Emma Barthère
Emma Barthère
Musée de Vernon Éditions Octopus
Cet ouvrage est publié à l’occasion de l’exposition Homo Bestia présentée au Musée de Vernon du 30 septembre 2023 au 3 mars 2024. Je tiens à remercier chaleureusement : Frédéric Ballanger allié indéfectible, muse et génial créateur des masques Homo Bestia, ainsi que les modèles qui ont cru au projet et ce, malgré la boue, le froid et mes doutes. Nicolas Bondenet et Vincent Lecomte pour leur confiance et leur regard. Un grand merci également à la Ville de Vernon pour son soutien, à Marie Guérin et à l’ensemble de l’équipe du Musée de Vernon. Je remercie enfin Jean-Philippe Billaux des impressions d’art Kameleono et Benoît Eliot des éditions Octopus. Merci aux vivants que nous sommes. Emma Barthère
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AVANTPROPOS
Notre musée de Vernon, logé depuis 1983 dans l’ancien hôtel particulier de la famille Lemoine de Belle-Isle recèle de magnifiques collections. Créé à l’origine en 1862 pour accueillir la donation de la famille Brécourt, une collection d’histoire naturelle constituée de milliers de papillons, oiseaux et de nombreux manuscrits descriptifs, le musée s’est enrichi au cours du XXe siècle d’œuvres signées des artistes installés ou de passage sur notre territoire. Nous pouvons ainsi être fiers de posséder un large éventail de peintres étrangers de l’Ecole de Giverny qui gravitèrent autour de Claude Monet et de Blanche Hoschedé-Monet dont le musée possède respectivement 2 et 8 tableaux. La sculpture animalière est venue compléter les collections sous l’impulsion du ministère de la Culture en 1983 qui choisit Vernon pour déposer les collections du Louvre et du musée d’Orsay, comme les élégants chevaux de Frederick MacMonnies accueillant les visiteurs dans la cour. Devant tant de trésors, apparemment si différents, le défi majeur est de trouver une identité cohérente, un fil conducteur, un équilibre, pour réunir toutes ces richesses. En 2021, nous avons initié Courant d’Art, un parcours artistique hors les murs d’œuvres contemporaines, souvent réalisées in situ, qui stimule notre esprit critique, sur l’équilibre entre nos valeurs et nos actions. S’y ajoutent des conférences, des balades, des animations, des ateliers, tous proposant d’aborder les œuvres selon des perspectives diverses. Ce parcours, renouvelé chaque année, conduit naturellement au musée, lieu de rencontres et de dialogues. C’est alors qu’en 2021 Emma Barthère a investi la cour du musée avec deux photographies de la série Homo Bestia, œuvres mystérieuses et merveilleuses que nous avons décidé de conserver et de vous proposer une exposition 8
personnelle cette année car en effet dans son œuvre réside le lien entre toutes nos collections. Liens évidents ou subtils ? Correspondances directes ou relecture de mouvements ? Pourquoi l’impressionnisme nous parle toujours aujourd’hui ? Sur quel affect raisonnent ses paysages d’instantané, ce flou coloré ? Plus prosaïquement, pourrions-nous déterminer des espèces locales disparues, réapparues, remplacées ? Y a-t-il une vision, une critique, une alerte dans cette Vague de Mary Fairchild MacMonnies ? Les Nymphéas de Monet veulent-ils nous emmener au-delà du réel, au-delà de nous-mêmes, au-delà de ce qui est vu, invitant à une expérience immersive pour un retour aux sources ? Cette relecture de l’impressionnisme est ouverte, historiens d’art, philosophes, scientifiques s’y plongent. Opportunité d’actualité ? Peut-être. Mais aussi analyse et histoire, car l’alerte sur ce que vit la nature, le vivant et les déséquilibres écologiques induits il y a 150 ans, les pré-impressionnistes de l’école de Barbizon en sont les précurseurs. Avec Théodore Rousseau, ils s’insurgent contre la déforestation et la plantation d’essences exogènes, dont ils arrachent les plans. Avec eux, Georges Sand écrit : « Si nous n’y prenons garde, nous ne verrons plus un arbre ». Les a-t-on seulement écoutés ? C’est à la même époque que les collections d’histoire naturelle se constituent et seront à l’origine de nombreux musées. Vernon a la sienne, exceptionnellement bien documentée, des milliers d’espèces locales d’oiseaux datés, décrits, dessinés. En croisant ces espèces avec les paysages locaux de nos collections, comprendre les habitats, les repérer devient possible.
