L’ARCHITECTURE AVEC OU MALGRÉ L’EAU Maîtrise du risque dans les territoires inondables du Val de Tours
Arnaud DABANSENS
ÉCOLE NATIONALE SUPÉRIEURE D’ARCHITECTURE DE CLERMONT-FERRAND DOMAINE D’ÉTUDES ECO CONCEPTION DES TERRITOIRES ET ESPACES HABITÉS 2018-2019
L’ARCHITECTURE AVEC OU MALGRÉ L’EAU Maîtrise du risque dans les territoires inondables du Val de Tours
Arnaud DABANSENS
ÉCOLE NATIONALE SUPÉRIEURE D’ARCHITECTURE DE CLERMONT-FERRAND DOMAINE D’ÉTUDES ECO CONCEPTION DES TERRITOIRES ET ESPACES HABITÉS 2018-2019
Remerciements
Je tiens à remercier l’architecte Alain Gourdon pour m’avoir ouvert les portes de son atelier et avoir répondu à toutes mes questions concernant son travail. Je remercie également les habitants qui m’ont tous chaleureusement répondu et partagé leur vie et leur habitat. J’adresse mes remerciements à mes enseignants, Amélie Flamand, Shahram Abadie, Rémi Laporte et Jean-Baptiste Marie, pour leur regard analytique et leurs commentaires avisés. Je remercie enfin mes proches, mon père pour ses photos qui ponctuent ce mémoire, mon grand-père, ma soeur et mes parents pour leur relecture et leur soutien.
SOMMAIRE
photo page précédente © Denis Dabansens
8 - Sommaire
Sommaire
Remerciements Sommaire
4 8
Introduction
10
I - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
20
1. Éloge de la zone inondable 2. La vulnérabilité du chez-soi
22 46
II - DES DISPOSITIFS ARCHITECTURAUX PRÉVENTIFS
66
1. Un rapport au sol modifié 2. L’idéal de la maison bouleversé
68 88
Conclusion Bibliographie Iconographie Lexique Table des matières Annexes
102 110 117 120 121 124
Sommaire - 9
INTRODUCTION
Dans la mythologie grecque, les fleuves infernaux séparent le royaume des vivants du royaume des morts. En donnant une pièce au passeur, celui-ci vous emmenait sur l’autre rive. Pourtant, en trempant son fils dans les eaux du Styx, Thétis, la mère d’Achille, le rendit invulnérable. En le rapprochant du monde des morts, elle le rendit immortel, cela par l’intermédiaire du fleuve. Cette légende est une bonne illustration du rapport paradoxal que nous entretenons avec l’eau.1 Depuis des millénaires, elle est un élément central des mythes et des croyances. L’eau en elle-même a pu représenter la vie, la renaissance, l’hygiène, la purification, comme dans le rituel du baptême où Jésus traverse le Jourdain, ou dans les ablutions avant la prière par exemple. Elle est la source de la vie, elle permet l’agriculture dans les zones arides, comme en Egypte, où les inondations sont attendues, car nécessaires à la subsistance. Néanmoins, l’eau a aussi été dépeinte comme dangereuse, menaçante, synonyme de mort. De nombreux textes dans les religions relatent une pluie diluvienne et cataclysmique, tuant presque la totalité des animaux sur Terre, comme le déluge et l’arche de Noé dans la Bible. Dans le Coran, une grande inondation conduit Nuh à construire une embarcation ; chez les Grecs, un déluge laisse deux survivants, Deucalion et Pyrrha, qui repeupleront la Terre ; et d’autres récits similaires apparaissent dans la mythologie scandinave, maya, indienne... Ces mythes vont largement inspirer les artistes, et beaucoup d’oeuvres mettront en scène de telles catastrophes. Les fleuves de nos jours sont aussi personnifiés, et des statues représentent allégoriquement des cours d’eau. Les rivières montrent ainsi des caractères et des traits de personnalité, selon que leur cours soit calme ou tumultueux.
1. Moinard Thibault, La
revalorisation du fleuve dans l’espace public, 2016, p.20-24
2. C dans l’air, Inonda-
tions, canicule : un climat tropical en France ? diffusé le 15 juin 2018, France 5
Au fil des siècles, le rapport de l’Homme à la nature a évolué. Doté d’une plus grande compréhension des phénomènes, il a, grâce à la science, démystifié ce qui l’entourait, lui donnant ainsi le sentiment de mieux contrôler son environnement. Si les crues pouvaient faire peur, l’urbanisation des villes ces derniers siècles a souvent envahi des zones inondables, mettant en place des infrastructures (digues, polders, canaux drainants, barrages, déversoirs...) pour se protéger de l’aléa, et conférant de cette manière un sentiment de sécurité. Pourtant, les catastrophes n’ont pas cessé. Plusieurs drames ont eu lieu ces dernières années, de la tempête Xynthia aux récentes inondations dans l’Aude, causant la mort de 15 personnes. Avec le réchauffement climatique, l’intensification des phénomènes météorologiques, couplée à l’augmentation du niveau de la mer, va certainement accentuer l’ampleur et la fréquence de tels incidents.2
photo page précédente © Denis Dabansens
12 - Introduction
FIGURE 1 Le Déluge par Léon Comerre, 1911, Musée des Beaux-Arts de Nantes © Domaine public
FIGURE 2 Statue allégorique de la Loire sur la fontaine de la Place Royale à Nantes. Fontaine de Daniel Ducommun de Locle, Guillaume Grootaërs et Simon Vorouz (1865) © Guillaume Piole
Introduction - 13
Face à ce processus en marche, les concepteurs des villes, architectes et urbanistes, ont sûrement un rôle à jouer. Voyant des initiatives apparaître comme des maisons flottantes, je me suis demandé comment l’architecture pouvait répondre à ces enjeux sociétaux et contemporains et permettre aux habitants de mieux vivre avec le risque.
