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D885- NY 04.1986-2026 : "FLASHBACK"

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Between wrong and right

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--------------1) UN PETIT FLASHBACK À BXL EN F É V R I E R ----------------

Avertissement : certaines erreurs et fautes d’ortographe sont probablement dues à la retranscription par I.A. de mon texte manuscrit d’origine...

JJ


LET’S BE ADULT TONIGHT, la chanson dit ça dimanche. Mélange de biscuits chinois, de mousse au chocolat et de gâteaux écœurants. Belgium is such a Boring Country. Belgium is such a Boeing Country. Souvenir de Gloria: born in Jamaica, but she’s just an american girl. Je ne connais pas vraiment l’histoire de Gloria. Pourtant elle était au centre de ma vie en septembre dernier. Le pire ouragan de l’histoire. NY is not very for you right now but Alexander is such a cute boy. Conversation avec un conservateur au Musée d’Art ancien. Il me parle de mon “art africain”. Winston et France s’en vont, oui. La Scala est un bel endroit. Oui. La neige. Oui. Froid de février. Demain sera jamais. Do you remember Gloria? She was dancing in Rio, Amanhã sera jamais, Don’t cry... I’m a little Tiger, just a little Tiger. Slave to what? (Regard agressif). Slave to the esthetism. Oh no, it’s not for me. “I think it’s called my destiny” HaHaHa, laissez-moi rire. Gloria on the wall. Gloria in the street. Ange, qui est Ange? Il faudrait que je mette Dieu face à face avec Ange.

Jean, c’est son prénom, à Dieu. Et Ange, est-ce qu’il s’appelle vraiment Ange? C’est pas un vrai prénom, ça!

Ou bien Didier, dans l’express en provenance de Bâle. Revient du ski. Il est avec Giovanna. Toutes les filles italiennes s’appellent Giovanna cette année-là... dans deux jours je suis à NY. Ou bien deux semaines. Il voit que j’écris. Me demande si je suis écrivain. Non, je peins. Mais j’écris aussi. Il voit des mots en anglais. Il croit que j’écris en anglais. Je dis non. Je dis que c’est parce que je suis entre BXL et NY. J’écris dans mon carnet de NY, donc j’écris dans la langue de là-bas. Je dis que c’est un faux journal. Je dis que je n’écris que des faux journaux. Tout le temps. Peutêtre parce que ce carnet a été commencé à NY. Il y a six mois. Interrompu. Perdu. retrouvé par hasard. Mais Gloria a vraiment existé. On peut vérifier. Maybe I’m fighting things which don’t exist. Au hasard des couloirs du train express je découvre Odile et Bertrand. Je découvre aussi un vieux fantasme d’il y a quelques mois. Oublié à cause de NY. Puis j’arrive à BXL. Je m’écroule sur mon lit. Ne bouge plus. N’ouvre pas les rideaux. Parmi les magazines éparpillés tout autour de moi. Tout est blanc. La neige. Il y a un éléphant, immobile, au milieu de la neige. Attendant le dégel. Oublié par Hannibal au retour des Alpes. Le train express de Bâle.


“Tu devrais te couper les ongles” Je veux commencer cette peinture. Ah non, il faut d’abord sortir acheter ce gros pinceau dont j’ai besoin. Deux fonds bruns sur le mur. Le voyage en Italie. Mais ce sera plus tard. Après NY. Écrire d’abord à Gloria. Téléphoner à Gita. Parler à Barbara. Faire des milliers de choses horribles et ennuyeuses. Le silence de Paul et le silence d’Alain. Deux silences différents. Ou bien c’est peut-être mon silence... “Tu devrais te couper les cheveux” Tu frappes à la porte. Avec des fleurs pour te faire pardonner. J’ai oublié ce que tu devais te faire pardonner. Plus tard il y a ce critique qui m’attaque dans un hebdomadaire belgo-français bien connu. Assez méchamment. Vraiment injustement. Niant que j’ai réellement été à NY il y a six mois. Ne voulant pas croire que j’ai réellement vécu ce dont je parle. Essayer d’être insensible, mais je n’y arrive pas. Alors je me retrouve en train de faire la file au ciné. Pour voir Rambo 4. Ou bien plutôt Rocky 4. Ou bien ni l’un ni l’autre. Aller voir un autre film que j’oublie aussitôt. Puis m’en aller au McDo. Puis je suis encore plus déprimé. Allez savoir pourquoi. On dirait de la mousse au chocolat, tu dis à propos de la peinture brune accrochée au mur. Puis la peinture se détache du mur. Finalement je m’en vais acheter mon gros pinceau. Déposer un chèque à la banque. Acheter des spaghettis surgelés. Un livre soldé sur les collages de Braque. Écouter les blablas de D. Lire le texte qu’Odile a écrit sur moi. Très beau. Donner un coup de fil à Marco. Lire “La cave” de Thomas Bernhard. Écouter le Requiem de Fauré. Ou bien n’importe quelle autre musique. Ou bien écouter n’importe quel silence. Et oublier de téléphoner à Laurent B. Qui t’a offert ces fleurs? Tu me demandes. Je croyais que c’était toi... J’ai déjà oublié qui m’a offert ces fleurs. Didier ne comprend par pourquoi Damien peint des êtres humains en rouges et en bleus. Je me demande si Didier est naïf ou s’il s’est tout simplement moqué de Damien. Damien trouve que les danseurs de Mudra ne devraient pas ouvrir la bouche. J’abandonne les verbiages de Didier et je retourne à l’esclave du Rythme. Slave to the.

SLAVE TO WHAT? SILENCE JE T’AIME ou bien: SILENCE, JE T’AIME... ce n’est pas la même chose,


JF Octave© 1986 - “Selfportrait in NY” (sic) - Technique mixte


Puis soudain je me décide presque à partir à NY tout de suite. Sur un coup de tête. Nadine a réservé une place en trop dans l’avion. Elle me propose de partager son grand appartement. Si je veux. Elle reste une semaine ou bien deux ou bien toujours. Juste en face de l’Hôtel Plaza. Mais je dois absolument d’abord faire un saut à Venise pour repérer l’espace de La Biennale où j’expose en juin. Ou bien mon histoire d’amour se termine presque. Commencée sur un air de Cosi Fan Tutte. Terminée je ne sais pas encore sur quelle musique. Un accident au retour d’Antwerpen avec mon frère, où je suis allé voir ta scénographie pour Cosi, que je n’ai pas aimée. Je me retrouve la tête contre le parebrise. “I’piango, i’ardo, i’mi consumo, e’l core de questo si nutrisce” disait Michelangelo Buonarroti à son ami Tommaso Cavalieri* * “Je pleure, je brûle, je me consume, et mon cœur de cette peine se nourrit” L’AMOUR PEUT-ÊTRE L’AMOUR SURTOUT

JE T’AIME ( . . . p a r h a s a r d ? ) Puis je me retrouve à Venise (...par hasard?) ...Je me retrouve avec une bronchite à Venise, ou bien une pneumonie, ou un virus quelconque et le Consul de Belgique qui me soigne à coup de citrons chauds au café Florian, et la nuit où je délire dans ce que je crois être la chambre de John Ruskin à La Pensione Calcina. Ou bien la chambre de Byron à l’Hôtel d’Angleterre. Ou bien... Mais je raconterai ça une autre fois.)

