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Souvenirs d'Afrique (1994-1996)

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JOSÉ·MARTfN DESCARGA'ELIZALDE FMS

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SOUVENIRS D'AFRIQUE I994·I996

Avril 2009


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FR. CHRIS

MANNION

Un mur qui s'écroule. En mars 1 994, je me trouve à la communauté de Goma/Mwanga. La communauté aurait dû être fermée suite à la restructuration de 1 992, mais des circonstances ont retardé cette fermeture. Le Postulat de Kisangani n'était pas prêt, il a donc fallu utiliser les locaux de la communauté comme postulat. Puis on s'est rendu compte que beaucoup de Frères passaient par là et qu'il fallait un pied-à-terre à Goma. Conclusion, il y a toujours quatre frères à Goma. La direction de l'école a été confiée à l'évêque qui a nommé l'abbé Gisamonyo comme Préfet. Le Fr. Pedro Arrondo enseigne la chimie et le Fr. Lino Soriani le latin. Je suis économe de la communauté et du District. Je dois surtout m'occuper de I<indu qui, en pleine brousse, n'a même pas les moyens de changer de l'argent pour avoir de la monnaie locale. Nous avons programmé les vacances. Avec Fr. Pedro, nous avons décidé que j'irai en Espagne en mai pour être de retour en juillet au moment où les Frères enseignants auront terminé les cours et pourront partir en congé. Un jour, le Fr Stanislas Ngombwa, supérieur du District, vient me voir : - Le mur de soutènement de notre maison de Nyawera (Bukavu) s'est écroulé. Le Conseil du District veut qu'il soit réparé au plus tôt car les locataires, les Pères Blancs, sont très mécontents. Comme tu es l'économe du District, tu dois t'occuper de cette affaire. - Nous avions pensé que je pourrais aller en congé en mai pour que . . . - Je ne vois pas d'inconvénient. Mais ce mur doit être reconstruit au plus vite. Après, tu pourras aller en congé. D'ailleurs, on a trouvé un bon constructeur. Tout est prêt pour commencer les travaux. On n'attend plus que toi ! J'ai oublié la date exacte. Mais c'était un dimanche des Rameaux que j'ai pris le volant de ma Landrover et me suis dirigé vers Bukavu et Nyangezi. Dès le lendemain, j'ai rencontré l'ingénieur chargé des travaux. C'était un grand mur, construit en potopoto rejointoyé au ciment. Trop grand pour tenir à la poussée de toute notre propriété de Nyawera et des possibles infiltrations. D'abord, acheter le matériel. A Nyamugo, j'ai acheté du ciment et l'ai fait transporter dans un vieux taxi sans réservoir d'essence ; on mettait l'essence dans un récipient en plastic qu'on tenait à la main. Dans un des voyages, le trafic était intense et la voiture ne bougeait pas. On ne pouvait pas arrêter le moteur, car on ne sait jamais si on pourra le relancer. Et je voyais l'essence diminuer, diminuer. Je faisais mon possible pour que le tuyau aille jusqu'au fond et qu'il puisse sucer tout, mais à un certain moment, il n'y avait plus rien à sucer. Le moteur s'est arrêté. Nous étions devenus un embarras pour tout le monde. Personne ne pouvait passer. Circulation bloquée. Je ne savais plus où me mettre. Le chauffeur ne s'en faisait pas trop. - Muzungu, je n'ai pas d'argent. Tu dois acheter de l'essence. - On est convenu de payer à la fin du transport. - Mais tu vois qu'avec ce trafic, on a dépensé trop. Il m'a fallu sortir l'argent. On a envoyé quelqu'un acheter cinq litres. Ensuite, à la maison, on a fait les comptes. C'était un mauvais quart d'heure, mais une riche expérience ! Je suis allé à Amani, chez mon ami Père Amurrio. J'ai plaidé ma cause. Bien que ce soit une maison de retraites, il a accepté de me loger pour quelques semaines. J'avais une chambre et je mangeais avec les deux Pères. Mon programme était simple : Lever vers Sh - Prière - Messe - Petit déjeuner - Départ au travail. A 1 2h dîner puis retour à Nyawera jusqu'à la fin du travail vers 1 6h. Le samedi, le travail se terminait vers 1 2h. J'en profitais pour aller à Nyangezi : me reposer, être avec les Frères, participer à la promenade du dimanche . . .


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Par ma présence, j'essayais d'encourager les maçons, boy maçons, 'mupondayi' . . . Et au début le travail avançait vraiment bien. J'ai cru qu'en deux ou trois semaines nous pouvions terminer. C'était sans compter sur les caprices du climat. Il a commencé à pleuvoir. Tous les jours, dix fois par jour. Torrentiellement. On avait beau couvrir le mortier, au retour il ne restait que la caillasse, le ciment était parti. Souvent, des pans entiers de terre tombaient sur le mur en construction. Il fallait du temps pour tout nettoyer. Enfin, c'était la bataille contre les éléments hostiles. Un lundi matin, bien avant l'aube, je me préparais à partir. Fr. Césaire m'interpelle : -Vous avez entendu la nouvelle ? On a fait tomber l'avion qui transportait les Présidents du Rwanda et du Burundi. - Ce sont nos voisins. Ici, c'est le Zaïre ! - En tout cas à Kigali, c'est le massacre général. Je suis parti au travail. Comme je l'avais prévu, les maçons étaient là. On a travaillé comme d'habitude. Les jours suivants, les nouvelles sont devenues de plus en plus alarmantes. Toutes les radios ne parlaient que du génocide. Le soir, me promenant au bord du lac, dans ce site paradisiaque qu'est Amani, je rencontrais des sentinelles : - Qu'est-ce qu'il y a en face ? demandai-je un jour. - Tous les démons du monde se sont donné rendez-vous au Rwanda ! fut la réponse. Je n'oublierai jamais cet après midi-là. Le travail était fini. Après une bonne douche et une tasse de café, j'étais allé m'asseoir sur un banc et regardais la colline en face de moi. J'entends des coups de feu. Et vois des gens courir affolés. Puis d'autres coups et les gens revenir en courant .. . comme un troupeau poursuivi par des chiens. J'ai appris plus tard, qu'on a fait entrer ces gens dans une église et qu'on les a égorgés. C'était un chapitre du génocide des tutsi auquel j'avais assisté. Dans le courant de la première semaine du génocide, le noviciat jésuite de Cyangugu s'est transporté à Amani. Ils craignaient pour les novices et surtout pour le maitre, un tutsi. Un jour en rentrant pour le diner, ma tête est lourde, mon corps est froid, je prends un Fansidar et vais faire un peu de sieste. Le soir après le travail, je vais me coucher. Je sens que la fièvre monte. Je vais chercher la sœur, lui demande un thermomètre : 40°. Je vais au lit. Après une heure : 41°. C'est sérieux. Je vais demander des aspirines. Rien n'y fait. Le Père Amurrio est obligé d'aller chercher une sœur xavérienne. Elle me donne quelque chose pour passer la nuit. Le lendemain il m'amène à Nyangezi. Une semaine de quinine. Et quand j e m e lève, je suis bien faible. Encore quelques jours de convalescence, je reviens à Bukavu. Déjà avril est passé, le travail est loin d'être fini. Mes vacances devront attendre. Nous reprenons la construction mais avec plus de philosophie. Cela me permet de m'occuper d'autres choses. Au début avril Fr. Spiridion, maître des novices, était parti au Rwanda pour une assemblée provinciale des Frères. Là il a appris l'assassinat du Président Habyarimana et le massacre qui s'en est suivi. Voyant les choses se compliquer, il décide de rentrer à Nyangezi par Bujumbura. Mais la petite Suzuki du noviciat est restée à Mururu (Rwanda) . Il me demande si je peux aller la chercher. - Je vais essayer. Un matin, je dépose la LR au Séminaire des Pères Blancs à la Ruzizi. Je descends à pied. Au poste frontière zaïrois, je dépose mon laissez-passer CPGL et leur dis que je vais à la frontière. Je traverse le pont. Arrivé au poste rwandais, je vois un brave homme assis au bureau de la douane. Je me présente. - Frère Mariste ? Vous voulez parler à vos Frères de Mururu ? Il prend le téléphone et annonce ma visite. Quelques minutes plus tard arrive Joseph Nduwamungu. On va s'asseoir sur un banc au bord du fleuve et on cause : les Frères, la guerre, . . . La voiture ? - Elle est à l'évêché. Les clefs sont chez l'économe . . .

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Mon ami le douanier me dit qu'il sera difficile de récupérer ce véhicule. Il faudra l'autorisation du Préfet. De retour à Amani j'écris une lettre au gouverneur du Sud-Kivu. 'Notre voiture de Nyangezi est restée à Mururu, nous voulons récupérer des biens appartenant au Zaïre.' Je demande son intervention. On me fait attendre. Et on m'apporte une lettre pour le Préfet de Cyangugu. Le Gouverneur demande au Préfet de bien vouloir libérer les biens appartenant au Zaïre. Je dépose la lettre à la frontière. Je reviens le lendemain. On téléphone au Préfet. - Oui, nous n'avons pas besoin de voitures zaïroises. Qu'il la prenne. Je me mets en route, quand mon ami le douanier m'appelle. - Vous allez partir tout seul ? A pied ? - Je ne peux revenir avec deux voitures ! - Vous voyez ces jeunes gens assis ? Ce sont des interhamwe. Vous ne voyez rien, mais dans le dos, sous la chemise, ils ont leur machette. Ils sont capables de vous tuer en pensant que vous êtes français et quand ils verront votre passeport espagnol, ils diront :'on s'est trompé.' Laissez-moi vous accompagner. Et nous partons tous les deux à pied. Il salue les jeunes gens. Nous continuons tranquillement jusqu'à l'évêché. A une cinquantaine de mètres du portail, il s'arrête. - Je ne peux pas aller plus loin. Appelez à la porte, quelqu'un viendra. - En tout cas, un grand merci ! J'arrive. Des abbés sont en train de discuter : - Il paraît qu'on a trouvé un moyen sûr de distinguer un hutu d'un tutsi. Il faut regarder le tendon d'Achille, s'il est mince et élancé . . . Je n'en crois pas mes oreilles ! Les grecs avaient donc raison, la vie d'un homme dépend de son tendon d'Achille ! On me donne le véhicule et j e pars. En passant, je salue mon ami le douanier. Il me fait un large sourire. Les zaïrois me félicitent : Vous avez réussi ! Félicitations ! C'est ainsi que j'ai appris le chemin de Cyangugu. Je prends l'habitude de rendre visite à nos Frères de Mururu : Joseph, Elie . . . Ils s'empressent de répondre à l'appel du douanier : 'Votre ami est là'. On va s'asseoir sur un banc. - Comment va la guerre ? - Nous ne pouvons pas perdre. Ils étaient 1 4%. On en a tué 4%. Les autres, on les arrêtera même avec des cailloux et des bâtons. Je m'étonne de tant de naïveté. Car les radios étrangères (RFI, BBC . . . ) annoncent une rapide progression des 'inkhotanyi'. Un jour pourtant, les Frères sont inquiets : - Nous ne savons pas comment faire. Les milices deviennent incontrôlables. Nous ne sommes plus sûrs de pouvoir protéger nos Frères tutsi. D'autres congrégations ont réussi à les faire sortir en envoyant une autorité de leur organisation. Je n'ai pas de réponse à leur inquiétude. Par ailleurs, mon mur est fini. Je dois songer à rentrer dans ma communauté de Goma. Je me rappelle avoir assisté aux premiers vœux des novices à Nyangezi début juin. Je ne veux pas abandonner mes Frères rwandais sans une dernière visite. Aujourd'hui, je suis venu avec Fr. Richard Mutumwa. Je lui montre le chemin pour qu'il puisse maintenir le contact. Les Frères sont encore 3


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inquiets, ils parlent encore d'un supérieur qui pourrait libérer les tutsi. Personnellement, je n'écoute que d'une oreille , ma tête est déjà ailleurs. Et je repars pour Goma. Quelques jours plus tard arrive aussi Fr. Stany avec quatre nouveaux profès rwandais. Il veut les emmener à Chololo pour qu'ils puissent continuer leurs études et se préparer pour le MIC. Le soir on l'appelle de Bujumbura. Comme notre voiture n'a pas d'éclairage, il va emprunter celle d'un voisin. Il doit rappeler Bujumbura. Je comprends qu'il devrait se rendre au Burundi, mais en même temps conduire ces jeunes à Kisangani. Je m'offre à accompagner les jeunes pour qu'il puisse aller à Bujumbura. Au retour de Katindo, il me dit que le problème est arrangé et qu'il n'y a pas de changement de programme. L'explication me viendra plus tard. Fr. Richard Mutumwa lui a parlé de la proposition des Frères rwandais. Il a pris contact avec le SG, qui envoie Chris Mannion au Rwanda, via Bujumbura. Fr. Stany devrait se rendre à Bujumbura pour aider et orienter Fr. Chris. Mais il l'a fait au téléphone. Cette histoire va bientôt me rattraper. Juillet 1994. Goma. Depuis fin juin, je suis dans la communauté de Mwanga. Dans le Rwanda voisin, la guerre gronde et d'après les nouvelles de la radio, le FPR progresse inexorablement. Le 1 2 juillet, c'est un continuel roulement de coups de canon. On les entend comme si c'était à Gisenyi, notre ville jumelle. Tout d'un coup, la ville est submergée par une marée humaine qui marche droit devant elle, le regard perdu dans le lointain. Ils viennent de la Grande Barrière, passent devant la paroisse du Saint Esprit et arrivent lentement. Les enfants en âge de marcher vont devant. Un adulte leur soutient la tête avec sa main tournée vers le haut. Quand ils s'arrêtent et que la main tombe, l'enfant s'effondre. Certains disent avoir marché deux voire trois jours. En mangeant ce qu'ils ont pu emporter, peu de chose. Et seulement le soir quand on s'arrête pour la nuit, car il n'y a pas de nourriture préparée (sandwiches . . . ). Quand on leur demande 'où allez-vous' ? Ils ne savent pas répondre. 'Qui vous a dit de partir' ? 'Tout le village est parti, on ne pouvait pas rester seuls.' Ainsi Goma s'est remplie de réfugiés. Ce que nous avons entendu ces j ours-là est terrible, difficile à croire : - Pour éviter la Grande Barrière près du lac, les gens essaient de passer à travers champs. Mais l'armée de Mobutu a posté des gardes tous les deux ou trois cents mètres. Quand les groupes s'approchent, ils tirent en l'air. Ainsi les gens sont obligés de passer par le seul endroit contrôlé, un peu comme faisaient les cow-boys des westerns avec leurs vaches. A la Grande Barrière, chacun doit payer un péage, de l'argent, une montre, une chèvre, les papiers d'une moto ou voiture . . . - Un résident de Goma, voulant profiter de l'aubaine, envoie son fils avec un peu d'argent pour acheter un veau. Le jeune homme, bon marchandeur, revient avec le veau et la vache. - Une famille achète une vache aux réfugiés. Et la paie avec des zaïres démonétisés. Les nouveau-venus s'installent dans les terrains vagues, puis dans les portiques des magasins, puis dans la rue. Ils coupent les branches des arbres et font du feu où ils peuvent, il faut bien manger. Il faut bien satisfaire ses besoins . . . En quelques jours Goma devient un cloaque nauséabond. Car, ils sont nombreux, des milliers, certains disent plus d'un million. Dans une ville, qui à ce moment-là n'avait pas cent mille habitants. Heureusement, il y le lac Kivu, où on peut puiser de l'eau, se laver, laver son linge. C'est une colonne incessante de gens qui descendent et remontent avec des bidons. Le premier enterrement. 19 juillet 1 994. Pour une raison que j'ai oubliée (sans doute on devait récupérer des jours perdus pour des grèves), l'année scolaire n'est pas finie au Collège Mwanga. Je crois qu'on faisait des examens de fin d'année. Ce qui est sûr, les élèves étaient encore là. Comme c'était assez bien clôturé, sauf du coté du stade, les réfugiés ne sont pas entrés. Mais le deuxième jour, à la tombée de la nuit, se présente un groupe d'une trentaine de 4


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personnes. On m'avertit. Quand j'arrive, les enfants sont déjà affalés, les femmes allaitent les petits. Le responsable demande à passer la nuit. On discute. J'explique que le lendemain les élèves arriveront à sept heures. Ils promettent de quitter dès le lever du jour. Accordé. Les femmes ouvrent leurs balluchons, on allume des feux et on prépare le souper. Le lendemain dès cinq heures, je suis là pour rappeler la promesse. Ils acceptent et commencent à ramasser leurs affaires. Je pars à la messe. A mon retour je trouve deux familles qui ont allumé des feux et préparent le petit déjeuner. Ils me montrent leurs enfants et m'expliquent qu'ils ne pourront pas marcher sans nourriture. Mais à huit heures, c'est toute une bande qui s'est installée dans la cour. Et les élèves sont en classe ! Avec un ouvrier de l'école, j'explique aux nouveaux venus qu'ils ne peuvent rester là. Ils ne veulent pas comprendre. Nous essayons de les pousser vers le portail. Mais à peine dehors, ils reviennent. Et d'autres et encore d'autres . . . Bataille perdue. L'après-midi, nous revenons pour insister. Finalement, ils acceptent de quitter la cour pour le terrain de football. Là, nous ferons creuser deux toilettes et mettre une lampe pour la nuit. Ce seront nos voisins pour quelques mois. Plus haut j'ai fait allusion au lac Kivu. Ce fut une bénédiction pendant quelques jours. Au même endroit, des femmes lavaient leur linge, des enfants pataugeaient dans l'eau, des jeunes remplissaient leurs bidons, d'autres se lavaient. Et ce qui devait arriver survint : une épidémie de choléra se répandit comme la poudre. Je n'en fus conscient que par les nouveaux installés du terrain de football. On vint me demander des médicaments, car plusieurs avaient la diarrhée. J'allai donc à l'hôpital de la Charité Maternelle où je connaissais une sœur médecin pour lui expliquer le problème. Elle me dit :' regarde autour de toi, l'hôpital est bondé, c'est le choléra'. Couloirs, cour intérieure . . . il n'y avait pas un espace libre. Elle voulait bien me donner des médicaments mais je devais l'aider, lui apporter quelques fûts d'eau. 'Mais je n'ai pas d'eau propre'. 'Tu apportes celle du lac, nous pouvons la purifier'.Je mis quelques fûts dans notre Pajero et me rendis au lac. Les bords du lac étaient noirs de monde sur plusieurs centaines de mètres. J'allai le plus loin possible des gens et remplis les fûts. Pourtant, je n'étais pas rassuré car, un cadavre flottait à une centaine de mètres du bord. La sœur me donna des antibiotiques, des pastilles de chlore et des sachets de sel à dissoudre dans l'eau. Chaque malade devait prendre une cure d'antibiotiques et puis boire six litres de solution salée par j our. Et me voici parachuté docteur. Je fais avaler les antibiotiques devant moi et donne a chaque malade une bouteille d'eau. Toutes les deux heures, je remplis les seaux, mets le chlore, mélange les sels et pars au terrain de football. J'appelle les parents des malades et remplis leurs bouteilles. En quelques jours, les premiers malades sont guéris. Mais tous n'ont pas suivi la cure ou l'ont vomie . . . En tout cas on vient me dire : - Muzungu, nous avons un problème, il faut nous aider. - Qu'est-ce qu'il y a ? - Il y a un mort sur le terrain de football. On doit l'enterrer. - Faites-le vous-mêmes ! - Ici, c'est difficile. Mais les Français (de la Turquoise), ont creusé un grand trou près de l'aéroport. Tu dois transporter le mort là-bas pour l'enterrer. - Il faudra me donner des gens. - Sans problème. Ils amènent le mort enroulé dans une natte, les pieds et le cou attachés. Il n'est pas trop grand. Nous le mettons en travers dans l'arrière de la Pajero. Un jeune gaillard prend place de chaque coté. Nous arrivons à l'aéroport sans trouver le grand trou. On continue. Toujours rien. Finalement je m'arrête et demande aux passants. ' Oui, les français ont fait un grand trou là-bas. Mais il était plein et ils l'ont refermé'.Que faire maintenant ? J'ai l'idée d'aller vers le cimetière qui n'est pas loin. Et je vois tout au fond un groupe de gens qui enterrent quelqu'un. Je m'approche. Je les félicite : - Vous avez fait un beau trou pour votre mort. - Oui, ça nous a coûté, mais c'est bien. - Moi aussi j'ai un mort à enterrer et je ne sais pas quoi faire. 5


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- Mais j'ai l'impression que dans votre beau trou il y a de la place pour deux. Je m'abaisse, pousse un peu leur mort. Il y a de la place. Je fais signe à mes deux gaillards qui viennent sans tarder avec leur cadavre. Nous le mettons à coté de l'autre. Il faut serrer un peu. Et ça marche. Tous les deux sont côte-à-côte jusqu'à la résurrection. Nous prions un Notre Père. Ils remplissent le trou avec de la terre. Nous ajoutons une bonne couche de cailloux. Je remercie mes bienfaiteurs anonymes et leur dis: 'Je crois qu'ils seront bien tous les deux ensemble. Ils ne vont pas se battre'. L'enterrement était fini. Ce sera le premier d'une longue série. Chaque matin, j'essayais d'être à l'école avant que la Regideso commence à pomper l'eau. Car pour tous ces gens, deux ou trois cents personnes il n'y avait qu'un point d'eau et qui tarissait après 30 ou 40 minutes . Quand j'arrivais, il y avait toujours une longue file d'attente, des femmes o u des filles, parfois des hommes. Ils attendaient malgré le froid de la saison sèche. Souvent, il a avait des disputes, car certains ne respectaient pas la queue. Quand l'eau arrêtait de couler, il fallait descendre jusqu'au lac, une course d'au moins trois heures ! Il m'était difficile d'intervenir à cause de la langue. Un beau jour, je vis un homme avec un ' fimbo' (une baguette) à la main et qui mettait de l'ordre. C'était une aide précieuse. Pendant la journée, je fis sa connaissance. Il 'logeait' tout près de la section littéraire, avec sa femme et quelques membres de sa famille. Je ne pouvais rien lui donner pour son service, car les autres l'auraient su et cela aurait provoqué une lamentation générale et une procession devant notre porte. Mais un après-midi, sa femme vint me voir : 'Bimenyimana est très malade'. J'allais le voir, c'était le choléra. Je lui donnai des antibiotiques et de l'eau salée. Le soir, à la distribution générale de l'eau, sa femme ne vint pas. J'allais les voir. Sa femme était là, en train de soigner un autre grand jeune homme. 'Bimenyimana est mort'. La cure était venue trop tard. Que Dieu lui donne la récompense que je ne lui ai pas donnée. Une réaction inattendue. Un des premiers jours du choléra est arrivé de passage le Fr Jean Marie Vianney Rutamunuga. Il travaillait à l'Unaza Kinshasa. Chez eux, les cours étaient finis et il venait visiter sa vieille mère à Rutshuru. Nous étions de bons amis depuis 1 976 à l'ITFM. Je lui ai expliqué comment je soignais les malades du choléra. Un soir, il a décidé de m'accompagner, ainsi il pourrait parler aux malades dans leur langue maternelle. Effectivement, nous avons préparé les seaux de médicaments. Arrivés au terrain de football j'ai sonné la jante et ils sont venus prendre le remède. Nous avons fait le tour des malades pour demander de leurs nouvelles. Mon confrère était très content de son expérience. Le lendemain matin à six heures, j'ai répété l'opération. Mais quand je replissais la deuxième bouteille, un jeune homme me l'a arrachée des mains et l'a faite éclater contre un mur en criant : 'Muzungu, pourquoi es-tu venu ici ? Tu es en train d'empoisonner notre peuple.' Et il a disparu. Je suis resté ébahi. Des gens m'ont tendu d'autres bouteilles à remplir. J'ai refusé de continuer. 'Vous avez entendu ce qu'il a dit. Il faut que cet homme parte d'ici. Tant qu'il sera sur ce terrain, je ne distribuerai plus de médicaments'. J'ai pris mes seaux et suis rentré à la maison. Vers 1 0h je suis allé voir. Une femme m'a dit: 'Il est encore là '. A midi aussi. Vers 1 6h aussi. Mais à 1 8h on est venu me dire 'Il est parti'. J'ai pris mes seaux et fais une double distribution. L'affaire était finie. Elle ne s'est pas reproduite. Explication. Le Fr JMV Rutamunuga était un tutsi .Dès que ce jeune l'a vu avec moi, il a pensé que nous étions d'accord pour empoisonner les hutus ! Quelques mois plus tard, une affaire semblable arrivera à Mukubyo (Nyangezi). Les réfugiés refuseront de boire l'eau traitée par Medicus Mundi et continueront d'aller puiser à la rivière. On m'appelle depuis Rome. J'étais donc occupé dans cette œuvre de charité bien importante, quand on vient me dire :'On t'appelle de Rome'- 'C'est qui ?' - 'Le Fr Benito Arbués'. C'était notre Supérieur général. Je me suis déplacé jusqu'à

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Katindo, d'où était veriu le message. C'était aussi le seul endroit de Goma d'où on pouvait communiquer avec le monde, moyennant dix dollars par minute. Quand j'ai pu avoir Fr Benito au bout du fil, il m'a dit : - Un conseiller général est parti au Rwanda depuis presque un mois et nous n'avons plus de nouvelles de lui. Je te demande si tu acceptes d'aller au Rwanda pour le chercher. - Je ne connais pas le Rwanda. J'ai été quelquefois à Kigali, et c'est tout. Je ne connais ni la langue, ni les gens, ni les coutumes . . . D'ailleurs, ils sont en guerre ! - C'est pourquoi je te demande cette faveur. Si tu acceptes, nous pourrons arranger beaucoup de détails. - Et puis ma présence à Goma est nécessaire. J'explique mon travail avec les malades du choléra. - Quelqu'un devrait te remplacer ! - Il n'y a personne dans la communauté qui puisse le faire. - Et ailleurs ? - Peut-être Fr. José Luis Martinez qui est à Bobandana. - Tu appelles Fr. José Luis de ma part et tu lui dis de quitter Bobandana et de te remplacer à Goma jusqu'à nouvel ordre. Je ne connaissais le Fr. Benito Arbués que de nom et ne l'avais jamais rencontré. Mais c'était le Supérieur général des Frères Maristes. Pour la première fois de ma vie, le Supérieur me demandait une faveur. Comment refuser ? J'ai accepté. Le lendemain un long fax est arrivé pour moi à Katindo. On m'y expliquait ce que Chris Mannion était allé faire au Rwanda, les derniers témoins qui l'avaient vu . . Et on me demandait d'aller à Nyangezi et d'y prendre Fr. Alexandre Rugema qui m'accompagnerait dans le voyage. .