3. Alvarez Ana Maria, Bahamon Alejandro, Ha-
bitat lacustre, l’architecture du vernaculaire au contemporain, Editions L’inédite, 2009
4. Willemin Véronique, Maisons sur l’eau, Editions Alternatives, 2008 5. Perney Marion, Rési-
lience d’un territoire inondable : entre surface et sous-face, Juin 2017 6. Poletti-Clavet Lisa & Wable Marguerite,
L’inondation vertueuse, le risque support du développement de l’écométropole Nantes-SaintNazaire, 2015 7. Daud Charlotte, Les
potentiels ambiantaux des territoires inondables : la digue habitée, 2012, p.21-22
14 - Introduction
Puisque la réflexion sur ces thématiques est très actuelle, quelques ouvrages existent sur ce sujet. L’architecture vernaculaire, notamment dans certains pays en voie de développement qui n’ont jamais bénéficié de grandes infrastructures pour se protéger des inondations, est une source d’inspiration pour réintroduire certains dispositifs dans l’architecture contemporaine.3 Des initiatives originales, parfois utopistes, parfois tournées vers l’ingénierie, proposent un éventail de solutions pour les zones menacées.4 Enfin, beaucoup de documents écrits proposent des analyses territoriales, à l’échelle du bassin hydrographique ou d’un cours d’eau, pour développer une stratégie cohérente sur un grand territoire.5, 6 Si j’ai pu trouver des documents sur la réflexion à porter sur la Loire, aucun ouvrage ne s’intéresse à l’analyse de projets architecturaux conçus en lien avec le risque inondation. De plus, les différents documents traitant des crues ne laissent pas souvent la parole aux habitants et à leur ressenti, tandis qu’ils sont centraux et au coeur du risque qu’ils encourent. Pour être à même de parler de la thématique des inondations, il convient de rappeler des termes essentiels à sa compréhension. L’enjeu se définit selon une zone géographique, et représente l’attrait d’un territoire. Il peut s’agir d’enjeux économique, démographique, industriel, minier, qui vont amener à une modification anthropique du territoire. A l’inverse, un enjeu écologique ou environnemental pourra conduire à une préservation du lieu. L’aléa désigne la catastrophe naturelle, ici l’inondation. Elle se définit selon son occurrence, mais aussi sa violence et sa cause (vaguessubmersions, remontées de nappes phréatiques, rivière qui sort de son lit, pluies diluviennes, imperméabilité des sols…) L’aléa s’exprime en probabilité : une fréquence de 1/100 signifie qu’une crue est centennale. Enfin, le risque est la combinaison entre l’aléa et l’enjeu.7 Selon l’enjeu d’un territoire, le risque que l’on est prêt à prendre devient plus important et ainsi faudra-t-il se préparer à l’aléa. Le risque peut être humain, dans le cas d’une ville dense ; environnemental et économique, s’il y a des usines polluantes, etc… Ainsi, s’il n’y a pas d’enjeu, l’aléa ne constitue pas un risque.
FIGURE 3 Démarche de résistance Maison près de Vicksburg, Mississippi, Mai 2011 © Scott Olson
FIGURE 4 Démarche de résilience Maisons flottantes d’Ijburg à Amsterdam © maison-monde.com
FIGURE 5 Démarche de retrait Maisons démolies à La-Faute-sur-Mer après la tempête Xynthia © Frank Perry
Introduction - 15
Une approche résistante consiste, à travers l’utilisation d’infrastructures importantes, à contenir et écarter l’aléa. Au contraire, la résilience invite à faire avec l’aléa plutôt que de le repousser, en adaptant la ville et l’architecture, pour réduire les dégâts matériels et humains en cas d’inondation. Enfin, le retrait et la sanctuarisation visent respectivement à désurbaniser ou ne pas urbaniser des zones agricoles ou naturelles, appelées « zones humides ». Cette approche est envisagée lorsque les enjeux sont faibles, ou l’aléa trop élevé, ou encore pour des considérations écologiques ou stratégiques (biodiversité importante, déversoir en amont d’une ville, etc.)8
8. Bonnet Frédéric, Atout risques : Des territoires exposés se réinventent, 2016, p.25 9. Stratégie locale de Gestion du Risque Inondation (SLGRI), Territoire à risque important du secteur de Tours, Mars 2017 10. ADEME, Réussir un
projet d’urbanisme durable - Méthode en 100 fiches pour une approche environnementale de l’urbanisme, Le Moniteur Editions, 2006
16 - Introduction
Ces différentes approches vis-à-vis du territoire s’expriment, entre autres, à travers l’architecture. Indubitablement, lorsque des inondations détruisent des bâtiments, des villages, ou des villes, la question de leur adaptabilité se pose pour les architectes. En observant certains projets qui existent déjà et qui ont comme but de préserver les habitants d’une catastrophe, je chercherai à comprendre comment un projet architectural peut incarner une réponse à l’inondabilité d’un territoire. Dans un premier temps, je m’interrogerai sur la perception que l’on peut avoir d’un lieu inondable. Comment la périphérie de Tours, exposée aux crues, peut-elle en tirer bénéfice plutôt que de considérer la vulnérabilité comme un fardeau ? Comment mieux sensibiliser la population aux inondations ? L’architecture peut-elle intervenir pour aider à développer la culture du risque ? Dans un second temps, à travers une analyse détaillée des dispositifs architecturaux mobilisés, je me pencherai sur les modifications que cela induit dans les modes d’habiter. Quel rapport au sol peut-on entretenir