C’est aussi se confronter au vivant au travers de la mort. C’est traiter de la conservation, éviter la disparition dans un monde où le jeunisme est à la mode ! Mais un monde qui sait aussi s’émerveiller des incroyables trouvailles de la nature et faire du biomimétisme un axe de révolution technologique. L’art animalier nous permet tout autant de nombreuses réflexions. Que l’on considère l’élégance d’un profil, la beauté d’un mouvement sculpté... interrogeons-nous sur qui est en laisse ? Du bon côté de la vitrine ? Inversons les espaces. Devenons lapin ou hérisson. Imaginons tous les obstacles qui fragmentent ou amputent notre espace vital. Ces œuvres restituant un élan surpris, immortalisé par l’habileté de l’artiste, doivent questionner nos émotions, les nôtres, celles que l’on éprouve pour notre propre condition d’être humain et celles qu’on porte à l’animal représenté. Choisir, le temps d’une méditation, de les faire s’ébrouer dans les tableaux d’à côté. Raconter aux enfants qu’ils ont existé et que vous les avez vus. Effondrement des espèces, réchauffement climatique, manifestations météorologiques violentes, l’actualité présente se décline depuis plus de 50 ans dans les alertes plastiques des artistes, depuis 150 ans avec les pré-impressionnistes, depuis toujours, c’est le rôle des artistes d’incarner la conscience collective.
Ce vivant que nous sommes, mi-homme, mi-animal. Faut-il passer par l’inconscient primordial pour devenir conscient ? Faire comme Jackson Pollock, explorer le chamanisme pour se réconcilier avec la vie ? Peut-on, comme pour Pollock, dont l’œuvre fut relue au filtre du chamanisme*, relire nos collections pour les relier entre elles ? Emma Barthère semble nous y encourager et nous espérons qu’elle vous convaincra. Nous portons l’ambition d’offrir aux réflexions du public, au moyen d’un nouveau projet scientifique et culturel, la possibilité d’un nouveau regard sur l’impressionnisme, l’art animalier et les collections d’histoire naturelle. Pour y trouver du sens et prendre le chemin de l’harmonie. François Ouzilleau maire de Vernon, président délégué de Seine Normandie Agglomération, conseiller régional de Normandie Nicole Balmary maire adjointe en charge de la culture et du patrimoine
Le mal-être se généralise, l’activisme devient plus prégnant car plus pressé… Les manières sont créatives, les sujets nombreux. Avec Emma Barthère nous interrogeons notre rapport au vivant.
* Exposition Pollock et le chamanisme, Pinacothèque de Paris, 2008.
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Manger un peu de terre ou tropisme vers la lumière Emma Barthère
C’est l’histoire extraordinairement banale d’une jeune femme devenue mère. Un roc dans la gueule. Heureusement ça ne s’arrête pas là, il y a des ricochets. Une expérience de dénuement. Une confrontation à soi-même. Rien n’est raisonnable, raisonné, tout est impulsion, nécessité. L’histoire est baignée de doute et de confusion. La jeune femme avance à l’aveugle, attend d’être acculée pour faire des choix. Rien n’est venu d’un projet conscient de soi dès l’origine. Quitter la ville, quitter les amis, quitter l’homme, chercher l’eau, la terre, le feu, le vent. Se délester. Attendre la métamorphose. Être déçue. Puis manger un peu de terre et sentir qu’en dehors de cet instant, rien n’existe. Puiser un peu de force à la chaleur du feu. En prendre soin, telle une vestale. Retrouver sa puissance. Laisser le vent penser pour elle, n’être plus que sensations. Se laisser bercer à la surface de l’océan, revigorée. Elle ne s’est jamais sentie aussi seule, « ma vie est monacale » aime-t-elle dire. C’est aride mais quelque chose sonne juste dans cette existence ; comme un passage obligé. Tout y est plus intense, son niveau de conscience semble s’être déplacé. Ne plus attendre la métamorphose. Accepter ce qui est. C’est-à-dire pas grand-chose et beaucoup à la fois. Elle a, sans y penser, inventé son rite de passage.
