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Mémoire, Un mouvement social alimentaire empreint de solidarité, R.Feche

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Projet Surfood – Axe « mangeurs et citadins »

Année 2013

Un mouvement social alimentaire empreint de solidarité : vers une déconstruction de l’ordre alimentaire ? Le cas de Montpellier

Romain Feche

(Sous la direction de)

Emmanuelle Cheyns (UMR Moisa), Max Rousseau (UMR Art Dev) Cirad

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Remerciements,

Je souhaite avant tout remercier Max Rousseau et Emmanuelle Cheyns pour leur encadrement dans l’élaboration de cette réflexion ainsi que pour leur relecture attentive et leurs remarques. Aussi, un merci particulier à Mireille.

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Sommaire

Introduction ......................................................................................................................................4

Chapitre I Description des initiatives alimentaires solidaires et méthodologie d’enquête........23 Section 1. Une diversité d’initiatives solidaires axées autour de l’alimentation ...................23 Section 2. Approche méthodologique ...................................................................................30

Chapitre II Un mouvement alimentaire en émergence sur Montpellier ? .................................35

Section 1. Un enjeu commun, mais des mobilisations et objectifs différents, traduisant un engagement politique varié .............................................................................................................35 Section 2. Montpellier

Une typologie consolidée des initiatives et du mouvement alimentaire à .............................................................................................................................44

Section 3.

Conclusion sur la présence d’un mouvement alimentaire urbain sur Montpellier . ............................................................................................................................57

Chapitre III Quels apports du mouvement alimentaire et du « réseau alimentaire citoyen » à la soutenabilité du système alimentaire urbain montpelliérain ? ............................................................65

Section 1. Vers un système alimentaire urbain plus soutenable ? .........................................65 Section 2. Pour un nouveau contrat social autour de l’alimentation et une gouvernance alimentaire renouvelée ? .................................................................................................................71

Conclusion ......................................................................................................................................91

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Introduction

Les variables environnementales, climatiques, ou encore techniques ne constituent pas les seules déterminants d’une production agricole et alimentaire. Bien sûr, ces éléments sont décisifs, mais au même titre que la capacité d’investissement des agriculteurs, la présence ou non d’un soutien étatique, des règles du commerce international, des normes de production ou encore l’influence des firmes transnationales dans le contrôle des débouchés agricoles et de l’offre alimentaire. L’économie politique et l’écologie politique permettent de renouer avec cette vision plus large des différentes influences qui pèsent sur la production agricole (Holt-Giménez et Shattuck 2011), mais également sur la distribution, et même la consommation de denrées alimentaires. C’est donc l’ensemble du système alimentaire, compris au sens de Malassis (1996), qui est affecté par ces contraintes. Ces dernières 1 sont parties intégrantes de ce qui est dénommé par le terme de Régime Capitaliste Alimentaire (« Food Regime » en anglais), et qui relève d’une dimension globale. Friedmann définit ce conept ainsi « rulegoverned structure of production and consumption of food on a world scale » (Friedmann 1993 : 30). Le terme de Food Regime ou régime capitaliste alimentaire désigne en réalité un concept d’origine marxiste dont le contenu a évolué depuis sa première formulation par Friedmann et McMichaël en 1989. Celle-ci était basée sur une double approche, mobilisant la théorie de la régulation 2 dans la perspective d’un système économique global, et permettant ainsi de distinguer des périodes de stabilités, de crises et de transitions dans l’accumulation du capital, ancrées sur la production agricole et la consommation alimentaire (McMichaël 2009). Ce moyen d’historiciser des périodes du capitalisme alimentaire, fondé sur une analyse essentiellement structurelle, s’est ensuite accompagné d’un volet politique : selon McMichaël (2009), la théorie de la régulation suggère l’association de ces périodes d’accumulation du capital à un ensemble de relations économiques globales, d’abord entre Etats-nations, puis étendue ensuite à d’autres acteurs3, et expliquant la formation et de ces différents Food Regimes. Ce concept de Food Regime constitue en somme une approche qui permet de théoriser, d’historiciser et de politiser le fonctionnement du système alimentaire global (McMichaël 2009). Ceci explique notamment le flou théorique entretenu entre Food Regime et Système Alimentaire Globale. Tandis que le dernier comprend les étapes de production, distribution, et consommation de produits alimentaires à l’échelle globale, le concept de régime capitaliste alimentaire désigne deux ensembles. D’une part et surtout, une période historique relativement précise reflétant les relations économiques qui se jouent entre Etats-Nations, firmes et secteur privé, et société civile au niveau de ces différentes étapes, et, d’autre part, un ensemble de règles plus ou moins implicites qui vont déterminer en partie4 ce jeu d’acteurs et le rôle stratégique de la production agricole et de la consommation alimentaire dans l’accumulation du capital par les agents économiques (d’après Friedmann et McMichael 1989 ; Friedmann 2005 ; McMichaël 2009 ; Holt-Giménez et Shattuck 2011). Ces règles d’accumulation vont 1

Et plus encore que ceux uniquement présentés précédemment. Une des principales approches hétérodoxes de l’économie en France, entre autre fondée sur les travaux de Michel Aglietta et plus récemment Alain Lipietz. Elle s’intéresse principalement aux périodes de crises et de stabilité/d’instabilité économique dans le cadre des Etats-nations. 3 Evolution engendrée à la fois par le débat et l’enrichissement académique, ainsi que l’évolution même du capitalisme (McMichaël 2009). 4 En plus des intérêts économiques et sociaux de chacun. 2

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finalement influencer les relations entre acteurs, qui vont à leur tour déterminer l’organisation et la trajectoire des SA d’abord dans le pays hégémon agricole, puis à travers le monde, donnant naissance à un modèle dit dominant, conventionnel, sorte d’expression même du Food Regime en place. C’est d’ailleurs dans cette perspective que cette approche fait de l’analyse de la circulation des denrées alimentaires un moyen privilégié pour étudier les relations internationales autour de l’alimentation et la formation de ces Food Regimes : car en effet, ce sont ces relations conflictuelles, du moins contradictoires entres les différents acteurs (Etats-nations, secteur privé et société civile) qui débouchent sur des transformations et des transitions (Friedmann 2005; McMichaël 2009) entre les différents régimes. En résumé, un Food Regime se définit en tant que période stable d’accumulation du capital, conditionnée par la forme de la production agricole et les relations de consommations intérieures et extérieures aux espaces nationaux, associée à une configuration particulière du pouvoir entre les divers acteurs évoqués, et dont les relations contradictoires vont engendrer crises, mais surtout transformations et transitions dans les régimes capitalistes alimentaires successifs (McMichaël 2009). Friedmann (2005) ajoute parallèlement à l’existence de ces Food Regimes la présence d’un objectif social résultant d’un compromis entre les acteurs, et devant justifier l’accumulation du capital. Bien qu’apparemment stabilisé, il est néanmoins possible d’établir une distinction entre deux principales appropriations du concept. D’un côté Friedmann identifie les Food Regimes en tant que formes périodisées de régulation du capitalisme alimentaire, alors que McMichaël envisage plutôt ce concept en tant qu’outil analytique pour étudier les relations entre acteurs socio-économiques dans le cadre du système alimentaire global (d’après Friedmann 2005 et McMichaël 2009). Dès lors, la réflexion menée dans ce travail intégrera ces deux dimensions en raison de leur pertinence respective d’un point de vue théorique et analytique. Des années 1980 à aujourd’hui, un troisième régime capitaliste alimentaire ? La littérature académique s’accorde plus ou moins5 sur l’existence de deux Food Regimes. Ces deux régimes6 sont associés à un ensemble de caractéristiques de productions et de consommations, propre à chacun, qui se retrouvent majoritairement, mais de manière plus ou moins importantes dans les SA de par le monde. Elles ne seront pas détaillées ici : nous nous concentrerons sur la période contemporaine et les caractéristiques du potentiel régime actuel, véritable point de départ de cette réflexion. Il est important de préciser que ses caractéristiques ne sont pas stabilisées. Ceci fait effectivement débat au sein de la littérature académique (Friedmann 2009) : certains auteurs comme Friedmann affirment que la période actuelle constitue encore une phase de transition entre le régime 5

Parmi les partisans de cette théorie, certains auteurs rejettent presque entièrement le concept, notamment parce qu’il a tendance à se concentrer sur la structure agraire du pays dit hégémon ou dominant et à généraliser cette structure en ne faisant pas état des particularismes agraires de certains ensemble de pays ou région (McMichaël 2009). Ceci s’explique notamment par l’influence globale de l’hégémon dans la détermination des relations agricoles et alimentaires globales. 6 Le premier s’étend de 1870 aux années 1914-1930 et qualifié de « Colonial-Diasporic Food Regime » Il repose sur l’importation par les puissances coloniales de produits tropicaux et basique en grains et en produits d’élevages depuis les colonies afin de soutenir la subsistance et la reproduction de la classe laborieuse, et donc le développement des puissances économiques de l’époque (essentiellement européennes et avant tout britannique). Le second régime, le « MercantileIndustrial Food Regime », des années 1950 aux années 1970 marque l’émergence de la puissance agricole américaine à travers le modèle économique de subvention aux exportations, mobilisé par les Etats-Unis à travers son « aide alimentaire » et l’adoption d’un modèle agro-alimentaire industriel basé sur la révolution verte (Friedmann 2005 ; McMichaël 2009).

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dit « Mercantile-industriel » et l’établissement d’un « corporate-environmental food regime » (Friedmann 2005), alors que d’autres comme McMichaël perçoivent l’émergence possible depuis les années 1980 d’un régime capitaliste alimentaire orienté par les firmes transnationales. Même si la pertinence du concept est aujourd’hui remise en cause (McMichaël 2009), McMichaël réalise néanmoins une description du contenu de cet hypothétique Food Regime, qui permet de saisir les caractéristiques de la période actuelle. Celle-ci serait donc caractérisée par un complexe agroalimentaire globalisé et toujours plus industrialisé, une différenciation des chaînes d’offre alimentaire incluant une révolution basée sur le modèle des supermarchés et entrainant une perte de connaissance quant à l’origine de la production alimentaire7, ainsi qu’une dualisation de l’alimentation8, et engendrerait un exode rural croissant alimentant les bidonvilles des grandes périphéries urbaines (McMichaël 2005 ; 2009). Les travaux de Holt-Giménez et Shattuck (2011) n’ont pas vocation à trancher le débat sur la présence d’un 3ème régime d’accumulation du capital basé sur l’alimentation, mais ils font néanmoins référence à ce cadre d’analyse à travers un « Corporate Food Regime » reflétant le modèle du SA actuellement dominant et en voie de globalisation. Ces auteurs en fournissent d’ailleurs une description détaillée, basée sur celle de McMichaël (2009) : « The corporate food regime is currently characterized by the unprecedented market power and profits of monopoly agri-food corporations, globalized animal protein chains, growing links between food and fuel economies, a „supermarket revolution‟, liberalized global trade in food, increasingly concentrated land ownership, a shrinking natural resource base, and growing opposition from food movements worldwide » (Holt-Giménez et Shattuck 2011: 111). La réflexion s’inscrira, également pour des besoins analytiques, dans cette perspective. Une double relation d’influence entre capitalisme alimentaire et demande sociale ? Les liens entre production, alimentation et capitalisme apparaissent donc plus important qu’ils ne le semblent a priori. L‟influence sensible du capitalisme sur l‟alimentation

L’influence de ce Food Regime sur la consommation alimentaire9 est donc conséquente, de même qu’elle l’est pour le fonctionnement et la reproduction du capitalisme global (Holt-Giménez et Shattuck 2011), décrivant ainsi une double relation. En témoigne notamment une importante conséquence de l’établissement du régime d’après-guerre qui est à l’origine d’une standardisation des régimes alimentaires à travers le monde et d’un remodelage des cultures alimentaires, qui a également renforcé les inégalités d’ordre alimentaire entre « mangeurs riches et mangeurs pauvres » en participant à une dualisation de l’alimentation (Friedmann 2005 ; Jaffe et Gertler 2006). De même à partir des années 80 et 90, la libéralisation des échanges alimentaires, l’industrialisation et la globalisation, et plus généralement le néo-libéralisme10, ont contribué à orienter les régimes 7

Relatée par l’expression « food from nowhere », tire de Bové et Dufour (2001) (d’après McMichaël 2005). Une alimentation saine basée sur des produits végétaux frais et du poisson, et de l’autre des produits alimentaires transformés par l’industrie, de moindre qualité nutritionnelle (Goodman et Goodman 2007). 9 Et bien évidemment sur la production, mais ce n’est pas ici le cœur de la réflexion. 10 Doctrine qui veut rénover le libéralisme en rétablissant ou en maintenant le libre jeu des forces économiques et l'initiative des individus tout en acceptant une intervention de l'État allant dans ce sens. 8

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alimentaires des populations11, de la même façon que les relations à l’alimentation se sont progressivement déplacées de la production à l’achat pour la majorité de la population des pays développés (Friedmann 1999 ; 2005). Cette influence est également mise en avant aujourd’hui par Jaffe et Gertler (2006) à travers leur analogie entre déqualification des agriculteurs et travailleurs agricoles au sein de la production, et la déqualification du consommateur dans son alimentation, toutes deux engendrées par l’industrialisation croissante du système alimentaire. Selon ces auteurs, les conséquences de l’évolution du système alimentaire ont été importantes pour le consommateur et son alimentation : manipulation et rééducation des consommateurs pour faire correspondre leur demande à l’offre de l’industrie agro-alimentaire, perte de connaissance et de capacité de décisions quant au choix d’un régime sain et écologiquement et économiquement soutenable, pertes de connaissances en termes de pratiques alimentaires saines (Jaffe et Gertler 2006). En outre, les pratiques néolibérales associées à la mise en marché croissante de l’ensemble des aspects de la vie sociale, conduit à la généralisation progressive de l’individualisation, caractérisant ainsi une subjectivité néo-libérale (Alkon et Mares 2012). Même si « l‟individualisation, construit sans cesse davantage la société à partir de personnes singulières alors que c‟était l‟inverse précédemment, et se traduit par une autonomie relative de plus en plus grande pour chacun » (Ascher 2005), il est néanmoins erroné d’aller jusqu’à parler d’individualisation dans les pratiques alimentaires selon ce même auteur. La commensalité12 ne se réduit pas mais devient variable, notamment du fait de l’autonomie croissante du mangeur (Idem.). Cependant, il est possible de postuler qu’avec cette marchandisation croissante des denrées alimentaires à travers le monde, concordante avec les Régimes Capitalistes Alimentaires successifs, est synonyme d’une perte de solidarité et de convivialité, c’est-àdire d’échange réciproque entre les hommes autour de l’alimentation. Le retour de certaines formes de solidarité dans l’alimentation répond ainsi à cette perte préalable, particulièrement dans la consommation. Le commerce équitable traduit une forme de cette « solidarité » : le consommateur de pays développés consentant à payer un produit un peu plus cher pour soutenir le revenu d’un paysanproducteur du Sud. De même, l’essor récent en France des Amaps marque ce fait : leur mode de fonctionnement atteste d’un lien solidaire entre consommateur et producteur puisque chacun s’engage à soutenir l’autre dans sa démarche alternative pour une alimentation plus respectueuse de l’environnement (Marquat et Diemer 2013). La demande sociale, un déterminant des caractéristiques du capitalisme alimentaire De l’autre côté de la relation, l’influence de la consommation et surtout celle des revendications sociales, est également notable en ce qui concerne le maintien du capitalisme alimentaire. Historicisation et politisation des systèmes alimentaires à travers le concept de Food Regime permettent notamment d’envisager cette relation, particulièrement à travers l’analyse des mouvements sociaux selon McMichaël (2009). La thèse défendue par Friedmann (2005) concernant la constitution des Food Regimes confère d’ailleurs à cet argument une illustration pertinente. Selon cette auteure, la demande sociale et plus précisément les revendications des mouvements sociaux ne sont pas à l’origine d’un effondrement des Food Regimes, mais bien de leur émergence (Idem.). En effet, les revendications sociales agricoles et 11

En effet, « the food regime transformed ways of farming and of eating in all parts of the world » (Friedmann 2005 : 243, à propos du régime capitaliste alimentaire dit mercantile-industriel). 12 Le fait de manger ensemble.

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alimentaires tendent à apparaître de manière concordante avec les manifestations de la crise du régime : en effet, le repérage des caractéristiques d’affaiblissement du régime constitue déjà un signe de crise. Pendant cette période, la dénomination du régime, sa qualification est un moyen pour les mouvements sociaux de défier les caractéristiques spécifiques d’un régime en déclin. Ces critiques font ensuite l’objet d’une endogénéisation en tant que base d’une nouvelle période d’accumulation du capital (Ibid.). La formation du régime mercantile-industriel à partir de 1947, comme le montre Friedmann (2005), constitue une illustration pertinente. C’est en effet la demande des agriculteurs après la crise du précédent régime qui est à l’origine de son orientation et d’une de ses principales caractéristiques, à savoir le subventionnement des activités agricoles dans les pays en capacité de le faire : « Diasporic farmer movements of the 1930s forced an agenda with an unanticipated and unprecedented outcome. The diaspora that grew out of labor strife in Europe in the 1800s experienced its own crisis, when international wheat markets collapsed in the 1930s. Diasporic and European farmers demanded protection from unstable international markets, and agricultural protection took many national forms. However, it was the specific set of policies demanded by farmer movements in the U.S., which was the emerging hegemon, which shaped the next food regime » (Friedmann 2005 : 243). En ce qui concerne le potentiel régime actuel, ou du moins la période de transition, Friedmann (2005) identifie des pistes de caractérisation d’un nouveau Food Regime à travers un « capitalisme vert » et l’appropriation de la demande des mouvements écologiques incluant également des pressions en termes de commerce équitable, de santé des consommateurs et de bien-être animal (Friedmann 2005). McMichaël s’inscrit dans une perspective semblable concernant l’influence des mouvements sociaux sur les régimes capitalistes alimentaires. Cet auteur adopte cependant une entrée quelque peu différente, en se basant sur la mobilisation paysanne transnationale à travers le Sud et fédérée à travers le mouvement pour la souveraineté alimentaire, mais en y associant d’autres mouvements comme par exemple le commerce équitable13 ou encore Slow Food14 (McMichaël 2009). Bien que le contenu des mouvements sociaux opposés au régime capitaliste alimentaire actuel soit encore imprécis, il est ainsi possible de voir émerger à travers les analyses de ces deux auteurs, deux pistes distinctes de contestation. En revanche, la contestation sociale de la forme actuelle du système alimentaire globalisée est belle et bien active mondialement, d’autant plus que selon McMichaël (2009), « the simplification of industrial agriculture that began with colonial monocultures, and has been universalised through successive food regime episodes, has now reached a fundamental crisis point » (McMichaël 2009 : 147), révélant une crise agricole économique, sociale et écologique sans précédent. Dès lors, il semble possible d’appuyer cette thèse d’une contestation sociale mondiale du système alimentaire. En outre, ces auteurs indiquent que la contestation ne provient plus uniquement de la classe laborieuse agricole : à présent, elle semble plus générale, intégrant également les consommateurs (cf le mouvement Slow Food). Et c’est notamment ce qu’indiquent Holt-Giménez et Shattuck (2011) évoquant une « growing opposition from food movements worldwide » (Holt-Giménez et Shattuck 2011: 111). Ceci appuie encore plus l’argument d’une crise agricole et alimentaire généralisée et globale, accompagnée donc 13

Bien que la consécration du commerce équitable en tant que mouvement sociale puisse être contestable, ce « mouvement » s’apparentant plus à du consumérisme politique plutôt qu’un véritable mouvement social, bien que certains auteurs comme Michelletti et Stolle (2005) ou Holzer (2006) le considèrent également comme un mouvement social. 14 Se levant contre une caractéristique importante du probable régime actuel : la « nourriture de nulle part ».

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d’une contestation globale et générale, présente aux différentes étapes du système alimentaire conventionnel. C’est en partie ce que propose de montrer ce travail, en étudiant la contestation sociale de ce côté de la demande. Une autre lecture de cette influence de la demande sociale, sensiblement similaire voire complémentaire, est cependant envisageable. Pour bien la saisir, il est nécessaire de faire un détour par le cadre d’analyse de Karl Polanyi et sa thèse concernant le double mouvement du capitalisme. Pour Polanyi (1944), la non régulation des marchés n’est soutenable ni socialement, ni environnementalement : le libre fonctionnement des marchés peut conduire à la destruction des sociétés et de leur base de ressources naturelles. C’est d’ailleurs l’explication qu’il fournit à la description de périodes d’alternances entre libre échange et intervention étatique sur les marchés. De plus selon lui, l’intervention de l’Etat sur les marchés serait provoquée par l’émergence d’une pression sociale, menant ensuite à des réformes15. Ces périodes débouchent ensuite sur de nouveaux temps de libéralisation, justifiant ainsi les alternances entre libéralisation et intervention de l’Etat sur les marchés agricoles et alimentaire du Nord, illustrant ainsi le concept de « double mouvement ». Il est possible de relever une certaine cohérence avec l’histoire de la constitution des Food Regimes, mais surtout, l’application de cette thèse au capitalisme alimentaire et à ce concept suggère donc de nouveau que la demande et la pression sociale possèdent une part d’influence non-négligeable sur les caractéristiques du Food Regime, et donc finalement de l’alimentation (Holt-Giménez et Shattuck 2011).Ce qui apparait donc comme certain, c’est que la critique sociale soit à l’origine d’une certaine influence sur les caractéristiques du capitalisme alimentaire. Une critique sociale partiellement reprise Cependant, ces réponses aux insuffisances du régime en crise font l’objet d’un compromis dans la mesure où seules celles qui conviennent le mieux à l’expansion des marchés et des opportunités de profits se voient absorbées par le nouveau régime en constitution. La phase de qualification du régime à partir de ces conséquences négatives est caractérisée par l’instabilité et l’expérimentation, mais c’est également un moment d’effervescence quant à la proposition d’alternatives et de renouvellement des fondations pour un nouveau régime (Friedmann 2005). Évoquer les récentes réorientations du système alimentaire globalisé, tel que le développement du commerce équitable, de la présence croissante des produits biologiques dans les supermarchés, le développement des organismes privés de certification des produits, permet de bien visualiser ce mécanisme qui engendrera peut être un « capitalisme alimentaire vert » à moins que l’orientation en direction du « paradigme de la science du vivant »16 ne soit privilégiée (Idem.). C’est notamment à partir de ces nombreuses propositions qu’un compromis peut émerger entre les porteurs des mouvements sociaux et les autres acteurs du régime que sont les secteurs privé et institutionnel (Friedmann 2005). Il est donc déjà possible de parler d’une première modération des aspirations sociales dans l’orientation du capitalisme alimentaire. L’analyse de Holt-Giménez et Shattuck (2011), qui se basent sur le cadre conceptuel de la société civile développé par Gramsci (1971), prolonge encore plus finement cette analyse. Selon ce cadre de réflexion, la société civile est perçue comme une arène de lutte pour le pouvoir dans laquelle les classes qui se révèlent dominantes usent de celui-ci à travers les Etats pour parvenir à leurs objectifs 15 16

Ce qui apparait d’ailleurs cohérent avec la thèse de Friedmann (2005) concernant l’émergence du second ‘Food Regime’. Les deux termes employés sont repris de Friedmann (2005).

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économiques. Le dynamisme, l’intensité de la force de la contestation sociale et politique dans l’arène de la société civile déterminent donc partiellement l’orientation du capitalisme alimentaire17 (d’après Holt-Giménez et Shattuck 2011). Cette détermination n’est dès lors que partielle dans la mesure où elle repose sur l’établissement d’un consensus avec les autres classes et groupes d’intérêts. Aussi selon ces auteurs, ce « compromis » reflète-t-il les diverses propositions de maintien, de réorientation, d’alternative ou de rupture avec l’état courant du système alimentaire globalisé. Ces quatre types de propositions reflètent l’action de quatre groupes d’acteurs parties intégrantes du système alimentaire, respectivement dénommés Néolibéraux, Réformistes, Progressistes, et Radicaux. Ces auteurs viennent ainsi spécifier encore les trois catégories que sont la société civile (les mouvements sociaux), l’Etat et le secteur privé. Pour eux, des alliances qui vont émerger à partir des Progressistes, avec les Réformistes et les Radicaux vont donner en substance la forme du nouveau régime capitaliste alimentaire (Holt-Giménez et Shattuck 2011). Le tableau ci-dessous en traduit une illustration en fonction du discours défendu. Tableau n° 1 : Les groupes d’acteurs de la gouvernance alimentaire globale

Groupes d’acteurs

Néolibéraux

Discours

Entrepreneuriat alimentaire

Sécurité alimentaire

Autonomisation

Souveraineté alimentaire

Les marchés

L’aide au développement

La justice alimentaire

Le droit à l’alimentation

Maintien

Corrections

Alternatives

Rupture

Orientation

Positionnement ‘Corporate Food Regime’

Réformistes

Progressistes

Radicaux

Source : d’après Holt-Giménez et Shattuck (2011)

Une montée en puissance des questions alimentaires La question qui se pose à présent est celle du contexte actuel concernant la place de l’alimentation dans les sphères sociale, étatique et politique. Marquée par le processus d’urbanisation croissante à travers le monde (Veron 2006), la question alimentaire tend de plus en plus à devenir un fait urbain politique et social. Ceci laisse donc à penser que le contexte de formation des Food Regimes apparaît 17

C’est sans doute pour cette raison que Friedmann (2005) en vient à observer que les revendications sociales ne mènent pas à une transformation profonde de la société, mais bien à un simple renouvellement des règles d’accumulation du capital. Pour cette auteure, la négociation de ce consensus est donc réalisé au sein du pays « hégémon », comme l’illustre la suite de la citation précédemment rapportée, sur la base bien sûr d’un compromis avec les acteurs économiques et politiques à la manœuvre : « Only the particular ideology and political leverage of U.S. farmers can explain how the U.S. would introduce a form of domestic farm subsidy that led to government held surpluses and required import controls. When other states were constrained to adopt complementary domestic and trade policies, the whole regime took on a mercantile character. This took shape through a shared belief – upheld in the GATT agreement – that agricultural trade was an exceptional sector » (Friedmann 2005: 243).

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aujourd’hui différent, et n’est plus le fait unique d’un hégémon agricole comme l’avance Friedmann (2005). Néanmoins, le raisonnement en termes d’influence sociale sur les systèmes alimentaires (SA) reste pertinent, surtout dans un contexte de relocalisation des questions alimentaires. Et c’est même dans cette continuité que s’inscrit la réflexion ici menée dans la mesure où le concept de régime capitaliste alimentaire est envisagé comme un outil d’analyse des relations sociales, économiques, politiques et même écologiques qui se jouent au sein de de la structuration globale du capital autour des activités allant de la production agricole à la consommation alimentaire (McMichaël 2009). Urbanisation et industrialisation, facteurs de crise de la consommation alimentaire L’urbanisation apparaît relativement centrale dans l’alimentation dans un contexte de concentration de la demande alimentaire. L’industrialisation et la globalisation des échanges de produits alimentaires ont d’abord marqué une déterritorialisation de l’alimentation (Fonte 2002 ; Brand et Bonnefoy 2011). Le développement des villes et la concentration de la demande en produits alimentaires ont notamment été permis par cette industrialisation alimentaire (Fonte 2002) et le développement des transports, inscrivant la ville dans un approvisionnement mondialisé et non plus uniquement local (Brand et Bonnefoy 2011). En témoigne aussi le développement du modèle du supermarché porté par les firmes transnationales, qui reflète particulièrement l’association de nouvelles possibilités de transports et d’approvisionnement, aussi bien en amont des supermarchés par l’industrie agro-alimentaire globale, qu’en aval avec le consommateur disposant d’une voiture et se rendant au supermarchés pour un approvisionnement de masse. La « commodification » (Ascher 2005) de la nourriture est donc centrale pour le consommateur urbain, qui se retrouve déconnecté de l’agriculture (Fonte 2002), et même de son alimentation à travers un allongement des filières, la multiplication des intermédiaires autonomes, et une perte de connaissance sur les conditions de production et de transformation (Esnouf et al 2011 d’après Fischler 1990). La concentration de la demande en ville semble donc bien associable, en raison les effets retour provoqués18, à une certaine influence sur le système alimentaire. Les effets de l’industrialisation et de la standardisation de la production alimentaire ne s’arrêtent pas là : une crise de confiance croissante en l’orientation des SA par les acteurs de marchés s’installe chez les usagers finaux de la production alimentaire (Renting et al 2012). En outre, si la réflexion part d’un modèle de consommation faisant référence à un groupe sociale (de la famille à la communauté), alors il est possible d’affirmer selon Fonte (2002), une certaine individualisation du consommateur ayant perdu toutes références et objectifs alimentaire par rapport à la famille, à un groupe social, une classe, ou une communauté. Ainsi selon Fonte (2002), « On the consumption side, food must at the same time work as a marker for identity and belonging (to a family, a community, a place), and as class, ideology or life-style identifier. In the industrial process though, food is deprived of any identity, and is standardised and de-territorialised. A tension derives from the perception of the link between food, the biological world, nature and a specific culture on one, and food as industrial standardised product and exchange value, on the other. What the economists see as convergence toward the satiety model and the sociologists see as a fragmentation of consumption styles, is for the anthropologists, the expression of a profound crisis in food consumption models » (Fonte 2002: 16-17). C’est finalement

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Car en effet, sans concentration de la demande, le modèle du supermarché par exemple n’aurait sans doute pas été rentable.

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l’héritage du second régime capitaliste alimentaire, dont les effets ont été accentués par le 3ème régime émergent (McMichaël 2009), qui est à l’origine de cette expression de la crise alimentaire actuelle. Une (ré)émergence provoquée par le processus de relocalisation de l‟alimentation et des crises multiples ? Cependant, l’évolution semble s’être aujourd’hui inversée comme le démontre la montée d’une relocalisation, d’une reterritorialisation de la consommation alimentaire. Provoquée par des enjeux écologiques, et une volonté de reconnexion, de recherche de sens dans l’alimentation (Rieutort 2009 ; Brand et Bonnefoy 2011), elle semble marquer une volonté de renverser l’évolution de la déqualification du consommateur vis-à-vis de l’acte alimentaire (Jeff et Gertler 2006), mais aussi le processus de globalisation des SA. La relocalisation de ces derniers, de la consommation et de la production agricole, est devenue un leitmotiv commun aux différentes alternatives empreintes de revendications par rapport aux insuffisances du système alimentaire conventionnel et dominant, que ce soit en termes de qualité, de respect de l’environnement donc, ou encore aux niveaux économique (élimination des agriculteurs les moins dotés en capitaux financiers et technique) et social (manque d’équité, dualisation de l’alimentation) (Deverre et Lamine 2010). L’émergence de nouveaux schémas de consommation tel que les Amaps, les Groupements d’Achats Solidaires en sont des preuves. Même les supermarchés y vont de leur reprise du local en développant des associations avec les producteurs locaux (Brand et Bonnefoy 2011). Bien sûr les objectifs sont différents, ce qui tend ainsi à confirmer la thèse de Friedmann (2005) à propos de l’assimilation de la critique sociale par le Food Regime. Ainsi, cette montée de la relocalisation s’accompagne aussi selon la littérature académique, d’une transformation des rapports de pouvoir : les consommateurs accroissent leur emprise sur les standards alimentaires en favorisant une plus grande démocratie alimentaire – compris au sens d’un pouvoir de décision populaire au niveau de l’alimentation - par rapport au système alimentaire conventionnel globalisé (Deverre et Lamine 2010). Le risque d’un renforcement d’une alimentation urbaine duale est néanmoins présent, avec d’un côté des circuits de consommation innovant et adaptées aux diverses demandes des citadins aisés, et de l’autre des circuits traditionnels avec des produits économiquement et qualitativement « bon marché » (Esnouf et al 2010). En conséquence, un risque de dépolitisation des questions alimentaires est finalement présent, favorisé par l’ancrage de la logique néolibérale dans la société contemporaine19, et participant au transfert de responsabilité entre un Etat progressivement absent et des communautés en charge de leur trajectoires (d’après Deverre et Lamine 2010 ; Alkon et Mares 2012 ; Renting et al 2012), alors même que cette démocratisation de l’alimentation vise justement une politisation de la question alimentaire. Pourtant, l’influence croissante de l’urbain sur le modèle agricole s’exprime également à travers une contestation et des choix alimentaires : « si les villes ne produisent pas la matière première de leur alimentation, elles fabriquent néanmoins une élaboration culturelle de ce qu‟elles ingèrent qui contribue fortement à modeler le système agricole périphérique » (Brand et Bonnefoy 2011 : 2). Les villes participent ainsi à une modélisation, à une certaine influence concernant l’orientation des systèmes alimentaires à une échelle locale d’abord, mais aussi globale. Aussi, « la richesse symbolique de la nourriture en fait un enjeu politique et idéologique qui donne une valeur spécifique aux choix 19

Valorisant ainsi les initiatives personnelles ou communautaires basée sur la responsabilisation et l’autonomisation des individus et des communautés.