lorsqu’il faut limiter les contacts avec celui-ci ? Il s’agira aussi de se demander si un projet conçu pour faire face aux crues répond aux attentes des habitants souhaitant vivre dans une maison individuelle. Mon terrain d’étude se situe dans le Val de Tours. Entre la confluence du Cher et de la Loire et le point de fusion des deux lits mineurs, l’ensemble de l’agglomération expose 110 000 habitants au risque inondation9, ainsi qu’une grande partie de l’économie du bassin de vie. Certaines communes sont situées hors aléa, sur les plateaux surélevés, au nord de la Loire et au sud du Cher. Cependant, l’ensemble des espaces les plus urbanisés se retrouvent entre les deux cours d’eau, dans la plaine alluviale soumise aux inondations. Auparavant sujet aux inondations de plaine, qui se caractérisent par une montée des eaux et une décrue lentes10, le val s’est progressivement endigué
FIGURE 6 Carte topographique du Val de Tours © topographic-map.com
FIGURE 7 Schéma de principe du lit mineur et du lit majeur inondé © Production personnelle
Introduction - 17
pour protéger les constructions humaines. Le risque encouru n’était donc plus une montée progressive, mais au contraire une rupture brutale de la digue sur un ou plusieurs points, provoquant une grande vague et ayant des effets bien plus destructeurs. De plus, de nombreuses parties de territoires ont été endiguées dans des zones plus agricoles et moins urbanisées. Lors d’un épisode de crue, l’eau ne pouvant jamais s’étaler dans le lit majeur, la pression exercée sur les digues n’en est que plus forte. Un autre phénomène qui menace l’agglomération de Tours est les remontées de nappe phréatique. Lorsque les sols sont gorgés d’eau, celle-ci peut remonter et provoquer des inondations. Elles sont alors de faible ampleur (quelques dizaines de centimètres) mais peuvent causer des dommages dans les maisons de plain-pied qui ne sont pas légèrement surélevées.11 Cela fait plus d’un siècle que le val n’a pas connu d’inondation majeure. Pourtant, le risque n’en est pas moindre. Afin d’élaborer un plan stratégique face au risque, les pouvoirs publics locaux ont fait appel au travail d’un Atelier national en 2014, initié par le Ministère de l’Environnement, orienté sur les stratégies à développer pour les territoires exposés aux risques. Cette intervention a permis, pour l’agglomération, de renouveler sa stratégie pour protéger le val, avec différentes propositions de projet.12 Au coeur de l’agglomération, dans la ville de Saint-Pierre-des-Corps, un projet de logements conçus pour faire face aux crues a été construit en 2014 par l’architecte Alain Gourdon. Le projet, appelé «Jardins Nouvel’R», regroupe 40 appartements, du T1 au T4 duplex, et 16 maisons individuelles. Le projet s’implante dans un tissu urbain existant, sur d’anciens fonds de parcelles. Pour contrer l’aléa inondation, les lieux de vie ainsi que les accès sont surélevés. Pour les maisons individuelles, celles-ci sont sur pilotis, cachant une terrasse dessous, et des passerelles surélevées permettent d’accéder aux logements.
11. Ibid. 12. Bonnet Frédéric, Atout risques : Des territoires exposés se réinventent, 2016, p.78
18 - Introduction
Les outils que j’ai mobilisés pour mener mon enquête ont été les rencontres avec l’architecte du projet, et les habitants. Ces derniers ont accepté de m’ouvrir leur porte et de me faire visiter le projet. J’ai pu notamment rencontrer Nina, propriétaire d’un appartement du troisième étage, Valérie, une mère de famille, propriétaire d’un duplex, et Noémie et Maxime, jeune couple locataire d’une des maisons. Capter leurs impressions m’a ainsi permis d’évaluer l’impact sur leur vie d’un tel projet, tant dans leur conscience du risque que dans leurs habitudes et leur mode de vie. Pour finir, je m’appuierai aussi sur ma connaissance personnelle du territoire, étant moi-même né et ayant grandi dans la région.
FIGURE 8 Vue aérienne du projet © Google maps
FIGURE 9 Vue sur les immeubles de logements collectifs © Photo personnelle
Introduction - 19
ÉLOGE DE LA ZONE INONDABLE Une agglomération entre deux rives Inondable n’est pas inhabitable Le moteur de la conception LA VULNÉRABILITÉ DU CHEZ-SOI La perception du risque face au risque réel Prévention et gestion du risque
I
Un autre regard sur un territoire habitĂŠ
photo page précédente © Denis Dabansens
22 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
1. Éloge de la zone inondable
Les zones inondables sont parfois vues, dans l’imaginaire collectif, comme des espaces dangereux à urbaniser, et qu’il faudrait donc ne pas y construire. Néanmoins, un nombre conséquent de grandes villes, en France et dans le monde, sont situées aux abords d’un cours d’eau, et certains quartiers sont par conséquent menacés par un risque de crue. Devrait-on abandonner ou suspendre la croissance des villes existantes au seul motif qu’il y a un risque d’inondation ? Dans cette partie, je chercherai à démontrer, que des solutions peuvent être apportées, dans le domaine de l’architecture et de l’urbanisme, afin de limiter la vulnérabilité des villes. De plus, outre un aspect contraignant, l’inondabilité d’un lieu peut être un outil pour le projet, pour faire démarrer le moteur de la conception, afin de renverser l’obligation et la mettre au coeur du projet architectural.