LA DÉCEPTION FROIDE.


---------------2) NEW YORK IN SPRING ---------------(STREET)


Andy & Bianca - Palladium 1986 - Google Search + JF Octave


290386

Half a minute.

Le temps se dilue à New York. Cela doit faire une heure que j’attends dans le hall du Bus Central Authority. Coup de téléphone d’une autoroute en Allemagne pour me dire aurevoir, qui?, et il va à Mönchengladbach, et ton chien est mort hier et tu es triste et je ne suis pas là, tout se dilue en attendant Alexander ou Susan ou n’importe qui d’autre, quelle importance, à New York après avoir attendu des heures à la douane de Newark, les avions qui n’avancent pas, ne peuvent pas atterrir, les rencontres fortuites, où l’on se retrouve dans les mêmes avions.

Half a minute.

Tu détestes tous mes amis et tu es jaloux quand l’un d’eux m’embrasse sur la bouche au moment de partir. Je bois de la bière en regardant les avions qui s’en vont. Celui-là va à Moscou, je pourrais aller à Moscou, j’irai un peu plus tard, pour lire la fin de Proust. Half a minute. En Europe il doit être très tard, une heure du matin, peut-être j’y arriverai, il va être l’heure de prendre mes médicaments. Ah oui ça doit être l’heure d’été là-bas... Alexander est le seul à ne pas avoir de répondeur automatique, je passe mon temps à téléphoner à des répondeurs automatiques, maintenant je sais que je suis à New York. Half a minute.

Half a minute.

Le temps passe ainsi. J’ai lu cinquante pages de Proust dans l’avion, c’est pas beaucoup, il fait très chaud en Amérique. It’s a pleasure to be back here. Deux heures de file pour la douane, tu ne sais pas de quoi ton chien est mort, tu es triste et c’est tout, tu n’aimes jamais quand je m’en vais. On dirait que tu crois que c’est pour toujours. Toujours. C’est drôle d’écrire ça dans le hall du New Jersey Transit en attendant. Le soleil s’est couché el j’ai perdu l’adresse de la Galerie d’Alexander, en fait je l’ai jetée pour ne pas avoir d’ennuis à la douane, c’est pas malin. Il fait noir à présent, Alain a vraiment trop bu hier soir. Qu’est-ce que je vais faire la minute qui suit, il faut trouver um solution, je ne peux pas passer la nuit ici. Il n’y a que des paumés dans le Transit Lounge on dirait New York, ah oui je suis à New York... Je téléphone toutes les quinze minutes. Par la fenêtre je peux voir l’immeuble Mc Graw-Hill, un des plus beaux buildings de la ville. Quelle ville? Get out... Tous ces paumés. A lot of emotions. (Finalement je trouve Alexander) Je ne dormirai pas cette nuit sur le trottoir. Ni au Chelsea Hotel. J’habite quelque part entre Spring et Prince et la nuit, les gosses font aller leur Krush Groove Music et ils restent là, il fait très doux la nuit là-bas, je les regarde et le matin le soleil est fou dans l’appartement. On dirait (presque) l’été. [Sunday at Point Pleasant Beach] J’ai été dans le New Jersey, j’ai été voir la mer là-bas, j’ai diné avec Babouchka, la grand-mère russe de Susan, c’était Pâques, partout Pâques et on roulait sur les petites routes du New Jersey, là ou Bruce Springsteen a grandi. Que je déteste. On a pris le train à Penn Station pour aller voir Babouchka et le père de Susan reste enfermé avec ses CB, il est obsédé par les CB depuis que sa femme...

SURFIN’ N.Y.C.


Il faudra raconter la vie de Susan, sur les plages du New Jersey, ces petites villes, Lakewood, Belmar, les autres noms, que j’ai oubliés, l’ennui, Joey, son enfant à 17 ans, sa mère violée au retour de son travail, à minuit par des kids, sur une petite route du New Jersey, son père parti se venger avec son riot-gun , pistant les ravisseurs avec son CB, puis se retranchant sur lui-même, les CB, la télévision, les suburbs sans fin. Le mutisme. Toute cette verdure. Les gosses: tous moches. Le train qui s’en va à New York, (seul espoir) ...Susan est trop belle. Plus tard Susan devient copine avec Peter Hujar, David Wojnarowicz. Plus tard elle travaille pour Dianne Benson (The famous Dianne B.). Plus tard. Là, tout le monde a quitté New York pour le New Jersey à cause de Pâques, on boit du Champagne “André” pour Pâques, avec des avertissements à cause des bouchons qui sautent, le bouchon n’a même pas sauté, on a bu du Chablis californien de chez “Taylor”, et on a beaucoup mangé, avec Babouchka. Je regarde, fasciné, les routes du New Jersey, j’écoute le programme muzak sur la Toyota, les frigos américains font un bruit d’enfer, à 6h je suis déjà fatigué, la galerie d’Alexander s’ouvre après-demain, où j’expose, et j’ai envie de m’étendre sur la plage en attendant la nuit.