En peu de jours José Luis arrive. Je lui explique où trouver les médicaments, comment les préparer, les distribuer . . . Et un matin, il me conduit à l'aéroport de Goma. Entre Mwanga et l'aéroport, au bord de la route, je compte plus de cent cadavres qui attendent le passage des camions. C'étaient les morts de la nuit. Depuis mon premier enterrement, la maladie avait fait des progrès, des ravages. Pour éviter la contagion et d'autres inconvénients, on faisait circuler des camions avec des croque-morts. Toute la journée, ils tournaient en ville pour ramasser les cadavres, les transporter jusqu'au cimetière de l'aéroport et les vider dans la fosse commune. Les gens avaient bien compris le système. Dès que quelqu'un était mort, ils le transportaient jusqu'à la route principale et l'abandonnaient sur le trottoir. Quand j'ai quitté Goma, il y avait dix camions qui circulaient du lever au coucher du soleil pour ramasser les victimes du choléra. (Cela devrait aider à faire une estimation des morts.) Un jour j 'étais parti à la Charité Maternelle pour demander des médicaments. Et la sœur me demanda aussi une faveur : - Tu vois tous ces cadavres, il faut d'abord les enlever. En effet, dans la cour extérieure, ceux que j'avais pris pour des malades, c'étaient des cadavres. Mais ils n'étaient plus enroulés dans une natte. La plupart étaient même tout nus (quelqu'un avait volé leurs habits !). - Mais comment faire ? - Ne t'en fais pas, le camion va arriver. Il vient toutes les demi-heures. Le camion arriva. Avec un aide, je me mis à transporter les cadavres jusqu'au camion. Puis, prenant le mort l'un par les bras, l'autre par les pieds et avec l'aide d'un croque-mort se tenant dans le camion, on arrivait à le hisser et le pousser dans la benne. Ce jour-là, j'ai compris pourquoi enterrer les morts est une œuvre de miséricorde. Bien difficile !

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A la recherche de Chris Marmion. Nous arrivons à Save. A Nyangezi, il y avait beaucoup de Frères rwandais. Ils m'ont parlé de Save, de Gikongoro, de la Turquoise . . . comme si je connaissais tout ça. ' Nous lui avons dit de ne pas y aller. Si tu arrives à Byimana il faut enlever la tête de la parabolique.' Chacun avait une commission pour moi. Mais ma mission était assez claire et précise. Et je n'ai pas l'habitude de ma laisser détourner de mon objectif. Je fais connaissance avec Alexandre Rugema. Sans doute, je l'avais vu dans quelque réunion sans tisser avec lui de véritable lien. Nous discutons, nous essayons de faire un plan d'action en suivant les recommandations venues de Rome. Le premier point est de joindre Bujumbura et de s'informer . . . Quelqu'un nous conduit jusqu'à Luvungi, une paroisse près de Kamanyiola, où nia Landrover était au garage chez le Père Grippa. Le véhicule une fois récupéré, nous partons vers la frontière et atteignons Bujumbura sans problème. Là, première surprise, Luis Sobrado nous attend. Il a l'ordre de nous aider, de nous mettre au courant des dernières nouvelles . . . mais défense de nous accompagner. Un Conseill er général est probablement mort, on ne peut pas risquer la vie d'un deuxième l Nous logeons à la PAR. Le centre est plein. Beaucoup connaissent le Rwanda. Certains ont vu Chris passer ici-même ils y a un mois. Une sœur canadienne (Marie-Paule Lebel), travaillant avec Caritas, nous dit qu'une fois par semaine on la laisse passer avec de l'aide. Chris a profité d'un de ses voyages pour l'accompagner jusqu'à Butare. Mais au retour, Chris n'était pas au rendez-vous. Elle n'a pas pu l'attendre. Alexandre R. a un frère qui enseigne à Bujumbura. Ce frère nous conduit chez le responsable FRP de la ville, espérant qu'il pourra nous donner un laissez-passer. Un après-midi, nous allons tous les trois chez cet important monsieur. Après avoir attendu longtemps, notre tour arrive. J'explique le but de notre visite. - Nous souhaitons nous rendre à Butare pour chercher Chris Mannion. - Je suis un homme politique, pas un consul. Je ne suis pas autorisé à délivrer des laissez-passer. Nous rentrons très déçus. Et allons souper. Là je m'installe à une table et explique mon échec. Un monsieur me répond : - Vous voulez une autorisation pour entrer au Rwanda ? Rien de plus facile, adressez-vous à !'Ambassade du .. Rwanda. Ce matin j 'y ai obtenu un visa pour quelqu'un. - Cela prend combien de temps ? - Une matinée. Je n'en croyais pas mes oreilles. Mais le lendemain, je suis allé à !'Ambassade du Rwanda, ai rempli formulaire et payé 25.000 FRw. A midi, j'avais mon visa.

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On nous avait dit qu'au Rwanda il y a carence de tout. Nous avons acheté quelques provisions mais surtout une réserve de gasoil pour le véhicule. Nous voici partis vers la frontière : Rugema, une Sœur rwandaise et moi-même. C'est une longue montée, capable d'essouffler le meilleur moteur. Mais la Landrover tient bon. Puis on descend vers l'Akagera. De loin, nous devinons la rivière et les deux postes frontières. Mais une longue file de voitures est devant nous. Il paraît qu'on n'a pas encore ouvert la frontière. Une religieuse belge me dit que c'est la septième fois qu'elle essaye. La nuit tombe. La file n'a pas bougé. Finalement vers minuit, à la seule lumière des phares, nous sommes sur le pont. Un militaire s'approche. Il braque une lampe torche sur chacun de nous. «Ecrivez la plaque du véhicule et vos noms. » Alexandre détache une feuille d'un cahier. Nous y écrivons la plaque et nos noms. Le militaire revient. Il prend la demi-feuille. S'en va dans un bureau. Revient encore. «Vous pouvez partir. » Incroyable : pas besoin de passeport ni de visa. De l'Akagera jusqu'à Save, nous subissons pas moins de cinq contrôles. A chaque fois, nous montrons le bout de papier magique, écrit en mauvais swahili. 'Banaenda Kigali', une signature et un cachet. Ce papier sera mon laissez-passer durant plus d'un mois.

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Vers deux heures du matin nous sommes à Butare. Nous déposons la sœur. Nous continuons jusqu'au collège de Save. Alexandre frappe à la grille. Longtemps. Finalement le portail s'entrouvre. Une jeune femme explique des choses à Alexandre. Quand celui-ci revient, c'est pour me dire : - La maison des Frères est occupée par des déplacés. Les Frères sont chez les Benebikira. - Qu'est-ce qu'on fait ? - On part chez les Benebikira : Inutile de demander à Fr. Alexandre s'il connaît. Il connaît tout et chacun au Rwanda. Nous voici au portail des Benebikira. Il est plus de deux heures du matin. Quelqu'un vient ouvrir. On nous fait entrer. On nous prépare un souper. Et on nous conduit dans une chambre où dorment déjà cinq ou six religieux. Je me couche sur un lit à coté d'ùn gros ronfleur. Je ne dors pas mais je me repose. Tout heureux quand à cinq heures sonne la cloche du réveil. En grand silence, nous allons nous débarbouiller dans un long lavabo. Evitant des novices, je me mets entre deux hommes et je me lave comme je peux. Messe dans la grande église de Save. On y chante joyeusement. J'aperçois des visages qui me semblent familiers. A la sortie, une sœur de saint Boniface, que j 'avais connue à Goma, vient me saluer. Nous parlons un peu. J'explique le but du voyage . . - Où logez-vous ? - Nous avons passé la nuit chez les Benebikira. - Il y a trop de monde, là-bas. Venez chez nous. Vous y serez très bien. Heureuse invitation ! Durant le petit déjeuner je salue Fr. Kalisa et les deux postulants. Puis nous allons voir le Fr. Ignace, très malade, qui est soigné par les sœurs. Durant la matinée, nous allons voir les Sœurs de saint Boniface et nous nous installons chez elles. On nous donne des chambres d'hôtes très bien aménagées, où l'on peut ronfler sans déranger personne. C'est là que nous vivrons durant toute notre première expédition. Les sœurs sont très accueillantes. Chez elles, tout est propre. Et leur nourriture est excellente. Il y a trois ou quatre sœurs allemandes et quelques rwandaises. Des aspirantes et d'autres filles vivent dans la communauté. Nous enterrons Joseph Rushigajiki. Dès notre arrivée, Alexandre se met au travail. Il connaît le pays, la langue. Il a vécu à Save et peut rencontrer des connaissances. Quelqu'un aurait vu une VW Jetta, qui était la voiture de l'économe du District du Rwanda, le 1 er juillet 1 994 à Gikongoro avec Chris, Joseph et deux militaires FAR. Quant à moi, je parle avec les sœurs qui me racontent leur expérience. Le génocide, la Turquoise, la fuite des gens et leur retour progressif, la visite (pas très heureuse d'après elles) de Mgr Etchegaray, l'envoyé du pape. Elles connaissent très bien les Frères Maristes qui sont établis juste au-dessus d'elles sur la colline. D'ailleurs, tout le monde se connaît à Save. C'est une colline où il y a une paroisse catholique, trois importantes écoles catholiques, un couvent de Visitandines, un couvent de saint Boniface . . . en somme une sainte colline. Au retour de sa première sortie, Alexandre revient avec une grande nouvelle. Il a trouvé la voiture dans laquelle voyageaient Chris et Joseph. Mais elle a changé de couleur: elle était rouge, maintenant elle est blanche. Il y a un cadavre derrière le volant, probablement Joseph, car le crâne est celui de Joseph quand il se rasait la tête et les deux dents de la mâchoire supérieure sont séparées. Je veux aller voir cette voiture. Alexandre me l'interdit. La voiture est à la déviation qui conduit à notre école. Mais tout près, à une vingtaine de mètres, il y a un poste du FPR. Ils n'accepteront jamais qu'un blanc aille là-bas sans autorisation des chefs. Le lendemain, Alexandre n'arrive pas à parler au chef du FPR mais il apporte d'autres précisions. La voiture a brûlé, c'est pourquoi elle a changé de couleur. Sur le siège à coté du cadavre il y a un livre qui ressemble à un Livre d'Office .Et sur le siège arrière un autre livre semblable. Les livres ne sont pas brulés. Le chef FPR de Save ne veut pas donner l'autorisation d'enterrer ce cadavre, ni que j'aille voir la voiture. Il en réfère à ses supérieurs de Butare. En attendant, nous avons trouvé un menuisier qui prépare un cercueil avec 9


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de vieilles planches. Nous avons fait creuser un trou dans le cimetière du Noviciat. Mais le troisième jour, j'en ai marre d'attendre et je dis à Fr. Alexandre :'Si aujourd'hui tu n'obtiens pas l'autorisation pour l'enterrement, demain c'est moi qui irai voir ces militaires.' Et vers 1 6 heures, Fr. Alexandre vient avec la permission. On lui a dit : 'Vous pouvez enterrer votre mort'. Je me précipite vers l'école pour y prendre le cercueil. Les sœurs m'ont donné un drap, des gants en caoutchouc . . . Nous voici près de la voiture. J'étends le drap dans le cercueil, mets les gants. La portière du chauffeur refuse de s'ouvrir, mais l'autre s'ouvre. Le cadavre est calciné mais entier, le partie du bassin n'a pas complètement brûlée, les pieds ont disparu (sans doute brûlés) . Je glisse ma mais gauche sous le bassin, tient le squelette par l'occiput. Je soulève. Le cadavre tout entier vient et je le dépose dans le cercueil. Je reviens chercher quelques morceaux d'os calcinés. Tout est dans le cercueil. Pas loin, je vois des restes d'un autre cadavre, je les mets aussi dans le cercueil. Maintenant, nous commençons à ramasser des objets dans la voiture et alentour. La Bible, le Livre de Prières, une facture pour réparation d'une crevaison à Cyangugu, des restes d'une boîte de médicaments italiens . . . Et Alexandre m'appelle. Dans un bois tout près, il me montre une tombe et une paire de souliers bien placés au chevet. 'Ce n'est pas normal, chez nous on ne fait pas ça'. Je demande une houe, on me l'apporte. J'enlève la terre du tombeau. Le sol est dur. C'est une fausse tombe. Les souliers vont rejoindre le reste des objets dans la Landrover. Le ciel commence à s'obscurcir. Nous transportons le cercueil dans la chapelle de l'école. Nous célébi;ons la messe des défunts pour Joseph Rushigajiki. L'assistance : quelques prêtres, quelques sœurs et nous deux. Puis nous mettons le cercueil dans sa tombe et nous chantons le Salve Regina. Nous remercions l'assistance. Il fait nuit. CRISTO BEL. Nos recherches pour trouver Chris Mannion à Save et alentours ayant été vaines, nous décidons d'aller à Kigali. Fr. Alexandre connaît le Ministre de l'Education M. Rwigema. Nous nous présentons dans son bureau de bonne heure. Il nous reçoit, nous écoute aimablement. Il ne sait rien de cette affaire, mais il peut s'informer auprès du Ministre de la Défense Kagame. Il nous promet de poser la question au prochain Conseil des Ministres. Dans une semaine il nous donnera la réponse. Il n'est pas 9h et nous avons fini. Fr. Alexandre me demande de le laisser à Sonatubes où il espère trouver quelques membres de sa famille. On se donne rendez-vous à 1 Sh pour rentrer à Save avant la nuit. Me voici libre pour la journée. De fait, j 'avais un projet auquel je ne croyais pas trop. Sans le vouloir, je m'étais engagé dans un problème. Voici les faits. Un matin de la semaine précédente, quand nous étions encore en train de chercher la voiture, Fr. Alexandre était parti de bonne heure. Comme toujours, nous avions convenu de l'heure de nous retrouver. Ce jour-là c'était à onze heures. Mais à onze heures, pas d'Alexandre. A 1 1 h 45 puis à midi, personne. Je m'affole. Je prends la Landrover et vais chez les Benebikira, les Van Dale, la paroisse, à notre école en passant par la paroisse. Partout la même réponse, 'on n'a pas vu Alexandre'. Quelqu'un me dit 'il est peut-être chez les Visitandines'. On m'indique le chemin et me voici devant la porte. Je sonne à une cloche. Une jeune sœur africaine vient ouvrir. J'explique mon problème. 'Non je n'ai pas vu Alexandre, mais je vais chercher la Mère Supérieure'. Quelques minutes plus tard arrive une très vieille sœur qui me parle mi-français, mi-espagnol. Elle est très heureuse de ma visite, surtout quand elle apprend que je suis espagnol. Elles sont vingt-sept sœurs dans la communauté cloîtrée. Elles ont été toujours respectées mais le dernier jour de la guerre, un ou deux soldats hutus se sont cachés dans leur jardin et les FPR les ont abattus . . . - Qu'est-ce que vous mangez ? - Nous avons encore des haricots. Et jusqu'à hier soir il y avait un peu d'huile, mais c'est fini. De toute façon la Providence est là qui ne nous abandonnera pas. Ayant déposé Fr. Alexandre à la Sonatubes, apparaît à mon esprit l'image de cette Sœur. D'ailleurs ce même matin, j 'ai écouté la radio RFI annoncer l'arrivée de l'armée américaine à l'aéroport de Kigali. Je fonce sur l'aéroport. Le parking est vide. Mais j'aperçois une jeune femme blanche. Je m'approche d'elle et lui explique en français, puis en broken English ce que je cherche. Elle me demande d'attendre et entre à l'aéroport. 10


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Quelque temps après elle en sort suivie d'un grand jeune homme. Elle m'explique : 'Les américains sont là, mais n'ont pas de nourriture. Ce militaire va nous montrer un endroit où on peut en trouver. Suivez sa jeep.' Je monte dans ma Landrover, elle se met à ma droite. Nous suivons le militaire et arrivons à l'UNICEF. Un monsieur nous accueille. La jeep s'en va. Le monsieur est tout heureux de parler espagnol, sa mère était bolivienne. Il m'explique qu'en ce moment il n'a pas de réserves. Tout ce qui reste sont trois boîtes de biscuits vitaminés. Si on en mange quatre par jour, on peut subsister. Je prends les biscuits et veux partir. ' Je sais où il y a de la nourriture, mais ils en donnent seulement aux ONG. C'est le PAM'. Il m'explique comment y arriver. Toujours accompagné de la j eune dame, je vais au PAM. Une secrétaire nous reçoit. - Vous n'avez pas de chance. Il est midi et le directeur est parti manger. Les magasins sont fermés. Si vous pouvez revenir à 1 Sh. - Impossible. A 1 S h je dois quitter Kigali pour Butare. - Alors, je crains de ne pouvoir vous aider. - Merci beaucoup. Et je monte dans la voiture. Mais ma jeune compagne me fait signe d'attendre. Et je vois les deux femmes parler, gesticuler, entrer au bureau . . . J'attends longtemps. Finalement, elles sortent. 'Nous avons trouvé la solution. Nous allons à l'orphelinat des Sœurs de Calcutta. Suivez sa voiture.' Nous arrivons à la Sainte Famille et puis commence une terrible descente. La Secrétaire du PAM appelle, parle avec une sœur indienne et repart. On me demande d'ouvrir la porte arrière de la Landrover. Et les sœurs arrivent avec des sacs de haricots, de lentilles, du sucre, des farines de maïs, de soja, de blé, des bidons d'huile, des biscuits. Moi j'étais dans le véhicule et tirait les paquets. Une des sœurs vient me dire : - Viens déjeuner. - Ne vois-tu pas que je suis occupé ? Nous remplissons le véhicule jusqu'au plafond. Seul le siège avant était vide. - Maintenant c'est fini, viens manger. On me sert un repas complet de couscous à la viande, des légumes, une papaye et même un café. J e suis en train de partir quand la jeune femme apparaît. - Et moi ? - Merci pour tout. - Tu m'as prise à l'aéroport. Tu dois me laisser là-bas ! - Bien volontiers. Sur le trajet je lui demande : - Comment as-tu fait ? - L'orphelinat ne fait qu'avancer ces marchandises. Demain le PAM va les remplacer. - Au fait, comment t'appelles-tu ? - Je suis indienne. Je m'appelle Cristobel. Je suis une volontaire de Mère Teresa. Nous faisons la promesse d'aider chaque j our une personne. Auj ourd'hui c'est toi. _ - Ça fait combien de temps que tu es à Kigali ? - Je suis arrivée hier ! Elle est partie. Je ne l'ai plus revue. Fr. Alexandre m'attendait à la Sonatubes. Il ne comprenait pas comment la voiture était si pleine. Nous sommes arrivés à Save au coucher du soleil. Les Sœurs se disputaient avec un fou qui voulait entrer au 11


