoutent quelques polareux et bédéistes. L’émulation devient contagieuse et se partage avec une constellation d’acteurs enthousiastes : des journalistes (revues Desports et Bordel), des membres des jurys de prix littéraires (Grand prix Sport & Littérature de l’AES, prix Sport Scriptum, prix Jules Rimet), des directeurs de collection (Acte Sud, Stock), des universitaires (colloques Écrire le sport en 2001, Tour de France et littérature en 2013, Georges Magnane : la plume et le sport en 2014, Littérature et sport en 2017) et des organisateurs de salons : salon du livre de sport, Cultursport, Les Foulées littéraires, salon du livre de Chaumont. Conclusion La littérature sportive a ainsi traversé les derniers siècles, du XIXeme au XXIeme, en accompagnant l’évolution du phénomène sportif. L’Association des écrivains sportifs, qui vient de fêter ses 90 ans sur le lieu même de sa naissance à l’hôtel de Massa (Société des Gens de Lettres de France), en a été observatrice privilégiée. Espérons qu’elle puisse longtemps promouvoir, par sa dimension culturelle et éducative, l’idéal olympique. Thomas Bauer 142
Les figures sportives et olympiques d’Henry Van Pée (1909-1983) Né à Tours en 1909 au sein d’une famille bruxelloise, Henry Van Pée a laissé une œuvre importante composée de nombreux visages, tous saisis de profil, dans les cités où il a séjourné, depuis sa ville natale jusqu’à Bordeaux où il est décédé en 1983, en passant par des incursions plus ou moins longues, à Angers et à Nantes en particulier. Cette production – ici le sousensemble relatif au monde sportif – mérite une analyse détaillée. Les croquis livrés à Tours (1928-1936) ou ceux concernant Bordeaux (1947-1960) permettent de comprendre l’état du développement des sports dans les deux villes, leur féminisation à la fois lente et inégale, et l’articulation évidente d’un certain « monde du sport » avec les élites socio-économiques locales. En outre, quelques figures de champions se précisent, dont certains ont été amenés à participer à des Jeux olympiques. Ce sera pour nous l’occasion d’insister sur l’intérêt iconographique de ces portraits de sportifs tombés aujourd’hui dans l’oubli. La société tourangelle et ses sports (1928-1936) La carrière de dessinateur et de publiciste de Henry Van Pée peut se découper en trois séquences chronologiques. En 1928, le jeune Henry Van Pé publie à compte d’auteur un album – petit format – intitulé : Tours-Tennis 1928 composé de « caricatures et croquis inédits ». Tiré à 100 exemplaires, le volume paraît sous le pseudonyme de Pol-Rok mais le portrait ornant la couverture ne fait aucun doute : il s’agit bien de Henry Van Pée. Pour un ensemble de 47 portraits de dirigeants, de champions ou d’anciens champions régionaux (dont 11 portraits de femmes), le traitement esthétique et la maîtrise technique dont fait preuve le jeune dessinateur montre la coexistence de plusieurs « manières », attestant à l’évidence que l’auteur est à la recherche d’un style personnalisé. Avec quelques-uns de ces portraits, on distingue un tour de main, un coup de crayon qui s’imposeront plus tard comme le style propre à Van Pée. 143
L’année suivante, celui-ci livre un autre album sous le pseudonme plus explicite de Krockmine : Lycée Descartes 1928-1929, portraits et caricatures (1929). Mentionnons le portrait de M. Ratier, professeur de gymnastique, placé selon une hiérarchie des plus académiques, au dernier rang des professeurs de l’enseignement secondaire, à la suite du professeur de dessin, mais précédant l’aumônier ... Van Pée entend désormais s’afficher comme professionnel du dessin et de la publication humoristique. Il renonce à l’anonymat, élargit le champ de ses investigations, dans l’intention de publier un album qui rassemblera tout ce que la ville de Tours compte de personnalités dans les différents domaines d’activité : Tout-Tours 1933. L’année qui suit, il s’impose un rythme de travail soutenu. Dès septembre 1934, il fait paraître une revue mensuelle illustrée : Tout-Tours, vendue au prix d’un franc, dont la couverture du n°1 reprend son « autoportrait » courant d’un lieu de la ville à l’autre, crayon d’une main et carton à dessins tenu de l’autre. Plusieurs entrefilets paraissent dans La Dépêche du Centre pour annoncer la sortie d’un nouvel album, au prix de 10 francs. L’article paru le 18 avril précise que l’album de « l’excellent dessinateur Henry Van Pée » est en vente chez l’auteur, 24 rue de Gramont, où l’exposition des dessins originaux remporte un grand succès. Trois champions se partagent la couverture : l’athlète Claude Ménard, le champion de boxe Albert Pichot et le champion de France des poids et haltères Henri Rivière. Van Pée les identifie comme étant des sociétaires de l’Union Sportive de Tours. Les planches les plus fournies concernent l’athlétisme, l’aviron, le cyclisme, le rugby. Suivent le hockey sur gazon, la natation, le tennis et le golf (traités ensemble), etc. Le hockey, l’aviron, le tennis et le ping-pong donnent une idée précise de la présence féminine dans ces disciplines. Retenons le portrait de Claude Ménard accompagné d’un palmarès élogieux : « (U.S.Tours), plusieurs fois champion de France et d’Angleterre du saut en hauteur, 3ème aux Jeux 144
