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La plus belle œuvre du musée

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JOËLLE PEIFFER

© 2026, éditions Vida

CLC–BP 9 – F-26216 Montélimar Cedex vida@clcfrance.com – www.vida-editions.com

ISBN : 978-2-38391-262-0 (papier) / 978-2-38391-960-5 (epub)

Responsable éditoriale : Claire Trestour

Titre : La plus belle Œuvre du musée, édité en 2016 sous le titre : Mission au musée.

Diffusé en Belgique par la Centrale Biblique

Diffusé au Canada par CLC Canada

Diffusé aux États-Unis par CLC USA

Diffusé en Suisse par RDF Édition

Tous droits réservés. Toute reproduction ou transmission, totale ou partielle, par voie électronique, mécanique ou autre, ainsi que tout enregistrement ou photocopie, sont interdits sans le consentement préalable de l’éditeur.

Couverture : Jennyfer Val Katende / Gemini.

Illustratrice : Claire Trestour

Photo de l’auteure : Lucas Cournut

Dépôt légal : juin 2026

Impression n° xxx (mai 2026) • IMEAF • F-26160 La Bégude de Mazenc www.imeaf.com

Mots-clés : 1. Destins croisés. Quête. Résilience. Espérance

2. Mystère. Suspense. Secrets. Manipulation

3. Amour. Passion

JOËLLE PEIFFER

Table des matières

1.

4.

6.

7.

8.

Une mission au-delà des cadres

– Votre profil intéresse Monsieur Stern ! Lisa ne put réprimer un sourire de satisfaction. Jusqu’ici, elle avait été engagée comme conservatrice dans des musées, certes prestigieux, mais sans possibilité de réelle évolution. Or, elle avait de l’ambition. Ce jour-là, elle était en passe de devenir directrice de musée. Il est certain que le chef d’entreprise avait été subjugué par ses diplômes et son expérience. Elle n’avait d’ailleurs même pas eu à passer d’entretien. Un courrier contenant son CV et une lettre de motivation avait suffi. L’homme qui se tenait devant elle avait simplement été mandaté pour lui faire signer le contrat. – Cependant, il vous faut savoir que la tâche ne sera pas facile, reprit l’homme. – Je n’ai pas peur des défis, lui répondit-elle vivement. Il sourit, une lueur subtile passa dans ses yeux. – Sachez que Monsieur Stern possède également un grand nombre d’entreprises à travers le monde. Mais, préférant rester discret, il les administre par l’intermédiaire de mandataires. Toutefois, fait exceptionnel, il a donné son nom au musée que vous allez diriger. C’est pourquoi, jusqu’à ce que vous soyez totalement à l’aise dans votre fonction, c’est à moi que vous devrez rendre des comptes

puisque je suis son mandataire, mais vous vous en référerez bientôt uniquement à Théophane.

– Qui est ce monsieur ?

– C’est le DRH, associé et héritier du patron. Mais revenons à l’établissement, poursuivit le mandataire. Monsieur Stern tient particulièrement à partager ses collections d’art avec le grand public. Mais plus que l’art, ce sont les artistes qui l’intéressent. Il veut les pousser à donner le meilleur d’eux-mêmes. Nous espérons que vous partagerez ses valeurs. Êtes-vous décidée à signer ?

Sans hésiter, Lisa prit le stylo, parapha et signa le contrat. L’homme sourit et lui serra la main cordialement.

– Bienvenue dans l’entreprise, Madame Dubreuil !

Ailleurs

– Ah ah ah ! Tu as engagé cette petite pimbêche. Eh bien, tu n’es pas au bout de tes peines.

– Crois-moi, elle fera l’affaire.

– Laisse-moi rire ! Quand elle saura ce que tu attends d’elle, elle s’enfuira en courant. Et si elle ne le fait pas d’elle-même, je saurai l’y inciter, ajouta cyniquement l’interlocuteur de Monsieur Stern.

– Bonjour. Un paquet pour vous.

Deux livreurs entrèrent chargés d’un grand colis rectangulaire d’au moins un mètre vingt.