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couvent. Mais quand j'ai ouvert la porte arrière, elles ont tout laissé pour décharger la voiture. En quelques minutes elle était vide. Ce jour-là j'ai été la Providence des Visitandines de Save. La réponse de Dieu viendrait en mars/ avril 97. CRISTOBEL (2). Juste après notre 'libération' par les banyamulenge, les Frères Llamas et Césaire sont partis en Europe. Je crois que l'idée est venue du Fr. Benito, SG. Ils ont attendu quelque temps à Alfajiri parce que la frontière était fermée. Je me souviens de leur avoir rendu visite là une ou deux fois, entre autres pour leur apporter des objets récoltés à Bugobe, surtout le Journal de MA. Et puis la vie a repris son cours normal. L'école de Weza a repris ses cours ; difficilement, car beaucoup de professeurs manquaient. En effet, avant la guerre, plusieurs professeurs étaient des réfugiés. Ils n'étaient plus là. Pour la section pédagogique, on a trouvé un enseignant mais les élèves attendaient toujours le retour 'du professeur', le Fr. Césaire. Un jour de mars ou avril 97, on nous annonce son retour par Kigali. On me demande d'aller le chercher. D'ailleurs, ce sera une occasion pour acheter du bon pétrole lampant, car celui qu'on a, fait fumer tous les frigos. Je prépare ma Landrover et le samedi de bonne heure, je quitte Nyangezi. Mais en cours de route je me souviens du pétrole, or j'ai oublié le fut vide. Tant pis, je continue. Et sans encombre j'arrive à Save vers 1 4h. Là on m'informe que quelqu'un est déjà parti à Kigali prendre les Frères. Je vais donc visiter les Frères de Byimana. Le soir, nous rentrons avec Césaire et passons la nuit à Save. Le lendemain 4 mai 1 997, nous allons à la première messe chez les Visitandines. On m'annonce qu'une vieille sœur est morte. Je pense à la vieille supérieure, mais renseignements pris, il s'agit de celle qui la soignait. Après la messe et le petit déjeuner chez les Frères, nous chargeons nos affaires : les valises du Fr. Césaire et quelques cartons de lait, cadeau du Fr. Malisaba. Et en route vers Gikongoro et la frontière. Des militaires demandent un lift, mais voyant la voiture remplie, renoncent. Tant mieux car nous avons de nombreuses nouvelles à communiquer : Nyangezi, la guerre, les Frères . . . Nous abordons la forêt de Nyungwe. Il y a beaucoup de tournants et il commence à pleuviner. Je dis à Césaire : 'Ne vous étonnez pas que j'aille lentement. C'est dimanche et notre seul programme pour aujourd'hui est d'arriver à Nyangezi avant la nuit'. Mais avec la conversation je ne suis pas très concentré sur mon volant. Arrive un tournant (à Kuyinka), je le prends sans difficulté. Mais il s'avère être plus serré que prévu. Me voici au milieu de la chaussée. En même temps que je braque, je touche le frein. Je sens la Landrover échapper à mon contrôle. J'ai le temps de dire : - Nous partons. - Où allons-nous ? répond Fr. Césaire. Les roues avant sont déjà hors de la route et nous commençons la descente. C'est un déversoir de gravats de la route, lors de sa construction une dizaine d'années plus tôt. Mais je n'ai pas le temps de penser. J'évite un jeune arbre, un autre. La vitesse ne cesse d'augmenter. Je sais bien que je vais mourir. La peur ne m'effleure pas. Ma seule idée est de faire l'expérience de la mort. En effet, j'ai lu des brochures sur ceux qui sont 'morts', sont passés dans un tunnel, ont vu une lumière . . . et se sont réveillés dans un lit. Soudain un terrible choc. Je me sens en l'air. Un autre choc, puis un autre. Et le voiture s'arrête. Je crois avoir perdu connaissance quelques secondes. Puis je me dis : - Ce ne sera pas pour cette fois. Merci Jésus ! Et j'appelle : - Césaire ! - Mmm - Comment ça va ? 12


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- Mmm Je me trouve derrière le siège du chauffeur. Devant moi, le toit de la Landrover a été écrasé. Du sang sur les mains. Je retrouve mes lunettes et les mets. Le sang vient du front. Mes lèvres font mal. Il faut sortir d'ici. La portière ne s'ouvre pas mais je réussis à pousser une vitre, sors un bras, la tête, l'autre bras. Avec la force des moments difficiles, je me hisse et tombe à l'extérieur. Je cours à l'arrière du véhicule. La portière s'ouvre. Césaire es là, tout ensanglanté. Je le prends sous les bras, le traîne jusqu'à une pierre et l'y assois. Revenu à la voiture, j'ouvre mon sac, prends une chemise, la mets sur la tête de Césaire pour que la pluie le dérange moins. - Ici, personne ne nous verra. Je vais chercher du secours. La pente est trop raide. Je dévie vers la gauche pour essayer de rencontrer la route un peu plus bas. Après mille difficultés, me voici sur l'asphalte. J'entends une voiture. Je fais signe, elle s'arrête : c'est un arabe avec sa femme et un bébé. J'explique mon accident en français puis en swahili. Mon histoire n'est pas finie qu'une camionnette militaire s'arrête. Sans doute ont-ils vu mon piteux état. On me questionne, je réponds. - Il y a quelqu'un en bas ? - Oui. - Est-il vivant ? - Oui. - Tuende, vijana. (Allons, les jeunes), dit le chef. Nous descendons. La voiture est à plus de 50 m de la route, la roue de secours au-dessus du conducteur est partie dans la vallée, le toit touche le siège avant. Quatre jeunes prennent Césaire par les membres, les autres s'occupent de nos bagages. En un rien de temps, nous sommes sur la route. L'arabe est toujours là. Il accepte de nous prendre jusqu'à Cyangugu. Nous nous mettons sur le siège arrière. Et le voyage continue. L'arabe voudrait nous conduire à l'hôpital. J'insiste pour aller chez les sœurs rwandaises que je connais mieux. Elles ont un centre d'accueil et un dispensaire. On nous donne des chambres, on nous lave . . . - Un docteur, je veux un docteur. - Aujourd'hui c'est dimanche. Ce sera difficile. Mais le docteur vient. C'est un zaïrois qui travaille pour une ONG scandinave. Il nous examine, ausculte . . . - Des contusions, rien de cassé. Pour plus de sécurité, demain vous viendrez chez moi et nous ferons des radiographies. Un infirmier coud ma lèvre supérieure et le haut de mon nez. Césaire a la tête toute bandée, mais se plaint de douleurs dans le dos. La nuit je dors assez bien. Mais Césaire ne ferme pas l'œil à cause des douleurs. Pourtant le lendemain, les radios confirment les paroles du docteur :'Rien de cassé'. Les Frères de Save, avertis par téléphone, envoient leur chauffeur. Avec lui je reviens sur les lieux de l'accident. -Tout le monde au Rwanda connaît cet endroit, c'est 'le Lieu des vaches', m'explique le chauffeur. Vous avez fait une grande descente ! Ca fait plus de SOm. La voiture est inutilisable mais on peut récupérer des pièces. Avec lui, nous décidons de la remorquer jusqu'à Nyangezi. D'abord de la sortir d'ici. Il faut un tire for. Nous parcourons les plantations de thé et finalement on nous prête un tire for qui a un câble endommagé et un peu court. Il embauche des gens et se met au travail. C'est dur et lent : tous les cinq mètres, il faut stopper et trouver un autre point d'attache. Le soir ils ne sont pas arrivés très loin. Mais au retour, je vois un camion-grue de l'ONU qui retire une voiture accidentée d'un profond caniveau. C'est la solution ! Le lendemain, je vais voir le responsable et explique mon accident, implore son aide. On appelle le chauffeur, un éthiopien. Il accepte à condition qu'on lui donne un autre camion, car le sien est plein. On trouve un autre 13


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camion. Nous repartons au 'Lieu des vaches'. L'éthiopien déroule le câble de son treuil. Juste assez long. Le treuil se met en marche. En quelques minutes la Landrover est sur la route, puis dans le camion. Mais les sœurs sont tellement impressionnées par l'état de la carcasse, qu'elles me demandent une bâche pour la couvrir. 'Nos clients risquent d'être choqués' ! Quelques jours après, nous devons quitter car le visa de transit est périmé. Nous traversons la frontière et allons passer quelques jours à Amani. Puis à Nyangezi. Mais Césaire a trop mal. Il doit être rapatrié en Belgique pour soins. Mais ce ne sera pas grave. Le choc a réveillé ses rhumatismes. La prière des sœurs avait fait merveille. Ce jour-là, les Visitandines avaient été notre Providence Aout 94. Kigali. Après des mois de génocide, la capitale du Rwanda pansait ses blessures. Nous avons été voir la sœur d'Alexandre. Elle vivait chez des voisins car de sa maison il ne restait rien : toit, murs . . . il ne restait qu'un robinet au milieu de la cour. Les rues étaient presque vides. On pouvait rouler sans regarder les signaux. Les électriques parce qu'il n'y avait pas de courant. Les autres parce que les voitures étaient très rares. De temps en temps, on trouvait un chien crevé, et immanquablement Alexandre disait :' Bien fait pour toi, mangeur de tutsi'. C'était pour se venger des cadavres qui avaient été dévorés par les chiens durant le génocide. Pour nous, il était possible de trouver un logement. La première fois nous sommes allés à l'archevêché. L'archevêque était mort mais Alexandre avait là une 'tante' religieuse qui s'occupait des chambres. Elle nous a avertis :'Il n'y a rien à manger, vous devez vous débrouiller'. Avec difficulté nous avons trouvé un pain pâteux, deux boîtes de sardines et deux bouteilles de bière, le tout à un prix astronomique. Mais il fallait vivre ! Par la suite, la Procure a ouvert. Là aussi, on vous donnait une chambre. On allait puiser l'eau dans des fûts. Surtout, il fallait se débrouiller pour manger. Quand j'ai été 'rodé ' à cette vie, j'ai eu la chance de trouver un officier français de la Turquoise qui m'a donné des rations alimentaires de l'armée. C'étaient des plats cuisinés ' à la française', qu'il fallait chauffer avec une pastille. Un soir, j'ai soupé avant 1 8h et je me promenais dans la cour en attendant que le sommeil vienne. Il y avait un abbé rwandais qui rouspétait sans cesse. Je lui ai demandé : - Qu'est-ce qui ne va pas, M. l'abbé ? - Ces gens m'invitent et ils n'arrivent pas. - Qui donc ? - Les abbés de la paroisse de la Sainte Famille. - Il est encore tôt. Ils viendront sans doute. - Si vous étiez à ma place, vous ne seriez pas si tranquille. - Pourquoi donc ? - Cela fait deux jours que je n'ai pas mangé. Mais vous, vous avez mangé ! - Je viens de terminer mon souper, une ration militaire. Si vous voulez je yous en donne une. Comme il ne disait rien, j'ai compris qu'il acceptait. Je suis allé dans ma chambre. Avec la torche j'ai cherché dans ma réserve. Il ne restait que des haricots au mouton. Mais les tutsi ne mangent pas de mouton. Qu'à cela ne tienne. J'ai enlevé soigneusement l'étiquette. J'ai pris un réchaud et une pastille et lui ai expliqué : -Mettez le plat sur le réchaud, allumez la pastille. Quand la pastille est finie, vous mangez. Bon appétit. Le lendemain je l'ai rencontré. - Alors le repas d'hier. - Vous m'avez sauvé. C'étaient les meilleurs haricots que j'ai mangés dans ma vie ! 14


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Par la suite sont venus un groupe de médecins et infirmières irlandais. Le chef Dominic parlait français et nous sommes devenus de bons amis. Souvent, on allait au 'restaurant'. Une dame avait aménagé un terrain vague, mis quelques tables et servait des frites et de la bière chaude (pas de courant) . Dominic n'acceptait jamais que j e paye, c'est toujours lui qui devait payer. Je n'oubliais pas ma mission. Chris était toujours dans ma pensée. Au début, j'ai essayé de faire agir des ambassades. J'ai visité !'Ambassadeur de France. Il était nouveau et ne voulait pas de problèmes avec le FPR. Mais il m'a promis, si je devais rapatrier un cadavre, de me fournir le cercueil spécial pour le transport. J'ai rendu visite à la chargée d'affaires des USA. Une dame d'un certain âge. Elle avait entendu parler de mon 'cas'. Elle me dit qu'on a parlé de Chris dans le Congrès et par ce fait !'Ambassade doit faire une enquête. Plusieurs fois je suis retourné (chaque fois c'était plus difficile à cause des contrôles) et jamais n'ai eu l'aide que je souhaitais. Il n'y avait pas de Nonce, mais un chargé d'affaires d'origine asiatique. Il m'a encouragé mais il ne pouvait pas grand chose. J'ai aussi essayé la Primature. Le premier ministre, M. Twagiramungu, avait envoyé une lettre de condoléances aux parents de Chris Mannion. Il y affirmait que Chris était 'mort et enterré'. Je me suis présenté chez lui avec une copie de la lettre. L'entretien a été court mais très poli : - Monsieur le Premier Ministre, vous avez écrit cette lettre. - Oui. Je regrette beaucoup la mort de Chris. - Vous dites qu'il est enterré. Je suis chargé de rapatrier son cadavre. Pouvez-vous m'indiquer où il est enterré ? - Comment voulez-vous que j e le sache ? - Mais vous avez écrit . . . - J'ai écrit ce qu'on m'a dit. Il ne fallait pas attendre de solution de ce côté. Je l'ai remercié et je suis parti. Un endroit intéressant était l'Hôtel Amahoro, près du stade. Là se trouvait le siège de l'ONU pour le Rwanda. Probablement le seul endroit de Kigali ayant de l'électricité en permanence. A cause de cela, le FPR avait là une chambre où travaillaient quelques secrétaires. La Turquoise avait aussi quelques chambres pour leur personnel. Je me suis présenté chez la secrétaire de Dallaire. Une petite femme parlant toutes les langues, très dégourdie et sachant traiter avec tout le monde. Dans son bureau, j'ai trouvé des gens de la Turquoise, du FPR . . .Je lui ai présenté un document que j'avais élaboré avec toutes les données connues sur Chris. Elle a décidé que ce problème était du ressort des Droits de l'Homme. Elle a fait appeler un officier Nigérian ou Ghanéen responsable de ce secteur. Nous avons parlé longtemps. Finalement cet officier m'a dirigé chez une jeune irlandaise responsable d'un organisme onusien des Droits de l'Homme. La jeune femme semblait très intéressée par le cas de Chris. Elle a pris des notes, m'a promis de l'aide. Quand je suis revenu quelques j ours après, on m'a dit qu'elle avait été rapatriée à cause d'une dépression. Et pourtant, dans cet hôtel, j'ai eu de précieuses informations. J'ai rencontré un officier français de la Turquoise que j'avais connu à l'aéroport de Goma pendant le choléra. - Je cherche un religieux qui était avec des militaires français à Save. - Tout le monde connaît cette histoire. Ce sont les parachutistes de Bayonne. Ils font les quatre cents coups et ne doivent rendre compte à personne. Leur chef, le colonel Charbonnier, a été blessé dans cette opération. Je crois que le prêtre est mort. - Je cherche alors son cadavre. - Dis, X, (il s'adressait à un militaire rwandais), la bataille de Save, un prêtre blanc a été tué. Voilà quelqu'un qui cherche son corps. Ainsi j'ai fait la connaissance de ce sous-officier du FPR. Nous avons parlé. - Tu cherches un mort, mais ici il y a eu un million de morts.

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- Tous les autres ne m'intéressent pas, je veux seulement celui-là. Donnez-le-moi et je vous laisse tranquille. Je lui ai expliqué que je suis FM de Nyangezi. 'Nyangezi', mot magique au Rwanda. Beaucoup de gens le connaissent. C'est une grande école. De fait ce militaire m'a dirigé vers le camp militaire, quartier général de Kagame. Un jour, j 'ai pris mon courage à deux mains et me suis dirigé vers ce camp militaire. A l'entrée, j 'ai expliqué mon problème. On m'a montré un endroit pour garer ma voiture. Un jeune soldat m'a conduit vers une secrétaire. Nouvelles explications en anglais approximatif. Elle me fait attendre. Enfin on me fait entrer chez un colonel, chef de cabinet de Kagame (Lieutenant-colonel Andrew Rwigamba) . Il est rwandais mais a vécu et a étudié le droit en Uganda. Nous parlons en anglais, mais plus souvent en swahili. J'explique la mission de Chris, libérer des Frères tutsi entre les mains des milices. Je raconte ce que je sais sur le voyage de Cyangugu à Butare. Comment nous avons trouvé le véhicule calciné avec un cadavre. Les livres intacts dans la voiture brulée . . . Il promet de faire une enquête et me donnera la réponse. En effet, quelques jours plus tard à Save, j 'étais en train de vouloir fermer la porte d'une maison de professeur qui avait été forcée. J'entends du bruit sur la route en contrebas. Il me semble voir des militaires. Je descends le talus et me retrouve devant un jeune militaire qui appuie son fusil contre mon ventre. Je lui dis : - Tosha ile, mutoto. (Enlève ça, petit) . Et de la main, je pousse le canon du fusil. Puis je m'approche des 'chefs' qui examinent la carcasse calcinée. J'explique que dans ce véhicule il y avait un cadavre et deux livres intacts que j'ai enlevé. La semaine suivante, je suis de nouveau dans le bureau du colonel. Il me reçoit gentiment. - La voiture de vos Frères est venue la nuit. On lui a donné la sommation de s'arrêter. Le chauffeur n'a pas obéi. Alors les militaires un lancé un GR ? Ge comprends une roquette) La voiture a été détruite et a brûlé. Les occupants sont morts. - Comment expliquez-vous les livres intacts dans la voiture ? Par ailleurs une roquette déforme le véhicule. Cette voiture n'est pas déformée. Il y a des impacts de balles mais non de roquette. Je crois que votre enquête n'est pas complète. Une autre fois, je suis allé le voir avec le Consul britannique, Mr Whiteway (?) Ils ont parle de leur état de santé, de restes d'un cadavre ramassés par le consul près de la voiture . . . Rien de sérieux. Quand je m'apprêtais à quitter le Rwanda, j'ai voulu introduire Fr. Eugenio Sanz auprès de ce colonel qui me semblait avoir la solution de mon problème. Nous sommes allés le voir. Il nous a raconté la même histoire de roquette. Alors je suis sorti de mes gonds. - Monsieur le colonel, je vous ai déjà dit que votre explication ne tient pas debout. Je vais vous dire pourquoi vos soldats ont tué notre Frère. Chris portait sur lui cinq mille USD. Vos soldats l'ont tué pour lui voler son argent. Il calcule . . . - Ce n'est pas une grande somme. - Pour vous, un chef, non. Mais pour vos militaires faméliques, c'est une fortune. - Si vous parlez de la sorte, je ne vais plus vous recevoir dans mon bureau ! - Cela m'est égal. Demain, je pars en congé. Mais nous sommes une congrégation internationale. Un autre viendra, puis un autre, jusqu'à ce que nous sachions la vérité (Malheureusement ceci ne s'est pas réalisé). Et nous sommes partis. Une fois dans la voiture Eugenio me dit :'J'ai bien cru qu'il allait t'envoyer une balle dans la peau.' Frères Chuchi et Eugenio. Lors du premier voyage avec Fr. Alexandre, nous avons visité Save, Rwabuye et Byimana. Les trois écoles étaient à l'abandon. Il y avait eu des pillages plus ou moins importants. Evidemment, tous les dortoirs avaient reçu la visite des voleurs qui avaient emporté tous les matelas. A Rwabuye, c'était le petit matériel technique 16


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qui était parti. Partout, nous avons essayé de refermer les portes, mettre des cadenas . . . pour rendre le travail aussi difficile que possible aux voleurs. Puis, je ne sais pas comment la nouvelle est arrivée : Tous les Frères rwandais sont attendus à Nairobi. Ils tiendront une assemblée avec le Fr. Benito, SG. Tous les Frères et les deux postulants, nous avons quitté Save. Nous avons fait la longue route jusqu'à Bujumbura. Là, nous avons embarqué les Frères pour Nairobi. Mais j'ai eu la surprise de rencontrer à la PAR deux Frères espagnols, Chuchi Sanchez et Eugenio Sanz. Ils étaient venus pour garder les écoles des Frères pendant l'assemblée. Avec eux il y avait aussi Fr. Sobrado. Je lui ai remis tous les documents concernant Chris et Joseph. Il m'a demandé si je ne pouvais pas montrer à Chuchi et Eugenio le chemin de Save et rester quelques jours avec eux. J'ai accepté. Nous logions au Grand Séminaire. Le premier soir, j'ai dit :'J'aimerais quitter Bujumbura dès que possible. Je n'aime pas cette ville.' Et Chuchi de répondre :' Voilà encore quelqu'un qui voit des problèmes partout. Cela fait trois jours que nous sommes là et je n'ai rien remarqué de spécial.' Le lendemain, nous sommes allés à !'Immigration pour voir si leurs passeports étaient prêts. En effet, ils demandaient une prolongation de leur séjour à Bujumbura au cas où ils devraient rester au Rwanda plus d'un mois. Il n'y avait rien dans le guichet des visas. Le lendemain, non seulement rien n'était prêt, mais on nous dit qu'on ne trouve pas les passeports. Alors j 'ai décidé d'appeler M Nyankiye qui avait eu un fils à Nyangezi et qui se disait disposé à me rendre service. J 'ai expliqué le problème au téléphone. Il me dit 'J'arrive'. Quelques minutes plus tard une longue Mercedes s'arrête près de moi. M. Nyankiye me demande des précisions : noms, nationalité . . . - J'ai ici quelques amis. Je vais faire tout ce que je peux. Mais si dans quinze minutes, il n'y a pas de nouvelles, cela signifie que j'ai échoué. Il n'était pas parti depuis cinq minutes que les hauts parleurs ont commencé à appeler : - Mais où sont ces Frères Maristes ? Pourquoi ne viennent-ils pas payer ? Leurs passeports sont prêts depuis longtemps. Prière d'aller au guichet des recettes. Nous nous sommes précipités au guichet. Nous avons payé. Et nous sommes rentrés au séminaire. Et là j 'ai dit :' Au marché pour les achats'. Mon expérience du Rwanda m'avait montré le besoin d'y aller avec beaucoup de provisions, surtout une bonne réserve de carburant. Nous avions deux véhicules. Dans la Landrover, nous avons mis les postulants et le gasoil. La camionnette a été chargée de tout le nécessaire pour un mois. Pendant que nous faisions les achats, Chuchi gardait la Landrover. Tout d'un coup, il s'aperçoit que des gamins sont montés sur le capot et détachent les bidons de gasoil. Il sort pour les interpeler. Pendant qu'il est dehors, d'autres s'introduisent dans la voiture. Alors il commence à hurler et nous venons à son secours. Le voyage vers Save s'est fait avec moins de problèmes que la première fois. Nous sommes arrivés à Save vers 1 8h. J'ai donc demandé aux Frères : - Si vous voulez on passe la nuit chez les saint Boniface et demain on s'installe chez nous. - Il vaut mieux s'installer directement chez nous. Nous avons défait les paquets à la lueur des chandelles. Nous avons soupé de pain et de sardines. Le lendemain au petit déjeuner Chuchi nous dit : - RFI a annoncé qu'une grenade a éclaté hier au marché de Bujumbura. N'est-ce pas l'endroit où nous étions hier ? - Bien sûr. Ne t'ai-je pas dit que Bujumbura est une ville dangereuse ? Les deux postulants ont été une aide précieuse pour notre installation à Save. Ils nous ont trouvé un cuisinier. Ils savaient comment chercher de l'eau . . . Avec les. Frères Chuchi et Eugenio, j 'ai fait le tour du propriétaire à l'école et au noviciat. Nous avons commencé à fermer tout ce que nous pouvions. Mais certaines portes comme celle de la chapelle du noviciat 17


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étaient difficiles à férmer. Et chaque matin, nous trouvions des chaises ou d'autres petits meubles à l'extérieur. Jusqu'à ce que nous avons découvert notre méprise : ce n'étaient pas des voleurs, c'étaient des voisins qui, par peur du FPR, ramenaient des objets volés ! Notre collège de Save avait servi pour recevoir des déplacés. Quand le FPR avait conquis une localité, il obligeait tous les habitants à se déplacer vers un lieu considéré comme sûr. Ainsi quand Save a été 'libéré', tous ses habitants, y compris les sœurs, les malades . . . ont été envoyés où conduits en camions vers Nyanza*. Cela permettait à l'armée de nettoyer cette localité, pour être sûr qu'aucun ennemi ne restait caché. Après une semaine, la population pouvait revenir chez elle. Notre collège de Save avait servi de refuge aux habitants de Butare. A notre arrivée, partout dans les cours, et sur les terrains de football, on voyait des foyers composés de trois pierres et du bois ayant servi à faire la cuisine. Les réfugiés avaient aussi laissé des puces. Dès les premiers jours, nous avons été dévorés par ces indésirables bestioles. Une fois que vous les avez, bien difficile de s'en débarrasser. Quand je suis arrivé à l'éphémère 'Marist House' de Nairobi, après une bonne douche, j'ai donné mes habits pour la lessive. Le Fr. Fortin m'a dit : 'Il y en a une qui a sauté sur moi ! Chuchi et Eugenio ont dû appeler les militaires australiens de l'ONU qui sont venus deux fois désinfecter la maison, l'école et le noviciat. * Ceci est un élément qui me laisse supposer que Chris Mannion, blessé mais non mort, d'après les deux officiers qui nous ont accompagné à Kibungo, aurait pu être transporté à Nyanza et y serait mort. Alors ses restes seraient enterrés quelque part là-bas. Ce qui m'a mis sur la piste de Nyanza est une conversation avec une sœur canadienne (travaillant pour Caritas et allant deux ou trois fois par mois au Rwanda - Marie Anne ?) Lors d'un voyage, elle a visité un orphelinat qui devait aller à Nyanza. Et on avait dit aux enfants : Vous devez être bien sages et ne pas faire de bruit. Il y a un blanc qui est très malade. On ne peut pas le déranger.' Mais je n'ai jamais réussi à enquêter à Nyanza.

