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Christian Garcin est l’auteur d’une œuvre ample et mouvante, aux multiples ramifications, publiée principalement chez Verdier, Gallimard et L’Escampette : romans (Le Vol du pigeon voyageur, ou La Piste mongole…), nouvelles (Fées, diables et salamandres, ou La Neige gelée ne permettait que de tout petits pas…), poèmes, essais sur la peinture et la littérature, récits de voyages. Il vit près de Marseille, où il est né en 1959.
ISBN 978-2-913388-74-1
9 782913 388741
10 €
CHRISTIAN GARCIN
Circé ou Une agonie d’insecte
Cadex Éditions
Texte au carré
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est happé (comme une mouche par une plante carnivore !) par cette nouvelle de Christian Garcin, qui excelle à mettre en scène ces moments où la vie bascule dans l’inconnu, où le monde, soudain, est à l’envers. L’écrivain réalise ici un tour de passe-passe, au rythme d’une écriture vive et ingénieuse. Magique ! N
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Illustrations de Philippe Favier
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www.cadex-editions.net © Cadex Éditions, 2010 ISBN 978-2-913388-74-1
Ouvrage publié avec le soutien de la Région Languedoc-Roussillon
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Circé ou Une agonie d’insecte Préface de Christophe Fourvel
Collection Texte au carré
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PRÉFACE
In memoriam Fabien Barthez Fabien Barthez est mort. La disparition de ce poisson solitaire, qui, depuis des décennies, brassait silencieusement l’eau douce de son bocal dans la cuisine de Christian Garcin, m’émeut. Comme tout le monde je crois, pour déchiffrer le monde qui m’entoure, j’ai recours à quelques certitudes qui m’évitent de tomber. Fabien Barthez n’est pas un nom de poisson rouge, j’en avais inconsciemment fait une règle, un appui infime et sûr, mais voilà que cette réalité s’était mise à vaciller à la vue d’un simple bocal habité. Oui, que cette créature anonyme porte le nom d’une star dont la renommée n’est elle-même que le reflet
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d’un grand rêve vain de l’humanité m’émeut. J’ai envie de dire, nous y sommes : dans ce réel discrètement diffracté par ce que l’on nommera désenchantement, humour ou scepticisme, mais qui pose inéluctablement sa passerelle vibrante vers le monde de Christian Garcin. La trentaine de livres publiée par l’auteur est parvenue à changer notre regard sur bien des choses et des êtres, parmi lesquels les poissons rouges mais aussi les forêts, les cabanes, les chamans, les reclus, les renards… Nous n’esquisserons ici qu’une ombre portée de ce profond et riche espace au sein duquel se nouent souvenances et effrois, où fusionnent à nouveau des correspondances rompues, des filaments éteints depuis le temps d’avant la brisure… Ce vaste monde n’est pas représentable mais montre ses suspensions dans la peinture chinoise ancienne ou dans les visages pleins de Piero della Francesca. Il s’étale depuis New York jusqu’à l’Empire
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du Milieu ; possède de multiples qualités de silence et de bruit, ses rives contemporaines et ses contrées lointaines. Il se traverse au gré d’une quête exigeante de soi ou d’un autre perdu, pressenti ; se tisse selon la jubilation de hasards, à partir de souvenirs presque vrais, de la coïncidence de fragments de textes ou de vies que la vie ordinaire condamnait à demeurer disjoints. La nouvelle Circé ou Une agonie d’insecte se situerait au centre de ce paysage, en équilibre entre l’ombre onirique des choses et la vie sûre d’elle-même. L’homme qui ne s’appelle probablement pas Simon et qui est le personnage central de cette histoire, est un jour interpellé dans la rue par une inconnue comme si tous deux étaient de vieux amis. Simon ! Houhou, Simon ! hurle-t-elle de l’autre côté du trottoir. On imagine qu’un poisson rouge doué de raison aurait eu la même réaction hébétée que l’homme ainsi interpellé, s’il s’était aperçu qu’une voix
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articulait « Fabien Barthez » de l’autre côté de son hublot. L’étrangère, pleine de sa certitude et d’un « immense végétal porté à bout de bras », invite l’homme chez elle et commence à déflorer, à coups de questions et d’informations, un plausible passé partagé avant de lui glisser entre les mains des photographies fixant des scènes d’un passé qui n’est probablement pas celui de Simon, ou plutôt qui est celui d’un Simon qui n’est probablement pas le narrateur. Pourtant, ce dernier trouvera sur ces clichés de quoi douter : une incisive cassée, une montre et des vêtements qui furent indiscutablement les siens habillent sur un vieux polaroïd, une silhouette qu’une autre s’entête à lui prêter. Si l’argument principal repose sur une audace dont l’improbable sait parfois se parer pour éprouver nos certitudes, se dessine au second plan le fatras de mensonges aux autres et à soi-même que celui qui n’est probablement pas Simon a passé son temps à échafauder en guise