– Mario, combien de fois devrais-je vous répéter de ne pas parler d’un paquet, mais d’une toile ! gronda Lisa.

Les deux hommes, spécialisés dans le transport d’œuvres d’art, aimaient taquiner la conservatrice, qui possédait un sens de l’humour aussi affûté qu’un règlement intérieur. Son tailleur strict et ses cheveux tirés en arrière ne laissaient place à aucune fantaisie et ajoutaient quelques années à ses trente-deux ans. Avec Martine, son assistante, elle entreprit de sortir la toile de son fourreau de papier bulle. La dernière enveloppe protectrice tomba… Et le « jugement » aussi !

– Ah !

Le visage de Lisa se plissa comme un morceau de papier que l’on froisse. La bouche s’ouvrit, hésita, puis brutalement largua les amarres : – C’est incompréhensible. Ne me dites pas que c’est Monsieur Stern qui a passé cette commande ?

Sur ce, le livreur répondit en riant :

– Qui voulez-vous que ce soit ? Moi peut-être ?

– Je ne comprends pas ! Vous êtes sûrs que vous ne vous êtes pas trompés d’adresse ? Cette œuvre ne cadre pas avec notre ligne. Elle est… banale. Je ne vois même pas où l’exposer. Nous sommes un musée d’art contemporain exigeant. Soutenir les jeunes artistes, oui, mais pas sans discernement.

– Moi, je ne le trouve pas mal ce tableau. Peut-être un peu classique, mais il y a de l’idée ! se risqua Martine.

– Un insignifiant lever de soleil sur la mer ! Basique. Je le répète, cela ne cadre pas du tout avec les autres œuvres. En plus, elle n’est ni signée, ni datée et il n’y a aucune mention du titre.

– Si, regardez ! releva son assistante, en saisissant une petite carte qui s’était perdue dans le papier d’emballage. Éclosion d’un jour nouveau. C’est joli comme titre, non ?

– Quelle originalité, ma pauvre fille ! répliqua Lisa. Martine haussa les épaules et s’en alla en riant. Elle travaillait au musée depuis quinze ans. Habituée aux directeurs successifs, elle avait appris à composer avec leurs tempéraments. Dotée d’une serviabilité et d’une gentillesse exemplaires, elle savait aussi mettre le holà lorsqu’il le fallait. Et quand la pression professionnelle était trop forte, elle s’adressait directement à Monsieur Stern. Aussi, les réactions excessives de Lisa ne l’impressionnaient guère et elle préférait en rire.

– Bon, ce n’est pas tout, dit le livreur qui commençait à s’impatienter, j’ai d’autres livraisons à faire. Signez là, rajouta-t-il sans plus de procédés.

Les deux hommes sortirent, laissant Lisa consternée devant la peinture. Elle sortit son bipeur et appela l’homme à tout faire de la maison.

– Samuel, trouvez-moi une place au dépôt pour ce ce « paquet » !

Il était bientôt neuf heures. Avant l’ouverture, Lisa avait pris l’habitude de passer ses troupes en revue. Tout devait être impeccable. Elle se rendit tout d’abord à l’accueil. L’atmosphère détendue qui régnait entre les hôtesses se figea quelque peu à son arrivée. Elle en profita pour sermonner Kathia qui avait, sans succès, essayé de cacher son gobelet de café, tandis qu’Yvette dissimulait ses ongles vernis d’un rouge qu’elle savait un peu trop saillant aux yeux de sa supérieure. La directrice poursuivit méthodiquement sa tournée en se dirigeant vers les salles d’exposition, non sans avoir auparavant inspecté les toilettes en soulevant toutes les lunettes pour voir si une vilaine souillure n’aurait pas échappé à la vigilance, ô combien accrue depuis qu’elle était directrice, de l’employée de ménage. À chaque étage se tenaient deux gardiens en uniforme, Odette et Norbert. Elle leur rappela rapidement les consignes, au cas où ils auraient oublié les nombreuses heures de formation auxquelles elle les avait soumis pour qu’ils se tiennent bien droits et sachent repérer de leur œil de buse la petite souris qui se risquerait si ce n’est qu’à effleurer un des joyaux exposés. Tout était en ordre, l’établissement pouvait donc ouvrir ses portes. Alors que quelques visiteurs déambulaient déjà dans la salle, Lisa continuait d’arpenter le musée, sortant régulièrement de sa poche un petit morceau de tissu qu’elle passait délicatement sur le coin d’une sculpture ou le dessus d’un tableau, pour en chasser de manière catégorique l’éventuelle poussière qui aurait eu l’audace de venir s’y déposer entre 18 heures, moment du ménage, et 9 heures du matin, à l’ouverture.