[Emotions are the facts] -De quoi t’occupes-tu au juste? Je ne sais pas bien. -De la réification -C’est une grave étude. -Oui. -Je vois. C’est un travail très sérieux, avec de gros livres et beaucoup de papiers sur une grande table. - Non, je me promène. Principalement, je me promène... (Michèle Bernstein) Parfois j’ai l’impression vraiment de me promener : Principalement me promener, comme dans ce texte des situationnistes paru dans ArtForum. Je ne veux même pas trop regarder tous ces catalogues d’expositions qui traînent dans l’appartement: je n’ai pas envie de me retrouver en train de faire du Donald Baechler. 040486 Katy dit : Ta peinture, elle est sympa. Katy dit : Avant, Claes Oldenbourg vivait ici, c’était son atelier et l’étage au-dessus, c’est toujours Larry Rivers qui vit, Diego dit : C’est bizarre, j’ai habité ici, c’était mon appartement ...Là, il y avait mon lit. Diego dit : C’est bizarre, mon propriétaire actuel est Claes Oldenbourg, on dirait qu’il a été partout, qu’il est partout... Que tout Manhattan est à lui , Diego dit : Tony, tu te souviens cet homme ? Paul Lebeer. À Bruxelles. Il veut faire un livre sur ton art ... Tu ne trouves pas ça amusant? Tony Schafrazi* dit : Qui est Paul Lebeer ? Diego dit: Tu ne te souviens pas? Cet homme étonnant, on dirait la réincarnation d’Antonin Artaud, Parler du soleil, parler du soleil, parler du soleil. *Ah Tony ... et en 2026 il se retrouve dans une chanson du nouveau Madonna (Danceteria)


JF Octave© / Diego Cortez


Ouverture de l’Alexander Wood Gallery... Des centaines de personnes agglutinées près du bar de la galerie, jetant un coup d’œil distrait sur ma peinture, buvant champagne sur champagne dans des gobelets en plastique, les Américains n’ont jamais appris à vivre, le serveur me demande si je veux du jus d’orange avec mon champagne, les mélanges ne me tentent pas, et le jus d’orange ne remplacera jamais le Bellini, ce n’est pas le Harry’s Bar ici, et New York malgré toute son agitation ne remplacera jamais le vrai monde... et je suis sacrément saoul, - Tiens c’est Kenny Scharf, là sur le trottoir. (Silence puis: ) Oh je devrais lui demander un autographe. - Tu n’aimes pas Kenny Scharf ? - Oh tu sais, chez nous on a Rubens et Rembrandt. Alors... ces peintres de Comics ne m’excitent pas plus que ça. On s’en fout un peu de Kenny Scharf chez nous.... Mardi: Diego me téléphone de Newport pour me dire qu’il s’est disputé avec Massimo. Une fois de plus. Same old story. Je me demande pourquoi Diego va encore avec Massimo à Newport. Il suffit qu’ils soient ensemble pour qu’ils se disputent. Massimo ne me parle même plus de cela. Je souris. Le temps s’obscurcit. Party au Palladium pour le 2ème anniversaire du magazine New York Talk,

Emptiness Emptiness.

Je rate la performance d’Ann Magnusson. J’échange quelques baise-main avec Magdalena. Son amie est charmante et Patrick s’en va déjà. Je ne trouve ni Jayne ni Katy, j’esquisse deux pas de danse et je m’en retourne fourbu dans Soho. J’ai trop marché aujourd’hui et j’ai surtout trop bu. Magdalena est définitivement une jeune fille adorable. J’aime sa voix (très) douce et son esprit (très) sarcastique. Magdalena est d’origine grecque et Patrick est d’origine bretonne et moi je suis natif de Boston (pure american) Non je me suis trompé: Patrick est originaire des Pyrénées. Juan Du Bose c’est l’ami de Keith Haring. Je n’ai pas été à son anniversaire, non plus, j’avais une invitation, pourtant. J’ai même oublié si c’était au Palladium ou à l’Area. Never mind. Ma favorite occupation à New York, est de rater tous les événements soi-disant importants. Je regarde le carton d’invitation, je baille, je vais dormir ou m’enfermer dans un cinéma X, FLASH BACK [Thurday december 19. Models party at the Cat Club. Grab a hunk then dash to Area and wish Jean-Michel Basquiat a happy birthday. He’ll be glad you didn’t come empty handed. ] NY Talk J’ai raté la soirée d’ anniversaire de John Sex. J’ai raté la soirée Vogue® Per Lui e Lei à l’Area. Je raterai le défilé de mode années 60, ce soir au World. Je suis trop paresseux. Je n’ irai sans doute jamais au World. En septembre le World sera “OUT”. Le matin je suis si fatigué. C’est vendredi aujourd’hui? Ah oui, demain je dois aller chez Diego pour le texte qu’il est sensé m’écrire pour la Biennale, je pressens le pire. Diego et ses textes. On attend toujours celui qu’il devait écrire pour mon expo chez Jacques & Winston. Vendredi, c’est vendredi aujourd’hui? “On va s’ amuser, on va s’amuser !”. Massimo me dit : la fatigue vient du printemps. Pour moi elle vient aussi de Venise, de Milan, de cette bronchite attrapée là-bas, je ne veux pas être malade à NY. Je ferais bien de faire attention. La chaleur du jour , le froid du soir, tout ça ...“Ah lala” Cinq minutes à New York et c’est déjà New York depuis toujours. J’ai l’ impression de ne pas avoir quitté la ville depuis septembre. Déjà sept mois. J’aime bien cette impression d’avoir toujours été ici. N’être jamais parti.


Massimo A. me demande combien de petits amis j’ai eu depuis mon retour à B. Je dis : zéro! C’est-à-dire un seul, c’est-à-dire toi. Le même et je n’ai pas envie que cela change. J’ai rêvé de toi cette nuit, ton visage n’était pas le même , mais c’était toi. Sûrement. De toute façon le temps passe si vite ici. Dans une semaine je suis déjà rentré . Parfois je me demande pourquoi je suis venu, une semaine aurait largement suffi. Il y a la Biennale à terminer. Ou plutôt à commencer et cela m’angoisse assez : tout ce temps perdu... Tom C. me demande combien de fois Paul s’est suicidé depuis septembre. Finalement je lui raconte en deux mots ce qui s’est passé en février. (Mais était-ce bien en février?) Massimo A. sourit. Je devrais me taire. Le soleil est parti. On dirait qu’il fait même froid. Même assez glacial. Le soleil réapparaîtra-t-il? Il y a trop de peintures au mur de cet appartement, je voudrais tout vider. En bas, les adolescents ne jouent pas, aujourd’hui, sur le terre-plein de Thompson Street, L’autre jour, j’ai passé mon temps à les observer, c’était passionnant. Je n’ai même pas encore allumé la TV, depuis que je suis ici ; elle est là, en face de moi, elle a l’air fâchée que je l’ignore ainsi. Je préfère les cinémas X ou le spectacle du Thompson Street Playground. Parfois je me dis que je passerais bien tout mon séjour ici à regarder les livres et les catalogues d’Alexander. (C’est toujours mieux que rien). Si qlq chose sort de tout cela.... Si je t’envoie un aérogramme aujourd’hui, le recevras-tu avant mon retour? Je pense à toi, j’espère que tu n’es plus triste à cause de ton chien. J’ai peur de trop penser à ce qu’est ma vie pour le moment, j’ai peur de ne plus arriver à réellement contrôler les choses. Parfois je me dis que je me perds dans l’inutile. Parfois je me dis qu’il faut se perdre pour ...Il faudra que tu me pardonnes. Encore ... Je suis à NY et je lis Proust et je n’ai rien en tête, comment s’appelle ce garçon français, l’ami de Ken Tisa, avec son air détaché et ironique? AH OUI, Nicolas... Parler de la mère d’Alexander. J’adore les mères de mes amis. Oh oui je devrais téléphoner à Alex Z., ce collectionneur qui voulait m’acheter une peinture. Et il y a aussi ce Philippe B. que Jean-François D. m’a dit de contacter. Et Alva? Non pas Alva. Alva, c’est trop. Et Barbara et Leisa que j’essaie en vain de joindre... 1986. Cette année-là, mon artiste favori c’était peut-être bien Donald Baechler. Je me réveille au matin el je regarde encore le catalogue de son exposition chez Ascan Crone (Hamburg) et je me dis : Oui. Peut-être que vraiment je ne devrais pas regarder ce catalogue. Un air de saxo dans le ciel gris. Triste.