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d’existence. Il y a comme un rapport d’échelle revu à la baisse entre les crédibilités des deux histoires ou plutôt des deux vies, celle que l’homme dit être sienne et celle que lui prête la passante d’un jour. Comme quelquefois dans les livres de Christian Garcin, la circonspection est telle vis-à-vis de ce que l’on est ou éprouve, que les ironies du sort ne prêtent plus ni à sourire, ni à s’étonner. L’homme contemporain a liquidé ses croyances anciennes pour de simples envies que réfléchissent des réalités encore plus douteuses que des dieux romains. Penser que le progrès, la croissance économique, les nouvelles communications, la réussite professionnelle, qu’une voiture de luxe ou un canapé en cuir possèdent le pouvoir de nous rendre heureux, n’est-ce pas une croyance tout aussi déraisonnable que celles qui habitent les mystiques, les peintres anciens, les ermites, les taiseux ? Loin de nous élever, de nous donner la force ou la parole, celle-ci nous écrase au sol où nous demeurons crédules, hagards,
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convaincus souvent de « nous être trompés de vie ». L’homme qui n’est probablement pas Simon ne sait sans doute pas très bien qui il est. Là, dans le salon de celle qui est peut-être Circé, la déesse qui transforme ses amants désobéissants en cochons (ou en plantes vertes), face à la lente agonie d’un moustique et parmi les arborescences étouffantes de cette jungle-appartement, il découvre toute la volatilité de la craie avec laquelle il a écrit sa vie. C’est, a minima, ce que nous conservons des livres de Christian Garcin : la sensation de cette poussière qui dit tout à la fois que la chose est tangible et que la chose est friable. Poussière : celle dont nous venons et celle à laquelle nous sommes promis. Mais qui, dans le petit intervalle, peut bien donner forme à des fantômes, des doubles ou des figures d’un improbable passé. Christophe Fourvel
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J’avais décidé d’aller voir une ancienne petite amie bien plus jeune que moi, que j’avais laissée tomber du jour au lendemain six mois auparavant. Mais j’avais des excuses : lors d’une fête donnée pour son anniversaire (vingt-trois ou vingt-quatre ans), elle s’était éclipsée avec un jeune type qui, outre un dynamisme et une montre en or que je trouvais aussi ridicules l’un que l’autre, possédait une Porsche gris métallisé. J’étais parti aussi, seul et en sens inverse, bien décidé à ne plus jamais la revoir. Mais ce jour-là j’étais cafardeux. De plus une bonne quantité d’eau avait passé sous nos ponts respectifs, du moins le supposais-je, et j’avais pardonné à la fille. Et puis j’avais de délicieux souvenirs avec elle. Je sonnai donc à sa porte d’un index décidé, prêt à me remémorer le bon
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vieux temps de l’automne dernier autour d’un thé à la pomme – boisson que, contrairement à elle, j’aimais pourtant très modérément. Mais s’il fallait en boire un pour renouer, allons-y, j’étais prêt au sacrifice. Il était dix heures du matin. Je préparai un sourire, rentrai un peu le ventre et gonflai les pectoraux. Elle ouvrit, fixa sur moi un œil morne, et m’accueillit par un « Tiens, c’est toi ? » qui me figea instantanément. Je crois bien que j’accentuai un peu mon sourire, auquel elle ne répondit pas. Elle portait un tee-shirt très court et un short moulant, qui mettait ses fesses en valeur. Elle me tourna le dos et se dirigea en ondulant négligemment vers le petit salon, où un bol de café l’attendait sur une table indienne, perdu au milieu d’un capharnaüm de magazines féminins et de catalogues en tout genre. Cette fille avait décidément un cul qui m’enthousiasmait. « Tu m’offres un café ? », récitai-je comme un collégien en train de lire une pièce de théâtre. Elle me fit un signe de la main. Un effort d’interprétation
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plus tard, je me dirigeai vers la cuisine. La cafetière électrique était vide, le voyant toujours allumé. Je revins vers le salon, où elle était assise, son bol à la main, feuilletant de l’autre un magazine d’aménagement intérieur. « Il n’y en a plus », dis-je, toujours sur le ton d’un acteur qui n’a pas trouvé sa voix. « Dans le placard au-dessus de l’évier », fit-elle sans lever les yeux. Elle aussi récitait son rôle. Nous avions l’air fin. Je pensai à me jeter sur elle, lui arracher son tee-shirt, embrasser goulûment ses seins, faire glisser son short le long de ses jambes dorées, me perdre dans la chaleur de son sexe, lui pétrir les fesses et la faire jouir avec ma bouche, mais l’auteur de la pièce de théâtre que nous jouions si mal n’avait apparemment pas prévu cette issue. Aussi je me dirigeai à nouveau vers la cuisine, au dernier moment bifurquai vers la droite, franchis la porte d’entrée, et partis sans me retourner. Je me sentis soudain vieux, malheureux, ridicule et frustré. Surtout vieux. Quelle drôle d’idée j’avais eue. Je
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marchai dans les rues quasi désertes de ce dimanche matin de juin, ne croisant en tout et pour tout qu’un couple de retraités en chemisette et un vieux chien errant qui m’accorda un vague regard de commisération avant de s’affaler à l’ombre d’un micocoulier – la chaleur était précoce. Je suivis la rue des Oubliés et quittai le quartier morne et gris, légèrement empâté, un quartier parfaitement à mon image – beaucoup trop à mon image – dans lequel je vivais depuis combien, dix ans ? Je ne savais pas – trop longtemps en tout cas. Partout il n’y avait que du trop. Vingt, peut-être. Oui, vingt ans cette année. Quelques minutes après je rejoignais les grandes artères, là où le bruit de la ville tente vainement de bercer les désillusions des quadragénaires tardifs. Quelle drôle d’idée. Cette fille aurait largement pu être la mienne, qu’espérais-je en sonnant chez elle à l’improviste, aux lèvres un micro-sourire innocent, aux mains pas le moindre bouquet, comme le jeune homme que je n’étais