Lorsqu’elle revint à l’accueil, Martine l’appela : – Lisa, il y a ici quelqu’un qui souhaiterait vous parler, lui dit-elle en désignant près de la porte un jeune homme d’environ vingt-cinq ans, tenant maladroitement une pochette d’artiste peintre sous le bras.

Il avait l’air un peu perdu. Ses cheveux bruns bouclés s’entremêlaient en pagaille, coiffant de petits yeux bleus un peu craintifs.

Son manteau usé n’était pas assez long pour cacher ses chaussures tâchées d’une gamme quasi complète de couleurs.

– Vous désirez, monsieur ? lui lança Lisa en s’approchant de lui pour le dominer de toute sa hauteur.

– Je… Je m’appelle Frédéric Toza, et je voulais… vous… vous présentez… mon dernier tableau…, bafouilla-t-il.

– Vous tombez mal, l’interrompit Lisa, nous sommes très occupés actuellement. Revenez d’ici quinze jours - trois semaines et on en reparlera.

Elle misait sur le fait que le jeune homme à l’allure vagabonde se décourage, car si elle devait recevoir tous les peintres en herbe, elle ne s’en sortirait plus et perdrait en efficacité. Or, dans ce job, il fallait être efficace, donc éliminer toute source de perte de temps. S’il revenait, cela prouverait qu’il était vraiment motivé !

Aussitôt, elle ajouta :

– Martine, veuillez raccompagner ce monsieur, je vous prie.

L’assistante se leva, non sans avoir jeté un regard désapprobateur à sa directrice. Mais le jeune homme, tel un fantassin jetant les armes devant un général avant même d’avoir livré bataille, s’était déjà esquivé.

De son côté, Lisa retourna dans son bureau et, à la manière d’un bûcheron, commença à abattre son travail.

Le téléphone tira la jeune femme d’une liasse de papiers qu’elle feuilletait.

– Lisa ! Théophane Stern vient d’arriver. Théophane Stern, le N° 2 de l’entreprise, le DRH, l’héritier, l’inspecteur général, bref, le patron après le Patron. Panique à bord ! – Déjà ? sursauta-t-elle nerveusement. Pourtant, il ne s’était annoncé que pour le début de l’après-midi.

L’arrivée de Théophane était un événement. En effet, depuis qu’elle était en poste, il n’était jamais venu au musée. Or, s’il daignait se déplacer, c’était certainement pour quelque chose d’important. Il n’était donc pas question de faillir dans la réception qu’il était en

droit d’attendre. Par malheur, les petits fours commandés dans la pâtisserie la plus renommée de la ville n’avaient pas encore été livrés. Contrariée, elle sortit donc de son bureau et força le sourire en se dirigeant vers le hall d’entrée. Tranquillement assis dans un des fauteuils de la réception, un homme d’une soixantaine d’années bien entamée, l’air jovial, se leva prestement et vint chaleureusement lui serrer la main.

– Lisa ! Je suis ravi de vous rencontrer.

La jeune femme ne put s’empêcher de se demander quel âge avait le père, si le fils avait déjà passé l’âge de la retraite.

– Le plaisir est partagé, monsieur, répondit-elle très courtoisement. Martine, préparez un café, je vous prie, et téléphonez à la pâtisserie pour qu’ils nous livrent plus rapidement.

– Mais non, laissez, un petit café suffira.

– C’est-à-dire que je ne m’attendais pas à ce que…

– Je sais, je suis un peu en avance, répondit-il amusé. Alors, vous avez reçu ma nouvelle acquisition ?