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alimentaires » (Ascher 2005 : 191). La ville est donc aussi, en termes d’alimentation, un espace de lutte, d’expression d’un caractère idéologique politique et d’une dimension militante du choix alimentaire. C’est la raison pour laquelle Derkzen et Morgan (2012 : 61) affirment : « cities are assuming a larger role in political debates about the security and the sustainability of the global food system ». La naissance du mouvement Slow Food le montre. C’est en effet contre l’implantation des « fastfoods » dans les villes italiennes qu’est né ce mouvement de contestation alimentaire (Ascher 2005). La mobilisation de la société civile autour de l’alimentation est donc aussi présente. La mobilisation de la société civile Ce processus de relocalisation de la consommation alimentaire semble être à l’origine un projet commun porté par différents acteurs de la société civile principalement dans les pays développés, faisant ainsi écho à la thèse de Friedmann (2005) et de Renting et al (2012) à propos de l’effacement ou l’impossibilité d’action en temps de crises des deux autres principaux acteurs de la gouvernance des systèmes alimentaires20 que sont le secteur privé et l’Etat. Il convient de préciser que le terme de société civile est ici entendu au sens conféré par Wekerle (2004), c’est-à-dire en tant qu’espace de mobilisation populaire, politique et de résistance active, notamment dans les pratiques de la vie quotidienne mais pas uniquement, et plus ou moins porteur d’alternatives et de transformation du système. Le terme de gouvernance appliqué aux SA est ici entendu comme la manière dont sont gouvernés ceux-ci, en favorisant un mode de gestion plus ou moins original des affaires, dans un environnement marqué par une pluralité d’acteurs (d’après Baron 2003), ici identifiés comme provenant de l’Etat, des marchés, et de la société civile. N’est finalement et effectivement retenue aujourd’hui dans la littérature francophone qu’une approche consumériste et/ou techniciste, voire géographique des systèmes agro-alimentaires alternatifs en délaissant quelque peu les réelles revendications sociales vis-à-vis du système alimentaire conventionnel et la politisation des questions alimentaires dont sont porteuses de telles initiatives. En témoigne notamment l’article de Renting et al (2012) et la revue de littérature anglophone réalisée par Deverre et Lamine (2010) comparées aux travaux francophones, qui attestent de ce fait. Ces divergences sont à rapporter selon ces auteurs au contexte socio-économique et politique d’émergence de ces initiatives pour chaque pays (Deverre et Lamine 2010). La preuve en est qu’en Amérique du Nord et principalement aux Etats-Unis, pays marqués par les inégalités alimentaires21 (USDA 2012), les communautés plutôt défavorisées mobilisent également à travers leurs revendications politiques pour plus de justice alimentaire22 un discours fondé sur une relocalisation de leur approvisionnement, que ce soit via des circuits plus ou moins traditionnels, ou par le biais d’une autoproduction agricole 20

Ce point sera détaillé ultérieurement. Progression de l’insécurité alimentaire aux États-Unis, particulièrement depuis 2007 avec près de 15% de la population du pays concernée, contre un peu plus de 10% en 1990. En outre, sa prévalence est plus importante chez les minorités ethniques ainsi que dans les grands centres urbains (USDA 2012). 22 Le mouvement de Justice Alimentaire se positionne de manière générale face aux insuffisances du système alimentaire conventionnel et globalisé. Lang et Heasman (2004) ont d’ailleurs tenté de le définir par rapport à son refus du dit système alimentaire : « the maldistribution of food, poor access to a good diet, inequities in the labour process and unfair returns for key suppliers along the food chain ». Mais plus précisément, « les actions des militants de la justice alimentaire se concentrent alors sur les populations les plus pauvres et les minorités ethniques, supposés souffrir le plus des injustices du système alimentaire globale » (Paddeu 2012 :1), et luttent pour résoudre des problèmes de sécurité alimentaire, qui concernent à la fois un accès quantitatif, qualitatif et culturellement adéquat pour les populations concernées (Ibid.). 21

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urbaine (Alkon et Agyemann 2011 ; Paddeu 2012). Même si la relocalisation de l’alimentation et de la production est bien souvent envisagée à l’échelle de la communauté et révèle en filigrane une volonté de « capacitation » des individus et des communautés délaissés par le système alimentaire conventionnel (Idem.) et donc une subjectivité néolibérale, ces caractéristiques ne sont pas propres à toutes les initiatives de ce genre. Ces systèmes agro-alimentaires alternatifs ne constituent en réalité qu’une partie de l’expression de la contestation sociale. Le développement de certaines formes d’agriculture urbaine, les différents soutiens communautaires à une forme particulière d’agriculture, les nouveaux schémas de consommation (Groupement d’achats solidaire, les diverses formes de consumérisme politique), le mouvement Slow Food, celui de Justice Alimentaire, les diverses manifestations de lutte contre le gaspillage (glanage organisé ou non, préparation et distribution de plat cuisiné à partir de denrées considérées comme « déchets »), le développement des associations engagées dans l’aide alimentaire etc … constituent autant d’exemples de la diversité des expressions de la critique sociale émise à l’encontre du Système Alimentaire Conventionnel. A l’instar des systèmes agro-alimentaires localisés et alternatifs, ces diverses initiatives relèvent d’un engagement citoyen plus ou moins politisé, dont certaines peuvent relever de véritables mouvements sociaux par leur argumentaire, actions et mobilisation collective autour d’une cause commune, comme c’est le cas par exemple pour le mouvement de Justice Alimentaire (Wekerle 2004). Ces expressions des mouvements sociaux alimentaires s’inscrivent dans un ensemble plus large d’initiatives, regroupées sous le terme de « civic food network », allant d’une réappropriation innovante de schémas de consommation, à l’activisme politique (Renting et al 2012). Cette notion permet donc de disposer d’un cadre analytique pour étudier l’ensemble des nouvelles initiatives alimentaires émergentes. Elle se définit comme un ensemble d’initiatives dans lesquelles le citoyen joue un rôle actif, révélant de nouvelle forme d’engagement autour de l’alimentation, dépassant les seules questions de l’approvisionnement (Idem.). Selon ces mêmes auteurs, ces initiatives représentent un changement dans le caractère du consommateur, passant d’une position passive, subie, à une véritable position proactive menant au citoyen-consommateur (Ibid.). Toutes ces initiatives sont importantes mais ne semblent constituer pour certaines que des palliatifs, des correctifs plus ou moins provisoires dans le temps. Il est à noter cependant qu’elles semblent globalement porteuses d’un projet de démocratisation de l’alimentation à différentes échelles, émanant de la société civile (Ibid.). La question qu’il convient dès lors d’envisager est celle de la possibilité d’un changement important, d’une transformation structurelle dont la société civile serait porteuse, et qui aurait pour ambition à travers une participation citoyenne croissante, de faire évoluer le système alimentaire conventionnel vers plus de soutenabilité, et notamment plus de lien social. Selon Friedmann (2005), Holt-Giménez et Shattuck (2011), Brunori et al (2011) et Renting et al (2012), elles sont porteuses des futures réorientations du Food Regime. De la même manière, ces initiatives sont, comme évoqué précédemment, porteuses d’un retour d’une certaine solidarité autour de l’alimentation comme le montre de plus en plus la littérature à ce sujet (Marquat et Diemer (2013) ; Brunori et al (2011) ; Renting et al (2012) ; Psarikidou et Szerszynski (2012)). Elles apparaissent également intéressantes dans cette perspective, qui se rapporte finalement au projet de société envisagé en rupture avec la marchandisation toujours accrue de l’alimentation contemporaine, et de l’individualisation alimentaire notamment provoquée par l’industrialisation de la production et de la transformation des aliments. En outre, la littérature anglophone a commencé à envisager ces initiatives engagées face au système alimentaire conventionnel en tant que mouvement social alimentaire (« Food Movement » en anglais). La preuve en est la multiplication des travaux s’inscrivant dans cette approche : il est ainsi ~ 14 ~


possible de citer Wekerle (2004) qui montre notamment l’importance de leur influence dans les décisions alimentaires au niveau de la gouvernance urbaine dans le cas de la ville de Toronto ; de Friedmann (2005) et Holt-Giménez et Shattuck (2011) qui affirment entre autres la dimension transformative de ce mouvement en ce qui concerne l’organisation alimentaire globale ; ou encore ceux de Alkon et Agyemann (2011) qui se concentrent plutôt sur les revendications des populations défavorisées et souffrant des inégalités alimentaires ; et Bouvier (2013) qui assimile l’agriculture urbaine à une forme symbolique d’appui social et politique au mouvement alimentaire. La réflexion s’inscrit donc en quelque sorte dans le prolongement de ces travaux, en tentant d’apporter un éclairage français sur ce mouvement qui se veut global (Holt-Giménez et Shattuck 2011 ; Reed 2010 ; Renting et al 2012). Dès lors, le cœur de la réflexion sera orienté vers les actions collectives plus ou moins concertées, relevant ou non d’une dimension politique, et organisées pour lutter face à un adversaire commun. Autrement formulé, la réflexion insistera sur les initiatives qui s’apparentent a priori à des mouvements sociaux au sens de Neveu (2005), c’est-à-dire une action concertée et volontaire entre des personnes, développée dans une logique de revendication alimentaire ou de défense d’une cause alimentaire. Une partie de ces initiatives reflète effectivement un engagement plus important dans l’évolution des SA dit conventionnels. Le mouvement pour la Justice Alimentaire a été préalablement cité, mais d’autres formes de mobilisations et de revendications alimentaires sont déjà repérables, notamment à un niveau local. Parmi celles-ci il est possible de citer les collectifs « Food Not Bombs23 », dont la volonté de « démarchandisation » de l’alimentation pour tous et de lutte contre le gaspillage qui se traduit par le glanage de denrées alimentaires ensuite cuisinées et partagées sur une place publique avec quiconque le souhaite (Heynen 2010), illustre bien cette protestation. D’autres revendications sociales autour d’une action collective plus ou moins politisée – éléments constituants à la base d’un mouvement social (Neveu 2005) – sont également repérables en France, comme la multiplication des associations et initiatives « d’aide alimentaire », le mouvement Colibris24 ou encore les Incroyables Comestibles, engagés dans la promotion de la solidarité et de la convivialité de la production et de l’alimentation à travers le partage25. Une analyse rigoureuse est cependant nécessaire pour véritablement qualifier l’ensemble de ces initiatives de mouvement alimentaire, et c’est un des objectifs de ce travail. A défaut, celui-ci se contentera pour l’instant de considérer au mieux ces initiatives comme relevant des ‘civic food network’, et regroupant aussi bien des nouveaux schémas de consommation (Amap) que groupes engagés politiquement autour de l’alimentation (Food Not Bombs) (Renting et al 2012). La question de la solidarité est également envisagée à travers le prisme des mouvements sociaux. Ces derniers sont effectivement bien souvent associés dans la littérature au développement d’une forme de solidarité, qu’elle soit réalisée entre les membres du mouvement social à travers la construction d’une identité collective, ou bien parfois même entre mouvements sociaux (Smith et al 1997). La manière dont le mouvement alimentaire local, ou du moins les initiatives alimentaires citoyennes développent certaines formes de solidarité sera également envisagée dans ce travail. En outre, ces initiatives semblent également porteuses de plus de justice économique et sociale, compris au sens de moins d’inégalité économique (Psarikidou et Szerszynski 2012). Cette conception 23

Né aux Etats-Unis au début des années 2000, ce mouvement s’étend à travers le monde et est aussi présent en France. L’objectif du mouvement Colibris est de promouvoir la réalisation d’actions concrètes en faveur d’une société plus écologique et humaine, entre autres concernant l’agriculture et l’alimentation. (http://www.colibrislemouvement.org/revolution). 25 D’après un entretien réalisé avec un membre du mouvement des Incroyables Comestibles Montpellier. 24

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de la justice sociale peut être enrichie par celle de Fraser (2004) qui considère celle-ci non seulement dans un aspect de redistribution économique, mais aussi de reconnaissance culturelle. Dans cette perspective et dans la continuité de la réflexion, la justice sociale pourrait alors représenter un objectif de disponibilité physique et économique satisfaisant à une alimentation correspondant aux aspirations des consommateurs urbains. Des revendications alimentaires avant tout axées autour de la dimension sociale Bien que l’alimentation véhicule des significations et des fonctions sociales importantes, la dimension sociale des initiatives alimentaires alternatives engagées pour plus de soutenabilité n’a été que peu étudiée (Psarikidou et Szerszynski 2012a). Pourtant, ces initiatives expriment des relations de solidarité et de justice (envers les autres individus qu’ils soient proches ou plus distant ou avec l’environnement), d’inclusion sociale des désavantagés, et de requalification des individus concernant la production et la consommation de produits alimentaires (Idem.). Cette expression de la dimension sociale se retrouve notamment dans les revendications des activistes en faveur d’une relocalisation de l’alimentation et d’une reconnexion à l’alimentation (Dowler et al 2010). Il apparait intéressant d’étudier ces éléments au sein des initiatives alimentaires dans un contexte urbain où les interactions entre une multitude d’individus sur un espace restreint sont censées être des plus importantes et donc constituer un révélateur d’innovation, que ce soit au niveau des interactions entre individus et/ou autour de l’alimentation. C’est donc principalement cette approche qui sera retenue pour la réflexion. En outre, le concept de solidarité est qualifié d’insaisissable, de fuyant par Prainsack et Buyx (2011) qui en retracent son évolution. Même en se concentrant sur les interdépendances entre individus autour de l’alimentation, ce qui est envisagé pour la réflexion, le concept revêt un sens polysémique. La solidarité inclue avant tout un acte, et non uniquement un sentiment éprouvé vis à vis d’une autre personne (Idem.). Dès lors ses expressions peuvent être variées, et la littérature distingue plusieurs acceptions de ce concept. Une première acception peut être relevée par ce que Prainsack et Buyx (2012) attribuent à une approche communautaire de la solidarité, qui est alors centrée autour de la préservation d’une compréhension particulière et partagée de la société et de son but, comme une idée partagée d’une vie bonne, d’un bien commun (Idem.). Une autre acception relate ce qu’il est possible de qualifier de « solidarité par similitude », qui repose sur la reconnaissance de similitude avec d’autres personnes, d’un partage de traits communs (Ibid.). À l’inverse, un troisième sens peut être repéré : contrairement au précédent, la « solidarité différenciée » ne s’établit pas sur une identification mutuelle ou le partage de similitudes, mais se fonde sur des relations d’interdépendances qui peuvent être culturelles, géographiques, sociales, ou encore politiques ou économiques, et traduit donc moins de proximité (Garrau et Legoff 2009). À cela s’ajoute bien sûr d’autres significations renvoyant par exemple à une approche sociologique classique (ou marxiste) où la solidarité est perçue comme un lien d’assistance mutuelle provenant du fait que les individus sont positionnés au même stade dans le mode de production capitaliste, et partage donc un intérêt commun (Prainsack et Buyx 2011). Ainsi, un objectif d’inclusion sociale des désavantagés peut être perçu comme l’expression d’une solidarité différenciée au sens où en termes de statut socio-économique les différences sont notables entre les porteurs de l’initiative et le public, mais il y a une interdépendance entre les individus qui peut être sociale (car faisant partie d’une même société), géographique (personnes vivant dans un même espace définit, comme une ville) etc.. Cet objectif peut également s’accorder à une perception communautaire de la solidarité dans le sens où ces personnes désavantagés sont inclus dans un idéal de société, comme partageant un même bien commun. En outre, en plus d’intégrer l’ensemble de ces acceptions de la solidarité, un objectif de requalification des individus face à leur alimentation peut ~ 16 ~


traduire une acception sociologique classique dans la mesure où l’individu est assimilé à un consommateur, usager final du système de production alimentaire. Dès lors, l’étude des initiatives alimentaires solidaires permettra de clarifier les approches de la solidarité mobilisées au sein des différentes initiatives alimentaires, en se focalisant sur les interdépendances humaines autour de l’alimentation. Aussi le choix de se concentrer sur les initiatives alimentaires empreintes d’une dimension de solidarité semble constituer un bon moyen de révéler une forme nouvelle de contestation sociale à dimension alimentaire, étant donné que le modèle de société dans lesquelles elles s’insèrent est fondé sur la valorisation de l’autonomisation individuelle et de la responsabilité (d’après Pattaroni 2005). Des sphères politiques locales réinterrogées ? Même si les questions alimentaires tendent à disparaître de la sphère étatique à une échelle plutôt nationale (Renting et al 2012), la possibilité de leur rattachement aux préoccupations des gouvernements locaux se manifeste à travers cette progression de la relocalisation de l’alimentation, et surtout de l’approvisionnement alimentaire. En effet, la rencontre entre la métropolisation croissante des espaces urbains et la relocalisation de l’agriculture fait émerger de nouvelles interrogations quant à l’organisation du territoire (Brand et Bonnefoy 2011) notamment en termes de compétition foncière et de modèle d’approvisionnement des villes à privilégier (Gaigné et Thisse 2013). À cela s’ajoute un renforcement notable du fait urbain dans les politiques alimentaires : plusieurs villes et régions métropolisées commencent à envisager l’alimentation durable comme l’objet d’une véritable politique alimentaire dans le cadre de « stratégies alimentaires urbaines » et de « chartes alimentaires » (Renting et Wiskerke 2010). Il en va de même en France, même si les objets traités (nutrition, accessibilité sociale, économie agricole …) ne le sont pas toujours de manière cohérente (Bonnefoy 2011). Ceci est en revanche particulièrement visible en Amérique du Nord, où les municipalités se réapproprient progressivement la problématique alimentaire, mais aussi dans certaines villes européennes comme Londres, Amsterdam, ou encore Rennes. Cependant, certaines villes vont plus loin dans leur implication vis-à-vis de l’alimentation. C’est le cas au Canada par exemple où Toronto (McRae 1994 ; Wekerle 2004), Vancouver, mais aussi aux Etats-Unis avec Détroit et Oakland, se dotent de « Food Policy Council ». L’appropriation de la question alimentaire par les villes est relativement récente : même si de longue date les politiques alimentaires ont été réalisées pour subvenir aux besoins des villes, c’est à la toute fin du XXème siècle que des auteurs comme Pothukuchi et Kaufman (1999 et 2000) notent la nécessité d’une prise en compte organisée de l’alimentation au sein des gouvernements locaux, et particulièrement ceux des villes. La tendance commence à s’étendre en Europe. Le projet EU URBACT ‘Sustainable Food in Urban Communities’ vise à soutenir le développement et le travail des Food Policy Councils (FPC) dans des programmes et actions en faveur d’une alimentation soutenable pour les villes, à travers une coopération entre villes partenaires26. Parmi les villes concernées, il est possible de noter la présence de centres urbains moyens des principaux pays européen, au sein desquels il y a une représentation française incarnée par la ville de Lyon. Ceci atteste bien de la prégnance croissante de la problématique alimentaire urbaine, y compris en Europe et en France.

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D’après le site internet du Food Policy Council de Bristol (UK). http://bristolfoodpolicycouncil.org/latest-news-from-thefood-policy-council/.

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En outre, ces « Food Policy Councils » se développent de plus en plus ces dernières années, et s’étendent surtout depuis la fin de la première décennie du XXIème siècle à toute l’Amérique du Nord27, alors que l’établissement du premier date de 1982 à Knoxville (Pothukuchi et Kaufman 1999). Leur développement semble donc bien pouvoir être associable à la montée de la relocalisation alimentaire. Ces FPC impliquent un certain nombre de parties prenantes des systèmes alimentaires urbains, allant des gouvernements locaux et de l’Etat jusqu’aux producteurs, distributeurs et autres consommateurs, et en passant par les associations/organisations impliquées dans l’alimentation en incluant aussi les défenseurs d’intérêts citoyens (d’après Harper et al (2009). Ce développement récent marque l’intérêt porté par les gouvernements locaux aux questions alimentaires. Mais plus encore, c’est surtout la naissance d’un nouvel espace de considération des problématiques alimentaires (Wekerle 2004). Ils témoignent notamment d’une progression vers d’avantage de démocratie alimentaire, dans la mesure où « at the core of food democracy is the idea that people can and should be actively participating in shaping the food system, rather than remaining passive spectators on the sidelines » (Hassanein 2003: 79). En donnant l’occasion aux citoyens de participer à l’élaboration et au contenu des politiques alimentaires à un niveau local, c’est donc un pas en avant dans la démocratie alimentaire qui semble effectivement réalisé (Ibid.). Dès lors se pose la question de l’introduction des mouvements alimentaires dans ces schémas de gouvernance. Même si l’image véhiculée par les FPC et autres chartes et stratégies urbaines est largement positive dans la littérature, cela n’en constitue pas pour autant un trait spécifique et mérite tout de même d’être quelque peu nuancée. C’est notamment ce que visent à mettre en évidence les travaux de Cretella et Derkzen (2012) en montrant que l’origine de ces nouveaux outils de gouvernance peut aussi bien avoir un caractère bottom-up que top-down, de la même manière qu’ils peuvent être utilisés pour traiter les conséquences négatives du système alimentaire conventionnel ou constituer une instrumentalisation à des fins économiques pour la ville elle-même comme cela semble être le cas pour la ville de Londres (Cretella et Derkzen 2012, à paraitre). En outre, cette auteure cherche également à montrer l’importance d’une mobilisation citoyenne à travers ces nouveaux espaces de gouvernance, pour garantir une orientation satisfaisante vers une véritable alternative au système alimentaire conventionnel (Ibid.). Ceci démontre donc le rôle de la demande sociale dans l’orientation des systèmes alimentaires urbains en rupture avec le modèle conventionnel. Vers une nouvelle configuration de la gouvernance alimentaire ?

Au vu de la réflexion jusqu’à présent menée, il semblerait que soit en train de se dégager une nouvelle configuration en termes d’orientation de la structure des systèmes alimentaires, au premier plan de laquelle se retrouve la société civile, d’une manière quelque peu différente de ce qui s’est fait jusqu’à présent. Ce potentiel renouvellement de la gouvernance alimentaire est concordant avec le processus de relocalisation évoqué ainsi que l’entrée en crise des deux autres pôles d’influence que sont les Etats et les marchés, tous deux associés à leurs mécanismes d’influences28. Selon Renting et al (2012), les 27

Même si leur présence antérieure peut être relevée (Hassanein 2003). Pour ce qui est de l’Etat, ces mécanismes correspondent à la régulation publique censée structuré l’action collective ; pour le marché, il est question des mécanismes de régulation comme le prix ou encore les règles de libéralisation ou privatisation en tant que moyen de gérer action des acteurs du marchés ; la société civile possède aussi ses mécanismes de régulation qui ne sont autres que la participation active des citoyens et le contrôle démocratique (Renting et al 2012). 28

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conséquences sociales, écologiques et sanitaires du système alimentaire conventionnel ont affaiblis leur capacité à faire évoluer de manière satisfaisante le système alimentaire conventionnel, comme évoqué précédemment. À cela s’ajoute une crise économique qui, du fait des réponses apportées, accroit le manque de légitimité de l’Etat et sa capacité de régulation, en le rendant plus enclin à céder à la puissance de négociation de l’oligopole privé des firmes transnationales engagées dans l’agriculture et l’alimentation selon Renting et al (2012). Ces mêmes auteurs proposent d’ailleurs un schéma illustrant bien cette crise multiple au niveau de l’orientation des systèmes alimentaires, et la représentation de cette gouvernance alimentaire en crise. Schéma n°1 : Gouvernance du système alimentaire dominant actuel

Source : Renting et al (2012)

Après deux périodes successives d’orientation alimentaire, basée sur le projet de modernisation de l’agriculture porté par les Etats les plus puissants des pays développés29, puis de libéralisation des marchés par le groupe des acteurs privés, il est possible que s’annonce à présent l’ère de la société civile, même si cela ne reste bien sûr que très hypothétique. Les différentes initiatives alimentaires évoquées précédemment peuvent être considérées comme un signe, comme Renting et al (2012) tendent à le faire. Celle-ci n’est alors plus perçue dans un rôle passif de consommateur individualisé, de « citoyen » votant avec sa fourchette. Au contraire, c’est plutôt au sens conféré par Wekerle (2004) qu’elle est à présent entendue, du moins en tant que citoyen activement engagé (Renting et al 2012), permettant une fois de plus de vérifier la thèse de Friedmann (2005) relative à l’influence des mouvements sociaux dans l’établissement des food regimes. Cette relocalisation de l’alimentation est donc bien concordante à une politisation des questions alimentaires (Esnouf et al 2011), en vue d’une réappropriation d’un pouvoir de contrôle par les acteurs de la société civile, vis-à-vis des acteurs de marchés et des sphères étatiques. La transformation de l’influence de la société civile dans l’orientation du système alimentaire, voire même du Food Regime, se joue donc ailleurs dans la mesure où les « civil society-based initiatives become an important source of innovation through social learning, the building of new

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Mais aussi à travers les pays en développement finalement, par le biais de la révolution verte.

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capacities and by creating „space to manœuvre‟ for organizing food production, distribution and consumption differently » (Renting et al 2012 : 298). La négociation avec les autres acteurs de la gouvernance alimentaire (Etat et marché, entreprises multinationales) reste donc de rigueur et cohérent avec les analyses de Friedmann (2005) et Holt-Giménez et Shattuck (2011). Mais cette reconfiguration peut donner naissance à de nouveaux arrangements institutionnels, de nouveaux liens de coopération et d’alliance entre acteurs pour l’orientation du régime ou du système, et parfois en direction de plus de soutenabilité (Renting et al 2012). En outre, la diffusion des « Food Policy Councils » en cours est révélatrice des innovations sociales en termes de régulation de l’alimentation et constitue à ce titre une illustration pertinente. C’est essentiellement de ce point de vue qu’il est possible de parler d’une nouvelle configuration de la gouvernance alimentaire. Le schéma suivant traduit ce raisonnement. Schéma n°2 : Une gouvernance alimentaire reconfigurée

Source : Renting et al (2012)

Se pose ainsi la question d’un renouvellement de la question alimentaire au niveau local, donnant la place et la parole à des acteurs auparavant marginalisés au sein du processus d’élaboration des politiques alimentaires (Renting et al 2012), participant notamment aux interrogations quant à la pertinence du concept de régime capitaliste alimentaire concernant la période actuelle, mais semble-til, d’une manière renouvelée. Si la description de ce « contexte alimentaire » rend douteuse la constitution d’un nouveau régime capitaliste alimentaire sur la base d’un hégémon agricole, du moins, une cohabitation entre deux processus d’influence (aux niveaux global et local) apparait-elle plausible. C’est donc dans cette perspective et dans la continuité de la réflexion menée jusqu’à présent que ce travail vise à interroger la présence d’un mouvement alimentaire à l’échelle d’une ville moyenne comme celle de Montpellier. La réflexion menée ambitionne également d’interroger l’influence de ce mouvement sur l’alimentation, en termes de convivialité et de lien social, mais aussi à propos de la manière dont s’expriment de nouveau la solidarité autour de l’alimentation. Il sera ainsi l’occasion d’évaluer sa participation à la promotion d’une plus grande durabilité du SA urbain de Montpellier, et donc à la transformation du système alimentaire conventionnel. Ainsi, les apports de ces initiatives alimentaires citoyennes en faveur d’une plus grande justice sociale seront également envisagés. ~ 20 ~


Au regard de ces éléments, plusieurs questions de recherche se posent: Quelle est la capacité du mouvement alimentaire à dépasser le caractère dual des initiatives qui opposent les extrêmes socio-économiques dans la population et dans leurs revendications, afin de favoriser la construction d’initiatives alimentaires plus cohérentes, plus unifiées et plus solidaires ? Est-ce que la configuration actuelle en termes d’appropriation des questions alimentaires, de montée des revendications sociales alimentaires, de transition vers un autre Food Regime dont le réel contenu et le projet social sous-jacent sont encore largement indéterminés ne seraient pas effectivement en train de placer la société civile au cœur de la gouvernance alimentaire ? Dans ce cadre, quelles sont les pistes de fondation du nouveau régime d’accumulation du capital basée sur la production et la consommation alimentaire ? Est-il encore pertinent de s’inscrire dans ce cadre d’analyse ou bien le contexte décrit jusqu’à présent est-il révélateur d’une rupture plus importante que celle envisagée ? La réintroduction de la solidarité autour de l’alimentation constitue-telle un vecteur de transition ou au contraire une rupture fondamentale dans l’organisation des systèmes alimentaires conventionnels ? Sur quelles acceptions du concept se fonde-t-elle ? Dans un contexte de crise économique, écologique et sociale du système alimentaire global (McMichaël 2009), quels peuvent être les apports d’un mouvement alimentaire local aux enjeux du développement durable, pour plus de soutenabilité dans un SA urbain ? Et finalement, est-ce que ce mouvement social alimentaire urbain va permettre le développement d’un système alternatif ? Le mouvement alimentaire actuel à l’échelle globale présente certes une mouvance paysanne au Sud (McMichaël 2009), mais également une branche émanant de la demande alimentaire via les usagers finaux des pays du Nord. Celle-ci s’exprime dans des initiatives telles que le mouvement Slow Food, les Amaps ou les groupements d’achats, mais surtout via des mouvements comme Food Not Bombs ou les Incroyables Comestibles et de nombreuses initiatives visant à favoriser l’accès des délaissés à une alimentation saine. Le contexte de « triple crise » agricole et alimentaire (McMichaël 2009) dans lequel il s’insère, provoqué par une importance croissante de la marchandisation et du secteur privé dans la production alimentaire peut d’ailleurs être envisagée comme un vecteur d’émergence de force de proposition d’alternatives et particulièrement de rupture face au système alimentaire conventionnel, et peut-être de réorientation de la gouvernance alimentaire. Néanmoins, son potentiel transformatif est soumis au caractère radical des propositions qui sont émises, et donc au ralliement des initiatives alternatives à des actions plus radicales (d’après Holt-Giménez et Shattuck 2011). De plus, il est porteur d’un projet social, fondé sur le retour de la solidarité et de la convivialité autour de l’alimentation, éléments nécessaires à l’entente des hommes pour la définition de systèmes alimentaires plus soutenables. Le terrain de l’étude La ville de Montpellier constitue un terrain d’étude particulièrement pertinent pour les questions de recherches précédemment énoncées. En effet, la ville s’insère dans une région particulièrement concernée par la pauvreté dans la mesure où le Languedoc-Roussillon est la troisième région de France en termes de taux de pauvreté (Insee 2010). Aussi, les inégalités entre riches et pauvres sont relativement importantes en comparaison de la moyenne nationale, comme en témoigne le graphique ci-contre (Observatoire des inégalités). Un tel contexte d’inégalité socio-économique semble constituer un terrain adéquat à l’étude des initiatives alimentaires citoyennes et d’un mouvement social alimentaire : les difficultés ou au ~ 21 ~


contraire la relative aisance économique donnent toutes deux l’occasion aux citoyens-consommateurs de s’emparer à un niveau supplémentaire des questions alimentaires, du moins de travailler à une meilleure satisfaction de leurs besoins, plus en adéquation avec leur inspirations. Graphique n°1 : Les inégalités en termes de revenus à Montpellier

Source : Observatoire des inégalités 2013, d’après les données Insee 2010

Ce contexte économique et social semble d’ailleurs faire écho aux diverses demandes sociales au niveau alimentaire repérable sur l’agglomération. D’une part, il est possible de repérer un certain nombre d’initiatives alimentaires citoyennes solidaires telles que des Amaps30, un groupement d’achat (le raar-es), et d’autre part, une multitude d’initiatives plus ou moins institutionnalisées visant à améliorer l’accès physique et économique des personnes défavorisées à l’alimentation 31. A cela s’ajoutent d’autres initiatives plus engagées comme les Incroyables Comestibles et Food Not Bombs, s’adressant moins spécifiquement à un type de public. Ainsi s’ébauche une certaine dualisation entre des initiatives faisant plutôt référence à de l’aide alimentaire et des initiatives concernant les populations en capacité de paiement pour une nourriture adéquate à ses aspirations, et reflétant ce que met en avant la littérature (Alkon et Agyeman 2011 ; Deverre et Lamine 2010 ; Guthman 2008). D’autant que selon Alkon et Agyeman (2011) et Holt-Giménez et Shattuck (2011), c’est la capacité de convergence des revendications entre ces « extrêmes », qui permettra de construire une critique plus forte, plus profonde et plus intégrée du capitalisme alimentaire, véritablement capable de promouvoir une nouvelle conception de l’alimentation. Effectivement, des initiatives comme le consumérisme politique et le développement des certifications (équitable, biologique, soutenable) sont moins « destructives » mais ces réformes ne modifient pas fondamentalement la distribution du pouvoir au sein des systèmes alimentaires (Holt-Giménez et Shattuck 2011).

30

Association pour le maintien d’une agriculture paysanne. Il est possible de citer à ce sujet Les restaurants du cœur et le Camion du cœur, l’association Saint Vincent de Paul et son restaurant d’entraide, plusieurs épiceries sociales et solidaires, et des initiatives d’ordre privés. 31

~ 22 ~


Chapitre I

Description des initiatives alimentaires solidaires et méthodologie d’enquête

Le premier chapitre de ce travail constitue un préalable à la réflexion menée. Il s’agit là de livrer quelques points de méthodologie afin de lever certaines interrogations et de compléter la réflexion, dans le but de favoriser la compréhension de l’analyse. Ce chapitre se voit conférer un double objectif : faire un point sur l’approche méthodologique retenue donc, ainsi que permettre une présentation et un premier recensement de l’ensemble des initiatives ou actions alimentaires faisant l’objet de cette étude et d’en justifier le choix. Section 1. Une diversité l’alimentation

d’initiatives

solidaires

axées

autour

de

La réflexion s’insère dans la perspective d’un recensement de la diversité des initiatives alimentaires empreintes d’une dimension solidaire, présente sur la ville de Montpellier et son agglomération. Il n’est donc pas question de réaliser un répertoire exhaustif, mais bien de mettre en évidence une diversité. 1.1)

Méthodologie d’inventaire

L’approche en termes de mouvement alimentaire en lien avec l’établissement du Food Regime dispose d’une certaine originalité en France. La disponibilité d’informations sur ce sujet reste donc limitées, voir quasi inexistante. C’est pourquoi l’inventaire des initiatives s’est principalement fait sur le terrain en essayant de vérifier les caractéristiques d’un mouvement alimentaire recensées en croisant la littérature nord-américaine sur le mouvement alimentaire, et la littérature sociologique française sur les mouvements sociaux.

1.1)1. Revue de littérature et réflexions Dans ce contexte d’absence de données, voire même de définition préalable de l’objet d’étude, la revue de littérature constitue une première option d’inventaire. Le travail de terrain est précédé d’une phase essentiellement consacrée à une revue de littérature sur les mouvements sociaux et les mouvements alimentaires, ainsi que sur les initiatives alimentaires citoyennes. Ce préalable a permis de se saisir en substance du mouvement alimentaire et de permettre une compréhension générale de son fonctionnement et de sa structuration. Ce fut également un temps de réflexion et d’élaboration des hypothèses de travail. Il est à noter que la revue de littérature n’a pas fait l’objet d’une délimitation dans le temps et s’est poursuivi jusqu’à la fin de la réflexion. Plusieurs mots clés constituant plus particulièrement l’objet d’étude sont préalablement définis. En ce qui concerne l’entrée « Mouvement Alimentaire », la littérature académique francophone est quasiment inexistante sur ce sujet. En revanche, la littérature anglophone est plus riche à l’égard de cet objet d’étude, et a ainsi rendu effectif un premier niveau de recensement. La déclinaison anglophone du terme mouvement alimentaire (Food Movement) permet d’avoir accès à une littérature riche, et principalement nord-américaine. C’est ainsi que certaines branches internationales du mouvement alimentaire ont pu être identifiées, telles que le mouvement Slow Food (Petriowsky 2004), ou d’autres initiatives comme Food Not Bombs (Heynen 2010). Une exploration du réseau de l’aide alimentaire ~ 23 ~


locale permet aussi de répertorier certaines actions, en lien avec les réflexions menées. Celles-ci ont ensuite permis de progresser dans la compréhension de l’objet analysé et de repérer d’autres initiatives. Le processus de sélection se résume donc à une compréhension de l’objet d’étude d’après la littérature et une étude empirique locale et nationale des initiatives qui témoignent d’une dimension alimentaire. Une veille Internet ne permet qu’une identification partielle des initiatives alimentaires, et surtout des acteurs qui en sont à l’origine. Les premiers entretiens finalisent la progression dans l’inventaire des actions. A ce titre, il est à souligner l’article de Holt-Giménez et Shattuck (2011) et sa contribution à l’identification des différentes divisions que peut recouvrir le mouvement alimentaire, au sens définit par ces auteurs, de par notamment la typologie produite. Aussi, la littérature nord-américaine est riche d’analyses socio-économiques et politique sur les liens entre Food Regime et mouvement sociaux alimentaires. Des travaux comme ceux d’Harriet Friedmann, de Phillip McMichaël l’ont particulièrement marqué et permettent une articulation pertinente de la réflexion. C’est également cette littérature qui permet de faire avancer la compréhension et la réflexion sur ce concept de Food Regime. Dans la même perspective, la littérature sociologique française est également importante concernant les mouvements sociaux, et a aussi permis de préciser le contenu et les caractéristiques d’un mouvement social. Pour ce qui est de l’entrée « solidarité et alimentation », la recherche bibliographique est moins profitable que pour la précédente. Ceci s’explique principalement par le fait que les relations entre solidarité et alimentation ne sont que très peu, voire quasiment pas envisagées au sein de la littérature. D’autant que le concept de solidarité revêt une forme insaisissable, fuyante (Prainsack et Buyx 2012) qui rend une définition unique inopérante. Plusieurs acceptions sont donc envisageables, et dans une diversité de disciplines des sciences sociales. Ce thème a notamment été traité à maintes reprises par les philosophes et les sociologues, et une théorisation importante a notamment été effectuée par Durkheim, distinguant deux principales significations du concept32, la solidarité mécanique et la solidarité organique. Mais ces acceptions du concept ne reflètent les situations rencontrées sur le terrain et c’est pour cette raison que la réflexion ne s’y attarde pas. Il est aussi possible de citer les travaux d’auteurs philosophes féministes telles qu’Iris Marion Young ou encore Amy Allen. Le courant d’analyse de l’économie sociale et solidaire s’est également emparé de la question. Dans ce champs d’analyse, certains travaux ce sont intéressés à la solidarité présente dans les nouveaux schémas de consommation, du type Amap et Groupement d’Achat Solidaire pour ne citer que les développements récents (Brunori et al 2011 ; Marquat et Diemer 2013 ; …). C’est d’ailleurs le lien le plus proche qui en envisageable entre solidarité et alimentation. Le développement de ces travaux a permis de distinguer un ensemble d’initiative solidaire se jouant autour de l’alimentation. Il est à noter l’importance conceptuelle du dossier de Prainsack et Buyx (2011) sur la solidarité, qui réalisent d’ailleurs un historique du concept et reviennent sur ces différentes acceptions. En outre, la revue de littérature a notamment permis d’élaborer une réflexion quant aux caractéristiques de ces initiatives alimentaires solidaires, d’une possible définition, et de la place des initiatives alimentaires non incluses dans le mouvement social. Tout un pan de littérature récemment développé par des auteurs comme Henk Renting, envisage ces initiatives alimentaires comme une expression citoyenne plus ou moins engagée pour une autre gouvernance de l’alimentation (Renting et 32

Traduisant respectivement les relations sociales dans la société ouvrière et industrielle, et dans la société post-industrielle (Durkheim 1960).

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al 2012). Un numéro spécial de la revue International Journal of Sociology of Agriculture and Food a même été consacré à ces objets que sont les réseaux alimentaires citoyens et les initiatives qui les composent (n°3, volume 19, 2012). Ces éléments bibliographiques sont reliés de manière plus large à des recherches sur la gouvernance des systèmes alimentaires. C’est pourquoi s’ajoute une revue de littérature sur les systèmes alimentaires alternatifs. Ceux-ci sont d’ailleurs parfois expressions du mouvement alimentaire, par exemple du mouvement de Justice Alimentaire en Amérique du Nord selon Wekerle (2004) et Alkon et Agyeman (2011), ou d’autres mouvements alimentaires associés à d’autres revendications (Allen et al 2003). Ainsi, gouvernance, système alimentaire alternatifs, mouvement alimentaire, initiatives et réseau alimentaire citoyen sont autant d’objets qui ont tendance à se recouper ou s’imbriquer. Tous ont donc également été à un moment donné utilisés comme mots clés et au centre de la recherche bibliographique. Cela a notamment permis de juger l’ampleur et les questions dont pouvait s’emparer un mouvement alimentaire. C’est aussi grâce à ces recoupements que la réflexion sur la délimitation du mouvement alimentaire a pu être enrichie. Une autre dimension de cette recherche dans la littérature est consacrée aux déterminants des comportements citoyens concernant l’alimentation notamment. Ces recherches ont principalement orienté la réflexion du côté du consumérisme politique, ainsi que vers les motivations évoquées pour la réintroduction de la nature en ville. Cette orientation n’est pas jugée satisfaisante au vue de l’objet traité, du moins elle s’y rapporte mais ne constitue pas le cœur de la réflexion. Elle n’est donc pas plus approfondie. D’autant qu’en comparaison de l’exercice d’une citoyenneté ou d’une démocratie alimentaire, ces formes d’expressions d’un choix actif de consommation apparaissent faibles. Ces éléments ont également occupé une partie de la revue de littérature, mais de manière corrélée avec l’entrée précédente concernant la gouvernance et l’expression citoyenne dans les systèmes alimentaires. En fait, démocratie et citoyenneté alimentaire avait été rapidement reliés aux mouvements sociaux alimentaires, mais n’ont été traités que plus tardivement dans la réflexion, une fois l’enquête de terrain ayant confirmé les hypothèses et livré les premiers résultats. Ce pan de littérature a notamment permis de progresser sur le contenu des revendications du mouvement alimentaire et sur la manière de les mettre en avant et les raisons poussant la société civile à s’emparer des questions alimentaires à une échelle supérieure.

1.1)2. Les discussions avec les acteurs et le public des initiatives La suite du recensement a mêlé les différentes sources d’identification possibles. Néanmoins, il est important de souligner le rôle joué par les discussions entretenues avec les porteurs des initiatives alimentaires, ainsi qu’avec le public concerné. L’approche de certaines initiatives a permis d’approcher, voire finalement d’intégrer en quelque sorte le réseau des initiatives alimentaires. Selon Renting et al (2012), les initiatives alimentaires citoyennes sont en effet souvent ancrées dans un réseau d’alternatives, parallèle au système alimentaire conventionnel. Ainsi, pénétrer le réseau permet de découvrir un ensemble d’initiatives, pas forcément liées les unes aux autres, mais dont les animateurs sont du moins conscients de l’existence d’autres types d’actions. Au niveau des initiatives de type « Aide Alimentaire », l’inventaire est facilité par les discussions avec le public. Montpellier est une ville particulièrement riche en initiatives de ce genre, allant d’une mobilisation de particuliers à des actions plus institutionnalisées. Plusieurs personnes du public concerné, principalement des gens vivants dans la rue, soulignent ce fait. Une personne cite même l’ensemble de ces initiatives lorsqu’une question concernant la fréquentation d’autres distributions alimentaires lui est posée. Dès lors, il suffisait de demander au public s’il avait connaissance d’autres ~ 25 ~


initiatives similaires pour avoir une représentation quasi exhaustive des distributions de « l’aide alimentaire » dans Montpellier. 1.2)

Le processus de sélection et les initiatives

L’objet de ce second point est de faire une première description des initiatives retenues pour l’étude. Ce sera également l’occasion de justifier ce choix particulier.