J'étais déjà en route pour l'Espagne. J'avais atteint Nairobi. On vient m'apporter un message du Vicaire général Fr. Sammon. 'Le Consul d'Angleterre a été autorisé à questionner ceux qui ont tué Chris. Il accepte qu'un Frère Mariste puisse assister à l'interrogatoire. Je crois que vous êtes le mieux placé pour y aller. Acceptez-vous ?' Décidément, les vacances devaient attendre. Je retournai à Kigali à bord d'un avion militaire allemand. Pour seul compagnon, j'avais une belle jeep bien amarrée au milieu de l'avion. J'allai voir le Consul et ensemble nous allâmes trouver la chef de cabinet de Kagamé. Il nous fixa rendez-vous une semaine plus tard, sans doute devait-ils préparer les réponses aux éventuelles questions. Qu'était-il arrivé ? Après ma dernière visite en compagnie du Fr. Eugenio, cet officier avait été très piqué dans son amour-propre. Dès le lendemain, il prépara un grand convoi (on m'a parlé d'une vingtaine de voitures) et se rendit personnellement à Save. A la vue du véhicule calciné mais non déformé, il a compris que ses émissaires l'avaient trompé et que j 'avais raison. Il a donné l'ordre d'arrêter l'unité qui avait conquis Save. C'étaient les gens que nous devions interroger. Le convoi pour Kibungo était formé de trois véhicules. Une camionnette FPR avec un officier. La Landrover du Consul : le Consul, un chauffeur, un garde de corps anglais (Mr Boots) et moi-même. Une . autre camionnette FPR fermait la marche. A Kibungo, les deux officiers FPR se sont proposés comme traducteurs. Le consul a décliné l'offre. On nous a présenté le chef du commando. Le Consul l'a interrogé en anglais :' Je ne connais pas bien cette langue'. J'ai parlé français : 'Je ne sais pas le français'. J'ai continué en swahili : 'Je connais le swahili mais je préfère répondre en kinyarwanda, je suis plus à l'aise.' Le consul a fait venir son chauffeur. C'était très laborieux. Le Consul posait une question en anglais, le chauffeur la traduisait en kinyarwanda, le militaire répondait, le chauffeur traduisait en anglais. Et si ne n'avais pas compris, le consul traduisait pour moi en français. - Qu'est-il arrivé à Save le 1 er juillet ?

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- Nous avons conquis Save dans l'après-midi. J'ai mis un poste de garde près de la route. Une fois la nuit tombée, une voiture avec les phares allumés est venue à toute vitesse. Nous avons fait une sommation. La voiture ne s'est pas arrêtée. Nous avons tiré et la voiture s'est arrêtée. Quelqu'un a ouvert la portière et a essayé de fuir. Nous l'avons abattu. Un autre a tiré sur nous depuis le véhicule : nous avons répondu et l'avons tué. Quand nous nous sommes approchés, il y avait un rwandais mort sur la route, un militaire rwandais mort dans la voiture et un blanc mort dans la voiture. - Et alors ? - Nous avons poussé le véhicule hors de la route. Nous avons ouvert le réservoir d'essence et avons introduit une allumette. La voiture a brûlé. - Ne savez-vous pas que c'est dangereux ? - C'est ce qu'on nous a appris dans l'entraînement. - Où est le blanc ? - Le corps derrière le volant, c'est le blanc. - Où sont les deux autres corps ? - On les a enterrés dans le bois voisin. - Qui a mis les livres dans le véhicule ? - Je ne sais rien des livres. - Et les militaires français ? - Je n'ai vu aucun militaire français. - Qu'avez-vous fait avec l'argent ? - Nous sommes allés boire. Six ou sept autres militaires se présentent. Ils ne savent pas l'anglais, ni le français. Pas assez de swahili. Ils préfèrent répondre en kinyarwanda. Ils nous répondront tous à peu près la même chose. L'un d'eux n'a pas voulu s'asseoir, mais tenait les deux mains appuyées sur le bord de la table G 'ai pensé qu'il avait été battu). A la fin, les deux officiers sont venus. Ils ont remis au Consul le porte-documents de Chris encore couvert de terre. Il y avait le passeport de Chris, des feuilles de compte et autres papiers de Chris. Un des officiers nous a expliqué qu'on avait trouvé le tout enterré dans une maison de Save*. Puis, il s'est laissé aller aux confidences. 'Chris était grièvement blessé mais il n'était pas mort. Le munganga (infirmier) a fait son possible mais il n'a pas pu le sauver. Vous savez, c'était la guerre.' L'interrogatoire était fini. Nous sommes rentrés à Kigali. Il était 1 8h. * Enterrer des choses précieuses ou volées dans les maisons, est une chose commune en Afrique centrale. Après des mois ou des années, quand le danger est passé, on vient les récupérer (si les termites ne les ont pas mangées) . Cette nuit-là je n'ai pas bien dormi. Ainsi donc, le corps enterré serait celui de Chris. Le lendemain, je me suis levé très tôt. Je suis arrivé à Save quand les Frères prenaient le petit déjeuner. Il y avait le Fr. Alexandre Rugema, d'autres Frères rwandais et deux belges : Frères Guillaume Felten et Alvarus Bada. - 'Je suis venu déterrer celui qu'on a enterré. Ca pourrait être Chris Mannion. ' - Laissez les morts tranquilles ! - Je veux en avoir le cœur net.

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Guillaume m'apporte une pioche et une pelle. A deux, nous creusons. Bientôt la caisse apparaît. Le couvercle soulevé, apparaît le drap, puis les os qui commencent à se séparer. Et là je commets une grande erreur. Au lieu de prendre un gros os (un fémur par exemple) je prends une touffe de cheveux et un os de l'occiput. Je les déposerai à Londres mais l'examen ADN ne donnera rien car tout cela a subi une forte température. Ainsi nous ne savons pas avec certitude qui nous avons enterré le 1 août 1 994. cr

Le Colonel Charpentier. Un jour, de passage à Goma, je vais voir les militaires de la Turquoise. Je parle du colonel Charbonnier qui a été blessé à Save. Quelqu'un vient corriger : ' C'est Charpentier. Il est de l'infanterie de Marine. Basé à Bayonne. ' Pendant mon congé en famille, j'ai demandé à mon frère Pedro (Perico) s'il peut m'emmener à Bayonne. Nous trouvons le camp militaire du colonel Charpentier. 'Aujourd'hui c'est samedi. Il n'est pas là. Voici son numéro de téléphone '. Pendant la semaine, je l'appelle et lui explique qui je suis, que je viens de Save . . . Il me donne un rendez-vous de 1 5 min, pour un autre jour. Le jour convenu, je me présente. Je lui explique mes recherches . . . Nous parlerons presque deux heures en compagnie de 'Hassan', son homme de confiance. Rentré chez moi, j'écris le résumé de notre conversation. Je l'envoie à Rome. On me demande de revoir le colonel et de lui montrer ce document. Le colonel le lit, le signe avec cette remarque : ' C'est en substance ce que nous avons dit. Mais je ne peux confirmer les distances. ' Voici donc le récit (approximatif, l'original se trouve à Rome) du colonel Charpentier : 'Le premier juillet 1 994, je suis arrivé à Butare à 1 Sh. Je me suis installé à l'aéroport. Juché sur un blindé, j'ai observé la bataille de Save. Et j'ai cru que le FPR avait gagné. Vers 1 7,30 h s'est présenté votre frère. Il m'a parlé de deux cents sœurs en danger de mort à Save. Il a demandé mon aide. Il m'a expliqué qu'on peut atteindre Save par un chemin de terre. J'ai cru qu'il s'agissait d'un missionnaire travaillant au Rwanda depuis longtemps. Jamais il n'a fait mention de son rang dans votre Congrégation ni qu'il venait de Rome. D'ailleurs entre nous, on l'appelait 'le Padre.' Nous avions besoin d'un camion pour prendre tant de monde. Il a fallu négocier avec les militaires rwandais. Finalement, le Préfet de Butare nous a donné un camion avec chauffeur. Et nous avons préparé le convoi. Le 'Padre' allait devant avec son chauffeur. Il montrait le chemin. Puis ma jeep avec tout le matériel de communication. Ensuite le camion avec 4 soldats FPR et enfin deux autres jeeps françaises. Nous avons démarré vers 1 8h. Nous formons un convoi de 7 véhicules : 1 - la VW de Chris ; 2 - un capitaine français ; 3 Hassan ; 4 - un camion avec quatre soldats FPR ; 5 - le lieutenant-colonel Charpentier ; 6 et 7 - 2 jeeps françaises. Au moins cent mètres séparent deux véhicules. Après quelque temps, des gens venant en sens inverse et fuyant Save, ont commencé à nous acclamer. Par la suite nous étions seuls sur la route, il commençait à faire sombre et il y avait beaucoup de poussière. J'ai eu des doutes et fait arrêter le convoi. Nous avons appelé le Padre : - Etes-vous sûr que nous allons bien ? Ça me semble très long. - Nous sommes presque arrivés, il reste un peu plus d'un km, a répondu le chauffeur. Nous avons continué. On ne voyait plus assez, j'ai donné l'ordre de rouler avec les infrarouges. Mais voilà que mon chauffeur va dans le caniveau et que ma jeep va percuter le talus. J 'ai un mauvais réflexe. La j eep n'ayant pas de portière je mets un pied à terre. Le poids de la jeep tombe sur moi. Mon péroné est cassé. Par radio je donne l'ordre d'arrêter. Mais la voiture du Padre n'a pas de radio et continue. Quelques minutes plus tard une rafale de mitraillette retentit. La voiture s'arrête. Deux ou trois minutes après la rafale arrivent deux véhicules FPR près de la voiture arrêtée. On voit avec nos jumelles à infrarouge des gens élancés se disperser et avancer vers nous à travers la brousse. La situation est désespérée. L'ennemi nous a découverts. Nos guides sont prisonniers. Moi-même je suis blessé. Je donne l'ordre de faire demi-tour. Ça prends du temps pour que tous ces véhicules, surtout un camion, fassent demi-tour sur une route étroite. Pendant ce temps, mes hommes ne cessent de surveiller les 20


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soldats qui viennent vers nous et sont prêts à répondre à tout coup de feu. Heureusement cela ne se produit pas. Quand ils sont à 200 mètres de nous, tous les véhicules ont fini de tourner. J e donne l'ordre de partir.' Le colonel a aussi répondu à mes questions : - Chris était-il accompagné d'un militaire rwandais ? - Dans la voiture il n'y avait que deux personnes, le Padre et son chauffeur. Apparemment, ils n'étaient pas armés. Qu'un révolver soit caché dans le vide-poches, c'est possible. Mais aucune arme visible. - Il n'y a pas eu échange de tirs ? - Nous n'avons entendu qu'une seule rafale de mitraillette, probablement une kalachnikov. Une seule rafale, nous sommes des militaires, habitués à écouter des tirs. Probablement, les deux occupants n'étaient pas morts. Une seule rafale peut difficilement tuer deux personnes. Ils pouvaient être blessés. - Ils n'ont pas essayé de fuir ? - Durant tout ce temps, personne n'est sorti de la voiture. - Vous n'avez pas vu la voiture brûler ? - La voiture n'a pas brûlé pendant que nous étions là. Ce que nous pensons est que les deux voyageurs ont passé un mauvais quart d'heure après notre départ.

Qui a raison

?

La version des français est bien différente de la rwandaise. Qui faut-il croire ? Les deux pouvaient avoir des motifs de mentir. Mais je crois que les rwandais ont menti plus. - Les rwandais ont certainement menti sur les livres. Ces livres étaient là, je les ai vus. Quelqu'un les a mis dans la voiture quand elle était déjà brûlée. - Je crois qu'ils ont aussi menti sur la présence des Français. Ils ne pouvaient pas ne pas voir et entendre un convoi de cinq véhicules à 1 km. La présence des Français à cet endroit est avérée. J'ai vu sur la paroi en terre la trace laissée par la jeep. J'ai vu par terre un casque militaire abandonné. - Le fait que tous aient raconté la même histoire signifie qu'ils s'étaient bien mis d'accord pour que ces abazungu n'y voient que du bleu. - L'affaire du militaire dans la voiture était une pratique courante chez les 'autorités' au Rwanda et plus tard au Zaïre. Affirmer cela pouvait être cru facilement et justifier l'assassinat des Frères. - Mais aucun de ceux qui ont militaire dans la voiture.

vu

ces Frères l'avant-midi de ce même jour (Diogène, Joseph . . . ) ne parle de

- La voiture n'a pas été brûlée immédiatement. Quelqu'un de Save a affirmé à Alexandre avoir vu la voiture le soir du 1 er juillet et elle était rouge. - Le fait d'avoir retrouvé le porte-documents de Chris avec son passeport montre que la voiture a été fouillée avec d'être brûlée. >( - D'ailleurs, les officiers de Kibungo nous ont dit qu'on a soigné Chris et qu'on n'a pas pu le sauver. Donc il n'était pas mort. On ne soigne pas les morts ! - Un expert devrait aller examiner les traces de balles se trouvant au-devant de la carcasse et nous dire s'il y a eu plus d'une rafale.

Réflexion Je n'ai jamais rencontré Chris. De lui, je n'ai vu que quelques photos. Il devait avoir une personnalité extraordinaire. Plusieurs lui on dit de ne pas aller à Save ce jour-là, mais il avait son plan. Il devait le réaliser ! Comment a-t-il fait pour convaincre un officier français qui a suivi la bataille de Save et qui en connaît le résultat, pour l'accompagner dans cette aventure ? 21


Souvenirs d'Afrique

Chris a sous-estimé le danger. Il est allé se jeter dans la 'gueule du loup'. Il est mort en voulant libérer le soir ceux que le FPR avait libérés l'après-midi ! Dès le début de cette affaire, le Rwanda a menti en n'acceptant pas la mort ni les circonstances de la mort de Chris. D'ailleurs, jusqu'à ce jour, ils ne veulent pas dire où est enterré Chris. Mon opinion est que Chris a été tué en 'acte de guerre'. Tout militaire, dans les mêmes circonstances, devait tirer sur ce véhicule. Je ne tiens pas le FPR pour responsable de cet 'acte de guerre.' Pourquoi ne pas accepter la vérité et dire où se trouve son corps ? Le Rwanda s'est mis dans une situation ridicule, alors que la vérité l'aurait complètement innocenté. Un homme, surtout de la catégorie de Chris, n'a-t-il pas droit à un enterrement digne et dans son cas, religieux ? Je crois que nous, Frères Maristes n'avons pas fait assez pour notre Conseiller général Chris Mannion ! Je devrais rendre un hommage au rôle effacé joué par le 'chauffeur' Joseph Rushigajiki. Il savait qu'il courait des risques. Peut-être qu'il n'a pas pu communiquer avec Chris : ils se connaissaient à peine, Chris était un 'supérieur' avec une mission spéciale . . . Mais il a certainement passé un mauvais quart d'heure après sa capture par les inkhotanyi. Les Benebikira de SAVE. Fr. Chris dit à Charpentier que 1 80 sœurs sont en danger de mort à Save. Il y a les Visitandines (une trentaine), les demoiselles de Saint Boniface (une dizaine). Les autres (1 50) seraient des Benebikira. Est-ce possible ? Je crois que oui pour plusieurs raisons : C'est un grand couvent avec plusieurs communautés: !'Administration générale, les sœurs âgées, la communauté de l'école, le noviciat... Mais surtout, pendant les vacances, les sœurs ont l'habitude d'organiser des sessions de formation pour les 'juniors', les sœurs de vœux temporaires. Le génocide a commencé pendant les vacances de Pâques en avril et elles ont été 'attrapées' à Save. Par ailleurs j 'ai appris que suite à ce grand nombre il y a des problèmes de ravitaillement. On fait cuire la base de l'alimentation (riz, haricots . . . ) dans l'école des Frères Maristes et un Frère (spécialement le Fr. Albert) l'apporte midi et soir dans la camionnette. Un fait très intéressant montre l'esprit inventif et pratique de ces religieuses pour protéger leurs consœurs des milices interhamwe. Un grand groupe de jeunes femmes ne pouvait qu'attirer les miliciens. A plusieurs reprises, ces derniers sont venus demander qu'on leur livre les sœurs tutsi. A chaque fois, les sœurs ont refusé et s'en sont sorties en offrant un verre de bière ou un peu d'argent. Mais un jour les miliciens ont voulu les forcer. Ils ont réuni les sœurs dans une grande salle. - Que chacune se présente avec son carnet d'identité. - Moi j'ai oublié le mien, je l'ai perdu, on me l'a volé, je ne sais où il est . . . Impossible de discuter avec un aussi grand groupe de femmes. Les miliciens doivent renoncer. Mais quelqu'un donne un ordre : - Que toutes les tutsi aillent contre le mur du fond. Personne ne bouge. On répète l'ordre, avec le même résultat. - Que les hutu aillent au fond et que les tutsi restent ici. Toutes les sœurs se précipitent contre le mur du fond. -Vous n'y comprenez rien. Je dis les hutu ici et les tutsi là-bas. Les sœurs restent toujours en un seul groupe. C'est ainsi que les miliciens ont été déroutés et qu'ils ont dû abandonner la partie. 22


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L'assemblée de Nairobi. Après le premier voyage, le Fr. Benito Arbués m'a invité à Nairobi. Tous les Frères rwandais étaient réunis dans un centre de retraites des sœurs. Je suis arrivé. Et pour la première fois, j 'ai rencontré le Frère Supérieur général. Il m'a expliqué ce qu'il voulait. Les frères étaient réunis pour qu'ils puissent refaire l'unité après la tempête du génocide. Moi, j'étais celui qui avait visité le Rwanda et devais donner mon témoignage. Dire ce que j'avais vu. Dans une grande salle, les frères formaient un grand cercle. Au milieu, une table couverte d'un linge. Je parle de mon voyage. De la voiture trouvée. L'enterrement de Joseph. Nos voyages à Kigali pour chercher des pistes sur Chris . . . Quand je finis, on donne la parole à Fr. Alexandre qui ajoute peu de détails. Après quoi on découvre la table du centre. Et Frère Sobrado dit : - Voilà les objets que les deux Frères ont envoyés depuis le Rwanda. Si quelqu'un reconnaît quelque chose, qu'il le dise. Tous tournent autour de la table. Et François Nkusi s'exclame : - Ici, ce sont mes souliers. - Ces souliers ont été ramassés dans le bois près de la voiture. Et je raconte le fait. - Ces souliers, c'est moi qui les ai achetés. Et je les ai portés. Mais un jour, en signe d'amitié, Joseph et moi avons échangé nos souliers. J'ai pris les siens et il a pris les miens. Le mystère des souliers était éclairci en partie. C'étaient bien les souliers que Joseph portait quand il est mort. Mais qui les a mis près d'une fausse tombe ? Et pourquoi ?

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Le visa qui a permis au Fr. Descarga de circuler au Rwanda.