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plus ? Quelle était mon idée, au juste ? Que nous fassions l’amour une dernière fois, comme dans les chansons ridicules que j’écoutais enfant ? Quand allais-je me mettre à fréquenter des femmes de mon âge ? Quand allais-je enfin grandir ? Mon ex-femme, qui fréquemment me posait la question, m’avait quitté quatre ans auparavant à cause de mes innocentes et répétitives fredaines en compagnie de jolies jeunes filles à la chair pleine et élastique, frêles naïades que quelque chose en moi parvenait encore, inexplicablement, à séduire. Mais jusqu’à quand ? À mon âge, me disais-je, mon père était déjà vieux, et d’ailleurs déjà mort (j’avais probablement pris la décision de me réciter une série d’arguments destinés à accroître ma tristesse ce matin-là – le matin de la rencontre). À mon âge, les chairs devenaient moins fermes. À mon âge, il fallait surveiller son taux de cholestérol et pratiquer une coloscopie annuelle. Dans dix ans, je ne pourrais plus faire illusion. Dans vingt, je serais flasque partout. Dans trente ans
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maximum, ce serait l’hospice, car sans femme ni enfants, qui s’occuperait du vieillard libidineux que je serais devenu ? Est-ce que je baverais sur les infirmières ? Allongé dans mon cercueil, est-ce que je banderais encore ? Le trottoir défilait sous mes pieds, gris et maculé de taches de cambouis, huile, crachats, souvenirs de merdes de chiens, ombres évanescentes, traces de vies enfuies, oubliées, je n’y prêtais pas attention. Tout autour les voitures grondaient, puaient, se hâtaient vers les centres commerciaux, les bureaux, la mort collective, insouciante – je n’y prêtais pas attention. Un feu vert m’arrêta. Je patientai pour traverser l’avenue du Bonheur Universel et me diriger d’un pas lent vers la suite inconnue et triste de la journée – lorsque je vis, de l’autre côté du flot de véhicules, une grande plante verte qui me faisait un signe de la main en m’appelant : « Simon ! Houhou, Simon ! ». Derrière l’immense végétal porté à bout de bras se trouvait une petite femme un peu
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boulotte, mais à peine, dont le sourire apparaissait parfois entre deux larges feuilles. Un dieffenbachia, me dis-je. Ma mère avait ça chez elle : ça prolifère partout. Je ne me suis jamais appelé Simon, mais j’étais seul sous le vert de ce feu tricolore, et manifestement la plante s’adressait à moi. Que me voulait donc cette femme inconnue ? Ou plutôt : que voulait-elle, et à qui en vérité ? Je me retournai, ne vis parmi les passants personne qui se sentît concerné par les appels répétés du dieffenbachia, lui fis face à nouveau, à travers les feuilles le sourire persistait, accroché à moi, qu’appuyaient divers signes de tête destinés à prouver que oui, c’était bien à moi que s’adressaient sourire et « Simon ». Une jeune fille apparut à mes côtés, puis une grosse femme, puis deux types cravatés, puis un jeune gars en survêtement, puis un couple de quadragénaires distingués, et le sourire ne me quittait pas, pas plus que ne cessait de s’agiter la main dressée au-dessus des larges feuilles charnues, m’enjoignant de traverser.
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Ce que je fis, une fois le rouge affiché au-dessus de ma tête. Derrière les feuilles, à environ un mètre soixante du sol, il y avait deux grands yeux bleus un peu trop maquillés et manifestement heureux de me voir. Tout autour, des cheveux blonds coupés assez court, teints sans doute, et un visage rond qui surplombait un corps, pour autant que je puisse en juger sous ce fatras de feuilles et de tiges, rond lui aussi, mais bien proportionné, à la cinquantaine élégamment portée. Les yeux bleus souriaient, la bouche aussi. Quelques rides pas inesthétiques marquaient le coin des lèvres et des paupières. Les dents étaient petites et blanches. Une impression de bonté naturelle se dégageait de tout cela, mais cette bonté avait quelque chose de gênant, d’excessif. Pourtant elle ne semblait pas être une femme carnassière. Elle avait probablement souffert dans sa vie, mais ne cherchait pas à le faire payer à tous les hommes qu’elle rencontrait – c’était du moins ce qui me
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semblait découler de ce rapide premier examen. En tout cas je ne l’avais jamais vue, j’en étais à peu près certain : je suis assez physionomiste, et ce visage m’était parfaitement inconnu – même à compter qu’il eût vieilli de trente ou quarante ans. Ce n’était pas une femme que j’aurais connue plus jeune et qui, ne se souvenant plus de mon prénom, m’aurait affublé d’un « Simon » glané dans je ne sais quel couloir de son labyrinthe intime des hommes rencontrés, et peut-être aimés : aucun doute possible là-dessus. Je m’apprêtais à lui signaler sa méprise lorsqu’elle prit les devants et me dit, d’une voix douce, en inclinant un peu le visage et me regardant d’en dessous : — Ça alors, tu n’as pas changé, c’est incroyable… Je lui souris aussi, désarçonné, ne sachant que répondre à cette invraisemblable assertion. — Je ne t’embrasse pas, me dit-elle en riant, et désignant la plante qui l’encombrait, prévenant toute espèce de contact physique entre nous.