UNE AGGLOMÉRATION ENTRE DEUX RIVES Des protections face à une géographie Le lit mineur de la Loire, en amont de Tours, fait environ 300 à 400 mètres de large. Selon le débit de l’eau, son emprise peut varier, en fonction des saisons ou des évènements météorologiques. Au même endroit, le lit majeur fait quant à lui environ 3 kilomètres de large. Puisqu’il a été endigué, le lit majeur n’est donc plus inondé. Concernant le Cher, le lit mineur fait moins de 200 mètres de large, et son lit majeur 1,5 kilomètre.13 Le point de confluence des deux cours d’eau se trouve à Villandry, soit à plus de 15 kilomètres en aval de Tours. Cependant, sur cette longue distance, les deux cours d’eau se suivent et se longent en s’écoulant vers l’ouest. C’est plus avant, à 25 kilomètres de Villandry, que les lits majeurs de la Loire et du Cher se rejoignent. Puisque les lits majeurs fusionnent après Montlouis-sur-Loire et ne forment qu’un, il y a une zone inondable sur des kilomètres, située entre les deux rives, presque sans relief. C’est dans cette situation que s’est implantée l’agglomération tourangelle. Elle fait ainsi face à une double menace, l’une de la Loire, l’autre du Cher. Les deux cours d’eau n’ayant pas les mêmes sources, l’un peut déborder de son lit mineur sans que ce soit le cas de l’autre.
13. Calculs faits Google Maps
sur
ÉLOGE DE LA ZONE INONDABLE - 23
digue digue du canal le long de l’A10 continuitÊ de la protection par le relief
24 -
FIGURE 10 Carte du grand territoire, represésentant l’ensemble des digues protégeant les zones urbanisées © Production personnelle sur l’inspiration du travail de l’Atelier national. Données issues du PPRI Val de Tours
- 25
14. Note de présentation du PPRi Val de ToursVal de Luynes, révision approuvée le 18 juillet 2016 15. Ibid. 16. Ibid. 17. Bonnet Frédéric (dir.),
Atout risques, des territoires exposés se réinventent, Editions Parenthèses, 2016, p.79
18. Note de présentation du PPRi Val de ToursVal de Luynes, révision approuvée le 18 juillet 2016 *PPRI : Plan de Prévention des Risques d’Inondation. Tous les acronymes sont à retrouver dans le lexique. 19. Note de présentation du PPRi Val de ToursVal de Luynes, révision approuvée le 18 juillet 2016 20. Bonnet Frédéric (dir.),
Atout risques, des territoires exposés se réinventent, Editions Parenthèses, 2016, p.98
21. Des associations de citoyens contestent ce déclassement, et pointent la volonté des collectivités locales et de l’Etat de vouloir faire des économies financières en abandonnant certaines protections. (source : Association pour la qualité de vie dans l’agglomération tourangelle, aquavit37.fr)
Afin de protéger les zones habitées et urbanisées de l’aléa inondation, des digues ont été érigées depuis plusieurs siècles autour de la Loire et du Cher. Ces protections ont pour but de contenir les crues afin qu’elles n’envahissent pas les plaines. Plus précisément, les digues autour de la Loire se situent sur les deux rives, presque de façon continue. Quant au Cher, elles se situent principalement au nord, bien qu’une digue se trouve au sud pour protéger la commune de Saint-Avertin.14 Pour ce qui est de Tours, un relief légèrement surélevé forme des tertres faisant office de digue. Enfin, la levée de l’ancien canal constitue un dernier obstacle pour les eaux. Ce canal reliait jadis la Loire et le Cher, faisant la démarcation entre les communes de Tours et de SaintPierre-des-Corps. Aujourd’hui, l’autoroute A10 reprend son tracé. Une levée le long du canal, construite en 1827, a été conservée et longe l’autoroute. Elle a pour but d’empêcher les eaux de la crue d’inonder Tours si Saint-Pierredes-Corps est noyé, et inversement.15 C’est donc « un système de défense de second rang (amené à ne fonctionner qu’en cas de défaillance du système d’endiguement de premier rang) »16. Néanmoins, ces protections sont fragiles et nécessitent un entretien important, et des analyses fréquentes permettent d’évaluer leur résistance afin de prévoir d’éventuels points de rupture. La vulnérabilité des digues repose sur plusieurs points. Tout d’abord, elles sont plutôt étroites, et des routes départementales ont été construites sur leur crête. L’intensification du trafic ces dernières décennies fragilise donc l’infrastructure.17 Ensuite, le remblai est parfois discontinu, parce que certaines habitations ou bâtiments étaient sur le tracé de la digue et se retrouvent encastrés dedans. Enfin, d’autres phénomènes aggravent les fissures et les fragilités, comme les racines des arbres, les terriers d’animaux, ou le passage des canalisations.18 La levée du canal est elle-même un sujet de débat concernant son utilité et la nécessité de sa conservation. Construite dans le but de protéger Tours d’une crue en amont, ou aussi de protéger Saint-Pierre-des-Corps en cas de crue en aval liée à une rupture de digue, sa pertinence est aujourd’hui remise en question. En effet, le dernier PPRI* diagnostique, après le travail de l’Atelier National, que cette levée est trop fragile pour assurer une réelle protection, et qu’elle représente un obstacle à l’écoulement naturel de l’eau, ce qui entraînera son déclassement.19 Marie-France Beaufils, maire de SaintPierre, explique : «Aujourd’hui, l’Atelier a relevé que cette infrastructure ne peut pas du tout être classée en tant que dispositif de défense de la crue. Au contraire, elle contribue au péril de la commune de Tours, car en cas de rupture elle pourra augmenter la vitesse de l’eau. »20, 21
26 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
La Loire
Le Cher Lit majeur
FIGURE 11 Coupe du Val de Tours © Production personnelle
FIGURE 12 Dessous de l’autoroute A10 et la digue du canal à droite © Cité de l’architecture et du partimoine
FIGURE 13 Digue de Saint-Pierre-des-Corps, avec la route dessus. A gauche, des maisons encastrées. A droite, un parapet rehausse le niveau de protection. Des interruptions dans celui-ci peuvent être comblées par un batardeau (porte métallique en vert) © Google maps
ÉLOGE DE LA ZONE INONDABLE - 27
Une évolution historique du rapport au risque
22.