Fr. Descarga et Fr. Alexandre à Save chez les Sœurs de S1 Boniface

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BUGOBE

La mine. Noël 1 994. Je viens de rentrer de congé pendant lequel j'ai pu parler avec les militaires français qui accompagnaient Fr. Chris Mannion. De plus Fr. Benito a beaucoup insisté pour que j'aille à Rome pour expliquer l'histoire du Fr. Chris au Conseil général. Maintenant nous tenons le Chapitre du District du Zaïre. On installe le nouveau Supérieur Fr. Théoneste Kalisa. Pour la circonstance, Fr. Luis Sobrado est présent (peut-être même Fr. Jeffrey Crowe). On me demande de continuer comme économe du District. Je croyais le moment venu de passer la main, mais puisqu'on insiste, j'ai accepté. De plus, je suis nommé économe de Nyangezi. Il y a donc de quoi occuper utilement mon temps. J'avais déjà passé quatre ans à Nyangezi de 1 987 à 1991 comme Préfet de Weza. La nouveauté aujourd'hui, c'est la présence des réfugiés rwandais hutus tout le long de la frontière avec le Rwanda depuis Uvira jusqu'à Ishasha. Mais spécialement à Nyangezi. De ma fenêtre, j e vois des centaines de tentes à flanc de colline : c'est le camp de Mulwa, à côté de la rivière Mukubyo, au bas de la montagne que nous avions l'habitude de nommer 'la Montagne des douze arbres' (mais les arbres n'y sont plus). L'arrivée des réfugiés a bouleversé la vie des habitants bashi du coin. Tout le monde y trouve un intérêt. Certains sont engagés par l'ONG GOAL Ireland qui est responsable du camp. Mais ils ne sont pas nombreux, les Irlandais préférant engager des rwandais. D'autres font du commerce avec cette ONG : ils lui vendent de l'huile, des patates douces, des bananes mais surtout du bois. Des sticks d'eucalyptus. Car les 'sheeting', larges feuilles en matière plastique, ne tiennent pas debout tout seuls, il faut des sticks. On distribue donc à chaque famille un sheeting et quelques jeunes eucalyptus, deux ou trois. Et les réfugiés doivent se débrouiller ! Et ils se débrouillent très bien. Ils ne sont pas habitués à vivre sous des tentes. Aussi construisent-ils des maisons en pisé comme au village, et ils les couvrent avec le sheeting. Cela fait une habitation très convenable pour ces gens habitués à se contenter de peu. Le problème est qu'il faut plus de trois arbres pour construire ainsi. Solutions : en acheter, mais il faut de l'argent, ou aller en couper quelques­ uns chez les Frères Maristes. Et ce sera une lutte de tous les jours, pendant deux ans. Nous avons beau mettre des sentinelles de jour et de nuit, payer des militaires armés. Rien n'y fera, les arbres vont continuer à disparaître. Un matin, les sentinelles attrapent deux coupeurs d'arbres et les amènent le matin chez les Frères. On les ligote pour qu'ils ne puissent pas s'enfuir. Premier problème : des Frères viennent se plaindre. 'Qui êtes-vous pour ligoter un être humain ? Vous n'en avez pas le droit'. Malgré cela, on emmène les voleurs chez les Irlandais. Ils réunissent les responsables zaïrois de la sécurité qui interrogent les voleurs. Après un temps : - On ne peut rien faire. Vos sentinelles ont torturé ces gens. D'ailleurs l'un est un mutwa (un pygmée). On ne peut pas poursuivre un mutwa. Affaire classée. Mais c'est très énervant quand des problèmes pareils se produisent tous les jours. Un dimanche, les réfugiés veulent jouer un match de football. Nous acceptons que le match se joue sur notre grand stade. Ils réussissent à attirer les sentinelles. Pendant que les spectateurs applaudissent ou acclament, d'autres réfugiés sont en train de couper des sticks. Résultat : le lendemain cinq cents jeunes arbres ont disparu ! L'insécurité n'était pas seulement chez nous. Même les pauvres villageois avaient de mauvaises surprises. Quelqu'un va récolter son manioc mais un voleur est venu récolter avant lui ! On attache une chèvre pour qu'elle broute, on ne la retrouve plus. Il faut dire que l'exploitation se faisait aussi dans l'autre sens. La main d'œuvre réfugiée était beaucoup moins chère. Si un zaïrois demande un dollar par jour, le réfugié travaillera pour la moitié. Malgré cela, combien de réfugiés n'ont jamais été payés ? Mais il n'y a pas de recours possible. Ainsi s'est créé un climat de tension, d'insécurité dans toute la région. Puis on a commencé à parler d'armes, de mines. Surtout dans l'escarpement de Kamanyiola. Tellement qu'il a été interdit d'y rouler pendant la nuit. Il fallait attendre que les 'démineurs' donnent l'autorisation de circuler. 24


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Après beaucoup de km parcourus au Rwanda, ma LD avait besoin d'un bon entretien. Je suis allé la déposer chez le Père Grippa à la Paroisse de Luvungi. Pour le retour, j'ai du prendre un transport en commun, c'est-à­ dire un camion. La cabine étant bondée, je me suis risqué à voyager dans la benne. Quel supplice ! Ballotté dans tous les sens, ne sachant où m'accrocher, j'ai vraiment souffert le martyre durant ces 20 km. Bien content quand j'ai vu Nyangezi et que j 'ai pu descendre. Et dire que les gens font ainsi des centaines de km, souvent dans la poussière, parfois sous la pluie . . . Une semaine plus tard je suis allé reprendre le véhicule. Pas de chance, elle n'est pas prête.' Mais si vous attendez jusqu'à demain, elle sera finie très vite'. Je me décide à passer la nuit à la paroisse. D'ailleurs, on est toujours bien reçu chez les Xavériens ! Le lendemain, jour de pluie. Dès deux ou trois heures, on entend des coups de tonnerre. Je me lève pour la messe suivie du petit déjeuner. Il pleut toujours. Les ouvriers sont en retard. Finalement on me donne la voiture vers onze heures. Les Pères veulent que je reste pour dîner, mais je pars. Bientôt la pluie s'arrête mais la route (en terre) est mouillée. Je dépasse Kamanyiola et m'engage dans l'escarpement. A un tournant, je dois m'arrêter car devant moi à une centaine de mètres un gros camion n'arrive pas à prendre le tournant suivant. Il avance, glisse, revient, essaie encore. Il faudra bien attendre. En face de moi, celui qui descend se gare au bord de la route et arrête son moteur. Nous sommes là bloqués depuis une vingtaine de minutes, quand une terrible explosion ébranle l'air. Et je vois derrière la colline d'en face des objets qui descendent du ciel. Je vais voir. Un camion remorque Kotecha, ayant vu la camionnette devant lui arrêtée, a voulu se garer. Il est sorti de la piste roulante. C'est alors que sa remorque a sauté sur une mine. Heureusement, le camion a réussi à maintenir la remorque sur la route. Mais les quatre pneus se sont envolés et ce sont les morceaux que j'ai vus descendre du ciel. Finalement, le gros camion, à sa énième tentative, arrive à passer. Je le suis. Avec un peu de retard j'arrive à Nyangezi. Encore aujourd'hui j'ai appris une bonne leçon : toujours essayer de rester sur les traces du précédent. Il est dangereux de rouler hors des sentiers battus ! Avril 1996. Un jour pas comme les autres. Comme économe, je dois sortir vers Bukavu ou Kavumu plusieurs fois par semaine. Un matin, vers quatre ou cinq heures, je pars à Kavumu. Après avoir dépassé Bukavu, il commence à faire clair. Mais très vite, vers Pharmakina, les phares d'une voiture derrière moi me font signe. Ce n'est très prudent de s'arrêter, je continue mon chemin. Mais le type insiste. Finalement je m'arrête. C'est le Père Fausto, un Père Blanc italien. �

Le commandant Kabemba m'a dit qu'il a retrouvé le groupe électrogène des Frères Maristes.

- Nous n'avons perdu aucun groupe électrogène ! - Il paraît qu'on vous en a volé un. - Non, je ne vois pas. A Nyangezi, certainement pas. Au Noviciat, ils n'en ont pas. Mais peut-être au camp de Nyamirangwe, chez les Frères qui travaillent avec les réfugiés. - En tout cas, merci beaucoup mon Père, je vais m'occuper de ce problème dès mon retour en ville. Effectivement, à mon retour à Bukavu, je vais à la Gendarmerie de la Botte. C'est là que travaille maintenant le Commandant Kabemba (?) Je l'ai connu en 1 994 quand on m'a volé mon cartable dans la voiture. Il contenait quelques centaines de dollars et mon passeport. Je n'ai jamais revu les dollars mais j'ai récupéré mes documents. Il m'a salué en souriant. - Votre groupe électrogène est là. - Montrez-le moi pour savoir si c'est bien le nôtre. - Quand vous m'aurez apporté la facture d'achat, je vous montrerai le groupe. - Vous savez, commandant, moi je suis à Nyangezi. Si ce groupe appartient aux Frères Maristes, ça doit être aux Frères de Nyamirangwe

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- C'est bien possible. (Il le savait bien) Il faudra donc que j'aille jusqu'à Bugobe et ma journée sera foutue ! Mais faisons d'abord un tour en ville pour nous assurer qu'ils ne sont pas ici. En effet, à !'Economat je trouve Fr. Miguel Angel Isla. - Vous avez perdu un groupe électrogène ? - Oui, et la vie est devenue impossible : plus de lumière le soir, souper aux chandelles, plus de films, ni téléphone, ni phonie. Enfin, pas possible de vivre ainsi. - Eh bien, votre groupe se trouve à la Botte, chez le commandant de Gendarmerie. Mais il veut voir la facture d'achat ! - On pourra arranger cela. Mais a-t-il arrêté les voleurs ? N'est-ce pas un certain Bosco et ses amis ? Comme je n'en savais rien, nous sommes descendus ensemble à la gendarmerie et j'ai présenté Fr. Miguel Angel au commandant. Cette fois, il nous a montré le groupe. - C'est notre groupe ! Comment l'avez-vous trouvé ? - Pour être sûr que c'est bien votre groupe, il me faut la facture d'achat. - Vous voyez bien que c'est un vieux groupe. Il a été acheté par les Frères rwandais . . . Mais où sont les voleurs ? Je veux les voir. Je suis sûr qu'il s'agit de notre ancien lavandier Bosco. Sans répondre, le commandant appelle un militaire. On ouvre le cachot et trois hommes en sortent. Fr. Miguel Angel croit en reconnaître l'un ou l'autre. Finalement, un jeune de 20-25 ans apparaît. - C'est lui. Il s'appelle Bosco. C'est un homme dangereux. Un Interhamwe. Un génocidaire. Vous ne devez jamais relâcher cet homme. D'ailleurs, il n'y a pas dix jours, il a volé les machines à écrire de l'école. Cet homme est très dangereux. Hier, son père est venu chez nous. Il a accusé les Frères d'avoir fait arrêter son fils. Il nous a menacés avec sa machette, tellement que les militaires du Contingent ont dû intervenir. Commandant, ne relâchez jamais cet homme. Le commandant souriait. Il savait bien qu'il aurait de l'argent des deux cotés. Fr. Miguel Angel devrait payer car il n'avait pas de facture. Et Bosco plus encore car son père avait menacé un 'prêtre' blanc. Prévoyant la fin de l'affaire, j'ai dit au revoir et continué mes courses en ville. Comme d'habitude, je suis rentré à Nyangezi avant le coucher du soleil à 1 8h. Mais je n'étais pas tranquille, j'avais l'impression que les Frères de Bugobe étaient en danger. Aussi, avant le souper, je suis allé chez Fr. Richard Mutumwa et lui ai raconté l'histoire du groupe électrogène. Il est resté pensif. La réponse est venue durant la récréation communautaire. Fr. Kalisa, le Supérieur du District, me demandait de l'attendre à Kavumu, le lendemain à 7 heures. Encore un réveil matinal en perspective ! Et une belle trotte de 60 km sur des nids de poule. Le lendemain. Très tôt le matin, je me lève et me dirige vers Kavumu. La première question de Fr. Kalisa : - Qu'est-ce qu'il y a encore à Nyangezi ? J'étais chez vous il n'y a pas longtemps. - A Nyangezi tout va bien. - Mais j 'ai reçu un message du Fr. Richard me demandant de venir de toute urgence ! - Ça doit être le problème de Bugobe. Et je lui raconte l'aventure du groupe électrogène. Nous partons directement à Bugobe. Là il y avait trois frères : Fr. Servando, supérieur, Fr. Miguel Angel Isla économe et Fr. Fernando récemment arrivé. 26


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Fr. Kalisa parle avec· chacun en particulier et tâche de les convaincre d'accepter son plan. Le District du Zaïre avait une maison pour les étudiants de l'ISP (Institut Supérieur Pédagogique) à Nyawera, un quartier de Bukavu. Les sœurs rwandaises qui l'occupaient étaient parties et la maison était vide. Nous proposions aux Frères de Bugobe de venir y habiter et d'aller tous les jours en voiture à leur lieu de travail à Nyamirangwe. Si quelqu'un n'avait pas de travail, il pouvait rester tranquillement à la maison. Beaucoup d'ONG et aussi des communautés religieuses travaillant avec des réfugiés habitaient en ville et allaient au travail tous les jours. La distance entre Bukavu et Nyamirangwe, une vingtaine de km, pouvait être parcourue en moins d'une heure, même en saison des pluies. Pendant que Fr. Kalisa parlait avec les frères, je me suis promené dans les alentours. La maison des Frères est un bâtiment en planches construit en L. Chaque Frère et les abbés qui vivent avec eux ont des 'chambres' séparées par des sheeting (Plastic flexible qui sert de tente aux réfugies) . A la jonction des deux bras du L se trouve la chapelle et à l'extrémité le réfectoire/ salle de séjour. La cour intérieure est fermée par la cuisine, le moulin et la tente des Contingents. Le camp de Nyamirangwe est à 3 km. Mais tout près des Frères se trouve l'école secondaire, aussi en planches. Elle semble vide. En effet, le gouvernement joue au yo-yo avec les réfugiés. Maintenant, pour les forcer à rentrer chez eux, il interdit les écoles dans les camps. A mon retour, j'ai vu comment le cuisinier préparait le lapin en l'honneur des visiteurs. En effet, les frères avaient un 'frigo' où ils gardaient la viande sans besoin d'électricité. Ils avaient quelques cages avec des lapins. Les enfants du voisinage apportaient un peu d'herbe chaque soir et Fr. Fernando nourrissait les lapins . Et lorsqu'il y avait des visiteurs, le cuisinier allait d'abord visiter le clapier. J'ai aussi admiré le porteur d'eau. Son travail consistait à aller avec deux bidons de 20 litres à deux ou trois km dans la vallée et de remplir les fûts se trouvant devant les toilettes et les douches de la communauté. L'eau était utilisée souvent. Et le porteur devait s'assurer que les fûts soient toujours pleins. Un peu après midi, nous avons savouré un excellent lapin accompagné de bonnes frites 'belges', le tout arrosé de Primus, la bière de Bukavu. Et ce fut le départ vers Nyangezi. Pendant le trajet, Fr. Kalisa me raconte ses soucis. Il a proposé aux Frères d'aller vivre à Nyawera et leur a fait part de ses craintes : l'histoire du groupe électrogène n'est pas finie, ils sont en réel danger. N'importe qui peut les attaquer, qui les défendra ? Le Contingent qui vit près des Frères n'est qu'une mascarade (d'ailleurs qu'ont-ils fait pour empêcher les derniers vols ?) Ces militaires peuvent se laisser corrompre. Quelqu'un peut passer sur le chemin et lancer une grenade par une fenêtre ou dans la cour intérieure. Leur maison est tout près de la route. Les passants entendent tout, savent ce que font les Frères à chaque minute, où chacun d'eux loge . . . Fr. Kalisa sait que parmi les refugiés il y a des bandits, des gens entraînés à tuer. Il sait que des armes circulent . . . Mais les Frères n'ont pas accepté sa proposition. Le nouvel arrivé, Fr. Fernando, se laisserait peut-être convaincre, mais les deux autres, surtout Fr. Miguel Angel, ne veulent rien entendre. Ils ne veulent pas faire comme d'autres ONG qui s'absentent quand il pleut ou parce que radiotrottoir lance une nouvelle alarmiste. Ces jours-là, le dispensaire n'ouvre pas et la distribution de nourriture ne se fait pas . . . Eux veulent être avec les réfugies jour et nuit, surtout quand il n'y a personne. La vérité est que, parmi les assassins des Frères le 31 octobre 1 996, il y avait Bosco. L'histoire de Bosco Iyamulemye. En juillet 1 994, le FPR (Front Patriotique Rwandais) contrôle une grande partie du Rwanda. Le reste est contrôlé par les militaires français de la Turquoise qui ont voulu s'interposer entre les belligérants. On ne sait pas pourquoi, la population hutu du Rwanda a fui massivement le pays. J'étais à Gama à l'époque et j e me rappelle comment des milliers de rwandais ont 'envahi' la ville en trois jours. Ils sont arrivés à pied, pieds nus, poussant devant eux leurs enfants exténués et tirant une chèvre, un veau . . . La même scène s'est répétée à Cyangugu et Bugarama. En quelques semaines, la frontière zaïro-rwandaise a été constellée de tentes blanches très visibles sur la terre rouge ou noire de la région. Depuis Ishasha jusqu'à Uvira, il y avait des dizaines de camps de réfugiés. Les plus petits, comme celui de Mulwa (Nyangezi), comptaient 30.000 habitants et les plus grands, Inera ou Kashusha, comptaient jusqu'à 400.000 personnes, disait-on. Nos Frères rwandais ont suivi le mouvement. Fin juillet 1 994, un bon groupe de Frères hutu se retrouvent dans la communauté de Nyangezi. Leurs familles sont aussi logées dans le sous-sol du Cycle d'Orientation 27


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divisé en cellules avec du poto-poto. Il y avait là lors de mon arrivée en décembre 1 994 une centaine de personnes. Quant aux Frères, on leur a proposé d'enseigner dans nos écoles du Zaïre. Ils ont préféré rester près de leur peuple en détresse et travailler avec les j eunes réfugiés. C'est ainsi qu'est née la communauté de Bugobe, près du camp Nyamirangwe à une vingtaine de km au sud-ouest de Bukavu. Les fondateurs de cette communauté sont les Frères Albert, Joseph, Elie, Dominique, Bosco et Innocent. Ils s'installent à Bugobe en octobre 1 994. Ils trouvent un organisme anglais prêt à financer le projet. Comme la signature de l'évêque est nécessaire, ils vont construire sur un terrain de l'église catholique. L'argent passera par l'économat diocésain qui fournira le matériel. Il y avait parmi les Frères un certain Jean-Bosco qui était capable de 'construire'. Il a recruté parmi les réfugiés quelques charpentiers et au travail ! Des terrassiers ont nivelé un vaste terrain à flanc de colline. L'économat diocésain a envoyé des planches, madriers, tôles . . . Un des meilleurs ouvriers était un certain Calliope qui, tout naturellement, a pris son fils Bosco comme aide. La maison des Frères a été terminée en un temps record. On y a ajouté un puits perdu de 1 2m de profondeur pour collecter les eaux sales des toilettes et des douches. Avec un autre financement, on a construit une quinzaine de classes pour le secondaire. Pour y arriver, les Frères n'ont qu'à traverser un chemin de 3 m. Et à quelques centaines de mètres, on construira encore une maison pour les 'sœurs'. Mais l'argent se termine et il n'y a plus de construction. Tous les ouvriers rentrent chez eux (au camp de Nyamirangwe.) Le jeune Bosco se présente chez l'économe pour lui demander un autre travail 'au couvent'. Finalement, il devient le 'lavandier' des Frères, celui qui s'occupe du linge des Frères. Il doit laver, faire sécher, repasser . . . le linge, les soutanes blanches, le linge de l'église . . . Le travail ne manque pas, car il y a six frères auxquels s'ajoutent deux ou trois abbés réfugiés. Le temps passe avec ses hauts et ses bas. Pour Bosco, c'est la routine hebdomadaire et le grand jour de la paye tous les quinze jours. Mais en 1 995, les affaires se compliquent pour les Frères. Fr. Albert doit rentrer au Rwanda pour s'occuper des scolastiques. Il est remplacé comme supérieur par Fr. Servando Mayor. Celui-ci vient directement de Bética. Il arrive au Zaïre à Pâques 1 995. Les premiers mois, il vit en communauté avec les Frères rwandais et en juin 1 995 il devient supérieur de la communauté. Un autre événement va fortement ébranler la communauté. Le Président Mobutu, en maître chanteur politicien, fait souffler le chaud et le froid sur les réfugiés et ceux qui les protègent, les ONG, les Eglises, le HCR . . . afin d'obtenir plus d'aides, plus d'argent. Après avoir accueilli à bras ouverts le peuple de son 'frère assassiné' Habyarimana, voilà que maintenant il parle de 'rapatriement forcé'. Mettant sa menace à exécution un soir, ses militaires coupent les routes et arrêtent tous les rwandais qui arrivent et les embarquent dans des camions direction Cyangugu. Là, ils les livrent aux autorités rwandaises. Or, ce soir-là, le Frère Elie participait à une réunion avec des prêtres et religieux réfugiés. Au retour, ils rencontrent une barrière. On discute : nous sommes des prêtres . . . Rien n'y fait. Finalement quelqu'un sort un billet de 20 dollars. On les laisse passer. Pas pour longtemps, car une autre barrière se présente et il n'y a plus de dollars. Voilà Fr. Elie embarqué dans un camion en direction de la frontière. Mais au moment où le camion démarre, Fr. Elie saute du camion et disparaît dans la brousse. N'ayant pas les moyens de le poursuivre, on le laisse aller et le camion s'en va. Pendant deux jours, Fr. Elie erre en brousse, n'osant pas suivre les chemins, encore moins les routes. Finalement, il rejoint Bugobe et sa communauté très alarmée. Evidemment, le rapatriement forcé ne dure que quelques j ours, car Mobutu a déjà obtenu l'argent qu'il souhaitait. Mais cet incident aura de graves conséquences sur la communauté de Bugobe. Effrayés de devoir rentrer dans leur pays contre leur volonté, les Frères demandent l'un après l'autre d'aller dans un autre pays. Les supérieurs trouvent la raison valable et les Frères sont envoyés ailleurs. Les Frères Joseph, Elie et Innocent iront au Malawi, Fr. Dominique à Rome, puis à Paris . . . Enfin, Fr. Bosco ira à Nairobi, puis en Afrique du Sud. La communauté risque de se vider. Et pourtant, c'est une belle œuvre bien dans la ligne de notre vocation d'éduquer les plus nécessiteux ! Voilà que le Fr Supérieur général lance un appel aux volontaires. Progressivement, les rwandais seront remplacés par des espagnols. D'abord Fr. Servando suivi de Fr. Miguel Angel qui vient de Côte d'Ivoire. Il arrive en août 1 995 et sera l'économe. Fr. Fernando de la Fuente vient du Chili. Il arrive en janvier 1 996. Malgré quelques mois passés en Belgique, il a des difficultés avec la langue.