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— Je… peux vous aider ? fis-je machinalement. Elle sourit à nouveau. — « Vous » pouvez m’aider, oui. Et même me tutoyer, tant que tu y es – puis, d’un ton de reproche amical : voyons, Simon… Elle me tendit la plante. Je fléchis les genoux, saisis le pot, sentis le soleil soudain m’éblouir, vis autour de moi les enseignes des magasins tournoyer, les passants se précipiter les uns sur les autres, et perdis un instant l’équilibre. Cela ne dura qu’une microseconde : une minuscule entorse à l’ordre normal des choses, pendant laquelle je me demandai brièvement de quelle substance était fait ce monde soudain vertigineux et cristallin, cette espèce de bulle de soleil tiède et d'éternel présent qui, dans une rue que je ne reconnaissais pas vraiment, me livrait l’image en déséquilibre de moi-même, captif d’une étrange et inexplicable logique. Puis les clochettes de l’air tintèrent, le soleil enfla et désenfla, et tout parut reprendre son aspect initial.
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— Toujours aussi empoté, hein ? dit la femme en riant. — Euh… comme ce dieffenbachia, fis-je en soufflant et avançant d’un pas. Nous nous mîmes à avancer en direction du boulevard Traunberg. Je ne la suivais pas vraiment, je marchais à ses côtés, mais c’est elle qui par l’allant et le rythme de ses pas indiquait la direction. — C’est vrai, j’avais oublié que tu connaissais le nom des plantes et des fleurs, fit-elle d’un air pensif. Nous restâmes quelques secondes silencieux, encouragés en cela par une Harley qui pétaradait à nos côtés, et la fenêtre ouverte d’une voiture d’où émergeaient, violemment tendus et pulsés, quelques kilogrammes de masse sonore. Puis, lorsque moto et voiture se furent éloignées : — Je n’habite pas très loin. Nous pouvons prendre un café, si tu veux. Ou un thé. À la pomme, comme au bon vieux temps ? enchaîna-t-elle en souriant.
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Je la regardai d’un air neutre et bienveillant. Ce thé à la pomme que j’avais imaginé partager, une éternité auparavant, avec une jeune femme indifférente à mes charmes d’homme mûr, me laissait un goût étrange dans la bouche. En vérité, j’étais plutôt mal à l’aise. De quel « bon vieux temps » parlait-elle, le sien ou le mien ? Plusieurs éléments se télescopaient dans le désordre. Je ne savais plus que faire, ne parvenais plus à organiser correctement mes pensées. Et puis j’avais trop attendu : il était trop tard. Il ne me restait plus qu’à me lancer. — Tu… n’as pas changé non plus, dis-je enfin. Elle éclata de rire. — Merci, Simon, mais je ne te crois pas. Je te montrerai une photo de moi à l’époque, tu verras. J’en ai peut-être aussi une de toi, d’ailleurs. Que fais-tu, à présent ? — Comment ça ? bredouillai-je à mi-voix. Elle me regarda par en dessous, mi-souriant, mi-fronçant les sourcils. Les gens s’écartaient sur notre passage à
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tous les trois, la femme, la plante et moi, comme les glaçons de la banquise sous l’étrave des brise-glaces. Nous étions peut-être beaux. Nous avancions d’un pas décidé. Le soleil inondait les rues, les plantes et les gens. La lumière était si intense qu’il fallait se frayer un chemin à travers elle. Elle coulait sur les trottoirs, dans les ruisseaux, puis se fendait en petits éclats aigus et piquants. Tout était limpide, évident, tout allait de soi – et pourtant cette femme inconnue prétendait avoir une photo de moi. — Comment ça, « comment ça » ? Eh bien, je ne sais pas : quel métier, par exemple. Es-tu marié ? As-tu des enfants ? Enfin, tu vois bien : le genre de choses qui peuvent survenir en quelques décennies. Je souris, soupirai, et me passai mentalement la main dans les cheveux, signe de profond embarras. — Oui, bien sûr… Eh bien… j’enseigne, mentis-je. Je ne me sentais pas très crédible, mais elle parut ne rien remarquer et se tourna vivement vers moi, toujours souriante.
