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Le royaume à l'envers

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© 2026, éditions CLC France

BP 9 – F-26216 Montélimar Cedex editions@clcfrance.com – www.clcfrance.com

ISBN : 978-2-7222-0479-9 (papier) / 978-2-7222-0480-5 (epub)

Original edition published under the title : The Upside-Down Kingdom © 2018 Herald Press Harrisonburg. Virginia 22802. U.S.A – All Rights Reserved

Traduit par Maniou Fuzier et Martine Audéoud

Diffusé en Belgique par la Centrale Biblique

Diffusé au Canada par CLC Canada

Diffusé aux États-Unis par CLC USA

Diffusé en Suisse par les éditions Emmaüs

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés. Les citations bibliques sont tirées de la version Segond 21, et parfois de la version Darby, auquel cas JND est indiqué entre parenthèses.

Couverture : Josias Marczak

Dépôt légal : juin 2026

Impression n°xxxxxxxxx (mai 2026) • IMEAF • F-26160 La Bégude-de-Mazenc www.imeaf.com

Mots clés : Jésus-Christ, royaume de Dieu, discipulat, non-violence, pouvoir politique, pauvreté, justice sociale, messianisme, tentations de Jésus, éthique chrétienne.

LE ROYAUME À L’ENVERS

Pour ceux « qui ont bouleversé le monde…

Ils agissent contre les édits de l’empereur en prétendant qu’il y a un autre roi,

Jésus » (Actes 17.6-7).

Et pour Helen Brubaker Kraybill dont la générosité – au milieu de l’adversité – est sans limite.

1.

2.

3.

4.

5.

6.

7.

TABLE DES MATIÈRES

12.

INTRODUCTION

Voici un livre qui décoiffe ! Comprendre l’Ancien Testament à la lumière de la vie et des paroles de Jésus amène à reconnaître la générosité et la bonté extravagante du cœur de Dieu. Cette volonté passionnée de Dieu de démontrer son intérêt à nous servir a été pour moi comme un déclic : si cette volonté est là, je vais alors m’attacher à aimer Jésus, l’écouter et croire tout ce qu’il dit.

Jésus commence son ministère sur la terre en disant : « Le temps est accompli, le royaume de Dieu s’est approché ». Il va, sa vie durant, énoncer les valeurs du royaume de Dieu en opposition aux valeurs socialement et religieusement établies. Cela va nous faire grincer des dents, mais c’est salutaire. En suivant le Roi, nous sommes obligés d’évangéliser nos croyances et nos façons de faire dans chacune de nos situations. Il nous faut constamment choisir entre ce qui est établi comme « normal » dans notre société en « nous coulant dans le moule » et les valeurs caractéristiques du royaume de Dieu comme l’humilité, la libéralité, l’intégrité, la fidélité… Dans ce chemin, cette confiance simple et tranquille en notre Père céleste qui nous affirme qu’il sera au cœur de nos vies et de nos circonstances fait toute la différence. Il est notre Roi et nous sommes ses serviteurs !

Pour vivre au rythme du battement du cœur de Dieu, nous prenons le risque de le croire. Cet apprentissage nous permet de vivre sur la terre en déséquilibre sur lui, faisant ainsi des expériences inoubliables de sa présence, sa générosité et sa bonté ! En un mot : sa grâce !

Ce livre peut permettre à notre génération de marquer l’histoire !

Fondateur et formateur de la mission EFF (Espérance pour les Familles dans la Francophonie) https://eff-international.fr

AVANT-PROPOS

Les livres et autres ressources sur le discipulat ne manquent pas. Mais beaucoup des enseignements chrétiens populaires sur la vie de disciple sont extrêmement restreints. Ils ont tendance à limiter l’appel à suivre Jésus-Christ à un petit compartiment spirituel de la vie. Dans tous les autres domaines, ils laissent sans hésiter la primauté à la culture ambiante.

Par exemple, en dépit de tous les enseignements chrétiens populaires sur la seigneurie de Jésus, il est communément admis que d’autres choses sont prioritaires. Notre carrière passe en premier. L’acquisition d’un bien immobilier vient en premier. Notre style de vie confortable passe en premier. Ensuite, avec le temps, l’énergie ou les ressources qui nous restent, nous pouvons suivre Dieu.

Mais un nombre croissant de chrétiens ne se contentent plus de vivre le train de vie occidental avec une petite touche de Jésus. Ils veulent une forme plus sérieuse de discipulat, qui défie la culture séculière au lieu de s’y conformer.

Le royaume à l’envers est destiné à ceux qui veulent suivre sérieusement Jésus-Christ. Donald Kraybill a écrit un livre aussi provocateur que les paraboles de Jésus. Il nous montre une vie de disciple dans laquelle le bas est le haut, l’intérieur est l’extérieur et l’échec est le succès. Son livre est provocateur parce qu’il insiste pour que nous appliquions les Écritures à tous les domaines de la vie : nos valeurs, la gestion du temps et de l’argent, les attitudes envers les exclus et la gestion de la violence.

À l’exception de la Bible, aucun livre ne m’a plus instruit pour ma propre vie de disciple que celui-ci. Je me retrouve constamment en train de lutter pour vivre les valeurs du royaume à l’envers dans un monde étranger. Pour être honnête, je trouve qu’il est beaucoup plus facile de parler et d’écrire sur ce sujet que de vivre ce que j’ai appris dans Le royaume à l’envers. Mais je ne peux jamais m’éloigner de la question incisive de Kraybill : « À quoi ressemblerait notre vie si nous vivions les béatitudes ? »

Donald Kraybill nous rappelle qu’être disciple de Jésus-Christ, c’est rejoindre une nouvelle communauté dans laquelle les valeurs contre-culturelles du royaume de Dieu s’expriment de la manière la plus complète. « La vie collective du peuple de Dieu sera visible et extérieure. Ce sont les gens qui s’engagent dans un partage ostensible. Nous pratiquons le jubilé1. La générosité remplace la consommation et l’accumulation. Notre foi fait bouger nos porte-monnaie. Nous donnons sans attendre en retour. Nous pardonnons généreusement comme Dieu nous a pardonné. Nous ignorons les signes de stigmatisation qui pèsent sur les personnes mal aimées. Une véritable compassion pour les pauvres nous émeut. Nous regardons et nous nous déplaçons délibérément vers le bas de l’échelle. Nous ne prenons pas trop au sérieux nos propres structures religieuses ; nous savons que Jésus est le Seigneur et le Maître, même de la coutume religieuse. Nous servons au lieu de dominer. »

Si vous voulez découvrir une approche plus conséquente du discipulat en communauté avec d’autres sœurs et frères, je vous recommande deux étapes. Continuez à lire. Demandez à un groupe d’autres personnes de lire ce livre et discutez-en tous ensemble ensuite. J’espère que non seulement les anabaptistes, mais aussi des personnes de tous les milieux chrétiens (et non chrétiens) trouveront le courage de lire ce livre et de se joindre à ceux d’entre nous

1. NdE : Année instituée dans le Lévitique 25, marquée par la remise des dettes, la libération des esclaves et la restitution des terres. Par extension, principe de justice et de partage dans la vie chrétienne.

qui désirent répondre à cet appel biblique radical dans un monde étranger.