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Homo Bestia Emma Barthère Homo Bestia se dessine comme la continuité de la série Manger un peu de terre. Là où je donnais à voir un processus intime et personnel de reconnexion au vivant, Homo Bestia se fait l’écho d’une mutation plus universelle. La conscience des désastres écologiques et des limites de notre société industrielle fait naître le besoin de nous sentir réadaptés au monde et pacifiés avec le vivant. Si l’histoire des hommes a déconstruit l’idée d’harmonie globale, elle ne l’a pas pour autant effacée de notre mémoire. Or recourir à la métamorphose animale peut nous aider à réactiver cette mémoire. Subsiste en nous un substrat de croyances ancestrales et mythologiques où l’Homme usait de rituels et adoptait les attributs de l’animal dans l’espoir d’y trouver des réponses. Ressusciter l’archaïque animisme est une manière d’élargir notre conscience, de repenser notre place dans le monde et de lui insuffler un élan plus spirituel. Devenir-animal pour rester-humain.
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Emma Barthère Du côté de la bête Vincent Lecomte
« L’animal ouvre devant moi une profondeur qui m’attire et qui m’est familière. Cette profondeur en un sens je la connais, c’est la mienne. » Georges Bataille
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Emma Barthère est photographe, d’évidence. Ses images, pour peu qu’on les regarde avec attention, racontent encore d’autres voies, d’autres vies, d’autres vues, suscitant un univers inédit, et qu’aucune image ne saurait fixer. Mais que représente la photographie pour cette artiste ? Découverte à l’âge de 15 ans grâce à l’appareil argentique que lui offre son père, elle s’approprie aussitôt ce médium. Elle va alors, grâce à celui-ci, à la rencontre des autres et plus encore du monde, c’est-à-dire, plus tard, du « grand air ». D’ailleurs, pour Emma Barthère, la photographie est un art grand ouvert, qu’elle veut confronter à d’autres pratiques, d’autres sensibilités et laisser exister autrement. Notamment, à travers les différentes séries dont elle est l’autrice, Emma Barthère donne à voir une forme très singulière de narration. Si ses images sont incontestablement signifiantes, elles ne peuvent pour autant pas être conçues comme relevant d’une narration particulière – tout au plus, comme avec la série Manger un peu de terre ou tropisme vers la lumière (2017-2020), se dirige-t-elle vers une sorte d’autofiction, ou plutôt de mythologie personnelle à vocation universelle, pour laquelle elle s’engage dans un corps-à-corps avec les matières du cru : terre, sable, végétaux, neige... Il s’agit d’abord pour elle de nous rendre spectateurs de mises en scène. Mais de quelle scène est-il question ? Un environnement, un milieu dans lequel, tel n’importe quel autre animal, l’humain évolue, soumis à des contraintes, occupé à des pratiques que l’on dirait d’un autre âge, d’une autre culture. Si, pour Homo Bestia (2021), ce milieu est familier à Emma Barthère, puisqu’il s’agit du Béarn qui l’a vue naître et grandir, rien ne permet pourtant de l’identifier de manière précise. C’est bien plutôt le sentiment, une vibration ressentie, mieux, une physique, liée étroitement à un endroit particulier qui est palpable dans ses images. Le théâtre est cette nature-là.
