Issuu on Google+

2012 - Les électorats politiques

2012 Elections

Les électorats politiques Des électeurs du centre encore très incertains de leur vote

N°2 Février 2012 Pierre Bréchon Professeur de science politique à Sciences Po Grenoble, chercheur à PACTE (IEP Grenoble, CNRS) www.cevipof.com

www.cevipof.com

Centre de recherches politiques


2012 - Les électorats politiques

N°2 Février 2012 Pierre Bréchon Professeur de science politique à Sciences Po Grenoble, chercheur à PACTE (IEP Grenoble, CNRS)

Des électeurs du centre encore très incertains de leur vote On peut définir les électeurs centristes de plusieurs manières : selon leur orientation politique entre droite et gauche, selon leur sympathie pour un parti centriste ou selon leur vote pour des candidats du même bord. Les centristes idéologiques ne doivent pas être confondus avec ceux qui sont indifférents à la politique et se classent très souvent "ni à gauche, ni à droite". Évidemment, la reconnaissance qu'un parti ou un candidat est centriste n'a rien de naturel. Il dépend de l'ensemble de l'offre politique (on ne situe le centre que par rapport à ce qui l'entoure) et se révèle un enjeu, selon que l'appellation est ou non valorisée dans l'opinion publique. François Bayrou apparaît aujourd'hui comme le principal porteur des espérances centristes à la présidentielle. Il a progressé dans les intentions de vote depuis décembre 2011 mais il comporte une grande part d'électeurs encore peu sûrs de leur choix.

Centristes convaincus et centristes de façade L’expression « électeurs du centre » ou «  électeurs centristes  » peut avoir plusieurs significations. Dans le vocabulaire politique classique, les électeurs du centre sont des personnes qui ne se situent ni à droite, ni à gauche mais s’identifient à une position intermédiaire, entre les deux grands camps de l’espace politique. Ces centristes peuvent être convaincus par des idées qui allient notamment un libéralisme économique et des orientations sociales. Mais les centristes sont aussi parfois des personnes qui n’ont pas de convictions politiques très marquées, sont donc peu politisées et trouvent alors moins impliquant de se dire de centre dans les enquêtes politiques, ce qui constitue un refuge commode et peu compromettant. Dans l’enquête postprésidentielle CEVIPOF/ministère de l’Intérieur de 2007, il était demandé  : «  Vous-même, diriez-vous que vous vous situez très à gauche,

à gauche, au centre, à droite, très à droite, ni à gauche ni à droite  ?  ». Le graphique montre que les centristes sont moins politisés que les personnes de gauche ou de droite, mais le sont beaucoup plus que les « ni droite ni gauche », avec lesquels il convient de ne pas les confondre. On pourrait dire qu’il y a à la fois des centristes convaincus et des centristes nominaux, plutôt apathiques du point de vue politique. Ces centristes convaincus affichent des positions intermédiaires entre celles des partisans de la gauche et de la droite. En 2007, ils étaient moins favorables à une régulation de l’économie que les personnes orientées à gauche mais plus favorables que les gens de droite1 . Dans certains domaines, notamment tout ce qui touche au libéralisme culturel (reconnaissance des droits des étrangers, refus du tout sécuritaire), ils étaient assez proches de la gauche mais très distants des électeurs de droite.

BRÉCHON (Pierre), «  Un nouveau centrisme électoral  ? », Pascal Perrineau (dir.), Le Vote de rupture  : les élections présidentielle et législatives d’avril-juin 2007, Paris, Presses de Sciences Po, Chroniques électorales, 2008, pp.  175-195. [ISBN 978-2-7246-1068-0] http://www.cairn.info/load_pdf.php?ID_ARTICLE=SCPO_PERRI_2008_01_0175 1

www.cevipof.com

1


2012 - Les électorats politiques Graphique : beaucoup ou assez d'intérêt pour la politique selon le positionnement gauche-droite

Source : PEF 2007 – vague post-présidentielle (n=4006 individus)

Centrisme partisan et centrisme électoral Le centrisme peut aussi se repérer à partir des sympathies partisanes pour une formation politique se revendiquant du centre ou par des intentions de vote pour les candidats centristes. Selon la définition adoptée du centrisme, la part de ceux-ci dans l’ensemble de l’électorat est très fluctuante. Dans l’enquête de 2007, seulement 10% affichent une sympathie pour l’Union pour la démocratie française (UDF) alors que 17% s’identifient au centre (selon la question précitée). Mais seulement 52% de ces centristes disent avoir voté pour François Bayrou, qui représentait pourtant le centre de l’échiquier politique et se revendiquait comme tel. Se revendiquer du centre ne conduit donc pas toujours à voter pour un candidat ayant le même positionnement. Dans la même enquête, 16% des centristes disent d’ailleurs avoir voté pour Nicolas Sarkozy et 11% pour Ségolène Royal. Ajoutons que, dans certaines élections, identifier les candidats centristes n’est pas évident car le centre n’a pas de frontières claires et il est souvent divisé en un nombre