Devant l’hésitation de la jeune femme, il poursuivit : – Éclosion d’un jour nouveau ! Œuvre d’un jeune artiste que je souhaite soutenir.

– Ah oui, fit Lisa, faisant mine de se souvenir. Nous venons juste de la recevoir.

– Et où est-elle ? demanda Théophane.

– Nous l’avons mise dans l’entrepôt… en attendant de lui trouver une place dans l’une des salles du musée, répondit-elle un peu gênée. Une telle œuvre ne peut pas se placer n’importe où ! poursuivit-elle avec une ironie dissimulée.

– Allons, reprit Théophane malicieusement, je sais que c’est un tableau plus classique, mais il a un certain charme, non ? Et puis, je voulais faire plaisir à un jeune artiste. Visiblement, il avait deviné ce qu’elle en pensait.

– Mais je ne suis pas venu pour vous parler de cela. Puis-je vous exposer l’objet de ma visite dans un endroit plus tranquille ?

Théophane prit place dans un fauteuil en face du bureau de la jeune femme, tandis que Martine leur apportait deux cafés.

– J’ai préféré vous expliquer tout cela de vive voix, car l’affaire est un peu délicate. Dans l’ordre de mission qui vous a été donné lors de votre entretien d’embauche, il était spécialement notifié qu’il vous faudrait vous occuper de l’organisation de « l’Exposition des jeunes artistes » à laquelle Monsieur Stern et moi-même tenons particulièrement.

– Bien sûr, je m’y consacre du mieux possible. En effet, sur ce sujet, Lisa savait qu’elle marquerait des points. Tout avançait à merveille. Il faut dire aussi qu’elle avait passé des soirées entières à travailler dessus et qu’elle avait évidemment mis son équipe sous pression.

– Je sais, Lisa, je sais. Mais pour cela, il va vous falloir rencontrer des créateurs très différents et parfois un peu originaux, voire fantaisistes. Voilà donc ce qui m’amène : vous devriez recevoir demain la visite d’un artiste très prometteur. Il doit vous ramener la première des sept œuvres que Monsieur Stern lui a commandées. Mais je dois vous prévenir, il est très fragile.

– Le tableau ?

– Non, le peintre !

– Ah !

– Oui, comme vous dites ! C’est un grand timide. Il faut faire attention à ce qu’on lui dit, car il est susceptible. Son coup de pinceau est encore un peu hésitant, mais il a un réel talent qui ne demande qu’à éclore. Monsieur Stern s’est pris d’affection pour lui. Aussi avons-nous décidé de le soutenir.

– Je vois !

– Physiquement, vous verrez, il ne paie pas de mine avec ses bouclettes de petit agneau écervelé et son manteau délavé.

Lisa pâlit. Oh, la gaffe ! Enfin, comment deviner… Ce vagabond ! Un protégé de Monsieur Stern ! pensa-t-elle.

– Voilà, donc si vous le voyez, faites un peu attention. Ne le brusquez pas !

Lisa se pinça les lèvres. Elle, qui veillait à ce que tout se déroule parfaitement dans le musée et qui contrôlait tout de A à Z, voilà

qu’un quiproquo venait de la mettre dans une situation délicate, et pour couronner le tout, devant son patron !

– Lisa ? Ça va ?

– … Voilà, vous savez tout. Je suis confuse et j’assume l’entière responsabilité de cette affaire. Si j’avais su cela ce matin, je ne l’aurais pas renvoyé de la sorte. Actuellement, nous avons beaucoup de travail et…

Lisa, adossée à la fenêtre, cliquait nerveusement le stylo quatre couleurs qu’elle avait entre les mains. Théophane la regardait sans rien dire. Il n’était pas en colère et, à vrai dire, ne semblait pas tellement surpris.

– Bon, dit-il, je ne pensais pas qu’il passerait aujourd’hui. Il avait été convenu qu’il vienne demain. Ah ce Frédéric, quelle tête en l’air ! Mais avec l’accueil que vous lui avez réservé, il ne risque plus de mettre les pieds ici. Il va falloir le chercher.