Car ce qui est montré est bel et bien théâtral. Emma Barthère, qui a pratiqué le théâtre dès le lycée, puise à cette source dramatique qu’elle conçoit comme un territoire parallèle, magique et magnétique. Elle s’intéresse alors à cet univers construit de toutes pièces dans lequel les acteurs inventent un monde pour comprendre quelque chose de celui que l’on quitte dans un moment suspendu, détaché. Le théâtre d’Emma Barthère est fait de confrontations aux lieux et aux éléments, mais aussi d’étranges chorégraphies inspirées de rites que l’on pense animistes ou chamaniques. Fascinée par l’œuvre de Tadeusz Kantor, auteur du manifeste du Théâtre-Happening et pour lequel « l’art n’est ni un reflet ni une transposition de la réalité ; c’est une réponse à la réalité », elle entend relire un vocabulaire gestuel sans jamais qu’une situation ou une pratique précise ne soit véritablement reconnaissable. À l’instar de Kantor, ne veut-elle pas elle aussi renouveler la « conscience de la condition humaine » ? Ces scènes photographiées, d’inspiration primitive ou tribale, possèdent une force propre à la performance. D’ailleurs, on en vient vite à croire que l’on a affaire à une suite de captations réalisées lors de happenings, mais qui n’auraient gardé aucune trace d’un quelconque public. Une dynamique universelle semble alors orchestrer ces images dans lesquelles nombre d’informations paraissent manquer. Comment ne pas songer ici au « théâtre filmé » de Matthew Barney qui, à travers les cycles Drawing restraint (1987-2009) et Cremaster (1992-2002), fait exister des personnages tantôt familiers tantôt insolites, voire chimériques, dans des univers imaginaires qui ne nous sont cependant pas si étrangers que cela, mus par des dynamiques, des urgences mêlant mystère et ordinaire ? Sans se référer directement à une mythologie précise, Emma Barthère n’en est pas moins attirée par ce que l’on pourrait nommer une esthétique des grands récits. L’attribut animal – cornes, bois, bec… – venant s’hybrider avec un visage, ou élevé fièrement au-dessus du corps, interroge la geste mystique pour, la réinventant sans la redéfinir, offrir, d’image en image, de reflet en reflet, d’ombre en ombre, la silhouette d’une humanité tour à tour perdue et retrouvée. Est-ce là l’écho spéculaire, cinquante ans après, des Siluetas d’Ana Mendieta ? Quelques vues de la série Manger un peu de terre, notamment, semblent retrouver jusque dans leur texture le chemin de cette fusion avec l’environnement que l’artiste cubaine, déracinée, raconte inlassablement et de manière toujours renouvelée, à travers performances et séries photographiques. L’œuvre d’Emma Barthère, comme celle de Mendieta, est une pensée corporelle qui prend la forme
d’un culte, celui d’une terre nourricière et vivante à retrouver, d’un monde infiniment puissant et sage avec lequel il s’agirait de reprendre attache. Ne s’agit-il pas, à la suite de Charles Péguy, de chercher encore cette « éternité temporelle et charnelle, une éternité de chair et de sang, une nourriture, une éternité de corps, une éternité terrienne » ? Avec Homo Bestia, Emma Barthère met en scène selon ses propres mots « un enfant du pays, un homme de la terre et de bon sens, avec lequel elle a arpenté la montagne à la recherche de sites ». Cet homme est nu, seulement affublé d’un masque zoomorphe, et son corps semble avoir été sculpté par la contrainte des lieux et les activités qu’ils imposent. Cette espèce terrestre de Gilliatt, l’athlète hugolien des Travailleurs de la mer, qui a jadis permis l’échappée, aujourd’hui inspire cette série, créant à même les éléments les traces d’un retour aux sources. Ce fils du Minotaure, de Narcisse ou d’Actéon, en lutte contre d’invisibles êtres – peut-être lui-même – résiste à son identification, et pourtant on le reconnaît peu à peu, on adopte sa présence, comme un animal qui impose plus que sa personnalité, sa personne, son existence propre. Mais peuvent aussi inquiéter la terre qui couvre la face, continuant le paysage à même le corps, la pointe des cornes tachées de quel sang, et les attitudes singulières que l’image a fixées, refusant de dévoiler leur intention, leur histoire, leur raison. Le corps animalement augmenté interpelle, la projection est bousculée. Rien d’étonnant non plus à ce qu’Emma Barthère ait longtemps fréquenté l’œuvre trouble du photographe et plasticien américain Joel-Peter Witkin. Elle en a tiré un goût pour une beauté monstrueuse, une morbidité sublime. Et pourtant elle y perçoit « une des plus belles odes à la vie » qu’il lui ait été donné de voir. C’est peut-être cela aussi la beauté de la bête, qui est ici à trouver du côté de l’humain. Et les modèles d’Emma Barthère, qui sont aussi des rencontres, deviennent acteurs du travail engagé. Ils agissent avec l’artiste, explorent et partagent l’espace parcouru, l’aident à créer un territoire scénique qui n’est autre que le fruit d’une écoute attentive, animale, du milieu. Ainsi, la « bête humaine » d’Homo Bestia a elle-même fabriqué les masques qu’elle portait au fur et à mesure que le projet prenait forme. Mais est-il seulement masqué, cet homme de l’ensauvagement? On serait tenté de retrouver là une forme de parenté avec la performance Transfiguration (2008) lors de laquelle Olivier de Sagazan, héritier de l’actionniste Günter Brus, se couvre d’argile pour recréer inlassablement une sculpture de soi 39