Olympiques de 1928 ». Ainsi Ménard est-il un athlète d’exception, digne successeur de Pierre Lewden dans les épreuves du saut en hauteur. Médaillé de bronze aux Jeux d’Amsterdam (1928), avec un saut de 1, 91m, cet athlète filiforme (1,80 de taille pour seulement 59 kg) va établir la même année son record personnel (1,92m). La lecture de L’Athlège (éd. 1951) permet de compléter son palmarès. Ménard fut champion de France du saut en hauteur en 1926, 28, 29 et 30, et 19 fois international. Médaillé aux Jeux olympiques de 1928, il disputa la finale du saut en hauteur des Jeux de Los Angeles (1932), où il se classa 9ème. Au sommet de sa carrière d’athlète, il semble qu’il ait été licencié au Stade Français avant de retrouver ensuite un statut d’individuel Touraine. Né à Montrésor (Indre-et-Loire) en 1906, il décède à Amboise en 1980 où un important complexe sportif de cette ville porte aujourd’hui son nom. On dispose de peu d’informations sur sa carrière sportive ou sa vie professionnelle. Fort heureusement, Henry Van Pée l’a immortalisé à sa manière en 1934. La bonne société bordelaise et ses sports (1947-1960). Nous perdons la trace de Henry Van Pée – de ses dessins et publications - à partir de novembre 1937, à l’exception d’un Tout-Nantes n°5, mars 1939, pour le retrouver installé à Bordeaux en 1942, au n°31 rue Thiac. Le premier album édité par Van Pée dans la capitale girondine rassemble une galerie de portraits de magistrats à la Cour d’Appel, avocats, avoués et notaires : Bordeaux judiciaire 1947-1948. Le trait de crayon ou de plume est bien affirmé. L’artiste envisage rapidement de s’intéresser à l’ensemble de la bonne société bordelaise, avec les sports qu’elle affectionne et dans lesquels certains de ses membres se sont illustrés. Le tennis est à nouveau à l’honneur mais une différence majeure saute aux yeux. A Tours, l’auteur avait préservé un certain équilibre entre des portraits de jeunes sportifs ou sportives et ceux des dirigeants du sport qui appartiennent à la génération précédente. A Bordeaux, il va privilégier les figures marquantes du négoce et de la banque. 145
Parmi celles-ci, quelques-unes sont d’authentiques gloires sportives qui nous ramènent aux décennies antérieures. Le temps a passé et, aujourd’hui, elles sont à redécouvrir. En 1953, il publie un second album intitulé Portraits bordelais 1953. Il s’est familiarisé avec la société bordelaise des milieux économiques et intellectuels. Deux personnalités sportives figurent en bonne place. La couverture de l’album est occupée par un portrait de Daniel Lawton, le président en exercice de la Société athlétique de la Villa Primrose (SAVP), prestigieux club de tennis fondé en 1897. Il est implanté dans le « neuilly bordelais » qu’est ce secteur privilégié de la ville de Caudéran, rattachée ultérieurement (depuis 1965) à Bordeaux. Un grand joueur de paume, un grand joueur de tennis, un des plus remarquables tireurs au vol de tout le Sud-Ouest , note Jean Samazeuilh dans le texte d’accompagnement. Ses duels de jadis avec Albert de Luze, sur le carreau de la rue Roland, ou le n°1 de la Villa Primrose, sont restés fameux. Jean Samazeuilh est croqué lui aussi par Van Pée avec un texte d’accompagnement signé Jean-Gabriel Lemoine. « Deux fois champion de France de tennis, en simple et en double, il fut 17 fois notre représentant dans les matches internationaux entre 1911 et 1929. Daniel Edouard Lawton (1881-1979), courtier en vins fins, et Jean Samazeuilh (Jean Pierre Fernand Samazeuilh pour l’étatcivil), né à Bordeaux en 1891 et décédé à Mérignac en 1965, appartiennent à deux grandes familles des « chartrons de Bordeaux », composées de négociants internationaux souvent versés dans le commerce des vins et spiritueux, d’armateurs et de banquiers. Ces familles ont incarné pendant de longues décennies la puissance économique de la ville. En sa qualité de publiciste fécond, Jean Samazeuilh a apporté à la presse locale une contribution importante dans divers domaines. Comme journaliste (La Petite Gironde, puis Sud-Ouest, Le Miroir des Sports, L’Equipe, en particulier), il a suivi les grands événements du stade Roland-Garros et de Wimbledon.