[Those who do no want imitate anything, produce Nothing ] Deux heures plus tard et Diego a déjà postposé notre rencontre de samedi à lundi, le feuilleton peut commencer. Je sens que j’ai intérêt à m’accrocher. Je déteste demander quelque chose à Diego. La musique est vraiment triste. Gardons notre humour. Sourions. Diego n’aime pas Donald Baechler. Peter Mc Geoff et David Mc Dermott ont pris l’avion hier soir pour l’Europe. Je leur ai recommandé l’Hôtel Astoria à Bruxelles. Ils ont une exposition chez Lucio Amelio, à Naples. Massimo a l’air désespéré de les voir partir. New York, sous son ciel gris, se retrouve comme en novembre. En septembre ils parlaient (tous) de la hausse du dollar. Maintenant ils (ne) parlent (plus que) de la baisse du dollar. C’est la seule différence, je vois, entre mes deux derniers séjours ici. Je ne me sens même plus concerné par ce dollar. À la recherche du Temps. Sera-t-il ou ne sera-t-il pas perdu?


JF Octave© 1986 - Selfportrait in NY - Technique mixte


Et puis il y a Soho, où je loge ce printemps-là*, que je trouve de plus en plus sale, avec ses vitrines vides, ses magasins à louer, ses touristes du New Jersey. Je vois déjà le moment où l’East Village sera pareil. Où iront-il après ? Dans le Bronx, à Harlem? *Cf. “Un printemps à New York”, chronique écrite par Marc-Henri Lévin pour le magazine LES LETTRES FRANÇAISES en 1966, il y a juste vingt ans (20 ans en 1986 → 60 ans en 2026) [On pourrait croire que je déteste NY] J’ouvre mon livre de Proust, et je vois tomber la photo de John Sex, nu, que j’avais placée comme signet à la page 122. Je me dis que je ferais bien de choisir un autres signet pour Proust. Que Marcel ne serait pas content. Est-ce que Proust aurait pu aimer John Sex? Parfois je me demande quelle est l’influence du Temps sur tout “cela”? Ou bien “ceci”? Parfois je me demande comment, au départ, définit-on une période artistique? Qui décide quelles seront les limites de cette période? Sa durée? Massimo A, a-t-il le droit de dire que le néo-expressionisme allemand est complètement “out” ...je me méfie des affirmations rapides qui pullulent ici, partout, on dirait que tout est décidé à l’avance, etc, etc... [Et pourtant j’adore NY] 040486 Isabelle Antena (me) dit “Sois pop”. Je préférerais être “Bop”. [Be pop be pop don’t be booby boo boo pee]. Il pleut sur le Thompson Playground et tous les kids se sont enfuis. Alexander me demande si je veux mon exposition en octobre ou en novembre. Dans deux heures on va voir Meredith Monk à la Mamma. On dirait un pèlerinage. “Be Pop” cette chanson va tellement bien à cette ville. Le poste de Radio s’appelle “Proton” et la pluie me rappelle ton pays... (mon pays?) C’est bizarre cette envie d’écrire à NY, je n’ai jamais eu autant l’envie d’écrire ici, je pensais que ce n’était pas une ville pour écrire, ici. En tout cas, pour moi. L’air de saxo a disparu, triste. Les gens courent sur les trottoirs de Soho. “Nothing else could be”. Zut la cassette d’Antena casse, Combien de messages laisserai-je sur des répondeurs automatiques aujourd’hui? Dix? Vingt? Massimo me demande: et ton ami qui était là en octobre, il n’est toujours pas “...” ? Et moi je pense : il aurait été moins malheureux s’il avait été “...” Ils se souviennent tous de lui comme “le garçon triste d’Europe” (et en relisant ce carnet en 2026 je me demande : c’était qui, ce garçon triste ?)

Poor boy, he was Such a poor boy 050486

C’était un de ces jours où l’on pouvait voir des tas de gens marcher dans Soho, avec leur verre de vin blanc à la main, aller d’une galerie à l’autre à l’heure sacrée des vernissages, et ce jour-là ils avaient le choix entre David Salle chez Castelli, Georg Baselitz chez Mary Boone, Georges Condo chez Barbara Gladstone, John Baldessari chez Sonnabend, Alexis Hunter chez TotahStelling, Piero Pizzi Cannella chez Annina Nosi, Yvonne Jacquette et Ken Goodman chez Brooke Alexander, plus quelques autres dont je ne me souviens plus le nom, j’aimais les voir boire au coin de Greene St. et Spring St.