1.2)1. Sélection et contenu des initiatives alimentaires solidaires Un des objectifs de ce travail est donc de fournir, non une vision exhaustive des initiatives alimentaires solidaires sur l’agglomération de Montpellier, mais bien de traduire leur diversité, afin notamment de conclure ou non sur la présence d’un mouvement alimentaire. Il s’agit donc d’avantage de retenir des initiatives particulièrement représentatives de chaque catégorie, et traduisant un engagement citoyen pour pouvoir vérifier empiriquement les hypothèses. Les initiatives alimentaires solidaires qui font l’objet de l’étude peuvent être définies de la manière suivante : une action ou un événement ayant une dimension alimentaire importante, c’est-à-dire plutôt tournée vers l’acte alimentaire33, et dans laquelle est repérable un caractère solidaire compris au sens d’une expression de l’aspect social de la soutenabilité (d’après Psarikidou et Szerszynski 2012a). Celles-ci peuvent donc recouvrir une multitude de formes, mais la réflexion se focalisera plus précisément sur les initiatives incluant des relations de justice avec les personnes impliquées de près ou de loin dans le processus d’alimentation34, des préoccupations environnementales, l’inclusion sociale des désavantagés, et enfin la requalification du consommateur dans l’acte alimentaire (d’après Psarikidou et Szerszynski 2012a et 2012b). D’une manière plus générale, ce sont certaines relations éthiques et morales qui se jouent autour de l’alimentation dans le SA urbain de la ville de Montpellier, mise en avant par différentes initiatives, qui sont ici envisagées. Aux initiatives retenues s’ajoutent donc d’autres actions mais qui ne feront pas forcément l’objet d’une exploration poussée, et seront intégrées à l’étude pour plusieurs raisons. D’une part, afin de pouvoir « délimiter », « borner » le ou les mouvements alimentaires. D’autre part pour permettre de constituer des points de comparaisons entre initiatives. Cela permet également d’étudier les relations entretenues par le(s) mouvement(s) alimentaire(s) avec d’autres initiatives pouvant s’y apparenter, car en effet, ces initiatives sont souvent organisées sous formes de réseaux (Renting et al 2012). C’est le cas notamment des actions du groupe local des Colibris. En effet, la capacité de constitution de ces réseaux est ce qui va déterminer in fine l’évolution du SA, basée sur la généralisation des innovations sociales (Brunori et al 2011). Au vu de cette description, le mouvement alimentaire dans son sens restreint apparait a priori comme une composante de ce réseau d’initiatives alimentaires citoyennes décrit par la littérature. L’analyse tentera de le démontrer. En outre, ces diverses formes de solidarités évoquées par Psarikidou et Szerszynski (2012a et b) peuvent être interprétées d’après la revue de littérature comme une réaction au régime capitaliste alimentaire et à ses effets négatifs, étant donné les effets de déconnexion et de perte de confiance du mangeur vis-à-vis de son alimentation (Esnouf et al 2011), et d’individualisation dans les pratiques

33

C’est-à-dire l’action de se procurer et d’ingérer les aliments nécessaires à la subsistance humaine (d’après une définition du dictionnaire Larousse). 34 Pouvant finalement être présente aussi bien au niveau de la production, de la transformation et jusqu’à la production.

~ 26 ~


alimentaires (Fonte 2002). Cependant ceci constitue également une hypothèse qui sera vérifiée par l’enquête de terrain.

1.2)2. Les initiatives retenues : justification d’un choix Un tableau plus détaillé de chaque initiative est présent en annexe et renseigne entre autres la forme prise par les initiatives, leur statut, leur date de création ou encore leur financement. En outre, il est également possible d’y trouver une monographie de chaque initiative, permettant de compléter la compréhension des différentes actions et d’en saisir le contexte. Un récapitulatif est néanmoins ici présent. Tableau n°2 : Un récapitulatif des initiatives alimentaires solidaires retenues

Source : Auteur

Le tableau suivant fournit un premier classement en fonction de la forme prise par les initiatives et leur objectif général35. Une première analyse est ainsi réalisée, principalement au niveau du positionnement des initiatives. L’idée est de fournir une première vue d’ensemble des initiatives en fonction de la déclinaison de la dimension sociale qu’elles développent, en fonction de ceux identifiées

35

Seul l’objectif général est retenu pour ce premier classement des initiatives, car la déclinaison des objectifs conduirait à placer plusieurs fois dans le tableau certaines initiatives.

~ 27 ~


par Psarikidou et Szerszynski (2012a ; 2012b). Les raisons justifiants ce choix sont détaillées après le tableau. Tableau n°3 : La diversité des initiatives alimentaires empreintes d’une forme de solidarité de Montpellier Agglomération

Objectif Forme de l’initiative Distribution alimentaire (ou dons)

Schéma de consommation innovant Education des consommateurs Autoconsommation

Inclusion sociale des désavantagés Le Camion du Cœur ; Les Amoureux de la Vie ; Association Saint Vincent de Paul ; Simply Market Mas Drevon

Relation de justice (sociale et/ou écologique)

Food Not Bombs

Requalification du consommateur

Disco Soupe Montpellier

Epicerie Sociale et Solidaire de Grabels ;

Les Amaps; Les groupements d’achats Solidaires -

-

-

-

Slow Food Languedoc ; Collectif TUP Les Incroyables Comestibles Montpellier

Source : Auteur, d’après Psarikidou et Szerszynski (2012a et b)

Pour ce qui est des initiatives relevant de l’inclusion sociale des désavantagés, le choix des deux initiatives que sont le Camion du Cœur et les Amoureux de la vie s’explique d’abord par la forme commune prise par ces actions et ensuite par une certaine opposition qui se révèle en substance. Ces initiatives prennent la forme de distributions alimentaires sous formes de plats plus ou moins élaborés et plus ou moins fréquentes, et principalement à destination des gens vivant dans la rue (mais pas uniquement). Il est à préciser la place particulière d’une des initiatives présentes dans cette catégorie. Il s’agit des dons en denrées alimentaires provenant d’un supermarché de la ville (Simply Market Mas Drevon) pour des associations positionnées sur la distribution de repas, notamment les Amoureux de la vie et l’Association Saint Vincent de Paul. Sa place se justifie par le fait que le supermarché soit engagé dans des dons alimentaires récurrents à des associations, ce qui en fait une sorte de distribution alimentaire indirecte. Son statut particulier mériterait déjà une place à part, mais l’important est ici de le noter. Toujours dans le registre de l’inclusion sociale, les interventions axées sur la consommation présentent l’avantage de constituer des réponses de formes différentes à un même problème, et pour des publics différents, mais répondant à une logique similaire : les deux cherchent à pallier le manque d’accès économique à l’alimentation pour des populations précaires, mais l’épicerie sociale et solidaire de Grabels le fait sous forme de colis alimentaires à un prix très réduits tandis que l’Association Saint Vincent de Paul cherche plutôt à fournir des repas par le biais de son « restaurant d’entraide ». ~ 28 ~


Cependant, les deux conservent un recours à des mécanismes de marché dans la forme de leur intervention. Pour ce qui est des relations de « justice », elles se manifestent surtout à travers la présence des Amaps qui constituent des circuits de consommation alimentaire innovants, tentant de rétribuer le plus justement possible les agriculteurs engagés dans des productions respectueuses de l’environnement et de les soutenir par la consommation en cas de variation de la production (Marquat et Diemer 2013), exprimant ainsi un engagement social et écologique. Certains groupements d’achats solidaires attestent d’une logique similaire. C’est notamment le cas du « raar-es » sur Montpellier qui se présente comme « un réseau autogéré d’achats réfléchis, écologiste et social », et revendique des schémas de consommation en rupture avec celui de la grande distribution, en partie responsable selon eux, des effets sociaux-environnementaux négatifs du schéma de consommation conventionnel36. Cependant, ces initiatives qui mobilisent principalement des schémas de consommation plus directe ne marquent pas une tendance innovante dans la manière dont est remis en cause l’état du système alimentaire conventionnel. Se retrouve également dans cette catégorie une initiative particulière, la distribution du collectif Food Not Bombs. Cette initiative aurait pu du fait de sa forme se trouver dans la catégorie précédente, mais ses revendications d’égalité et de justice dans la perspective d’une alimentation saine pour tous marquent déjà sa particularité. « L‟esprit de l‟initiative, c‟est de faire quelque chose d‟égalitaire » (Responsable Food Not Bombs Montpellier, 22/08/2013, Montpellier). Au niveau de la requalification des consommateurs, trois initiatives sont repérables : la Disco Soupe Montpellier, Slow Food Languedoc, et les Incroyables Comestibles Montpellier. Toutes visent chacune à leur manière à doter les consommateurs de connaissances sur différentes étapes de la production-transformation alimentaire, jusqu’à la consommation. Que ce soit par le biais d’événement public ouvert à tous pendant lesquels le public est invité à éplucher et découper des fruits et légumes destinés à être jetés, qui sont ensuite transformés et redistribués aux participants (Disco Soupe); par le biais d’« ateliers du goût », afin de promouvoir la cuisine de produit régionaux « en voie de disparition » et d’apprendre au consommateur à cuisiner ces produits (Slow Food Languedoc) ; ou encore par le biais de l’investissement des lieux publics en y établissant des bacs de plantes comestibles pour initier au partage alimentaire et à l’autoconsommation, et en vue de reconnecter le citadin à la nature (Incroyable Comestible Montpellier) (d’après les entretiens réalisés). Il convient de préciser que certaines initiatives présentes localement ne sont pas étudiées, en raison de l’impossibilité de prendre contact avec leurs animateurs (non réponse aux diverses sollicitations). C’est notamment le cas de l’association l’Ouvre-tête, à l’origine d’une Amap étudiante en relation avec un jardin de réinsertion37, ou encore Ekaliter, qui s’inscrit dans une logique de circuits courts, pour favoriser la distribution et l’accès d‘un public défavorisé à la distribution de produits biologiques dans les quartiers de Montpellier38. Aussi, d’autres initiatives ne sont pas présentes dans ce tableau car elles sont simplement reliées au réseau des initiatives alimentaires, mais n’en font pas directement partie. Il est en fait ici question du groupe local montpelliérain du mouvement Colibris. Sa mission est d’inspirer, relier et soutenir des initiatives en vue d’ « encourager l'émergence et 36

D’après le manifeste du raar-es, consultable à l’adresse suivante : http://www.alternatives34.ouvaton.org/raares:raares#manifeste, et Daoud (2012). 37 D’après les informations relayées sur le site de l’amap : http://www.ouvre-tete.fr/?page_id=488. 38 D’après les informations relayées par le site d’Alter’Incub, « incubateur d’entreprises sociales du LanguedocRousillon ».

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l'incarnation de nouveaux modèles de société par une politique en actes »39 (Mouvement Colibris), ce qui explique les relations entretenues avec certaines initiatives alimentaires solidaires, et surtout le soutien apporter à ces initiatives qui constitue pour les Colibris des incarnations d‟un nouveau modèle de société. Section 2. Approche méthodologique L’objet du second point de ce chapitre consacré à la méthodologie est d’exposer le travail de l’enquête de terrain. Cette dernière a pour objectif de révéler ou non la présence d’un mouvement social alimentaire sur Montpellier, et de progresser en terme de compréhension sur la manière dont ces initiatives alimentaires mobilisent les différentes dimensions de la solidarité. L’approche méthodologique retenue s’exprime à travers une revue de littérature (cf section précédente), de l’observation participante et des entretiens qualitatifs. 2.1)

De l’observation participante

Le thème de la solidarité, et d’une manière plus générale de la dimension sociale de la soutenabilité d’un système alimentaire urbain, peut s’exprimer de manière multiple comme le conçoivent déjà Psarikidou et Szerszynski (2012a) et Prainsack et Buyx (2012) à propos de la solidarité. Dès lors, les seules entrevues orientées avec les acteurs enquêtés peuvent s’avérer insuffisantes pour saisir l’ensemble des expressions de la solidarité véhiculées par une initiative. L’observation participante permet alors de pallier à ce type d’insuffisance : elle intervient donc en complément de l’enquête de terrain. En outre, elle favorise une progression plus rapide dans la compréhension des initiatives. L’observation est réalisée pour plusieurs initiatives en assistant au déroulement des distributions alimentaires. Notamment dans le cas des distributions de Food Not Bombs, des Amoureux de la vie, et du Camion du Cœur. Dans le premier cas, trois temps d’observations sont réalisés : d’abord sous la forme d’une participation aux distributions du dernier week-end des mois de juin et septembre 2013 au sein même du collectif, puis le dernier week-end de juillet, mais cette fois-ci à distance. Pour les deux autres initiatives, les observations ont été réalisées à deux reprises : lors de la distribution du lundi soir pour l’initiative des Amoureux de la vie40, une fois le midi et deux fois le soir pour l’initiative du Camion du Cœur. Ces observations consistent alors surtout à examiner la matérialité des repas, c’est-àdire la manière dont les personnes attendent, sont servies, si des ustensiles sont à disposition ou non, si le public peut choisir ou non ce qu’il souhaite manger, les possibilités de se resservir. C’est aussi un moment d’étude des relations qui se nouent entre public et porteurs d’initiatives. Les observations sont alors reportées sur papier, puis analysées.

Le tableau suivant livre un récapitulatif des résultats mis en évidence par l’observation participante. Il permet également d’envisager de manière plus concrète en quoi a réellement consisté l’observation participante.

39

D’après le site internet du mouvement Colibris : http://www.colibris-lemouvement.org/colibris/notre-mission. C’est la seule qui était maintenue durant la période estivale, au lieu de deux le reste de l’année (le jeudi soir pour la seconde). 40

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Initiative Camion du Cœur

Amoureux de la vie

Food Not Bombs Montpellier

Observations Matérialité du repas

Des couverts en plastique quand un plat cuisiné Des couverts en plastique et des assiettes cartonnées, Des couverts en plastique et des assiettes est présent. Celui-ci est servi dans une des verres en plastique. cartonnées, des verres en plastiques. barquette en plastique.

Réalisation du service

Ce sont les bénévoles qui servent les Ce sont les membres qui servent le public. Le Public Ce sont les membres qui servent le public. bénéficiaires. Le service est réalisé avec des ne doit normalement pas se servir. Certains éléments peuvent être en « selfgants en plastique. service » (Tranches de Melon par exemple).

Attente du public

Discussion membres/public

Les gens font la queue. Il est demandé aux hommes de laisser passer les femmes en priorité, et les personnes physiquement faibles.

Les gens font également la queue, dans l’ordre d’arrivée.

Il n’y a pas vraiment d’attente, le public vient comme il veut, il n’y a pas vraiment d’ordre à respecter.

Des échanges sommaires (bonjour, merci …) ; Des discussions, de l’écoute et des échanges parlés Des discussions, de l’écoute et des échanges quelques discussions. soutenus. parlés soutenus.

Choix du repas ? Pas vraiment, mais possibilité de choisir Oui. Environ une dizaine de plats différents et Oui. Des plats différents et élaborés, en uniquement certaines composantes. Sinon le élaborés à chaque distribution, choix dans les autres fonction des récupérations réalisées. menu est imposé. composantes. Choix des quantités ?

Service une seule fois, à part s’il y a des restes.

Respect syntaxe authentique

Oui, malgré des repas froids souvent.

Plusieurs services en fonction des quantités.

Service à volonté.

Oui (entrée, plat principal, fromage et dessert. Pas vraiment, il s’agit plutôt d’une sorte de Boissons et café). buffet. Possibilité de suivre la syntaxe si souhaité (entrée, plat, dessert, boissons). ~ 31 ~


2.2)

Les entretiens qualitatifs

2.2)1. Avec les responsables des initiatives citoyennes Les entretiens qualitatifs menés sont divisés en deux phases, et réalisés dans la perspective de la problématique définit en introduction : interroger la présence d’un mouvement alimentaire à l’échelle d’une ville moyenne comme celle de Montpellier et analyser son influence et celle de l’ensemble des initiatives sur l’alimentation urbaine, notamment en terme de convivialité, de lien social, et sur la manière dont s’y exprime la solidarité autour de l’alimentation. La première phase concerne l’ensemble des initiatives reportées dans le tableau n°2, et est destinée à favoriser la compréhension du contenu et de la structuration de chacune par rapport à un éventuel mouvement alimentaire. Plus particulièrement, cinq thèmes sont abordés : la forme et le contenu de l’initiative dans un contexte d’inventivité quasi infini, le positionnement par rapport au système alimentaire conventionnel, les relations entretenues avec les autres initiatives et donc la structuration du réseau étant donné que la littérature présente ainsi ces initiatives (Brunori et al (2011) ; Renting et al (2012)), et enfin les relations avec les sphères étatiques pour avoir une première représentation du niveau d’institutionnalisation du mouvement (Neveu (2005) ; Mathieu (2007)) (Annexe encadré 1). Les entretiens sont principalement réalisés avec les responsables des initiatives, qui sont soit les personnes à l’origine de l’initiative, soit les animateurs les plus actifs. Donc pour chaque initiative, une seule personne répond aux questions. Les échanges avec les responsables ont lieux en dehors de la réalisation des actions des différentes initiatives, c’est-à-dire sur des temps neutres et en dehors de la présence d’autres membres. Chacune des initiatives a donc été enquêtée une fois, mais certaines ont fait l’objet d’un complément de questions par téléphone, notamment en vue de déterminer la trajectoire sociologique des initiatives (selon le profil sociologique de ces membres). Là aussi les résultats sont issus de la connaissance des responsables de leurs initiatives car aucune d’entre elles ne recense véritablement ces membres d’une manière formelle. Et même dans le cas ou des adhésions sont nécessaires, il n’est pas demandé aux membres leur situation professionnelle, leur niveau de diplôme ou encore les valeurs politiques qu’ils défendent par exemple. Le recours aux responsables des initiatives pour avoir une vision schématique de ces trajectoires apparait donc pertinent. Mais pour être véritablement fiable cette enquête de profil sociologique aurait nécessité de recueillir les informations directement auprès des membres. Mais là aussi il devient difficile de réaliser cette tâche dans le sens où le « turn over » de certaine initiative est important, et limite en retour la fiabilité de l’analyse. Une deuxième phase d’entretien ne concerne que quelques initiatives, et consiste essentiellement à creuser la question de la solidarité et de sa mobilisation. Elle est menée au niveau du Camion du cœur, de la distribution alimentaire des Amoureux de la vie, et de celle de Food Not Bombs. D’une part, ces entretiens sont consacrés à l’approche de la solidarité mobilisée, et d’autre part à la façon dont se manifeste celle-ci (Annexe encadré 2). L’objectif est alors d’évaluer, du moins d’interroger le développement de la solidarité dans la forme et la réalisation d’initiatives de distribution alimentaire relativement similaires. En effet, la première phase d’entretien permet de saisir une certaine opposition, du moins une différence dans la manière dont est mobilisé le concept au sein de ces initiatives. Par exemple, l’observation permet de constater un rapport humain plus distant lors des distributions du Camion du cœur, en comparaison avec les distributions des Amoureux de la vie et de Food Not Bombs où les rapports sont moins encadrés, moins formels. Cette seconde phase est donc l’occasion de creuser cette observation. ~ 32 ~


Elle est menée non seulement auprès des responsables de ces trois initiatives, mais également de manière élargie aux membres ou bénévoles. En plus des responsables, ce sont donc cinq bénévoles du Camion du Cœur qui sont interrogés, de même qu’au niveau de la distribution des Amoureux de la vie. Pour le collectif Food Not Bombs, seulement quatre membres sont interrogés, car les autres étaient présent au mieux pour la seconde fois dans une distribution le jour d’enquête. En outre, il convient de préciser que les membres ont été interrogés durant cette phase sur le lieu des distributions, en même temps de leur réalisation.

2.2)2. Avec le public des initiatives Une phase supplémentaire est destinée au public fréquentant les distributions. Le but est alors de vérifier certains points concernant la thématique solidaire. Cependant, ces entretiens sont quelque peu biaisés en raison du fait qu’ils ont lieu lors des distributions, seul moment permettant de repérer et d’atteindre le public de chaque initiative. L’intimité de la confession sans retenue ne peut donc être garantie. Néanmoins, les questions sont le plus possible tournées vers des individus ou groupes d’individus un peu isolés, ou vers des personnes encore présentes une fois la distribution terminée. Ceci afin que les personnes livrent vraiment leur sentiment et ne soient contraintes à répondre de manière trop positive41. Pour chacune des trois initiatives, ce sont entre deux et six personnes qui sont interrogées. Les refus de répondre aux questions sont présents parmi le public des initiatives, essentiellement au niveau du Camion du cœur.

2.2)3. Prise de contact et déroulement des entretiens L’ensemble des entretiens réalisés font l’objet d’une prise de rendez-vous préalable. Pour chaque initiative, la rencontre a lieu avec une personne relativement bien impliquée dans la dynamique. Les responsables des actions étaient bien souvent les plus disponibles et les plus à même de répondre aux questions posées sur les initiatives étant donné le « turn over » de certaines, et particulièrement les moins institutionnalisées. Concernant le déroulement des entretiens, l’ensemble de la première phase est réalisé lors de rencontre physique, et en dehors des initiatives, de début juillet à la première dizaine du mois d’août. La seconde phase elle se déroule sur les lieux d’actions, et au moment de celle-ci, et de manière aléatoire avec les responsables ou membres des initiatives, à la fin du mois de juillet et durant le mois d’août. Aucun groupe contacté n’a refusé de me rencontrer. Certains étaient réticents et avait surtout besoin d’informations supplémentaires sur l’enquête. Ceci laisse donc d’ores et déjà présager des relations, voire une position « conflictuelle », du moins délicate par rapport à la gouvernance du système alimentaire urbain. Ceci ne constitue qu’une hypothèse dont la validité et le contenu seront révélés par l’analyse. Le tableau suivant propose un récapitulatif des caractéristiques et du déroulement de l’ensemble de l’enquête de terrain.

41

Aucune réponse négative n’est espérée étant donné que ces initiatives nourrissent des personnes n’ayant bien souvent aucun autre moyen d’accès physique ou économique à l’alimentation. Cependant, une gradation dans la structure des repas est percevable avec l’observation participante : il est donc intéressant de voir comment elle est perçue par les personnes fréquentant les distributions.

~ 33 ~


Tableau n° 4: Récapitulatif de l’enquête de terrain

Tâches 1ère phase : enquête de terrain

2ème phase : le développement de la solidarité

3ème phase : le développement de la solidarité

Observation participante

Quelles initiatives ?

Toutes les initiatives

Food Not Bombs Montpellier, Amoureux de la vie, et le Camion du Cœur

Food Not Bombs Montpellier, Amoureux de la vie, et le Camion du Cœur

Food Not Bombs Montpellier, Amoureux de la vie, et le Camion du Cœur

Quand ?

De juillet à fin août

Durant le mois d’août et début septembre

De mi-août à fin septembre

De juin à fin septembre

Les responsables d’initiatives

Les responsables d’initiatives

Elargissement aux membres ou bénévoles des initiatives (entre 4 et 5 personnes).

Food Not Bombs Montpellier (participante et à distance) ; Amoureux de la vie et Camion du Cœur (sans participer à la distribution)

Combien de fois ?

1 à 2 fois pour chaque initiative, soit 11 entretiens minimum

1 entretien pour chacune des 3 initiatives

FNB Montpellier : 4 fois Amoureux de la vie : 5 fois Camion du Cœur : 5 fois

FNB Montpellier : 2 fois participante et 1 fois à distance Amoureux de la vie : 3 fois Camion du Cœur : 3 fois

Conditions d’entretiens

En dehors des actions et des initiatives

Sur le lieu de distribution et pendant son déroulement pour les Amoureux de la vie et le Camion du Cœur ; en dehors pour Food Not Bombs Montpellier

Sur le lieu de la distribution, et pendant son déroulement

Sur le lieu des actions, pendant leur déroulement

Caractéristiques

Personne interrogée

~ 34 ~


Chapitre II Un mouvement social alimentaire en émergence sur Montpellier ? L’objectif de ce second chapitre est ici de s’interroger sur la présence, ou non, d’un mouvement alimentaire sur Montpellier. Plus largement, il sera surtout question de discuter de cette présence et de sa substance. Autrement formulé, il s’agira de savoir si les initiatives alimentaires repérées peuvent s’apparenter à un véritable mouvement social basé sur des revendications alimentaires, vers ou contre quelles entités ou quelles caractéristiques de l’alimentation elles sont dirigées, et dans quels buts. Ceci, en vue de produire une typologie consolidée des initiatives alimentaires présentes sur Montpellier, afin notamment d’envisager leur positionnement face au système alimentaire conventionnel et leur volonté d’orientation. Ce chapitre sera également l’occasion de produire une distinction entre une conception politico-économique nord-américaine du mouvement alimentaire (Holt-Giménez et Shattuck 2011), et une conception sociologique au sens de Neveu (2005). Ceci permettra notamment d’affiner la compréhension du mouvement social alimentaire, et de son positionnement vis-à-vis des autres initiatives dites citoyennes (Renting et al 2012). Section 1. Un enjeu commun, mais des mobilisations et objectifs différents, traduisant un engagement politique varié Il semble possible de faire référence à un mouvement alimentaire pour évoquer les initiatives présentées précédemment dans la mesure où chacune se lève, de manière plus moins directe, contre les caractéristiques du système alimentaire conventionnel actuel. C’est là une première condition mais nonsuffisante. Cependant, il est à noter que les objectifs diffèrent et que le mouvement n’est pas unifié. 1.1) Une opposition conventionnel

commune

face

au

système

alimentaire

Les initiatives alimentaires étudiées (cf tableau n°2) possèdent en quelque sorte une dimension contestataire par rapport à l’organisation sociale du système alimentaire conventionnel ou à ses effets. Cette relative unité autour d’un enjeu commun de dénonciation permet d’ores et déjà de qualifier ces initiatives comme relevant d’un mouvement social car au sens de Neveu (2005), ce terme désigne toute forme d‟action collective volontaire et organisée autour d‟une cause commune. C’est là une première condition pour traiter d’un mouvement social orienté vers l’alimentation.

1.1)1. Plusieurs positionnements et une première dichotomie Même si une relative unité dans la revendication est remarquable, celle-ci masque en fait une disparité de positionnements face aux insuffisances du système alimentaire conventionnel. Deux groupes d’initiatives peuvent être distingués en fonction des conséquences négatives issues de l’organisation du système alimentaire dominant qu’ils pointent. Un premier ensemble se positionne sur le volet « disponibilité économique » de la sécurité alimentaire et cherche à améliorer l’accès des populations défavorisées à une alimentation saine. Parmi celui-ci se retrouve le Camion du Cœur, l’épicerie sociale de Grabels, le restaurant d’entraide de l’association Saint Vincent de Paul, et la récente association des Amoureux de la vie. L’accent sur l’accès à une alimentation saine est plus ou ~ 35 ~


moins marqué au sein des initiatives, mais toutes sont conscientes de ce problème et tentent de s’y attaquer : « notre objectif est aussi de donner un repas équilibrée au gens qui viennent » (Responsable Amoureux de la vie, 4/07/2013, Montpellier) ; « Nous n‟avons pas encore d‟ateliers cuisine ou de support pédagogique pour favoriser une alimentation plus équilibrée, par faute de moyen. Mais cela va commencer à la rentrée » (Responsable Epicerie Sociale de Grabels, 05/08/2013, Grabels) ; « on essaye de favoriser un équilibre dans les repas, les soupes en sachet sont même améliorées. L‟important est de donner un bon repas, ce n‟est pas uniquement une distribution pour des calories » (Responsable Camion du cœur, 16/07/2013, Montpellier). L’autre catégorie d’initiatives constitue plutôt un groupe hétérogène vis-à-vis des objectifs. Cependant, un socle commun se dégage à travers la dénonciation du gaspillage et de l’industrialisation/standardisation du système alimentaire, en dénonçant plus particulièrement les motivations économiques qui en sont à l’origine. Des initiatives comme Disco Soupe, les Incroyables Comestibles, Slow Food Languedoc, en sont particulièrement représentatives. « L‟organisation du système alimentaire est tout aussi coupable que les gens du gaspillage, mais ça ils ne le savent pas » (Responsable Disco Soupe Montpellier, 17/07/2013, Montpellier) ; « Le gâchis alimentaire et les gens qui ont faim, c‟est le même problème que pour l‟obsolescence programmée : le but est de promouvoir une économie capitaliste en perpétuel demande de rachat. C‟est le même problème pour la nourriture. On en est là. […] les raisons sont économiques, c‟est la manière dont on fait de l‟économie aujourd‟hui » (Responsable des Incroyables Comestibles Montpellier, 11/07/2013, Montpellier). La responsable de l’antenne montpelliéraine de Slow Food répond que « les firmes multinationales contrôlent l‟alimentation aujourd‟hui » (Responsable Slow Food Languedoc, 01/07/2013, Montpellier) quand la question sur les causes des problèmes alimentaires lui est posée. Il est à noter néanmoins la position particulière de Food Not Bombs, qui se situe à mi-chemin entre ces deux types d’initiatives, étant donné le développement d’actions répondant à ces deux types d’insuffisances : « Les gens pauvres ne peuvent pas manger, mais surtout, ils ne peuvent pas manger équilibré » ; « Le but est aussi de faire des repas équilibrés car on estime que tout le monde doit avoir droit à des repas sains » ; « le freeganisme c‟est aussi lutter contre le gaspillage en récupérant des produits qui vont être jetés » (Responsable Food Not Bombs Montpellier, 13/07/2013, Montpellier). Il est également important de noter que Food Not Bombs Montpellier développe un discours mobilisant des le concept de droit à l’alimentation : « l‟idée c‟est que l‟alimentation est un droit pour tout le monde » ; « l‟alimentation est un droit fondamentale » (Membre Food Not Bombs Montpellier, 28/09/2013, Montpellier).

1.1)2. Une concentration sur l’organisation du système alimentaire globalisé Que ce soit à travers les effets de l’industrialisation de la transformation des produits alimentaires, ou bien en répondant ou encore en mettant en avant une dimension inégalitaire en terme d’accès à une alimentation saine (Food Not Bombs), les initiatives recensées émergent toutes en réaction à l’organisation du système alimentaire conventionnel. En ce qui concerne la dimension inégalitaire, plusieurs chercheurs indiquent que celle-ci est bien inhérente au système alimentaire dominant. Ceci est confirmé par Allen et Wilson (2008) qui affirment que sa globalisation a accéléré les inégalités existantes entre les pays, mais aussi à l’intérieur des pays. Les auteures remarquent particulièrement ce fait aux Etats-Unis, avec une progression sensible de l’insécurité alimentaire. L’analyse reste valide dans le cas de la France car un adulte sur dix vit dans un foyer en situation d’insécurité alimentaire (Darmon et al 2008), et 40% des Français se jugent en situation d’insécurité alimentaire « qualitative » au sens où ils ne peuvent pas toujours accéder aux ~ 36 ~


aliments qu’ils souhaiteraient consommer (Laisney 2010). Bien sûr, d’autres facteurs entrent en équation pour l’accès alimentaire, mais le système alimentaire possède néanmoins une part de responsabilité dans l’établissement d’une alimentation duale (McMichaël 2005). Il en va de même pour ce qui est de l’industrialisation de l’agro-alimentaire, effet en partie abordé en introduction de ce travail. Ce type d’organisation est au cœur du second Food Regime selon Friedmann (2005) et pour McMichaël (2005), ce processus s’est poursuivi jusque dans les années 2000, conduisant à un optimum de standardisation dans les processus de production et de transformation des aliments, et de déqualification du consommateur (Jaffe et Gertler 2006). Hassanein (2003) confirme ce potentiel du mouvement alimentaire à lutter contre la déqualification du consommateur, et particulièrement dans le cas des consommateurs à faible revenu. Il est intéressant d’évoquer à ce propos un entretien avec Disco soupe : « Les consommateurs sont formatés, il y a un vrai formatage de l‟achat, et les schémas de consommation pré-installés sont assez pauvres finalement. Ils ont perdu la connaissance de leur alimentation » (Responsable Disco Soupe Montpellier, 17/07/2013, Montpellier). 1.2) Un mouvement « apolitique » (Neveu 2005) ? En recherche de partenariat avec les gouvernements locaux ? Tous les mouvements sociaux ne sont pas politiques. Cependant, la grande majorité relève d’une dimension politique forte, notamment en France (Neveu 2005). Au sens de Neveu (2005 :11) donc, « prend une charge politique un mouvement qui fait appel aux autorités politiques (gouvernement, collectivités locales, administrations …) » (mis en avant par l’auteur). C’est d’abord dans cette optique que sera envisagée la politisation du mouvement alimentaire. Cela ne semble pas être le cas pour ce qu’il est possible pour l’instant de désigner en tant que mouvement alimentaire.

1.2)1. Des initiatives apolitiques, et des exceptions ? La plupart des initiatives ne s’adresse pas de manière directe aux sphères politiques publiques pour la résolution des problèmes qu’elles mettent avant ou en leur imputant une responsabilité dans leur origine, ou bien pour apporter par une intervention publique la réponse à une revendication. Or c’est selon Neveu (2005) ce qui constitue le caractère politique d’un mouvement social. Quelques-unes le font mais indirectement, comme Food Not Bombs qui cherche à travers ces distributions alimentaires sur des lieux publics à exposer la faim pour la rendre visible aux yeux de tous, et notamment des pouvoirs publics (d’après Heynen 2010). Les Incroyables Comestibles Montpellier sont aussi indirectement politisés dans la mesure où ils imputent une partie de la responsabilité à l’Etat concernant la situation alimentaire actuelle, mais pas dans un esprit de dénonciation. Leur discours montre qu’ils sont conscients de la part de responsabilité des autorités politiques, mais ils qualifient leur rapport au politique par le terme d’ « action positive », se distinguant par la même des mouvements protestataires traditionnels (Tilly 1986) : « Les Incroyables Comestibles fonctionne parce que nous sommes dans l‟action positive et non dans le négatif comme le mouvement des Indignés qui lui est dans la dénonciation » (Responsable Incroyables Comestibles Montpellier, 11/07/2013, Montpellier) ; «Food Not Bombs est dans une démarche militante positive, donc les gens ont une bonne image de nous finalement car ils ne portent pas de jugement même si nos revendications sont extrêmes pour certains » (Responsable Food Not Bombs Montpellier, 13/07/2013, Montpellier). Cette expression désigne le fait que ces initiatives se présentent comme étant dans une démarche de proposition en cherchant à apporter et construire des choses plutôt que d’accabler certains faits ou ~ 37 ~


certaines décisions politiques sans en proposer d’alternative. Et c’est en ce sens qu’il est possible de parler d’un « mouvement » apolitique, avec tout de même des formes d’exceptions. L’ « exception » provient aussi du fait que même si les actions menées ne s’adressent pas directement aux sphères politiques, elles se positionnent sur des sujets qui relèvent a priori de la responsabilité des autorités politiques. La question alimentaire dans son ensemble relève d’une dimension politique : dans le sens commun, cette question renvoie au droit à l’alimentation et s’inscrit donc dans le droit positif, faisant donc de l’Etat son garant (d’après Postolle et Bendjebbar 2012). Aussi, l’alimentation se situe à la croisée d’un ensemble de domaines sous contrôle politique (économie, utilisation des terres nationales, environnement …), après la représentation d’un moyen central dans la reproduction sociale. D’un autre côté, les questions de pauvreté, en l’occurrence ici reliée indirectement à l’alimentation sont également inscrites dans la responsabilité de l’Etat, de même que l’occupation de l’espace public est un domaine dans lequel celui-ci semble souverain au sens où il en contrôle les usages. Ainsi, les initiatives alimentaires contribuent dans la réalisation de leur action à mobiliser des questions d’ordres politiques. Elles sont donc politisées par nature, mais pas forcément dans le sens conférer par Neveu (2005), c’est-à-dire en invoquant une mobilisation de l’Etat pour répondre aux problèmes soulevés. Evoquer une a-politisation serait donc excessif.

1.2)2. Une certaine forme de politisation persistante Ce quasi désengagement politique constaté fait échos au constat d’Allen et al (2003), qui notent qu’en Californie les initiatives alimentaires alternatives au système conventionnel étaient au départ assez engagées politiquement et ce sont peu à peu rabattues sur la proposition d’alternatives étant donné le manque de réactions dans les sphères politiques. Cette explication semble se confirmer par le fait que les responsables d’initiatives pensent que le développement de partenariats avec les institutions politiques locales serait synonyme de plus d’efficacité dans leurs actions. D’un autre côté la situation semble pourtant différente dans le cas de Montpellier. En effet, certaines initiatives entretiennent déjà des relations avec les gouvernements locaux (mairie ou conseil générale), en raison de leur subventionnement par des fonds publics (association Saint Vincent de Paul) et des autorisations d’occupation de l’espace public par exemple (Camion du cœur ; Amoureux de la vie ; Incroyables Comestibles Montpellier). Cependant, les réactions s’expriment en termes de « soutien » et non encore de partenariat. Hormis les Incroyables Comestibles qui sont en relation avec la division des espaces verts de la ville et la Mairie, pour une entente sous formes d’espaces publics dédiés à des plantations de comestibles, accompagné d’un support technique. La demande n’émanait néanmoins pas directement de l’association. Le mouvement alimentaire est donc finalement peu politisé au sens de Neveu (2005). Néanmoins, son engagement dans des sujets éminemment politique en fait clairement un mouvement politisé. 1.3) Des objectifs différents : de la correction des effets négatifs à la transformation du système alimentaire et de la société À travers ce point, la réflexion fait l’objet d’un approfondissement concernant les objectifs de chaque initiative étudiée. La manière dont est utilisé l’espace public permet notamment d’accroître la compréhension de ce qui peut s’apparenter à un mouvement social.

1.3)1. Une diversité d’initiatives pour une diversité d’objectifs ~ 38 ~


S’il est possible de remarquer des recoupements dans le positionnement des initiatives par rapport aux effets négatifs associés au fonctionnement du système alimentaire dominant, les déclinaisons concrètes en termes d’objectifs sont relativement diversifiées. Elles vont d’une lutte contre les inégalités alimentaires, jusqu’au gaspillage et à l’autoconsommation associée au partage. Le tableau suivant en fournit le détail. Tableau n°5 : Les initiatives et la diversité de leurs objectifs

Initiatives

Objectifs alimentaires

Positionnement vis-à-vis des effets négatifs SA conventionnel

Disco soupe Montpellier

« Lutter contre le gaspillage alimentaire »

Education du consommateur

Food Not Bombs Montpellier

« Lutter contre les inégalités alimentaires »

Droit à une alimentation saine et gratuite pour tous

Incroyables Comestibles Montpellier

« Autoconsommation, partage de la nourriture entre tous »

Relative indépendance alimentaire par rapport au marché

Amoureux de la vie

« Accès des plus précaires à la commensalité et à une alimentation saine »

Réduire la logique de marché dans l’alimentation

Association Saint Vincent de Paul

« Fournir un accès à une nourriture équilibrée pour des gens dans la misère »

Corrections des effets sociaux négatifs

Camion du Cœur

« Nourrir ceux qui ont faim »

Corrections des effets sociaux négatifs

Slow Food Languedoc

« Promouvoir une alimentation bonne, propre et juste42 »

Education du consommateur

Epicerie Social de Grabels

« Faciliter un accès économique à l‟alimentation en cas de difficultés »

Corrections des effets sociaux négatifs

Collectif TUP

« éducation et sensibilisation aux enjeux alimentaires »

Education du mangeur

Simply Market Mas Drevon

Eviter le gaspillage alimentaire

Corrections des effets négatifs

Réduire l’emprise du capitalisme sur l’alimentation

Source : Auteur, d’après les entretiens réalisés avec les responsables des initiatives 42

« Bon pour le bon goût, propre donc qui ne nuit pas à l’environnement, et juste pour une juste rémunération des producteurs (Slow Food Languedoc).

