Abydos, 25 janvier 1898, Monsieur Saint-Saëns Permettez-moi de revenir troubler vos studieux loisirs, au nom de la bienveillance que vous m’avez montrée. Il y a bientôt deux ans, au Caire et près d’ici, à Balianâ, sur la dahabieh de M. Legrain, où j’ai eu l’honneur de déjeuner avec vous en compagnie de M. Clairin, vous vous rappelez sans doute que j’ai eu le grand honneur d’emporter à Paris le concerto pour piano et orchestre que vous avez composé pour le cinquantenaire de votre premier concert. Vous savez sans doute que depuis trois ans, je fais des fouilles en Égypte, et cette année je viens de faire une découverte vraiment extraordinaire, peut-être la plus importante que l’on ait jamais faite, découverte qui démontre que celui auquel on prêtait les premiers progrès de la civilisation égyptienne a bien existé : en un mot, j’ai mis au jour le tombeau d’Osiris. J’y ai trouvé un monument qui met hors de tout doute que ce tombeau est bien celui où sa sœur Isis déposa la tête de son frère et mari, tué et dépecé par un autre de ses frères. Vous connaissez sans doute la légende telle que l’a racontée celui qu’on nomme habituellement le faux Plutarque. Je ne sais où il avait
pris ce qu’il raconte, mais tout es justifié par les monuments égyptiens, même dans les détails les plus minutieux. Mais où veut-il en venir ? penserez-vous. Le voici: je voudrais vous voir célébrer par l’une de ces pages magistrales que vous savez si bien écrire la découverte que je viens de faire. Je vous porterai tous les chants populaires d’Abydos, sans doute chantés du temps d’Osiris, peut-être inventés par lui: je les ai notés, et l’un de mes amis dont vous connaissez bien le nom, M. Achille Lemoine de la maison Lemoine, a apporté un phonographe qui les notera encore mieux que je n’ai pu le faire. De plus on m’a bâti une maison, et si vous voulez me faire le plaisir de venir passer quinze jours, un mois à Abydos, tous ce que vous voudrez, vous serez aussi libre que l’oiseau sur la branche, comme l’on dit vulgairement; vous pourrez vous imprégner de la poésie de cet endroit célèbre, entendre les chants, danse et simples que chantent mes travailleurs, et de vous-même vous viendrez à l’idée que la manière la plus complète de faire connaître la poésie de cette vie champêtre, mais pleine de douceurs et d’orages, serait d’écrire l’un de ces opéras que vous avez déjà faits, et si beaux; d elle-même l’inspiration vous jaillirait au cœur et vous sauriez la faire passer dans votre
œuvre et par votre œuvre dans le cœur de ceux qui auraient le plaisir et le bonheur de vous entendre Ne dites pas que vous n’êtes plus jeune. Vous êtes toujours jeune, vos productions le témoignent, et de plus vous avez une science consommée. Vous retrouverez votre inspiration, je vous le prédis, et vous aurez en plus l’avantage d’une critique éclairée, vous ferez l’une de ces œuvres qui sont la preuve du génie musical. Vous avez eu à vous plaindre des hommes, mais au fond vous avez été le vainqueur de toutes les difficultés qu’on a semées sous vos pas. Il en serait encore de même. M Loret, le Directeur du service des Antiquités en Égypte, m’a dit que vous deviez retourner ici l’année prochaine : ne rejetez pas l’offre d’une hospitalité que je serai très fier de vous offrir, et, si vous me faites 1’honneur d’accepter, je suis bien certain que l’opéra se fera de lui-même. Si je m’adressais à un homme d’un moins grand talent et de moindre génie que vous, Monsieur Saint-Saëns, je vous dirais d’avoir confiance en vous-même et dans votre travail. Ne me répondez pas par un refus, je vous en supplie, et acceptez mon hospitalité pour l’année prochaine. J’aurai fait d’ici là non seulement le monstre, mais aussi le libretto complet, et vous
verrez que le sujet vous plaira. Je vous adresse cette lettre par l’entremise de M. Durand et je vous prie de me croire l’un de vos nombreux admirateurs et l’un des plus sincères. E. Amélineau Adressez votre réponse, car vous me ferez bien l’honneur de me répondre, 67, rue des Entrepreneurs - Paris.