Auteur de The Mustard Seed Conspiracy (La conspiration des grains de moutarde)

PRÉFACE DE L’AUTEUR

Ce livre est une étude du royaume de Dieu dans les évangiles synoptiques. En tant que tel, il ne s’agit pas d’un thème nouveau puisque beaucoup d’autres livres traitent de ce sujet. Deux aspects de mon héritage théologique anabaptiste accentuent le caractère unique de ce traitement particulier du royaume.

Tout d’abord, je suis un laïc théologien. Ayant appris qu’il ne faut pas laisser la théologie aux seuls théologiens, j’ai écrit comme un laïc partageant avec les autres. Formé en sociologie, j’ai tendance à lire les Écritures à travers les lunettes de cette discipline académique. Une telle entreprise est assez délicate, car en faisant des allers-retours entre les disciplines de la théologie biblique et de la sociologie, on risque de malmener les gardiens des deux traditions. La combinaison d’un héritage de la Réforme radicale et d’une formation sociologique donne une perspective qui peut sembler quelque peu irrévérencieuse. J’espère cependant que cette approche sera à la fois stimulante et provocante.

Deuxièmement, j’ai pris le Nouveau Testament et Jésus en particulier très au sérieux. J’ai limité l’étude aux évangiles synoptiques parce qu’ils nous offrent le portrait le plus précis de la vie et des enseignements de Jésus. Il deviendra vite évident pour le lecteur que je crois que Jésus a beaucoup à nous dire, à nous, les modernes. Ses paroles et ses idées apportent une correction à notre richesse, à notre recherche de confort, de statut et d’exclusivité religieuse. Les chrétiens ont toujours tendance à vouloir quelques

règles explicites à suivre dans leur parcours spirituel. J’ai essayé de traiter le matériel biblique d’une manière nouvelle, mais ceux qui cherchent de nouvelles règles seront déçus. Ce livre soulève une multitude de questions. Les réponses, je le crois fermement, doivent être formulées dans le contexte de petits groupes de chrétiens. J’espère que ce procédé suscitera des discussions stimulantes permettant aux croyants de mieux discerner la volonté de Dieu pour eux.

La deuxième édition1 a été entièrement révisée, ligne par ligne et mot par mot. Mais l’argument initial reste intact : le royaume de Dieu annoncé par Jésus était un nouvel ordre des choses qui est apparu comme une controverse au milieu de la culture israélite du premier siècle. De plus, le royaume de Dieu, dans ses expressions contemporaines, présente des caractéristiques inverses en ce qu’il fait irruption dans diverses cultures à travers le monde. Le nombre de recherches sociologiques sur le monde de l’époque de Jésus qui ont surgi depuis la première édition est étonnant. Cette édition révisée exploite un grand nombre de ces riches ressources. J’ai peaufiné le texte tout au long de l’ouvrage et, par endroits, j’ai clarifié l’orientation de certains arguments.

De nombreuses personnes ont fourni des conseils utiles pour la première édition. Les personnes suivantes ont fait des commentaires constructifs sur une première version du manuscrit : Donald Blosser (chapitres 5-6), Charles De Santo, J. Elvin Kraybill, Paul G. Landis, Beverly Lord, Willard Swartley, Eugene Witmer et John Howard Yoder. Je leur suis reconnaissant d’avoir gracieusement partagé leur temps et leurs idées. En outre, Gerald Bender, Zelah Bender, Ken Brubaker, Pam Brubaker, Stanley Godshall, Susan Godshall, Fran Kraybill, Ann Miller et Park Miller ont lu une version préliminaire de la première édition et ont donné des conseils précieux.

1. Première édition : Donald B. Kraybill, The Upside-Down Kingdom, Scottdale, PA : Herald Press, 1978.

Les personnes suivantes ont aimablement proposé des idées constructives pour améliorer le texte et la substance de la deuxième édition : Charlotte Baker-Shenk, Donald Blosser, Richard B. Gardner, Ray C. Gingerich, J. Nelson Kraybill, Ruth D. Lesher, Jay E. McDermond, Mike Medley, Lauree Hersch Meyer, Mark et Tracy Murray, Willard Swartley et Paul Zehr. Je leur suis reconnaissant pour leur aide et leurs suggestions. Jeanette S. Martin, dans sa grande tradition, a apporté son aide à la rédaction et au traitement de texte pendant toute la durée de la révision. Michael A. King, éditeur du Herald Press, a peaufiné le texte révisé de manière créative et imaginative. Je remercie tout particulièrement l’ancien éditeur du livre, Paul M. Schrock, aujourd’hui directeur du Herald Press, pour le soin et le soutien qu’il a apportés à ce projet au fil des ans.

Donald B. Kraybill

CE QUI EST EN BAS EST EN HAUT

Les montagnes abaissées

C’est la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez ses sentiers droits. Toute vallée sera comblée, toute montagne et toute colline seront abaissées ; ce qui est tortueux sera redressé et les chemins rocailleux seront aplanis. Et tout homme verra le salut de Dieu. (Luc 3.4-6)

Jean-Baptiste a crié ces paroles d’Ésaïe pour annoncer l’avènement de Jésus. Les images dramatiques dépeignent un nouveau royaume révolutionnaire. Elles décrivent quatre surprises du royaume à venir : des vallées comblées, des montagnes abaissées, des courbes redressées et des bosses aplanies. Il s’attend à ce que des bouleversements radicaux accompagnent le royaume. Les vieilles méthodes seront modifiées au point d’être méconnaissables. Jean nous avertit que le nouvel ordre, le royaume inversé ou à l’envers, va révolutionner le paysage social actuel. Mais dans cette effervescence douloureuse, toute chair verra le salut de Dieu.

Le Magnificat de Marie, son chant d’exaltation chanté dans la maison de Zacharie et d’Élisabeth, clarifie son espérance du nouveau royaume. Avec Jean-Baptiste, elle s’attend à ce que l’arrivée du Messie initie un royaume complètement nouveau, plein de surprises pour tous.

…parce que le Tout-Puissant a fait de grandes choses pour moi. Son nom est saint, et sa bonté s’étend de génération en génération sur ceux qui le craignent.

Il a agi avec la force de son bras, il a dispersé ceux qui avaient dans le cœur des pensées orgueilleuses.

Il a renversé les puissants de leurs trônes et il a élevé les humbles.

Il a rassasié de biens les affamés et il a renvoyé les riches les mains vides.