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au gré de ses émotions. On peut encore y déceler une filiation avec le spectacle donné par le binôme formé par l’artiste Miquel Barceló et le chorégraphe Josef Nadj, Paso doble (2006), dans lequel les deux protagonistes se confrontent à un univers pour ainsi dire uniquement fait d’argile, et auquel ils tentent, de façon parfois presque dérisoire, de donner corps et sens. Cependant avec Homo Bestia il n’est plus question de (se) défigurer, la transfiguration est actée, et comme « naturelle » serait-on tenté d’écrire. « Le visage humain n’a pas encore trouvé son visage et c’est au peintre à le lui donner... » écrit Antonin Artaud. Si l’on suit Emma Barthère, escamotant ou esquivant les faces sans doute par trop chargées d’une histoire douloureuse de l’homme, le rôle de l’artiste est d’inviter à un voyage, dans l’espace et le temps, ou plutôt loin de leur contingence ordinaire, d’ouvrir un passage. Et ce passage serait celui des âmes perdues d’une humanité s’aveuglant perpétuellement sur la plupart de ses méfaits, en rupture d’identité, celle-là même qui est forcément contenue dans son inamovible animalité, et plus largement sa « terrianité ». La spiritualité tragique qu’elle trouvait chez Witkin, et qui semble s’emparer des silhouettes meurtries de Mendieta, est aussi une méditation qu’elle offre à ses congénères. Ces rêveries, chères à Gaston Bachelard, lequel suggérait que « rien n’est fixe pour celui qui, alternativement, pense et rêve », modèlent une œuvre traversée par des ombres, des formes indécises mais toujours déterminées. Les corps que photographie Emma Barthère sont nus, et pourtant sont-ce des « nus », au sens où pourrait l’entendre une certaine histoire de l’art ? Ce qui pouvait s’apparenter à cette conception du nu avec Manger un peu de terre, série dans laquelle l’artiste se dénude et va jusqu’à perdre sa chevelure pour apparaître offerte aux éléments, n’a plus lieu d’être avec Homo Bestia, dans laquelle il n’est plus question de porter un regard sur une condition de dénuement. C’est encore moins ce nu qui heurte, ou simplement qui questionne. Ce n’est pas non plus cette nudité soudainement éprouvée par Jacques Derrida sous le regard de son chat, face à l’altérité irréductible qu’incarne alors « l’animal ». Dans Homo Bestia autant que dans Manger un peu de terre, l’animal est à chercher dans l’humain, tel un fond(s) à partir duquel l’espèce est à repenser, resonger. Ce « dépouillement » est un état de nature, et, qui plus est, tout autant de culture, si l’on se prend à croire à ces êtres, ces formes génériques et pourtant présentes d’une humanité replacée dans des éléments qu’il ne s’agit plus de contrôler, de nier. Inspirée, entre autres, par Anne Wardrope Brigman, l’artiste montre, à l’image de cette photographe
du début du XXe siècle, le corps dans son plus simple appareil, immergé dans un environnement intrigant mais en rien hostile. L’humain semble avoir trouvé une façon d’y vivre et de se réinventer. Cependant, difficile de ne pas entendre « homme bestial » lorsque l’on prononce le titre de la série Homo Bestia. Pourtant on comprend vite que cette bestialité n’est pas celle qui, par l’effet d’un malheureux retournement, caractérise d’abord l’humain. Ici la « Bestia » est trouble mais majuscule. Le flou, le reflet, l’ombre ajoutent à cette atmosphère de confusion qui est en fait une fusion. Si les frontières entre les espaces et les espèces sont confondues, c’est afin de montrer, pour reprendre les termes de l’artiste, les « transformations continues d’une identité à une autre, d’une classe d’êtres à une autre ». Cette porosité est bien plus la promesse d’une réconciliation. Et c’est peut-être la figure de la chimère qui, à travers les siècles et les cultures, est l’une des plus idoines à incarner une problématique intemporelle et radicalement actuelle. La thérianthropie ou l’animalisation, qui sont au cœur de l’œuvre d’Emma Barthère, et qui la fascinent depuis son plus jeune âge, représentent pour elle un savoir et une sagesse, voire une poésie : l’espace d’une création autant que d’une connaissance. Pour l’artiste, l’acte même de la métamorphose « donne accès à une autre manière de percevoir le réel, d’habiter et de traverser le monde. » À l’instar de ce grand ancêtre qu’est Joseph Beuys, Emma Barthère s’intéresse de près au chamanisme. Laissant une large place à la figure et même à la présence du corps de l’animal, le chamane-artiste Beuys a fondé une pensée esthétique qui s’ancre dans un environnement, usant des éléments qui le composent et dont il sent la force tant significative que matérielle capable de le vivre à nouveau. Emma Barthère, magicienne des corps et des lieux, pour qui l’autre bête est aussi et d’abord à chercher dans l’humain, poursuit aujourd’hui ce cheminement toujours initiatique dans un monde que l’ombre portée de l’œuvre humaine ne peut totalement et définitivement couvrir.