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Jean-Gabriel Lemoine (1891-1970), mentionné plus haut, n’est autre que le conservateur en exercice du musée des BeauxArts de Bordeaux, diplômé de l’Ecole du Louvre, écrivain et critique d’art. A ce titre, son commentaire sur l’art du dessin pratiqué par Henry Van Pée est précieux : « Quand il a ainsi tiré son plan, il agit comme un vivisecteur. Il découpe la cité, qu’il a choisie par élection pour centre de ses observations, en couches sociales qu’il explorera l’une après l’autre. » En outre, ses portraits ne sont jamais anonymes et le dessinateur entend « adjoindre le trait d’esprit, en sorte que le portrait moral accompagne le portrait physique. » Daniel Lawton père et Jean Samazeuilh sont saisis par le crayon de Henry Van Pée, le premier au seuil de la vieillesse, le second dans la force de l’âge. Mais qui sait aujourd’hui que ces deux hommes ont connu intimement l’émotion que procure la participation à des Jeux olympiques ? Daniel Lawton, qui a disputé les championnats de France de tennis de 1902 à 1913, fut également sélectionné en double pour les Jeux olympiques de Stockholm (1912), mais battu avec son coéquipier dès le premier tour. Egalement sélectionné pour disputer le tournoi de tennis des Jeux olympiques d’Anvers (1920) en double, avec Jean Samazeuilh, les deux Bordelais échouent au second tour contre une paire sud-africaine. En simple, toujours aux Jeux d’Anvers, Jean Samazeuil est éliminé au premier tour par Charles Winslow, un excellent joueur sud-africain futur médaillé de bronze dans cette épreuve. Vendu au prix de 1.000 francs, ce volume grand format a demandé à l’auteur près de trois années de travail. Il comporte 46 dessins dont 26 portraits nouveaux. Ce « Tout Bordeaux » est présenté dans ses divers secteurs d’activité : artistique et littéraire, commercial et industriel, ecclésiastique, judiciaire, médical… Le sport ne fait l’objet d’aucun chapitre spécifique, qui aurait supposé de devoir s’intéresser à l’actualité sportive du moment, mais ce domaine est bien présent dans différentes notes ou notices biographiques. Retenons deux exemples. François 147
Blanchy, croqué par Van Pée, est présenté comme négociant en bois, président de la Ligue de Guyenne de tennis, vice-président de la Fédération française de lawn-tennis, ancien champion de France de cette spécialité ainsi que de courte paume, et sociétaire de la SAV Primrose. Les dictionnaires de biographies bordelaises qui le mentionnent ne sont pas mieux fournis en informations utiles. Pourtant, ce champion de tennis, né à Bordeaux en 1886 et décédé à Saint-Jean-de-Luz en 1960, participa lui aussi aux Jeux olympiques de Stockholm (1912) où il est malheureusement défait au 2ème tour en simple. Il atteignit la demi-finale de double messieurs aux Jeux olympiques d’Anvers (1920) avec son coéquipier Jacques Brugnon (18951978), l’un des futurs Quatre Mousquetaires, qui remportera la médaille d’argent du double, avec Henri Cochet, aux Jeux olympiques de Paris (1924). Autre exemple, Jéhan de Buhan, négociant en vins et en cognac chez Adet et Seward, une maison de réputation mondiale, est également saisi par le crayon de Van Pée. L’homme est présenté comme étant diplômé de l’école supérieure de commerce de Bordeaux, licencié en droit, juge au tribunal de commerce et champion olympique de fleuret individuel aux Jeux de Londres (1948). Or Jéhan de Buhan (Henri Jéhan Eric Joseph Marie de Buhan pour l’état-civil), né à Bordeaux en 1912, décédé dans cette même ville en 1999, fut un escrimeur d’exception. Il découvre l’escrime à l’âge de 10 ans, grace à son oncle Eugène, escrimeur réputé puis l’un des dirigeants de la Fédération française d’escrime, et pratique également le hockey sur gazon sous les couleurs de la SAV Primrose, un club où son père, prénommé Paul, fut un excellent joueur de tennis. Installé à Paris, sa pratique de l’escrime l’amène à s’inscrire au Cercle militaire et, en 1940, il est présélectionné pour participer aux Jeux olympiques d’Helsinki... lorsque la guerre éclate. Libéré après cinq années de captivité en Allemagne, il revient au premier plan en escrime, en 1947, devenant vice-champion du monde à Lisbonne, 148