– Je suis désolée.

– J’apprécie votre franchise, Lisa. Les gens qui assument leurs erreurs ne sont pas légion et pourtant cela simplifierait bien les choses. Essayons donc de réparer cela.

Lisa le regarda interloquée :

– Que proposez-vous ?

– Que vous alliez le voir !

Lisa se figea :

– Mais… il va m’envoyer sur les roses. Je veux bien m’excuser par lettre ou par téléphone, mais de là à aller chez lui…

– Lisa, rétorqua Théophane un peu plus sévèrement, Monsieur Stern a déjà payé ce tableau. Il faut bien qu’il le récupère et Frédéric ne reviendra pas ici, j’en ai bien peur.

– Ne vaut-il pas mieux que vous y alliez vous-même ? proposa Lisa. – D’une part, ce n’est pas à moi d’assumer, et d’autre part, il ne tient pas du tout à me rencontrer. Je l’impressionne, paraît-il ! renchérit Théophane avec un petit rire. En revanche, je veux bien vous accompagner en voiture, car je sais où il habite.

Lisa ne voyait pas d’autre solution. Elle avait fauté, elle irait donc réparer.

– Avoir le courage d’affronter sa part d’ombre est déjà une victoire sur soi-même, lui dit Théophane en la regardant avec bienveillance.

Théophane laissa Lisa devant un immeuble vétuste. Aucune sonnette ne comportait de nom. Seuls des numéros de chambres étaient affichés. C’était le genre de logement que l’on attribuait à des personnes en difficulté. « 114 », lui avait dit son patron. Après avoir sonné et s’être annoncée, elle monta deux étages et se retrouva face à Frédéric, le visage un peu bouffi, toujours piqué de petits yeux un peu inquiets.

– Bonjour Monsieur Toza.

Lisa entra tout de suite dans le vif du sujet.

– J’ai vu Théophane ce matin et…

– Théophane ?

Le jeune homme paraissait étonné.

– Il est venu nous informer de la livraison du premier tableau de votre série. Par ailleurs, je tenais à m’excuser de vous avoir un peu… comment dirais-je… un peu évincé ce matin. Nous avions beaucoup de travail et j’ai réagi de manière trop précipitée. Je vous prie de m’excuser.

Le jeune homme sourit. Il ouvrit un peu plus la porte.

– Entrez, proposa-t-il gentiment.

Lisa crut tomber à la renverse. Était-il possible d’entrer, ne serait-ce qu’un orteil, dans ce capharnaüm ?

– Suivez-moi, reprit Frédéric.

En effet, il valait mieux qu’il serve de guide ! Escaladant les chaussures qui jonchaient le sol, Lisa entra dans un couloir. À droite, une porte entrouverte laissait deviner dans un coin une douche et des toilettes rudimentaires. La porte de gauche donnait sur l’unique pièce de vie, où s’entassaient pêle-mêle des cartons de vêtements à côté d’un canapé-lit sur lequel gisaient quelques chaussettes désassorties. Sur la table, près de l’unique fenêtre, s’évaporait le reste d’un café, tandis que toute la moitié gauche était colonisée par la

faune et la flore d’un peintre en pleine déprime : gouaches boueuses écrasées au sol, pinceaux asséchés par l’aridité de la création, palette de tâches multicolores, toiles aux couleurs caniculaires désertées de tout motif. Visiblement, l’artiste était en panne d’inspiration. Lisa aurait bien voulu se faire une idée de son talent, mais rien ne lui permettait d’en effectuer la tentative. En effet, aucune œuvre n’était accrochée au mur, pas la moindre petite aquarelle, même pas Éclosion d’un nouveau jour. C’est dire ! Mais, finalement, ce n’était pas son problème. Elle voulait surtout récupérer la commande. En espérant qu’elle existe toujours ! Frédéric poussa quelques toiles immaculées et finit par extraire de derrière les fagots un paquet ressemblant à un tableau empaqueté.

– Voilà le tableau, dit Frédéric. Vous savez, c’est mon plus récent. J’ai un peu de mal à peindre depuis quelques jours.