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Emma Barthère est une photographe franco-catalane née en 1982 à Oloron-Sainte-Marie (64). Après un parcours scolaire oscillant entre arts vivants et arts plastiques, elle rejoint l’École des Gobelins à Paris. Par la suite, elle assiste divers photographes portraitistes (Arnault Joubin, Patrick Swirc, Rudy Waks, Anna Bloom) et appréhende des univers aussi différents que la presse, le luxe et la mode. Riche de ces diverses influences, elle comprend que son univers ne se déploiera qu’à l’air libre, loin des studios photo. Son parcours est jalonné de rencontres : Paul Ardenne écrit la préface de son Portfolio Pieds Nus aux Éditions Chez Higgins, elle collabore avec le galeriste Guido Romero Pierini ; mais aussi de parenthèses où elle aime à se retirer loin de tout. Une manière de prendre du recul et reconsidérer son medium et sa place dans un monde en pleine mutation. Ainsi en 2021, après des années parisiennes et normandes, Emma opère urces et revient vivre dans sa région d’origine au cœur du Béarn.
© Carole Durosoy
Aujourd’hui, elle développe un travail de médiation ancré dans son territoire où elle collabore avec diverses institutions pour aller au devant d’un public le plus varié possible. En parallèle, elle poursuit sa « quête photographique ». Il y a dans le travail d’Emma Barthère un transcendantalisme sous-jacent dans sa volonté d’osmose avec la Nature (pour mieux révéler la sienne). Elle n’a de cesse de questionner notre qualité d’être humain, vivant parmi le Vivant, en donnant à voir la porosité qu’il y a entre les différents éléments qui le composent.
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Emma Barthère, artiste photographe Frédéric Ballanger, création des masques Ville de Vernon François Ouzilleau maire de Vernon, président délégué de Seine Normandie Agglomération, conseiller régional de Normandie Nicole Balmary maire-adjointe en charge de la culture et du patrimoine Sandrine Tristant directrice générale des services Valérie Cherfils directrice générale adjointe, pôle services à la population direction de l’éducation, des sports et de la culture Alma Odzakovic cheffe de projet communication Julien Grillaud graphiste Musée de Vernon Nicolas Bondenet directeur Marine Rachalska régie des collections Laurence Bourgoin assistante administrative Frédérique Bernard médiatrice culturelle Olivier Masseline, Mustapha Badad, Laurent Guérande et Florent Raffard régie technique Tirages photographiques Jean-Philippe Billaux, Kameleono Photographies et texte © Emma Barthère Texte © Vincent Lecomte Éditions Octopus • Oissel-sur-Seine Design graphique : Benoît Eliot Impression PB Tisk septembre 2023 - ISBN : 978-2-900314-41-8
Emma Barthère
Initiée pendant les confinements de 2020 à 2021 en baie du Mont Saint-Michel puis dans le Béarn au cœur des Pyrénées, la série photographique Homo Bestia interroge notre relation à l’animal ainsi qu’à notre environnement à l’aune d’une nouvelle ère post-covid et de ses enjeux écologiques auxquels l’humanité est confrontée. Face au développement des intelligences artificielles, à l’exploitation et la raréfaction des ressources naturelles et à l’effondrement de la biodiversité, Emma Barthère propose avec force, conviction et poésie, la nécessité d’une reconnexion de l’être humain au reste du monde vivant. Cette exposition est présentée au Musée de Vernon du 30 septembre 2023 au 3 mars 2024.
ISBN : 978-2-900314-41-8 - 15 €