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— C’est vrai ? Ça alors, je ne t’aurais jamais imaginé prof. Prof de quoi ? — De… d’anglais. Et toi ? — Moi, j’ai fait un peu de tout, fit-elle en haussant les épaules. J’ai été journaliste – pigiste, je veux dire, pendant dix ans environ, avec de longues périodes de chômage. Puis assistante de mise en scène – encore dix ans. Puis employée chez un fleuriste. Puis chômeuse. Puis employée chez un autre fleuriste. Puis chômeuse à nouveau. C’est tout, je crois. — Oh, eh bien, moi aussi j’ai fait des tas de métiers, mentis-je encore. Prof, c’est assez récent. J’ai été représentant de commerce, livreur… et aussi chômeur, employé de mairie, postier, guide touristique. Jardinier, même. Puis j’ai repris des études, passé un diplôme, et me voilà dans l’enseignement à présent. Tout cela était sorti de moi presque sans que je m’en rende compte, involontaire logorrhée que rien ne laissait
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prévoir. Pourquoi m’inventais-je ainsi une vie ? Pourquoi ne pas lui dire simplement : « Écoutez Madame, il s’agit d’une incroyable méprise, je ne m’appelle pas Simon mais Pierre, nous ne nous connaissons pas, je ne suis professeur de rien, je n’ai exercé aucun des métiers que j’ai mentionnés, je vous ai dit n’importe quoi. Veuillez me pardonner, je ne sais pourquoi je me suis laissé aller à ces mensonges, bien innocents après tout, mais ce que je sais, c’est que je ne vous ai jamais vue. Non, Madame, jamais, et croyez bien que j’en suis désolé. Cela dit, je veux bien vous aider à porter votre plante jusque chez vous ». Mais non, ces mots-là ne parvenaient pas à franchir mes lèvres, ni même d’ailleurs véritablement le seuil de ma conscience. Les faits s’enchaînaient en toute logique, incongrus mais évidents, incompréhensibles mais coulant de source, chaque situation rebondissait sur la précédente et annonçait la suivante, il n’y avait aucune rupture dans la causalité,
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comme si, franchissant une invisible frontière, j’avais pénétré un territoire régi par d’autres lois, semblables aux nôtres, mais s’appuyant sur une histoire et des événements différents. Nous marchions côte à côte, venions de quitter le boulevard Traunberg pour la rue Nossiter, une rue apparemment tranquille et assez peu passante. Des cris d’enfants retentissaient au loin, provenant d’une cour d’école. Un chat qui fouillait une poubelle s’interrompit et me fixa bizarrement. — On arrive, fit-elle en me montrant du doigt l’entrée d’un immeuble de cinq étages. Des enfants ? — Pardon ? — Décidément, fit-elle en secouant la tête, tu n’as pas du tout changé. Tu n’as jamais su répondre à une question simple, tu te souviens ? Il fallait toujours répéter… Je te demandais si tu avais des enfants. Tu peux ne pas répondre, si tu préfères. Elle sortit un trousseau de clefs de son sac à main.
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— Non, pourquoi ? Enfin, si, deux, mentis-je à nouveau. Deux garçons. 26 et 23 ans. Ils vivent à l’étranger. — C’est bien, ça, dit-elle. Je suppose que tu es divorcé ? Je fis « oui » de la tête. — Moi je n’ai pas eu d’enfants, poursuivit-elle d’un ton neutre. Trois maris, et pas d’enfants. Mais je ne vais pas dire ce que tu crois que je vais dire. Nous entrâmes dans le hall propre et frais de l’immeuble. Elle passa devant et appela l’ascenseur. Elle me sourit à nouveau, un peu gênée, semblait-il. Elle avait un très joli sourire. — Qu’est-ce que vous n… qu’est-ce que tu ne vas pas dire ? demandai-je. — Que mes trois maris étaient un peu comme mes enfants. Ça, je ne vais pas le dire. Dans l’ascenseur nous n’échangeâmes pas le moindre mot. Elle me regardait avec infiniment de douceur, conservant dans ses yeux le souvenir des sourires qu’elle
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m’avait adressés, et auxquels j’avais finalement assez peu répondu.