(Luc 1.49-53, italique de l’auteur)

Cinq types de personnes sont ébranlés et surpris. Dans la vision de Marie, ceux qui sont au sommet de la pyramide sociale – les orgueilleux, les riches et les puissants – s’effondrent. Ils sont dépouillés de leurs sièges prestigieux, détrônés, dispersés et renvoyés à vide. Pendant ce temps, les pauvres et les affamés, ceux qui sont au bas de la colline sociale, font un surprenant voyage vers le sommet. Marie chante des paroles d’espoir et de jugement. L’espoir pour ceux qui sont au bas de l’échelle, comme elle se décrit elle-même (Luc 1.48).

Le jugement pour ceux qui, au sommet, piétinent les démunis.

Paysanne galiléenne pauvre, Marie s’attend à ce que le royaume messianique bouleverse son monde social. Les riches, les puissants et les orgueilleux de Jérusalem seront chassés. Les pauvres fermiers et bergers de la Galilée rurale seront exaltés et honorés. Le désir et l’espoir de Marie reflètent l’aspiration des Juifs à un Messie qui inaugurera un royaume aux valeurs inversées.

Un royaume inversé

Le thème central du ministère et de l’enseignement de Jésus est le royaume de Dieu, ou, comme l’appelle Matthieu, le royaume des cieux1. Cette idée clé relie l’ensemble de son message. Le « royaume

1. Jeremias (1971 : 97) [NdE : se référer à la bibliographie à la fin du livre] fait remarquer que les termes royaume de Dieu et royaume des cieux ont une signification identique.

de Dieu » imprègne l’ensemble du ministère de Jésus, lui donnant une cohérence et une clarté inhabituelles. C’est le noyau, l’essence même de son ministère2.

Les débats sur la compréhension du royaume de Dieu par Jésus furent pléthoriques au cours des siècles. Dans les pages qui suivent, nous allons examiner cette notion : le royaume de Dieu désigne un mode de vie inversé, qui contraste avec l’ordre social dominant. Nous pouvons saisir l’idée d’inversion en pensant à deux échelles côte à côte – l’une représentant le royaume de Dieu, l’autre les royaumes de ce monde. Une relation inversée entre les deux échelles signifie que ce qui est hautement valorisé sur l’une se retrouve près du bas de l’autre.

Les évangiles dépeignent le royaume de Dieu comme étant inversé ou à l’envers par rapport à l’ancien Israël et à la modernité3. Pourtant, les évangiles ne considèrent pas le royaume comme étant géographiquement ou socialement isolé du reste de la société. Jésus ne plaide pas pour l’évitement social ou le retrait. Il ne part pas non plus du principe que le royaume et le monde sont divisés de manière nette en deux domaines distincts. L’action du royaume se déroule au milieu du terrain de jeu de la société. Mais c’est un jeu différent. Les joueurs du royaume suivent de nouvelles règles. Ils écoutent un autre entraîneur. Les valeurs du royaume remettent en question les modèles de vie sociale considérés comme allant de soi dans la culture moderne. Les habitudes du royaume ne s’intègrent pas facilement aux tendances culturelles dominantes. Elles peuvent, en fait, paraître insensées.

2. Les spécialistes du Nouveau Testament s’accordent généralement sur la centralité et l’importance du thème du royaume dans l’enseignement de Jésus. Borg (1987 : 198-199), dans une introduction par ailleurs excellente à la vision de Jésus, minimise le thème du royaume. Dans une étude provocatrice, Sheehan (1986) propose que l’essence du royaume a été déformée lorsque l’Église primitive a transformé le royaume en une autre religion : le christianisme.

3. Verhey (1984) explore le thème du « Great Reversal » (grand renversement) dans une excellente étude sur l’éthique et le Nouveau Testament. Son interprétation de l’inversion sociale dans les évangiles, bien que développée indépendamment de mon travail, coïncide à bien des égards avec ma perspective.

Le royaume de Dieu n’est pas seulement à l’envers. Il fait également autorité dans notre situation4. Les valeurs du royaume abordent les questions et les dilemmes actuels. L’éthique du royaume, traduite dans notre contexte moderne, suggère comment nous « devrions » organiser nos vies. Nous ne trouverons certainement pas dans les Écritures les réponses à toutes les questions éthiques que nous nous posons. Les évangiles n’offrent pas une solution miracle à tous les dilemmes éthiques modernes. Mais ils soulèvent les bonnes questions. Ils nous orientent vers les grandes interrogations qui sous-tendent le sens et le but de notre vie.

Un royaume relationnel

Qu’est-ce que le royaume de Dieu exactement ? Ce terme défie toute définition exacte. Il est porteur de nombreuses significations. C’est là tout son génie, ce pouvoir de stimuler sans cesse notre imagination.

La plupart des spécialistes de la Bible s’accordent à dire que le « royaume de Dieu » signifie la domination dynamique ou le règne de Dieu. Le règne de Dieu représente le gouvernement, l’autorité et la puissance dominatrice de Dieu. Ce n’est pas un territoire au sens spatial du terme. Le royaume ne se trouve pas sur un terrain particulier. Il n’est pas non plus statique. Il est dynamique – toujours en train de s’étendre, de croître5. Le royaume ne nous indique pas le lieu de Dieu mais les activités de domination de Dieu. Le royaume est présent chaque fois et partout où des femmes et des hommes soumettent leur vie à l’autorité divine.

Le royaume se produit-il lorsque Dieu règne dans le cœur des gens ? Cette notion suggère que le royaume est avant tout une expérience interne, intérieure, de l’esprit. Mais le terme même de

4. C’est essentiellement la position adoptée et plus amplement développée dans Yoder (1972 : 23).

5. Jeremias (1971 : 98). D’excellentes discussions sur l’histoire de l’érudition traitant du royaume de Dieu peuvent être trouvées dans Chilton (1984 : 1-26), Chilton et McDonald (1987), Riches (1982 : 87-111) et Sanders (1985 : 123-244).

royaume implique un ordre collectif qui dépasse l’expérience d’une seule personne. Au sens littéral, un royaume signifie qu’un roi règne sur un groupe de personnes. Les normes sociales et les politiques de groupe régissent la vie collective d’un royaume. Des accords définissent les obligations des citoyens les uns envers les autres ainsi qu’envers leur roi. L’activité du roi en matière de gouvernance produit des différences concrètes dans la vie et les relations de ses sujets. Selon un érudit, « le royaume est quelque chose dans lequel les gens entrent, et non quelque chose qui entre en eux. C’est un état de choses, pas un état d’esprit6 ».

La vie dans le royaume est fondamentalement sociale. Elle implique l’appartenance, la citoyenneté, la loyauté et l’identité de chacun. La citoyenneté dans un royaume implique des relations, des politiques, des obligations, des limites et des attentes. Ces dimensions de la vie dans le royaume supplantent les caprices de l’expérience individuelle. L’appartenance à un royaume définit la relation du citoyen au roi, aux autres citoyens et aux autres royaumes. Vivre dans un royaume signifie partager son histoire et contribuer à façonner son avenir.