derrière le jeune Christian d’Oriola, et décrochant le titre mondial de fleuret par équipe, avec ses coéquipiers dont d’Oriola. Il participe ensuite à deux Jeux olympiques à l’occasion desquels il se révèle un redoutable tacticien : médaille d’or au fleuret individuel, face à d’Oriola (médaille d’argent), et médaille d’or au fleuret par équipe aux Jeux de Londres (1948) face à l’Italie, et quatre ans plus tard médaille d’or au fleuret par équipe aux Jeux d’Helsinki (1952). Dans le portrait dessiné par Henry Van Pée, trois ans plus tard, la figure du champion se devine encore derrière le jeune négociant en vins fins et spiritueux. Quelques années après le succès éditorial de 1956, paraît un « album-annuaire » : Le Tout-Bordeaux 1960. Il s’agit de la dernière publication livrée par Van Pée. Les portraits de personnalités sportives y sont assez nombreux. Plusieurs dessins, dont ceux qui viennent d’être présentés, sont déjà connus. S’y ajoutent deux ou trois dessins supplémentaires alors que plusieurs autres personnalités qui exercent des responsabilités dans des sports chics et réservés à l’époque (groupements, ligues et fédérations) sont mentionnées mais sans avoir l’honneur d’un croquis. A ce moment-là, chez Henri Van Pée, le travail de journaliste et de chroniqueur l’emporte sur celui de dessinateur. Pour autant, en ce début des années 1960, la société locale se transforme. Une nouvelle ère s’ouvre pour Bordeaux. On assiste à une recomposition des milieux socioéconomiques. Ces changements vont porter le coup de grâce aux projets de publication du dessinateur... Pour conclure… … notre approche succincte de l’oeuvre dessinée de Henry Van Pée mériterait d’être approfondie et complétée, en particulier pour des villes comme Poitiers ou Clermont-Ferrand auxquelles le dessinateur et publiciste dit travailler (annonçant des publications prochaines avec la formule « en préparation ») mais aussi pour Angers et Nantes. Ses dessins ont-ils été publiés dans la presse régionale, repris dans des brochures numérotées 149
ou des albums ? Nous l’ignorons en partie. Les figures de Tours (l’auteur a croqué plus de 600 personnalités tourangelles dont plus de la moitié appartiennent au monde sportif local) et de Bordeaux (probablement deux fois moins nombreuses, avec cependant une bonne vingtaine de personnalités sportives) permettent de bien saisir l’intention de l’artiste. En outre, pour l’historien ou le sociologue, l’oeuvre produite par Henry Van Pée reflète l’organisation socio-économique de la cité, dont les sports expriment certaines affinités électives. Enfin, l’occasion qui nous est offerte ici de feuilleter à nouveau ces pages illustrées de portraits d’une époque révolue nous a permis de tirer de l’oubli quelques champions qui connurent l’effervescence des rendez-vous olympiques. Jean-Paul Callède
Une fédération sport et culture Depuis que l’Union fédérale des clubs sportifs et artistiques des Armées est devenue en 1992 la Fédération des clubs de la Défense, une seule des 108 fédérations adhérentes au C.N.O.S.F. ajoute à son nom un second champ d’action, l’art et la culture : la Fédération sportive et culturelle de France. Il y a bien la Fédération française de danse, mais il s’agit de la danse dite sportive, clinquante activité de danses de salon en costumes rutilants qui n’a rien à voir avec l’art et la culture. Et l’adjectif artistique qui accompagne certaines formes de la gymnastique et du patinage ne concerne pas le sigle et l’intitulé de ces fédérations multi activités.