Galinié
Henri,
Fouilles archéologiques sur le site du Château de Tours, Bulletin de la Société archéologique de Touraine, 1978
23. Leguay Jean-Pierre,
Les catastrophes au Moyen Age, Editions Jean-Paul Gisserot, Paris, 2005 24. Dillange Michel, Les
comtes de Poitou, ducs d’Aquitaine : 778-1204, Geste éditions, 1995
25. Note de présentation du PPRi Val de ToursVal de Luynes, révision approuvée le 18 juillet 2016 26. Wikipedia 27. Site officiel de SaintPierre-des-Corps
Les premiers espaces construits à Tours, à partir de l’Antiquité, se situaient sur un tertre naturel qui n’était jamais inondé, aujourd’hui correspondant au Vieux Tours. On pouvait distinguer deux villes dans la ville : le quartier autour de la cathédrale Saint-Gatien et du château de Tours, à l’est de la Rue Nationale, à l’emplacement de la cité gallo-romaine22 ; et le quartier de Châteauneuf, autour de la basilique Saint-Martin, développé au MoyenÂge, à l’ouest de la Rue Nationale. L’altitude moyenne du val est d’environ 50 mètres au-dessus du niveau de la mer, tandis que celle du Vieux Tours est comprise entre 55 et 60 mètres. A cette époque, l’urbanisation était circonscrite aux terres insubmersibles et les crues de la Loire et du Cher n’étaient pas de réels dangers pour les habitants de la ville fortifiée. De plus, les cours d’eau constituaient des barrières naturelles pouvant protéger la ville. Par exemple, les crues de la Loire ont permis d’empêcher les invasions des Wisigoths et des Vikings, aux 6ème et 9ème siècles.23, 24 Ainsi, le fleuve était davantage une assistance bienvenue qu’une menace pour la ville. Toutefois, la campagne environnante, avec ses terres cultivées et ses fermes, était vulnérable. A partir du 10ème siècle, les premières levées, qu’on appelait turcies, furent construites de façon discontinue.25 Faites de bois et de terre, elles permettaient notamment de ralentir l’eau des crues et de limiter l’érosion des sols. Comme le lit mineur n’était pas totalement endigué, l’eau pouvait largement se répandre ailleurs dans le val, et son niveau était moins haut. Durant l’Antiquité, une nécropole existait à l’emplacement de SaintPierre-des-Corps, et la paroisse fût créée au 9ème siècle, avec son église et son cimetière, d’où le suffixe « des Corps ».26 Pendant le Moyen-Âge, le paysage de varenne était occupé par les cultures maraîchères27, bénéficiant du climat doux et des sols fertiles, enrichis par les limons de la Loire et du Cher. Ainsi, l’inondation permettait de nourrir les sols, et trouvait son utilité dans un contexte agricole. Les maraîchers construisaient leurs fermes et nourrissaient la ville de Tours. A la fin du Moyen-Âge, la ville de Tours ne put faire autrement que de s’étendre dans le val inondable. Le développement des faubourgs et des fermes augmentait la quantité de population vulnérable. Au 16ème siècle, le processus d’endiguement s’est généralisé, et permettait notamment de faciliter
28 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
FIGURE 14 Vue de Tours au XVI° siècle, extraite de Civitates Orbis terrarium (Bibliothèque municipale de Tours) © Alain Darles
FIGURE 15 Tableau de Pierre-Antoine Demachy représentant Tours à la fin du 18ème siècle © Domaine public
ÉLOGE DE LA ZONE INONDABLE - 29
le transport fluvial.28 Parallèlement à l’édification de ces levées, l’espace attribué à l’eau s’est retrouvé réduit et, lors des crues, la pression exercée sur les digues n’en était que plus forte. Fatalement, de nombreuses brèches s’ouvraient à chaque inondation importante. Durant les siècles qui suivirent, les ingénieurs se lancèrent dans un éternel combat contre les flots, en rehaussant continuellement la hauteur des protections, sans jamais pouvoir empêcher les désastres. Les inondations furent de plus en plus violentes, puisque les ruptures brutales entraînent des submersions brutales du val, détruisant les maisons, les ponts, et ensablant les terres. En 1846, 1856 et 1866, des crues répétées ont ouvert plus d’une centaine de brèches à chaque fois.29 La construction d’usines à la Révolution industrielle et d’ateliers liés à l’activité ferroviaire à Saint-Pierredes-Corps aggrava systématiquement les conséquences économiques. Surtout, la population de Saint-Pierre explosa aux 19ème et 20ème siècles, avec l’arrivée de beaucoup d’ouvriers. L’activité agricole devint dérisoire dans l’économie, et n’existait plus qu’à travers des jardins familiaux et ouvriers. Aujourd’hui, trois usines classées SEVESO peuvent potentiellement aggraver les conséquences économiques et environnementales si une inondation a lieu.