Marc Albert-Levin - Book cover 1966 (négatif)


Palladium 1986 - Google Search


S’agglutiner autour de David Salle dans une chaleur étouffante, je les écoutais en silence, jamais je ne restais plus de cinq minutes dans la même galerie (sauf chez Castelli où les peintures de Salle réussissaient à m’intéresser quelques minutes de plus), il n’y a rien de plus fatigant que ces parcours “obligatoires” où je retrouvais toujours les mêmes visages / les mêmes expressions de ceux qui suivaient le même itinéraire que moi, quelques sourires fugitifs, quelques instants de séduction, quelques regards appuyés me retenaient puis me lassaient, je préférais ne pas toucher au rituel mauvais vin servi partout. “So You Wanna Be An Artist ?”* Lunch dans la galerie d’Alexander qui me dit “il y a des gens qui confondent ta peinture avec celle de James (Brown)”, ce genre d’approximation me rend toujours nerveux, dans ma vie je n’ai dû voir que trois reproductions de ses toiles, que j’avoue avoir beaucoup aimées, Alexander ne promet um catalogue de James (Brown). James Brown? Celui qui chante Sex Machine? Je déteste cette japonaise hystérique, la femme du peintre Kagoshima, qui passe son temps avec le computer d’Alexander, elle s’appelle S. ou quelque chose, et elle veut absolument classifier ma peinture, et quand elle me parle de Boisrond, je lui réponds qu’à cette exposition où mes peintures étaient à côté de celles de Boisrond, personne n’avait eu l’idée de nous comparer, pourquoi donc veulent-ils tous comparer, comparer? Toujours ce besoin stupide de raccrocher à quelque chose de connu, S. triture nerveusement mon “book” et le démolit presque, Susan intervient pour l’arrêter et la S. dit: “Oh je fais toujours ça quand je suis excitée”... Peut-être S. veut mettre ma peinture directement sur le computer ... *Alan Jones /NY Talk Bruno Schmidt. Qui croirait que Bruno Schmidt est brésilien? C’est bizarre, à B. la moitié (ou plus) de mes amis sont des peintres et ici, à N.Y., j’ai l’impression de les fuir obstinément. C’est comme si je préférais être avec des gens comme Massimo, Alexander, Diego ou autres ... Je vois trop d’artistes dans les galeries, les artistes finissent par ne plus m’intéresser. Peut-être aussi c’est mon foutu syndrome de l’imposteur? Pourtant, Diego dit que je devrais. Rencontrer Daniel Templon avec Diego, il me dit : On se reverra le 26 juin à Venise, “OK, See you there”. Rentrer exténué de tous les vernissages de Soho, j’ai envie de rester un peu tranquille chez moi. Téléphone à Boston pour apprendre que Barbara s’est cassé une épaule dans un accident de vélo. Je ne la verrai sans doute pas cette fois-ci. Elle termine les lyrics de l’Opéra sur lequel elle travaillait l’automne dernier. Elle me dit de téléphoner & Jackie Shue (la sœur du dramaturge de Broadway mort en septembre dans un accident d’avion) qui serait contente de me revoir. Un coup de téléphone de plus et un autre répondeur automatique. Rendez-vous avec Max and May mercredi soir, je sens que ma seconde semaine ici va être chargée “Vivement dimanche!”

“BE A LEGEND”


Parler du temps. Parler de la couleur de l’E.S.B*, dans la nuit. Just a gloomy sunday. M’enfermer, Peindre et lire Proust, le silence de la rue quand les gosses du Tompkins Playground sont chez eux en train de regarder la télé. Triste dimanche quand je me souviens la plage de Point Pleasant Beach, la semaine dernière et le soleil qui faisait penser à l’été. Ici la pluie me rappelle une autre ville, un autre pays. Quel silence. *Empire State Building Drinking champagne at the Café Sphinx. Quel bruit. Les jeunes propriétaires sont deux frères jumeaux. L’un d’eux me fascine par sa ressemblance avec Francis D. Patrick me dit qu’ils sont égyptiens et moi je me dis qu’il sont trop beaux pour être réels. Trop de “jolies choses” pour être honnêtes, dans cet endroit trop de gens qui parlent français. Le beau propriétaire embrasse la moitié des gens qui arrivent. Que devrais-je faire pour qu’il m’embrasse aussi? Il est vraiment trop charmant, renverse sa coupe de champagne sur le petit sphinx à côté du téléphone, a les gestes et le sourire d’un cocaïnomane. (Antique Boutique) Je rentre chez moi à deux heures du matin sous la pluie. Le temps a passé si vite. Drinking champagne for breakfast, drinking champagne before going to sleep. J’ai finalement déclaré mon amour à Magdalena, c’est bizarre les soirées passées avec Patrick R. ont tout-à-fait modifié ma façon de le juger, j’ai découvert le plus charmant des garçons, amusant, ironique à souhait, j’aime son humour et celui de Magdalena, j’aime leur façon d’être sérieux, jamais ils me n’ont ennuyé ces derniers jours, alors que les gens de B. finissaient vraiment par me peser.

Excepté toi mon amour.

Le père de Magdalena est allé à Londres pour rencontrer Jésus-Christ. Le père de Magdalena est psychiatre. J’adore quand mes amis américains me décrivent la vie de leurs parents. Je n’ai jamais vu autant de violence cachée que dans ces vies familiales des suburbs américaines. La vie à New York semble bien calme, bien saine à côté des scènes qui se déroulent dans le New Jersey, ou ailleurs, “Clearly, New York is the source of art world energy today. New York is the place to be” >>Ma source favorite d’inspiration dans cette ville c’est le “NY Talk”, le magazine à Gossips dont Patrick est Art Director (il déteste le magazine d’ailleurs) et qui, à mon avis, dégage les vérités essentielles d’une ville à Gossips, où tout est ramené à une sorte de banalisation du glamour, où les textes des articles ressemblent à des publicités, et les publicités ressemblent à des articles rédactionnels. So, this is NY! Tiens, en parlant de banalisation du glamour, je n’ai pas encore vu Andy (W) depuis mon arrivée ici, généralement, je le vois tout le temps partout... Ils disent : l’Amérique (de Reagan) commence à ressembler à l’Espagne des dernières années de la vie de Franco: une nation qui attend pour voir ce qui se passera après le Generalisamo. “O tempora, o mores” “If Jean Michel Basquiat is the Romare Bearden of the new wave, is Keith Haring then the Saul Steinberg of the 80s?„ (Alan Jones) Mais qui est Romare Bearden? ... est-ce un peintre naïf?

WHAT IS APPROPRIATIONISM?