~ 39 ~


Certaines initiatives se recoupent au niveau de leur position face au SA. Il est possible de voir émerger des recoupements : quelques initiatives se positionnent non pas réellement dans la continuité de la logique promue par le système alimentaire globalisé, mais bien dans son prolongement afin d’en corriger les effets sociaux négatifs. D’autres en revanche adoptent une position plus alternative, notamment en misant sur l’éducation des consommateurs et futurs consommateurs en vue de favoriser l’existence, la création d’alternatives ou d’un SA alternatif à un niveau local. Enfin, les autres initiatives semblent se situer plus en rupture dans la mesure où elles semblent s’attaquer aux causes profondes à l’origine de certains effets négatifs identifiés (gaspillage dû aux dérives de l’industrialisation, exclusion alimentaire) (d’après Holt-Giménez et Shattuck 2011).

1.3)2. Une première typologie d’initiatives Sur la base de la typologie de Holt-Giménez et Shattuck (2011), citée en introduction, en la complétant du positionnement des initiatives alimentaires recensées par rapport au système conventionnel ainsi que de leurs objectifs, il est possible d’avoir une grille d’analyse de la politisation des initiatives alimentaires solidaires à Montpellier. Tableau n° 6 : Les initiatives de l’étude en fonction des groupes d’acteurs de la gouvernance alimentaire globale

Groupes d’acteurs Positionnement « Corporate ‘Food Regime’ »

Initiatives

Néolibéraux

Réformistes

Progressistes

Radicaux

Maintien

Correction

Alternative

Rupture

Simply Market Mas Drevon

Association Saint Vincent de Paul ; Camion du Cœur ; Epicerie Social de Grabels

Disco Soupe Montpellier ; Slow Food Languedoc; Collectif TUP

Incroyables Comestibles M ; Food Not Bombs ; Amoureux de la vie

Source : Auteur, d’après Holt-Giménez et Shattuck (2011)

À partir de cette catégorisation des initiatives, il est d’ores et déjà possible d’affiner l’analyse quant à la cristallisation du potentiel mouvement alimentaire. En effet, les initiatives dites réformistes qui s’inscrivent dans la correction, l’atténuation des effets sociaux négatifs (mais aussi environnementaux) dans le système alimentaire globalisé actuel ont vocation à maintenir l’ordre social alimentaire établi par le troisième régime d’accumulation du capital sur la base de l’alimentation : « While the mission‟ of Reform is to mitigate the social and environmental externalities of the corporate food regime, its „job‟ is identical to that of the Neoliberal trend: the reproduction of the corporate food regime » (HoltGiménez et Shattuck 2011 : 115). Il en va donc de même pour ce qui est de la seule initiative d’ordre néolibérale recensée, à savoir les dons alimentaires du Simply Market de Mas Drevon. Les initiatives de ce type ne semblent donc pas appartenir à ce qu’il serait possible de qualifier de mouvement alimentaire, et constituent plutôt un développement de « filets sociaux de sécurité » d’ordre privé. Le travail l’abordera ultérieurement mais les deux autres catégories constituent en réalité le mouvement ~ 40 ~


alimentaire montpelliérain dans un sens large et dans une conception nord-américaine (d’après HoltGiménez et Shattuck 2011) Cependant, cette première analyse plutôt centrée sur le fond des initiatives, se doit d’être affinée par le biais d’une analyse approfondie afin de pouvoir réellement conclure sur la présence et le contenu d’un mouvement alimentaire Montpelliérain. La réflexion se focalise alors sur les deux derniers types d’initiatives présents dans la typologie.

1.3)3. L’espace public : arène de mobilisation ou arène de protestation ? Il convient à présent d’observer la manière dont l’espace urbain est mobilisé par les initiatives. Parmi celles-ci en effet, la plupart (hormis Slow Food Languedoc et le collectif TUP) utilisent l’espace public. Cette caractéristique constitue donc un élément important de distinction et de compréhension des initiatives, d’autant plus que selon Henri Lefebvre, « l‟espace n‟est jamais vide, il contient toujours une signification » (Stébé et Marchal 2010 : 108). L’espace est d’abord compris ici en tant qu’espace de manifestation, d’expression de revendications, d’une arène singulière comprise au sens de Neveu (2005). Selon cet auteur, les mouvements sociaux sont producteurs d’une arène singulière où s’expriment des revendications qui ne semblent pouvoir être accueillies dans des arènes plus institutionnalisées. Ce concept d’arène se définit selon Neveu (2005) comme un système organisé d’institutions, de procédures, d’acteurs dans lesquels des forces sociales peuvent se faire entendre, utiliser leurs ressources pour obtenir des réponses aux problèmes qu’elles soulèvent. L’espace public constitue à ce titre et dans le cadre des initiatives du mouvement alimentaire, une expression presque physique de cette notion abstraite. En outre, ces arènes « reposent sur des processus de conversions des ressources. […] c‟est un espace de mise en visibilité […] Investir une arène c‟est y viser l‟acquisition de ressources et de pouvoirs » (Neveu 2005 : 16). En ce qui concerne le mouvement alimentaire, il semblerait que ce soit surtout cette avant-dernière dimension du concept qui soit utilisé. Cette mise en visibilité peut en fait être comprise de deux manières, traduisant deux dimensions de la définition de Neveu (2005) : comme un forme de promotion de l’initiative renvoyant à l’acquisition de ressources, ou bien en tant que moyen de se faire entendre et d’obtenir des réactions et des réponses aux revendications et problèmes soulevés, voire pour acquérir une capacité d’influence sur les pouvoirs publics. Tandis que la première dimension semble commune à l’ensemble des initiatives du mouvement (hormis Slow Food Languedoc et le Collectif TUP) étant donné que les distributions et la dissémination de bacs de comestibles ont avant tout pour objectif de toucher le maximum de personnes possibles que le public visé soit spécifique ou non, la seconde ne concerne que quelques-unes d’entre elles. Et plus spécifiquement les Incroyables Comestibles Montpellier et Food Not Bombs Montpellier. Deux faits témoignent particulièrement de cette demande de réponses : pour les premiers il s’agit d’une installation de bacs sur la place de la Mairie et d’une prise de contact émanant des gouvernements locaux et ayant débouché sur une coopération pour l’installation de nouveaux bacs de comestibles43, et pour les seconds il est ici fait référence à la circulation d’une pétition au moment des distributions et portant sur la mise en place de repas végétaliens dans les structures de restauration collective44. De plus, ces derniers utilisent également l’espace public par le biais des distributions, pour rendre visible aux yeux de tous et de l’Etat, 43

Ceci est été mis en évidence lors de la réalisation de l’entretien avec les Incroyables Comestibles Montpellier, puis confirmé par Mr Phillipe Thinès, 7ème adjoint au Maire lors d’un entretien au sujet de cette coopération entre les deux types d’acteurs. 44 D’après l’observation participante.

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l’existence de ce qui pourrait être qualifié d’une pauvreté alimentaire, c’est-à-dire une incapacité pour les personnes pauvres de se nourrir de façon saine. Par conséquent, il est possible de voir une fois de plus que si le mouvement alimentaire apparaît homogène quant à certaines de ces caractéristiques, des éléments de dichotomie voire de différenciation de manière plus étendue sont remarquables. C’est d’ailleurs le cas au niveau de l’utilisation de l’espace public : si pour toutes il constitue une arène de mobilisation au sens d’un moyen de mise en visibilité et de ralliement des citadins aux revendications ou à des pratiques alimentaires particulières, c’est aussi un moyen d’affirmer ces revendications et de constituer ainsi une arène de protestation (Food Not Bombs Montpellier et Incroyables Comestibles Montpellier).

1.3)4. Espace public, espace abstrait et espace social, droit à la ville et droit à la vie urbaine (Henri Lefebvre) Il est à noter que l’utilisation de l’espace en tant qu’expression protestataire fait également référence à une politisation du mouvement alimentaire au sens de Neveu (2005). Mais cela va encore plus loin en participant à une contestation de l’ordre urbain en place. Dans la perspective de Lefebvre, l’espace public est ici considéré simultanément de deux manières : en tant qu’espace abstrait, à savoir la manière dont le secteur privé et l’Etat conçoivent l’espace, c’est-à-dire d’après des qualités abstraites de dimension et de profit ; et en tant qu’espace social d’après son usage interactif dans la vie de tous les jours (d’après Gottdiener et Hutchinson 2011). Pour Lefebvre, il existe des conflits dans l’usage de l’espace, selon que celui-ci soit porté par l’un ou l’autre des protagonistes (Idem.). Or, à travers les distributions alimentaires et l’occupation de l’espace public, le mouvement alimentaire tend à réaffirmer et mettre en avant cette conception sociale de l’espace. Mais ceci semble se faire au détriment de sa dimension abstraite étant donné les conflits d’usage qui ont pu émerger. En effet, l’association des Amoureux de la vie réalisait auparavant ces distributions alimentaires sur la place de la Comédie, place centrale de la ville, ornée d’un Opérathéâtre, de multiples cafés et autres commerces. Ces distributions, essentiellement à destination des personnes précaires attiraient essentiellement un public de personnes vivant dans la rue. Cependant, après plusieurs plaintes commerçantes, les distributions ont ensuite été reléguées derrière l’opéra après un accord avec la municipalité. Elles sont maintenant réalisées un peu plus en périphérie, toujours sur proposition des services municipaux45, à distance de commerces ouverts pendant les heures de distributions. Ce cas, qui illustre donc bien les conflits entre conceptions de l’espace urbain identifiées par Henri Lefebvre, démontre également à quel point et surtout de quelle manière s’exprime la politisation du mouvement, même si pour les Amoureux de la vie cette politisation n’est pas volontaire, mais bien le résultat d’un choix qui avait pour objectif initial de concerner le plus de personnes possibles. La même analyse aurait pu être menée pour les distributions alimentaires de Food Not Bombs et la dissémination des Bacs de comestibles par les Incroyables Comestibles. Pour ce qui est des premiers, ils réalisent eux aussi leurs distributions sur la place de la Comédie, mais du côté opposé à celui des commerces. C’est sans doute pour cette raison, alliée à la faible fréquence des distributions (une fois par mois) que les distributions se perpétuent à cet endroit sans aucune plainte. Cependant, ces distributions témoignent néanmoins d’une politisation du mouvement de par la volonté du collectif d’exposer la faim pour la rendre visible aux yeux de tous, et notamment des pouvoirs publics (d’après Heynen 2010 et les entretiens réalisés) : « on veut aussi montrer et lutter contre l‟exclusion violente qui 45

D'après les entretiens réalisés avec l’association et le service de la Mairie qui s’est chargé de cette affaire.

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se produit à travers l‟alimentation » ; « Les Incroyables Comestibles Montpellier sont dans le même esprit d‟appropriation de l‟espace public, de partage, de convivialité que nous » (Responsable Food Not Bombs Montpellier, 13/07/2013, Montpellier). Pour les Incroyables Comestibles, la « contestation » de cette conception abstraite de l’espace, accompagnée de sa politisation est donc également notable. Cette dernière a cependant débouché sur une coopération avec les pouvoirs publics, mais ceci peut aussi être perçu comme un moyen pour ces derniers d’étendre leur contrôle sur l’initiative, ce que n’a pas permis de confirmer l’entretien mené avec Mr Thinès. L’exemple des amoureux de la vie et leur distribution alimentaire déplacée peut également être analysé comme ce que Terolle (2004) considère comme une gestion cynégétique (relative à une traque, une chasse) des populations qui vivent dans la rue et ce pour des raisons avant tout sécuritaires. L’idée est de dissimuler la pauvreté. Cette thèse est intéressante également dans la mesure où elle va à l’encontre de ce que cherche à faire Food Not Bombs avec ces distributions alimentaires. C’est donc finalement bien une véritable contestation de l’ordre urbain de par l’occupation de l’espace, qui participe notamment à la politisation plus ou moins volontaire du mouvement alimentaire urbain sur Montpellier. Dans cette perspective, il est possible de mobiliser une autre notion développée par H. Lefebvre à la fin des années 60, celle de « droit à la ville » (Stébé et Marchal 2010). Ceci toujours dans le but d’affiner la compréhension du mouvement alimentaire et de ses revendications. Ce « droit à la ville » est d’abord pensé comme un droit d’appropriation de ses symboles et de ses fonctions. Mais c’est aussi un droit à la participation et à la gestion de la ville, perçue comme une « œuvre collective », « ce qui suppose “la possession et la gestion collective de l‟espace”. La mise en place de ce droit nécessite donc une réappropriation collective de l‟espace. » (Busquet 2013 :116). Ainsi, les quelques initiatives alimentaires du mouvement social qui réalisent des distributions dans des lieux publics participent, à la réappropriation collective de l’espace inhérente au « droit à la ville » dans sa conception lefebvrienne. Mais le mouvement va encore plus loin. Selon (Busquet 2013 : 116), « Lefebvre décrète que ce droit à la ville est donc tout bonnement un “droit à la vie urbaine”, c‟est-à-dire à la rencontre, à la différence et à la liberté ». Et c’est bien au niveau de la réaffirmation de ce droit que se retrouvent particulièrement les actions des Amoureux de la vie, des Incroyables Comestibles Montpellier et de Food Not Bombs Montpellier, et dans une moindre mesure de Disco Soupe Montpellier. En effet, les distributions ou les activités de plantation et leur ouverture à tous, favorisent effectivement la rencontre, la différence et la liberté car ces actions permettent la rencontre de nombreuses personnes de situations socio-économiques différentes. C’est particulièrement le cas pour la distribution de Food Not Bombs qui associe des gens vivant dans la rue à qui souhaite partager un repas. De même, la convivialité qui repose sur des échanges réciproques entre personnes et groupes sociaux, empreinte de tolérance46, est au cœur de chacune des initiatives en questions47. « La convivialité est au centre de notre démarche : les gens viennent beaucoup parler avec le collectif. L‟idée est de partager un repas équilibré, mais aussi de renouer avec la dimension sociale du repas » (Responsable de Food Not Bombs Montpellier, 13/07/2013, Montpellier). « On veut remettre la cuisine dans une dimension centrale, et renouer avec sa dimension culturelle, ces moments de convivialité qui se perdent un peu.

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D’après la définition du Larousse. Hormis Slow Food Languedoc et le Collectif TUP qui ne réalisent pas d’événements dans l’espace publique.

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On veut retrouver cela, et faire se croiser les gens, retrouver le goût de faire à manger à plusieurs » (Responsable Disco Soupe Montpellier, 17/07/2013, Montpellier)48. La mobilisation de l’espace public est donc également politique à travers le « droit à la ville » et surtout le « droit à la vie urbaine ». Plus qu’une réaffirmation de la conception sociale de l’espace, c’est la réaffirmation de ces droits qui est inhérente aux mouvements alimentaires, bien que ceci soit plus ou moins volontaire.

Section 2. Une typologie consolidée des initiatives et du mouvement alimentaire à Montpellier Au regard de cette politisation notamment, la question de la présence d’un mouvement alimentaire à Montpellier apparait plus que pertinente. La réflexion montrera d’ailleurs, qu’en accord avec les réflexions des chercheurs nord-américains, un mouvement alimentaire semble bel et bien en formation à Montpellier. 2.1)

Un mouvement alimentaire au sens large (Food Movement)

La réflexion a porté sur une caractérisation des initiatives alimentaires urbaines solidaires en tant que mouvement alimentaire en réaction à l’hypothétique troisième Food Regime. Il sera donc ici question d’approfondir ce processus. Holt-Giménez et Shattuck (2011) distinguent clairement parmi l’ensemble des acteurs impliqués dans la gouvernance du système alimentaire globalisé (Néolibéraux, Réformistes, Progressistes, et Radicaux) ceux qui appartiennent au mouvement alimentaire au sens large (Food Movement) et ceux qui sont partisans du régime capitaliste d’accumulation : les deux premiers types d’acteurs (Néolibéraux et Réformistes) sont partisans du régime en place, tandis que les deux derniers types d’acteurs (Progressistes et Radicaux), sont parties intégrantes du mouvement alimentaire (HoltGiménez et Shattuck 2011). Surtout, les deux catégories se différencient par leurs objectifs relatifs à l’état actuel du système alimentaire globalisé, allant respectivement de sa stabilisation à sa transformation. Mais cette dichotomie renvoie également à une analyse comportant une dimension idéologique, et aussi marxiste à travers des conflits de classes dans un système de production alimentaire (Idem.).

2.1)1. Les acteurs du ‘Corporate Food Regime’ : néolibéraux et réformistes Inscrits dans une perspective de stabilisation du Food Regime actuel, ces acteurs se distinguent néanmoins dans la manière dont ils envisagent la perpétuation du régime en cours. Alors que les néolibéraux travaillent à une progression constante de la logique de marché dans l’alimentation, les réformistes s’inscrivent plutôt dans la perspective d’une correction des effets négatifs, qu’ils soient économiques, sociaux ou environnementaux, mais afin de garantir la reproduction du système alimentaire globalisée dans sa forme présente (d’après Holt-Giménez et Shattuck 2011). D’une manière plus générale, selon de nombreux chercheurs, l’idéologie néolibérale est dominante dans l’organisation du système alimentaire globalisé depuis les trente dernières années, comme en témoigne particulièrement l’établissement de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Celle-ci 48

D’après les entretiens réalisés.

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s’exprime par la logique de l’entrepreneuriat agricole et alimentaire, associé à un libre fonctionnement des marchés dans une économie globalisée. De même, la résolution des problèmes sociaux et environnementaux posés par ce système n’a pour seule issue que le recours à l’entrepreneuriat, envisagé comme naturellement plus efficace que les solutions étatiques ou issues de la société civile (Ibid.). Il est dès lors possible de parler d’un ‘capitalisme alimentaire’ incarné par les grandes enseignes de la production agricole et de la consommation telles que Monsanto, Wall-Mart ou encore Carrefour, c’est-à-dire pour la consommation les acteurs issus de la révolution des supermarchés (McMichaël 2009). En tant qu’acteur hégémon, ces acteurs s’expriment d’une manière globale à travers les institutions internationales héritées de Bretton-Woods comme la Banque Mondiale et Le FMI, mais aussi apparue plus tard comme l’OMC ou encore l’USAID (Holt-Giménez et Shattuck 2011). Pour ce qui est des acteurs dits Réformistes, le discours défendu est relatif à la promotion de la sécurité alimentaire, et les « alternatives » proposées pour atténuer les effets sociaux et environnementaux du régime sont vouées à être intégrées dans les structures de marchés existantes (Idem.). Cette catégorie regroupe aussi des initiatives qui visent à brider le capitalisme dans la production alimentaire, notamment sur la base d’une auto-régulation des entreprises ou des acteurs, ou encore par la certification par un organisme tiers : ceci est cohérent avec l’idée de l’émergence de nouveaux standards de production à partir des marchés de niches. Holt-Giménez et Shattuck (2011) citent notamment en exemple le commerce équitable, le développement des produits biologiques, le développement du micro-crédit dans l’activité agricole, auxquels il est possible d’ajouter le consumérisme politique. En outre, ces acteurs évoquent aussi l’idée d’une alimentation de qualité pour ceux qui en ont les moyens, et une autre alimentation pour les autres (Idem.). Sont présentes des institutions internationales telle que la FAO, mais s’y retrouvent également d’autres institutions comme certains Food Policy Councils, la plupart des banques alimentaires et des programmes d’aide alimentaire. L’idée générale véhiculée par cette catégorie pourrait être résumé par le terme de « capitalisme alimentaire modéré, contrôlé, ou corrigé ». Malgré un tronc commun essentiellement constitué par un objectif et des outils communs, les deux types d’acteurs présentent tout de même certaines divergences idéologiques.

2.1)2. Les acteurs du ‘Food Movement’ : progressistes et radicaux Le même procédé de description préalablement opéré est ici repris afin de caractériser les acteurs de ce qui constitue pour Holt-Giménez et Shattuck (2011) le mouvement alimentaire global. En ce qui concerne la catégorie d’acteurs dits Progressistes, il est d’ores et déjà possible de mettre en avant l’éclectisme qui la caractérise. Celui-ci s’exprime à travers la diversité des initiatives qui peuvent y être rattachées. En effet, certaines portent un discours basé sur la justice alimentaire, et regroupent les classes moyennes et laborieuses (mais ne les intègrent pas forcément) à travers l’idée d’un « empowerment » des pauvres, des opprimés et des marginalisés du système alimentaire conventionnel, affirmant ainsi leur droit à l’alimentation, par exemple par le biais d’une organisation communautaire (Holt-Giménez et Shattuck 2011). D’autres initiatives visent plutôt des objectifs de promotion d’une production locale, de qualité, rémunératrice pour les agriculteurs, respectueuse de l’environnement, entretenant aussi de forte relation avec l’agriculture urbaine, et mettant en avant des liens direct urbain-rural notamment par des schémas de consommation alternatifs (de type Amaps ou groupements d’achats, ce que dénomment les auteurs par le terme community support agriculture). L’autre point important des objectifs est notamment une promotion de l’accès à une alimentation saine pour les populations marginalisées ou précaires. Mais surtout, le point commun à l’ensemble de cette catégorie d’acteurs est sa vocation à constituer des alternatives, souvent pratiques, au système ~ 45 ~


alimentaire conventionnel, moins néfastes écologiquement et socialement, co-existantes ou s’établissant en parallèle de celui-ci (d’après Alkon et Mares 2012), en vue d’influencer positivement son fonctionnement (d’après Holt-Giménez et Shattuck 2011). Il est possible de résumer l’idée générale véhiculée par cette catégorie par le terme de « capitalisme alimentaire alternatif ». Les acteurs appartenant au groupe dit des Radicaux se distinguent des Progressistes de par leur objectif de profond changement structurel du système alimentaire et agricole conventionnel, et même selon Holt-Giménez et Shattuck (2011), de transformation profonde de la société car ces acteurs considèrent qu’une réelle transformation du système alimentaire ne peut aboutir que par le biais d’une transformation de la société. À cela s’ajoute la déconstruction, voire la destruction du Food Regime actuel. Aussi, les notions de droits d’accès (« entitlements49 ») et redistribution de la richesse et du pouvoir sont au centre des pratiques et du discours des acteurs de cette catégorie. L’idée est donc ici de défendre « le droit d’avoir des droits concernant l’alimentation » (Idem.). La lutte contre les inégalités est donc également centrale, mais non seulement au niveau du partage de la richesse créée, mais aussi au niveau de sa production (de la production de manière générale) : selon les acteurs de cette catégorie, une restructuration des droits d’accès est nécessaire50 (Ibid.). Ils visent aussi une démocratisation du système alimentaire envers les pauvres et les « desservis51 ». Il serait alors opportun de regrouper ces initiatives sous le terme d’ « anti-capitalisme alimentaire », au vu de la description précédente. Parmi les exemples possibles, les auteurs s’appuient essentiellement sur l’organisation Via Campesina et les autres mouvements agraires comme par exemple le Roppa52 en Afrique de l’Ouest dans les pays du Sud, ou encore des organisations du Nord comme Attac et certains mouvements pour la Justice Alimentaire. Bien que constituant à eux deux ce que Holt-Giménez et Shattuck (2011) qualifient de mouvement alimentaire global, les disparités entre ces deux types d’acteurs sont relativement plus affirmées en comparaison du groupe d’acteurs du « Corporate Food Regime ».

2.1)3. Le « Food Regime » et le « Food Movement » sur Montpellier À la suite de cette description détaillée et affinée des acteurs intervenants dans la gouvernance du système alimentaire globalisé actuel, il apparait à présent intéressant de confronter cette analyse théorique avec la réalité de l’étude de terrain. Ceci permettra notamment de relater dans la réflexion une conception nord-américaine du mouvement alimentaire à Montpellier. L’analyse prend ici comme base la typologie complétée et présentée en amont à travers le tableau n°5 sur le classement des initiatives répertoriées en fonction des groupes d’acteurs. Il s’agit d’un classement, mais il est préférable de l’envisager sous forme de tendance car les initiatives et le discours défendus par leur porteur présentent des caractères relevant d’autres catégories. C’est pourquoi l’idée de tendance semble plus adéquate, et les deux notions seront employées indistinctement.

Des acteurs néolibéraux engagés dans la solidarité alimentaire ?

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Au sens de Sen, droit d’accès, c'est-à-dire l’ensemble des biens et services que peut obtenir un individu sur la base de ces dotations (toutes les ressources qu’il possède légalement). 50 Entendue comme accès à des moyens de production, accès à l’alimentation, à un travail …. 51 Traduction du terme « underserved » employé par les auteurs. 52 Réseau des Organisations Paysannes et Afrique de l’Ouest.

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Pour ce qui est de la première catégorie d’acteur, les néolibéraux, il est a priori logique de ne trouver aucun exemple de ce type d’acteurs parmi les initiatives alimentaires solidaires recensées étant donné l’opposition intuitive entre logique de marché et solidarité. Toutefois, cette affirmation mérite d’être nuancée avec l’exemple du Simply Market, supermarché engagé dans des dons alimentaires envers des initiatives orientées vers l’aide alimentaire. Selon la typologie de Holt-Giménez et Shattuck (2011) donc, il conviendrait de positionner cet acteur dans la catégorie des néolibéraux étant donné son appartenance au système alimentaire conventionnel, et plus encore au régime capitaliste alimentaire actuel. D’autant que c’est l’émergence du troisième Food Regime qui a permis le développement de ces acteurs de marchés (McMichaël 2009). Cependant, son engagement dans le tissu social de proximité, à l’échelle d’un quartier dans l’agglomération met en cause ce jugement. D’autant plus que, l’origine de ces dons alimentaires récurrents est à l’initiative d’une personne en particulier dans le magasin, qui assure que la communication sur les dons est limitée, voire absente. La personne responsable des dons occupe une place particulière parmi les autres employés, celle de « relais citoyen », dont la mission est de s’occuper de ce genre d’initiative à raison de quelques heures prises sur son temps de travail. Quant aux inspirations évoquées par l’employée pour expliquer ces dons, elles apparaissent simplement altruistes : « les métiers de la grande distribution ne sont pas vraiment choisis, c‟est plus par nécessité. Ceci permet donc de se rendre utile » (Responsable des dons alimentaires Simply Market Mas Drevon, 08/08/2013, Montpellier), même si elle est consciente de la récupération possible par la suite pour exprimer la stratégie du magasin. « Pour le magasin, les dons alimentaires aux associations rentre dans l‟éthique développée, ça colle avec l‟image engagée que veut donner le magasin » (Idem.). En effet, cette initiative résulte également en partie d’une stratégie déployée par la chaîne de magasins de grande distribution pour développer une image satisfaisante auprès de ses clients qui, en centre-ville sont surtout des clients de proximité, même si le contenu des initiatives (comme ici les dons en denrées) reste le fait des employés « relais citoyen ». Cette fonction est présente nationalement dans tous les magasins et est l’expression concrète de l’éthique de la chaine de supermarché, qui se veut « engagée ». Ceci est également confirmé par le fait que la chaîne de magasin a développé une fondation, la « fondation Simply, le goût du partage », qui a pour objet de soutenir des projets ou initiatives en lien avec l’alimentation à proximité de ses magasins, bien souvent par financement ou don de matériel. Et ce, afin de concrétiser d’avantage sa stratégie vis-à-vis des consommateurs urbains et afin de promouvoir une bonne image, celle d’un acteur engagé dans l’orientation du SA urbain (cf citation précédente). Ces relations de soutien peuvent être qualifiées de faibles au sens où elles s’expriment surtout par des dons en nature. Aussi, la campagne annuelle « quartier d’énergie » s’inscrit dans la même perspective en donnant la possibilité aux consommateurs de reverser aux associations locales l’argent cumulé grâce à un programme de fidélisation. Dès lors, la récupération par la direction et la chaine de grande distribution du magasin pour le développement de son image, sans doute à visée commerciale, remet quelque peu en cause le statut de bienveillance sociale de ces dons alimentaires et différents soutiens aux initiatives solidaires. Et ce, même si la personne en charge de l’organisation des dons en denrées alimentaires évoque l’utilité sociale de ces dons à travers la lutte contre le gaspillage et le soutien des associations positionnées sur l’aide alimentaire « Au lieu de jeter on donne aux associations donc c‟est cela qui importe. Si c‟est une motivation à donner [défiscalisation de 60% sur les dons alimentaires], personnellement je ne suis pas contre, parce que ça permet de donner ce que peut donner. C‟est quand même beaucoup » (Responsable des dons alimentaires Simply Market Mas Drevon, 08/08/2013, Montpellier). Néanmoins, cette démarche rompt avec les schémas conventionnels, inscrivant cette initiative dans ce qu’il serait possible de qualifier de capitalisme alimentaire compensé, en référence au type de capitalisme alimentaire promu par les catégories d’acteurs. ~ 47 ~


Des acteurs réformistes, extérieurs au mouvement alimentaire En revanche la présence d’acteurs qu’il serait possible de qualifier de Réformistes est d’avantage sensible à Montpellier : l’association Saint Vincent de Paul, le Camion du Cœur ainsi que l’Epicerie sociale de Grabels. En effet, le restaurant d’entraide de l’Association Saint Vincent de Paul constitue l’exemple d’une volonté de corriger une conséquence négative associé au fonctionnement du système alimentaire conventionnel par le biais d’un mécanisme de marché : le restaurant distribue des repas chauds équilibrés contre la somme, certes modique, de 1,50 euros. Sa logique de fonctionnement semble donc bel et bien correspondre à l’idéologie réformiste décrite. Il en va de même pour le Camion du Cœur dont l’objectif est de « nourrir ceux qui ont faim et [de] fournir un minimum de nourriture » (Responsable Camion du cœur, 16/07/2013, Montpellier). Si dans ce cas la logique de marché au secours d’un problème social est absente, l’acceptation de la situation alimentaire de ceux qui ont faim est bien présente et n’est pas mise en cause. Il semble que ce soit également le cas pour l’Epicerie Sociale de Grabels, initiative institutionnelle, portée par la Mairie de Grabels, qui apparait consciente des effets négatifs sur l’alimentation du système économique capitaliste, mais mobilise un mécanisme de marché adapté pour la corriger. L’épicerie vise en effet à permettre à des personnes connaissant des difficultés économiques de préserver un accès économique alimentaire en privilégiant d’autres postes de dépenses (d’après les entretiens réalisés). En outre, ce type d’initiatives, ne s’oppose pas véritablement à une dualisation de l’alimentation dans la mesure où elles visent à nourrir les individus qui n’ont pas la possibilité d’avoir accès à une alimentation saine et équilibrée, mais sans mise en cause du système alimentaire général. Comme l’indique une responsable de l’association Saint-Vincent de Paul, « des laissés pour compte il y en a toujours eu, et il y en aura toujours » (Responsable Association Saint-Vincent de Paul, 09/07/2013, Montpellier). Conformément à ce que Holt-Giménez et Shattuck (2011) conçoivent comme le mouvement alimentaire, ces initiatives n’en sont pas parties intégrantes.

Un gradient au sein de la catégorie dite progressiste ? En ce qui concerne les initiatives dites Progressistes, l’éclectisme de cette catégorie en fait la plus riche au niveau de la ville de Montpellier. Contrairement au premier classement effectué, cette catégorie apparait après analyse plus abondante en initiative. En outre, il semble possible de classer les initiatives et leurs membres selon un gradient allant d’une certaine proximité avec une tendance réformiste, vers l’affirmation de caractéristiques relevant d’une tendance radical. Ce point tentera de le mettre en évidence, à travers la justification des choix de classement. La branche languedocienne du réseau Slow Food, basée à Montpellier, constitue une bonne illustration de cette catégorie qui se positionne de manière alternative au système alimentaire conventionnel. En effet, l’objectif du mouvement Slow Food est de favoriser la constitution de systèmes alimentaires alternatifs localisés et généralisés à une échelle globale, organisés autour d’une alimentation qui soit « bonne, propre et juste ». En somme, favoriser « la constitution d‟un réseau de petites exploitations, d‟un réseau d‟artisans qui transforment des produits, pour une relocalisation de la production à la consommation […] face au contrôle des multinationales dans l‟alimentation » (Responsable Slow Food Languedoc, 01/07/2013, Montpellier). ~ 48 ~


Ceci est principalement réalisé par le biais d’une éducation et d’une formation des consommateurs au goût et aux bonnes pratiques alimentaires, allant de l’achat à la préparation des aliments : « Slow Food was officially born as an international organization dedicated to preserving a world of unique flavors, local food customs, and quality food […]Slow Food seeks to position food as a key constituent in the development and maintenance of community. It seeks to de-center the identification of food with its status as a commodity » (Petrykowski 2004: 311): « on fait de l‟éducation autour de l‟alimentation, sous formes d‟atelier par exemple, pour montrer qu‟il y a une relation entre le champ et ce qu‟il y a dans notre assiette » ; « faire de l‟éducation, de la formation au goût, aux pratiques alimentaires » face à l’industrialisation et la multinationalisation de l’alimentation53 (Responsable Slow Food Languedoc, 01/07/2013, Montpellier). Ainsi s’exprime la dimension alternative de la conception d’un système alimentaire pour le mouvement Slow Food et son antenne montpelliéraine. Cependant, quelques traits persistants de la logique réformiste sont présents et poussent à les qualifier de « plus réformistes des progressistes ». Même si le mouvement ne mobilise pas directement les mécanismes de marchés dans ses actions d’éducation au goût, ceux-ci sont néanmoins retenus pour la réalisation des systèmes alimentaires localisés. Il est également possible de placer dans cette catégorie le Collectif TUP, qui regroupe une quinzaine de structures héraultaises, pour beaucoup associatives, organisées autour de l’éducation à l’alimentation. Elles organisent des actions éducatives complémentaires dans l’agglomération et audelà afin de sensibiliser sur les enjeux économiques, sociaux, environnementaux et sanitaires associés à l’alimentation. La dimension alternative de cette initiative s’exprime par la volonté de renouer avec une autre alimentation, plus écologique, équitable, sociale et sanitaire, en opposition à la déqualification du consommateur par le système alimentaire globalisé. Il est possible de percevoir une dimension radicale dans cette initiative au sens où elle est implicitement porteuse d’une transformation de la société. Cependant, celle-ci ne s’exprime pas directement, ou n’est pas directement exprimée par les membres du collectif. C’est pourquoi les structures qui en sont à l’origine, de même que l’initiative, sont ici considérées comme appartenant à la catégorie dite progressiste. L’initiative Disco Soupe Montpellier semble également appartenir à cette force de proposition d’alternative que constitue ce groupe d’acteurs. Même si cette initiative se place dans une perspective d’éducation des consommateurs, elle ne mobilise pas directement, contrairement à Slow Food Languedoc, les schémas de consommation habituels pour influencer le système alimentaire conventionnel. « Nous sommes dans une démarche de sensibilisation. On cherche à toucher des gens moins convaincus par le gaspillage, et c‟est pour cela que l‟on réalise nos Disco Soupe dans un espace public et sur les marchés, mais aussi parce que ce sont des lieux conviviaux, des lieux de passage et d‟échanges. On veut aussi que les gens comprennent les difficultés rencontrées par les producteurs » (Responsable Disco Soupe Montpellier, 17/07/2013, Montpellier). Au contraire, le principe de la Disco Soupe est de créer un événement alimentaire et musical autour duquel les gens sont invités à partager la préparation et la dégustation de soupes et jus, confectionnés à partir de produits alimentaires destinés à un statut de déchets. En plus d’une sensibilisation du consommateur, « ces événements ont [aussi] vocation à lutter contre le gaspillage en mettant en valeur des produits sortis des circuits de consommation traditionnels et à renouer avec la convivialité associée aux pratiques alimentaires » (Idem.). C’est donc bien dans l’alternative que ce situe également cette initiative, et même à un degré plus élevé étant donné sa logique alimentaire différente reposant sur l’utilisation de denrées délaissées par les 53

Réponse formulé à la question des remèdes concernant les causes des problèmes alimentaires identifiée par la personne, à savoir dans ce cas l’industrialisation et le contrôle de l’alimentation par les firmes multinationales.