– Ah oui ? répondit-elle à peine surprise.

– Alors pour la suite de la série, demandez à Théophane de patienter un peu.

– Je lui dirai, répondit poliment Lisa en prenant la toile. Elle le salua et prit congé, soulagée de quitter ce lieu fort peu sécurisant par son désordre inconcevable.

En sortant, un petit vent frais d’automne bienvenu lui rafraîchit le visage. Théophane attendait dans la voiture.

– Voilà le tableau, lui lança-t-elle fièrement.

– Merci Lisa, répondit Théophane en le calant à l’arrière.

La jeune femme prit place sur le siège passager en attendant que Théophane démarre. Mais celui-ci n’en avait visiblement pas l’intention.

– Il y a un problème ? lui demanda-t-elle.

Théophane ne répondit pas. Il regardait en direction de la porte de l’immeuble. Deux motards venaient de s’arrêter devant le bâtiment.

– Vous pensez qu’ils sonnent chez Frédéric ? demanda Lisa après avoir vu l’un des deux individus appuyer sur la sonnette en bas de la deuxième colonne.

Théophane fronça les sourcils en faisant un signe affirmatif de la tête. Apparemment, le jeune peintre ne semblait pas décidé à leur

ouvrir. Cependant, après quelques minutes, les deux individus finirent par pousser la porte. Ce qui frappa Lisa était l’insigne doré en forme de vautour qu’ils arboraient sur le dos de leurs blousons. Théophane soupira, puis démarra.

– Qui sont ces hommes ? se risqua à demander la jeune femme.

– Des gens peu recommandables ! finit par dire Théophane l’air soucieux.

– Pourquoi leur a-t-il ouvert alors ?

– Ah ça, c’est le libre arbitre, ma chère ! –Vous croyez qu’il est en danger ?

– Certainement, mais on ne peut rien faire s’il tient à fréquenter ces gens. Au pire, si ça tournait mal, il a mon numéro de téléphone. Il n’en dit pas plus. Au bout d’un moment, il se retourna vers Lisa et sourit.

– En tout cas, vous avez bien travaillé !

– Je ne suis pas fâchée de rentrer. Si vous aviez vu ce désordre chez lui ! Je ne suis pas prête d’y retourner.

– Jusqu’à la prochaine livraison…

– Pardon ?

– Lisa, vous avez oublié ? dit Théophane en riant. Il y a encore six tableaux à récupérer. Vous êtes son interlocutrice privilégiée. Je compte sur vous pour suivre cette affaire !

La jeune femme répliqua :

– Je ne veux pas vous décourager, mais il est en panne d’inspiration actuellement. Alors d’ici à ce qu’il fasse le tableau suivant…

– Ça viendra Lisa, ça viendra. Laissons-le mûrir un peu. Elle fit la moue et détourna la tête.

Ailleurs

– Comment ça, trop tard ! Cette pimbêche vous a passé devant, espèce de minables. Elle réagit rapidement. Il va falloir se méfier d’elle. Concernant le niais au pinceau, dès qu’il aura fini le deuxième tableau, débrouillez-vous pour le lui soustraire. Quelle que soit la méthode !