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Domaines apparemment étrangers, le sport et la culture, on s’en souvient, ont été réunis par Pierre de Coubertin lors des Jeux de 1912 à 1952, ce qui permit au baron lui-même de devenir champion olympique. Depuis Barcelone en 1992, architecture, danse, musique, peinture, poésie, sculpture et théâtre sont censés exister lors des Jeux, mais plus personne ne parle de ces olympiades culturelles, devenues un programme culturel confidentiel. Cette disparition peut se comprendre : comment, en effet, donner des notes à une œuvre d’art ? Sur le stade et dans les salles, décamètre et chronomètre font la différence sans états d’âme, mais juger de la qualité d’un poème, d’une sculpture ou d’une toile fait appel à la subjectivité, à des sentiments, à un sens du beau, impossible à codifier. Les « cliques » d’abord … Née le 24 juillet 1898 au Parc des oiseaux à Issy-lesMoulineaux à l’occasion d’un concours de jeux athlétiques, d’exercices physiques, d’échasses, de lutte à la corde de traction et de crosse, l’Union des sociétés de gymnastique et d’instruction militaire des patronages et œuvres de jeunesse de France (U.S.G.I.M.P.O.J.F.) invite dès le départ la clique des Frères des écoles chrétiennes et des groupes belges. Ce mariage gym musique, qui apporte au concours sportif un formidable plus, perdure aujourd’hui dans les rassemblements de la Fédération sportive et culturelle de France. Consultée en 1906 par Pierre de Coubertin avant le rétablissement du serment olympique et devenue Fédération gymnastique et sportive des patronages de France (F.G.S.P.F.) elle se dote même en 1912, aux côtés de la commission de France de gymnastique (garçons, bien entendu), d’une commission de musique chargée des cliques qui naissent un peu partout. La commission de France est présidée et galvanisée par Gabriel … Defrance, tambour-major de la Garde républicaine. Décédé en 1952, il est remplacé 3 ans plus tard par un autre tambour-major, mais celui de l’armée de l’Air, Robert Goute, spécialiste mondialement reconnu du ra de 3 et de la percussion, 151
qui, par des stages de formation et de perfectionnement d’instrumentistes et de techniciens et le renouvellement d’un répertoire trop militaire, tire les batteries-fanfares F.S.C.F. vers l’excellence et une qualité surprenante. Vers un pluralisme artistique 1968 : poussée par la base (un quart de ses effectifs n’est pas sportif), la Fédération sportive de France (F.S.F) devient Fédération sportive et culturelle (F.S.C.F.) et structure, aux côtés de la musique, d’autres activités artistiques. Le ministère de la Culture réserve son intérêt, donc ses subventions, aux professionnels et ignore la pratique des amateurs, pourtant pépinière de talents. Qu’à cela ne tienne : les professionnels, eux, sont grandement intéressés par l’éducation artistique et le partage de savoirs. A l’image de la musique, les toutes fraîches commissions nationales bénéficient de l’enthousiasme et du talent de grands noms de la culture. En chant choral, ce furent Alain Charron, chef d’orchestre plusieurs fois primé et répétiteur des chœurs de l’opéra de Paris, puis Yves Parmentier, chef des chœurs de l’Armée française puis de l’opéra du Rhin. Véritable terrain d’éducation populaire et artistique, les rencontres régionales et nationales annuelles avaient la particularité de s’adresser principalement à des groupes sans existence légale car non constitués en association loi de 1901. Ces chorales paroissiales et scolaires n’avaient d’autre occasion de progrès que les ateliers techniques de ces rencontres (souvent leur seule sortie de l’année) et, s’ils le voulaient, les week-ends et stages pour choristes, répétiteurs et chefs de chœur mis en place par la commission nationale. Après une fructueuse mais épisodique collaboration avec Jacques Douai et Thérèse Palau, fondateurs en 1960 du Ballet national de danses françaises, ce sont trois autres très grands noms de la scène française qui sortirent les sections danse de leur Moyen-Âge en les faisant passer des costumes en papier crépon aux vraies tenues de scène et du gigotage en musique à l’expression de sentiments : Françoise et Dominique Dupuy, 152
danseurs chorégraphes fondateurs des Ballets modernes de Paris, et Jacqueline Robinson, fondatrice de l’Atelier de la danse et pédagogue elle aussi internationalement reconnue. Les rencontres (sans classement, donc, mais avec les conseils techniques et amicaux de chorégraphes et de danseurs renommés) et les stages de formation puis de perfectionnement de danses, de chorégraphie et de scénographie permirent aux groupes des progrès impressionnants et éveillèrent même des vocations professionnelles. Une autre activité artistique fleurissait dè le départ dans les clubs affiliés. Elle a même donné lieu à une expression entrée dans le langage courant et encore usitée de nos jours : le théâtre de patronage, synonyme de spectacle de mauvaise qualité. Ce reproche fut longtemps mérité à cause de l’absence totale de sono, d’éclairages et de costumes décents, de formation des acteurs et des metteurs en scène, d’un répertoire mièvre et souvent victime de coupes sombres par un vicaire sourcilleux très soucieux de morale qui rendaient