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circuits conventionnels : la Disco Soupe abandonne complétement les mécanismes de marchés au profit de la convivialité et de l’échange humain. À l’image des actions du collectif TUP, l’influence du système dominant se fait par le biais d’une prise de conscience chez le consommateur, mais sans forcément de réelle volonté de rupture ou de transformations structurelles fondamentales dans son organisation (d’après l’entretien réalisé). Afin d’affiner la première classification des initiatives, il convient à présent de revenir sur certaines d’entre-elles notamment celles des Amoureux de la vie et des Incroyables Comestibles, qui s’avèrent finalement plus proche du groupe progressiste que radical. Pour ce qui est de la distribution alimentaire de l’association des Amoureux de la vie, son rattachement à un positionnement alternatif, bien que l’initiative soit porteuse d’une rupture importante avec une logique néolibérale voire réformiste, se justifie par l’absence de revendications quant à une profonde transformation structurelle du système alimentaire conventionnel. Même si celle-ci est sous-jacente et désirée, elle n’est pas exprimée : ce sont seulement les entretiens qui ont permis de la mettre à jour. « Il faudrait tout remettre à plat, tout repenser, il n‟y a pas de miracle. L‟organisation alimentaire doit être totalement repensée, mais personne ne le fera. Il est possible de gagner de l‟argent d‟une autre manière » ; « Le système capitaliste est à l‟origine de cela [le fait que l’argent soit au cœur du système alimentaire, avant l’homme], il met toujours un cran de plus » (Responsable des Amoureux de la vie, 04/07/2013, Montpellier). La volonté de transformation du système alimentaire dominant, voire de la société transparait néanmoins a à travers l’initiative qui vise à « fournir au plus précaires un repas festif, convivial et sain54 » (Idem.). Mais le pessimisme des porteurs de l’initiative explique sans doute l’absence de revendications. En outre, les observations californiennes d’Allen et al (2003), montrant que la plus part des initiatives sociales dans le domaine alimentaire cherchent plutôt à réaliser des alternatives pratiques qu’à adopter une démarche oppositionnelle au système conventionnel en raison du manque de réactions des autorités politiques, trouvent ici écho. L’initiative rompt en effet dans l’organisation de ses « distributions » avec d’autres initiatives de ce type, comme par exemple le Camion du cœur, dont l’objectif est de fournir avant tout un minimum de nourriture. L’initiative et ses porteurs se situent donc à mi-chemin entre progressistes et radicaux. Dans le même registre mais à un degré supérieur, les Incroyables Comestibles Montpellier et leur dissémination de bacs de plantes comestibles se situent également à mi-chemin entre progressistes et radicaux : ils sont même « les plus radicaux des progressistes ». Le caractère alternatif de leur initiative s’exprime essentiellement dans leur volonté de mettre en pratique et de favoriser la relocalisation d’une alimentation partagée par le biais de plantation de comestibles en accès libre et gratuit : « l‟idée est de refaire du local, de montrer que l‟on peut se réapprovisionner nous-mêmes et qu‟on peut redevenir souverain alimentairement, ne plus dépendre des autres pour alimentation » (Responsable Incroyable Comestible Montpellier, 11/07/2013, Montpellier). La proposition d’alternative est même la raison d’être du groupe, qui revendique sa démarche positive et non dénonciatrice (cf citation préalable sur l’opposition entre action positive et dénonciation). Leur discours apparait d’ailleurs plus engagé que la forme prise par celle-ci : « L‟alimentation n‟est pas la finalité de notre initiative de plantation. Nous sommes conscients que d‟un point de vue alimentaire, cela ne changera rien à la situation actuelle » (Responsable des Incroyables Comestibles Montpellier, 11/07/2013, Montpellier). Le fait que la nourriture produite soit totalement gratuite est déjà annonciateur d’un discours plus radical que la seule forme prise par l’initiative, même si cette gratuité n’est pas une revendication pour l’alimentation en général, comme c’est le cas pour Food Not Bombs. La mouvance montpelliéraine des 54

D’après des termes empruntés aux porteurs de l’initiative.

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Incroyables Comestibles cherche effectivement de manière plus large à réduire l’emprise de la logique économique sur l’alimentation, qu’elle identifie d’ailleurs comme étant à l’origine de l’ensemble des problèmes alimentaires. C’est pourquoi elle met en avant « le partage » et « le lien social », autour d’une activité qui « relie aussi l‟Homme à la nature » : « la finalité est aussi de recréer le lien social, faire de la convivialité, de discuter et de comprendre, d‟écouter les solutions des autres et les mettre en commun. L‟objectif est aussi de remettre en liens l‟homme avec la nature, de ne pas l‟en dissocier car c‟est impossible, on doit manger pour vivre. Le retour à la nature est important. Les relations à l‟autre se font aussi par le biais de la nature » (Idem.). Ces éléments, selon les porteurs de l’initiative ont été oubliés par le système économique et alimentaire actuel, « dirigé par l‟argent »55. Selon eux, l’initiative leur permet de promouvoir leur idéologie. Leur caractère radical s’exprime aussi à travers une volonté de promouvoir une certaine « souveraineté alimentaire » et une indépendance affirmée face à la logique de marché et le monopole des firmes transnationales dans l’alimentation, faisant échos à la description de la tendance radicale par Holt-Giménez et Shattuck (2011). Et ce, en montrant qu’il est en partie possible de se nourrir avec ce qui pousse devant chez soi, même en ville. Ceci constitue aussi selon eux une expression d’une démocratisation envers les laissés-pour-compte du système alimentaire dominant, à savoir les usagers finaux des denrées produites. La classification de cette initiative et des ces porteurs n’est donc pas évidente, même à postériori. Le responsable de l’initiative rencontré envisage même l’initiative et ses animateurs en tant que « progressiste mais avec volonté de transformation de la société » (Responsable des Incroyables Comestibles Montpellier, 11/07/2013, Montpellier). Cependant, l’idée d’une classification à mi-chemin reste pertinente du fait de l’expression d’une alternative au niveau de la forme de l’initiative, et du caractère radical du discours tenu par ses porteurs.

Une tendance radicale sous représentée La tendance radicale s’exprime essentiellement au niveau de Montpellier par le biais du collectif international Food Not Bombs, né dans les années 1980 aux Etats-Unis à Boston (Heynen 2010), et présent à Montpellier depuis Mai 2012. À l’instar des Amoureux de la vie et des Incroyables Comestibles, le discours défendu peut aussi être qualifié de radical au sens conféré par Holt-Giménez et Shattuck (2011) dans la mesure où le collectif identifie également comme responsable de la situation alimentaire actuelle le fait que « le monde soit dirigé par l‟argent, dans une logique individualiste » (Responsable Food Not Bombs Montpellier, 13/07/2013, Montpellier). Par ailleurs, leurs revendications générales s’expriment en termes d’égalité et de justice, de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, qui commence selon eux au niveau de l’alimentation « on veut aussi montrer et lutter contre l‟exclusion violente qui se produit à travers l‟alimentation » ; « Nos revendications générales sont des revendications d‟égalité et de justice. Elles ne posent donc pas vraiment problème » (Idem.). Le fait que des notions juridiques de même que la lutte contre les inégalités sont au centre de leur discours en fait aussi des acteurs radicaux au sens de Holt-Giménez et Shattuck (2011). Ces revendications autour de l’alimentation sont également, assez engagées politiquement. Les militants de Food Not Bombs dénoncent notamment « les inégalités d‟accès à une alimentation saine et équilibrée », de même que « le gaspillage alimentaire et les conséquences écologiques des régimes alimentaires basé sur des produits carnés » (Responsable Food Not Bombs Montpellier, 13/07/2013, Montpellier). Elles s’expriment également à travers la forme prise par l’initiative alimentaire de Food Not Bombs Montpellier. Par ailleurs, le collectif milite en organisant chaque mois des séances de 55

D’après des termes empruntés aux porteurs de l’initiative.

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récupération de fruit et légumes destinés à être jetés, qui sont ensuite cuisinés et distribués dans un lieu public. Aussi, ces distributions de repas sont « vegan (végétaliennes) et freegan (gratuites) », pour tous, et donc « pour le droit de toute personne à avoir accès à une alimentation saine, donc vegan, et gratuite, c‟est-à-dire freegan » (Idem.). Ainsi, contrairement aux initiatives des Amoureux de la vie surtout mais moins concernant les Incroyables Comestibles Montpellier, la forme de l’initiative alimentaire est l’expression directe des revendications des porteurs du collectif. Par exemple, la dimension « vegan » la lutte contre les conséquences écologiques de certains régimes alimentaires, la lutte contre l’exclusion 56 (cf citations précédentes) qui est notamment présente à travers l’alimentation, la promotion d’une alimentation saine, de même que la dimension « freegan » expriment l’accès pour tous. Et le fait que les denrées cuisinées soient issues de récupération montre la volonté de sensibilisation à la lutte contre le gaspillage : « le freeganisme c‟est aussi lutter contre le gaspillage en récupérant des produits qui vont être jetés » (Idem). Les distributions sont donc là pour appuyer le discours, tout en mettant en œuvre les idées défendues dans des actions concrètes. Mais ce n’est pas tout, l’expression des revendications, et donc de la tendance radical, sont également présentes symboliquement dans le déroulement de la distribution : tout le monde peut accéder à ce moment de partage et de convivialité autour de la nourriture. Cela semble en fait exprimer une réalisation concrète d’un idéal de société recherché par le collectif : « Une société qui s‟occupe des gens, qui n‟oublie pas l‟essentiel, où l‟individu est au centre de tout » (Responsable Food Not Bombs Montpellier, 13/07/2013, Montpellier). Il est également possible de voir à travers cette initiative une autre expression de cette tendance, qui transparaît également chez les Incroyables Comestibles Montpellier mais uniquement dans leur discours. C’est la volonté de promouvoir une société dite horizontale, dont l’orientation n’est pas le fruit d’une hiérarchie, mais bien l’expression des individus, et donc d’une démocratisation par le bas, envers ceux qui sont laissés de côté par le système alimentaire conventionnel notamment, mais aussi du système économique qui l’influence : « Nous n‟avons pas de modèle de société précis, mais nous ne voulons pas forcément que les choses viennent d‟en haut. Nous sommes plutôt pour un fonctionnement horizontal » (Responsable Food Not Bombs Montpellier, 13/07/2013, Montpellier). Car en effet, les actions du collectif se veulent basées sur l’échange mutuel et la coopération volontaire (d’après Heynen 2010), éléments qui se retrouvent dans les différentes actions de FNB, de la récupération à la distribution. Finalement, l’analyse permet de constater que revendications et expressions des revendications répondent à une logique similaire, le tout dans l’expression d’une tendance radicale au sens de HoltGiménez et Shattuck (2011), et même au-delà. Il est important de noter que la tendance radicale du collectif s’exprime aussi par le fait que le collectif s’attaque concrètement et à travers ces revendications à ce qu’il considère comme les causes profondes des inégalités alimentaires ou encore du gaspillage, à savoir « un monde dirigé par l‟argent et une logique individualiste » (Idem). Ceci est également réalisé par les Incroyables Comestibles Montpellier avec leur nourriture partagée et pour 56

« Les repas véganes (ou végétaliens) sont équilibrés et conviennent à chacun, y compris à de nombreuses personnes ayant des restrictions alimentaires particulières (religieuses: musulmans, juifs, hindous, bouddhistes, ou éthiques: végétariens, végétaliens). » ; « Par ce moyen, nous entendons lutter contre: -La pauvreté et l’exclusion sociale: nous considérons que chacun devrait avoir accès à des repas équilibrés, ce qui n’est pas le cas actuellement. La pauvreté est une forme de violence. -Le gaspillage: tous les jours, une quantité importante de nourriture comestible est jetée ou détruite » (D’après des tracts en libre services lors des distributions) (annexe).

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sensiblement les mêmes raisons57, mais de manière moins aboutie. Peut-être la moindre visibilité de leur revendication dans le cadre de leur initiative constitue-t-elle une explication. D’autres initiatives assimilables au mouvement alimentaire ? Dans la continuité de la typologie déjà évoquée dans le tableau n°5, l’analyse confirme bien la présence d’un mouvement alimentaire non unifié sur l’agglomération Montpelliéraine. Dans un sens large, il est en effet rattaché aux groupes des progressistes et des radicaux pour ces auteurs. Dès lors, il est possible de qualifier les six initiatives apparentées à ces catégories de mouvement alimentaire au sens de Holt-Giménez et Shattuck (2011). Cette cartographie du mouvement alimentaire urbain peut être enrichie d’autres initiatives présentes sur Montpellier, mais non intégrées à l’étude. Il s’agit là principalement des différentes Amaps et Groupements d’achats recensés qui, bien que discernables en tant que nouvelle forme de consumérisme politique, proposent un véritable projet agricole et alimentaire alternatif par rapport au système dominant (Mundler 2007 ; Brunori et al 2011 ; Marquat et Diemer 2013). De même, les formes traditionnelles de consumérisme politique peuvent y être intégrées, malgré les difficultés d’identification de ces pratiques individuelles. Elles ne sont intégrées à l’étude en raison de leur faible pouvoir transformatif à l’égard du système alimentaire conventionnel (Holt-Giménez et Shattuck 2011). Il est à noter également le statut particulier au sein de ce mouvement alimentaire, d’un groupe d’acteurs : les Colibris. Ce groupe ne réalise pas directement d’actions axées sur l’alimentation, mais se donne pour objectif entre autres « de soutenir les diverses initiatives citoyennes et de les mettre en relation les unes avec les autres » (Responsable groupe locale Colibris Montpellier, 13/08/2013, Montpellier), et ce dans le but de favoriser l’autonomie dans les territoires. Ceci explique notamment le soutien affirmé aux Incroyables Comestibles Montpellier et les relations entretenues avec d’autres initiatives comme par exemple la Disco Soupe. Cette fonction de relais autoproclamé au niveau des initiatives alimentaires en fait donc un groupe d’acteurs à part entière qu’il convient d’inclure dans le mouvement alimentaire urbain montpelliérain. L’idée du mouvement alimentaire au sens étendu, c’est-à-dire dans une dimension politicoéconomique, est donc confirmée sur Montpellier par l’enquête de terrain. Cependant, cette analyse mérite encore d’être affinée, afin de vérifier l’existence du mouvement social cette fois dans son sens sociologique. 2.2)

Une typologie enrichie des initiatives alimentaires solidaires

Un enrichissement de de la typologie énoncée par Holt-Giménez et Shattuck (2011) est envisageable selon d’autres critères de clivage. Il permettra notamment de mieux cerner le mouvement alimentaire sur Montpellier. Au regard de la justification précédente sur le classement des initiatives et de leur porteurs selon leur positionnement par rapport à la gouvernance du système alimentaire conventionnel, il est possible d’affiner les tendances, notamment en ce qui concerne l’idée d’un gradient de tendances et non d’un classement rigide.

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C’est-à-dire pour réduire l’emprise de la logique économique sur l’alimentation, à l’origine de la plupart des conséquences alimentaires négatives actuelles.

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D’une manière générale, il est possible d’opposer l’ensemble des initiatives selon une volonté de corriger ou d’améliorer l’état du SA actuel sur la base de principes de fonctionnement conservés. Une seconde tendance se dégage concernant une volonté de transformation du système, voire plus largement de la société. Un critère de discrimination sera donc mis en évidence au niveau de la typologie à travers le type de remèdes. Ainsi, les remèdes dits transformatifs visent une déconstruction du système alimentaire conventionnel pour une refondation sur des bases renouvelées : ils visent à s’attaquer aux causes profondes. Quant aux remèdes dits correctifs, ils visent à améliorer les résultats de l’organisation sociale sans en modifier les causes profondes, c’est-à-dire tout en laissant intact l’organisation du système. La différenciation repose donc en quelque sorte sur une opposition entre traitement des symptômes et des causes (d’après Fraser 2012). Il convient de préciser une nouvelle fois qu’il s’agit là de tendances et non d’un classement rigide. Les initiatives alimentaires solidaires de Montpellier se distinguent également par leur positionnement face à l’alimentation. Certaines privilégient une conception de celle-ci en termes juridique, tandis que d’autres se placent dans la perspective d’une alimentation durable, comprise au sens d’une prise en considération de certaines conséquences écologiques surtout, mais parfois aussi sociales et économiques. D’autres encore semblent d’avantage véhiculer la promotion d’une sécurité alimentaire dans la mesure où les initiatives concernées visent à « assurer à toute personne et à tout moment un accès physique et économique aux denrées alimentaires dont elle a besoin », dans le sens conféré au concept par la FAO en 1983 (FAO 2006). Mais plus exactement, il semblerait que l’objectif final de ces initiatives ne soit finalement que l’aide alimentaire, ce qui apparait cohérent avec la définition de 1983 de la sécurité alimentaire, visant à fournir un accès physique, voire parfois économique à l’alimentation, en vue de combler avant tout des besoins quantitatifs, même si souvent les dimensions qualitatives, physiologiques et sociales de l’alimentation sont mises en avant. Enfin, l’enrichissement de la typologie de Holt-Giménez et Shattuck (2011) est également l’occasion de traduire l’engagement institutionnel et politique des initiatives ainsi que des groupes d’individus qui en sont à l’origine. L’engagement institutionnel apparaît d’ailleurs inversement relié à la politisation, même si finalement des initiatives comme celles des Amoureux de la vie et des Incroyables Comestibles semblent faire exception : leurs relations avec la Mairie de Montpellier en font des initiatives plus institutionnalisées que Slow Food Languedoc ou Disco Soupe Montpellier par exemple, même si ces relations se cantonnent à un soutien exprimé en terme d’autorisation d’occupation de l’espace public (d’après les entretiens réalisés avec les gouvernements locaux). Néanmoins, elle est tout à fait évidente pour d’autres comme l’Association Saint-Vincent de Paul, qui est soutenue financièrement par la Mairie de Montpellier et parfaitement intégrée dans le réseau des acteurs de l’aide alimentaire locale. Il en va de même pour le Camion du cœur qui est soutenu localement par la Mairie et la préfecture via une autorisation d’occupation de l’espace public, mais également par le conseil général de l’Hérault ou encore la caisse d’allocation familiale de l’Hérault, sans oublier la société Sodexo qui fournit des repas pour le Camion dans le cadre d’un partenariat national. L’épicerie sociale de Grabels l’est également en tant qu’initiative portée par l’équipe municipale. De plus, toutes ces initiatives ne sont pas contre une institutionnalisation croissante, qui pourrait selon leurs porteurs, être à l’origine de plus d’efficacité : c’est notamment le cas pour les Amoureux de la vie, Disco Soupe Montpellier, le Camion du cœur, ou encore Slow Food Languedoc. À l’opposé d’une telle situation se trouve le collectif Food Not Bombs, qui ne souhaite pas entrer dans une dynamique d’institutionnalisation, qui serait d’abord contraire à son idéologie, mais qui limiterait surtout la portée et l’efficacité de l’initiative selon le collectif. ~ 54 ~


Le tableau suivant vise donc à retranscrire cette analyse et cet enrichissement, tout en fournissant une vision générale et claire des initiatives appartenant au mouvement alimentaire au sens large, ainsi que celles qui se situent en dehors de celui-ci. Il est important de rappeler que la typologie enrichie, notamment pour le « classement » des initiatives, prend appui sur la description analytique précédemment réalisée.

Légende de la typologie

Alimentation durable : L’idée d’alimentation durable est ici reprise pour exprimer le fait que les initiatives envisagées se préoccupent de certaines conséquences écologiques et sociales de leur alimentation, et parfois même économiques. L’objectif d’une alimentation durable est aussi de répondre à tout ou partie des enjeux d’un développement durable58 et non pas de permettre la pérennisation de modèles existants (Esnouf et al 2011). C’est donc aussi l’idée de rupture avec ces modèles qui est ici importante : l’idée d’alimentation durable permet de marquer la dimension alternative des modèles alimentaires proposés.

Droit à l’alimentaire et droit de l’alimentation : La distinction entre droit positif (à) et droit négatif (de) repose sur le fait qu’il est du devoir de l’Etat de doter a priori l’individu de ce droit, alors que dans le second cas, ce droit est présent par absence d’atteintes qui peuvent lui être portées. Il est donc considéré pour le droit de l’alimentation que le système économique et social actuel lui porte atteinte, et le modèle alimentaire mondial considéré comme une violation des droits de l’Homme (d’après Postolle et Bendjebbar 2012).

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Transformation des modes de développement technique et économique pour les rendre compatibles avec les exigences écologiques de long terme ; l’équité intra-générationnelle pour réunir les conditions d’actions d’une action commune dans la promotion des biens collectifs essentiels ; l’acceptation par les générations présentes de coûts, obligations et limites déterminées en fonction d’un intérêt pour le devenir des générations futures

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Tableau n°7 : Une typologie enrichie des initiatives/acteurs du Food Regime et du mouvement alimentaire à Montpellier

Source : Auteur, d’après la typologie de Holt-Giménez et Shattuck (2011) ~ 56 ~


Section 3. Conclusion sur la présence d’un mouvement alimentaire urbain sur Montpellier

Dans la continuité de la section précédente, l’idée est ici de justifier l’existence du mouvement alimentaire restreint, en montrant notamment que les autres initiatives alimentaires solidaires ne peuvent être envisagées en tant que mouvement social d’un point de vue sociologique. Autrement formulé, la section s’attachera à délimiter le mouvement alimentaire, en montrant que ce dernier s’avère finalement plus restreint par rapport à une vision économique et politique. 3.1)

Le mouvement alimentaire : un nouveau mouvement social ?

Loin des revendications et des formes de mobilisations des mouvements syndicalistes et ouvriers qui ont modelé l’imaginaire des mouvements sociaux antérieurs, le mouvement alimentaire contemporain semble développer de nouvelles formes de mobilisations, des revendications inédites ou encore des formes d’actions originales. Cela en fait-il pour autant un « nouveau mouvement social » (Neveu 2005) ? C’est ce que cherche à déterminer à présent la réflexion. Les nouveaux mouvements sociaux se distinguent de leurs homologues anciens notamment au niveau de la forme particulière que prennent leurs actions. Ils reflètent souvent de nouvelles formes de protestations, peu institutionnalisées et laissant place à l’inventivité et parfois même à une dimension ludique (Hassanein 2003 ; Neveu 2005). Ceci semble se vérifier au niveau de certaines initiatives du mouvement alimentaire, principalement celles qui mettent en œuvre des « distributions » alimentaires dans des lieux publics (Food Not Bombs Montpellier ; Disco Soupe Montpellier ; Les Amoureux de la vie dans une moindre mesure) ou une forme de protestation par le biais de la dissémination de bacs de plantes comestibles un peu partout dans la ville (Les Incroyables Comestibles Montpellier). Aussi, une dimension de réflexion personnelle ou collective est-elle promue : au niveau de la consommation par exemple avec la Disco Soupe qui fait participer le public à sa réintroduction de fruits et légumes hors circuit de vente conventionnel et marchand, ou sur le rapport de l’Homme à la nourriture, et de la nature dans un milieu urbain chez les Incroyables Comestibles Montpellier. De plus, ces nouvelles formes de protestations, qui sont souvent peu institutionnalisées selon Neveu (2005), vont de pair avec une organisation plus décentralisée et plus axée sur la création d’espaces d’autonomie vis-à-vis de l’Etat ou du système conventionnel, d’avantage que sur la défiance envers l’Etat ou le système, ou sur leur ralliement à la cause défendue. Il semble que ce soit le cas au niveau du mouvement alimentaire, du moins pour les initiatives répertoriées dans la catégorie des progressistes. L’exemple de Slow Food Languedoc dans sa volonté de relocaliser la production et l’alimentation est évocateur, de même que celui des Amaps. Cependant, certaines caractéristiques des nouveaux mouvements sociaux évoquées par Neveu (2005) sont absentes, hormis pour une seule initiative. C’est le cas de Food Not Bombs Montpellier qui promeut de nouvelles valeurs et de nouvelles revendications, plutôt axées sur des aspects identitaires. La promotion d’une alimentation végétalienne par des personnes adeptes de ce type d’alimentation montre bien la dimension identitaire forte associée à l’initiative, bien qu’il n’y ait pas de rejet des membres non-végétaliens du collectif. Mais d’une manière générale, les revendications du mouvement sont bouleversées par rapport aux anciens mouvements sociaux dans la mesure où elles ne revêtent pas un caractère de lutte de classe et ne s’inscrivent pas dans un rapport de production. Au contraire, les ~ 57 ~


initiatives s’inscrivent plutôt dans un rapport de solidarité entre classe sociale, développé dans une acception sociologique classique donc, même si certaines d’entre-elles marquent une opposition entre « classe » gouvernée et « classe » dirigeante (Incroyables Comestibles Montpellier ; Food Not Bombs Montpellier). En ce sens donc, le rapprochement entre mouvement alimentaire et nouveau mouvement social (NMS) semble des plus envisageables. Cependant, la littérature analyse ces NMS comme des vecteurs de changement dans l’ordre social (Neveu 2005). L’analyse de Gottlieb (2001) confirme alors ce statut de NMS, en mettant l’accent sur la contribution du mouvement au renouvellement de la manière dont l’alimentation et sa production sont pensées et parlées, en plus de son potentiel de changement et d’influence sociale et environnementale sur le régime capitaliste d’accumulation. Sous cet angle, il apparait également possible de rassembler mouvement alimentaire et NMS dans la mesure où le mouvement alimentaire dans sa version « demande »59 semble clairement manifester le passage d’un statut passif pour le consommateur et le citoyen vis-à-vis à de l’alimentation, à un statut réellement pro-actif, pour produire une gradation avec un activisme présent déjà dans le consumérisme politique. Cet argument entame déjà la réflexion qui fera l’objet du troisième chapitre de ce travail, consacré aux apports de ces initiatives dans la construction d’un système alimentaire urbain plus durable. Ce rôle pro-actif du consommateur urbain et surtout citoyen semble confirmé par les travaux de Renting et al (2012), qui identifient ces initiatives alimentaires comme des initiatives citoyennes, contribuant notamment à une démocratisation de l’alimentation. 3.2) Un(des) mouvement(s) alimentaire(s) et un réseau d’initiatives alimentaires citoyennes (« Civic Food Network ») Selon Hassanein (2003), le mouvement alimentaire est l’expression même d’une démocratisation de l’alimentation et du système alimentaire conventionnel, car il permet à la « demande » alimentaire d’atteindre un statut pro-actif et citoyen dans la gouvernance du SA, et non plus de simple acteur passif. Pour Renting et al (2012), il en va de même pour l’ensemble des initiatives alimentaires dites citoyennes, incluant notamment le mouvement alimentaire mais sans le distinguer, au sein d’un réseau. La réflexion s’inscrit ici dans cette perspective, en montrant la présence à Montpellier d’un « noyau dur » d’initiatives constituant un mouvement alimentaire, ainsi que d’initiatives « satellites » à ce mouvement constituant cette fois d’avantage un réseau d’initiatives alimentaires qualifiées de « citoyennes ».

3.2)1. Un mouvement alimentaire en émergence ? Les mouvements sociaux tiennent une place particulière dans les dimensions et dynamiques de l’action collective (Neveu 2005). Afin de traduire ces différences, il est possible de mobiliser la typologie de Kriesi (1993). Ce cadre d’analyse constitue un outil permettant de borner les mouvements sociaux en les distinguant des organisations satellites contribuant à leur existence.

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Le terme « demande » intervient pour qualifier le côté « consommation » du mouvement alimentaire qui s’exprime ici en milieu urbain, en opposition au côté production, et donc « offre » d’un mouvement alimentaire qui serait représenté par exemple par des organisations paysannes tels que le Roppa ou la Via Campesina pour reprendre les exemples de HoltGiménez et Shattuck (2011).

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Un mouvement alimentaire restreint, au sens de Kriesi (1993) Cet auteur distingue différents « espaces » des organisations et investissements militants. Ces « espaces » se distinguent selon deux variables : d’abord le degré de participation des adhérents, puis l’orientation de l’organisation étudiée (Neveu 2005). La première variable définit un gradient de participation, allant « du militantisme le plus activiste à une absence totale de participation autre que le paiement d‟une cotisation, une affiliation molle » (Neveu 2005 : 24). Quant à l’orientation de l’organisation, elle va d’une action exclusive sur les autorités publiques ou privées à une prestation de services, une offre de biens, vers les adhérents ou usagers (Ibid.). Le schéma suivant illustre cet aspect théorique. Schéma n° 3 : Une typologie des organisations liées au mouvement social

Source : Neveu 2005

La partie inférieure droite du schéma correspond à ce que l’auteur identifie comme un mouvement social, comme le montre le schéma. Ce dernier permet de préciser l’identification du mouvement alimentaire sur Montpellier, ainsi que la place de chaque initiative alimentaire solidaire. Au sein du réseau d’initiatives recensées, il n’y a pas d’organisation qui corresponde totalement au positionnement du mouvement social. Il est toutefois envisageable de classer certaines initiatives dans la catégorie de la mobilisation politique étant donné que certaines initiatives, comme Food Not Bombs et Les Incroyables Comestibles Montpellier, s’adressent respectivement assez directement ou indirectement aux autorités publiques. Cependant, elles s’inscrivent également dans le service avec les « récupérations et distributions » organisées mensuellement, et la dissémination récurrente des bacs de comestibles. Mais ces éléments ont aussi et surtout valeur de protestation et mobilisation comme démontré précédemment, de même que ceci peut se justifier par une appartenance aux nouveaux mouvements sociaux. En se cantonnant au croisement des deux variables que sont l’orientation vers les autorités et la participation directe des adhérents, alors il est effectivement question d’un mouvement ~ 59 ~


alimentaire plus restreint sur Montpellier qui semble donc se dessiner. Il serait presque possible d’intégrer à ces deux initiatives celle des Amoureux de la vie, mais l’absence de leur part d’appel aux autorités (publiques et privées) ne permet pas cet enrichissement. Il convient de noter la position particulière du groupe local de Montpellier du mouvement Colibris. Sa fonction autosuggérée de « relais des initiatives qui contribuent à l‟autonomie des personnes et groupes de personnes sur les territoires », et ce en vue « d‟un affranchissement des grands systèmes dominants » (Responsable Colibris, 13/08/2013, Montpellier), en fait clairement une organisation de soutien au service du mouvement alimentaire. Ceci semble confirmé par la journée de mobilisation du 4 mai des « Incroyables Colibris » qui avait pour objet de médiatiser l’initiative des Incroyables Comestibles tout en témoignant le soutien du mouvement Colibris aux Incroyables Comestibles. Il en va de même pour la prise de contact de Food Not Bombs en direction des Colibris. Le statut de « Service » selon la typologie de Kriesi (1993) est donc clairement visible.

Un mouvement social naissant, une nébuleuse ? Pour bien situer le mouvement alimentaire dans le paysage des mouvements sociaux urbains, il est important d’envisager les liens entretenus avec d’autres actions collectives visant les autorités ou les acteurs privés. Néanmoins, dans la logique des nouveaux mouvements sociaux, ces éléments peuvent être difficiles à cerner. Pourtant l’étude du noyau dur du mouvement alimentaire montpelliérain, concrétisé à travers les Incroyables Comestibles Montpellier et Food Not Bombs Montpellier, montre bien la connexion de ces initiatives et de leurs acteurs avec d’autres actions collectives. Il faut déjà noter l’existence de relations entre les deux initiatives, et les entretiens avec leurs promoteurs révèlent une première prise de contact. Cependant, bien que toutes deux assimilables à une tendance radicale60 et partageant une forme assez proche d’initiative axée sur le partage et la gratuité de denrées alimentaires d’origine végétale (l’une sous forme de récupération et l’autre de plantation), des discordances sur l’approche du problème semblent exister. Un entretien réalisé avec les Incroyables Comestibles Montpellier révèle en effet une réticence, une réserve de la part de l’initiative et de ces acteurs vis-à-vis du collectif Food Not Bombs à cause de leurs revendications, même si l’initiative se situe aussi dans une démarche positive. Des réticences idéologiques peuvent également limiter les liens de coopération, voire même les relations entre ces acteurs du mouvement alimentaire au sens de Kriesi (1993). Elles peuvent provenir cette fois du collectif Food Not Bombs qui affirme dans l’entretien que l’idéologie du collectif peut constituer un frein au développement de ces relations avec d’autres initiatives : « nous ne souhaitons idéalement collaborer qu‟avec des personnes qui partagent nos revendications, afin qu‟il y ait des affinités » (Responsable Food Not Bombs Montpellier, 13/07/2013, Montpellier). Néanmoins, ils affirment que « les Incroyables Comestibles Montpellier sont dans le même esprit d‟appropriation de l‟espace public, de partage, de convivialité que nous » (Responsable Food Not Bombs Montpellier, 13/07/2013, Montpellier), ce qui démontre des possibilités de rapprochement. Finalement, le mouvement alimentaire au sens de Kriesi (1993) apparait comme naissant étant donné les faibles relations entretenues entre les deux initiatives et leurs acteurs. Cependant, l’entretien réalisé avec les Incroyables Comestibles témoigne de membres « partagés », actifs dans les deux initiatives. Tout laisse à penser qu’une évolution vers plus de structuration est possible, si ce n’est peut-être le fait 60

Même si, selon l’analyse, les Incroyables Comestibles Montpellier apparaissent comme des acteurs progressistes, il n’en reste pas moins que leur tendance est fortement radicale (cf point 2.1.3)2.).

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que les Incroyables Comestibles Montpellier soient plus institutionnalisés en raison leur lien avec les autorités politiques locales, tandis que cette institutionnalisation est considérée avec une grande méfiance par la branche montpelliéraine du collectif Food Not Bombs. Le mouvement alimentaire urbain dans son sens restreint peut aussi se voir attribuer le statut de « nébuleuse », en tant qu’ensemble entretenant des relations avec un autre mouvement social, celui dit des « Indignés ». Le mouvement des indignés a émergé au cours de l’année 2011. Malgré son caractère spontané, il s’inscrit selon Canet (2012) dans la continuité des mobilisations des dernières décennies. Selon cet auteur, « le mouvement des Indignés ne constitue qu‟une forme innovante de lutte contre le néolibéralisme et en ce sens, il participe de la mouvance altermondialiste dont il partage à la fois les valeurs et son combat pour un monde plus juste, solidaire et durable » (Canet 2012 : 2). De même, ce noyau dur du mouvement alimentaire est également en relation avec les porteurs du développement des gratiférias, marché où tout est gratuit en vue de favoriser le partage, et ceux du mouvement pour un « revenu de base », qui réclame l’instauration en Europe du versement d’un revenu de base inconditionnel versé à l’ensemble des citoyens européens. Le statut de nébuleuse est confirmé par le caractère informel des relations entretenues entre le mouvement alimentaire au sens restreint et ces autres mouvements. Il est donc finalement envisageable de présenter le mouvement alimentaire au sens de Kriesi (1993) comme une branche alimentaire du mouvement des indignés 61, au sens où il partage aussi ces valeurs et son combat pour un monde plus juste solidaire et durable62. En outre, les relations entretenues avec les gratiférias et le collectif du revenu de base attestent d’une tendance radicale dans la mesure où l’ouverture sur d’autres organisations ne se fait que sous la condition d’un partage idéologique minimum : c’est notamment le cas du partage et de la gratuité de l’alimentation, qui expliquent selon les membres des initiatives alimentaires du mouvement, le lien avec les gratiférias et le collectif « revenus de base » (d’après les entretiens réalisés).

3.2)2. Un réseau d’initiatives alimentaires citoyennes à Montpellier ? Bien que permettant une délimitation du mouvement alimentaire dans un sens restreint, la typologie de Kriesi (1993) ne permet pas de déterminer la position des autres initiatives alimentaires. Des initiatives comme celle de Slow Food Languedoc illustrent pourtant bien ce que Neveu (2005) désigne comme une « affiliation molle », étant donné le simple paiement d’une cotisation, (mis à part quelques ateliers du goût et autres événements organisés mais pour les membres uniquement). Mais leur intégration dans la typologie de Kriesi reste difficile. Les autres initiatives, elles ne semblent pas davantage trouver leur place au sein de cette typologie. Se pose alors la question de la place des autres initiatives alimentaires solidaires dans ce mouvement alimentaire ? Et dans le SA urbain ? La première question fait l’objet de ce point, et la seconde sera traitée dans le chapitre suivant. Le terme de « civic food network » (réseau alimentaire citoyen) est un terme employé par Renting et al (2012) pour désigner les nouvelles formes d’engagement citoyen perçues dans les réseaux alimentaires. Ce terme recouvre en fait plus largement les relations nouées entre production, distribution, et consommation au sein des systèmes alimentaires63, et inclut également de nouvelles formes de coopération entre acteurs divers qui s’engagent ou souhaitent s’engager dans une approche 61

Et donc indirectement du mouvement altermondialiste d’après Canet (2012). Ceci sera notamment démontré dans le troisième chapitre de ce travail, dont il constitue l’objet. 63 Ce que la littérature désigne par le terme d’ « alternative food networks ». 62

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renouvelée vis-à-vis de l’alimentation. Dans cette perspective, il apparait donc possible d’y inclure les initiatives alimentaires solidaires qui ne semblent pas trouver leur place dans la délimitation d’un mouvement social alimentaire en un sens restreint, du moins pour ce qui est des initiatives dites progressistes. Ces dernières témoignent bien d’un engagement citoyen dans une perspective renouvelée de l’alimentation, ne serait-ce déjà que par leur dimension solidaire. Cette expression, marque finalement l’importance croissante de la société civile dans l’organisation et la trajectoire des systèmes alimentaires, comparées aux acteurs de marchés et étatiques (Ibid.). Cependant, elle n’établit pas de réelle distinction entre les différentes initiatives, pas même en termes d’institutionnalisation (Renting et al 2012). Il apparait alors envisageable d’y classer également des initiatives d’ordre réformiste. Il semblerait tout de même que la distinction avec les mouvements sociaux soit opérée par les auteurs, même si le mouvement social y apparait d’abord inclus : « CFNs [Civic Food Networks] in many cases develop and build upon linkages with other new social movements and conceptual innovations related to different societal and economic spheres, such as de-growth, transition town movements, solidarity economy districts, place-based development, ecofeminism, etc. In this regard, the development of new thinking and alternative practices around food often seems to represent an accessible area of experimentation, with the capacity to foster the further development of new discourses and forms of citizenship » (Renting et al 2012 : 293). La seconde phrase de la citation porte néanmoins confusion quant à l’inclusion du mouvement alimentaire et de ses initiatives dans ce réseau, particulièrement en ce qui concerne le développement approfondit de nouveaux discours et formes de citoyenneté, auquel il serait possible d’associer le dit mouvement (Idem.). Quoi qu’il en soit, la réflexion mettra en avant cette distinction, mais considérera bien le mouvement alimentaire comme une partie intégrante des initiatives alimentaires citoyennes, en référence à Hassanein (2003) qui assimile mouvement alimentaire et démocratisation de l’alimentation. Ainsi il est donc possible d’affirmer que les initiatives qui ne font a priori pas partie du mouvement alimentaire au sens de Kriesi (1993) et de Neveu (2005), soit parce qu’elles sont dépourvues d’une remise en cause explicite du système conventionnel (le Collectif TUP et Disco Soupe) ou soit parce qu’elles en sont trop proches (Slow Food Languedoc), constituent avec les initiatives de tendance réformiste, un réseau d’initiatives alimentaires citoyennes plus ou moins institutionnalisé.