Lisa gara sa voiture et monta dans son appartement. La journée avait été rude. Il était bientôt 19 heures et la faim commençait à la tirailler, d’autant plus qu’en dessous de la porte de son voisin, comme bien souvent, s’échappait un délicieux fumet. Aujourd’hui, c’étaient les effluves d’un ragoût aux aromates d’ici et d’ailleurs qui grisaient ses sens, narguaient son odorat et taquinaient son estomac. Toutes ces odeurs appétissantes lui sautèrent carrément à la gorge lorsque son voisin sortit de chez lui, le journal sous le bras et un récipient à la main, rempli d’un échantillon de ses prouesses culinaires pour le vieux monsieur du quatrième étage. Régulièrement, il offrait un morceau à toutes les personnes seules de l’immeuble. Visiblement, il adorait cuisiner. D’ailleurs, tout juste venait-il d’emménager, quelques semaines auparavant, qu’il avait proposé à Lisa un morceau de pizza faite maison lorsqu’il l’avait croisée dans les escaliers un soir à une heure tardive. Mais elle avait poliment décliné la proposition. Quelles étaient ses véritables intentions ? Était-ce, comme il le lui avait dit, pour lui éviter de cuisiner après une journée épuisante ou cherchait-il autre chose ? Si la pizza était trop grande pour lui, il n’avait qu’à en congeler une partie. Elle avait toujours pensé qu’il valait mieux que chacun se mêle de ses affaires pour éviter les histoires ! D’ailleurs, la suite lui avait donné raison, il semblait avoir une vie assez dissolue. En effet, certains jours, il rentrait à 7 heures du matin et semblait ne pas avoir dormi de la nuit. Que pouvait donc faire un célibataire toute une nuit dehors, on se le demande ! Lisa évitait donc ce genre de fréquentation. Elle préférait ouvrir sa soupe de légumes en brique et manger une boîte de thon. – Bonsoir, lui lança en souriant le jeune homme, en grimpant les marches deux à deux.

C’était plutôt un bel homme, svelte et chic, d’environ trente-cinq ans. Il portait un pantalon noir avec une chemise rose dont le col élégamment ouvert mettait en valeur ses yeux bleus sur lesquels quelques mèches brunes se perdaient de temps à autre. Finalement, peut-être était-il « de l’autre bord », comme on dit !

Lisa répondit brièvement à son salut, rentra chez elle et ferma la porte. On n’est jamais trop prudent !

Décidément, ce mardi matin-là, rien ne collait. Il faisait assez froid pour un mois de novembre et visiblement le dégel ne s’annonçait guère, à en croire la tête de Lisa qui sortit rapidement de sa voiture pour se diriger vers l’entrée du musée où l’attendaient les employés. En retard ! Pour une fichue panne de courant qui avait déréglé son réveil. En réalité, elle n’était pas en retard, mais pas en avance non plus, et cela l’agaçait particulièrement parce qu’elle s’était fait une règle d’arriver avant ses employés. On ne peut pas dire non plus que ces derniers aient été à l’heure. Non, ils étaient eux-mêmes toujours en avance, de peur d’être en retard ! Ceux auxquels, par malheur, cela arrivait, avaient droit à un sermon en bonne et due forme. Et si leur malchance se reproduisait plus d’une fois par mois, ils savaient qu’il y aurait une retenue sur leur salaire.

Lisa ouvrit la porte dont elle seule détenait les clés, excepté Monsieur Stern et Théophane, bien entendu. Une semaine s’était écoulée depuis sa visite chez Frédéric et, ni le peintre ni Théophane n’étaient réapparus depuis. Les employés, serrés les uns contre les autres, plus pour se donner du courage que par crainte du froid, suivaient la directrice qui, dans son manteau parfaitement ajusté, ouvrait la marche d’un pas sec.

Elle se rendit directement dans son bureau pendant que chacun prenait place à son poste. L’inspection générale allait pouvoir commencer et tout le monde avait compris qu’elle ne s’annonçait pas très drôle.

– Enfin Kathia, vous n’avez même pas commencé à travailler que vous prenez déjà un café ?

– Mais… c’est qu’il fait froid…

– Le travail vous réchauffera ! Martine, avez-vous fait le point sur les réservations du mois de novembre ?

– Pas encore, mais…

– Eh bien, faites, Martine, faites ! Je vois cela cet après-midi. Bon, avez-vous vu Yvette ? Je ne l’ai pas trouvée à l’accueil.

– Je suis là, Lisa !

Yvette venait de remonter l’escalier menant aux commodités. Elle était accompagnée d’une jeune fille, style très « ado », avec sa petite jupe courte et son tee-shirt, disons, très économe en tissu lui aussi !

– J’étais en train de faire visiter les locaux à la nouvelle stagiaire, reprit-elle.

– La stagiaire ? Ah oui, j’avais oublié. Quel est votre nom, mademoiselle ?

– Chloé, répondit timidement la jeune fille.