JF Octave© 1986 - “Selfportrait in NY” (sic) - Technique mixte


QUAND


Tom C. me dit que Proust aurait sûrement été intéressé par l’idée de John Sex. Il ne l’aurait peut-être pas aimé mais. Nous rions. Nous rions de ce dimanche si triste. Les lumières de Times Square perdues dans la brume. Tom C. me dit cynique, de lui dis non. Ou bien peut-être cynique dans le sens d’essayer de survivre en souriant. Sans me suicider tous les mois comme notre ami commun. Mais non, pas vraiment cynique. Et puis j’aime trop la vie... Steve prend sa voiture et roule, roule pour s’échapper de NY et aller voir les fermes du pays intérieur, les arbres, les champs perdus dans la brume, mais pas la même brume que Times Square, je lui dis : oh tu es le seul qui ait une voiture ici... Depuis qu’Alexander a perdu la sienne (il ne sait où il l’a parquée, quelque part, mais où?, ou si on la lui a volée, ou si on l’a emmenée à la fourrière), personne n’a de voiture à Manhattan. Moi je m’ enferme une fois de plus dans un cinéma X, pour passer du temps avec Leo Ford, j’imagine faire toutes ces choses avec toi, tu me manques, ton corps me manque, ton sourire, tes yeux, tout me manque chez toi, j’ai envie d’entendre le son de ta voix, NO MORE MRS. NICE GUY. (A LOVELY STORY) [Judy Carne fell from the starry heights of the Laugh ln, her marriage to Burt Reynolds fell apart, she was addicted to heroin for three years, friends like Mama Cass died from overdose, she kicked the habit but was arrested for drugs, she was exonerated but broke her neck in a car accident three days later] M. Kaylan.

Q U A N D Quand tu boudes, quand tu es triste, Quand tu t’enfuis parce que je suis trop nerveux, Quand tu prends ton sourire innocent, Jamais innocent. Quand tu t’en vas, Ou bien quand je m’en vais plutôt,

Les livres de MD envahissent les vitrines des libraires. Les Américains vont enfin savoir ce qu’est La Maladie De La Mort, (je les envie) Je me souviens le jour ou je découvris La Maladie De La Mort. Je crois que j’ai lu le livre deux fois de suite, juste pour être sûr que cela existait, que cela pouvait être vrai. C’était il y a si longtemps. Qu’est devenue La Maladie De La Mort à présent? Les gens la confondront avec l’autre maladie de la mort, cette terrible peste des temps modernes..... Diego me dit que la manière dont j’écris mes histoires rejoint une forme de voyeurisme, le même voyeurisme que les touristes transportent avec eux partout, et qui les empêchent de réellement comprendre d’autres mentalités que la leur et pourtant il me dit que je comprends ces mentalités je les assimile un peu comme un cynique légèrement naïf. A cerkin kind of innocent cynism... Tiens, de nouveau le mot : (cynique), Parler de la soudaine richesse de Julian Schnabel / de l’égoïsme capricieux de Milan Kunc / des humeurs de Jean-Michel Basquiat, pourtant Jean-Michel est le seul qui échappe aux critiques de Diego, du lot de toutes ces nouvelles stars,


Le mot que je cherchais ce matin, et que je n’arrivais plus même à trouver en français était : humanisme. Oui c’est ça, je veux être un humaniste cynique et naïf ..... Alors sur son répondeur automatique je laisse le mot : “humanism” ...Voilà ! Always these contradictions ...Parfois j’aimerais élaborer un système de contradictions qui serait cohérent. J’ai envie de téléphoner à Diego pour lui parler de cela à une heure de matin, puis je me dis que cela pourrait le rendre nerveux. 080486. “Chaque personne qui nous fait souffrir peut être rattachée par nous à une divinité dont elle n’est qui un reflet fragmentaire et le dernier degré, divinité (Idée) dont la contemplation nous donne aussitôt de la joie au lieu de la peine que nous avions. Tout l’art de vivre, c’est de nous servir des personnes qui nous font souffrir que comme d’un degré permettant d’accéder à leur forme divine et de peupler ainsi joyeusement notre vie de divinités” (Proust LTR p261) 090486. Te souviens-tu d’Ada par cette journée lumineuse de juillet, son maillot de bain blanc tranchant la masse uniformément bleue du ciel et de l’eau, et là-bas tout-au fond , au bout de la jetée, la tour isolé d’un phare, abandonné, le regard indifférent d’Ada. Ada dans la Chevrolet Impala, Ada upside down, Ada avec Vincent, Vincent avec son ami Tony durant l’été 69, Ada sons la pluie avec son parapluie bleu, Ada me rappelle Anouk Aimée dans les films de Fellini, Vincent avec son grand chapeau orange, l’air songeur, écoute de la musique sur son poste de radio made in Japan, Vincent et son amie Anastasia, en 1984, on ne le reconnaît plus. Ada n’a pas changé. [Tous ces personnages d’Alex Katz ont pris une partie de moi-même, par leur indifférence, une sorte de détachement, ils m’ont plus subjugué que tout ce que j’ai vu jusqu’ici à New York,] C’est comme une partie d’une vie qui défile sous mes yeux, des situations banales, des poses légèrement ennuyées, ils sont là, ils me regardent par la fenêtre de leur Chevrolet Impala, m’oublient l’instant d’après, continuent leur chemin, toujours aussi indifférents, Ada triste avec son manteau rouge, Ada en décembre, Ada et sa robe noire et blanche. Les regards se détachent de la mémoire, S’en vont rejoindre je ne sais quoi, Ada ne changera pas, toujours la même de 1959 a 1984, les années ne passent pas, tout reste identique sous le regard du peintre, amoureux d’Ada. Seul Vincent, l’enfant a grandi, est devenu un homme, a une amie qui s’appelle Anastasia. (J’ai un ami qui a une amie qui s’appelle Alexandra, c’est un peu pareil, non? Elles se ressemblent peut-être, Vincent ressemble peut-être à mon ami) Que se souvenir de plus? D’instants radieux venus d’étés oubliés, de silhouettes allongées au bord d’une plage, d’amis fidèles, d’amour...

“LES ANNÉES HEUREUSES SONT LES ANNÉES PERDUES ON ATTEND UNE SOUFFRANCE POUR TRAVAILLER” (Proust LTR 274)

Quand Ada partira, le peintre déchirera toutes ses toiles, les peintures sont cruelles quand elles rappellent tant de choses si belles. Ada partie, le peintre reste là avec des centaines de doubles, il a vieilli , Vincent est devenu un homme, il ne reste rien de tous ces instants, des étés passés dans le Maine, de toutes ces émotions, ces confidences, il ne reste que des icônes, des visages absents, des vides de plus en plus grands...