Bien qu’un royaume soit un ordre social, au-dessus et au-delà des personnes ordinaires, les individus doivent faire des choix concernant les royaumes. Nous les embrassons ou les rejetons.

Nous les servons ou nous nous en moquons. Nous entrons dans des royaumes ou les quittons. Nous leur prêtons allégeance ou leur tournons le dos.

La distinction sociologique entre un agrégat et une collectivité clarifie l’idée de royaume. Un agrégat n’est pas un groupe. C’est simplement une collection de personnes qui se trouvent ensemble dans le temps et l’espace. Elles n’ont pas d’influence les unes sur les autres. Un groupe de personnes qui attend le feu rouge à un carrefour est un agrégat. Bien qu’elles soient côte à côte, elles n’interagissent généralement pas les unes avec les autres.

6. Verhey (1984 : 13).

En revanche, le comité exécutif d’une association de parents d’élèves est une collectivité, un groupe dont les membres sont interdépendants. Ils s’influencent mutuellement, formulent des objectifs communs et décident ensemble comment les atteindre. Les sujets d’un royaume ont une interdépendance collective basée sur les politiques de leur roi.

Le royaume de Dieu est une collectivité, c’est-à-dire un réseau de personnes ayant cédé leur cœur et leurs relations au règne de Dieu. Le royaume s’actualise lorsque Dieu règne dans les cœurs et dans les relations sociales. Le royaume n’est pas simplement une série de lignes spirituelles indépendantes reliant le roi à chaque sujet. Le règne de Dieu tisse la toile des relations, liant le roi et ses citoyens.

Comment découvrons-nous à quoi ressemble le règne de Dieu ? Quelle est la forme des politiques royales ? Pouvons-nous traduire la noble idée du règne de Dieu en termes pratiques ? La réponse se trouve dans l’incarnation. Jésus de Nazareth a dévoilé Dieu. Nous commençons à saisir la signification du royaume à travers la vie et les enseignements de Jésus. La vie de Jésus était la Parole finale et définitive de Dieu. À travers la personne et le ministère de Jésus, la voix de Dieu s’est clairement exprimée, dans un langage universel compris par tous.

Le royaume de Dieu est le fil conducteur de l’enseignement et du ministère de Jésus. Ce dernier a souvent présenté des paraboles pour illustrer le royaume. Les sermons sur la montagne et sur la plaine décrivent la vie dans le royaume7. Le Notre Père salue l’avènement du royaume. Le vocabulaire du royaume est continuellement sur les lèvres de Jésus.

En plus de ses paroles, l’activité et le comportement de Jésus nous enseignent le royaume. Jésus de Nazareth fournit l’exemple le plus concret – l’expression la plus visible du règne de Dieu. Ses paroles et son comportement offrent les meilleurs indices pour 7. NdE : Matthieu 5-7 et Luc 6.17-49.

résoudre l’énigme du royaume8. Mais en dernière analyse, ce n’est pas son royaume, ni le nôtre. Jésus nous indique toujours et avant tout le royaume de Dieu.

Pourquoi la tête en bas ?

Si Jésus a inauguré le royaume de Dieu, peut-être devrions-nous l’appeler le royaume à l’endroit. En effet, si nous sommes d’accord pour dire que le royaume représente le plan de Dieu pour nos vies, alors nous devrions sûrement l’appeler le royaume à l’endroit. Mais permettez-moi de conserver l’image inversée, à l’envers, pour mettre l’accent sur plusieurs points.

1. La vie sociale a des dimensions verticales. La société a une topographie accidentée. Dans la géographie sociale, il y a des montagnes, des vallées, des ornières et des plaines. Certaines personnes se tiennent sur des sommets sociaux élevés tandis que d’autres se morfondent dans les vallées. L’influence sociale des individus et des groupes varie considérablement. Le président d’un comité a plus de pouvoir que le membre moyen du comité. Les avocats ont plus de prestige et d’influence que les commis d’épicerie. Nous ne sommes pas égaux dans le « jeu » de l’interaction sociale. L’image « à l’envers » nous rappelle cette dimension verticale de la vie sociale.

8. Les évangiles fournissent différentes couches ou strates de matériel historique : les paroles de Jésus, les points de vue des rédacteurs, les traditions orales et les influences des premières communautés chrétiennes. Les rédacteurs respectifs des évangiles, bien sûr, offrent des perspectives différentes, ou des points de vue différents, sur Jésus. Bien que je sois conscient de la multitude d’intérêts qui façonnent le texte historique, je m’intéresse principalement à la vision synoptique ou générique de Jésus telle qu’elle nous a été transmise. Cette approche homogène est moins sensible aux nuances des rédacteurs particuliers, mais offre une vision plus holistique de Jésus tel qu’il nous a été transmis. Et cette vision holistique, bien qu’elle ne soit pas vérifiable historiquement, saisit néanmoins de manière fiable la figure essentielle de Jésus.

2. Nous oublions de nous demander pourquoi les choses sont comme elles sont. L’étiquette « à l’envers » nous encourage à remettre en question la façon dont les choses sont faites. Les enfants apprennent rapidement les valeurs culturelles communes et les considèrent comme acquises. Les céréales deviennent le « bon » aliment du petit déjeuner. La socialisation – l’apprentissage des modes de vie de notre culture – façonne les hypothèses qui régissent nos vies. Nous tenons notre mode de vie pour acquis. Nous supposons que les choses sont telles qu’elles devraient être. La consommation de céréales au petit déjeuner, jour après jour, donne l’impression que c’est un régime alimentaire incontestablement normal. Nous intériorisons les valeurs et les normes présentées à l’écran et sur les panneaux d’affichage comme étant simplement « la façon dont est la vie ». Si notre système économique fixe un salaire minimum, nous l’acceptons sans hésiter comme juste et équitable. Si quelqu’un empiète sur notre propriété, nous trouvons normal de le poursuivre en justice. Après tout, « c’est ce que prévoit la loi ». Nous exigeons une commission de 8 % sur une transaction commerciale parce que « c’est ce qui se pratique ».

Les valeurs, les croyances et les normes de notre société sont profondément ancrées au point que les alternatives passent inaperçues. Tout au long des évangiles, Jésus présente le royaume comme un ordre nouveau faisant irruption dans les vieilles méthodes, les vieilles valeurs, les vieilles hypothèses. De toute manière, le royaume de Dieu brise nos présupposés. En tant que citoyens du royaume, nous ne pouvons pas supposer que les choses sont justes simplement pour la raison « qu’elles sont ainsi ». La perspective inverse met l’accent sur les points de divergence et de conflit entre le royaume de Dieu et le royaume du monde.