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Enfin, Fr. Julio Rodriguez n'arrivera qu'en juin 1 996. Il vient de Goma et il vit depuis longtemps au Zaïre. Non seulement il parle français, mais encore le lingala et même un peu de swahili. C'est avec ce changement que les problèmes commencent pour Bosco. Un matin, Fr. Miguel Angel appelle tous les ouvriers et demande à chacun son nom, son travail, son horaire de travail, son salaire . . . Quand Bosco se présente, il dit qu'il est lavandier et explique tout ce qu'il a à faire. Le Frère n'est pas convaincu : - Six jours pour laver et repasser le linge de cinq personnes, c'est trop. Il faut que tu fasses autre chose. Tu peux t'occuper du jardin potager. - Je ne sais pas faire le jardin. - Tu peux nettoyer les alentours de la maison. - Je ne sais pas. Je connais seulement le travail de lavandier. - Alors tu viens deux fois par semaine. Le lundi, tu laves et le jeudi, tu repasses. Moi-même j 'étendrai le linge pour qu'il puisse sécher ! L'accord est conclu. Mais à la quinzaine, le salaire est maigre. Juste quelques dollars. Et Bosco s'en va pour ne plus revenir. Ou plutôt si, il revient. Quelques jours plus tard les deux machines à écrire du secrétariat de l'école disparaissent. On cherche les voleurs . . . Rien. Plus grave, un matin, on vient pour démarrer le groupe électrogène, il n'est pas là. Mais sans groupe, la vie communautaire devient difficile : plus de prière commune, ni souper, ni les nouvelles de la TV, ni phonie . . . Les Frères vont chez les 'Contingents', qui lancent un avis de recherche . . . Bosco va tomber entre mains du commandant de gendarmerie. Vous connaissez la suite. Mais qui était Bosco ? - Un interhamwe comme le pensait Fr. Miguel Angel Isla ? - Un infiltré parmi les réfugiés comme il y en avait tant ? Obéissant aux ordres des banyamulenge ? - Ou simplement un voyou sans scrupules qui n'hésite pas à tuer pour voler ? Libération de Nyangezi. Dans le courant de sept 1 996, je suis allé avec Fr. Kalisa en visite à la communauté de Kindu. Nous y sommes restés environ une semaine. A mon retour à Nyangezi, de sérieux problèmes étaient arrivés dans la communauté. Le Fr. Elie Blomme était allé au camp de Mulwa pour y transporter des sticks qui devaient servir à construire une chapelle pour les réfugiés rwandais. Cela avait été un événement dans le camp, surtout pour les enfants. Le déchargement terminé, le Fr Elie a démarré et a quitté, sans se rendre compte que des enfants s'accrochaient à la benne du camion. L'un d'eux avait raté la benne et était allé sous la roue arrière qui l'avait écrasé. Le Frère ne s'est douté de rien. Ce n'est qu'au retour à la maison que la nouvelle lui est parvenue. 'Un enfant a été écrasé par le camion'. Il a fallu aller à la Sonas déclarer l'accident et faire toutes les démarches. Heureusement, le Frère n'y était pour rien et les gens l'ont compris. L'affaire a été classée pour une fois et la Sonas a payé un peu d'argent à la famille. La deuxième affaire a été le vol de notre camionnette par les militaires. Fr. Jean-Claude Lukuli Petemoya était parti à Bukavu pour des problèmes concernant l'école. Au retour, il rencontre une barrière à Panzi. On l'oblige à prendre un chemin à gauche. Il doit descendre du véhicule. On lui enlève les clefs. Les militaires lui expliquent que la voiture est réquisitionnée pour emmener des soldats à Uvira. Il y a la révolte chez les banyamulenge et la région est en danger. C'est un service à la patrie. Le Frère n'a pas d'autre solution que de prendre une occasion pour rentrer à Nyangezi. Dès le lendemain, le 26 septembre 1 996, je me rends à l'Etat Major pour expliquer mon problème. Notre école ne peut pas fonctionner sans véhicule. On m'envoie d'un bureau à un autre. - Je veux voir le Général. 29


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On me montre une porte fermée. C'est clair qu'il n'est pas là. Je m'assieds sur un banc. Après deux heures, ne voyant rien venir et fatigué d'attendre, je sors dans la cour. Là les militaires commencent à faire des commentaires sur ce 'prêtre blanc' qui ne comprend pas l'état d'urgence de la République. Je leur réponds que c'est mon véhicule et que j'en ai besoin. - Dans ton sac noir, il y a assez d'argent pour en acheter un autre ! J'ouvre mon grand sac noir. Il n'y a que des papiers et des fardes. Point d'argent. - Tu attends pour rien. Ta voiture est déjà à Uvira. D'ailleurs, beaucoup plus loin qu'Uvira. Elle ne reviendra plus. Rentré chez moi, j'écris une lettre de plainte, avec copie aux autorités civiles, le bureau de l'enseignement, l'archevêque . . . bref à tous ceux ont un peu de pouvoir. Le lendemain, j e distribue les lettres et attends chez le Général pour lui donner sa copie. Je dois encore subir les mêmes commentaires de la veille. Quelques jours plus tard, le 5 octobre 1 996, le Commandant de Munya nous appelle. La camionnette est là. Mais dans quel état. Vraiment elle revient du front ! Les portières ne ferment plus. Des ressorts sont cassés. Les pneus sont en lambeaux . . .Je suis tout content de la ramener à la maison. On la réparera et elle nous servira durant toute la guerre. En particulier, pour l'enterrement des frères de Bugobe. Nous commençons à comprendre que la guerre contre les banyamulengue est sérieuse. D'autres éléments le confirment. A Nyangezi, la route venant de Bukavu bifurque : une branche descend vers la plaine de la Ruzizi et l'autre continue à monter vers Kaziba et le territoire des Mulengue. A Weza, j'ai toujours connu des élèves venant de ces hauts-plateaux. Nous les appelions les tutsi des montagnes. Pour rentrer chez eux, ils devaient marcher durant quatre jours et d'un bon pas ; la première étape était Kaziba, à 30 km de chez nous. Souvent, ils restaient à l'internat pendant les courtes détentes. Ce qui n'allait pas sans problèmes, car ils étaient abandonnés à eux-mêmes. Une fois, un groupe de six ou sept est venu demander la permission de rester. - D'accord, si vous suivez le programme que je vais vous tracer. L'avant-midi, travail manuel. L'après-midi, sport. Le soir, lecture . . . dans la salle d'étude. - Nous sommes d'accord. Dès le lendemain je distribue des houes. Nous partons vers la Mugera nettoyer des cyprès. Avec la houe, on nettoie un cercle de 40 cm de rayon, les ouvriers appelaient ça 'kukata masahani' . Nous sommes là depuis une heure et quelqu'un se plaint : - Frère, vous nous faites travailler trop fort. - Pourquoi ? - Vous ne savez pas qui nous sommes. - Qui donc ? - Nous sommes les américains d'Afrique. Nous ne devons pas travailler comme ça. - Nous suivons seulement le programme que vous avez accepté. Nous continuons encore quelque temps. Puis on va à la douche. Car moi aussi je suis fatigué. Mais jamais, nous n'avons entendu prononcer le mot 'munyamulengue' jusqu'à cette guerre. On les appelait toujours les tutsi des montagnes. La vérité est que les gens de Munya commencent à jaser. Beaucoup de militaires montent, mais très peu en descendent et dans un piteux état. Affamés, sales et sans fusil ! Eux à qui on avait promis que la guerre serait facile. ' C'est un groupe de bergers. On tire quelques coups de fusils pour les effrayer. Quand ils partent on s'approprie leurs vaches et on s'en va.' La réalité est bien différente. Début octobre, ils prennent Uvira. Cela nous fait ouvrir les yeux. Mais nous ne savons pas ce qu'ils veulent. S'agit-il ne conquérir un corridor jusqu'à Kamanyiola et Bugarama pour atteindre 30


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le Rwanda et s'assurer de son aide et de sa protection ? Sinon, ce sera une grande guerre. Et les suppositions vont bon train. Les banyamulengue se sont alliés à un muleliste nommé Kabila, rebelle de toujours contre Mobutu. Ils ont fait un accord :' Toi, nous t'emmènerons jusqu'à Kinshasa. Mais tu nous laisses faire des réfugiés ce qu'on veut'. Personne ne sait à ce moment-là l'ampleur que prendra cette rébellion. La communauté de Nyangezi est à trois km en ligne droite d'un camp de réfugiés comptant trente mille personnes. Ces gens sont j our et nuit dans notre bois de plusieurs dizaines d'ha. Nous avons aussi dans les sous-sols du Cycle d'Orientation, une centaine de personnes, membres des familles des frères hutus. Parmi ces personnes, certaines travaillent dans le camp avec les irlandais qui le dirigent. Certains sont des traducteurs, d'autres manutentionnaires ou chargés de la distribution des vivres. Parfois l'après-midi, je vais faire un tour dans ce quartier de la maison. J'apporte des avocats pour les enfants, plus rarement des bananes ou autres fruits. Cela me permet de maintenir un certain contact avec eux e, par eux, de savoir ce qui se passe au camp. Une fois par mois, je fais aussi une distribution de bois de chauffage. En cela, je suis aidé par un homme choisi par le groupe : un ancien militaire, Ananie. En fait, c'était un instructeur militaire. On lui amenait des jeunes pour leur apprendre le maniement des armes. A la fin de la formation, un groupe était versé à l'armée, l'autre moitié allait grossir les milices interhamwe. C'est pourquoi il était recherché (et attendu) au Rwanda. Mais qu'y pouvait-il ? Cet homme a senti que la situation ne pouvait pas durer indéfiniment. Il est venu me demander des cartes pour rejoindre la Zambie. Je lui ai photocopié des cartes d'un atlas. Un jour que j'avais un voyage à Uvira, il est venu avec moi pour se renseigner sur les transports sur le lac Tanganyika. Puis, il s'est préparé et il est parti seul jusqu'en Zambie. Je ne l'ai plus revu, car à son retour j'étais en vacances. Il a pris sa famille (femme et trois fillettes) et a refait le même voyage. Il a réussi à rejoindre l'Afrique du Sud où il se trouve encore. Mais, ils sont rares qui ont pu prendre une telle décision. La plupart n'ont pas vu venir l'orage et ils ont payé un prix très élevé. Des rumeurs les plus folles circulaient dans les camps. 'Notre armée (FAR) a attaqué tel village'. 'Kagame a envoyé ses militaires pour attaquer un camp sur l'ile Ijwi' . . . Les rumeurs se sont transformées en réalité quand on a vu arriver à pied des centaines de réfugiés venant de la plaine de la Ruzizi. Ces gens ont apporté des nouvelles de massacres de réfugiés par les banyamulenge. Ils sont allés grossir le camp de Mulwa et souvent ont continué jusqu'à Bukavu ou Nyamirangwe. Les gens, réfugiés et même les bashi, ont commencé à être inquiets. Car d'autres voyageurs corroboraient ces nouvelles. Le matin du 22 octobre 1 996 après la messe, nous avons vu défiler devant notre maison des milliers d'habitants de Mulende, Irhaga, Kabiganda . . . - Où allez-vous ? - Dans les montagnes, pour fuir les tutsi qui arrivent. En effet toute la population a disparu. Le soir, les hommes sont revenus pour garder le village. (En réalité tout le monde a eu très faim. Les femmes étaient parties avec les casseroles et quelque nourriture, mais leurs réserves se sont épuisées bien vite. Les hommes pouvaient aller chercher des vivres dans les champs, mais n'avaient pas de marmite pour préparer !) Ce même jour, j'étais au marais et j'ai vu comment les réfugiés allaient dans leurs petits champs. Mais vers 1 0h, j'ai levé la tète. Le camp avait disparu. On était en train de démonter les dernières tentes et deux longues files de gens se dirigeaient vers le sommet de la montagne. Notre aumônier, l'abbé Norbert Milimo, est arrivé l'après-midi. - Partez mes frères. Ça sent mauvais. Il faut partir. Il a demandé 40 litres d'essence pour sa moto. Il est parti. Il sera tué à Kenye (30 km après Kalima), avec cinq autres prêtres et quelques sœurs. Les abbés zaïrois de Cibimbi, du Séminaire, sont partis. Les sœurs de Cibimbi, de l'hôpital, sont parties. Les docteurs et infirmiers de l'hôpital sont partis. Il ne restait que les Frères Maristes. Devions-nous quitter ? Nous avons tenu une réunion communautaire. Certains, surtout les zaïrois, voulaient partir. D'autres ont répondu : 31


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- Si les banyamulenge arrivent à Nyangezi, le lendemain ils seront à Bukavu. Alors, de Bukavu, il faudra fuir plus loin. Si c'est pour aller dans les montagnes, où aller ? Nous avons décidé de rester. Le commandant de Munya est venu avec des militaires : - Nous avons réquisitionné des camions pour transporter des soldats à l'escarpement, mais nous n'avons pas de carburant. - Notre stock est aussi très petit mais voici 40 litres comme contribution pour la guerre. En fait, il avait réquisitionné un camion. Il y a mis toutes ses affaires, sa femme, ses enfants et a fui vers Bukavu. Apparemment, la bataille de l'escarpement n'a pas duré Oa nuit du 23 au 24 octobre 1 996 minuit), car le 24 au matin les Frères ont commenté la bataille de la nuit : des fusées éclairantes de différentes couleurs, des coups de canon . . . Moi je n'avais rien entendu. Ce matin-là, toute la communauté était allée vider les sous-sols du Cycle d'Orientation. La veille, des voleurs s'y étaient introduits et nos sentinelles avaient dû intervenir. Nous voulions enlever tout ce que les réfugiés avaient laissé et le mettre dans notre maison, afin d'éviter d'autres attaques de voleurs. Nous étions tous là, même le vieux Fr. Llamas avec ses 80 ans ! Quelques élèves sont venus nous dire : - Les banyamulenge sont là. Nous avons vu Kamanzi et d'autres anciens élèves. Ils ont laissé un message pour les Frères. 'Ne craignez rien, nous ne toucherons ni à Weza , ni à l'hôpital'. Après avoir sécurisé le sous-sol, nous sommes allés manger et Fr. Elie a apporté de la bière pour fêter notre libération. Pendant le repas, nous avons vu sur la colline d'Irhaga un groupe de personnes longilignes. Ce sont les banyamulengue qui inspectent la région. Mais pendant trois jours aucun militaire en vue. Tellement que le dimanche après-midi, jour de notre promenade hebdomadaire, Fr. Pedro et moi allons à pied jusqu'au marché de Munya pour rencontrer ne fut­ ce qu'un des nouveaux militaires. Le spectacle est désolant : le centre commercial est presque désert, toutes les boutiques sont défoncées et pillées . . . et aucun militaire à voir. Nous revenons par Cibimbi où le spectacle est aussi triste : portes défoncées, livres et documents jetés à terre. Même les registres de baptême, confirmation etc. sont abandonnés. Il faudra attendre lundi pour que deux jeunes militaires me trouvent au travail dans le marais : - Qui es-tu ? - Je suis un frère de la communauté de Weza. - Est-ce que Antonio est là ? - Il n'y a jamais eu d'Antonio dans cette communauté. - Il y avait un Antonio ici. - Antonio était notre Supérieur du District. Il venait parfois nous rendre visite. Mais il n'a jamais vécu ici. - Est-ce qu'il y a d'autres Frères ? - Nous sommes sept en communauté. - Allons jusqu'à la maison. Nous entrons au parloir. J'appelle le Supérieur. Ils parlent. Puis ils disent. 'Nous avons soif. Fr. Elie va chercher deux bouteilles de bière. - Il n'y a rien de plus fort ? Fr. Elie va voir au magasin. La bouteille de whisky est presque vide. Il en prend une nouvelle et la présente. 32


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- C'est très bien. On va la boire ce soir avec les amis. Et ils prennent chacun une bière et la boivent au goulot. C'est l'habitude rwandaise pour éviter le poison dans les verres ! Et ils repartent. L'après-midi de ce même jour, un important groupe de jeunes (certains très jeunes) banyamulenge remplissent tout l'espace entre notre maison et le noviciat. Ils sont venus à pied. On les voit fatigués. Sans doute affamés et surtout assoiffés. Leur afande (chef), un officier ougandais, nous dit : 'On a soif'. Fr. Elie est effrayé. Ils sont bien capables de terminer sa provision de bière ! Je lui conseille d'apporter quelques bouteilles. Il revient avec cinq bouteilles. Un des sous-chefs prend son bâton et chasse tous les gamins de la cour intérieure. Et les 'chefs' se partagent la bière. Ils repartent. Dès le lendemain, un autre groupe (ou était-ce une partie du même groupe ?) se présente. Leur afande vient me voir : - On s'installe chez vous. Il faut nous donner à manger. - Combien êtes-vous ? - Quatre-vingts. - Je dois voir si je trouve un cuisinier. Et comme nourriture, je peux vous donner riz/haricots pour midi. Haricots et patates douces le soir. - Ce sera parfait ! On arrive à trouver un des anciens cuisiniers de l'internat, puis un autre. Ils ne sont pas très rassurés mais doivent s'exécuter. Pendant une semaine, ils prépareront la nourriture des nouveaux maîtres de Nyangezi. Le chef de ces jeunes, celui qu'ils nomment afande, est un homme d'une trentaine d'années, un tutsi. Il parle un bon français. Il me dit qu'il a étudié au grand Séminaire et que son oncle est l'évêque d'Uvira. Souvent nous parlons. J'essaye de comprendre ce que veulent ces 'rebelles'. Pour lui, ils iront jusqu'à Kinshasa. Il écoute les nouvelles et me les commente : - Le 27 octobre bataille de Nyantende - 28 octobre libération de Bukavu et mort de l'archevêque Munzihirwa - 30 octobre bataille de Bagira et libération de Goma. Ça va très vite. Bientôt j'aurai la possibilité de le vérifier. Ces jeunes militaires, toujours accompagnés de leur fusil, entrent partout jusque dans les chambres des Frères. Nous devons appeler le chef pour lui demander de mettre certaines limites. La maison des Frères est un 'couvent', on n'y entre pas sans permission. Mais dès qu'un Frère met le pied dehors, il est assailli par ces gamins armés. Il y en a un vraiment petit, certainement moins de dix ans. Il se promène partout avec un bidon de dix litres. C'est l'essence du minuscule groupe électrogène du groupe. Il sert à recharger les talkies­ walkies des chefs. Le 31 octobre 1996 - Mon 31 octobre 1996. Un soir, l'afande vient me dire : - Demain notre chef de Cibimbi doit aller à Bukavu. Il a une réunion. Il faut l'emmener. - J'ai peur des mines sur la route. - Il n'y a pas de mines. Nos voitures passent là chaque jour. Je vais discuter avec Fr. Pedro. - Si nous refusons, ils prendront notre camionnette et nous ne la verrons plus. Il faudra y aller. Et je reviens discuter avec l'afande :

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- D'accord pour aller à Bukavu. Mais dans la camionnette, il y aura quelques sacs de nourriture pour les Franciscains de Nyantende. - Pas de problème. En effet, j'avais entendu le Père Elie, notre grand ami, se plaindre qu'il avait beaucoup de monde à la maison et pas assez de nourriture. Le matin, je mets dans la camionnette un sac de sucre, des haricots, du riz, de l'huile . . . Une quinzaine de jeunes s'assoient dessus. Le chef et son second se mettent à côté de moi. A Nyantende, je vais chez les Franciscains. Après un long moment, on vient ouvrir. C'est le Père Elie avec une mine effrayée. Je sors de le voiture et lui dis :'Père je vous ai apporté un peu de ravitaillement'. Son visage s'éclaire. Il appelle les postulants pour décharger. Et nous partons. Plus tard, il m'expliquera que dans sa maison il y avait quelques réfugiés, spécialement un abbé et qu'il craignait pour leur vie et pour la sienne, si on les découvrait. Vers Panzi, il y a un check point. Les soldats descendent pour boire de la bière avec leurs amis. A !'Essence, un cadavre sur la route. On s'arrête, les soldats se déploient. Je m'approche, c'est une jeune femme. Elle est morte mais son corps est encore chaud. Les militaires la sortent de la route et nous continuons. Mais on me fait descendre vers la frontière du Rwanda et quand nous sommes près de la Ruzizi, on m'ordonne de suivre un petit chemin que je ne connaissais pas. Ça grimpe très fort, pour déboucher au camp Saio. C'est le camp militaire de Bukavu. Et on me dit : 'Muzungu, nous avons affaire en ville. Toi tu restes ici. Nous serons de retour vers 1 4h.' Il était peut-être dix heures. A mes pieds Bukavu, la Botte. Vers la droite, Alfajiri et le Rwanda. Vers la gauche, la brasserie et plus loin là où le lac semble se terminer, Murhesa, Kavumu. Et dans cette partie des petits nuages qui disparaissent très vite. Et on entend un bruit sourd de canon . . . Décidément, on se bat. C'est là que se trouvent les deux plus grands camps de réfugiés Kashusha et Inera. On dit qu'à eux deux ils font presque un million de personnes. Je comprends que les banyamulenge se battent contre des militaires rwandais (FAR, Interhamwe) . De très jeunes soldats font la lessive, lavent spécialement les bottes en caoutchouc, le seul uniforme commun à tous les banyamulenge. La plupart sont blessés. L'un porte un chapelet autour du cou. Il comprend vite que je suis un 'Padiri'. Il m'explique que sa sœur est religieuse. Beaucoup de ses amis sont morts, lui il est seulement blessé. Pendant la guerre il n'y pas de messe . . . On met la religion entre parenthèses. Après la guerre, on ira à la messe, on ne tuera plus. D'autres jeunes s'approchent et nous passons un bon temps ensemble. Mes militaires de Nyangezi commencent à rentrer. Tous ont des appareils de radio, des TV, des bouteilles de whisky . . . qu'ils ont pillées dans les magasins. L'un d'eux m'offre une boîte de biscuits qui me sert de dîner. Finalement, les chefs arrivent dans une vieille camionnette. Ils divisent les jeunes en deux groupes. La moitié va dans la nouvelle voiture et les autres avec moi. Nous voilà en route pour Nyangezi. Les deux chefs se partagent une bouteille de whisky. Ils m'en offrent. Je réponds que le chauffeur ne doit pas boire. Ils approuvent. Mais avant de nous quitter, ils me demandent si chez moi il y a quelque chose pour ouvrir une bouteille de vin. A ma réponse affirmative, ils me donnent une bouteille de 'vinho verde' du Portugal. Rentré à Weza, après une bonne douche, je m'attends à un drink. C'est la veille de la Toussaint. Mais on me dit que la Toussaint au Zaïre est reportée au dimanche. Ce soir, je n'aurai pas ma bouteille de bière. Aujourd'hui douze ans après, j 'en suis très heureux. Car à cette heure-là, non loin de nous, un terrible drame a lieu. Dieu n'a pas voulu que Nyangezi fête au moment où nos Frères de Bugobe sont assassinés !

La dernière fois que j 'ai vu les Frères de Bugobe tous ensemble (mais je crois que Fr. Julio n'était pas encore là), c'était à la messe d'action de grâce pour la béatification de Rinolfi et Comboni, à la cathédrale de Bukavu. Mais il y avait tant de monde qu'on n'a pas pu se parler. J'ai aussi rencontré Fr. Julio à !'Economat en septembre. Il était inconsolable de la mort accidentelle de son ami intime Fr. Chechi. Il n'arrivait pas à y croue. 34


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A part ces rencontres occasionnelles, nous avions peu de contacts avec eux. Une fois par mois, l'un d'eux venait faire une distribution de nourriture aux familles des Frères. Mais parfois il partait avant le dîner. Ou dînait avec un groupe, car à Nyangezi ceux qui travaillaient à l'école mangeaient plus tard. Après notre 'libération', et me souvenant de l'affaire 'groupe électrogène', j'ai appelé Bugobe à la phonie. C'était Fr. Julio. Je lui ai annoncé notre libération. Il m'écoutait à peine :'Ici, c'est terrible'. Et il racontait l'abandon des réfugiés par les ONG, leur départ du camp, le retour . . . Finalement j'ai demandé à parler avec Fr. Servando. Je lui ai proposé de venir avec les autres à Nyangezi par la route de la montagne et de descendre dans la vallée par l'escarpement de la Mukubyo. Et si quelqu'un leur demandait où ils vont, de répondre : 'Nous sommes des Frères Maristes et allons à Nyangezi' (en effet Nyangezi est un mot magique au Rwanda, car beaucoup y ont étudié, même le roi Kigeri ). Il m'a répondu qu'il se sentait aussi en sécurité à Bugobe qu'à Nyangezi. Le 1 er novembre, quelqu'un a annoncé à la phonie le massacre des Frères Maristes de Bugobe. Mais le lendemain la nouvelle a été démentie : 'Les Frères Maristes de Bugobe sont dans une bananeraie' *. C'est une façon de dire : Ils ont quitté Bugobe et sont dans un village de Bashi qui traditionnellement plantent des bananiers dans le village. De toute façon, nous étions en guerre et il était impossible de vérifier. Il aurait fallu aller à Bugobe. Mais comment y parvenir ?

* Celui qui aurait lancé le message pourrait être un séminariste de passage à Bugobe. Celui qui l'a fait démentir est l'Econome général du diocèse, le Père Sebastiano Amata. Il voulait être sûr de l'information et éviter d'alarmer les parents et la Congrégation en Europe.

Ainsi, nous avons passé toute une semaine avec pour compagnie les jeunes banyamulenge. Ils étaient désœuvrés, ne faisaient que suivre tout Frère qui sortait de la maison. Comme Fr. Pedro est souvent dehors, ils s'accrochaient à lui. Un jour, il est sorti avec sa petite radio. Un jeune l'a tellement dérangé qu'il lui a prêté sa radio pour la journée. Evidemment, la radio n'est plus revenue ! Un autre jour, ils sont allés en visite à Cibimbi et sont revenus habillés de chasubles, aubes . . . tout ce qu'ils ont pu trouver dans la sacristie. Il a fallu dire à l'afande (ancien séminariste) que ce sont des habits 'sacrés' et que certains Frères sont scandalisés. Mais, il y a une tentation à laquelle ils ont résisté longtemps : le football. Nyangezi a de très beaux terrains de football qui devaient tenter ces jeunes. Mais comment jouer sans lâcher le fusil ? (ordre militaire strict !) Un jour, ils ont demandé un ballon à quelqu'un et, profitant sans doute d'une absence de l'afande, ils sont allés au plus grand des terrains, ont enlevé leurs bottes de caoutchouc, ont déposé leurs fusils sous la garde d'un volontaire et ont joué une grande partie. Et puis un jour, l'ordre est venu de partir à Bukavu. Ils m'ont encore réquisitionné pour le transport. On a laissé le premier groupe à Mumosho et pris les autres qui avaient marché jusqu'à Munya.