parfois l’action difficile à suivre ! Les films, surtout ceux qui comportaient un baiser final très populaire à l’époque, étaient souvent eux aussi la victime innocente de ces mauvais traitements. Mais au milieu des années 70, la Fédération prit enfin les choses au sérieux : place à la mixité (les rôles de jeunes filles étaient jusque-là tenus par des garçons travestis), à la formation des acteurs et des techniciens, à un répertoire moderne et à une rencontre nationale annuelle. C’est Jean Piat, de la Comédie française, qui prêta son aura et son talent à la transformation de l’activité. Pour en finir avec la culture, sachez que la double cerise sur le gâteau du palmarès non sportif de FSCF revient toujours aux «cliques ». Le 23 mai 1988, sur le stade Marcel Saupin à Nantes, les 80 formations fédérales participant aux Grands prix de musique exécutèrent ensemble En avant les jeunes, de l’un des nouveaux compositeurs fédéraux, Dominique Delbano (Eveil de Marans), battant avec 2177 musiciens le record du monde de la plus grande fanfare, exploit attesté par huissiers et figurant dans 153
le Guinness book des records. Et sur les 1350 tambours qui descendirent les Champs-Elysées le 14 juillet 1989 pour le bicentenaire de la Révolution orchestré par Jean-Paul Goude, 1000 appartenaient à une batterie de la FSCF. Et celles-ci n’en sont pas restées au XX° siècle : elles proposent aujourd’hui des stages de programmation assistée par ordinateur (PAO). Pour y participer, il est préférable d’être musicien, mais ce n’est pas obligatoire. Conclusion Certes, il est fini le temps où les musiciens posaient leur tambour ou leur clairon sur la pelouse pour participer au concours de gym avec leur section, où les conseillers techniques de la rencontre de danse attendaient plus d’une heure l’arrivée de certains groupes parce que, à 3 km de là, sur le stade, le concours de gym avait une heure de retard et que plus de la moitié des danseuses était avant tout gymnastes : comme dans le domaine sportif, l’hyperspécialisation nuit désormais à la pratique concomitante d’un sport et d’une activité artistique. Mais 50% des participants aux salons d’arts plastiques nés en 1991 sont aujourd’hui des sportifs, gymnastes, athlètes, basketteurs, nageurs ou tireurs à l’arc dont la petite musique intérieure, connue sous le nom de violon d’Ingres, les pousse, en plus de leur activité physique en club et en groupe, à pratiquer chez eux individuellement des activités artistiques telles que dessin, photo, modelage, peinture et sculpture… Pour la FSCF, qui à défaut d’admirer ce que sont devenus les Jeux olympiques, se reconnait encore et toujours dans l’olympisme et son esprit, la formation technique sportive est certes une chose formidable, mais par nature incomplète ; l’art et la culture lui apportent donc un heureux complément dans l’éducation au sens large et la formation d’un citoyen épanoui. Jean-Marie Jouaret
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Nice, carrefour des arts, du sport et de l’olympisme La ville de Nice a eu l’honneur d’accueillir, en octobre 2021, le 10eme colloque du Comité français Pierre de Coubertin. Son titre, Art, sport et olympisme, fait écho aux atouts de la cité. Ville d’art reconnue, cité sportive au riche palmarès, Nice a aussi relayé le message de l’Olympisme. Nice, ville d’art Une histoire riche, un patrimoine architectural diversifié, des musées, Nice est une ville qui a de la mémoire. Elle a su préserver l'empreinte de chaque période, pour offrir aujourd'hui une grande variété de styles architecturaux, de l'Art baroque à la Belle époque. De Louis Bréa à Yves Klein, tous deux nés à Nice, nombreux sont les artistes qui se sont inspirés du lieu pour créer des œuvres marquantes. En admiration devant la lumière naturelle de Nice, Matisse s’y installe en 1917 et ne quittera plus la région. La vue sur la mer et les collines qu’il contemple depuis son appartement ont inspiré une grande partie de son œuvre. Comme lui, Renoir, Chagall ou le sculpteur César, ont eu leur atelier à Nice et y ont vécu plusieurs années. Nice fut aussi à l’origine d’un courant artistique, l’Ecole de Nice, qui s’est développé à partir des années 1950 avec notamment Arman, Yves Klein, Sacha Sosno … La ville a aussi accueilli d’illustres compositeurs, tels Tchaïkowski et Stravinsky, ainsi que des écrivains renommés, comme Romain Gary ou Patrick Modiano. Mais surtout, Nice est fière de compter parmi ses enfants un prix Nobel, Jean-Marie Le Clezio, un académicien, Max Gallo et un auteur couronné de plusieurs prix littéraires, Louis Nucéra. Nice, cité sportive Qui mieux que ce dernier peut incarner la passion de la ville pour le sport. Lui, dont une partie de l’œuvre est consacrée au cyclisme, dont il était pratiquant convaincu. La bicyclette est d’ailleurs présente à Nice dans la dernière partie du XIXe siècle, période où la Côte d’Azur est l’un des berceaux français des sports modernes. Dans ces années, Nice est devenue une capitale 155