Il y avait des feuilles, des tiges et des lianes, des arbres en pot, des cactus, des bonsaïs, des dizaines de plantes de toutes tailles, aux feuilles larges ou pointues, rondes, courtes, immenses, simples ou doubles, en formes d’épées ou d’amandes, de poumons ou d’éventails, sur le sol, sur les tables, les rebords de fenêtres, recouvrant livres et dossiers, bureau et canapé, débordant sur les chaises et tabourets, masquant la moquette, rampant le long des portes, s’insinuant sous les lampes et les tableaux, et, qui accompagnait cette invraisemblable débauche végétale, une odeur humide et douceâtre, légèrement pourrie. Au demeurant, pas la moindre fleur. Face à ce spectacle, mon opinion n’était pas loin d’être faite : cette femme était
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folle, ou sérieusement dérangée. Il ne lui restait que quelques mètres carrés pour vivre normalement. — C’est un peu encombré, je sais, s’excusa-t-elle. Tiens, pose-la ici, n’importe où, je verrai plus tard. Assieds-toi, je vais préparer un café. Tu veux un café, n’est-ce pas ? Je me dis qu’elle aurait dû poser la question avant, mais acquiesçai d’un signe de tête. Je préférais ça au thé à la pomme, qu’elle semblait avoir oublié. Je m’assis sur un vieux fauteuil miraculeusement exempt de toute présence végétale. Elle disparut dans un petit couloir. — Tu as revu Claire ? me demanda-t-elle depuis – supposais-je – la cuisine. Du diable si je savais qui était Claire. — Non, jamais, haussai-je également le ton. Soudain j’eus envie de rire. L’absurde de la situation me sautait brutalement aux yeux. Et si c’était un piège ? Si cette femme était une Circé moderne, usant de maléfices
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pour attirer chez elle les hommes égarés, les garder prisonniers, ne leur laissant le choix qu’entre se soumettre à ses moindres caprices ou se voir instantanément métamorphosés en pourceaux ? Non, me dis-je, pas en pourceaux : en cactus, fougères ou bonsaï. Toutes ces plantes n’étaient peut-être au bout du compte que d’anciens amants désobéissants. Je secouai la tête pour chasser ces pensées sans queue ni tête, respirai profondément, et entrepris d’examiner la pièce. J’aperçus deux cadres photographiques posés sur un petit buffet, entre une orchidée vierge de fleurs et quelques cactus. Je me levai pour les examiner, écrasant au passage une sorte de liane velue, qui parut se rétracter. Les photos représentaient un couple de sexagénaires se tenant par la main sur fond de jardin coloré, et deux jeunes filles riant aux éclats – mon hôtesse, sans l’ombre d’un doute, et une autre lui ressemblant un peu. — Ah bon ? cria-t-elle. Bizarre, j’aurais cru…
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Ce devait être elle et sa sœur, et sur l’autre photo leurs parents. Celle des deux sœurs datait des années 70, à vue de nez. Elle avait assez peu changé, j’avais vu juste – moins que moi, en tout cas. Celle des parents semblait plus récente. À part ces deux cadres, il n’y avait sur le buffet qu’une lampe et des plantes, dans de tout petits pots. Je notai qu’un des tiroirs était entrouvert, dans lequel se devinaient quelques enveloppes et cartes postales. Si je l’ouvrais un peu plus, pensais-je, je pourrais lire le nom. Mon cœur s’accéléra, comme lorsque je m’apprêtais à voler des bonbons chez le confiseur, enfant. J’entendis mon hôtesse ouvrir et refermer des portes au loin, parler seule à voix basse, sans doute à la recherche de ce café qu’elle m’avait promis. J’en profitai pour tirer un peu le tiroir, et en sortir une carte postale représentant un coucher de soleil sur un lac. Le nom et le prénom de la destinataire ne m’évoquaient strictement rien. Je repoussai le tiroir, et m’abîmai dans la contemplation des photos.
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— Tu les reconnais, n’est-ce pas ? dit-elle en débouchant du couloir. Je souris d’un air entendu. — Et Sylviane aussi, évidemment. Ils sont morts en 85 tous les deux, à six mois d’intervalle. Leurs dix dernières années ont été tristes. Ils n’ont plus jamais été les mêmes après le… après la… Enfin, tu sais bien. Je vis ses yeux légèrement s’embuer. — Ah, au fait, fit-elle brusquement, je n’ai plus de café. Un thé ? Sa voix tremblait. Je fis un signe de bonne volonté, mains ouvertes, yeux grand écarquillés. — Oui, pourquoi pas… Mais elle ne repartit pas vers la cuisine. Elle ouvrit le tiroir d’une des deux tables du salon où nous nous trouvions, en extirpa une petite boîte métallique, fouilla à l’intérieur, et en sortit victorieusement quelque chose.
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— Tiens, regarde. J’ai tout de suite su où elle se trouvait, tu vois. Elle me tendit une photo, et dans le même mouvement repartit vers la cuisine. — Ensuite tu me raconteras un peu ce que tu es devenu depuis tout ce temps, cria-t-elle. Trente-deux ans, trente-trois, je ne sais plus, il s’en passe des choses ! Tu ne peux pas rester muet comme ça… Je regardai autour de moi. Je commençais à me sentir comme une mouche happée par une plante carnivore. Du reste il y en avait tout un lot, juste à droite du buffet aux photos. Les pattes longues et grêles d’un cousin sortaient de l’une d’entre elles, et bougeaient encore un peu, mécaniquement. C’était plutôt horrible. Une odeur de moisi flottait jusqu’à moi, m’assaillait par à-coups. J’eus un léger haut-le-cœur. Je voulus examiner la photo, tendis le bras pour ajuster la distance à ma vue. On y voyait un groupe de jeunes gens d’environ dix-huit ans parmi lesquels je
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crus la reconnaître, ainsi que sa sœur – Sylviane, donc. Il y avait aussi deux autres jeunes filles vêtues selon les codes de l’époque, et trois garçons en pattes d’éléphant. Quelque chose me troubla : la première des jeunes filles, tout à gauche de la photo, ressemblait étonnamment à mon ancienne petite amie, celle qui une heure plus tôt m’avait accueilli si froidement. Était-il possible que ce fût sa mère ? Les autres ne me disaient rien. Je reposai la photo. Une vague histoire de ressemblance, rien de plus. Et alors ? Qu’est-ce que je foutais là, chez une folle envahie de plantes vertes, qui disait me connaître, promettait des cafés et des thés à la pomme qui n’arrivaient jamais, et semblait tourner en rond à l’intérieur d’un deuil à jamais trop grand pour elle ? — Alors, cria-t-elle depuis la cuisine, tu te reconnais ? Je ne répondis rien. Je scrutai à nouveau ces visages inconnus, sans comprendre.