importants de petits groupes politiques. De 1962 à 1974, il y avait un centre d’opposition qui refusait à la fois de s’allier avec les gaullistes et avec la gauche. Puis l’UDF, parti de Valéry Giscard d’Estaing, créé en 1978, regroupa ensemble des tendances diversifiées, notamment une droite libérale, un centre héritier de la démocratie chrétienne, un radicalisme chantre de la laïcité, ce qui l’opposait de fait assez nettement au centrisme démocrate-chrétien2. Jusqu’en 2002, l’UDF est alliée au Rassemblement pour la République (RPR) dans la coalition de droite. C’est au nom de l’UDF que François Bayrou se présente en 2002 pour la première fois à l’élection présidentielle, obtenant 6,8% des suffrages exprimés. En 2007, sa nouvelle candidature obtient 16,8% alors qu’il est devenu adepte de « l’hypercentre », c'est-à-dire de l’indépendance de son camp, sans alliance avec la droite ou la gauche. Bien qu’il triple presque son score par rapport à 2002, la répartition géographique de ses soutiens est assez semblable et ressemble aussi aux cartes de Jean Lecanuet en 1965, de Raymond Barre en 1988, d’Edouard Balladur en 1995. On y observe les mêmes zones de force du centre droit et de la France modérée fortement marquée par le catholicisme  : le grand Ouest, l’Alsace, la bordure sud-est du Massif central, la pointe du sud ouest pyrénéen3. En 2007, sa stratégie de forte critique de la droite a probablement permis à François Bayrou de réaliser un bon score, en attirant à la fois des électeurs de centre droite déçus du chiraquisme ou à qui Nicolas Sarkozy faisait peur, et des électeurs de gauche peu convaincus par le programme et la candidature de Ségolène Royal. Mais sa stratégie indépendante était des plus risquées pour établir ensuite une

ABRIAL (Stéphanie), « Les partis au centre de l’échiquier », Pierre Bréchon (dir.), Les Partis politiques français, Paris, La Documentation française, Les Études, n° 5342, 3e éd., 2011, pp. 77-102. [ISSN 1763-6191] 3 Alors qu’en 1969, la carte des suffrages d’Alain Poher au premier tour de la présidentielle est assez différente. Il recueille de nombreuses voix de centre gauche et obtient de très bons résultats dans le Sud-Ouest. BRÉCHON (Pierre), La France aux urnes  : soixante ans d’histoire électorale, Paris, La Documentation française, Les études, n°  5286-87, 5 e éd., 2009, 316  p. [ISSN 1763-6191] et CHANVRIL (Flora), «  1er tour  : vote centriste », Les cartes des résultats aux élections présidentielles depuis 1965, CEVIPOF/Atelier de cartographie, 2011. http://www.cevipof.com/fr/2012/francais/cartes/centret1/ 2

www.cevipof.com

2


2012 - Les électorats politiques force politique nouvelle. Depuis 2007, le Mouvement démocrate (MoDem) – qui rassemble la partie de l’UDF qui accepte cette orientation - n’a pas réussi à capitaliser le succès de son leader au premier tour de la présidentielle. Dans un système électoral fortement bipolarisé, il est très difficile pour une petite force politique qui reste en dehors des alliances d’avoir un nombre conséquent de députés et même d’élus locaux. L’offre centriste à la présidentielle En 2011, on a pu croire que les candidats centristes seraient nombreux dans la future bataille présidentielle. L’aile la plus centriste de l’Union pour un mouvement populaire (UMP) était alors tentée de retrouver une certaine autonomie par rapport à un parti inféodé à Nicolas Sarkozy. On parlait beaucoup du lancement d’une confédération des centres qui devait comporter des libéraux, des centristes, des radicaux. Jean-Louis Borloo et Hervé Morin pour le Nouveau Centre souhaitaient tous deux faire de cette nouvelle force politique le tremplin de leur propre candidature présidentielle. Leur division conduit à un échec rapide de cette tentative. Jean-Louis Borloo renonçait à se présenter dès octobre 2011, Hervé Morin annonce son retrait le 16 février 2012, au vu de son score très faible dans les sondages et de l’opposition d’une partie de ses amis à sa candidature. Dominique de Villepin, dont certaines thématiques ne sont pas éloignées de celles du centrisme, pourrait aussi grignoter des voix dans le même électorat centriste, mais il n’est pas sûr qu’il poursuive ses intentions de candidature, ses soutiens apparaissant très faibles. La présence de Corinne Lepage, qui a participé au MoDem avec un programme écologiste modéré de 2007 à 2010, est également incertaine, son recueil de 500 présentations d’élus n’étant pas assuré. L’électorat de François Bayrou Actuellement donc, c’est essentiellement François Bayrou qui représente l’offre centriste. Tout au long de l’année 2011, il stagnait dans les www.cevipof.com