3.2)3. Un réseau d’initiatives finalement peu structuré Cette notion de réseau alimentaire solidaire apparait pertinente pour la réflexion, et particulièrement adaptée pour qualifier les initiatives étudiées. L’idée de réseau suggère quand même un ensemble de relations entre les initiatives, qui n’ont pas été étudiées jusqu’à présent, du moins pour les initiatives extérieures au mouvement alimentaire dit restreint. C’est donc l’objet de cette section. Cependant, l’analyse ne peut être complète étant donné que le travail ne vise pas à créer un répertoire exhaustif des initiatives alimentaires solidaires, mais bien à mettre en avant leur diversité. En outre, il est surtout ici question du réseau qui s’exprime au sein de chaque catégorie d’initiatives-acteurs n’appartenant pas au mouvement alimentaire dans son sens restreint et entre les initiatives de type aide alimentaire. Les entretiens ont permis de mettre en évidence des relations plus ou moins importantes entre les acteurs des différentes initiatives. Celles-ci vont d’une première prise de contact (Disco Soupe et Slow Food Languedoc) à une « participation » sous diverses formes à une autre initiative (Slow Food Languedoc faisant partie du collectif TUP), en passant par le relais d’information et la médiatisation (Colibris et Disco Soupe). ~ 62 ~


L’idée de réseau se présente donc bien comme pertinente pour les initiatives alimentaires citoyennes montpelliéraines, du moins pour la catégorie des initiatives progressistes. Il est toutefois important d’insister sur le faible niveau de structuration de réseau des initiatives progressistes. Il est donc possible de parler d’un réseau en émergence, voire même en construction étant donné la volonté de coopération de certains acteurs, notamment de Disco Soupe qui s’envisage dans une démarche de relais et d’accompagnement d’événements autour de l’alimentation, même si l’initiative n’en est qu’à ses débuts « Disco Soupe peut se voir un peu en tant que créateur de lien : « servez-vous de DS, nous sommes porteur d‟un message mais aussi d‟un concept qui peut vous servir » » (Responsable de la Disco Soupe, 17/07/2013, Montpellier). D’une manière générale et toutes catégories d’acteurs confondues, l’étude des relations et volonté de coopération montre que plus les initiatives sont engagées politiquement, plus les acteurs sont favorables ou en recherche de coopération avec les autres initiatives, et pensent que ce développement sera à l’origine de plus d’efficacité : « on cherche à faire du lien au sein des mouvements, pour faire émerger une solution commune et montrer que nous sommes pleins à penser de la même manière » (Responsable Incroyables Comestibles Montpellier, 11/07/2013, Montpellier). L’inverse est également vérifié, et il est possible d’affirmer que la volonté de coopération décroît avec l’engagement politique, et d’ajouter que la volonté de participation avec les gouvernements locaux pour plus d’efficacité est décroissante avec l’engagement politique, sauf peutêtre pour les Amoureux de la vie. Plus précisément, cette dynamique est partagée par le mouvement alimentaire restreint malgré une volonté de coopération avec des initiatives idéologiquement proches, par Disco Soupe donc, mais aussi les Amoureux de la vie. Slow Food Languedoc fait exception car le convivium régional envisage un développement de coopération mais au sein du réseau Slow Food, entre convivium. Il en va de même pour le collectif TUP pour qui l’élargissement du collectif semble est perçu comme problématique. Dès lors le potentiel de structuration s’avère tout de même conséquent, essentiellement pour les catégories d’acteurs du mouvement alimentaire compris au sens large, à part exception. La position du groupe montpelliérain du mouvement Colibris apparait alors stratégique ici pour le mouvement alimentaire : son statut de relais entre les initiatives peut en effet s’avérer déterminant pour la structuration du mouvement au sens large. La situation est quelque peu différente au niveau des initiatives dites réformistes, du moins au sein des initiatives recensées. Des relations de participation subsistent, par exemple à travers les dons alimentaires (de Simply Market vers l’association Saint Vincent de Paul, entre autres). Les relations se jouent moins sur une coopération idéologique de long terme. En réintégrant les initiatives de types « aide alimentaire », la situation semble encore différente et la persistance de ce type de relation devient marginale. Les initiatives d’aide alimentaire semblent effectivement se mouvoir dans ce qu’il serait possible de qualifier de « situation de tolérance bienveillante » dans la mesure où chaque initiative a conscience de la présence des autres, mais ne souhaite pas aller vers plus de coopération que des échanges physiques et occasionnels de denrées alimentaires. Les spécificités de chacun en termes d’organisation des distributions, de contenu des repas, de fréquence, et de position géographique dans l’espace urbain sont mobilisées par les acteurs porteurs pour justifier ce manque de relations, ainsi qu’une volonté d’indépendance « chacun à sa façon de faire, mais finalement on est complémentaire » (Responsable des Amoureux de la vie, 04/07/2013, Montpellier) ; « chacun à ces activités, et si on veut bien faire, il ne faut pas faire de tout » (Responsable Camion du cœur, 16/07/2013, Montpellier). Ces différences témoignent tout de même selon eux d’un tissu relativement complémentaire sur

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l’ensemble des critères cités64. Les seules relations assimilables à une coopération sont celles qui émergent à travers l’échange physique de produits alimentaires, que ce soit de manière marginale entre initiatives, ou bien en impliquant la Banque Alimentaire de l’Hérault. Une certaine coopération s’exprime également à la période critique pour l’aide alimentaire (le mois d’août), pour que les diverses structures ne ferment pas en même temps afin de maintenir une offre d’aide alimentaire sur la ville. Au regard de la démonstration de ce chapitre, la présence d’un mouvement alimentaire à Montpellier semble peu contestable, que ce soit dans une dimension large au sens de Holt-Giménez et Shattuck (2011) ou dans sa forme restreinte au sens de Kriesi (1993). En outre, ces différentes initiatives alimentaires qu’il est possible de qualifier de citoyennes, marquent une montée au créneau de la société civile dans la gouvernance du SA urbain. Sur fond d’opposition, de déconstruction ou de création d’alternatives, l’ensemble de ces initiatives se positionnent de manière différente face aux effets négatifs du système alimentaire globalisé. Mais elles émergent également de manière plus large face aux insuffisances du système économique actuel, dont les répercussions alimentaires sont conséquentes. Néanmoins, la structuration de ce mouvement alimentaire au sens restreint du terme n’en est qu’à ses débuts : des relations entre plusieurs acteurs émergent, notamment autour d’un acteur central, le groupe local montpelliérain du mouvement Colibris. Qualifier ce mouvement alimentaire urbain de naissant apparait donc pertinent, d’autant plus que les initiatives sont relativement récentes (un peu plus d’un an pour le collectif Food Not Bombs Montpellier, et un peu plus de deux ans pour les Incroyables Comestibles Montpellier). Ceci explique sans doute la faible structuration du mouvement dans son sens restreint, sachant également qu’il se dessine comme une nébuleuse, une émanation alimentaire du mouvement social des indignés et d’autres actions collectives s’inscrivant dans une perspective alternative (les gratiférias) ou plus politique (le collectif « revenus de base »). Il semble en aller de même pour le réseau du mouvement alimentaire au sens large, mais si la structuration y semble plus importante. Cependant, celle-ci est à replacer dans le cadre d’initiatives plus nombreuses. Les relations sont généralement en émergence, et se développent de manière progressive. La coopération entre initiatives semble recherchée sous différentes formes (d’échange physique de denrées jusqu’à un soutien et l’organisation d’évènements communs), mais les blocages idéologiques apparaissent parfois conséquents, que ce soit entre acteurs de tendance radicale, ou sein même de la catégorie d’acteurs qualifiée de tendance réformiste. Se pose à présent la question des apports de ces initiatives à la gouvernance et à la construction d’un SA urbain plus soutenable.

64

En outre, les responsables du Camion du cœur et des Amoureux de la vie évoquent également le fait que leur emplacement géographique est complémentaire de celui des autres initiatives et permet ainsi de toucher le maximum de personnes.

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Chapitre III Quels apports du mouvement alimentaire et du « réseau alimentaire citoyen » à la soutenabilité du système alimentaire urbain montpelliérain ?

Dans le cadre de cette analyse de l’émergence de la société civile à la définition du système alimentaire d’une ville moyenne, il apparait intéressant d’observer ses apports potentiels à plus de soutenabilité de celui-ci. Cette analyse fait l’objet de ce dernier chapitre. Dans un contexte de relocalisation de l’alimentation synonyme de politisation, et de crises agricoles et alimentaires susceptible de délégitimer l’action des acteurs étatiques et privés selon Renting et al (2012), la société civile apparaît comme porteuse de plus de soutenabilité dans le SA urbain en cherchant à s’impliquer dans sa gouvernance (Esnouf et al 2011). Dans cette plate-forme de jeux de pouvoirs, la démocratie alimentaire semble véhiculer plus de soutenabilité car selon Hassanein (2003) aucune autorité indépendante ne peut apporter de réponses satisfaisantes aux insuffisances du système alimentaire conventionnel, dans la mesure où celles-ci résultent effectivement de conflits d’intérêts. C’est à cause de ceux-ci que la soutenabilité doit être politiquement et socialement définie selon cette auteure. Ce chapitre s’inscrit donc aussi dans cette perspective. Il sera alors également l’occasion d’étudier la structuration du mouvement alimentaire et du réseau alimentaire citoyen, ainsi que les possibilités de structuration autour d’une cause ou de revendications communes. Soit en vue d’une transformation profonde et structurelle du système alimentaire conventionnel, soit en faveur de son maintien sur fond de correction de ces effets négatifs. Et ce, dans l’optique de plus de soutenabilité sociale pour le système alimentaire urbain.

Section 1. Vers un système alimentaire urbain plus soutenable ? La soutenabilité ou durabilité des systèmes alimentaires est essentiellement mise en cause du fait de leurs limites, qui sont issues d’externalités négatives présentes dans les sphères économiques, sociales et environnementales (d’après Esnouf et al 2010). Leur dépassement apparait donc potentiellement porteur d’une soutenabilité croissante dans les divers systèmes alimentaires. C’est donc dans cette perspective que les apports en termes de durabilité des initiatives alimentaires citoyennes, et donc du mouvement alimentaire, seront envisagés. 1.1)

Insuffisances et effets négatifs mis en avant ?

La participation à la construction d’une plus grande soutenabilité du SA urbain s’exprime donc de plusieurs manières. Mais ces apports en termes de durabilité sont avant tout indirects.

1.1)1. Une contribution à la soutenabilité sous diverses formes C’est d’abord en permettant de pointer, de mettre en avant les insuffisances du système alimentaire conventionnel que les initiatives alimentaires citoyennes contribuent à sa durabilité. Elles participent ainsi, de manière plus ou moins efficace, notamment en fonction de leur engagement politique, à la mise à l’agenda de certaines questions alimentaires et d’une sensibilisation publique à des externalités négatives produites par les pratiques alimentaires (Renting et al 2012). Le mouvement de relocalisation ~ 65 ~


de l’alimentation en est la preuve : il a le mérite d’avoir porté des questions non seulement publiques, mais aussi académiques sur le devant de la scène comme par exemple les questionnements sur l’échelle d’approvisionnement pertinente pour les systèmes alimentaires. Au niveau du SA montpelliérain, le réseau alimentaire citoyen, participe donc à la construction de cette soutenabilité à différents plans. D’une part, il contribue à la mise à l’agenda politique local des questions d’équité face à l’accès à une alimentation saine et conviviale, notamment par le biais des initiatives des Amoureux de la vie et de Food Not Bombs Montpellier. Par ailleurs, certaines actions (Disco Soupe Montpellier et de nouveau le collectif Food not Bombs) posent la question du gaspillage alimentaire, en poussant les consommateurs à réfléchir au modèle de consommation et au pouvoir dont ils disposent dans son orientation65, ou encore aux questions de dépendance alimentaire (Incroyables Comestibles Montpellier). Il en va de même concernant des initiatives comme celle de Slow Food Languedoc, mais aussi des Amaps et de groupements d’achats, qui tentent de renouer avec des pratiques alimentaires et agricoles saines pour l’environnement et pour l’homme, et plus équitables. Et ce, tout en contribuant à la sauvegarde de la biodiversité alimentaire, et donc agricole. D’une manière plus générale aussi, toutes participent au retour de la convivialité et de l’échange autour de l’alimentation, dimension largement perdue avec l’avènement du troisième Food Regime. Ces interrogations sont dans une mesure variable selon les initiatives, portées aux sphères politiques, mais la mise à l’agenda se fait principalement par le biais des consommateurs urbains. D’autre part, l’ensemble des initiatives étudiées contribuent à fournir une ou des réponses pratiques aux insuffisances qu’elles identifient et parfois politisent. A ce propos, l’initiative de Food Not Bombs Montpellier constitue un exemple pertinent pour à la fois lutter contre le gaspillage alimentaire et promouvoir une équité alimentaire, en « recyclant » des produits ayant valeur de déchet, tout en promouvant l’accès à une alimentation saine pour tous. Les exemples pourraient ainsi être multipliés. La soutenabilité du SA urbain semble donc, certes dans une faible mesure, améliorée par la présence de ces alternatives co-existantes au schéma du système alimentaire conventionnel, qui permettent in fine d’en atténuer les externalités négatives. Enfin, il est à noter un autre aspect de la soutenabilité diffusé par le mouvement alimentaire, dans son sens large comme restreint. Assimilable à un nouveau mouvement social, le mouvement alimentaire urbain est en ce sens porteur d’un renouvellement de la conception de l’alimentation, de la manière dont l’alimentation est envisagée, pensée, notamment à l’échelle du système alimentaire urbain, mais aussi plus largement. Au niveau urbain, cette nouvelle approche est empreinte de convivialité et de solidarité. La convivialité semble même se présenter comme la principale valeur promue par les acteurs de la société civile au sein de la gouvernance du SA. En outre, ces éléments semblent importants pour plus de soutenabilité du SA urbain, car convivialité et solidarité sont synonymes d’échanges tolérants réciproques entre les hommes et entre les acteurs du système, et ce autour de l’alimentation. Dès lors, ce nouveau contrat social apparaît porteur de soutenabilité dans des systèmes alimentaires où le lien social a progressivement été remplacé par des mécanismes de marchés. La contribution du mouvement alimentaire en termes de soutenabilité du SA urbain est donc avant tout sociale de par cette recherche d’échanges humains autour de l’alimentation.

1.1)2. Un risque de déresponsabilisation des sphères étatiques Néanmoins, certaines initiatives présentent quelque peu néfaste à cette soutenabilité. Il s’agit principalement d’initiatives dites réformistes, particulièrement du Camion du Cœur et du restaurant 65

Il conviendrait alors d’y ajouter le Collectif TUP pour l’émergence de cette prise de conscience du consommateur.

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d’entraide de l’Association Saint-Vincent de Paul. Il est aussi possible d’y adjoindre les initiatives dites progressistes les moins radicales, les moins engagés politiquement. De par l’apport de solutions concrètes à certaines insuffisances, elles favorisent et légitiment le retrait de l’Etat de questions qui lui sont finalement dévolues. Une analogie peut être opérée avec l’article de Terrolle (2004) qui évoque la gestion de la situation des populations de sans domiciles fixes en milieu urbain, de plus en plus « récupérée » par les secteurs associatifs, caritatifs et humanitaires, et qui contribuent au dessaisissement de l’Etat sur cette question. Dans une certaine mesure, il semble en aller de même au niveau de l’alimentation des personnes dites précaires pour englober les inégalités alimentaires, et à une échelle plus large de la soutenabilité du système alimentaire urbain. L’importance prise ou que prend le milieu citoyen dans ces questions tend à interroger la place de l’Etat : s’agit-il d’une déresponsabilisation ? D’une impossibilité de traitement ? Ou bien encore d’une pertinence accrue des acteurs de la société civile pour leur traitement ? La question mérite d’être posée. Mais au-delà de celle-ci, il est possible d’affirmer a priori la contribution du réseau alimentaire citoyen à la plus grande soutenabilité du SA urbain. Une comparaison plus poussée entre les effets positifs d’une gestion citoyenne et d’une gestion étatique de l’amélioration de cette soutenabilité serait nécessaire pour trancher. 1.2) Des coalitions déterminantes pour la soutenabilité du système alimentaire urbain Bien que le terme de réseau soit ici employé par Renting et al (2012) dans le cas d’initiatives alimentaires citoyennes, ces auteurs ne s’attardent pourtant pas sur les liens entretenus entre les initiatives, alors même que la notion de relation y est centrale. De surcroît, ces relations sont importantes dans la remise en cause et l’influence du système alimentaire conventionnel. En effet l’analyse de Holt-Giménez et Shattuck (2011) contribue à appuyer ce raisonnement. Sur la base de leur typologie reprise dans ce travail, ces auteurs affirment l’importance des alliances entre groupes d’acteurs pour la future trajectoire du régime, et donc implicitement aussi pour celle de la soutenabilité des systèmes alimentaires. Holt-Giménez et Wang (2011) vont plus loin dans cette analyse en essayant de déterminer la trajectoire du régime capitaliste en fonction des alliances qui émergeront entre les différentes catégories d’acteurs identifiées dans ladite typologie. A l’instar de Holt-Giménez et Wang (2011) qui affirment le rôle central des organisations appartenant au mouvement de justice alimentaire (tendance progressiste) pour l’orientation du Food Regime, il est possible de suggérer la centralité des acteurs progressistes dans la trajectoire de ce Food Regime et du SA urbain montpelliérain. Ils assurent en effet que, « Following our Food Regime/Food Movement Matrix, if FJ [Food Justice] organizations build reformist alliances, the corporate food regime will be strengthened. If they build radical alliances, the food movement will be strengthened. The former scenario will not lead to regime change, while the latter at least opens the possibility of a strong food movement capable of pushing substantive reforms » (Holt-Giménez et Wang 2011: 95). Il est donc possible de reprendre cette réflexion en l’appliquant à une analyse des coopérations entre tendances. D’autant plus que cette vision semble partagée par Hassanein (2003), qui identifie les coalitions réalisées par le mouvement alimentaire comme porteuses de changement dans le système agro-alimentaire, mais aussi en tant qu’expression démocratique.

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Selon Holt-Giménez et Shattuck (2011), les possibilités de transformations structurelles du système alimentaire (et donc implicitement d’orientation vers plus de soutenabilité66) requièrent une évaluation du potentiel de convergence des tendances progressistes et radicales. Ceci est implicitement confirmé par Alkon et Agyeman (2011) qui affirment que « If activists in the food movement are to go beyond providing alternatives and truly challenge agribusiness‟s destructive power, they will need a broad coalition of supporters. We argue that such support can best be found in the low-income communities [...] that have been, and are currently, most deeply harmed by the food system » (Alkon et Agyeman 2011: 4). Au niveau montpelliérain, ce potentiel de réforme structurelle du SA urbain semble important dans la mesure où la convergence entre progressistes et radicaux apparait quelque peu entamée, les relations existantes entre les Incroyables Comestibles Montpellier et Food Not Bombs Montpellier en témoignent. Même si celles-ci se limitent à la prise de contact, ces deux initiatives possèdent une base commune dans leurs revendications (partage et convivialité autour de l’alimentation) et dans la forme de leur initiative ((gratuité des denrées proposées). De plus, l’initiative de Food Not Bombs Montpellier illustre bien la citation d’Alkon et Agyeman (2011), au sens où elle favorise déjà en son sein le dépassement d’une approche alternative, et l’intégration dans le mouvement alimentaire des populations les plus touchées négativement par le système alimentaire conventionnel. Néanmoins, sur l’ensemble des initiatives du mouvement alimentaire au sens large, une convergence plus large entre progressistes et radicaux parait limitée en raison de la position de Food Not Bombs Montpellier, souhaitant initier des coopérations avec d’autres initiatives partageant un socle idéologique minimum. La nécessité de ce socle idéologique minimum commun pour l’initiation des coopérations est finalement présente dans la plupart des initiatives, et c’est sans doute ce qui explique en partie aussi la faible structuration du réseau alimentaire citoyen. De plus, les divergences au sein même de la tendance progressiste sont présentes : des initiatives comme Slow Food Languedoc ou le Collectif TUP s’inscrivent plutôt dans une dynamique de coopération interne à leur structure, étant donné sans doute respectivement leur appartenance à une organisation plus large ou leur structuration en tant que collectif d’associations. A l’inverse, des initiatives comme Disco Soupe cherchent clairement à promouvoir leurs relations au sein du réseau alimentaire citoyen, mais toujours sous couvert d’un partage idéologique. Pour ce qui est de ce potentiel de convergence idéologique sur les initiatives enclines au développement d’une coopération, il semble donc présent parce que les blocages résident surtout sur des positionnements concernant les limites du système conventionnel. Sur le fond cependant, toutes les initiatives ne sont pas contre une amélioration générale du SA urbain. Par exemple, les Amoureux de la vie sont sensibles au gaspillage alimentaire, de même que Disco Soupe l’est par rapport à l’exclusion alimentaire, mais chacune ne souhaite pas empiéter sur le terrain de l’autre. Le seul blocage idéologique persistant concerne davantage les revendications de Food Not Bombs Montpellier, qui est d’ailleurs conscient de ce frein. Il s’avère donc finalement difficile de trancher quant aux possibilités de convergence des initiatives, mais le principal frein concernant celles enclines à une coopération réside à un niveau idéologique.

66

Etant donné que selon Hassanein (2003), aucune autorité indépendante ne peut apporter de réponses aux insuffisances du système alimentaire conventionnel, dans la mesure où celles-ci résultent effectivement de conflits d’intérêts, la soutenabilité doit donc être politiquement et socialement définie selon cette auteure, ce que peut permettre le mouvement alimentaire, du moins y contribuer. C’est en ce sens qu’il sera porteur de soutenabilité : la transformation structurelle peut donner lieu à une déconstruction du régime en place, et une redéfinition sur des bases politiquement et socialement définies.

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1.3) Une influence conventionnel ?

croissante

sur

le

système

alimentaire

Une caractéristique de l’ensemble des initiatives progressistes est leur objectif d’influencer le système alimentaire conventionnel (Holt-Giménez et Shattuck 2011). De même, il est possible de s’interroger sur cette influence pour l’ensemble du réseau alimentaire citoyen. C’est l’objet de cette section.

1.3)1. Une pérennisation par l’institutionnalisation ? De nombreuses initiatives du réseau alimentaire citoyen ne sont pas institutionnalisées, ou présentent un faible degré d’institutionnalisation. Se pose donc pour celles-ci la question de leur maintien dans le paysage des initiatives alimentaires solidaires. Cette question est indirectement importante pour la soutenabilité du SA urbain dans la mesure où, cela a été abordé, elles proposent des alternatives pratiques à certaines de ces limites, et visent à orienter le système via les consommateurs. Parmi les initiatives les moins institutionnalisées se trouvent Slow Food Languedoc, Disco Soupe, Food Not Bombs Montpellier, ainsi que les Amoureux de la vie et les Incroyables Comestibles malgré des relations plus froides avec les gouvernements locaux. Bien souvent portées par un noyau dur de quatre ou cinq membres, ces initiatives restent fragiles. Leur institutionnalisation, sous diverses formes, constitue donc un moyen de garantir leur pérennisation. En effet, la plupart des initiatives bien ancrées dans le SA urbain affichent un certain niveau d’institutionnalisation. C’est le cas par exemple pour l’Association Saint Vincent de Paul, ou encore le Camion du cœur. Cependant, celle-ci peut s’accompagner de contreparties non négligeables pour leur pertinence. Pattaroni (2005) montre à propos des pratiques relevant de l’éthique du care, comment leur institutionnalisation les conduit à revêtir des formes qui leur font perdre leur dimension critique, entrainant de ce fait un paradoxe. Ceci semble se confirmer pour les initiatives citoyennes du réseau alimentaire, à propos de leur dimension solidaire : la comparaison de certaines initiatives alimentaires solidaires67 montre une solidarité moins poussée selon la progression de leur institutionnalisation. Un raisonnement analogique avec l’institutionnalisation des pratiques de l’éthique du care est envisageable, même si les différences constatées dans les revendications alimentaires expliquent pour beaucoup ces différences de pratiques. Si l’institutionnalisation des initiatives citoyennes du réseau alimentaire peut permettre sa pérennisation, elle peut néanmoins s’accompagner d’incertitudes et particulièrement du point de vue de la mobilisation de la solidarité. En outre, l’institutionnalisation des mouvements sociaux peut conduire à leur canalisation par le biais d’une réglementation accrue et d’un financement des groupes qui en sont à la base (Hamel et al 2000). Par exemple, les Incroyables Comestibles se sont vu proposer par la mairie des lieux d’implantation de comestibles, sous forme de bac ou en pleine terre. Les auteurs ajoutent tout de même qu’une telle institutionnalisation ne pourrait quand même maitriser complètement les fondements de l’action collective. De plus, leur institutionnalisation témoigne également de leur succès, alors qu’en cas d’échec ils tendent à disparaitre (Idem.).

67

Le Camion du cœur, les Amoureux de la vie, et Food Not Bombs Montpellier. Une démonstration plus en détails sera opérée par la suite.

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1.3)2. Une influence positive du système alimentaire conventionnel garanti par l’institutionnalisation ? Selon Lamine et al (2012), l’influence du SA conventionnel par le réseau alimentaire citoyen va dépendre de la capacité de ce dernier à nouer des relations avec les gouvernements locaux, mais aussi avec les autres initiatives et les acteurs conventionnels, donc de marchés. En somme, pour l’aspect de la soutenabilité ici traitée, l’influence des initiatives citoyennes sur le SA urbain conventionnel va dépendre de leur capacité à constituer un réseau alimentaire solidaire, en y impliquant gouvernements locaux et acteurs de marchés. Pour ce qui est du réseau alimentaire solidaire montpelliérain, celui-ci apparaît donc comme faiblement structuré mais potentiellement important. Concernant les relations avec les gouvernements locaux, il est en va de même, avec des relations plus importantes du côté de la tendance réformistes. Il convient donc à présent d’envisager les relations du réseau alimentaire avec les acteurs conventionnels du SA urbain. Celles-ci sont notables et s’expriment essentiellement depuis les acteurs conventionnels vers les initiatives citoyennes, mais sous la forme de dons en denrées alimentaires. Ces échanges physiques de denrées manifestent donc une certaine solidarité de ces acteurs envers les consommateurs délaissés par le système conventionnel, certes de manière indirecte. Ces relations ne sont pas marginales et proviennent de plusieurs supermarchés de la ville : l’Association Saint-Vincent de Paul et les Amoureux de la vie sont concernés par des dons émanant du Simply Market dans le quartier Mas Drevon, et le Camion du cœur réalise des récupérations de produits frais au sein des Lidls. Ces opérations sont contractualisées, au niveau national dans le cas des Lidls, au niveau local pour les Simply Market. L’analyse s’est concentrée sur le premier cas étant donné qu’il concernait deux des initiatives enquêtées, mais ce recensement témoigne donc déjà d’une certaine influence sur le système conventionnel, bien qu’il ne s’agisse ici pas encore de la très grande distribution. Dans le cas étudié donc, les dons ont un vrai statut de don au sens où la seule contrepartie nécessaire de la part des initiatives est de respecter la chaîne du froid et d’être constituées en association. Ils sont réalisés sur une fréquence de trois fois par semaine (Les lundis pour les Amoureux de la vie, les mercredis et samedis pour l’association Saint-Vincent de Paul). Un entretien réalisé avec un employé du magasin a permis de mettre à jour une influence plus importante encore dans la mesure où la chaine de supermarché possède une fondation qui finance « des projets de solidarité et d‟insertion sociale en lien avec l‟alimentation » (Employé de Symply Market Mas Drevon, 08/08/2013, Montpellier), allant du soutien à une épicerie sociale et solidaire par un transfert de compétences, jusqu’au soutien d’association œuvrant à favoriser un accès à une alimentation saine au plus démunis (d’après une plaquette d’information sur la fondation). Dès lors, quel que soit l’objectif implicite du magasin, le constat de l’influence du réseau alimentaire sur les acteurs conventionnels est présent. Néanmoins, il est à noter que les initiatives les plus influentes sont celles qui possèdent un certain niveau d’institutionnalisation. Les trois initiatives en relation avec les supermarchés sont toutes constituées en association. C’est même une des conditions imposées par le magasin Simply Market pour recevoir des dons. Les initiatives plus informelles semblent donc exclues d’une influence quelconque sur les acteurs conventionnels. L’influence du réseau alimentaire citoyen sur le système alimentaire conventionnel apparait donc comme corrélée à l’institutionnalisation du premier. Mais cela vaut uniquement pour les relations avec les acteurs de marchés dans la mesure où les gouvernements locaux sont aussi concernés par des initiatives plutôt informelles (cf Incroyables Comestibles Montpellier). Toutefois, l’institutionnalisation est quand même synonyme de relations facilitées, et donc d’un potentiel d’influence croissant. ~ 70 ~


Section 2. Pour un nouveau contrat social autour de l’alimentation et une gouvernance alimentaire renouvelée ? Assimilé à un nouveau mouvement social, le mouvement alimentaire, mais aussi dans une moindre mesure le réseau alimentaire citoyen, sont porteurs d’un renouvellement dans la manière dont l’alimentation est pensée, et envisagée (d’après Gottlieb 2001 ; Neveu 2005). Dans cette perspective, cette section essayera en quelque sorte de mettre en évidence les grands traits de cette conception renouvelée de l’alimentation en milieu urbain développé. 2.1) Les initiatives alimentaire ?

citoyennes,

expression

d’une

démocratie

Les initiatives alimentaires recensées de manière non exhaustive attestent d’une prise de pouvoir dans la gouvernance du SA urbain, en tant qu’expression citoyenne, par rapport à des acteurs historiquement dominants (Etat et acteurs de marchés) (Renting et al 2012). Il est en ce sens déjà possible de parler d’une sorte de démocratisation de sa gouvernance, pouvant aller vers une démocratisation de l’alimentation au sens d’une détermination citoyenne des enjeux et de la résolution des problèmes alimentaires.

2.1)1. Une participation plus équitable à la formation d’un SA urbain plus soutenable ? Le réseau alimentaire citoyen exprime déjà une certaine démocratisation de l’alimentation dans le SA urbain montpelliérain étant donné que « The concept of food democracy rests on the belief that every citizen has a contribution to make to the solution of our common problems » (Hassanein 2003 : 85). L’ensemble du mouvement alimentaire au sens large constitue finalement une participation citoyenne à la trajectoire du SA vu toutes les initiatives qui y sont présentes proposent une ou plusieurs solutions à certaines limites. Le fait que le mouvement alimentaire, pris ici dans son sens large, véhicule aussi de nouvelles pratiques autour de l’alimentation, qui peuvent ou non se généraliser, montre encore les apports envisageables de celui-ci (Hassanein 2003). Il serait alors possible de parler de démocratisation au sens où de nouvelles pratiques autour de l’alimentation sont définies par des acteurs-citoyens. C’est d’ailleurs ce qui semble se passer au niveau de la convivialité et de la solidarité autour de l’alimentation, avec finalement l’adoption de telles pratiques par des acteurs de marchés. Le concept de démocratie alimentaire revêt également un sens plus politique qui retient ici l’attention : l’essence de sa signification est que « all members in agro-food system have equal and effective opportunities of participation in shapping that system, as well as knowledge about the relevant alternative ways of designing and operating the system » (Hassanein 2003: 83). Ainsi, il apparait alors difficile d’évoquer ce concept dans son sens total pour évoquer le mouvement et le réseau alimentaire. Mais il a en revanche le mérite de mettre en évidence la contribution de ces initiatives à une démocratisation de la gouvernance du SA montpelliérain, qui constituent alors une véritable, voire unique opportunité de participation citoyenne à son orientation, pour reprendre les termes de l’auteure. Il n’est donc pas ici question de participation directe comme pourrait le laisser entendre l’établissement de Food Policy Councils par exemple, mais bien d’une participation citoyenne indirecte à travers les initiatives alimentaires solidaires. Plus précisément, le concours des initiatives à ~ 71 ~


la démocratisation de l’alimentation apparait plutôt situé au niveau de la seconde partie de la définition d’Hassanein (2003), c’est-à-dire concernant la dotation des citoyens en connaissances sur la manière de concevoir et réaliser le SA urbain. Des initiatives comme celles de Disco Soupe, du collectif TUP ou encore de Slow Food Languedoc l’illustrent particulièrement. Aussi, les alternatives pratiques proposées par le mouvement alimentaire au sens large représentent l’autre contribution du mouvement alimentaire à la démocratie alimentaire, au sens d’une contribution citoyenne au niveau des solutions pour un système alimentaire plus durable (d’après Hassanein 2003). Dès lors, il semble donc plutôt possible de parler d’une amorce de rééquilibrage dans le pouvoir de décision et d’orientation du système étant donné les relations du réseau alimentaire avec les gouvernements locaux, plus que de véritable participation à son dessein alimentaire. Toutefois, cela va dans le sens d’une participation plus équitable des acteurs citoyens du fait de la domination historique effective de l’alliance acteur de marché – Etat dans l’orientation des systèmes alimentaires au cours des dernières décennies (Renting et al 2012). Si la définition politique et sociale de la soutenabilité du SA urbain apparait encore lointaine, la création de nouveaux espaces de négociations68 permet d’affirmer une participation croissante. Il peut donc sembler inapproprié, voire excessif de parler d’une participation croissante de la société civile à la trajectoire du SA montpelliérain. C’est pourquoi le terme d’influence semble plus justement qualifier la situation d’orientation indirecte du système par ce type d’acteurs et sa quasiabsence dans la gouvernance. Néanmoins, le réseau alimentaire citoyen est porteur, que ce soit (faiblement) en termes d’influence ou de connaissances apportées, d’une démocratie alimentaire.

2.1)2. Pour plus de justice dans l’alimentation ? En tant qu’opportunités de participation, certes indirectes, à l’orientation du SA urbain montpelliérain, les initiatives alimentaires diffusent dans une certaine mesure donc, une participation à la trajectoire du SA. En ce sens, elles favorisent plus de justice au niveau d’une alimentation urbaine, comprise dans le cadre conceptuel de la justice sociale au sens de Fraser (2004), nécessitant redistribution dans une dimension économique et reconnaissance dans une dimension culturelle. Ceci se traduit au niveau alimentaire en tant qu’objectif de disponibilité physique et économique satisfaisant à une alimentation correspondant aux aspirations des consommateurs urbains. Cette définition peut être décomposée en deux parties, en référence au second pilier de la sécurité alimentaire, ainsi qu’à un idéal alimentaire urbain. Dans son second sens, les initiatives alimentaires citoyennes recouvrent donc ce que Fraser (2004) désigne comme « la parité de participation ». C’est-à-dire le droit de participer en tant que pair à la vie social, et plus précisément dans le cadre du SA urbain, même si le statut de pair n’est pas encore atteint, d’orienter le système alimentaire vers un idéal. La démocratie alimentaire semble donc ici synonyme de justice dans l’alimentation au sens large, du moins en termes de gouvernance du système alimentaire. En effet, si l’analyse se place à une échelle plus micro, au niveau des citoyens, s’envisage alors de manière aisé le potentiel de discrimination des initiatives alimentaires vis-à-vis de certaines pratiques, et notamment le renforcement d’une dualisation de l’alimentation. Le développement des Amaps en constitue d’ailleurs un exemple pertinent en raison du niveau de revenus souvent nécessaire pour accéder à ce genre de service69, même si le schéma de 68

Il est toujours ici question des relations du réseau alimentaire avec les gouvernements locaux, mais aussi des espaces qui émergent au sein même du réseau et du mouvement alimentaire. 69 Il est par exemple nécessaire d’avancer des sommes d’argents importantes aux producteurs, et ce en début de saisons, afin de les soutenir dans leur production.

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consommation tend à se démocratiser avec l’apparition « d’Amap à vocation sociale », comme l’Amap’apillons à destination d’étudiants montpelliérains. Néanmoins, il est possible d’observer que certaines initiatives alimentaires vont bien dans le sens de Fraser (2004) à travers l’alimentation, comme c’est notamment le cas de Food Not Bombs Montpellier et des Amoureux de la vie. Ces initiatives réalisent à travers leur distribution alimentaire respective vers les plus défavorisés une redistribution économique à travers la distribution des repas, ainsi qu’une reconnaissance de ce type de public en leur offrant un accès à des repas festifs, conviviaux, et finalement normaux. Initiatives alimentaires citoyennes et justice autour de l’alimentation ne vont donc pas forcément de pair : tout dépend de l’échelle d’analyse. Mais c’est tout de même un objectif implicite pour bon nombre d’entre-elles. Cette démocratisation croissante de l’alimentation au sein du SA urbain ne contribue pas directement à plus de soutenabilité. Mais elle en est empreinte dans la mesure où selon Hassanein (2003), la soutenabilité d’un SA alternatif doit être définie, et donc discutée socialement et politiquement à cause des conflits d’intérêts associée à une gestion uniquement marchande des SA. C’est ce que permet l’exercice d’une démocratie alimentaire, notamment portée par le mouvement et le réseau alimentaire citoyen. Aussi, le processus de démocratisation alimentaire observé paraît traduire une mobilisation pour une autre expression de la non-durabilité des SA. Il s’agit là d’abord de la distanciation croissante des consommateurs par rapport à leur alimentation, en partie responsable de troubles dans les comportements alimentaires, et ensuite de l’accroissement des inégalités alimentaires (Esnouf et al 2011). C’est sans doute l’incapacité à résoudre ces problèmes, d’abord des acteurs de marchés à travers des mécanismes de certifications et de l’Etat ensuite par le développement de filet sociaux, qui à favoriser l’émergence d’initiatives alimentaires citoyennes pour tenter d’y apporter des solutions nouvelles, innovantes. Et c’est même dans cette perspective de résolution que s’inscrit plus généralement le renouvellement des questions alimentaires dont sont porteurs les acteurs de la société civile. 2.2) Un retour de la solidarité et de la convivialité autour de l’alimentation ? D’une manière générale, l’ensemble du mouvement alimentaire au sens large se caractérise par la réaffirmation de la solidarité et de la convivialité autour de l’alimentation. Cependant, la manière dont sont mobilisées ces caractéristiques diffère d’une initiative à une autre. L’objet de cette partie est donc d’une part de mettre en évidence ces différences, à travers notamment la justification d’un gradient de solidarité via une analyse focalisée sur trois initiatives similaires dans leur forme, mais dissemblables dans leur fond. D’autre part, il sera aussi question de révéler une dualisation dans le positionnement des initiatives, d’une solidarité « par différenciation dominante », à une solidarité « par similitude résiduelle », notamment corrélées au positionnement idéologique des initiatives.

2.2)1. Un gradient de solidarité : distance et proximité, charité et partage ? L’analyse se concentre ici sur trois initiatives particulières que sont les distributions alimentaires du Camion du cœur, des Amoureux de la vie et de Food Not Bombs Montpellier, afin de mettre en évidence le gradient de solidarité envisagé. Toutes prennent la forme de distributions alimentaires dans un lieu public, selon une fréquence allant respectivement de 5 déjeuners par semaine accompagnés de ~ 73 ~


deux distributions en soirée chaque semaine (Camion du cœur), en passant par deux soirs par semaine (Amoureux de la vie), à l’organisation d’une distribution mensuelle (Food Not Bombs Montpellier). La fréquence reflète finalement le degré d’institutionnalisation des initiatives. Il est également nécessaire de rappeler que ces trois initiatives s’inscrivent dans des tendances différentes du cadre analytique précédemment développé : réformiste (Camion du cœur), progressiste (Amoureux de la vie), et radicale (Food not Bombs Montpellier).