touristique d’hiver fréquentée par l’aristocratie et les élites européennes. A ces résidents, outre l’attrait du ciel bleu et du rivage ensoleillé de la Méditerrané, il faut offrir des occasions de se distraire. C’est dans ce contexte que se développe l’organisation d’évènements sportifs mondains. Se succèdent ainsi plusieurs rendez-vous annuels : ceux des courses hippiques et des Régates, avant l’essor des sports mécaniques, symboles du progrès. La première Semaine des fêtes automobiles a lieu en 1899 et, un peu plus de 10 ans plus tard, le 15 avril 1910, sur les coups de midi, est donné le coup d’envoi du premier meeting d’aviation de Nice, avec un public estimé à 100 000 spectateurs. Parallèlement, la vie sportive devient élément indissociable de la vie sociale et dans le premier numéro du magazine La Vie au Grand Air, on peut lire sous la plume du journaliste, G. de Lafreté que « le sport est roi dans cette terre bénie : sauf quelques malades, tout le monde goûte avec ivresse les charmes de la vie au plein air. » Les premières sociétés sportives se constituent. La plupart sont omnisports et organisent plusieurs manifestations sportives. Dans le même temps, la pratique du football se développe. Il figure d’abord comme section au sein du Gymnastes Amateurs Club de Nice fondé en 1904, avant de devenir l’Olympique Gymnaste Club (O.G.C.) Nice en 1924. Un ajout lié aux Jeux de Paris qui se sont déroulés la même année. Ayant adopté le statut professionnel en 1932, le club connaît une décennie de gloire dans les années 1950 qui le voient remporter 4 titres de champion de France et 2 coupes de France, réalisant même le doublé coupe-championnat en 1952. Le « Gym » n’est pas seulement une vitrine de la ville, il incarne aussi profondément son identité. Les joueurs sont appelés les « Aiglons », en lien avec l’aigle, emblème de la cité et du club, et le stade du Ray où évolue l’équipe fut longtemps un lieu culte de la ville. S’y sont retrouvées des générations entières de supporters dont les plus anciens gardent en mémoire le quart de finale de la Coupe d’Europe des clubs champions de 1960 et la victoire (3 à 2) de l’O.G.C. face au « grand » Real Madrid. 156
Avant et après cette date, Nice a accueilli de nombreux évènements sportifs à rayonnement national et international, parmi lesquels on peut citer la Fête fédérale de gymnastique en 1920, les quatre éditions du Grand Prix automobile (19321935), la finale de la Coupe Davis de tennis, en 1999, entre la France et l’Australie, les championnats du monde de patinage artistique en 2000 et 2012. D’autres sont devenus des rendezvous annuels. Outre le Paris-Nice cycliste depuis 1933, le Meeting Nikaïa a accueilli, de 1976 à 2001, le gratin de l’athlétisme et a vu la chute de 6 records du monde, et aujourd’hui, la Promenade des Anglais voit chaque année défiler les centaines de triathlètes de l’Iron Man et les milliers de runners du marathon Nice-Cannes. A ces faits sportifs s’ajoutent les figures emblématiques de champions d’exception, dont certains sont natifs de Nice. Les anciens : le pilote automobile Jean Behra, l’escrimeur Claude Arabo, le champion du monde de karaté Christophe Pinna, le vainqueur de la Transat Jacques Vabre Jean-Pierre Dick, le capitaine de l’équipe de France de rugby, vainqueur du tournoi des 6 nations 1993, Jean-François Tordo. Ceux du temps présent, comme Hugo Lloris capitaine de l’équipe de France de football championne du monde, Mathieu Faivre récent champion du monde de ski et Fabio Quartararo nouvelle étoile mondiale de la moto GP. Sans oublier Camille Muffat, championne olympique de natation à Londres en 2012 dont la disparition tragique a laissé un vide immense. Dans ce Panthéon niçois, une place d’honneur doit être réservée à celle qui fut incontestablement la plus grande joueuse de tennis de son temps, voire même la plus grande championne de tous les temps, Suzanne Lenglen. Bien que née à Paris, elle fut et demeure très liée à Nice et à son club phare, le Nice Lawn Tennis Club (N.L.T.C.). C’est sur ces courts, que la famille fréquentait pendant les vacances d’hiver, qu’elle apprit à jouer avant de devenir, au sortir de la Grande Guerre, une joueuse exceptionnelle au palmarès époustouflant. Elle a 20 ans en 1919 157
lorsqu’elle remporte le tournoi de Wimbledon, puis le titre olympique, l’année suivante, à Anvers. Au cours des années suivantes elle accumule les trophées : six fois championne du monde, trois fois médaillée olympique, six fois championne de France, six fois vainqueur à Wimbledon. Entre 1919 et 1926, elle remporte 241 tournois et reste invaincue, sauf une fois où elle doit abandonner pour cause de maladie. Demeurent dans l’histoire deux matchs-évènements. Le premier symbolise l’essor du tennis sur la Côte d’Azur grâce à la promotion qu’en assure l’aristocratie et ses premières championnes. Il se déroule en 1922 sur un court de l’hôtel Beau Site à Cannes, où devant tout le gotha mondain, un double mixte oppose d’un côté le roi Gustave V de Suède et Suzanne Lenglen, et de l’autre côté du filet le roi Manuel II du Portugal et Miss Beamish. L’enjeu du second match est d’une autre nature. Toujours à Cannes, le 16 février 1926, sur un court du Carlton LTC, Suzanne Lenglen affronte sa jeune rivale américaine, Helen Wills-Moody, tenante du titre olympique. Les trois mille places dans les tribunes s’arrachent en une matinée et une quarantaine d’envoyés spéciaux de la presse internationale rend compte de la victoire de la