28. Note de présentation du PPRi Val de ToursVal de Luynes, révision approuvée le 18 juillet 2016 29. Ibid.
On comprend alors comment, au cours de l’histoire, on arrive à un changement total de paradigme concernant la gestion des crues. Au début, l’urbanisation ne concerne qu’un tertre qui n’est pas inondable. La plaine alluviale cultivée est quant à elle fertile grâce aux eaux débordantes, à l’instar des crues du Nil qui rendaient possible l’agriculture en Egypte. Mais durant le Moyen-Âge tardif, la Renaissance et surtout la Révolution industrielle, l’urbanisation de Tours s’étend inexorablement aux zones inondables, tant pour l’habitat que pour l’activité économique, à travers un phénomène de conurbation avec les communes voisines. La crue, qui pouvait autrefois avoir des vertus, devient une menace qu’il faut contrer. Les digues sont construites, renforcées, toujours plus hautes, sans pour autant vraiment parvenir systématiquement à écarter l’aléa. Surtout, l’endiguement progressif du lit mineur, y compris dans les zones à forte dominante rurale et peu densément peuplées, comme entre Blois et Tours, augmente le niveau des eaux et la force de l’aléa. 1866 est la date de la dernière crue de la Loire ayant dépassé 6,5 mètres de haut. La dernière inondation très importante date de 1907, avec une hauteur d’eau dépassant les 5,5 mètres. Depuis, les eaux n’ont plus été aussi tumultueuses. Voilà donc un siècle et plusieurs générations que l’eau n’a pas atteint la ville, entraînant avec elle l’oubli presque total du risque. Mes entretiens avec les habitants du projet Nouvel’R m’ont d’ailleurs confirmé que les inquiétudes n’étaient pas quotidiennes… Pourtant, les conséquences
30 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
1846 1856 1866
1733 1755
1707
1628
1711
6,5
1608
7
1790
FIGURE 16 Rupture de la digue de Conneuil, 8km en avant de Tours, octobre 1866 © Croquis envoyé par Monsieur Estienne au journal Le Monde
1907
6
5,5
5
1600
1700
1800
1900
2000
FIGURE 17 Historique des crues de la Loire de plus de 5m à l’échelle de Blois. La diminution des crues après 1900 est liée à un phénomène d’accalmie, mais également à la mise en service de déversoirs © Reproduction personnelle à partir du PPRI Val de Loire-Val de Luynes
ÉLOGE DE LA ZONE INONDABLE - 31
humaines pourraient être de plus en plus importantes : Tours comptait en 1866 quarante-deux mille habitants, aujourd’hui la population a plus que triplé. Malgré une relative insouciance de la part des habitants, les pouvoirs publics ont cependant adapté leur politique à l’aléa inondation. Les digues ont toujours été entretenues et surveillées. Lors des Trente glorieuses, l’urbanisation de la ville n’a pas été faite sans considérer le risque inondation. Ainsi, en 1966 lorsque commença le projet du quartier des Rives du Cher, un remblai fut créé afin de reproduire une butte30, semblable au tertre du centre historique de Tours. Ce remblai se connecte ensuite aux digues du Cher et permet une continuité de la défense. L’ensemble du quartier n’est donc pas inondable. Malheureusement, le projet a grandement modifié la géographie naturelle, en élargissant le lit de la rivière, créant des lacs artificiels là où la terre avait été creusée, et a détruit les zones humides.31 Aujourd’hui, les projets de l’agglomération ne s’orientent pas uniquement vers la création de nouvelles infrastructures pour repousser l’aléa, mais aussi dans des stratégies en acceptation avec cet aléa, comme le projet Nouvel’R.
INONDABLE N’EST PAS INHABITABLE 30. Servain-Courant Sylvie, «L’aménagement des villes et la gestion des risques d’inondation post 1950. L’exemple de la Loire» in Scarwell HelgaJane, Schmitt Guillaume, Salvador Pierre-Gil (dir.),
Urbanisme et inondation : outils de réconciliation et de valorisation, Septentrion, 2014 31. Ibid. 32. Piel Christian, «Hydrologie et projets urbains», in Terrin JeanJacques (dir.), Villes
inondables : prévention, adaptation, résilience, Editions Parenthèses, 2014, p.243
La démarche de résilience Originaire de la physique et de la psychologie, le terme de résilience désigne l’aptitude à surmonter un choc, un traumatisme, afin de revenir rapidement au fonctionnement initial, avec le moins de perturbation possible. Appliqué à l’urbanisme, cela représente la capacité des villes à revenir à l’état initial après une catastrophe naturelle, comme une inondation. On l’oppose souvent à la résistance, qui consiste à lutter, écarter, et repousser l’aléa, qui a été la politique relativement infructueuse engagée par l’agglomération tourangelle, comme beaucoup de villes occidentales, ces derniers siècles.32 L’architecture vernaculaire est une source d’inspiration pour la résilience, qui existe depuis des centaines d’années. Par exemple, sur l’île de Chiloé, au Chili, des maisons en bois ont été construites sur pilotis, pouvant faire face aux différents phénomènes de marée et de submersion marine.
32 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
FIGURE 18 Extrait du PPRI. Les zones en blanc ne sont pas inondables. On distingue clairement le tertre au nord de Tours, et la quartier des Rives du Cher au sud © PPRI Val de Loire-Val de Luynes
FIGURE 19 A gauche, les grands ensembles du quartier des Rives du Cher. La géographie du Cher a été totalement modifiée (berges, îles artificielles, lac à droite) © Google maps
FIGURE 20 Vue depuis le Pont du Sanitas. On voit le remblai au pied des bâtiments, ainsi qu’une promenade le long du Cher © Google maps
ÉLOGE DE LA ZONE INONDABLE - 33
Ces maisons sont appelées palafitos, et les pêcheurs qui y vivent utilisent quelquefois les espaces sous les pilotis pour réparer leurs bateaux.33 Le bidonville de Makoko, à Lagos, au Nigeria, se développe en partie sur l’eau. La pression démographique et les expulsions successives ont poussé les habitants, essentiellement des pêcheurs, à construire des habitations de fortune sur pilotis, permettant de résister aux pluies lors de la mousson.34 Aujourd’hui, ils habitent en harmonie avec l’eau. Le tissu urbain est similaire à un quartier classique ; la trame viaire, faite d’eau, révèle des axes principaux et secondaires, offrant un paysage surprenant. Il existe d’autres exemples encore, comme Ganvié, au Bénin, ou le village flottant de Kompong Luong, au Cambodge.
33.