Jean-Michel Basquiat©


Parfois je me demande si le peintre a jamais été malheureux, on se demande quelle est la part de la souffrance dans toutes ces images, si la souffrance a jamais existé, si elle a aidé. Il y a une sorte de mélancolie, oui la mélancolie envahit ces visages un peu fades, et cette banalité de la mélancolie me fascine, je reste là, il ne faut rien dire, gardons intactes les émotions passées ... He asks me : -And so what is your Strategy? I should answer : -Oh you know, I’m not at war, I’m not a soldier, I’m a lover, not a fighter (comme dans la chanson de Michael Jackson) ... C’est étrange, cet amour qu’ont les Américains pour les stratégies. On dirait qu’ils n’envisagent le monde qu’en termes de stratégie. -So, what’s my art strategy? -Oh your strategy is such a tragedy! -Oh your tragedy is such a strategy! Dans le petit appartement de la 9ème rue, que Diego va quitter, il y a au moins une vingtaine de Basquiat déposés négligemment contre un mur. Plus tard je me dirai : j’aurais vraiment dû en prendre un, quelle aurait été la différence? J’aimerais bien un petit Basquiat (tout petit) chez moi. Le problème, c’est que Diego est persuadé m’en avoir offert un. Diego et moi sommes d’accord : nous préférons d’habitude les catalogues d’exposition aux expositions elles-mêmes. Il y a toujours, dans un exposition, l’impression d’être surveillé, envahi par les autres spectateurs, la fatigue de rester debout, bref quelque chose qui gêne et empêche vraiment de jouir de l’art. Le catalogue, on peut le revoir tant qu’on veut, couché sur son lit le soir avant de s’endormir, n’importe quand, sans aucune frustration. C’est tellement plus agréable. Ces tellement plus.

DISCO BOMBING ? KHADAFI DID IT?*

Ce matin je me réveille, l’estomac brouillé, je me dis que je mange trop : tous les soirs une autre invitation à diner, je refuse à présent de boire du vin. Les bruits de la rue me réveillent, le dernier visage aperçu dans un rêve aura été Alain B., cet ami d’enfance, avec qui je jouais à des choses peu innocentes. Aucune envie de reprendre l’avion vers B : les terroristes vont finir par vraiment me faire peur... So what’s next today? Le MOMA®, quelques galeries uptown, un film avec Rick Donovan, et ces dessins sur SuSie et Billie Liberty, que je compte offrir à Alexander. On marche trop dans cette ville, on a tout le temps l’impression de marcher, tous ces trajets entre Soho et l’East Village sont épuisants, toutes ces galeries où l’on s’attarde, tout cela finit par me donner le vertige. Plus tard il ne restera qu’une immense lassitude. Chercher des cadeaux. Trop de choix. Ne pas savoir quoi t’offrir. Demain je me déciderai. Toujours demain. New York Post Front Page

*


JF Octave© 1986 - Croquis d’après Motherwell - dessiné au MOMA - Technique mixte

THE VOYAGE,


Un monstre silencieux s’avance dans le ciel gris. passe au-dessus des têtes sans que personne ne fasse attention. Seuls quelques enfants lèvent les yeux et montrent l’énorme dirigeable du doigt. Je pense déjà à autre chose. Plus tard je penserai que ce séjour à NY ne m’a pas servi à grand-chose, mais ce sera juste une chose à penser jeudi soir, avec l’envie de tuer tout le monde, après qu’Alexander m’ait laissé tomber au MOMA® >>> après avoir essayé en vain de trouver le numéro de Susan aux renseignements (we are sorry, this number is unlisted), après avoir pris un taxi pour aller chez elle et trouvé porte close, après avoir téléphoné à Alexander, tout excité d’avoir vendu une peinture qu’il aimait - mais pas la mienne - me dire qu’il ne serait pas de retour avec Susan avant 21h30, tant pis pour le dîner auquel ils m’avaient invité. Et lui de continuer de me parler, et moi, frigorifié dans cette cabine de Park Avenue, et en avoir vraiment assez, interrompre sa conversation et rentrer m’enfermer chez moi, manger un petit “salad bar” et oublier le reste de l’Amérique. Ce soir-là, me dire que j’ aurais vraiment mieux fait de rester à B. avec toi. AFTER RUSKİN’S ROOM, İ’D LİKE TO MAKE A PAİNTİNG ABOUT PEGGY GUGGENHEIM’S NOSE... 110486 Vendredi (cette nuit où j’avais si mal dormi) j’avais envie de rentrer par le premier avion à B. Tu me téléphonais d’Europe pour me dire que cela faisait une éternité. Oui cela faisait une éternité et je sortais de mon bain pour oublier jeudi et la nuit, il faisait comme l’hiver dehors et tu n’avais pas l’air d’aller trop bien. Moi non plus d’ailleurs et je n’arrivais même pas à rendre tout ça en peinture. Rien.

THE VOYAGE,

...le titre d’une peinture de Motherwell au MOMA®, ma peinture préférée du MOMA® l’automne dernier / que je retrouvais avec le même amour. The Voyage , comme ma vie entre B & N &V. Entre toi et toi / le seul point que j’arrivais à préciser c’était toi / mais que faisions-nous de nos autres vies ? ... un jour entier sur mon lit, la fenêtre entrouverte sur les bruits de la rue / je recule sans cesse le moment de descendre dans la rue / voir ce qui s’y passe/ ce qui ne s’y passe pas. L’envie de commencer une peinture sur ce grand papier brun qu’Alexander m’a donné. Les derniers jours de New York = une si rapide éternité. Lundi l’Europe, faire ma lessive, oublier les nuits d’avion. Certains diront : tu es tout le temps en vacances, tu as de la chance d’être tout le temps à NY. Je souris. New York n’est pas vraiment une vacance! Je ne commencerai peut-être jamais cette peinture sur le grand papier brun. J’aurais aimé. Oui le nez de Peggy Guggenheim ou ses lunettes de soleil ou . Non, rien. je n’arrive même pas à téléphoner à Diego. Le simple geste de lui téléphoner me bloque. Lundi, Bruxelles. Mardi, Venise. On peut jouer comme ça longtemps encore. Comment s’appelait encore la femme de Carl Andre? Ah oui, Ana Mendieta, She was a Cuban. I am a Belgian. So what? Comment il l’a tuée (ou pas) il y a quelques mois, j’étais là. Tu ne verras pas le rapport, on passe à autre chose,