3. Le royaume est plein de surprises. Encore et encore, dans ses paraboles, ses sermons et ses actes, Jésus surprend. Dans les évangiles, les choses sont souvent littéralement à l’envers. Les « bons » se révèlent être des méchants. Ceux qui, selon nous, devraient recevoir une récompense reçoivent un blâme. Ceux qui

pensaient se diriger vers le paradis finissent en enfer. Les choses sont inversées. Le paradoxe, l’ironie et la surprise sont omniprésents dans les enseignements de Jésus. Ils mettent nos attentes sens dessus dessous. Les plus petits sont les plus grands. Les immoraux reçoivent le pardon et la bénédiction. Les adultes deviennent des enfants. Les religieux manquent le banquet céleste. Les pieux sont maudits. Les choses ne sont pas comme nous pensons qu’elles devraient être. Nous sommes déconcertés et perplexes. Étonnés, nous prenons du recul. Devons-nous rire ou pleurer ? En mettant notre monde sens dessus dessous, le royaume nous surprend sans cesse.

Tendre une passerelle pour franchir le fossé entre les questions pressantes d’aujourd’hui et le contenu biblique est précaire. Depuis des siècles, l’eau s’écoule entre les falaises qui se dressent sur chaque rive. Des obstacles empêchent de passer facilement, tels des panneaux de déviation. Avant d’emprunter le pont d’hier, nous devons nous arrêter et réfléchir à quatre panneaux signalant d’autres voies empruntables, des itinéraires bis. Nous les brandissons souvent comme des excuses pour éluder le message du royaume et contourner sa pertinence pour aujourd’hui.

Première excuse : Jésus est lié à une culture particulière

Le premier panneau dit qu’il est insensé de vouloir combler le fossé entre le premier et le xxie siècle. Les paysages culturels sont tout simplement trop différents. Jésus vivait dans un village rural, à l’écart de l’industrialisation, de l’urbanisation, de la technologie, de l’holocauste nucléaire et des entreprises mondiales. D’après ce panneau de déviation, l’éthique du royaume pourrait fonctionner dans les petits villages où Simon connaît Marthe. Dans une société populaire simple, on peut parler d’aimer ses ennemis et de pardonner à ses voisins. Le modèle du royaume a du sens pour les gentils bergers et les paysans naïfs. Mais pas pour nous. L’enseignement de Jésus est prisonnier d’une culture rurale. Nous ne pouvons pas le transposer dans notre vie moderne, eu égard à la complexité qui la caractérise.

Selon cette mise en garde, nous pouvons étudier l’Écriture pour apprendre l’éthique biblique. Nous pouvons décrire les « règles » qui étaient nécessaires pour bien vivre à l’époque du Nouveau Testament. Mais nous ne devons pas vouloir à tout prix que ces règles régissent notre vie aujourd’hui. Ce panneau de déviation nous dit de construire notre propre éthique chrétienne à partir de zéro. Il nous dit de les fonder sur le bon sens, car le fondement biblique ancien est sans pertinence. Il est irresponsable de passer aveuglément de textes bibliques isolés à l’ère moderne. Mais si on identifie la signification d’un texte biblique dans son contexte culturel, on peut alors transposer cette signification au monde actuel. Il est certain qu’il faut comprendre les valeurs, les normes et les relations interpersonnelles de l’environnement ancien pour saisir la pleine signification d’un texte. Nous devons reconnaître que la société paysanne galiléenne était étonnamment différente de la société actuelle.

Néanmoins, des habitudes humaines similaires persistent des deux côtés du gouffre historique : le nationalisme, le racisme, l’oppression économique, la cupidité, la violence, l’abus de pouvoir et l’individualisme arrogant. En définitive, peu importe l’époque, le mal se cache dans les structures sociales. En découvrant le sens des récits évangéliques dans leur contexte culturel, nous nous apercevons qu’ils abordent effectivement les mêmes questions brûlantes qu’à notre époque.

L’ancienneté des évangiles n’est pas un handicap lorsque nous prenons le temps de les interpréter dans leur contexte culturel. À vrai dire, c’est précisément à ce moment-là que les récits bibliques prennent tout leur sens. Contrairement à ce que l’on pense généralement, la pertinence de Jésus diminuerait si sa vie et son ministère avaient été déconnectés de sa culture. Son enracinement dans une culture particulière accroît sa pertinence pour aujourd’hui.

L’enracinement culturel de Jésus clarifie le message du royaume au lieu de le cacher.

Deuxième excuse : Jésus s’est trompé sur le timing

Le deuxième panneau indique que Jésus lui-même s’est trompé sur le moment de l’avènement du royaume. Selon cet argument, il s’est trompé en pensant que le royaume adviendrait de son vivant. Nous ne pouvons donc pas le prendre au sérieux aujourd’hui, et il ne peut certainement pas nous dire comment vivre.

La question du calendrier du royaume est l’un des problèmes les plus épineux des études synoptiques. Elle a provoqué des débats savants passionnés9. Quand le royaume arrivera-t-il ? Est-il déjà venu, ou devons-nous encore attendre ? Est-il à faire ou déjà établi ?

De nombreux chercheurs pensent que Jésus s’attendait à ce que la consommation finale du royaume eût lieu de son vivant10. Dans Matthieu 10.23, par exemple, Jésus dit à ceux qu’il envoie : « Je vous le dis en vérité, vous n’aurez pas fini de parcourir les villes d’Israël avant que le Fils de l’homme ne vienne ». Dans Luc 9.27, après avoir discuté de la croix du disciple, Jésus dit : « Je vous le dis en vérité, quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront pas avant d’avoir vu le royaume de Dieu ». Ces passages, et d’autres, suggèrent que Jésus lui-même s’attendait à ce que le royaume fût imminent.

Ainsi, le caractère radical de la vie de Jésus prend tout son sens. S’attendant à la fin du monde dans quelques années, il aurait proposé ses enseignements éthiques comme des directives temporaires. Ils n’étaient applicables qu’au court intervalle entre sa vie et l’arrivée imminente du royaume. Si vous vous attendez à ce que le monde se termine et que le royaume fasse irruption à tout moment, il est

9. Les discussions sur le calendrier du royaume et son caractère eschatologique ont été examinées par de nombreux spécialistes : Chilton et McDonald (1987), Hiers (1970, 1973), Ladd (1974a, 1974b), Pannenberg (1969), Perrin (1963, 1976) et Sanders (1985).

10. Schweitzer (1922), dans son étude désormais classique, The Quest of the Historical Jesus, publiée pour la première fois en 1906, a soutenu que la vision apocalyptique de Jésus a façonné son enseignement éthique. Parmi les défenseurs plus récents de l’interprétation apocalyptique des enseignements de Jésus par Schweitzer, citons Hiers (1970, 1973) et Sanders (1975).

logique d’aimer vos ennemis et de donner votre manteau. Selon cette école libérale d’interprètes, Jésus a conçu ses enseignements uniquement pour ce court « intérim ». Ils ne sont certainement pas raisonnables pour des relations sociales à long terme et durables. En revanche, d’autres théologiens soutiennent que Jésus pensait que le royaume était présent dans son propre ministère. Jésus a dit : « le royaume de Dieu s’est approché de vous » (Luc 10.9) et « le royaume de Dieu est venu jusqu’à vous » (Luc 11.20). Jésus a dû comprendre que le royaume était déjà présent dans son ministère. Cette ligne d’interprétation souligne la présence du royaume dans l’incarnation et dans la croissance ultérieure de l’Église. Elle minimise toutefois l’importance d’une consommation future11.