Perney
Marion,
Résilience d’un territoire inondable : entre surface et sous-face, Juin 2017, p.67
34. Sissoko Adama, «Nigeria : le bidonville de Makoko, la «Venise de Lagos», en sursis», TV5MONDE, 13 Mai 2018 35. Studio Associato Bernardo Secchi Paola Viganò, «Park Spoor Noord, Antwerp - international competition», [en ligne] 36. En 2016, la nouvelle prison de Saran-Orléans, dans le Loiret, est partiellement inondée, obligeant le transfert de plusieurs centaines de détenus. (source : Degenève Maxime, «Inondations : la prison de Saran, si neuve mais si peu étanche !», Le Point, 1er Juin 2016
Il est possible d’énoncer, à partir de différents exemples, certains principes permettant de caractériser l’urbanisme et l’architecture résilientes. D’abord en mettant à contribution l’espace public, en limitant l’imperméabilisation des sols et en créant des espaces de rétention des eaux pluviales, que ce soit des bassins d’orage, mais surtout des parcs ou des places publiques, pouvant recueillir d’autres usages et créateurs d’urbanité. Par exemple, le parc de Spoor Noord à Anvers, conçu par Paola Vigano et Bernardo Secchi, permet de récupérer les eaux de ruissellement et de temporairement les stocker pour les infiltrer progressivement dans le sol.35 En temps normal, les espaces ont une fonction récréative et de loisir. Cela crée donc une mixité d’usages. Pour le projet de Saint-Pierre-des-Corps, un espace central de potagers, couplé à un bassin de rétention, remplit une fonction similaire. De plus, les traitements de sol, en stabilisé pour les chemins piétons, favorisent l’infiltration des eaux. On peut aussi envisager la surélévation des constructions, ou l’adaptabilité des rez-de-chaussée, qui peuvent accueillir la crue, comme des parkings. Les logements collectifs de Saint-Pierre ont, à certains rezde-chaussée, des places de parking pour les résidents. Pour les maisons individuelles, elles sont sur pilotis. La sous-face de la maison est une terrasse connectée au jardin, qui permet d’accueillir différents usages. Enfin, il faut garantir que les accès aux bâtiments soient toujours fonctionnels, avec des passerelles suspendues par exemple, comme c’est le cas des maisons sur pilotis ou des logements collectifs. De plus, les grandes infrastructures indispensables du territoire doivent être opérationnelles, comme les hôpitaux et les prisons36. Ainsi, bien que le cours de la vie soit inévitablement modifié lors d’une inondation, la décrue ne laissera pas derrière elle un paysage de désolation, et le retour à la normale pourra s’opérer le plus rapidement possible.
34 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
FIGURE 21 Maisons colorées sur pilotis à Castro, sur l’île de Chiloé, au Chili © So’Colas
FIGURE 22 Vue aérienne du bidonville de Makoko © Dailyoverview
FIGURE 23 Une «rue» accessible en pirogue, à Makoko © Andrew Esiebo, pour The Guardian
ÉLOGE DE LA ZONE INONDABLE - 35
Le projet Nouvel’R reprend donc au sein de son architecture des dispositifs résilients. Certains de ces dispositifs sont présents dans l’architecture vernaculaire, comme les pilotis, et ont été réinterprétés de façon contemporaine. Mais bien sûr, le projet architectural est en lien avec son territoire, et la résilience dépend aussi à plus grande échelle de la stratégie urbaine employée. Il est pertinent de s’interroger sur la résilience de l’agglomération dans son ensemble, puisque le projet architectural ne peut à lui seul résoudre toutes les problématiques.
Répondre à des problématiques contemporaines Le projet de Saint-Pierre-des-Corps se trouve dans la zone du PPRI classée CF, correspondant à un centre urbain en aléa fort. Autrement dit, le risque d’une inondation et d’éventuels dommages est élevé. Le site de projet a une altitude d’environ 48,5 mètres NGF*. La ligne d’isocote la plus proche, équivalente au niveau des PHEC**, est de 51 mètres NGF. Le site de projet pourrait ainsi avoir une hauteur d’eau de 1,5 mètre. On peut alors se poser la question de la pertinence de choisir ce quartier pour continuer à urbaniser. En effet, les secteurs notamment au nord de la Loire, qui sont situés sur les plateaux, ne sont pas inondables : cela concerne entre autres les communes de Saint-Cyr-sur-Loire, Rochecorbon, Vouvray, ou encore les quartiers Nord de Tours.
*NGF : Nivellement Général de la France **PHEC : Plus Hautes Eaux Connues
L’implantation du projet à Saint-Pierre-des-Corps permet de répondre à des enjeux liés au développement durable. Au premier rang desquels, la nécessité de préserver les espaces agricoles et de les épargner de l’urbanisation. En densifiant et en récupérant les zones perdues au sein des centres urbains, on limite l’étalement des villes. C’est également une façon de profiter des infrastructures existantes : nul besoin d’augmenter la couverture des services publics, des écoles ; les réseaux d’eau, d’électricité, de transports collectifs, sont déjà en place. Cela permet encore d’implanter du neuf dans des quartiers déjà constitués avec une offre de commerces de proximité. C’est ainsi une manière d’intensifier la ville pour la rendre plus efficiente. Enfin et surtout, densifier les zones déjà protégées de l’aléa inondation permet de profiter de ces protections et évite d’avoir à en construire de nouvelles ailleurs. Elle n’exige pas non plus la création de nouveaux tertres
36 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
artificiels comme celui des Rives du Cher, en assurant une double protection grâce à son architecture résiliente. A cette question de l’urbanisation des zones inondables déjà investies, l’Atelier National répond catégoriquement : « Faut-il ‘‘abandonner’’
le développement du centre de l’agglomération, inondable, au profit exclusif des plateaux ? La réponse est bien évidemment non. Les équipements, les réseaux, les infrastructures, les activités, sont présents massivement dans le val, reliés par le train et le tramway. Redéployer exclusivement l’agglomération sur les plateaux, c’est artificialiser plus de sols agricoles et naturels, construire un grand nombre de voies nouvelles, encourager les déplacements automobiles. […] Une intensification ‘‘résiliente’’ des parties les plus denses de l’agglomération (Tours, Saint-Pierre-desCorps, La Riche) a très vite été acceptée comme une meilleure réponse. »37
Le projet de Saint-Pierre vise donc à récupérer des fonds de parcelles en zone urbaine pour densifier le tissu bâti. Malgré les digues existantes, cependant, on prévoit une architecture résiliente, acceptant la vulnérabilité de ces protections.