– Très bien, Chloé. Eh bien, je vous prie de respecter précisément les horaires et, par ailleurs, de venir habillée d’une manière plus appropriée. Vous ne devez pas être le centre d’attraction du musée ! En attendant, Martine vous donnera de quoi couvrir votre décolleté. Lisa tourna les talons, laissant la petite stagiaire pétrifiée comme une statue de cire, pour aller s’attaquer au peloton des gardiens de salle, qui vérifiaient les systèmes d’alarme avant de se séparer pour gagner chacun leur étage.

– Norbert, enfin, tenez-vous droit !

Sans se laisser dégonfler, Norbert, un grand gaillard imperméable à tout ce qu’on pouvait lui dire, répondit :

– Mais l’autre fois, vous m’avez dit que je faisais trop « soldat de plomb » !

– Oui, mais là, vous faites saule pleureur ! Trouvez un juste milieu, mon cher ! Quant à vous, Odette, soyez un peu plus réservée. Ce n’est pas parce que vous aimez les enfants que vous devez toujours leur sourire. Contentez-vous de faire ça chez vous avec vos quatre garçons. Ici, vous devez être invisible !

Odette répliqua non sans humour :

– Ah Madame, si seulement, si seulement… ! En effet, elle avait quelques rondeurs qu’elle portait plutôt bien, mais qu’elle aurait volontiers rendues moins apparentes. Alors que Lisa allait poursuivre sa tournée, Martine l’interrompit.

– Lisa, M. Jacmon vient d’appeler. Il est malade et ne pourra assurer la visite de ce matin.

– Ce n’est pas vrai ! Qu’est-ce qu’il a encore aujourd’hui ? Une allergie au « bouleau » ! Il m’exaspère. Je vais finir par lui envoyer le Service de Santé aux trousses. Cela fait au moins la cinquième fois qu’il nous lâche ce trimestre. Bon, eh bien, je prends la relève, comme d’habitude. Quel est le groupe de ce matin ? – Une classe de CM2. Des gamins ! Lisa aurait préféré un groupe de touristes ignares ou d’intellos pinailleurs. Mais des marmots ! Ces « affreux » qui éternuent sur les œuvres car trop fainéants pour tirer leur mouchoir ; qui cherchent, malgré les interdictions, à toucher les sculptures avec leurs doigts, occupés la plupart du temps à excaver leurs crottes de nez ; qui posent trois mille questions à la fois sans avoir la patience d’écouter la réponse ; qui s’éparpillent dans tout le musée comme une invasion de sauterelles ; et bien souvent qui utilisent un vocabulaire des plus primaires. – Bon, soupira-t-elle, accueillez-les à leur arrivée et briefez les enseignants. Je ne veux pas qu’ils courent partout.

Musée Stern.

Une conservatrice ambitieuse.

Un peintre imprévisible. Une mission impossible.

Lisa Dubreuil, jeune conservatrice rigoureuse, voit sa carrière au Musée Stern prendre un tournant inattendu. Sa mission : organiser une exposition de jeunes artistes. Rien de plus classique… jusqu’à l’arrivée de éophane, l’associé mystérieux de Monsieur Stern.

Il lui con e une tâche singulière : veiller sur Frédéric, un peintre brillant mais instable, et récupérer au l du temps les sept tableaux d’un polyptyque destiné à l’exposition. Pour Lisa, psychorigide et méthodique, protéger ce génie turbulent s’annonce déjà périlleux.

Mais quand Scrunig, l’ennemi juré de Stern, s’en mêle, la mission devient un véritable casse-tête. Lisa parviendra-t-elle à sauver Frédéric tout en se libérant de ses propres chaînes ?

Un premier roman haletant où l’art, le pouvoir et les passions s’entrelacent avec une précision implacable.

JOËLLE PEIFFER s’est tournée vers l’écriture dès son adolescence, avec la publication de recueils de poèmes. Ses textes, imprégnés de foi et de sensibilité, cherchent à porter un sou e d’espérance à ses contemporains. La plus belle Œuvre du Musée est son premier roman, un récit où art, mystère et passions s’entrelacent avec intensité.

ISBN : 978-2-38391-262-0

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