sondages autour de 5-7%. Les nombreux événements et l’évolution des candidatures ne le faisaient pratiquement pas bouger. Ses intentions de vote étaient pr obablement alor s essentiellement constituées par les sympathisants du MoDem et par des centristes convaincus. Il faut attendre le mois de décembre pour le voir commencer à monter dans les sondages. En 2007, sa croissance s’était faite entre la mi-février et la mi-mars, ici elle intervient plus tôt mais se révèle moins forte. Après être monté à 16 ou 17% fin janvier et tout début février 2012 dans certains sondages, il est retombé autour de 12 % à la mifévrier. Cette relative percée peut s’expliquer par son entrée officielle en campagne à partir de début décembre. Il se présente alors comme celui qui va permettre un choc salutaire dans une France affaiblie. Il critique ses principaux adversaires, s’estimant le seul à faire un diagnostic lucide sur la situation économique. Il propose de produire français, tout en restant très favorable au développement de la construction européenne ; il veut aussi mettre en œuvre une politique éducative novatrice, source du développement futur du pays et réduire drastiquement les déficits budgétaires. Il laisse planer le doute sur son orientation en faveur du candidat de gauche ou de droite s’il n’était pas au second tour mais affirme qu’il soutiendrait l’un des candidats, contrairement à 2007. Cette progression se fait en gagnant des voix sur pratiquement tous les électorats, aussi bien de droite que de gauche, et en mobilisant des indécis, comme le montre très bien la vague 3 du panel IPSOS/CEVIPOF (12-16 janvier 2012). Cette évolution haussière s’accompagne d’une amélioration très sensible de l’image du candidat centriste, perçu comme un homme de convictions, sympathique, honnête, sincère, plutôt jugé compétent et proche des gens. Sa principale faiblesse réside dans sa faible stature présidentielle, point sur lequel il est dépassé par François Hollande et surtout Nicolas Sarkozy. L’électorat bayrouiste semble aujourd’hui assez jeune, comme en 2007, alors qu’il était âgé en

3


2012 - Les électorats politiques 2002. Mais François Bayrou n’a pas retrouvé son assise interclassiste de 2007. Il convainc pour l’instant surtout des catégories socio-professionnelles favorisées. À noter que François Bayrou, comme en 2007, inquiète beaucoup moins que les autres candidats. Il peut donc apparaître comme une «  possibilité acceptable  » par presque tous les autres électorats. De ce fait, dans une hypothèse de présence au second tour, il retrouverait des chances d’être élu, comme certains sondages de 2007 l’avaient déjà montré. Mais l’accès à ce tour décisif semble aujourd’hui peu vraisemblable, pour deux raisons : - Dans les sondages les plus récents, l’écart s’installe entre les deux premiers candidats et les autres, laissant envisager une forte bipolarisation de la compétition alors que s’esquissait auparavant l’hypothèse d’un jeu entre un quatuor de prétendants. - Une large partie des intentions de vote en faveur de François Bayrou apparaissent fragiles, de nombreux électeurs centristes disant pouvoir encore changer d’intention de vote, alors que les électorats des principaux candidats apparaissent nettement plus stables et déterminés. Son score est donc en principe susceptible de pouvoir beaucoup plus évoluer vers le bas que celui des autres forces politiques. Pour augmenter son potentiel actuel, il faudrait qu’il attire à lui une grande partie des partisans des deux principaux candidats encore incertains de leur choix et qu’il ne perde pas la partie la plus fragile de son électorat, probablement composée d’électeurs qui hésitent entre les deux principaux candidats et le candidat centriste.

www.cevipof.com

Pour aller plus loin : > ABRIAL (Stéphanie), « Les partis au centre de l’échiquier », Pierre Bréchon (dir.), Les Partis politiques français, Paris, La Documentation française, Les Études, n°  5342, 3 e éd., 2011, pp. 77-102. [ISSN 1763-6191] > BRÉCHON (Pierre), « Un nouveau c e n t r i s m e é l e c t o r a l  ? » , Pascal Perrineau (dir.), Le Vote de rupture  : les élections présidentielle et législatives d’avril-juin 2007, Paris, Presses de Sciences Po, Chroniques é l e c t o r a l e s, 2 0 0 8 , p p.  1 7 5 - 1 9 5 . [ISBN 978-2-7246-1068-0] http://www.cairn.info/load_pdf.php? ID_ARTICLE=SCPO_PERRI_2008_01_0175 > BRÉCHON (Pierre), «  Le centre et la droite non gaulliste  », Pierre Bréchon, La France aux urnes  : soixante ans d’histoire électorale, Paris, La Documentation française, Les Études, n° 5286-87, 5e éd., 2009, pp. 143-177. [ISSN 1763-6191] > RIOUX (Jean-Pierre), Les Centristes : de Mirabeau à Bayrou, Paris, Fayard, 2011, 320 p. [ISBN 978-2-213-66144-5] > SAUGER (Nicolas), « Le vote Bayrou : l’échec d’un succès  », Revue française de science politique, 57 (3-4), juin-août 2007, pp. 447-458. [ISSNe 1950-6686] http://dx.doi.org/10.3917/rfsp.573.0447

4


Les electorats politiques