La terrible nouvelle a éclaté le 8 novembre à midi. J'avais pris l'habitude d'aller écouter les informations à la phonie. Ce qui me permettait de suivre la progression des rebelles. Car les paroisses conquises annonçaient toujours : 'Ici paroisse de Bagira, aujourd'hui nous avons été libérés.' Ce jour-là : - Message de Kabare pour les Frères Maristes. Trois Frères jetés dans une fosse septique. Comment leur donner une sépulture plus digne ? Le quatrième Frère serait parti avec les abbés et les sœurs. - De quels Frères parlez-vous ? - Nous parlons des Frères qui travaillaient au camp de Nyamirangwe. Je descends au réfectoire et annonce la triste nouvelle. Tous s'arrêtent. Et Fr. Pedro dit : - Il faut aller voir. J'étais le seul à connaître Bugobe. Je pris la camionnette au cas où il faudrait transporter des cadavres . Nous perdons un temps précieux à réparer un pneu dégonflé. Nous partons. Première barrière à Munya. On nous 35


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reconnaît, on passe. Deuxième barrière à Panzi. Il faut expliquer. On nous recommande d'aller voir à Bukavu. Finalement, plusieurs barrières à Bukavu. Partout on passe, car ce sont les jeunes qui ont logé chez nous pendant une semaine. Je demande le chef. Il n'est pas là. Mais son second nous dit :'Prenez la route des planteurs, celle de Bagira n'est pas sûre. Là-haut, vous trouverez nos hommes. En effet, à quelques km de Bugobe, il y a des banyamulenge qui contrôlent l'identité des passants .On dirait que tout Bukavu fuit vers la forêt. Nous continuons jusqu'à la maison des Frères. Et dépassons un groupe de personnes qu'il me semble avoir déjà vus. Je m'arrête. Ils me saluent : - Nous venons de la paroisse de Kabare, c'est nous qui avons envoyé le message. Il s'agit du Directeur de l'EP zaïroise, à côté des Frères, du chef de la communauté chrétienne de Bugobe et de quelques autres. Ensemble nous allons voir. Derrière la maison se trouve un trou d'un mètre de diamètre. Ils nous disent de regarder. Je ne vois rien, mais une terrible odeur monte du puits. On va chercher une lampe torche. On voit bien des corps à six ou sept mètres du bord. Bien difficile de dire combien ou qui.* Ce qui est certain, c'est que récupérer ces corps sera bien difficile et ne se fera pas en un iour. Nous remercions ces bons chrétiens et partons car Nyangezi est loin en temps de guerre.

* En fait, les voisins et les chrétiens de Bugobe, n'ont pas vu les Frères fuir avec les réfugiés ou les abbés. Et ils ont entendu la rumeur de leur mort mais n'ont pas trouvé les cadavres. Ce n'est qu'après plusieurs jours que les cadavres remontent à la surface de l'eau. Alors ils les ont trouvés, regardé attentivement et reconnu les Frères à leurs habits : Miguel, Fernando, Servando. Mais Fr. Julio n'est pas là. Alors, quelqu'un s'est souvenu que Fr. Julio était parti accompagner les sœurs et les abbés. D'où l'explication qu'il serait parti avec les abbés.

Mais, moi qui avais trouvé le passeport de Fr. Julio à deux mètres du puits, je n'avais aucun doute. Fr. Julio devait être là en dessous des autres. Nous rentrons à Nyangezi. La communauté est très affectée par ce massacre. Chacun essaiera de faire quelque chose pour résoudre ce problème. Fr. Pedro fera creuser une tombe commune pour tous. Fr. Elie fabriquera des croix en bois avec le nom de chacun. Fr. Césaire préparera des sacs en 'sheeting' pour chacun des morts. Et moi, je vais chercher des ouvriers pour récupérer les corps. Cette nuit-là, mon sommeil n'a pas été tranquille. Je ne voyais pas comment entrer dans ce puits et sortir avec un cadavre. Ce travail était presque impossible et terriblement dangereux. Mais comme toujours dans les moments difficiles, une étincelle s'allume dans la tête. Le terrain est légèrement en pente. Il faut calculer la distance du bord jusqu'aux cadavres. Et creuser un tunnel. Avec ce plan en tête, je pars le lendemain accompagné de Bahige, notre capita et de quelques autres ouvriers. J'explique le travail à faire. Nous délimitons les dimensions du trou à creuser. Nous travaillons deux heures, les hommes sont déjà fatigués. Nous mangeons quelques bananes et avocats que nous avons apportés . Nous travaillons encore un peu. Mais décidément, les forces nous abandonnent. Nous rentrons à Nyangezi. Ainsi pendant plusieurs jours, notre équipe travaille. Pendant ce temps, je fais un tour dans la maison des Frères. Quelle désolation ! Tout a été pillé. Ce que les gens ont pu emporter n'est plus là. Et le sol est j onché de papiers, livres, photos . . .J'essaye de ramasser quelques souvenirs, c'est bien difficile. Des enfants m'apportent des objets ou photos qu'ils rencontrent et parfois j'emmène quelque chose dans ma voiture. Parmi ces enfants, il y a Murhula, une dizaine d'années. C'était l'ami de Fr. Fernando, celui qui tous les soirs apportait l'herbe pour les lapins. Murhula signifie 'paix', quelle ironie ! Dans la chapelle, je trouve un crucifix en branches d'eucalyptus, certainement fait à la main. Et les morceaux d'un Christ en croix, qui deviendra fameux sous le nom de 'Christ cassé'. Dans la chambre du Fr. Miguel Angel, je trouve une petite madone en ivoire ; plus tard je la donnerai à son frère. Le lieu le plus significatif, et totalement respecté par les pilleurs, est le dépôt de makala (charbon de bois) . Deux mètres de long par un de large. Il y a là des habits, des soutanes, des aubes. Tous sont tâchés de sang. 36


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Probablement, les frères ont été déposés là avant d'être jetés dans le puits perdu. Par la suite, les gens feront disparaître cet endroit, trop funèbre. Les voisins viennent nous voir travailler. L'un d'eux me dit : - 'Muzungu', tu ne réussiras pas à récupérer ces morts. Ce puits est profond. C'est moi qui l'ai creusé. Il a quinze mètres. - Peut-être pas. Mais je vais quand même essayer. En effet le travail avance lentement. Les ouvriers ne sont pas nombreux, car il y a peu de volontaires pour ce genre de travaux. De plus, on est en guerre et ils n'ont pas une nourriture suffisante à la maison. Il y avait aussi l'ancien boy chauffeur des Frères, nommé Bahala. Il avait passé les derniers jours à côté des Frères, car sa maison est à une centaine de mètres .C'est lui qui me donnera la plupart des informations sur la mort des Frères. Et aussi son 'frère 'Bahogwere, en fait son cousin, élève des Frères en 4°. Chaque jour, ils sont là et me racontent quelque chose, suivant les questions que je pose. Quand je les interroge sur le pillage de la maison, ils me répondent que les assassins des Frères ont commencé. Dès le lendemain de leur mort, certains portaient déjà les habits des Frères. Puis, ils ont fait plusieurs voyages avec la camionnette jusqu'à Walungu, transportant des affaires volées à l'école ou à la maison. Avant de partir, ils sont allés chercher leur ami, le chef du groupement qui est venu avec ses gens prendre ce qui l'intéressait. Enfin, la population aussi a pillé. C'est devenu comme une habitude de piller les biens qui ne semblent appartenir à personne. Tout ceci explique qu'on n'ait pu trouver presque aucun objet personnel des Frères. Pourtant, j'ai trouvé un objet précieux qui n'avait intéressé personne. J'étais passé plusieurs fois à la chapelle et avait probablement vu un agenda noir, souillé de boue. Pourtant un matin, je me suis penché, ai ramassé cet agenda. C'étaient des pages bien remplies, d'une écriture très jolie. C'était de l'espagnol. J 'ai lu quelques lignes et tout de suite j 'ai compris l'importance du document. Fr. Miguel Angel tenait un journal. Il écrivait une page chaque jour. Le 31 octobre, il a rempli la demi-page du matin et s'est réservé la moitié pour le soir. Malheureusement, il n'était plus en vie pour la compléter. Parfois, j 'allais donner un coup de main pour creuser ou dégager la terre. Cela encourageait les travailleurs. Un jour, le Père Ante est venu et a travaillé comme quatre. Malgré cela, il nous a fallu presque une semaine pour arriver à la profondeur que j 'avais calculée. Ce jour-là donc, je me décide à enlever la paroi que nous sépare des morts. C'est fait assez vite. Mais quelle n'est pas ma déception de constater que les corps sont un mètre plus bas. Mes calculs n'étaient pas en défaut, je crois plutôt que l'eau avait continué à s'infiltrer et en une semaine était descendue d'un mètre. Quelqu'un m'avait parlé des postulants xavériens de Bukavu. Leur directeur les avait mis à l'épreuve durant la guerre. Il leur avait expliqué le danger que représentent les morts pour la santé de la population, les épidémies . . . Et pourquoi l'Eglise considérait, 'enterrer les morts' comme une œuvre de miséricorde. Tous les jours, il les envoyait en ville à la recherche des cadavres. Ils avaient fait un travail remarquable. Il me fallait ce genre d'hommes. Surtout que j'étais fatigué et ne voyait pas la fin de ce travail. Le lendemain, 1 4 novembre 96, je me présente au Postulat des Xavériens à Vamaro. Je demande le directeur, lui explique mes difficultés et lui demande quelques jeunes pour m'aider. Il m'en donne cinq. - Mais n'oubliez pas qu'ils doivent rentrer avant la nuit ! - C'est promis, mon Père. Je pars avec ces cinq gaillards, j eunes, bien nourris. Et de plus très motivés. En moins de deux heures, ils creusent le mètre qui nous sépare des cadavres. J'ai très peur qu'un d'eux ne glisse et aille les rejoindre. Qui pourrait le sortir de là ? Heureusement, mes craintes ne se réalisent pas. Bientôt, le premier corps est accroché avec une herse et le voilà sur le bord. Là on le charge sur une civière. Deux solides cordes y sont attachées et le corps monte jusqu'à l'entrée du puits. A ce moment, tout le village est autour de nous. J e demande :

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- Huyu ni nani ? Qui est-ce ? - C'est Miguel, me répondent-ils. -Namna gani munamufahamu ? Comment l'avez-vous reconnu ? - Anavala shati yake ya kikwembe. Tena iko na mandevu. - Il porte sa chemise de pagne. De plus, il a une barbe. En effet, sa barbe est entière, mais séparée du visage d'un demi-centimètre. Le cadavre est mis dans un sac en plastic UNCHR, le nom de Fr. Miguel Angel agrafé au sac et placé dans la camionnette. Quand le brancard redescend, un deuxième corps est sorti du puits. On doit l'attacher au brancard car il est très glissant et risque de tomber. Doucement, il monte. Une fois au sommet, je demande : - Qui est-ce ? - C'est Fernando. - Comment l'avez-vous reconnu ? - Il porte ses jeans. Il est chauve. Il est petit. (C'est-à-dire maigre) Au plastic, le nom, dans la camionnette. Le troisième corps monte. - Qui est-ce ? - C'est Servando. - Comment l'avez-vous reconnu ? - Il est fort. D'ailleurs celui qui reste dans le puits, c'est Julio. - Comment reconnaissez-vous Julio ? - Il porte ses bretelles. Les quatre morts sont dans la camionnette. Une terrible odeur s'en dégage. Ce n'est pas étonnant car, aujourd'hui, c'est le 1 4 novembre. On les a tués le 31 octobre. Cela fait deux semaines. Normalement au Zaïre, après deux ou trois jours, un corps qui n'est pas enterré gonfle et éclate. Mais tous nos cadavres sont bien conservés. Ce qui fera dire au Père Ante, que c'est un premier 'miracle'. Les corps sont entiers. Il n'y a pas de blessure visible. Ils sont habillés, chemise, pantalon, pas de souliers. Seul Fr. Servando n'a pas de chemise et on distingue des larges taches rouges sur sa poitrine. Le visage est gonflé et méconnaissable. Les corps sont très glissants, comme enduits de vaseline. Les membres sont flexibles : plusieurs fois il a fallu remettre sur le brancard un bras qui en sortait et pendait. Par ailleurs, ils sont propres, il n'y a pas de marques de selles. Un nuage de mouches envahit la camionnette. Mais il n'y a pas moyen de la fermer. Je prends le volant de la camionnette. Et deux postulants montent près de moi. Fr. Lukuli prend les autres et les ouvriers dans la Landrover. Comme il n'a pas plu et pour éviter la ville, j e descends par u n petit chemin près d e la cascade. Nous roulons doucement e t atteignons Nyangezi vers 1 6h. Là, on nous attend. Le Père Ante est habillé pour la cérémonie funèbre. Les servants, les cierges, le goupillon, tout y est. A partir du CL, je vais en marche arrière pour pouvoir plus facilement sortir les corps. Arrivé au cimetière, j e m'arrête sur la route. O n sort les cadavres dans l'ordre inverse. E t o n les place au fond d e la fosse commune, chacun dans son plastic. Ainsi d'ouest en est, nous avons : Julio, Servando, Fernando et Miguel Angel. Il n'y a pas foule, mais bien une trentaine de personnes : Frères, servants, quelques voisins, les Xavériens . . . Le Père Ante fait les prières des défunts. On remplit la fosse de terre. Nous avons le temps de nous laver les mains. De boire quelque chose. Et en route pour Bukavu. Vers 1 7h30 nous arrivons au Postulat Xavérien. Je 38

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remercie tout le monde et retour vers Nyangezi où j'arrive quand il fait déjà nuit. Une terrible semaine vient de s'achever. La collaboration de beaucoup a conduit au succès : - Sœur Loli, sœur blanche : brancard, gants de plastic, masques - Travail des ouvriers - Fr. Pedro : la fosse - Fr. Elie : les croix - Fr. Césaire : les sheetings - Fr. Lukuli : chauffeur - Père Ante (franciscain) : célébrant - Sans compter mon 'entêtement'. Si nous étions partis chez les Frères un ou deux jours après leur assassinat, nous aurions été tués. Toute la montagne de Kabare/Ngv..'"e she était entre les mains des FAR/Interhamwe qui avaient reçu des armes entre les 24 et 26 octobre à Bukavu. Beaucoup de témoins ont confirmé ce fait. Les circonstances de la mort des quatre Frères Servando, Fernando, Miguel Angel et Julio. Fr. Servando Mayor est arrivé à Bugobe à Pâques 1 995. Il vient directement de sa Province de Bética en Espagne. Pendant deux mois, il vit en communauté avec les Frères rwandais et en juin 1 995, il devient le supérieur de la communauté en remplacement du Fr. Albert Nbonizaliba qui rentre au Rwanda comme directeur du Scolasticat. Fr. Miguel Angel Isla vient de la Côte d'Ivoire où il a travaillé plus de vingt ans. Il arrive en août 1 995. A ce moment, il y a encore Fr. Elie. Les autres rwandais étaient partis au Malawi, et au Kenya. Fr. Fernando de la Fuente arrive en janvier 1 996. Il vient du Chili où il a travaillé toute sa vie de Frère Mariste. Avant de venir, il a passé quelques mois à l'Ecole de Mission-Langues de Banneux (Belgique) pour améliorer son français. Fr. Julio Rodriguez est arrivé en juin 1 996. Il vient de Goma. En effet, il a passé de longues années au Zaïre : Kisangani, Kinshasa et Goma.

La photo-souvenir des quatre Frères, deux abbés rwandais et deux laïcs a probablement été prise le 1 9 juin 1 996 à 8h du matin. Elle montre la communauté de Bugobe à cette date et telle qu'elle sera jusqu'au 3 1 octobre 1 996 vers 1 Oh. Sur cette photo, en plus des Frères, il y a les abbés Etienne et Urbain. Ils vivent avec les Frères et ont une chambre dans la maison. Prient et mangent avec les Frères. Ils assurent le service religieux du camp de Nyamirangv..'"e . Après leur fuite avec les réfugiés, ils seront rattrapés par les banyamulenge à la paroisse de Kalima. Et seront assassinés avec trois autres prêtres et deux sœurs à Kenye (30 km route de Kindu), le 25 février 1 997. De plus, il y a Télesphore, un élève de l'école des Frères. Il avait été pris par son frère, Frère mariste. Il vivait avec les Frères mais ne faisait pas partie de la communauté. Et Augustin, un homme marié, responsable du moulin à grain se trouvant derrière la cuisine des Frères. Il était plus un ouvrier qu'un membre de la communauté. Je ne sais pas ce que les deux derniers sont devenus. Le fait d'avoir des Rwandais dans la communauté avait des avantages : - contact avec la population réfugiée. - information des problèmes du camp.

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- une certaine protection due au statut de prêtres de leurs compagnons. Nous savons que le 1 6 octobre, les quatre frères sont allés passer la journée à Nyawera où fonctionnait la nouvelle communauté des Frères maristes étudiants. Là, ils ont célébré le second anniversaire de la fondation de leur communauté. Le 1 8 octobre, Fr. Julio est venu à Nyangezi apporter un supplément de nourriture aux familles des Frères. Les 25 et26 octobre, on fait la distribution d'armes aux FAR et Milices rwandaises à Bukavu. Cette distribution est faite par des officiers des FAR. - A Cahi (Les sœurs de la Miséricorde l'ont vu) - Au Quartier général des FAZ (témoins les Frères Maristes de Nyawera) - A Pageco (témoin l'abbé Ruhamanyi) Même des 'volontaires' ont reçu des armes après quelques heures d'instruction ! Le but est de contenir l'avancée banyamulenge, car les FAZ lâchent du terrain. De Bukavu, beaucoup d'armes sont montées vers Kabare, Nyamirangwe, Walungu ; pour ces gens habitués à marcher, cette distance n'est rien. L'élève Bahogwere m'a dit que Fr. Miguel Angel a acheté trois fusils et beaucoup de balles. Peut-être c'est exagéré, mais nous pouvons croire que le Frère a acheté un fusil et 300 balles. D'ailleurs, il en parle dans son journal. Fr. Servando le lui reproche. Il accepte que 'son supérieur a raison'. Moi-même, vers ces dates, j 'ai été tenté par un ancien élève de Weza. Il me proposait un fusil et cent balles pour 1 00 USD. Je n'ai pas acheté. Cela ne me scandalise pas et ne m'étonne pas. Miguel Angel a toujours été un amateur de chasse et pêche . . . Et n'oublions pas que les militaires de CZSC avaient déjà fui le 25 octobre. Il fallait se protéger des pilleurs ! Un groupe de soldats FAR garde le camp de Nyamirangwe ; en fait, les Frères avaient surtout peur des banyamulenge. Ceux-ci pouvaient leur reprocher d'avoir aidé les hutu et pris leur parti. Ce qui est vrai. Ils pouvaient aussi avoir peur des bashi des alentours. Ce sont des braves gens mais tellement pauvres. Et les Frères avaient tellement de choses ! Ce qu'ils n'ont jamais pu imaginer est ce qui est arrivé : être tués par ceux qu'ils aidaient.

Les nouvelles de l'arrivée des banyamulenge devaient circuler et terroriser les réfugiés. Les tutsi ont de tout temps été les maîtres des hutus donc les ennemis. Ils savent bien qu'on vient les ramener à la maison. Ils marcheront des milliers de kms, fuyant l'avancée de leurs poursuivants, certains jusqu'en Centre Afrique. On peut donc comprendre qu'ils aient abandonné le camp plus d'une fois : il suffisait d'une fausse nouvelle propagée par un passant. Dans l'avancée des banyamulenge, Bugobe est plus près que Kashusha ou Kavumu. On aurait dû d'abord attaquer par là. Mais les stratèges ont préféré prendre d'abord Kavumu, peut-être pour éviter des atterrissages . . . On ne sait pas. La vérité est que les banyamulenge ne se sont pas intéressés à ces montagnes et ont préféré aller à Bukavu-Bagira-Kavumu. Après avoir détruit les grands camps de Inera et Kashusha, ils sont revenus vers Kabare. Nous trouverons les premiers banyamulenges près de Bugobe, le 8 novembre. Un des derniers ecclésiastiques à avoir vu les Frères vivants est le curé de Kabare Gilbert Kadjemenje. Le samedi 26 octobre, il est à Bugobe. Il a visité le camp avec Fr. Servando. Celui-ci est soucieux, car beaucoup de nouveaux réfugiés sont venus d'autres camps* et !'Administrateur n'a pas la permission de leur distribuer de la nourriture. Les Frères veulent qu'on leur en distribue. Pendant le repas, le plus inquiet et nerveux est Fr. Miguel Angel : 'On a chassé les réfugiés de plusieurs camps. Et si on les chasse de Nyamirangwe ?' Les Frères souhaitent que les réfugiés restent et qu'on puisse continuer à s'occuper d'eux. Malheureusement, le lendemain l'abbé trouve beaucoup de ces réfugiés à Kabare. Il apprend que la veille, on a pillé les dépôts de nourriture. Beaucoup sont venus dormir dans le bois près de la paroisse de Kabare.

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. Le fait que beaucoup se soient rendus à Nyamirangwe est un bon signe de la réputation de ce camp. Il y avait communication des nouvelles d'un camp à l'autre. Beaucoup de gens se promenaient d'un camp à l'autre. Et tous étaient informés qu'à Nyamirangwe il y avait des Frères qui aidaient les réfugiés, avaient une école . . . La plupart des réfugiés de Mulwa (Nyangezi), après avoir abandonné leur camp, se sont dirigés vers Nyamirangwe. Ce jour-là, ils ont fui vers Kabare. Mais quelques jours plus tard, ils fuiront vers Walungu, en direction opposée. Et ils se sont réinstallés dans leur camp déjà démonté et pillé. Cela montre la désorientation des réfugiés, vraiment comme des brebis sans berger !