Une troisième position, la vision dispensationaliste, relègue le royaume à un règne futur et littéral du Messie sur terre. Dans cette perspective, Israël a rejeté l’offre du royaume lors de la première apparition du Messie. Cela a obligé Dieu à retarder l’actualisation du royaume jusqu’au retour du Messie. La tendance futuriste de cette vision conservatrice supprime tout intérêt sérieux à appliquer les enseignements de Jésus à notre vie actuelle. Il est intéressant de noter que les libéraux et les conservateurs parviennent à la même conclusion : l’éthique du royaume enseignée par Jésus n’a aucun sens aujourd’hui.

D’autres chercheurs adoptent une quatrième position. Ils soutiennent que le royaume de Dieu dans les enseignements de Jésus intègre à la fois le présent et le futur. Un spécialiste note : « Il y a un consensus croissant dans les études sur le Nouveau Testament pour dire que le royaume de Dieu est en quelque sorte à la fois présent et futur12 ». Il y a au moins quatre significations du royaume dans les évangiles :

11. Le théologien britannique Dodd (1936) a été l’un des premiers partisans de ce point de vue, souvent appelé « eschatologie réalisée ».

12. Ladd (1974b : 3). Le consensus savant s’est clairement déplacé vers de multiples significations temporelles associées au moment du royaume. Voir également Bright (1953 : 216-217), Chilton (1984), Chilton et McDonald (1987), Kraus (1974 : 32), Perrin (1976) et Sanders (1985 : 150-156).

1. Une signification abstraite du règne ou de la domination de Dieu.

2. Un ordre apocalyptique futur dans lequel les justes entreront.

3. La présence du royaume déjà sur terre.

4. Un royaume dans lequel les personnes entrent maintenant13.

Il est utile de considérer le royaume de Dieu comme un symbole général plutôt que comme un symbole spécifique14. Les symboles nous indiquent quelque chose qui les dépasse. Le mot écrit « chien » est un symbole. Lorsque nous lisons le mot « chien », il nous rappelle un certain type d’animal.

Un symbole spécifique est un symbole qui n’a qu’un seul référent ; il nous rappelle une seule chose. Un chiot cocker noir, femelle, nous renvoie à une variété spécifique de chien.

En revanche, les symboles généraux ont des significations multiples et de nombreux référents. Le mot « animal », par exemple, évoque de très nombreux types de créatures.

Si nous considérons le royaume de Dieu comme un symbole spécifique, cela nous limite à une seule signification. Si le royaume n’est qu’un événement unique, nous sommes obligés de nous demander si l’événement s’est produit ou non. Un seul acte historique concret peut épuiser un tel symbole spécifique.

Considérer le royaume comme un symbole général nous offre de nombreux référents aux significations multiples. Un symbole général est élastique. Il s’étend en avant et en arrière, en largeur et en profondeur, pour couvrir de nombreuses significations. Ainsi, au lieu de poser des questions sur le temps, nous nous demandons ce que le royaume évoque ou représente. Que représente-t-il ? Vers quoi nous oriente-t-il ? En outre, un symbole général n’est pas invalidé simplement parce qu’un événement spécifique ne se produit pas. Le royaume est plus qu’un événement ancien ou futur. Voir le

13. Ladd (1974b : 123).

14. Perrin (1976 : 29-35) propose cette distinction utile. Dans l’intérêt de la simplicité, j’ai appelé le symbole sténographique de Perrin « spécifique » et son symbole tenace « général ».

royaume comme un symbole général nous permet d’apprécier les nombreuses façons dont Dieu est le roi de nos vies.

Cette étude embrasse les diverses significations du royaume : l’espoir de l’Ancien Testament à son sujet ; son inauguration dans le ministère de Jésus ; sa puissance à la Pentecôte ; sa pérennité dans la vie des croyants à travers les siècles ; sa consommation finale. Les signes du royaume se manifestent chaque fois que les personnes soumettent leur volonté et leurs relations à la voie de Dieu. Pour citer le titre d’un livre, le royaume est la présence du futur déjà parmi nous15. Le royaume de Dieu est présent aujourd’hui alors que l’Esprit de Dieu règne dans la vie des croyants. Les membres du royaume, dès maintenant, sont ceux qui obéissent au Seigneur du royaume. Ceux qui suivent la voie de Jésus font déjà partie du mouvement du royaume. Non, Jésus ne s’est pas trompé sur le timing : il parlait d’un royaume qui transcende notre compréhension humaine du temps.

Troisième excuse : Réfléchir au sens spirituel

Un troisième panneau empêche beaucoup d’entre nous de transposer des instructions éthiques pratiques de l’époque antique à nos jours, ce qui nous pousse à adoucir le dur enseignement social de Jésus en le spiritualisant. Certains mots de notre langue ont une signification sacrée. Nous classons les mots dans des cases sacrées et profanes. Nous opposons le chaud et le froid, le grand et le petit, le dedans et le dehors. Dans les milieux religieux, le terme « spirituel » est au sommet de l’échelle du sacré tandis que le mot « social » est souvent accroché au dernier échelon.

Les réalités spirituelles, en toute logique, viennent de Dieu. Elles sont saintes. L’effort humain, en revanche, est le moteur des affaires sociales. Étant éloignées du cœur de Dieu, les réalités sociales sont suspectes. Le spirituel est préférable au social. Nous espérons que telle activité de l’église ne deviendra pas « juste un événement social »

15. Ladd (1974b).

– ce qui implique qu’elle n’aurait pas de signification spirituelle. Cette scission malheureuse entre le spirituel et le social nous fait souvent dévier de l’éthique du royaume.

Les réalités spirituelles impliquent de grandes vérités métaphysiques. Elles comprennent nos croyances en Dieu, le salut et l’action mystérieuse de l’Esprit de Dieu dans nos vies. Les réalités sociales, quant à elles, nous renvoient à des préoccupations terrestres et triviales : le travail, le salaire, le logement, les loisirs, nos besoins sociaux d’approbation, d’amour et de créativité.

L’erreur qui consiste à séparer le spirituel du social conduit à une lecture déformée de l’Écriture. Elle nous incite à transformer les dures paroles de Jésus en un sirop agréable spiritualisé, diluant son enseignement pour le rendre inoffensif. Nous nous émerveillons de la mort expiatoire de Jésus mais nous oublions qu’il a aussi et surtout montré une nouvelle façon de vivre.