Le public et les relations entretenues L’étude des initiatives à travers le public auquel elles s’adressent permet déjà de dégager des éléments intéressants concernant la manière dont elles envisagent la solidarité. Si le Camion du cœur vise les gens de la rue, un public similaire à celui des Amoureux de la vie y est présent : des Sans Domiciles Fixes, des personnes à revenus faibles, des personnes en situation de grande précarité. En revanche, au niveau de la distribution de Food Not Bombs, celle-ci est beaucoup plus hétérogène en termes de public et se mêlent des passants de tout horizon socio-économique, des personnes vivants dans la rue, mais aussi des familles et leurs enfants. Même si le public visé est différent à travers les initiatives ; « des gens de la rue » pour le Camion du Cœur, « des personnes en situation de grande précarité » et comprenant donc des gens de la rue pour les Amoureux de la vie, et « tout le monde » pour Food Not Bombs Montpellier (d’après les entretiens réalisés), n’importe qui est censé pouvoir accéder aux distributions70. D’ailleurs, l’observation participante a permis de voir que certaines personnes fréquentaient les trois initiatives. Néanmoins une première distinction est percevable : c’est la faible présence de femmes et d’enfants à la distribution du Camion, alors que leur présence est plus remarquable dans le cas des autres initiatives, notamment celle des Amoureux de la vie (d’après les entretiens réalisés et l’observation participante). Les différences perçues en termes de public semblent s’expliquer par l’objectif même des initiatives. Cependant, une autre source d’explication est envisageable : la manière dont le public de l’initiative est considéré, même si cet élément reflète aussi l’objectif des initiatives. Toutefois, même dans ce cas, la perception d’un gradient de solidarité reste envisageable. Concernant la considération portée au public, celle-ci semble constituer une seconde source de différenciation entre les initiatives. Plus encore c’est l’ensemble des relations entretenues avec le public qui marque ces différences. Les entretiens menés ont permis de souligner des degrés de proximité différents avec le public présent, permettant déjà de parler de différentes expressions de la solidarité. Dans leur considération du public présent, les bénévoles du Camion du cœur insistent sur la nécessité de mettre une « distance » avec le public, en instaurant le vouvoiement : celui-ci est alors envisagé comme « un bénéficiaire » : « Le vouvoiement est important. Le tutoiement est des fois présent, mais c‟est rare. On ne peut pas recevoir de cadeaux par exemple, les relations doivent rester « professionnelles » » (Bénévole du Camion du Cœur, 12/08/2013, Montpellier). L’idée d’une relation de service est donc assez présente, comme en témoigne l’illustration de bénévoles assimilant les relations entretenues à des « relations professionnelles » : « on est obligé d‟avoir un certaine distance pour ne pas mettre de l‟affectif, ou le moins possible : il faut avoir le regard d‟un service humain » ; « ce sont des personnes normales qui ont juste besoin d‟une aide, à la manière d‟un service » ; « je suis 70

En effet, contrairement à certaines distributions alimentaires comme celle des centres des restaurants du cœur, il n’est pas demandé au public de répondre à certaines conditions de ressources, ou encore d’identité. Masi c’est aussi et surtout parce qu’aucune des distributions n’exige de conditions particulières pour la participation du public.

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à leur service » (Bénévoles du Camion du cœur, 25/09/2013, Montpellier). Ces bénévoles nuancent tout de même leur propos en évoquant des échanges dépassant quelque peu cette distance à travers des discussions, des rires et une certaine chaleur lors des distributions : « les distributions sont relativement chaleureuses et les relations entretenues relativement bonnes » (Bénévole du Camion du Cœur, 25/09/2013, Montpellier) ; « certains ne disent pas un mot, des fois on rit, on dit n‟importe quoi. De bonnes relations sont nouées, mais ils ne deviendront jamais nos amis car il y a une barrière » (Bénévole du Camion du Cœur, 12/08/2013, Montpellier). Les raisons qui poussent à cette distance sont une appartenance à un milieu différent selon ce bénévole : « la distance est imposée, on ne vient pas du même milieu » (Idem.) ; « la distance est nécessaire parce que ce ne sont pas non plus des amis » (Bénévole du Camion du Cœur, 25/09/2013, Montpellier). Cette personne évoque même de manière un peu confuse et fataliste que « la main qui donne est au-dessus de celle qui reçoit » (Ibid.). Ce sentiment de « supériorité » est également constaté à travers le fait qu’un certain nombre de bénévoles semblent espérer un retour de la part du public et concernant leur action : « non on ne leur demande rien en retour, juste un merci, un sourire … juste pouvoir les aider » (Bénévole du Camion du Cœur, 26/09/2013, Montpellier) ; « non on espère rien, si ce n‟est un sourire, un petit échange » (Bénévole du Camion du Cœur, 25/09/2013, Montpellier). Cette idée d’échange est particulièrement présente sur l’initiative du Camion du Cœur quand référence est faite aux entretiens réalisés : « la distribution est un partage entre bénévoles et bénéficiaires, c‟est donnant-donnant » (Bénévole du Camion du Cœur, 25/09/2013, Montpellier). Cependant, cette approche distante est imposée par la structure et n’émane pas directement de l’approche des bénévoles : « le siège demande cette distance pour leur respect » (Bénévole du Camion du Cœur, 26/09/2013, Montpellier). Ceci est même consigné dans la charte du bénévole distribuée à chaque nouveau bénévole du Camion du Cœur71. Cette dimension de distance vis-à-vis du public se retrouve quelque peu chez les Amoureux de la vie, mais d’une manière moins marquée que dans l’initiative précédente, et qui tend à s’estomper : « chacun reste à sa place, avec la barrière de la table72. Mais certains nous connaissent depuis longtemps alors on s‟embrasse » (Membre des Amoureux de la vie, 19/08/2013, Montpellier) ; « ils sont comme moi, si j‟ai envie de leurs faire la bise je leurs fais » (Membre des Amoureux de la vie, 16/09/2013, Montpellier). Pour ce qui est des relations entretenues avec le public, là aussi il est possible de constater un certain décalage avec l’initiative précédente : les membres vont jusqu’à évoquer des relations d’amitiés, cohérentes avec leurs intentions qui ne sont autres que de « faire à manger pour les amis de la rue » : « Pour certains on apporte juste à manger, pour d‟autres c‟est une amitié, avec la barrière de la table. On essaye de leur faire plaisir, on est content et eux-aussi » ; « ce sont tous des amis » (Membre des Amoureux de la vie, 19/08/2013, Montpellier). Ce constat est confirmée par une bénévole du Camion du Cœur, également membres des Amoureux de la vie : « L‟approche des bénéficiaires est différentes […] ce sont deux conceptions différentes. […] Aux Amoureux de la vie, on prend le temps de discuter, d‟échanger, l‟approche est plus humaine, plus solidaire, […] alors qu‟au Camion on n‟a pas forcément le temps » (Bénévole du Camion du Cœur et membre des Amoureux de la vie, 26/09/2013, Montpellier). Le contenu des repas sera ensuite abordé plus en détails en tant que reflet de la solidarité, mais les entretiens montrent déjà bien l’importance de l’échange dans la 71

« Si le tutoiement est un automatisme entre bénévoles quel que soit l‟âge et la situation sociale de chacun, il ne l‟est pas avec les bénéficiaires » Mémento des bénévoles du Camion du Cœur. 72 La personne interroger désigne l’organisation de la distribution : les porteurs de l’initiative font le service derrière une table sur laquelle sont disposés les plats cuisinés.

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distribution : il n’est plus ici uniquement question de discussion comme au Camion du cœur, mais d’« une écoute s‟ils veulent parler », et d’apport d’une attention, d’une reconnaissance et d’une considération : « c‟est important d‟avoir des gens qui les considèrent » (Membre des Amoureux de la vie, 19/08/2013, Montpellier) ; « on a l‟impression qu‟ils existent un peu » (Membre des Amoureux de la vie, 16/09/2013, Montpellier) « à part à manger, on leurs montrent qu‟on pense à eux et on partage quelque chose avec eux, leurs tristesses, leurs joies » (Membre des Amoureux de la vie, 23/09/2013, Montpellier) ; « aux Amoureux de la vie, je les regarde dans les yeux, on leur fait comprendre qu‟ils existent » (Membre des Amoureux de la vie et bénévole au Camion du Cœur, 26/09/2013, Montpellier). Il semble donc bien qu’un seuil ait été franchi par rapport à la « distribution »73 du Camion : en effet, la personne enquêtée lors de la première phase d’entretien en vient même à évoquer la célébration de l’anniversaire d’une personne membre de l’association, avec le partage d’un gâteau d’anniversaire avec le public présent ce jour-là, dans sa description des objectifs de l’initiative. Mais cela va encore plus loin dans la mesure où certain membres en viennent même jusqu’à évoquer des relations quasiment familiales, comme cela sera abordée par la suite. Il y a donc plus de proximité, d’intimité entre les animateurs de cette initiative et le public présent. Il est même possible de noter pour certains membres une sorte d’identification au public présent, illustrant bien le développement d’une solidarité dite par similitude : « j‟ai eu de la chance de trouver un travail mais j‟aurais pu être dans la même situation qu‟eux » (Membre des Amoureux de la vie, 23/09/2013, Montpellier). En outre, le sentiment de « supériorité » identifié chez certains bénévoles du Camion du Cœur semble absent chez les membres des Amoureux de la vie : « non on attend rien d‟eux … ils nous attendent c‟est notre récompense » ; « non on espère rien en retour » (Membre des Amoureux de la vie, 16/09/2013, Montpellier) ; « on veut juste les aider, leur donner un coup de pouce » (Membre des Amoureux de la vie, 23/09/2013, Montpellier). La réflexion mérite quand même d’être nuancer. Il s’agit là une fois de plus de tendance, et les différences entre les deux initiatives présentées ne sont pas aussi franchement tranchées. En effet, certains bénévoles du Camion du Cœur dépassent l’approche majoritairement développée au sein de l’initiative dans la mesure où ils se permettent de tutoyer et de faire la bise à certains bénéficiaires par exemple, marquant ainsi une proximité plus forte. Ils se rapprochent également de l’initiative des Amoureux de la vie dans le sens où le partage est aussi mis en avant, même si cela semble réalisé de manière quelque peu différente, avec l’idée d’un échange réciproque ou le partage d’un moment (d’après les entretiens réalisés). Il est donc surement plutôt question d’un continuum de solidarité plus ou moins cultivé par les initiatives et leurs membres, plutôt que d’un gradient marquant de manière plus franche ces différences, même si ces dernières sont clairement mises en évidence par les entretiens. La notion de distance apparait comme dissoute dans les distributions de Food Not Bombs Montpellier. Celles-ci sont en quelque sorte fondées sur un principe égalitaire, que ce soit au sein du public, ou dans les relations entre le public et les membres du collectif : « ce sont des gens comme vous et moi, c‟est tout. L‟idée c‟est de montrer que l‟alimentation est un droit pour tout le monde » (Membre de Food Not Bombs Montpellier, 28/09/2013, Montpellier). C’est d’ailleurs pour cela que le collectif qualifie les distributions comme incarnant « plus du partage que de la charité […] un partage avec tout le monde » (Membre du collectif Food Not Bombs Montpellier, 22/08/2013, Montpellier). Cela a été mis en avant dans les entretiens par le collectif qui observe que les distributions attirent « pas mal de SDF, un peu de marginaux parce qu‟ils apprécient de ne pas être pris de haut » ; « C‟est dans un esprit 73

Car ces exemples le montrent bien, il s’agit bien souvent de plus qu’une distribution alimentaire.

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d‟égalité que nous faisons ça, les gens qui viennent sont au même niveau que nous » (Idem.) ; « on recherche le partage sur une base égalitaire, on ne fait pas ça par pitié » (Membre de Food Not Bombs Montpellier, 28/09/2013, Montpellier). En outre, le fait que la distribution ne s’adresse pas uniquement aux gens de la rue, même si le collectif est conscient de leur présence durant celle-ci, atteste bien de cet esprit d’égalité : « toutes les classes sociales sont présentes lors des distributions » (Membre de Food Not Bombs Montpellier, 28/07/2013, Montpellier). Ceci est d’ailleurs confirmé par les entretiens menés avec le public lors de celles-ci, où c’est finalement le fait d’être simplement une personne qui inspire le rassemblement : « les gens sont très sympas, j‟ai pu lier connaissance avec deux ou trois d‟entre eux » (Personne présente lors d’une distribution de Food Not Bombs Montpellier qui vit entre la rue et les squats, 29/07/2013, Montpellier). La notion de distance est donc encore moins présente ici dans la mesure où elle n’est même pas évoqué par le collectif, contrairement à l’association des Amoureux de la vie, malgré le côté amical de leur distribution. De même que dans les autres initiatives, les relations avec le public ne s’arrêtent pas à une dimension alimentaire car la convivialité y est presque aussi importante, de même que la dimension sociale du repas : « La convivialité est au centre de notre démarche : les gens viennent beaucoup parler avec le collectif. L‟idée est de partager un repas équilibré, mais aussi de renouer avec la dimension sociale du repas » (Responsable de Food Not Bombs Montpellier, 13/07/2013, Montpellier) ; « on apporte un moment convivial et un bon repas » ; « finalement c‟est un peu aussi de la reconnexion sociale parce que tout type de milieu se rencontre » (Membre de Food Not Bombs Montpellier, 28/09/2013, Montpellier) ; « c‟est un moment de convivialité, on rencontre des gens divers, certains deviennent des amis … c‟est comme si on était tous amis » (Membre de Food Not Bombs Montpellier, 28/09/2013, Montpellier). Là aussi donc les relations entretenues avec le public dépassent cette convivialité pour s’inscrire dans une sorte d’amitié, un peu à l’image de ce qui a été décrit précédemment pour les Amoureux de la vie : « les relations avec le public sont amicales et gratifiantes … c‟est un partage d‟énergie positive » (Idem.). Aussi comme l’analyse l’a jusqu’à présent montré, le collectif axe sa distribution sur le partage en faisant de ce dernier la centralité de leur initiative : « La distribution des repas, c‟est l‟occasion de créer une situation de partage » (Responsable Food Not Bombs Montpellier, 22/08/2013, Montpellier). Tous les membres interrogés utilisent d’ailleurs cette caractéristique pour qualifier leur initiative. Il est possible de remarquer aussi que les initiatives s’inscrivent dans une optique de don, non pas seulement physique par exemple à travers les repas (don de denrées) mais aussi dans le sens d’un investissement personnel teinté d’altruisme, d’un souci plus ou moins désintéressé de l’autre : « Les distributions se font dans une bonne ambiance, on fait quelque chose qu‟on aime faire pour les gens » (Responsable Food Not Bombs Montpellier, 22/08/2013, Montpellier) ; « On ne leur demande rien en retour, c‟est juste une aide, un coup de pouce » (Responsable Amoureux de la vie, 19/08/2013, Montpellier) ; « on vient partager un moment, donner de notre temps » (Bénévole du Camion du Cœur, 26/09/2013). En effet, rien n’est demandé en retour au public pour sa participation si ce n’est du respect pour les personnes impliquées dans l’initiative et ce qu’elles font, parfois un sourire ou un merci sont les bienvenues, presque espérés (Camion du Cœur). Les initiatives sont également soucieuses de répondre aux attentes des publics présents dans la mesure du possible. Par exemple, le fait d’avoir la volonté de proposer des repas les plus plaisants possibles gustativement le démontre, de même que le fait d’essayer de répondre aux demandes particulières des publics présents (Livres, vêtements, produits d’hygiène pour l’essentiel …) (d’après les entretiens réalisés au sein de trois initiatives).

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L’influence du cadre institutionnel de l’initiative constitue un élément important pour le développement de la solidarité. La comparaison avec une initiative menée par des particuliers met en avant ce constat. Ceci est confirmé par une bénévole du Camion du Cœur qui fait aussi partie des membres des Amoureux de la vie : « le camion du cœur est une structure plus réglementée alors que les Amoureux de la vie est une initiative privée, la démarche n‟est pas la même, aux Amoureux de la vie l‟implication est plus personnelle … on n‟a pas de réglementation, on est autogéré » (Bénévole du Camion du Cœur et Membre des Amoureux de la vie, 27/09/2013, Montpellier). En somme, l’analyse des relations entretenues avec les publics des initiatives alimentaires citoyennes illustre cette idée de gradient en termes de mise en œuvre et d’appropriation de la solidarité. En outre, ces exemples montrent bien que la convivialité est une dimension centrale des initiatives citoyennes alimentaires, quelle que soit finalement leur tendance (réformiste, progressiste ou radicale).

Le repas, son contenant, et le déroulement des distributions Aussi, se pencher sur le contenu, mais aussi le contenant et le déroulement des repas proposés permet d’opérer une distinction entre les initiatives, et de vérifier l’idée de gradient. Si toutes recherchent l’authentique syntaxe du repas (entrée, plat central, fromage, dessert) (Amistani et Terrolle 2008), il est possible de percevoir une sorte de hiérarchisation, du moins de différenciation dans les contenus proposés. Ces différences dénotent selon ces mêmes auteurs, dans le cas de l’alimentation des personnes vivants dans la rue, d’une différence de traitement social, reflétant finalement une hiérarchisation sociale en termes de réinsertion. S’il ne semble pas ici question directement de hiérarchisation sociale des publics, ces différences en termes de contenu de repas peuvent être révélatrices d’une mise en œuvre différente de la solidarité. L’observation et l’analyse des repas révèlent finalement les objectifs des initiatives. Le Camion du Cœur offre le plus souvent des repas centrés sur des sandwichs et soupes, et accompagnés des autres composants de la dite syntaxe authentique. D’importants efforts sont réalisés pour assurer leur qualité, et un plat cuisiné est présent aussi souvent que possible, en fonction des différentes récupérations réalisées auprès des supermarchés. Il arrive donc que certains jours celui-ci soit absent du menu. Aussi, le choix y apparaît limité, notamment car l’approvisionnement provient de la banque alimentaire et que la diversité est surtout apportée par les récupérations organisées. Les bénévoles sont d’ailleurs conscients de cette limite : « on leur apporte à manger, de la convivialité, mais ça reste basique » ; « ce que l‟on fait à manger n‟est pas forcément super bon, mais on fait avec nos moyens » (Bénévoles du Camion du Cœur, 25/09/2013, Montpellier). Il est donc bien question de nourrir les gens de la rue ou en grande précarité : la satisfaction biologique s’avère primordiale, et même si des efforts certains de convivialité et de commensalité sont réalisés, ils ne sont pas centraux quand le contenu du repas est observé. En termes de commensalité, il est important d’évoquer la mise en place de tables une fois par semaine sur le lieu de distribution pour favoriser la convivialité des repas. Les photos suivantes ont été prises lors de la distribution du midi du Camion du Cœur le lundi 30 septembre 2013. Elles illustrent notamment le contenu du repas ainsi que sa matérialité, et permettent d’avoir une idée du déroulement d’une distribution.

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Photo n°1 : L’attente pour la distribution alimentaire du Camion du Cœur

Photos n° 2, 3, 4, 5 et 6 : Le contenu des repas de la distribution du Camion du Cœur

Il est possible de remarquer que par rapport aux deux autres distributions, l’attente apparaît déjà moins conviviale. De même, il est aisément remarquable de repérer la dimension sommaire, primaire du repas distribué par le Camion.

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En ce qui concerne la distribution des Amoureux de la vie, il est possible de noter une gradation dans le contenu du repas. La syntaxe authentique cherche aussi à être respectée mais le choix est surtout bien plus large (une dizaine de plats différents cuisinés pour chaque distribution, sans compter les boissons et les autres composantes du repas), avec majoritairement des plats cuisinés à partir de l’approvisionnement à la banque alimentaire, mais aussi par un complément avec des achats personnels des membres de l’association, sur leur fond personnel et ceux de l’association. De plus, le repas s’apparente bien à ce que pourrait constituer « une cuisine pour les amis de la rue», « un repas festif » (cf célébration d’un anniversaire) : son contenu dépasse finalement ce que serait la cuisine quotidienne d’un ménage, avec des plats souvent très élaborés. Par exemple, l’observation d’une distribution fût l’occasion d’évoquer avec un membre sa recette du taboulé d’orge qu’il avait préparé avec des produits de son pays d’origine. Ceci montre bien l’attention accordé au public en termes de repas cuisiné. En outre, les entretiens ont permis de mettre en évidence que, selon ces membres, cette initiative se distingue des autres distributions alimentaires, par le contenu des repas proposés: « c‟est de la cuisine familiale » ; « on leur fait de la cuisine maison » (Membre des Amoureux de la vie, 16/09/2013, Montpellier) ; « on prend du temps le week-end et le soir pour cuisiner pour ces gens, mais ça me fait plaisir » ; « je fais la popote comme à la maison » ; « des gens reviennent parce qu‟ils aiment bien certaines recettes » (Membre des Amoureux de la vie, 23/09/2013, Montpellier). Ceci est confirmer au niveau du public présent : « les repas sont mieux ici, ils sont plus structurés, ils sont plus copieux. Aux Arceaux c‟est primaire, on a des sandwichs, des soupes » (Personne sans domicile fixe assistant aux ~ 80 ~


distributions des Amoureux de la vie, 19/08/2013, Montpellier) ; « Ici c‟est de la vrai nourriture, c‟est meilleur qu‟ailleurs » (Personne sans domicile fixe assistant aux distributions des Amoureux de la vie, 23/09/2013, Montpellier). Aussi, les membres de l’association partagent parfois le repas avec le public, se rapprochant ainsi d’un véritable repas dans ses dimensions nutritionnelle, mais aussi sociale et culturelle. C’est particulièrement le cas au moment du dessert, comme s’il s’agissait d’un moment privilégié. D’une manière générale, le partage est un élément central dans le déroulement des distributions, aussi bien du point de vue du contenant du repas que des relations entretenues pour l’initiative des Amoureux de la vie. En effet, c’est une caractéristique de l’initiative qui a été mis en avant par l’ensemble des membres interroger pour décrire le déroulement des distributions (d’après les entretiens réalisés) : « parce que ce que l‟on fait le plus c‟est partager, que ce soit de la nourriture, du temps ou de la bonne humeur » (Membre des Amoureux de la vie, 23/09/2013, Montpellier). Il est même presque possible de parler d’un partage « familiale », voire plus exactement communautaire. Ces relations quasi-familiales74, de forte proximité sont évoquées par les membres et font échos à ce qui est assimilé à une solidarité entre personnes liées les unes aux autres par des traits communs : « Ce n‟est pas tout d‟être solidaire est de donner à manger. On est avec eux, on rit, mais on ne leur fait pas de cadeaux quand même. Ce n‟est pas la famille quand même, mais ça s‟en rapproche » (Membre des Amoureux de la vie, 16/09/2013, Montpellier) ; « ce qui est sympa c‟est le côté familiale, comme si on était des mamans qui font à manger » (Membre des Amoureux de la vie, 23/09/2013, Montpellier). Ceci explique aussi sans doute le fait que les membres de l’initiative envisagent la distribution comme une aide apporter à ces personnes, et non seulement comme un apport de calories pour subsister : « on est pas là par obligation mais pour aider les gens » (Idem.) ; « c‟est juste de l‟aide, un coup de pouce » (Membre des Amoureux de la vie, 19/08/2013, Montpellier). En outre, tous les membres s’accordent pour dire que cette cuisine familiale, maison est finalement ce qui différencie leur initiative des autres distributions alimentaires qui se font sur la ville (d’après les entretiens réalisés). Photos n°7 et 8 : L’attente à la distribution de repas des Amoureux de la vie

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Ces relations d’ordre presque familial sont évoquées au Camion du Cœur mais ne sont pas représentative de la démarche de cette initiative.

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Photos n° 9, 10, 11 et 12 : le contenu et la matérialité des repas chez les Amoureux de la vie

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Il semble en aller de même pour la distribution mensuelle de Food Not Bombs, si ce n’est que cette dernière se veut un peu plus placée sous le signe du partage au sens où bien souvent les membres du collectif mangent aussi pendant la distribution. Néanmoins, le contenu est tout aussi festif et convivial que pour l’initiative précédente, mais il faut noter qu’ici la syntaxe authentique du repas n’est pas respectée : le repas prend plus la forme d’un buffet ou le public choisit ce qu’il souhaite manger parmi les salades de légumes ou de fruits, tartes sucrés et salées, soupes, purées etc …. Ceci s’explique sans doute par le fait que l’initiative n’a pas vocation et ne cherche pas à nourrir des personnes en difficultés, mais s’inscrit plutôt dans une démarche de partage, d’inclusion sociale par le biais de l’alimentation, et surtout de protestation publique. Celle-ci peut cependant être respectée selon le choix du public, à travers le choix possible au niveau de la composition du repas. Dans tous les cas, cela ne semble pas déranger le public qui assiste aux « distributions » : « c‟est équilibré, il y a des légumes, c‟est bien. La nourriture la plus saine entre toutes les distributions c‟est ici » (Personne présente lors d’une distribution de Food Not Bombs Montpellier qui vit dans un squat et fréquente diverses distributions alimentaires, 29/07/2013, Montpellier). Pour ce qui est du contenant, pas de différence notable pour l’ensemble des initiatives au sens où il reste basique (couverts, assiettes et verres en plastiques) même si sur la distribution du Camion du cœur, le contenant n’est présent que quand les plats cuisinés sont au menus, et il ne s’agit pas d’assiettes, mais de barquettes de restauration en plastique (car provenant de dons et de récupérations).

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Photos n°13 et 14 : La distribution de repas chez Food Not Bombs Montpellier

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Photos n°15, 16, 17, 18 et 19 : Le contenu et la matérialité du repas chez Food Not Bombs Montpellier

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Le gradient en substance L’étude de différentes dimensions de solidarité à travers les initiatives est pertinente étant donné que celles-ci se présentent sous une forme commune, mais un fond différent. L’analyse est toutefois biaisée par une fréquence de réalisation des distributions différente : il est évident qu’une distribution hebdomadaire nécessite plus d’efforts et de moyens qu’une distribution mensuelle pour une qualité de repas équivalente. Mais cette fréquence reflète également les objectifs des initiatives. La substance du gradient s’exprime d’abord et essentiellement selon deux aspects de la solidarité. D’abord, le fait que celle-ci s’exprime et soit fondée sur la différence (solidarité par différenciation) (d’après Garrau et Legoff 2009). Ensuite au contraire, qu’elle soit développée sur la base de similitudes, d’éléments communs entre les personnes (solidarité par similitude) (d’après Prainsack et Buyx 2012). Effectivement, ce gradient traduisant une concentration sur la différence par exemple, se retrouve particulièrement au sein d’une initiative comme le Camion du Cœur qui traduit la distance et le fossé social entre bénévoles et bénéficiaires, alors que la distribution de Food Not Bombs Montpellier qui considère le public comme son égal se situe à l’extrême opposé. Et ce, que ce soit à travers les relations entretenues avec le public, ou bien dans le contenu du repas proposé, traduit par le partage ou non de ceux-ci : le fait de partager le repas tend à estomper le caractère dual de l’alimentation et finalement montrer qu’il y a une alimentation pour tous, et non pas des différences en fonction de son appartenance sociale. Et c’est ce qui est recherché par les membres du collectif : « […] on veut aussi montrer que le système peut être fait autrement … il y a des droits fondamentaux, comme l‟alimentation » (Membre de Food Not Bombs Montpellier, 28/09/2013, Montpellier). Ceci semble particulièrement présent dans le cas des Amoureux de la vie de par la volonté d’offrir un repas correspondant à des critères de commensalité, mais plus encore au niveau du collectif Food Not Bombs qui cherchent en plus à relier différents publics, de différents horizons socio-économiques, au moyen d’un repas partagé. C’est d’ailleurs au sein de cette dernière initiative que s’illustre le mieux l’idée d’une solidarité qualifié de communautaire (Prainsack et Buyx 2012). En effet, les distributions de Food Not Bombs Montpellier sont également (et surtout) une action militante qui recouvre une volonté de montrer qu’une autre organisation économique, sociale et alimentaire est possible, en promouvant de manière concrète celle-ci : « on ne fait pas qu‟une distribution alimentaire, on met en évidence un dysfonctionnement de la société », « on informe les gens parce qu‟on veut aussi montrer que le système peut être fait autrement … il y a des droits fondamentaux, comme l‟alimentation » (Membre de Food Not Bombs Montpellier, 28/09/2013, Montpellier) . Les distributions mensuelles constituent aussi un moyen pour le collectif d’intégrer des personnes autour de leur perception et de leur définition d’un système alimentaire profondément renouvelé. Ainsi s’expriment une dimension solidaire de la solidarité, entendue comme étant centrée autour de la préservation d’une compréhension particulière et partagée de la société et de son but, comme une idée partagée d’une vie bonne et d’un bien commun (d’après Prainsack et Buyx 2012). Un autre axe pourrait être défini en symbolisant une opposition entre charité et partage, dans le même sens que précédemment. Une distribution comme celle du Camion du Cœur reflète cette idée de charité même si elle ne s’y inscrit pas directement en tant que relation morale établie par des « riches » envers des « pauvres » (d’après Prainsack et Buyx 2011), mais une différence de milieu est notable, et même relevée par certains bénévoles du Camion, surement à cause de son institutionnalisation. C’est notamment cette différence de milieu qui leur impose une distance avec le public, contrairement aux

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démarches des Amoureux de la vie et de Food Not Bombs, basées sur des relations amicales ou égalitaires, et donc plus propices à une dimension de partage. Dès lors, une représentation de ce gradient sous forme de graphique permet d’illustrer le propos. Schéma n° 4 : Un double gradient de solidarité

Source : Auteur

En outre, d’autres expressions de la solidarité sont notables. Les initiatives en question ont effectivement toutes souligné le fait qu’une certaine solidarité était également visible entre bénévoles, membres de l’association, ou membres du collectif. Finalement donc, les distributions ne contribuent pas seulement à la recréation de lien social vers des personnes isolées ou exclues, mais également entre les personnes impliquées dans les initiatives. La solidarité par similitude ne s’exprime donc pas uniquement envers le public, mais aussi au sein même des initiatives, qui participent ainsi à la réinsertion du lien social autour de l’alimentation mais d’une manière complémentaire.

Le paradoxe de l’institutionnalisation des initiatives confirmé ? La réflexion a précédemment soulevé le fait que l’institutionnalisation des initiatives alimentaires citoyenne pouvait être souhaitable, notamment pour leur maintien dans le paysage du réseau alimentaire citoyen, mais que cette dernière pouvait avoir des conséquences limitantes en termes de portée. Il ne s’agissait néanmoins que d’une déduction empirique isolée, nécessitant une confirmation plus large, pour d’autres initiatives. Il semblerait que les entretiens menés avec les bénévoles du Camion du Cœur à propos du développement de la solidarité dans l’initiative permettent de le ~ 87 ~


confirmer plus solidement, en comparaison de ceux menés aux Amoureux de la vie et Food Not Bombs Montpellier. L’exemple de la distribution du Camion du Cœur illustre donc ce paradoxe. Ce dernier montre clairement que c’est la structure, le cadre de l’initiative qui limite, en partie seulement, l’approche solidaire développée. Bien sûr, c’est aussi sans doute le fait de la personnalité des bénévoles et de leur vécu personnel, mais cette influence est présente. Plus précisément, certains bénévoles s’inscrivent dans des relations avec le public similaires à celles présentes sur l’initiative des Amoureux de la vie, c’est-à-dire d’ordre amical, voire presque familiale. Cependant, le Camion du Cœur en tant que structure leurs impose la pratique d’une distanciation vis-à-vis des bénéficiaires, qui n’est pas forcément acceptée par tous les bénévoles. Certains s’autorisent par exemple à « faire la bise » à des bénéficiaires. En outre, la rencontre d’une bénévole également membre des Amoureux de la vie permet d’appuyer ce raisonnement, comme cela a déjà été abordé précédemment. En comparant les deux initiatives, elle affirme qu’ « aux Amoureux de la vie on n‟a pas de contrôle … on n‟a pas cette limite » (Bénévole au Camion du Cœur et membre des Amoureux de la vie, 26/09/2013, Montpellier). Le caractère relativement institutionnalisé de l’initiative par rapport à celle des Amoureux de la vie par exemple a donc clairement une influence en ce qui concerne le développement de la solidarité au sein de l’initiative. Finalement, parler d’un paradoxe concernant l’institutionnalisation des initiatives alimentaires solidaires s’avère pertinent. Toutefois, est-ce vraiment limitant pour le Camion du Cœur de voir sa démarche solidaire contrainte, compte tenu de ses ambitions ? Ce paradoxe apparaît pourtant plus problématique pour les initiatives du mouvement alimentaire.

2.2)2. Le réseau alimentaire citoyen : une solidarité différenciation » dominante, solidarité « par similitude » persistante ?

« par

De manière plus générale, cette dichotomie au niveau de la mise en œuvre de la solidarité, entre solidarité exprimée par différenciation ou par similitude peut être reprise pour l’ensemble des initiatives alimentaires citoyennes. Ainsi, il est possible de remarquer une certaine dualisation au sein du réseau alimentaire citoyen. D’une part donc des initiatives qui mobilisent une solidarité par différenciation au sens développé par le Camion du cœur, parmi lesquelles se retrouvent principalement les initiatives de « l’aide alimentaire » comme « le restaurant d’entraide » de l’Association Saint Vincent de Paul, l’épicerie sociale de Grabels (d’autant plus qu’il s’agit d’une initiative institutionnelle), le Camion du Cœur donc, et dans une moindre mesure les Amoureux de la vie qui développent une solidarité à mi-distance entre différenciation et similitude comme évoqué précédemment. « Au départ, on nourrissait la classe laborieuse, et à présent on nourrit les malades de la société. On crée aussi une solidarité avec ces gens » (Responsable Association Saint Vincent de Paul, 09/07/2013, Montpellier). Il serait également possible d’y inclure les Amaps par exemple : elles se situent à mi-chemin, non pas dans le sens développé par les Amoureux de la vie, mais par le fait qu’elles s’adressent tout à la fois à des consommateurs et à des agriculteurs. Mais on peut y voir aussi une forme de solidarité dite communautaire, car organisée autour de la défense d’un bien commun (d’après Prainsack et Buyx 2011) qui est ici l’agriculture paysanne. Et d’autre part, des initiatives mobilisant une solidarité fondée sur la similitude (d’après Prainsack et Buyx 2012), avec des initiatives comme Food Not Bombs Montpellier, mais aussi les Incroyables Comestibles Montpellier, ou encore Disco Soupe et Slow Food Languedoc. Cependant, ces initiatives se distinguent selon leur rapport à Food Not Bombs Montpellier. En effet, si cette dernière initiative ~ 88 ~


s’inscrit dans une démarche égalitaire75, il est davantage question de rapprochement dans une dimension communautaire pour les autres initiatives : le bien commun défendu dépend alors des initiatives, allant d’un regroupement autour d’un statut de consommateur victime de l’industrialisation du système alimentaire (Disco Soupe), à un groupe de consommateurs éduqués et aisés défendant une alimentation bonne, juste et propre (Slow Food Languedoc), voire même des consommateurs victimes de la domination alimentaire des acteurs de marchés (Incroyables Comestibles Montpellier). Par conséquent, il est possible de se rendre compte de la diversité des formes de solidarité qui peuvent être mobilisées par les initiatives citoyennes du réseau alimentaire, mêlant parfois et de différente manière solidarité par différenciation et solidarité par similitude. Cette dichotomie des initiatives reste le produit d’une réflexion générale. Cette hypothèse mériterait d’être confirmée par une étude de terrain. 2.3) L’empreinte d’une subjectivité néolibérale persistante dans le réseau alimentaire citoyen ? Bien que porteur d’un renouveau dans la manière dont est envisagée l’alimentation, le réseau alimentaire citoyen, est empreint de subjectivité néolibérale, si référence est faite à l’expression d’Alkon et Mares (2012). Il convient de s’interroger sur ce constat dans la perspective de remettre en cause l’apport de ces initiatives dans la résolution de certaines limites de la soutenabilité du SA urbain, mais bien dans l’optique de leurs résolutions effectives. L’empreinte néolibérale s’exprime selon ces mêmes auteurs de plusieurs manières. D’abord, par le recours à des mécanismes de marché pour résoudre des problèmes d’ordre social, marquant ainsi une privatisation de certaines fonctions étatiques76. La privatisation de ces fonctions n’est d’ailleurs pas uniquement le fait du secteur privé, et peut-être aussi le fait d’autres acteurs comme par exemple des groupes communautaires revendiquant leur responsabilité dans cette fonction, et non celle de l’Etat. Tous ces éléments traduisent finalement ce qu’Alkon et Mares (2012) désignent par le terme de subjectivité néolibérale. En outre, ces auteurs affirment la présence de cette subjectivité néolibérale au sein du mouvement alimentaire américain, et plus précisément au sein de la mouvance Justice Alimentaire, parce que les activistes développent des mécanismes de marchés afin de nourrir des groupes de populations à bas revenus. C’est le cas par exemple par le biais de la mise en place d’un marché de producteurs à destination des populations à bas revenus. À l’image du mouvement de Justice Alimentaire, une partie du mouvement alimentaire au sens large, ainsi qu’une partie du réseau alimentaire citoyen témoignent également de l’infiltration de cette subjectivité néolibérale. La mobilisation des mécanismes de marché en vue de résoudre des problèmes, se retrouve principalement au niveau de l’association Saint-Vincent de Paul et de son restaurant d’entraide qui propose des repas aux plus défavorisés pour 1,50 euros, ou encore l’antenne régionale du mouvement Slow Food qui elle vise la promotion d’une alimentation « bonne, propre et juste » à travers une consommation orientée et donc mobilisant indirectement un mécanisme de marché. Cependant, un gradient est également percevable dans la mesure où dans le premier cas cela constitue le cœur de l’initiative contrairement au second. L’idée de gradient d’une subjectivité néolibérale est d’ailleurs retranscrite dans la typologie consolidée. Aussi, ces initiatives, et plus généralement le Camion du cœur, les dons alimentaires du Simply Market voire même dans une certaine mesure les 75

C’est-à-dire qui vise à l’égalité civile, politique et sociale (D’après le dictionnaire Larousse). Qu’il serait possible de qualifier de régalienne, notamment quand il est question de fournir à accès à une alimentation saine à la population. 76

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distributions alimentaires des Amoureux de la vie et de Food Not Bombs Montpellier manifestent cette subjectivité néolibérale au sens où elles traitent de questions dont le règlement incombe à l’Etat. C’est le cas notamment des problèmes d’inégalités alimentaires en milieu urbain. Une fois de plus, cette affirmation se doit d’être nuancée en évoquant l’idée du gradient. Toutefois, le réseau alimentaire citoyen surtout, mais aussi le mouvement alimentaire sont empreints de cette subjectivité néolibérale. De même, l’autonomisation citoyenne sur les questions alimentaires, dont le réseau des initiatives est l’illustration, marque aussi ce fait. D’une manière plus générale, c’est la traduction d’une responsabilisation de l’individu quant à son bien-être (Self-help) au niveau de l’alimentation, élément central d’une subjectivité néolibérale (Alkon et Mares 2012).