Les derniers j ours d'octobre ont sans doute été d'une grande tension psychologique pour les quatre Frères. Ils s'attendent à une attaque qui ne vient pas. Ils entendent des grondements d'artillerie pas loin. Les réfugiés n'obéissent plus à leurs ordres. A partir du 24 octobre, les ONG ne viennent plus : plus de nourriture ni médicaments. Les Frères sont scandalisés, comment peut-on abandonner des milliers de gens sans autres ressources ? Les magasins de nourriture sont pillés, de même pour la pharmacie . . . Des hommes armés apparaissent, habillés en soldats FAR ou Interhamwe. Parmi ceux-ci il y a des professeurs, élèves, ouvriers, qu'ils connaissent bien ; peut-être même certains qui leur ont créé des problèmes. Pour bien comprendre , on devrait écouter ceux qui ont parlé au téléphone avec eux ces derniers jours. Sans doute aussi le journal du Fr. Miguel Angel sera précieux. Le 31 octobre 1996 à Bugobe. Probablement ce matin-là, les Frères ont profité de l'ultime présence des abbés pour avoir une dernière messe. Et puis, il fallait aider les prêtres à emballer leurs affaires et leur donner un peu d'argent, voir avec Augustin comment fonctionne le moulin, le groupe électrogène . . . Vers 1 0h, les abbés, les Sœurs, Télesphore et Augustin partent pour Walungu. Sans doute les Frères n'ont pas pu les conduire en voiture, car il y avait une grande insécurité et on volait facilement les véhicules. N'importe qui avec un fusil pouvait vous obliger à descendre du véhicule, prendre le volant et partir. Mais Fr. Julio, connaissant les habitudes du Zaïre, a accompagné les abbés pendant quelque distance (ce qui fera croire qu'il était parti avec eux) . Je crois que, très vite après le départ des abbés, les interhamwe ont mis une barrière sur la route en face des Sœurs et une autre en face de la maison des Frères, pour 'les garder'. Les militaires sont très nombreux. Vers 1 6h arrive un autre groupe important, fuyant Bagira et la bataille de Kashusha. Ils demandent de la nourriture, de l'argent. Les Frères répondent qu'ils ont tout donné aux précédents militaires. Ils se joignent aux autres, car tous se connaissent. Probablement à ce moment les Frères sentent qu'ils sont les prisonniers des milices. Vers 1 7h Bahala Mirindi, l'ancien boy chauffeur est à la barrière avec les soldats. Il écoute une conversation et croit comprendre qu'on va tuer les Frères cette nuit. Il part, mais plus tard vers 1 8h, revient par le moulin pour dire à Fr. Miguel Angel de fuir, car on va les tuer cette nuit. C'est alors que le Frère lui dit :'L'atmosphère n'est pas bonne. Toi, pars'. Et Mirindi se réfugie chez Buroko (sans doute par peur de rentrer chez lui où on pourrait facilement le trouver). A partir de là, il n'y a plus de témoins oculaires. Les Frères sont seuls dans la parcelle et les milices sont à la barrière. Mais dans la maison la plus proche à cent mètres, il y a Buroko Mirindi, son fils Jean-Pierre Muganga et Augustin Bahala Mirindi, l'ancien boy chauffeur. Ces gens ont donc entendu. D'abord, le groupe électrogène s'est mis en marche. Cela devait être entre 1 8h30 et 1 9h. Probablement les Frères sont allés prier les vêpres en français*.

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Après un temps, variable selon les personnes qui racontent, entre trente minutes et une heure, on a entendu des bruits, comme si on marchait sur les tôles de la maison. On entend des bruits d'objets qui tombent. Certains ont pensé qu'on démontait l'antenne de la phonie. On entend des discussions en français entre les Frères et les militaires. Plusieurs fois, le mot 'dollar ' est prononcé. Puis quelqu'un crie : 'Alors nous allons mourir !' On entend aussi une longue plainte de Fr. Servando qui se termine par ' Seigneur, Seigneur.' Alors éclatent trois coups de fusil, bien séparés (d'autres parlent de rafales de mitraillette) . Plus tard dans la nuit, on entendra un autre coup de fusil. Et le groupe électrogène s'éteint. Il est 1 9h30 ou 20h. Tout est achevé.

* Il est possible de vérifier en quelle semaine liturgique était le 3 1 . 1 0.96. Peut-être les Frères ont-ils prié l'hymne : Seigneur, reviendras-tu ce soir, Pour combler enfin notre espoir Par ta présence ?

1-8 novembre 1996 - Bugobe. On ne sait pas où les cadavres ont passé la nuit. Certains ont affirmé dans le magasin de makala. C'est possible. Alors, on les aurait jetés dans le puits perdu le 1 cr très tôt, avant le lever du jour, pour ne pas être vus, car cet endroit est visible de partout. Le fait de jeter les corps dans un puits perdu (ou un WC) a été commun lors du génocide rwandais. Ce qui est certain, pour nos Frères ce fut une grande chance. A l'extérieur, après deux ou trois j ours, les cadavres éclatent et se décomposent. Mais à 1 2m de profondeur, l'eau fraîche a conservé les cadavres. Probablement sont-ils remontés à la surface de l'eau quatre ou cinq j ours plus tard. Ce qui a permis leur découverte. Le premier novembre vers 7h, des jeunes (Bahogwere . . .) sont venus voir les Frères. Les militaires les ont chassés. - Vous avez tué les Frères. - Non, on les a mis en prison. Si le lieutenant dit de les tuer, on les tuera, sinon rien. - Pourquoi arrêter les frères ? Qu'est-ce qu'ils ont fait ? - Ils ont un téléphone international avec lequel ils informent Pasteur Bizimungu. Ils ont fait entrer les Batutsi au Zaïre pour nous tuer. Vers 1 Oh, nous sommes revenus. - On est de garde. On n'entre pas. Nous avons fait le tour par le moulin. De là, nous avons vu du sang dans la chambre de Fr Miguel (probablement sur la porte). Le premier novembre est le premier vendredi du mois. Le responsable catholique du secteur Bugobe (celui qui par la suite nous avertira de la découverte des cadavres) demande pour aller célébrer le culte dans la chapelle, à environ 200m de la maison des Frères. - Allez faire ça à la maison, ici on n'entre pas. Comme il insiste pour prendre les livres, le gardien lui dit : - Je vais t'accompagner. Et il fait le geste de prendre son couteau. Le responsable du secteur préfère partir.

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Le même matin, le chef du groupement (autorité politique) envoie des jeunes pour s'informer car il a entendu des coups de feu pendant la nuit. La réponse des militaires est que les Frères sont vivants mais arrêtés. Motif : Ils communiquent chaque jour avec les Batutsi par phonie. Plus tard, les interhamwe sont allés chez le chef de groupement pour lui dire qu'ils vont bientôt partir. S'il veut prendre quelque chose chez les Frères ou à l'école, c'est le moment. Ces gens sont venus piller la maison et le magasin de l'école près de la route.

Le vendredi, des militaires portaient les habits des Frères. L'un, la casquette du Fr. Fernando, un autre la chemise du Fr. Julio, un autre ses lunettes fumées, un quatrième le training du Fr. Servando. Vendredi et samedi, la camionnette a fait plusieurs voyages à Walungu transportant des choses des Frères et de l'école. Certaines choses ont été vendues au marché. Le samedi 2 novembre vers neuf heures, quelques sœurs viennent chercher des affaires laissées chez un voisin. On leur permet d'entrer dans leur maison mais pas plus loin (chez les Frères). Une des sœurs est partie en pleurs disant : 'On a tué nos Frères.' Probablement, les interhamwe se sont installés dans les chambres des Frères. Ils y ont vécu pendant trois )OUrS. Le dimanche, on a annoncé l'arrivée des banyamulenge. Les soldats sont partis vers Walungu. Les chefs en camionnette et les autres à pied, portant sur la tête un baluchon contenant des objets pillés chez les Frères. Entre le 27 octobre et le 5 novembre, Kabare et Bugobe ont été entre les mains des miliciens qui ont semé la terreur. Quelques exemples : - Ils exigent une chèvre, une poule, un lapin. Celui qui n'a rien est couché au sol ventre à terre (tumbo chini) et battu.- Un notable d'Irabata est tué car il a refusé de livrer sa femme tutsi aux milices (sans doute elle aussi a été tuée). - Une dizaine de zaïrois ont été tués dans un rayon de Skm autour de Bugobe.

Quand le 8 novembre, nous avons voulu aller à Bugobe, on nous déconseille la route de Bagira, car elle n'était pas encore sûre. Et il y avait trois barrages pour contrôler l'identité des passants. Cela montre que les banyamulenge n'étaient pas là depuis longtemps.

Quand les militaires ont quitté la maison des Frères, les voisins osent enfin s'approcher. Ils cherchent les corps mais ne les trouvent pas. Sans doute quelqu'un a eu l'idée d'aller jusqu'au puits perdu, mais il n'y a rien à voir, car les corps restent au fond de l'eau quelques jours. Ce que les militaires ont laissé est pillé par la population. Chacun se dit : 'Ceci peut me servir ou je peux le vendre. Si je ne le prends pas, un autre le prendra. Alors je le prends'. C'est la logique du pillage, c'est comme une maladie. Le seul endroit qui ne sera pas pillé est la réserve de makala, car il y a du sang : on ne pourra plus utiliser ces habits. Puis un jour, les corps sont remontés à la surface. On a appelé le chef du secteur catholique. Il a pris le temps de bien examiner. Voici la chemise du Fr. Miguel Angel, voilà les jeans du Fr. Fernando. L'autre est sans doute Fr. Servando. Il n'y a pas trace du Fr. Julio. Quelqu'un se souvient d'avoir vu Fr. Julio accompagner les abbés. Ainsi nait la légende : trois Frères ont été tués. Le 8 novembre, le chef du secteur forme un comité et ensemble ils font à pied les 6-7 km jusqu'à Kabare pour avertir le Père Curé.

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Le motif de l'assassinat des Frères. 1 - J'ai raconté ailleurs l'histoire du groupe électrogène volé. Et on sait que parmi les tueurs se trouvait Bosco. 2- Dans un entretien avec l'abbé Pierre Cibambo, directeur de Caritas-Bukavu, il m'a raconté qu'il y avait des conflits entre les Frères et quelques professeurs. Les Frères ne faisaient pas tout ce que les professeurs demandaient. Il y avait des problèmes d'argent mais surtout des problèmes idéologiques. Les Frères voulaient donner à l'école une orientation évangélique, alors que certains professeurs voulaient faire de la propagande politique. Des tracts ont même circulé contre les Frères. Fr. Miguel Angel lui en a montré un en disant qu'il connaissait celui qui l'avait rédigé. Cibamdo avait beaucoup d'admiration pour les Frères, leur travail, leur témoignage. De ces deux cas, on pourrait dire que la vengeance a été le motif principal. On sait pertinemment que Bosco était là le soir de l'assassinat. Et des professeurs habillés en uniforme interhamwe. 3- Quelques habitants de Bugobe ont fait le lien entre le départ des abbés le matin du 3 1 octobre et la mort des Frères au soir du 3 1 octobre. Ils ont insinué que les abbés auraient pu organiser ou du moins soupçonner la fin tragique des Frères. Il est vrai que d'autres prêtres rwandais se sont comportés comme des voyous. Par exemple l'abbé Segahutu. Après avoir vécu pendant des mois dans la paroisse de Walungu avec les abbés zaïrois, un jour il s'habille en interhamwe et organise le pillage de la paroisse avec d'autres milices. Les gens n'ont pas accepté cela. De là à soupçonner d'autres abbés, certains ont fait le saut. Personnellement, je n'en crois rien. D'abord parce qu'ils n'avaient rien à gagner. Et puis je crois que c'étaient des gens honnêtes. Les deux sont morts à Kenye (à 30km de Kalima, route de Kindu, le 25 février 1 997) . 4- Les gens ont parlé d'un lieutenant FAR qui a ordonné d e les tuer. E t que c e lieutenant aurait lui-même été tué vers Walungu dans un autre pillage. C'est possible. Mais il y a encore certainement des témoins au Rwanda. Peut-être parleront-ils un jour. 5- La phonie et le téléphone satellitaire. C'est un des motifs avancés par les tueurs. La phonie, toutes les paroisses, mlss10ns catholiques, congrégations religieuses l'avaient. Et tout le monde le savait. La preuve, beaucoup de gens venaient demander qu'on envoie des messages à telle ou telle ville. Le téléphone satellitaire était plus rare. Mais beaucoup l'avaient : des hôtels, des maisons provinciales, des particuliers. Evidemment plus rare en brousse et près d'un camp de réfugiés. En tout cas, personne n'a cru ce motif comme déterminant pour la mort des Frères. 6- D'autres motifs. On peut en trouver. Et qui tiennent debout. La veille, Fr. Servando a parlé avec la radio espagnole COPE et a dénoncé un massacre en cours. Il en a appelé au Pape et à l'ONU pour demander qu'on arrête ce nouveau génocide. Qu'on puisse créer des corridors humanitaires pour aider ces milliers de personnes en péril. Qu'on puisse stopper l'avancée des rebelles car il y a trop de morts. Ce message a été entendu par beaucoup de gens. Il est possible qu'il soit venu aux oreilles de Kabila et compagnie. Et que l'un d'eux ait donné l'ordre de tuer ces gens qui entravent leurs plans. On est sûr que les tueurs sont des miliciens hutus. Sans aucun doute. Mais on sait aussi que les réfugiés étaient infiltrés. Une cinquième colonne bien organisée a fonctionné durant cette guerre. Les tueurs matériels peuvent être des hutus et les commanditaires des banyamulenge. Cela est très possible. Car cet assassinat ne ressemble pas à un acte de milice hutu. Les corps sont intacts, aucune mutilation. Pas de tortures, car en trente minutes le massacre est consommé. Il y a eu pillage, mais les bâtiments sont restés intacts, alors que beaucoup de maisons de tutsi au Rwanda ont étés rasées jusqu'aux fondations ! Le vol, surtout de la voiture, est un motif sérieux. Mais ils pouvaient bien voler sans tuer personne. Attacher et bâillonner les Frères pendant deux jours. Voler et piller tout. Puis disparaître. Quels moyens auraient eu les Frères pour les pourchasser ? Les Frères n'ont même pas été torturés pour les obliger à donner leur argent, car dans l'agenda de Fr. Miguel Angel se trouvaient 20 billets de 1 00 USD. Mais d'autres fois la torture a été terrible. Ainsi à Nyangezi à Noel 44


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2008. Fr. Martinez à été battu férocement jusqu'à ce qu'il parle et donne l'argent. Fr. Rossignon a reçu deux coups de machette à la main droite. Fr. Felten a eu des dents cassées pour qu'il donne l'argent du marais. Ici, rien de semblable. Et c'étaient des miliciens hutus. A repenser à cette mort, j'ai l'impression que dès le départ des abbés, le sort des Frères est décidé, qu'ils sont comme des prisonniers. Et que le soir, on les a exécutés. C'est pourquoi je n'exclus pas cet assassinat 'politique' de gens qui dérangent un plan. De quelle façon les Frères ont-ils été tués ? Il n'y avait pas de témoin, donc on ne sait pas avec certitude. Nous n'avons pas lavé les corps avant de les enterrer. Et certains me l'ont reproché. Ma justification est simple. Nous n'avions pas le temps. Le même soir, il fallait enterrer ces corps. Il était hors de question de les garder quelque part. Il n'y avait pas d'électricité, pas de morgue. Où les garder ? Les corps n'étaient pas décomposés, mais ils étaient morts depuis deux semaines. On ne pouvait que les enterrer. Par la suite, j'ai parlé avec les postulants xavériens. Ils m'ont dit ceci : - Fernando et Miguel Angel avaient un large coup de couteau dans le dos. - Servando avait une large tache rouge sur la poitrine. - Julio avait la mâchoire déplacée. Pour moi, je tire la conclusion qu'ils ont été tués d'un coup de couteau dans le dos. Une méthode courante des commandos militaires. Ce qu'on peut souligner, c'est que les corps étaient entiers. Pas de blessures apparentes. Après deux semaines, les membres tenaient ensemble, étaient flexibles. Le rapatriement en Espagne. Quelqu'un, en Espagne ou un Ambassadeur, a paraît-il promis de rapatrier les corps. Je l'ai su plus tard. Mais le 3 1 . 1 0.96, il était tout à fait impossible de les rapatrier : - La frontière était hermétiquement fermée. Même les vivants ne pouvaient pas passer. Nos Frères Llamas et Alvoet ont du attendre plus d'une semaine à Alfajiri pour pouvoir être évacués sur Kigali. - Pour transporter des cadavres, il faut des cercueils spéciaux. Nous n'avions même pas un cercueil en bois. On les a enterrés dans des plastics de tente (sheeting) . Conversation avec le Directeur de l'EP de Bugobe. En 1 997, comme préparation à une Assemblée, sont venus à Nyangezi trois Provinciaux d'Espagne : Fr. Varas de Madrid, Fr. Rodriguez de Catalogne, Fr. Ampudia de Leon. Ils m'ont demandé de les emmener à Bugobe. Partis après le petit déjeuner, nous arrivons à Bugobe vers 1 Oh. On visite la maison transformée en centre 'paroissial'. Une chambre pour les jeunes. Une chambre pour la liturgie. Une chambre pour des enseignements : ce jour-là, un couple était préparé au mariage par deux catéchistes. Le dépôt de makala avait disparu. Puis, nous allons au camp. C'était la désolation. Partout des morceaux de plastic, de bois, des hautes herbes poussaient par ci par là. J'ai remarqué de grands trous creusés dans des endroits plats, comme si quelqu'un était venu chercher un objet caché dans le sol. Bref, rien de bien intéressant. Mais on voyait encore où avait été l'infirmerie, le magasin de nourriture . . . De retour dans la maison des Frères, je leur ai proposé de manger dans le réfectoire de la communauté. Ils ont accepté avec j oie. J'avais quelques pains, des sardines à l'huile, des cocas. Nous avons mangé. Certains étaient émus.

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Puis on nous annonce la visite de M. Balibuno, directeur de l'EP. En fait, ils sont deux, son ami le chef de secteur est avec lui. Je les invite à entrer. On fait les présentations. Ils s'assoient. Et un des frères pose la question : - Quelle relation avaient les Frères avec la population ? La réponse ne se fait pas attendre : - Les Frères avaient peu de contact avec la population locale, dit Balibuno. Ils nous expliquent : - La mission des Frères, c'était les réfugiés rwandais. Là, ils étaient totalement au service des réfugiés. Mais les gens d'ici ne faisaient pas partie de 'leurs gens'. Leurs ouvriers étaient des réfugiés. Leur cuisinier aussi. Leurs élèves étaient presque tous des réfugiés. Les professeurs aussi. Ils s'occupaient des malades réfugiés, des orphelins réfugiés . . . Mais la population locale, non. Ils étaient de bons voisins, sans plus. On sentait comme un peu de jalousie des zaïrois envers les rwandais. Nous avons distribué le reste du repas aux enfants (en particulier Murhula) et nous sommes partis. U ende na Yesu. (Va avec Jésus) En 2000, j'étais professeur de Français et Religion dans les quatrièmes à l'Institut Mwanga de Goma. Le supérieur de la communauté était Fr. José K.ukulu. De plus, il était responsable des maisons fermées de Bobandana et Nyangezi. Pendant les vacances de Pâques, il m'a proposé de l'accompagner à Nyangezi, car le vent avait déraciné beaucoup d'arbres et on devait les enlever. Ensemble, nous avons vu le travail et nous · devions revenir le lendemain. Les voitures de Nyangezi étant à l'économat général, les déplacements étaient faciles. J'ai pris la Landrover, (celle de l'accident) et suis parti avant l'aube. En effet, j e voulais être présent au début du travail à 7h. A K.arabona, une barrière. J'explique qui je suis et que je vais à Nyangezi. Un des militaires me demande de transporter deux jeunes garçons d'une dizaine d'années. J'accepte. Les deux montent à côté de moi. Nous causons. Ce sont deux frères, ils vont rendre visite à leur grand-mère à Mumosho. Vers Pharmakina de Mumosho, ils me demandent de m'arrêter. - Notre grand-mère habite ici. Merci beaucoup. Et l'un d'eux termine : - Padiri, uende na Yesu. (Père, va avec Jésus) - Merci beaucoup. Les enfants disparaissent. Je continue ma route. A Nyangezi, les ouvriers sont là. Nous travaillons jusqu'à dix heures. A ce moment arrive Fr. K.ukulu avec la Land Cruiser. Il s'étonne de me trouver au travail. Et voici ce qu'il me raconte : - A Mumosho, on a dévalisé un camion. Très tôt ce matin, des coupeurs de route ont placé quelques pierres sur la route. Le camion a du s'arrêter. On a fait descendre tout le monde. Les bandits ont pris l'argent et tout objet de valeur. Puis, ils ont fait descendre toutes les marchandises du camion. Ils sont partis vers les montagnes en emportant leur butin. Ils étaient très nombreux. Cela ne pouvait pas être avant mon passage, j'aurais soupçonné quelque chose. C'était donc après. Nous allons vérifier au retour. En effet, l'après-midi, je roule lentement pour trouver l'endroit. A quelques mètres du lieu où j'ai déposé les enfants, des traces claires de pillage, des papiers, des herbes piétinées . . . Vraiment, il vaut mieux voyager avec Jésus !

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Souvenirs d'Afrique

Masisi

Za i re

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Bobandana

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Bugobe • Walungu

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TABLE DES MATIERES

1 Fr. Chris MANNION

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2 BUGOBE

Cahier central : Photos et cartes hors texte

© José-Martin Descarga fins Lay-out: Joseph De Meyer fms Impression: !MARCO Malmedy Crédit photos: J-M. Descarga et Archives générales fms Avril 2009

Imprimé en Belgique


SOUVENIRS D'AFRIJ}UE

Entre 1 9 94 et 1 99 6 , la congrégation des Frères :fv:Iari s tes a été durement éprouvée. Le gé­ nocide rwandais a exigé un lourd tribut parmi les confrères rwandais d'abord, avant de voir suc­ comber en juillet 1 994 le Frère C h ris l\fannion, Conseiller général, et la communauté mari ste de B ugobe en suite fin octobre 1 99 6 . Si ces disparitions tragiques n e s e sont pas p roduites en p rés ence de témoins oculai res, la re­ lation de certai ns événements p résentée ici les re­ place dans un contexte éclairant et lève une part du mystère les entourant. Et elle n'ôte rien au courage d es victimes qui ont témoigné par le don total de leur vie qu 'ils p artageaient tout a ec le p euple africain souffrant. Pou r la congrégation , ce texte révèle en let­ tres de sang l'exigen ce quo ti dienne d ' une p résen­ ce m ari s te en terre afri caine.

Frè re J o sé - M a rtin Desca rg a E l iza l d e a p a ssé de n o m ­ b re u ses a n n é e s co m m e m i s s i o n n a i re m a ri ste e n Afri q u e . O ri g i n a i re d e N a va rre ( Es p a g n e ) o ù i l v o i t l e j o u r e n 1 9 4 5 , i l recevra ur\e fo r m a t i o n re l i g i e u s e i n ternatio n a l e ( G ru g l i a s c o , Ba i ro et St-G e n i s - La v a l ) a v a n t d 'être en v oyé a u Li b a n en 1 9 6 5 . E n 1 9 7 3 , i l p a rt p o u r l a Ré p u b l i q u e d é m ocrati q u e d u Co n g o ( l e Z aïre e n . c e t e m p s ) o ù i l est a ctif à Ka l i m a , K i n ­ d u , B u ka v u , Kisa n g a n i , Nya n g e z i , B o ba n d a n a et Go m a . E n 2 0 0 1 , o n l e rètro u v e à S a rh a u Tch a d , p u i s e n Côte d 'Ivo i re , a u G h a n à et a u Ca m e ro u n , · a va nt de q u itte r en 2 0 0 7 le contin-er:it .a frica i n . S a l o n g u e expéri e n ce d e l 'Afri q u e e n fa it u n té m o i n d e p re m i e r o rd re p o u r re l a te r l e s tra g i q u e s évé n e m e nts q u i o nt seco u é l a rég i o n d e s G ra n d s Lacs d u ra n t l a d e r­ n i è re d é ce n n i e d u 2oe s i è c l e et q u i o n t coûté la v i e à u n e d i za i n e d e ses confrè re s . Les p ré s e n ts So u venirs d 'A frique q u 'i l p a rta g e a p p o r­ tent u n écla i ra g e i rre m p l a ç a b l e s u r ces a n n é e s d o u l o u ­ re u s e s .


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Souvenirs d'Afrique (1994-1996) by Hermanos maristas - Issuu