Tout évangile qui n’est pas social n’est pas un évangile. L’amour de Dieu pour l’humanité a produit une action sociale. Dieu ne s’est pas contenté de s’asseoir dans un fauteuil pour réfléchir à l’amour du monde. Il a agi. Il est entré dans les affaires sociales sous forme humaine. Par Jésus, Dieu a vécu et interagi dans un environnement social réel. Jésus, en substance, a révélé les habitudes sociales de Dieu. Dans l’incarnation, le spirituel est devenu social.

Pour le dire autrement, cet événement social définitif était une parole spirituelle. Il nous a communiqué les mystères spirituels de Dieu sous une forme sociale pratique. Parole et acte se sont fondus en une seule réalité dans l’incarnation. En ces derniers jours, Dieu ne nous a pas parlé par le grec ou l’anglais, mais par un Fils – un événement social (Hébreux 1.2). Le génie de l’incarnation est que les mondes spirituel et social se rejoignent en Jésus-Christ. Les séparer revient à nier l’incarnation. Le social et le spirituel sont inextricablement liés dans le récit de la vie de Jésus que nous font les évangiles.

Un spécialiste affirme que la repentance « est un acte éthique purement religieux… un acte qui ne concerne que soi-même et Dieu

et qui est neutre vis-à-vis des autres êtres humains et du monde16 ». Ce point de vue suppose à tort que la repentance est une expérience spirituelle personnelle sans implications sociales. De plus, pourquoi Jésus est-il pertinent pour la repentance si ce n’est pour l’éthique ? Un tel clivage donne une fausse image de l’Évangile. Nous n’avons pas deux évangiles. Nous n’avons pas un évangile spirituel et un évangile social, un évangile du salut et un évangile de la faim. Nous avons un seul Évangile qui intègre les deux dimensions. Cet Évangile fusionne les réalités sociales et spirituelles en une seule.

Jésus lie le spirituel et le social en un tout inséparable. D’une part, il affirme que la vraie foi est ancrée dans le cœur – non dans la dîme, le sacrifice, la purification et autres rituels extérieurs. En ce sens, il spiritualise la foi religieuse.

D’autre part, Jésus affirme que la foi en Dieu s’exprime toujours par des actes sociaux tangibles d’amour pour le prochain. En somme, il brise nos catégories de social et de spirituel. Pour Jésus, elles sont inséparables – un tissu sans faille.

Un jour, un pasteur a spiritualisé l’histoire de Zachée. Après avoir raconté l’histoire, il a rappelé à l’assemblée que Jésus pouvait nous aider à descendre de nos arbres spirituels. Si nous sommes spirituellement « dans un arbre », nous pouvons être libérés par Jésus. Ce sermon a négligé les profondes dimensions économiques de l’histoire. Il a minimisé l’impact social de la rencontre par des applications spirituelles banales. Une lecture réaliste du texte permet de découvrir un collecteur d’impôts cupide qui rencontre Jésus, se repent et corrige immédiatement ses torts économiques. Le repentir spirituel et la réparation sociale forment une seule et même histoire, une histoire que Jésus décrit comme une « visite de salut ».

Déterminer les implications sociales de l’Évangile ne signifie pas qu’il faille déprécier ou négliger les connaissances spirituelles. Il s’agit plutôt d’affirmer que les idées spirituelles ont toujours des conséquences sociales. La réunification du social et du spirituel n’est pas une manière humaniste de faire de la théologie par le bas.

16. Sanders (1975 : 31).

Elle affirme une incarnation qui va au-delà du saint des saints du temple de Jérusalem pour rejoindre les réalités de la société israélite.

Lorsque nous spiritualisons les textes bibliques, nous les extrayons de l’expérience humaine pratique et nous diluons leur signification sociale. En revanche, lorsque nous explorons le contexte social d’un texte biblique, sa charge de sens devient pertinente pour notre situation actuelle.

Quatrième excuse : Ne changez que votre caractère

Le dernier panneau dit que le royaume ne fait une différence que dans notre caractère personnel. En d’autres termes, les enseignements de Jésus nous aident à construire le caractère privé et l’éthique personnelle, mais pas la dimension sociale. Un spécialiste conclut que Jésus souhaite avant tout un caractère juste. La conduite, note-t-il, devrait être une manifestation de ce caractère juste. Mais « il est bien sûr vrai qu’il y a peu d’enseignement explicite sur l’éthique sociale dans les évangiles17 ».

La distinction entre l’éthique personnelle et l’éthique sociale est nette mais revêt une dimension problématique : elle suggère que les décisions et les actions personnelles n’ont pas de conséquences dans la sphère sociale. Et elle suppose que les individus opèrent de manière détachée du champ social.

Selon ce point de vue, Jésus s’est intéressé aux questions de la vie privée. Il se souciait principalement du caractère, des attitudes, des motivations, des émotions et des traits de personnalité.

L’éthique de Jésus ne s’applique donc qu’aux sentiments intérieurs, qui auraient peu d’impact sur les autres. Ce que Jésus vise, c’est notre horizon émotionnel, notre degré d’espoir et de paix intérieure.

Créer une dichotomie entre personnel et social, c’est nier que pratiquement tous les comportements sont sociaux. Existe-t-il des actions purement « personnelles » ? Peut-être que se gratter la 17. Ladd (1974b : 303).

jambe passerait le test. Mais la manière correcte de se gratter la jambe s’apprend dans un contexte social. Les normes culturelles déterminent le moment et la méthode pour se gratter. Malheur aux dirigeants nationaux qui se grattent la jambe pendant les conférences de presse !

Même les idées, les valeurs et les traits de caractère ont une origine sociale. Ils ne tombent pas du ciel. Ils sont appris dans un contexte social : discussions avec des amis, lecture d’un livre, écoute de podcasts, observation des parents pendant quinze années. Cela ne signifie pas que l’individu n’apporte aucune créativité. Cela ne signifie pas non plus que les individus sont des robots programmés culturellement. L’esprit est le creuset dans lequel une variété d’influences est traitée et mélangée. Chaque personne mélange ces influences sociales à sa manière, belle et unique.

Non seulement les sentiments et les motifs intérieurs ont des racines sociales, mais ils ont aussi des ramifications sociales. Les sentiments de désespoir affectent la façon dont nous interagissons avec les autres. Les attitudes mises en évidence par Jésus sont des attitudes sociales – des sentiments dirigés vers d’autres personnes. Haïr quelqu’un dans son cœur équivaut à un meurtre ; la convoitise sexuelle équivaut à un adultère.

Les sentiments et émotions intérieurs ne sont pas isolés des autres. Ils émergent des expériences sociales et se dirigent vers les autres. Il est difficile de penser à ce que l’on appelle des traits de caractère en dehors d’un contexte social. Une personne échouée sur une île déserte pourrait réfléchir à la signification de l’intégrité, de l’honnêteté et de la douceur, mais elle trouverait cette expérience vide de sens et frustrante en dehors de toute interaction humaine. Si Jésus ne s’était intéressé qu’au caractère intérieur, il aurait pu passer tout son temps dans le désert à sermonner les pierres sur les vertus de l’harmonie intérieure.