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Conclusion

L’intérêt du concept de « Food Regime » réside surtout dans le fait qu’il permet de renouer avec une analyse économico-politique des SA, replaçant donc les jeux de pouvoir entre Etat, marché et société civile dans une position centrale. Le principal apport de cette analyse est de caractériser les acteurs clés pour la formation des « Food Regimes » (Friedmann 2005) et donc des systèmes alimentaires, et ce à un niveau local alors même que la majorité des travaux se cantonnent à un niveau transnational (McMichaël 2005), ou national (Holt-Giménez et Shattuck 2011). Dans cette perspective, l’analyse a effectivement mis en évidence l’existence de cette contestation prenant la forme d’un mouvement social alimentaire urbain, que ce soit dans une conception économico-politique nordaméricaine, ou dans une approche sociologique française. Ces éléments confirment en outre « localement » la thèse d’un mouvement alimentaire transnational, non plus seulement fondé sur la classe laborieuse agricole, mais s’étendant à présent plus largement à travers la mobilisation de certains paysans du Sud, et d’une partie des agriculteurs et consommateurs du Nord (McMichaël 2009 ; HoltGiménez et Shattuck 2011). Par le biais de cet enrichissement, la réflexion confirme également la thèse de Renting et al (2012) selon laquelle la gouvernance des systèmes alimentaires serait progressivement réorientée vers la société civile, conduisant notamment à la création de nouveaux liens entre Etat et société civile pour l’orientation des systèmes alimentaires, comme le montrent bien les relations émergentes à l’échelle local entre les gouvernements locaux et les réseaux alimentaires citoyens. Les apports de cette réflexion vont même plus loin dans la mesure où l’attention portée au rôle de la société civile dans la trajectoire d’un SA urbain a permis d’affiner l’analyse de ce que la littérature désigne par le terme de réseau alimentaire citoyen (« civic food network »), principalement en contribuant à sa politisation. Ce résultat doit être rapporté au premier du fait de l’imbrication du mouvement alimentaire dans le réseau des initiatives alimentaires citoyennes. Il est alors possible de constater divers positionnement par rapport au système alimentaire conventionnel, allant d’une volonté de correction des effets négatifs qui lui sont inhérents (tendance réformiste), en passant par la volonté de constituer des alternatives influentes (tendance progressiste), et jusqu’à viser une profonde réforme structurelle du système (tendance radicale). L’analyse a d’ailleurs démontré l’appartenance au mouvement alimentaire des initiatives du réseau citoyen les plus radicales selon un gradient de politisation. La confirmation de ce contexte en termes de développement d’un mouvement alimentaire transnational et l’évolution de la gouvernance alimentaire conduisent à s’interroger sur la possibilité d’émergence d’un nouveau « Food Regime ». Celle-ci ne semble pas réellement encore d’actualité au sens ou la structuration du mouvement alimentaire est encore très hétérogène et ne présente pas pour l’instant de réelle unité autour d’une cause commune, ni au niveau local, ni aux échelles d’intervention supérieures. En effet, à l’échelle locale d’une ville moyenne telle Montpellier, le pouvoir transformatif du mouvement alimentaire au sens large apparaît pour l’instant limité, d’une part en raison de sa faible structuration, et d’autre part à cause d’une faible possibilité de convergence des initiatives les plus radicales. Si l’intensité de la contestation détermine l’influence du système alimentaire conventionnel, cette dernière semble néanmoins amorcée comme le prouvent les débuts de relations envisagées, ~ 91 ~


notamment entre Food Not Bombs Montpellier et les Incroyables Comestibles Montpellier, malgré des blocages idéologiques qui paraissent conséquents. Le potentiel de convergence des initiatives apparaît alors malgré tout important, mais l’avenir de la structuration du réseau alimentaire autour des initiatives plus radicales déterminera son potentiel transformatif. D’autant plus qu’une initiative comme celle de Food Not Bombs Montpellier (mais aussi bien que dans une moindre mesure, celle des Incroyables Comestibles Montpellier), qui allie engagement politique et alternative pratique, pourrait constituer un terreau fertile pour l’émergence d’initiatives plus intégrantes, plus solidaires, capables de dépasser une dualisation du réseau alimentaire citoyen si le collectif n’était pas autant rattaché à des revendications aussi radicales. Cet ancrage radical du collectif fait donc des Incroyables Comestibles Montpellier la principale force de réorientation du SA urbain, d’autant plus que des relations de coopération avec les gouvernements locaux commencent à se mettre en place. Néanmoins, même s’ils sont porteurs d’un discours radicalisé par rapport aux autres initiatives progressistes, le contenu de leur initiative est véritablement alternatif et n’implique que très peu une mise en cause de l’ordre du SA urbain. Toutefois, si ce contexte traduit un changement de régime capitaliste alimentaire en cours, et donc de réorientation des systèmes alimentaires, la réintroduction de la solidarité et de la convivialité autour de l’alimentation constitue bien une piste de fondation d’un nouveau régime. Du moins, l’apport du mouvement alimentaire et plus largement du réseau alimentaire citoyen à une échelle locale se concentre-t-il sur ces éléments. A l’instar du potentiel de transformation inhérent aux différentes initiatives, celles-ci sont porteuses de manière plus ou moins importante de dimensions solidaire et conviviale, et dans une moindre mesure de partage, comme en témoigne l’analyse focalisée sur trois initiatives similaires. Le degré dont elles en sont empreintes semble finalement refléter leur positionnement par rapport au système alimentaire conventionnel ainsi que leur engagement politique. Cependant, le fait que ces caractéristiques soient partagées par l’ensemble des acteurs, même les moins engagés, confère un pouvoir d’influence conséquent au réseau alimentaire citoyen. L’engagement d’acteurs du SA urbain traditionnellement de tendance néo-libérale dans des actions solidaires illustre d’ailleurs cette influence sur le système alimentaire conventionnel, car ce sont en effet les relations nouées entre acteurs réformistes et progressistes avec des acteurs plutôt néolibéraux, ainsi que l’institutionnalisation des initiatives, qui la concrétise. Dès lors, la réaffirmation de la solidarité et de la convivialité dans l’alimentation peut être interprétée comme un nouveau contrat pour un prochain ‘Food Regime, mais en tant que vecteur d’évolution, plutôt que de véritable rupture dans l’organisation des systèmes alimentaires. Une des conclusions qui peut être tirée de cette analyse est que l’apport du réseau alimentaire citoyen en termes de soutenabilité s’exprime principalement par la promotion d’un renouveau de la manière dont l’alimentation urbaine est pensée au sein du système alimentaire, mais adaptée au besoin du capitalisme. D’autres forces d’influences sont néanmoins à l’œuvre dans l’orientation du « Food Regime », notamment en provenance des producteurs. La critique sociale du régime émanant des consommateurs urbains de pays développés ne constituent qu’une expression de la contestation sociale de l’ordre alimentaire désormais globalisé (McMichaël 2009). Dans la continuité de l’émergence des « Food Regimes » précédents, ce sont les revendications sociales les plus influentes dans le pays possédant le statut d’hégémon agricole qui composent la base de l’endogénéisation de nouvelles règles d’accumulation du capital (Friedmann 2005). Les Etats-Unis occupaient jusqu’au « corporate food ~ 92 ~


regime » cette position, contestée par l’Europe. Mais l’émergence de grandes puissances agricoles du Sud dans les dernières décennies comme le Brésil en particulier, semble remettre en cause la prépondérance du Nord dans les relations agricoles internationales. Ainsi, dans un pays où « la modernité côtoie la tradition, le capital industriel et financier entre en conflit avec l‟agriculture de subsistance, et la gestion étatique se trouve confrontée aux mouvements sociaux qu‟elle a contribué à créer77 (Léna 1992), toute les conditions semblent réunies pour l’émergence d’un nouveau « Food Regime ». À moins que le contexte de gouvernance multi-niveaux de l’alimentation, de libéralisation des échanges et de mises en concurrence mondiale des agricultures, associé à une transnationalisation croissante de la contestation sociale sur un fond unique de souveraineté alimentaire (Hrabanski 2011) ne constituent finalement les bases de ce nouveau contrat social. Cette dernière hypothèse apparait d’autant plus crédible que son potentiel d’appropriation est fort, aussi bien au Nord qu’au Sud, aux échelles nationales ou locales, et dans une perspective urbaine comme de développement rural.

77

D’après la citation originale « la modernité va donc côtoyer la tradition, le capital industriel et financier va entrer en conflit avec l‟agriculture de subsistance, et la gestion étatique va se trouver confrontée aux mouvements sociaux qu‟elle aura contribué à créer » (Léna 1992).

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Table des matières : Sommaire …………………………………………………………………………………………. 2 Introduction......................................................................................................................................... 4 Chapitre I Description des initiatives alimentaires solidaires et méthodologie d’enquête ........ 23 Section 1. Une diversité d’initiatives solidaires axées autour de l’alimentation ................... 23 1.1) Méthodologie d’inventaire ......................................................................................... 23 1.1)1. Revue de littérature et réflexions ......................................................................... 23 1.1)2. Les discussions avec les acteurs et le public des initiatives ................................ 25 1.2) Le processus de sélection et les initiatives ................................................................. 26 1.2)1. Sélection et contenu des initiatives alimentaires solidaires ................................. 26 1.2)2. Les initiatives retenues : justification d’un choix ................................................ 27 Section 2. Approche méthodologique .................................................................................... 30 2.1) De l’observation participante ..................................................................................... 30 2.2) Les entretiens qualitatifs ............................................................................................. 32 2.2)1. Avec les responsables des initiatives citoyennes ................................................. 32 2.2)2. Avec le public des initiatives ............................................................................... 33 2.2)3. Prise de contact et déroulement des entretiens .................................................... 33

Chapitre II Un mouvement social alimentaire en émergence sur Montpellier ? ....................... 35 Section 1. Un enjeu commun, mais des mobilisations et objectifs différents, traduisant un engagement politique varié .............................................................................................................. 35 1.1) Une opposition commune face au système alimentaire conventionnel ...................... 35 1.1)1. Plusieurs positionnements et une première dichotomie....................................... 35 1.1)2. Une concentration sur l’organisation du système alimentaire globalisé ............. 36 1.2) Un mouvement « apolitique » (Neveu 2005) ? En recherche de partenariat avec les gouvernements locaux ?............................................................................................................... 37 1.2)1. Des initiatives apolitiques, et des exceptions ? ............................................... 37 1.2)2. Une certaine forme de politisation persistante..................................................... 38 1.3) Des objectifs différents : de la correction des effets négatifs à la transformation du système alimentaire et de la société ............................................................................................. 38 1.3)1. Une diversité d’initiatives pour une diversité d’objectifs .................................... 38 1.3)2. Une première typologie d’initiatives ................................................................... 40 1.3)3. L’espace public : arène de mobilisation ou arène de protestation ? .................... 41 ~ 98 ~


1.3)4. Espace public, espace abstrait et espace social, droit à la ville et droit à la vie urbaine (Henri Lefebvre) ......................................................................................................... 42 Section 2. Montpellier

Une typologie consolidée des initiatives et du mouvement alimentaire à .............................................................................................................................. 44

2.1) Un mouvement alimentaire au sens large (Food Movement) .................................... 44 2.1)1. Les acteurs du ‘Corporate Food Regime’ : néolibéraux et réformistes ............... 44 2.1)2. Les acteurs du ‘Food Movement’ : progressistes et radicaux .............................. 45 2.1)3. Le « Food Regime » et le « Food Movement » sur Montpellier ......................... 46 Des acteurs néolibéraux engagés dans la solidarité alimentaire ? ................................ 46 Des acteurs réformistes, extérieurs au mouvement alimentaire ................................... 48 Un gradient au sein de la catégorie dite progressiste ? ................................................. 48 Une tendance radicale sous représentée........................................................................ 51 D’autres initiatives assimilables au mouvement alimentaire ? .............................. 53 2.2) Une typologie enrichie des initiatives alimentaires solidaires.................................... 53 Section 3.

Conclusion sur la présence d’un mouvement alimentaire urbain sur Montpellier .. ............................................................................................................................. 57

3.1) Le mouvement alimentaire : un nouveau mouvement social ? ................................... 57 3.2) Un(des) mouvement(s) alimentaire(s) et un réseau d’initiatives alimentaires citoyennes (« Civic Food Network ») .......................................................................................... 58 3.2)1. Un mouvement alimentaire en émergence ? ........................................................ 58 Un mouvement alimentaire restreint, au sens de Kriesi (1993) .................................... 59 Un mouvement social naissant, une nébuleuse ? .......................................................... 60 3.2)2. Un réseau d’initiatives alimentaires citoyennes à Montpellier ? ......................... 61 3.2)3. Un réseau d’initiatives finalement peu structuré ................................................. 62

Chapitre III Quels apports du mouvement alimentaire et du « réseau alimentaire citoyen » à la soutenabilité du système alimentaire urbain montpelliérain ? ............................................................. 65 Section 1. Vers un système alimentaire urbain plus soutenable ? ......................................... 65 1.1) Insuffisances et effets négatifs mis en avant ?............................................................ 65 1.1)1. Une contribution à la soutenabilité sous diverses formes .................................... 65 1.1)2. Un risque de déresponsabilisation des sphères étatiques ..................................... 66 1.2) Des coalitions déterminantes pour la soutenabilité du système alimentaire urbain ... 67 1.3) Une influence croissante sur le système alimentaire conventionnel ? ....................... 69 1.3)1. Une pérennisation par l’institutionnalisation ? .................................................... 69 1.3)2. Une influence positive du système alimentaire conventionnel garanti par l’institutionnalisation ? .......................................................................................................... 70 ~ 99 ~


Section 2. Pour un nouveau contrat social autour de l’alimentation et une gouvernance alimentaire renouvelée ? .................................................................................................................. 71 2.1) Les initiatives citoyennes, expression d’une démocratie alimentaire ? ...................... 71 2.1)1. Une participation plus équitable à la formation d’un SA urbain plus soutenable ? ............................................................................................................................. 71 2.1)2. Pour plus de justice dans l’alimentation ? ........................................................... 72 2.2) Un retour de la solidarité et de la convivialité autour de l’alimentation ? ................. 73 2.2)1. Un gradient de solidarité : distance et proximité, charité et partage ? ................. 73 Le public et les relations entretenues ............................................................................ 74 Le repas, son contenant, et le déroulement des distributions ....................................... 78 Le gradient en substance ............................................................................................... 86 Le paradoxe de l’institutionnalisation des initiatives confirmé ? ................................. 87 2.2)2. Le réseau alimentaire citoyen : une solidarité « par différenciation » dominante, solidarité « par similitude » persistante ?................................................................................. 88 2.3) L’empreinte d’une subjectivité néolibérale persistante dans le réseau alimentaire citoyen ? .................................................................................................................................... 89

Conclusion ........................................................................................................................................ 91

Table des illustrations : Table des schémas Schéma n°1 : Gouvernance du système alimentaire dominant actuel .............................................. 19 Schéma n°2 : Une gouvernance alimentaire reconfigurée ................................................................ 20 Schéma n° 3 : Une typologie des organisations liées au mouvement social .................................... 59 Schéma n° 4 : Un double gradient de solidarité ............................................................................... 87

Table des graphiques Graphique n°1 : Les inégalités en termes de revenus à Montpellier ................................................ 22

Table des tableaux Tableau n° 1 : Les groupes d’acteurs de la gouvernance alimentaire globale .................................. 10 Tableau n°2 : Un récapitulatif des initiatives alimentaires solidaires retenues ................................ 27 Tableau n°3 : La diversité des initiatives alimentaires empreintes d’une forme de solidarité de Montpellier Agglomération ..................................................................................................................... 28 Tableau n° 4: Récapitulatif de l’enquête de terrain .......................................................................... 34 ~ 100 ~


Tableau n°5 : Les initiatives et la diversité de leurs objectifs .......................................................... 39 Tableau n° 6 : Les initiatives de l’étude en fonction des groupes d’acteurs de la gouvernance alimentaire globale ................................................................................................................................... 40 Tableau n°7 : Une typologie enrichie des initiatives/acteurs du Food Regime et du mouvement alimentaire à Montpellier ......................................................................................................................... 56 Tables des photos Photo n°1 : L’attente pour la distribution alimentaire du Camion du Cœur ..................................... 79 Photos n° 2, 3, 4, 5 et 6 : Le contenu des repas de la distribution du Camion du Cœur................... 79 Photos n°7 et 8 : L’attente à la distribution de repas des Amoureux de la vie ................................. 81 Photos n° 9, 10, 11 et 12 : le contenu et la matérialité des repas chez les Amoureux de la vie ....... 82 Photos n°13 et 14 : La distribution de repas chez Food Not Bombs Montpellier ............................ 84 Photos n°15, 16, 17, 18 et 19 : Le contenu et la matérialité du repas chez Food Not Bombs Montpellier............................................................................................................................................... 85

~ 101 ~


Annexes Encadré n°1 : Guide d’entretien n°1 I / Forme et contenu de l’initiative Historique de l’initiative sur Montpellier + présentation Quels types d’actions réalisez-vous, en quoi consistent vos actions ? sur l’agglo ? Quels sont les objectifs de votre organisation par rapport à l’alimentation ? A quel type de public vos actions/votre organisation s’adresse(nt)-t-elle(s) ? (niveau social, type d’habitat, valeurs politiques ?) 5) Les caractéristiques (géographiques et sociales) de Montpellier sont-elles un moteur ou un frein au développement de votre initiative ? 1) 2) 3) 4)

II/ Situation par rapport au Système Alimentaire Dominant 6) Percevez-vous aujourd’hui des problèmes liés à l’alimentation ? lesquels ? 7) Quelles en sont les causes selon vous ? 8) Quels remèdes ? 9) Les membres de l’initiative partagent-ils tous ce diagnostic commun ? 10) Quelle place pour la solidarité et la convivialité dans votre action ? III/ Les relations et la structuration du réseau d’initiative 11) Êtes-vous en relation avec d’autres initiatives impliquées dans l’alimentation ? avezvous connaissance d’autres initiatives développant une forme de solidarité autour de l’alimentation sur l’agglomération (et en-dehors de celle-ci)? 12) L’organisation souhaite-t-elle développer son réseau de coopération ? si oui quelles barrières à ce développement ? 13) Ce développement peut-il être ou non à l’origine de plus d’efficacité selon vous ? IV/ Les relations avec les sphères étatiques 14) L’organisation entretient-elle des relations quelconques avec les gouvernements locaux (en France et à l’étranger)? lesquels ? souhaite-t-elle les développer ? 15) Est-ce que cela serait pour vous synonyme de plus d’efficacité ?

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Encadré n°2 : Guide d’entretien n°2 1) Type de relation solidaire entretenue -

A quel public vous adressez-vous ? Comment considérez-vous le public présent ? (votre égal ou différence ?) / pourquoi pensez-vous que ce public s’adresse à vous, ou se retrouve dans cette situation ? Comment est-ce que vous vous positionnez par rapport à ce dernier ? Que leur apportez-vous ? Pouvez-vous me décrire rapidement les relations entretenues. Que demandez-vous à votre public pour sa participation ? que doit-il faire pour participer à votre initiative ? la participation est-elle soumise à des conditions ? Est-ce qu’il y a des règles particulières à respecter ? Leurs demandez-vous quelque chose en retour ? (ou espérez-vous d’eux quelque chose en retour ?) En quoi pensez-vous être différent des autres initiatives ? Est-ce que c’est toujours facile de le mettre en œuvre ?

2) Les manifestations de la solidarité - De quelle manière est présente chez vous la solidarité ? Comment s’exprime-t-elle ? - Vous reliez solidarité et convivialité : êtes-vous d’accord avec ce constat ? pourquoi ? - Est-ce que d’autres expressions de la solidarité sont présentes ? - (Parmi les termes suivants, lesquels correspondraient le mieux à votre démarche : Bienveillance, sollicitude, soins, proximité, partage, … pourquoi ce choix ?) - Est-ce que vous témoignez des attentions particulières aux personnes qui viennent ? lesquelles ?

3) Pour le public -

Que pensez-vous de cette initiative ? Qu’est-ce qu’elle vous apporte ? Comment considérez-vous les gens qui portent cette action ? Quelles différences percevez-vous par rapport à d’autres distributions alimentaires ? Est-ce que la distribution des repas vous convient ?

~ 103 ~


Encadré n°3 : Guide d’entretien pour l’initiative de Simply Market Mas Drevon -

Qu’elle est l’importance de vos dons alimentaires ?

-

Avec combien d’associations/organisations réalisez-vous ces opérations ? Depuis combien de temps ? Quand est-ce que cela a commencé et sous quelle forme? Qui en est à l’origine (vous ou sur demande d’association) ?

-

Est-ce que les relations avec les associations s’arrêtent aux dons ou vont plus loin ?

-

Avez-vous connaissance d’autres supermarchés sur l’agglomération qui sont engagés dans le même genre d’initiatives ? de dons de denrées alimentaires ?

-

Quelles raisons vous poussent à le faire ? souhaitez-vous développer ces initiatives ? Comment sont négociées ces coopérations ?

- La loi vous oblige à jeter les denrées périmées, qu’en pensez-vous ? Cependant une initiative récente vous permet de faire des dons avant péremption des denrées, contre une défiscalisation de 60%. Qu’en pensez-vous ? Allez-vous augmenter vos dons aux différentes organisations ? -

Est-ce que vous communiquez sur vos "dons" alimentaires (une manière de faire de la pub, sachant que le modèle éco, social et environnemental de l'hypermarché commence à être assez contesté)?

-

Est-ce que c'est une décision de la direction locale, ou bien de la direction centrale de la chaîne d'hypermarchés?

~ 104 ~


Encadré n°4 : Tracts de Food Not Bombs Montpellier, en libre accès lors des distributions

~ 105 ~


Encadré n°5 : Renseignement sur les initiatives alimentaires solidaires étudiées

Initiatives acteurs

Incroyables Comestibles Montpellier

Restaurant entraide (association Saint Vincent de Paul)

Epicerie Sociale de Grabels

Camion du cœur

Amoureux de la vie

Food not Bombs Montpellier

Disco Soupe Montpellier

Slow Food Languedoc

Simply Market Mas Drevon (MD)

Collectif TUP

Formes

Plantation de bacs de comestibles

Restaurant d’aide alimentaire qui propose des repas à 1,50 euros

Distribution de colis alimentaire

Distribution alimentaire

Distribution de repas

Récupération préparation, Distribution alimentaire

Préparation de denrées destinées à être jetées et distribution

Ateliers du goût, visite d’exploitations relais d’informations

Dons alimentaires à des associations

Education sur les enjeux alimentaires

Année création

2010

2005

1998

2002

2012

2012

2013

2000

Dons depuis 2008 2008

Statut

Collectif

Association

CCAS

Association

Association

Collectif

Association

Association

Entreprise

Dons privés, subventions de l’Etat, fonds propres

Subventions municipales et du réseau Andes

Dons privés dons privés, Fonds et fonds propres financements propres dons européens

Financement

Implantation

/

Fonds propres

Internationale Internationale Locale

Nationale

Fonds + propres, + 150 euros association nationale

Locale ~ 106 ~ Internationale Nationale

Collectif d’association

Cotisation Fonds Subventions membres, propres département apports des Réduction et région membres d’impôt de 60% sur dons Internationale

Nationale

Locale


Appro visionnement

Semences Kokopelli reproduites

Banque alimentaire (BA)

BA + achat BA + Dons BA + dons complément Lidl Simply produits Market MD frais

~ 107 ~

Récupération Récupération marchés chez les Arceaux / producteurs Salengro

-

-

-


EncadrÊ n°6 : Trajectoire sociologique des principales initiatives

~ 108 ~


Encadré n° 7 : Monographie des initiatives

Simply Market (dons de denrées alimentaires) : Les dons du Simply Market ont d’abord concernés des produits divers, non-alimentaire. Depuis 2012, le magasin est engagé dans des dons récurrents aux associations qui interviennent sur une fréquence de trois fois par semaine. Les Associations à visée alimentaire concernée sont l’association Saint Vincent de Paul (les mercredis et samedis), ainsi que les Amoureux de la vie (les lundis). C’est un employé du magasin qui est en charge de ces dons : il occupe un statut particulier au sein du magasin qui est d’être « relais citoyen ». Les d’accès à ces dons sont d’être une association engagée localement (des associations ayant une visée internationale, souhaitant envoyer des denrées dans un autres pays par exemple ne sont pas éligibles). Ensuite, l’association se doit de respecter la chaîne du froid pour les produits concernés et doit en attester au magasin au moment du don. Les contrats sont néanmoins réalisés avec le siège. Slow Food Languedoc : Slow Food Languedoc appartient au mouvement internationale Slow Food, né en Italie dans les années 1980 pour protester contre l’implantation de McDonalds’ dans les centre historique des villes italiennes, et c’est en 1989 qu’il devient réellement un mouvement internationale (Petrykowski 2004). Le mouvement est organisé en convivium régionaux, présents dans presque toutes les régions des pays où il est présent. Il milite pour une alimentation bonne, propre et juste. En outre, le mouvement fonctionne sur la base des cotisations de ces adhérents, qui s’lève en France à 50 euros par personnes, dont 40 sont renvoyés au siège en Italie, et 10 sont conservés pour le fonctionnement de la structure. Slow Food est présent dans le Languedoc et sur Montpellier depuis 2000. L’organisation réalise des ateliers de cuisines à destination des enfants, des jeunes et des adultes pour promouvoir une éducation à ce que ses animateurs jugent être « de bonnes pratiques alimentaires ». Dans la même perspective, l’initiative réalise des ateliers du goût, et se déplace sur les diverses manifestations alimentaires, et organise également des visites sur des productions traditionnelles. Le convivium régional participe également au recensement et à la conservation de produits typiques d’un territoire (appelés « sentinelles ») et en voie de disparition par le biais de son programme « l’arche du goût ». Epicerie Sociale et Solidaire de Grabels : L’épicerie sociale de Grabels est une initiative portée par la municipalité de Grabels. Elle existe depuis 2011. Depuis 1998, la municipalité est engagée dans « l’aide alimentaire » qui a commencé sous la forme de distribution de colis alimentaire, distribution qui perdure encore aujourd’hui. C’est le Centre Communal d’Actions Sociale de la ville de Grabels qui est actuellement en charge de l’épicerie. L’épicerie vise à faciliter l’accès économique à la nourriture pour des personnes disposant de faibles revenus. Le critère d’accès est de ne pas disposer de plus de 8 euros par jours une fois les dépenses régulières assumées (diverses factures etc …). L’ouverture du droit à l’épicerie sociale et solidaire est temporaire (6 mois maximum) et dois être soumis à la réalisation d’un projet, comme par exemple faire face à des dépenses imprévue (rachat d’un frigo tombé en panne par exemple). L’épicerie fait aussi ~ 109 ~


partie du réseau des épiceries solidaires ANDES (Association Nationale de Développement des Epiceries Solidaires), qui subventionne en partie les produits alimentaires achetés par l’épicerie. Une partie de l’approvisionnement est également réalisé au niveau de la Banque Alimentaire de l’Hérault, qui finance également en partie cette initiative. Restaurant d’entraide de l’association Saint Vincent de Paul : Le restaurant d’entraide existe depuis 2005 et est établit sur les quai du Verdanson. Le restaurant fournis environ 150 repas cuisinés par jour, qui sont distribués pour 1,50 euros, cinq jours sur sept. Certaines personnes peuvent y accéder directement sous condition d’une évaluation de leurs ressources économiques. Le restaurant emplois en moyenne trois salariés (des personnes en situation sociale difficile) et une vingtaine de bénévoles. Le restaurant est principalement approvisionné par la Banque Alimentaire de l’Hérault, et complète celui-ci par dons de denrées provenant de plusieurs supermarchés de la ville (dont le Simply Market du quartier de Mas Drevon). Le restaurant fait partie d’un ensemble plus large d’initiatives alimentaires comprenant notamment une épicerie sociale et solidaire et une distribution alimentaire dans la rue au niveau du quartier de Plan Cabanne. L’association fonctionne sur la base de subventions de l’Etat et de dons privés. Disco Soupe Montpellier : Le collectif Disco Soupe de Montpellier a été créé au début de l’année 2013. Il compte un noyau dur de quatre à cinq personnes pour l’instant. C’est une antenne locale d’une association nationale implantée à Paris appelé Disco Soupe. Au niveau national, Disco Soupe est notamment soutenue par le mouvement Slow Food et le mouvement Colibris. Sur Montpellier, les relations sont plutôt froides avec Slow Food Languedoc, et en construction avec le groupe local du mouvement Colibris. L’idée centrale autour de l’organisation d’un événement Disco Soupe est d’investir l’espace public pour éplucher, découper des fruits et légumes invendables ou invendus, qui sont ensuite transformés en soupe et jus et redistribués aux participants de la Disco Soupe. Le tout sur un fond musical. Les déchets verts sont ensuite redistribués au niveau des jardins partagés, autant que possible. La première Disco Soupe du département a été réalisée le 21 juillet sur le Marché de Mèze. L’objectif implicite de la Disco Soupe est de sensibiliser les gens au gaspillage alimentaire mais sans les culpabiliser, d’où la promotion du côté festif de l’initiative. L’approvisionnement en fruits et légumes déclassés se fait directement auprès des producteurs concernant le cas Montpelliérain. Collectif TUP (Tout Un Plat) : Le Collectif Tout Un Plat est un collectif d’association organisée autour de l’éducation à l’alimentation né en 2008. Il comprend quatorze associations différentes (dont Slow Food Languedoc), dont sept en sont à l’origine, engagées dans l’alimentation, l’éducation à l’environnement ou encore la solidarité internationale. L’objectif du collectif était de constituer un groupe de travail et de réflexion sur l’éducation à l’alimentation. Aujourd’hui, il coordonne des actions collectives, notamment en animations et en formations. Son domaine d’action s’étend au département. La coordination est réalisée par COOPERE 34 (Coordination Pour l’Education Relative à l’Environnement sur les territoires héraultais) qui promeut et développe l’éducation à l’environnement et au développement durable dans l’Hérault à travers la mise en réseau des acteurs. ~ 110 ~


Camion du Cœur : Le Camion du Cœur est une initiative de distribution alimentaire rattachée au Restaurant du cœur. Contrairement aux distributions réalisées dans les centres, aucune justification de revenus n’est ici nécessaire pour accéder à la distribution, et n’importe qui peut donc en bénéficier. Ce type d’action est national et se retrouve dans différentes villes de France. Les distributions de repas froids et/ou chauds (en fonction de l’approvisionnement) ont lieu cinq jours par semaine, onze mois sur douze (sauf en août), les lundis, mardis, jeudis et vendredis de 12h à 13h30 et les lundis et mercredis soir de 19h à 21h30. Certains lundis soirs, des tables sont mises en place pour le repas. La Camion du Cœur existe depuis le mois de Février 2002. Il était au départ implanté à Lunel, mais l’accueil d’un projet militaire n’ayant toujours pas vu le jour l’a contraint à un déplacement à Montpellier. Les distributions sont actuellement réalisées sur le parking des Arceaux, sur un accord de la mairie et de la préfecture. Avant cela et à ses débuts sur Montpellier, le Camion réalisait deux distributions par jour à deux endroits différents. L’approvisionnement en denrées provient de la Banque Alimentaire de l’Hérault et de différentes récupérations de produits frais surtout, auprès des supermarchés Lidl de la ville. Ces récupérations sont bien souvent déterminantes de la qualité des repas proposés. Incroyables Comestibles Montpellier : Le collectif des Incroyables Comestibles est présent depuis 2010 sur Montpellier. L’initiative développée s’inspire de l’expérience Anglaise du village de Todmorden qui, sur la base d’un mouvement citoyen, à libérer son espace public pour y planter et y faire pousser des plantes comestibles, disponibles pour tous et entièrement gratuite. Et ce en vue de recréer du lien social et de propager des idées comme manger locale et de saison. L’initiative montpelliéraine vise donc à multiplier partout dans la ville des bacs de plantes comestibles, dont la récolte est à disposition de tous, de manière gratuite. Elle s’inscrit également dans cette perspective de création de lien social et de réflexion sur des questions de société, comme par exemple la dépendance alimentaire. L’objectif plus implicite de l’initiative est également d’inciter les citadins à faire de même et à réaliser un potager devant chez eux et de relocaliser son alimentation, ainsi que de promouvoir une réflexion citoyenne sur le fonctionnement du système économique capitaliste. Elle fonctionne sur les fonds propres des membres. Le collectif est notamment soutenu par le mouvement Colibris et son groupe local montpelliérain. Courant août, la mairie de Montpellier est entrain en relation avec le collectif et une certaine forme de coopération en a résulté. La mairie et les services techniques municipaux ont dédiés des périmètres des espaces verts à la plantation de ces comestibles et mis à disposition du collectif des bacs de pleine terre. Les Incroyables Comestibles Montpellier sont notamment en relation avec le mouvement des gratiférias (collectif qui organise des marchés où tout est gratuit) et le collectif pour le revenu inconditionnel de base, initiative européenne qui réclame l’instauration en Europe du versement d’un revenu de base inconditionnel versé à l’ensemble des citoyens européens.

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Amoureux de la vie : SoS SDF – Les amoureux de la vie est une association montpelliéraine qui regroupe des particuliers organisant des distributions de repas sur la place du nombre d’or tous les lundis soirs à partir de 19h30. À ses débuts la distribution était réalisée deux fois par semaines (lundi et jeudi). L’association est née en 2012 et est à l’origine de deux ou trois personnes habitants Clermont l’Hérault qui souhaitent réaliser une distribution alimentaire aux personnes vivants dans la rue ou en situation de précarité. Les distributions sont au départ réalisé de manière itinérante dans la ville par le collectif. Ce dernier s’est ensuite fixé au niveau de la place de la Comédie, entre l’opéra et la ligne de tramway pour la réalisation de la distribution. Suite à des plaintes commerçantes, les distributions ont ensuite été réalisées en face de la brasserie du théâtre, puis finalement derrière l’opéra à la suite de nouvelles plaintes commerçantes. Son nouvel emplacement est le fruit d’une décision municipale. L’initiative se distingue des autres distributions alimentaires dans le sens où les membres cuisinent chez eux des plats et se retrouve pour la distribution. L’approvisionnement est réalisé à la Banque Alimentaire du département, complété par les dons du supermarché Simply Market de Mas Drevon, et des achats réalisés sur les fonds propres des membres ou des dons reçues. Food Not Bombs Montpellier : Food Not Bombs est un collectif international né à Boston aux Etats-Unis dans les années 1980. Au départ, le mouvement est basé sur les principes anarchistes et l’aide mutuelle. Le mouvement a été créé par des activistes américains anti-nucléaire et armement lorsque lors d’une manifestation ils se sont rendue compte que le repas organisé pour les activistes à attirer largement la population de SDF de la zone géographique. C’est ainsi qu’est apparue aux yeux des activistes le décalage entre l’argent dépensé par le gouvernement pour l’armement (pour tuer des gens) et celui consacré à « sauver » les gens (d’après Heynen 2010). Ils militent pour l’accès à une nourriture saine et gratuite pour tous, d’où l’organisation de repas végétaliens et gratuits (vegan et freegan). La mouvance montpelliéraine du collectif est établie depuis Mai 2012 et s’inscrit dans cette perspective. L’initiative proposée par le collectif consiste à organiser le dernier week-end de chaque mois un glanage de produits alimentaires végétaux destinés à être jetés (marchés place Salengro et aux Arceaux), qui sont ensuite cuisinés par les membres et redistribués la samedi soir. La distribution à lieu sur la place de la Comédie, devant l’office du tourisme à partir de 19h30. Les repas distribués sont entièrement végétaliens et gratuits et n’importe qui peut assister aux distributions. Le collectif agrémente ces repas grâce aux dons, qui permettent d’acheter des épices par exemple. Le collectif est lui aussi en contact avec les animateurs des gratiférias.

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Encadré n°8 : Des photos supplémentaires illustrant le déroulement des distributions alimentaires Food Not Bombs Montpellier :

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Les Amoureux de la vie :

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Le Camion du Cœur :

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Un mouvement social alimentaire empreint de solidarité : vers une déconstruction de l‟ordre alimentaire ? Le cas de Montpellier

Mots Clés : Mouvement Social Alimentaire ; Food Regime ; Système Alimentaire Urbain ; Solidarité et Convivialité ; Montpellier Résumé : Les mouvements sociaux ne constituent pas un facteur d’effondrement des régimes d’accumulation du capital basés sur la production et la consommation agricole et alimentaire, mais sont bien à l’origine de leur émergence. Ceci s’explique par la capacité du capitalisme à se nourrir de la contestation sociale pour faire émerger de nouvelles périodes d’accumulation du capital. Ainsi, dans une période de crise sociale, économique et écologique du régime actuel (Holt-Giménez et Shattuck 2011), de concentration urbaine des usagers finaux de la production alimentaire et de réorientation de la gouvernance des systèmes alimentaires (Renting et al 2012), les mouvements sociaux alimentaires urbains prennent la forme d’un vecteur de transformations des systèmes alimentaires à l’échelle locale, et in fine du régime d’accumulation du capital en place. L’étude de ce mouvement social à l’échelle de la ville de Montpellier renseigne déjà sur le contenu de cette critique sociale, ainsi que sur les pistes de fondations d’un nouveau régime, notamment basé sur la réintroduction de la solidarité et de la convivialité dans les pratiques alimentaires.

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Mémoire, Un mouvement social alimentaire empreint de solidarité, R.Feche by Chaire Unesco Alimentations du monde - Issuu