Mercredi cette émission où je passe à la télévision : j’ai honte à l’avance. Jeudi un film à la cinémathèque? Vendredi si je calcule, je devrais avoir fait combien de portraits ? Dix / Vingt? 120486 Le petit dealer de la 10ème rue a disparu Dommage il était bien sympathique - La 10ème rue a l’air très ennuyeuse à présent. Il est deux heures du matin et je me rends compte que je n’aurai jamais le courage d’aller à cette party au Palladium. Il est de toute façon trop tard. Trop tard aussi pour la party de Massimo au Saint , -So very too late for everything here. Je quitte Jayne. Je me dis : de toute façon le Jumbo de de People Express demain, ce sera comme le Palladium: aussi bourré / aussi ennuyeux. J’ai passé une soirée délicieuse avec Jayne. Combien d’heures avant de reprendre l’avion? les derniers jours me paraissent superflus. Je perds mon temps, je n’arrive même pas à trouver un moment pour peindre , je dépense, trop d’argent, je parle trop. NY est une ville où il faut vraiment se fixer un projet pour survivre. Finalement des machines sur le grand papier brun d’Alexander. Je laisserai le papier à N.Y. Oh oui, une si rapide éternité. Je me réveille en me demandant si je ne ferais pas plutôt des toiles pour Venise / si je n’achèterais pas des cadres pour les dessins, puis découragé, je me rendors. Quand les gens ici apprennent mon projet pour (la Biennale de) Venise, ils me regardent avec un air étonné / presque de doute... ils se demandent comment je peux faire tout ça d’ici juin... Lundi j’arrive à me décider à téléphoner à Diego, évidemment je tombe sur le répondeur automatique, si je me souviens bien, il devait aller dans le New Jersey, mais je ne suis pas sûr de me souvenir, peut-être qu’il est dans sa maison à Newport (Rhode Island)?, ou bien chez Peter Brams, son collectionneur du New Jersey... Le soir, juste un autre diner, le sixième de la semaine si je calcule, j’ai mon estomac qui crie “à l’aide”, demain c’est fini, je ne dine plus . What about after tomorrow? Hier j’avais envie de dire à cette femme qui adore les impressionnistes (comme toutes les Américaines?) “Je ne peux pas arriver à comprendre ces gens qui adorent les dimanches” (citation). C’est bizarre, ce carnet gris interrompu en septembre, ici, à NY. Un jeudi sans personne nulle part pour savoir qui elle était. Gloria en septembre : Juste une petite pluie sur la 14ème rue. À 3 h du matin.

Do you remember Gloria? She was dancing in Rio, Amanhã sera jamais,

Éloge de Madonna hier soir avec les amis de Jayne. (Parfois) je n’écoute pas ce que je ne veux pas entendre. Juste me moquer de Julian L., ce mutant à qui on a mis les hormones de son père (ou greffé ses cordes vocales)


Les derniers jours de New York je suis partagé entre l’idée de rentrer le plus vite possible à B. / ou rester toujours à NY. Et puis me dire : rien ne me rattache vraiment ici : ni sentiment, ni réel business (quoique?), aujourd’hui tout me pousse à être le plus tôt avec toi , je sais que j’ai cette exposition en novembre avec Alexander, je sais aussi que j’ai du travail par-dessus la tête, je sais surtout que j’ai besoin de toi et que je n’ai même plus besoin de dire: tu me manques, à 10.000 m d’altitude je m’ennuie. Six heures avant de te retrouver, ce sont six heures de trop, j’ai mal au ventre, je m’énerve. Quand va-t-on se disputer pour la première fois? Six heures c’est trop long. Quelques heures avant d’aller à l’aéroport, rencontrer par hasard Michel M. chez Untitled, qui m’emmène dans son splendide loft près de Spring Street : quatre étages pour lui tout seul, il me dit que je pourrais peut-être y habiter en septembre, à mon retour. Ce serait trop beau... Prendre un calmant. Je n’ai pas envie de regarder “Sweet Dreams” sur l’écran de l’avion. Je n’ai pas non plus envie de dormir. Que faire dans ce no-man’s land ? Dormir serait le mieux . J’ai fini hier soir La Recherche du Temps Perdu. Écrire? Certains disent que j’écris bien et moi je pense que... Non je n’écrirai pas. (On ne peut pas vraiment dire que je suis sûr de moi - ni de mon art, la moindre question me fait douter, la moindre critique m’entraîne dans le désespoir. Il faudrait pourtant que je m’y habitue),

İS ART A STRATEGY?

Ma vie est remplie de divinités. Il y a tellement de divinités dans ma vie que je n’arrive même plus à les discerner. (Dans le sens où Proust parle de divinités cf. 080486), Toi-même tu es devenu une divinité depuis quelques temps déjà. La souffrance crée l’œuvre artistique. Peut-être je ne souffre pas vraiment assez. Ou bien je souffre d’une façon différente. Les artistes new-yorkais m’épouvantent : ils ont tellement conscience de la RÉALİTÉ.

İS ART A TRAGEDY?

On dirait vraiment que les artistes sont devenus des PERSONNES RÉELLES, on se demande ce qu’ils ont fait pour arriver à ça, jamais je n’y arriverai. Un Bloody Mary pour m’abrutir, dans l’espoir d’un hypothétique sommeil - Une des plus belles inventions américaines : MR&MRS “T”, le jus de tomates VERY SPICY... Je pendrais les avions de People juste pour boire ce MR&MRS “T”, je me damnerais pour ça. J’espère que mon estomac ne va pas soudain ... Rencontrer Diego à midi qui me charge de cadeaux pour son Éric. Michael Shamberg me téléphone pour porter quelque chose à B. Patrick me remet une lettre pour Katalyn. Magdalena sera la dernière personne aperçue dans cette vie. Patrick se lève le matin et crache du sang. Magdalena est déprimée.

Bonjour BXL !


JF Octave© 1986 - “Selfportrait as Gertrude Stein” - Crayon feutre

Seras-tu là ? / J’arrive, J’arrive, / Penser (dans le désordre) : Je suis vraiment content d’être rentré, / J’ai tellement marché à NY que mes semelles sont trouées, / Le Bloody Mary n’a même pas l’air de m’avoir saoulé, / C’était peut-être de la fausse Vodka, / Je sors de l’avion, / Tu es là dans le hall de l’aéroport, / Je te souris, / Tu me souris, Bonjour mon amour.

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1986 - 2026. Jean-François Octave©. En hommage à Philippe D. et Diego C. Je remercie The Sad Boy, Alexander W., Susan M., Magdalena P., Patrick R., Massimo A., Tom C., Jayne B., et tous ceux qui sont cités dans ce texte


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