Le fait que les idées et les sentiments aient des origines et des conséquences sociales ne nie pas le rôle de l’Esprit Saint. Dieu nous a créés en tant qu’êtres sociaux et son Esprit utilise les autres pour répondre à nos besoins et stimuler notre attention aux besoins des

autres. Les croyances et les pensées peuvent être des produits sociaux ayant des implications sociales, mais cela ne signifie pas que notre vie intérieure est insignifiante, bien au contraire. Voir nos liens avec les autres autour de nous, c’est comprendre à quel point ils sont importants. Les pensées influencent effectivement le comportement. Jésus a souligné la nécessité d’une véritable droiture intérieure, par opposition aux rituels hypocritement pratiqués. Il savait aussi que la vie intérieure produit des fruits sociaux.

L’éthique sociale du royaume, enseignée et vécue par Jésus, peut être transportée sur le pont qui relie le premier et le xxie  siècle. Ce livre résiste à l’idée que Jésus devrait retourner à son époque sous prétexte qu’il ne fournirait pas une éthique valable pour aujourd’hui18. Au contraire, les pages qui suivent se font l’écho du souci d’autres chercheurs de lier l’éthique sociale chrétienne au royaume de Dieu19. Les évangiles n’offrent pas un système complet d’éthique formelle pour couvrir toutes les situations possibles. Ils fournissent des épisodes, des histoires et des images riches en idées applicables à notre situation moderne20. Les images de ce qui est

18. Sanders (1975 : 29)

19. Ladd (1974b : 302) ainsi que Birch et Rasmussen (1976) expriment cette préoccupation. La tendance croissante des chercheurs à lier l’éthique sociale au royaume de Dieu et aux enseignements de Jésus est illustrée par les efforts de Cassidy (1978), Hauerwas (1983), Longenecker (1984), Mealand (1981) et Yoder (1972). Chilton et McDonald (1987) ainsi que Perkins (1981) soutiennent que les paraboles fournissent les meilleurs aperçus de l’éthique sociale du royaume.

20. L’une des difficultés que l’on rencontre lorsqu’il s’agit de façonner une éthique sociale moderne à partir des évangiles synoptiques tient au fait que Jésus et ses disciples étaient un groupe itinérant marchant à travers la campagne. Ils étaient au stade initial d’un mouvement social de revitalisation religieuse et n’étaient donc pas préoccupés par les questions de construction et de maintien d’institutions sociales qui se posent à un mouvement social dans ses phases ultérieures. Dans les Actes des apôtres, ainsi que dans les autres lettres du Nouveau Testament, les questions de construction et de préservation des institutions revêtent une plus grande priorité. Pour un traitement sociologique du caractère itinérant de Jésus et de son groupe de disciples, voir Theissen (1978). Une discussion des différents besoins sociaux qui correspondent aux étapes institutionnelles d’un mouvement social, tels qu’ils s’appliquent au rôle de la richesse dans Luc et les Actes, peut être trouvée chez Kraybill et Sweetland (1983).

bien et juste utilisées dans les histoires du royaume ne sont pas des potentialités impossibles ou des idéaux romantiques. Elles s’entrecroisent au niveau terre-à-terre avec les problèmes épineux de l’existence humaine d’aujourd’hui.

La vision du royaume exposée dans les évangiles ne définit pas un programme spécifique d’éthique sociale ou d’action politique. La vision du Nouveau Testament dit cependant clairement ce que le royaume n’est pas. Elle présente également les principes de base du bien et du bon qui sous-tendent le royaume. Les applications spécifiques, bien sûr, sont l’œuvre de l’Église – au fil des siècles –sous la direction du Saint-Esprit.

Ce qui est remarquable dans nos efforts de compréhension du royaume, c’est la façon de découper en catégories. Nos questions et nos catégories le fragmentent. Nous nous demandons : Est-il présent ou futur ? Personnel ou social ? Abstrait ou concret ? Terrestre ou céleste ? Spirituel ou politique ? Lié à l’Église ou englobant le monde entier ? Un don de Dieu ou une action de notre part ?

Notre propension humaine à diviser le royaume en catégories logiques et gérables en fait éclater l’intégrité. Le royaume de Dieu devrait au contraire faire éclater nos minuscules catégories humaines. Ce n’est pas l’un ou l’autre, un oui ou un non. C’est tout ce qui précède – les deux : oui et non. C’est bien le royaume de Dieu, pas le nôtre !

Nous voulons le comprendre, l’examiner, l’analyser. Mais Dieu nous enjoint d’y entrer. Dieu nous appelle à tourner le dos aux royaumes de ce monde pour embrasser une demeure renversée. L’appel à répondre est sous-jacent à tout l’enseignement de Jésus sur le royaume21. Il nous invite non pas à étudier, mais à nous joindre à lui, non pas à disséquer, mais à entrer. Comment allons-nous répondre ?

21. Verhey (1984 : 21) suggère que l’éthique de Jésus n’est pas une éthique d’obéissance à la loi, mais une éthique fondamentalement marquée par la repentance.

Questions pour la discussion

1. Que nous apprennent les prophéties de Jean-Baptiste et de Marie sur la nature du royaume ?

2. En plus d’une échelle et d’un jeu d’équipe, quelles autres images pourraient nous aider à visualiser et à symboliser le royaume à l’envers ?

3. Quelle différence cela fait-il de considérer le royaume de Dieu comme un agrégat ou une communauté ?

4. Quelles sont les échappatoires les plus faciles à emprunter pour éviter l’enseignement biblique ?

5. Quelles autres excuses nous empêchent d’appliquer l’éthique biblique aujourd’hui ?

6. Donnez d’autres exemples de « spiritualisation » qui affaiblissent la signification sociale concrète de l’Évangile.

LE ROYAUME À L’ENVERS

Dans Le royaume à l’envers , Donald B. Kraybill explore la manière dont Jésus renverse les valeurs habituelles du pouvoir, de la richesse, de la religion et de la réussite. En replaçant son message dans le contexte historique, politique et religieux du Ier siècle en Terre sainte, l’auteur montre que l’annonce du royaume de Dieu constitue une véritable révolution – non violente, mais profondément radicale.

À travers l’enseignement et les actes de Jésus, ce livre révèle un royaume où les humbles sont élevés, où le service remplace la domination, où l’amour des ennemis l’emporte sur la force, et où la fidélité à Dieu transforme les relations sociales, économiques et spirituelles.

Accessible et solidement documenté, cet ouvrage invite le lecteur à redécouvrir la portée concrète de l’Évangile pour la vie personnelle, l’Église et la société aujourd’hui.

Théologie

ISBN : 978-2-7222-0479-9

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Le royaume à l'envers by Librairie chrétienne CLC - Issuu