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— À droite, continua-t-elle sur le même ton. Tu vois, il y a Claire tout à gauche – celle-là, tu n’as pas pu l’oublier… Pour tout dire, je croyais que vous étiez restés ensemble quelques années après le… enfin, après l’accident. Ensuite, Sylviane et moi. Puis Laurent, puis Anne. Et le dernier, tout à droite c’est toi. Tu vois bien que tu n’as pas changé. Je suis de taille moyenne, le cheveu brun et rare (de plus en plus rare), et j’ai toujours été un peu enveloppé. La photo était floue – mauvais Polaroïd –, mais le type à droite semblait plutôt châtain, grand et mince, et il avait l’air passablement renfrogné. Passe encore pour l’air renfrogné, cela m’arrive encore assez souvent. Mais ce gars-là ne me ressemblait pas du tout, c’était du pur délire. Quelque chose pourtant arrêta mon regard. Je sortis mes lunettes, afin de mieux examiner un détail de la photo. Je remontai le long des jambes du jeune homme, passai le ceinturon à large boucle, la chemise au grand col ouverte
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sur un poitrail imberbe, et m’attardai sur le visage. Le type avait la bouche entrouverte, et on distinguait assez nettement son incisive centrale supérieure droite cassée, taillée en biseau. La coïncidence me troubla : j’avais moimême, à cette époque, une dent similaire – non, plus que similaire : la même exactement, l’incisive droite, cassée et taillée de la même manière. Ce n’est que quelques années plus tard qu’un ami dentiste m’avait installé une dent à pivot. Je descendis le long du bras, passai la manche retroussée de la chemise. — Tu sais, Simon, fit la voix, j’ai toujours pensé que tu étais un peu amoureux de Sylviane. Je me trompe ? Je déglutis. Je me demandai s’il ne s’agissait pas d’une menace déguisée. — Je… Oui… Enfin, non, non, je l’aimais bien, voilà tout. Je poursuivais mon inspection. La montre. C’était bien la mienne, tout au moins celle de l’époque. Une
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montre comme on en faisait peu encore, à multiples cadrans et tout un tas de gadgets inutiles, que m’avait ramenée de New York un ami de mon père. — C’est bizarre, comme nous avons soudainement cessé de nous écrire, tu ne trouves pas ? Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi. Sa voix me semblait à la fois accusatrice et plaintive. J’étais de plus en plus mal à l’aise. Surtout lorsque je me rendis compte que cette chemise, ce pantalon, ces chaussures, je les avais eus, portés, je m’en souvenais parfaitement à présent : ils étaient bel et bien les miens – ou plutôt, exactement les mêmes que les miens à l’époque, comme la montre, et cette dent cassée. Une vague nausée m’envahit. Je posai la photo, calai mon dos au dossier du canapé. Je regardai ce salon littéralement submergé de plantes menaçantes, ou d’anciens amants insatisfaisants et à jamais figés dans leur détresse muette, saisis à nouveau la photo, et examinai la jeune fille prénommée Claire
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– qui, lunettes aidant, était l’exact portrait de ma juvénile ex-petite amie, dans ses moindres détails. Puis à nouveau ce gars qui n’était pas moi mais qui aurait pu l’être. Puis mon hôtesse qui, par-delà le fossé noir de ces trente années, m’adressait le même sourire qu’aujourd’hui. Enfin sa sœur, dont l’accident me resterait à jamais inconnu, cette Sylviane dont des dizaines de plantes en pot semblaient crier le nom aujourd’hui dans la pièce effarante où je me trouvais. De l’autre côté du gouffre du temps quelque chose me faisait signe, mais quoi ? Quelque chose de pernicieux qui cherchait à s’introduire dans le présent, mais que je n’avais pas convié. Une menace indéfinissable, malsaine. Je me sentis mal, le dos raidi, comme si une main géante m’agrippait les épaules. Je fixai mon regard sur les plantes carnivores, et l’image du cousin agonisant entre les mâchoires de l’une d’entre elles provoqua en moi une brusque décharge d’adrénaline.