Française au terme d’une partie captivante sur la marque de 6-3 et 8-6. Une victoire de la « diva du tennis » qui ravit les spectateurs, totalement acquis à sa cause. Car en quelques années elle est devenue adulée du public, au point de devenir une figure de la mode des années folles et d’incarner la femme moderne, libre, émancipée, n’hésitant à briser les codes, tels ceux vestimentaires du tennis. Coubertin à Nice Reste un fait marquant, relativement peu connu, qui associe Nice à l’histoire de l’olympisme à travers les conférences qu’y donna Pierre de Coubertin, les 28 et 29 février 1934. Le lieu où se tinrent ces conférences est particulièrement symbolique. Situé au 65 Promenade des Anglais, dans un bâtiment légué à la ville, le Centre universitaire méditerranéen vient d’être officialisé par un décret du 18 février 1933 qui précise que 158
l’établissement est un institut d’université, créé à Nice par l’université d’Aix-Marseille. Il traduit la volonté du maire, Jean Médecin, de montrer que sa ville possède une vocation intellectuelle. En accord avec le ministre de l’éducation nationale, Anatole de Monzie, Paul Valéry est choisi comme premier administrateur. Dès juillet 1933, il présente un projet d’organisation dont l’objectif est de réaliser à Nice une politique de l’Esprit, en invitant de grands orateurs pour des conférences relatives aux problèmes contemporains. Coubertin est l’un d’entre eux. Le premier jour, il aborde divers aspects de l’Olympisme, de sa doctrine et de son histoire. Le jour suivant, il parle de l’essence technique et de ses émanations esthétiques, philosophiques et culturelles. Rendant compte de ces séances, la presse locale les présente comme les assises de l’enseignement de l’Olympisme : Une chaire d’Olympisme ayant été créée au Centre Universitaire Méditerranéen sur la recommandation de M. le Ministre de l’Instruction Publique, le baron de Coubertin, rénovateur des Jeux Olympiques inaugurera cet enseignement à la fois classique et moderniste. (Le Petit Niçois, 23 février 1934). La symbolique du lieu, associée à la personnalité de l’académicien, poète et écrivain Paul Valéry, plaçait une fois de plus l’Olympisme, représenté par son illustre fondateur, à la convergence des arts et du sport. Si comme le note Patrice Cholley dans son ouvrage évoquant la deuxième croisade de Coubertin, il est impossible d’apporter les éléments déterminants prouvant qu’une chaire d’Olympisme a été officiellement créée, demeure la volonté de transmission, expression de la mission pédagogique que s’était fixé Pierre de Coubertin. De retour à Nice, près d’un siècle plus tard, souhaitons que notre colloque soit fidèle à son message et qu’il en démontre toute la vigueur pour les temps présents et à venir.
Bernard Maccario 159
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TABLE DES MATIERES PRÉFACE ............................................................................ 7 EVENEMENTS ET HERITAGES .................................... 11 Le sport à Nice : héritage d’Athènes 1896 ? .............................. 13 1924 : Persching, le Parc, Lyon ou Colombes ? ......................... 21 Hommage de Francis Messerli à Coubertin .............................. 27 1960 : le naufrage romain du sport français .............................. 34 Le saut de Beamon et son héritage ............................................. 39 1968 : Tokyo ................................................................................. 44
DES ACTEURS ................................................................. 53 Pierre de Coubertin, le mal-aimé du sport français .................. 55 Jean Bouin .................................................................................... 61 James Francis Thorpe ................................................................. 64 Joseph Guillemot.......................................................................... 71 Deglane et Rigoulot ..................................................................... 77 Micheline Ostermeyer ................................................................. 83 Georges Turlier ............................................................................ 87 Alain Mimoun .............................................................................. 93 Billy Mills et la piste olympique indienne .................................. 98 Alain Calmat .............................................................................. 104 Cathy Freeman et la question aborigène ................................. 109
OLYMPISME, SPORT ET CULTURE .......................... 117 L’art et les Jeux olympiques ..................................................... 119 Le bal Olympique des artistes en 1924 ...................................... 123 Sport et théâtre : une relation féconde ..................................... 127 Technique, art et création. ........................................................ 132 Histoire de la littérature sportive ............................................. 138 Une fédération sport et culture ................................................. 150 Nice, carrefour des arts, du sport et de l’olympisme .............. 155
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