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— Le thé à la pomme est bientôt prêt ! chantonna mon hôtesse depuis l’invisible cuisine. Le ton enjoué de sa voix me fit imaginer un sourire carnassier. Que s’apprêtait-elle à faire ? Se ruer sur moi et me dévorer tout cru, ou bien me faire boire un philtre magique et me métamorphoser en arbrisseau après avoir abusé de moi tout son soûl ? Cela ne me prit pas dix secondes : je bondis, me levai précipitamment, fis tomber un cactus en pot sur la table basse, en renversai un autre à mes pieds. Je lâchai la photo, qui me brûlait les doigts. Elle voleta brièvement et vint se poser en équilibre instable sur le pot renversé. Puis je me précipitai vers la porte, la franchis en courant, la laissai grande ouverte, descendis à toute volée les cinq étages et courus dans la rue sans jeter le moindre coup d’œil vers la forme qui me faisait signe depuis les fenêtres au-dessus de moi, bien décidé à m’éloigner à jamais de cette magicienne, de ses philtres d’amour à la pomme et des méta-
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morphoses qu’elle s’apprêtait à m’infliger – de cette femme qui à coups de plantes, de sourires, de souvenirs et de photos troublantes, voulait m’emprisonner à jamais dans le tremblement furtif des souvenirs non vécus.
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DU MÊME AUTEUR ROMANS
Le Vol du pigeon voyageur, Gallimard, 2000 (et Folio 2002) Sortilège, Champ Vallon, 2002 Du bruit dans les arbres, Gallimard, 2002 (et Folio 2005) L'Embarquement, Gallimard, 2003 (et Folio 2006) La Jubilation des hasards, Gallimard, 2005 La Piste mongole, Verdier, 2009 POÈMES
Les Cigarettes, L'Escampette, 2000 Pierrier, L'Escampette 2003 NOUVELLES ET RÉCITS
Vidas, Gallimard, 1993 (et Folio 2007) L'Encre et la couleur, Gallimard, 1997 Vies volées, Climats, 1999 (et Folio 2007) Une odeur de jasmin et de sexe mêlés, Flohic, 2000 Rien, Champ Vallon, 2000 Une théorie d'écrivains, Théodore Balmoral, 2001
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Fées, diables et salamandres, Champ Vallon, 2003 La Neige gelée ne permettait que de tout petits pas, Verdier, 2005 Deux fragments oubliés, Éditions des librairies Initiales, 2005 Le Scorpion de Benvenuto, L'Escampette, 2007 À Budapest, Circa 1924, 2007 ESSAIS
Labyrinthes et Cie, Verdier, 2003 Piero ou l'équilibre, L'Escampette, 2004 L'Autre monde, Verdier, 2007 DIVERS
Itinéraire chinois (une énigme), L'Escampette, 2001 Lexique, L'Escampette, 2002 Pris aux mots (Lexique 2), L'Escampette, 2006 J'ai grandi, Gallimard, 2006 L'Art de la natation subaquatique, Marguerite Waknine, 2007 Du Baïkal au Gobi (récit de voyages), L'Escampette, 2008 Jorge-Luis Borges & Luisa Mercedes Levinson, La Sœur d'Eloísa, Verdier, 2003 (traduction) Carnet japonais, L’Escampette, 2010
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COLLECTION TEXTE AU CARRÉ dédiée à la nouvelle Le Perron de Dominique Fabre (juillet 2006) illustrations de Christine Voigt préface d’Éric Faye Un cri de Pierre Autin-Grenier (novembre 2006) illustrations de Laurent Dierick préface de Dominique Fabre Un alibi de rêve de François Salvaing (février 2007) illustrations de M. M. Schmitt préface de Jaume Melendres Billet pour le Pays doré d’Éric Faye (mars 2007) illustrations de Laurent Dierick préface d’Éric Chevillard
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Le Voyageur sans voyage de Pierre Cendors (février 2008) illustrations de Vincent Fortemps préface de Cécile Wajsbrot Petit traité d’éducation lubrique de Lydie Salvayre (octobre 2008) illustrations de Boll préface d’Arno Bertina
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Les maquettes de ce livre ont été réalisées à Russan, sur la commune de Sainte-Anastasie, quelques jours avant la naissance de Milena, belle plante à l’appétit vorace.
Achevé d’imprimer en mars deux mille dix sur les presses de l’imprimerie In-Octo à Brignac, Circé ou Une agonie d’insecte de Christian Garcin comprend sept cents exemplaires sur Vergé.
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Christian Garcin est l’auteur d’une œuvre ample et mouvante, aux multiples ramifications, publiée principalement chez Verdier, Gallimard et L’Escampette : romans (Le Vol du pigeon voyageur, ou La Piste mongole…), nouvelles (Fées, diables et salamandres, ou La Neige gelée ne permettait que de tout petits pas…), poèmes, essais sur la peinture et la littérature, récits de voyages. Il vit près de Marseille, où il est né en 1959.
ISBN 978-2-913388-74-1
9 782913 388741
10 €
CHRISTIAN GARCIN
Circé ou Une agonie d’insecte
Cadex Éditions
Texte au carré
O
est happé (comme une mouche par une plante carnivore !) par cette nouvelle de Christian Garcin, qui excelle à mettre en scène ces moments où la vie bascule dans l’inconnu, où le monde, soudain, est à l’envers. L’écrivain réalise ici un tour de passe-passe, au rythme d’une écriture vive et ingénieuse. Magique ! N
Christian Garcin
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Circé ou Une agonie d’insecte
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Cadex Éditions
CouvGarcinDef6