Un territoire toujours en mutation Protéger l’agglomération tourangelle de l’aléa inondation est un processus toujours en cours, qui continue d’évoluer au gré des nouvelles connaissances et du vieillissement des protections existantes. Outre les renforcements du remblai des digues (des travaux se sont terminés fin novembre pour la digue Loire de Saint-Pierre-des-Corps), la stratégie urbaine de lutte contre les inondations est toujours en réflexion. C’est la raison pour laquelle Tours Métropole Val de Loire, poussé par la commune de SaintPierre, a fait appel à l’Atelier National pour les territoires assujettis aux risques. Le travail de l’agence Obras durant cet atelier a mis au point plusieurs volets d’une stratégie territoriale.38 Le premier consiste, dans une logique d’urgence à court terme, à renforcer les digues existantes en les épaississant et les étanchéifiant. Cette onéreuse opération coûtera 1 million d’euros par kilomètre à la collectivité.39 Néanmoins, ces travaux sont nécessaires. Effectivement, la démarche de résilience dans le territoire ne peut pas être absolue et immédiate. Le Val de Tours reçoit un bâti qui n’est pas adapté et qui n’a pas toujours considéré l’aléa inondation, obligeant à maintenir et
37. Bonnet Frédéric (dir.),
Atout risques, des territoires exposés se réinventent, Editions Parenthèses, 2016, p.85 38. Ibid., p.99
39. Chambriard Raphaël, «La digue du canal plus dangereuse qu’utile», La Nouvelle République, 29 Septembre 2015
ÉLOGE DE LA ZONE INONDABLE - 37
entretenir ces protections qui visent à repousser la crue. C’est une question globale d’adaptation qu’évoque Magali Reghezza, géographe : « Aujourd’hui l’enjeu c’est pas ‘‘comment on urbanise’’, c’est aussi ‘‘qu’est-
ce qu’on fait des héritages ?’’ C’est l’héritage de la péri-urbanisation des années 80, c’est l’héritage d’un certain nombre de ‘‘on voulait la villa plain-pied parce qu’on pensait à la retraite’’… Ça ne veut pas dire que les gens sont responsables. Ce n’est pas un jugement moral. C’est juste qu’on a ces héritages-là, et qu’il va falloir qu’on renouvelle notre territoire. » 40
Le deuxième volet concerne la création d’un « déversoir et d’une zone de répartition équilibrée des eaux surversées ». Cela consiste à sanctuariser les terres agricoles aujourd’hui inhabitées en amont (entre Montlouis et La Ville-aux-Dames) pour y orienter les eaux de la crue. Cela permettra de réduire le débit de la Loire et de diminuer le risque de rupture de digue. Cette stratégie permet aussi de jouer sur le couple Loire-Cher en utilisant leur complémentarité.
40. C dans l’air, Inonda-
tions, canicule : un climat tropical en France ? diffusé le 15 juin 2018, France 5
41. «Des ‘‘tapis urbains‘‘ pour l’autoroute A10», La Nouvelle République, 3 Juillet 2015
La troisième phase concerne le déclassement de la digue du canal. Puisque cette ancienne protection de second rang n’est plus considérée comme telle, elle devient une menace à la transparence hydraulique, c’est-à-dire à l’écoulement sans obstacle des eaux. En effet, si une crue venait à Saint-Pierre, la rupture brutale de la digue du canal occasionnerait plus de dégâts sur Tours que l’inondation progressive, par exemple. Dans cette optique, il devient donc urgent de créer des porosités dans la digue, aux endroits possibles (certaines parties sont des remblais de l’autoroute A10 et donc impossibles à modifier). Différentes hypothèses et projections ont été réalisées, tant par l’agence d’urbanisme de Tours elle-même que par d’autres agences lors de concours.41 Les enjeux sont importants et les contraintes nombreuses. Cette zone est un endroit très stratégique : elle marque la délimitation entre les communes de Tours et de Saint-Pierre. Entre l’ancien canal, la digue, et l’autoroute, le dialogue et les transversalités sont un peu coupées. Créer des porosités permettrait de reconnecter les deux villes. Pourtant, les espaces sont peu qualitatifs : la 2x3 voies de l’A10 et son trafic intense (c’est un axe international très fréquenté reliant Paris à Bordeaux, et le nord et le sud de l’Europe) engendrent beaucoup de nuisances : odeur, pollution, bruit, vues… Le potentiel de projet se trouve notamment pour une grande portion située sous le viaduc de l’autoroute, espace surnommé « les cathédrales », où se trouve aujourd’hui un parking. Concevoir un projet à cet endroit n’est pas chose aisée. La digue est en effet une infrastructure permettant d’isoler les maisons voisines des bruits
38 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
FIGURE 24 Carte du projet de déversoir en amont de Tours © Production personnelle, selon les informations du travail de l’Atelier national
FIGURE 25 Les «cathédrales», en-dessous du viaduc de l’A10 © bau15
ÉLOGE DE LA ZONE INONDABLE - 39
de l’autoroute. La démolir serait donc préjudiciable pour les riverains. A l’issue d’un concours organisé par l’Institut de la Ville en Mouvement sur le thème des passages, l’agence lauréate bau15 s’est orientée vers un ensemble d’interventions minimales, à travers son projet Micro-poros.42, 43 Il s’agit d’identifier des lieux stratégiques à partir des flux existants et de requalifier ces espaces publics, parfois par de simples aménagements, pour les rendre plus qualitatifs. Des propositions de programmes, couplées à la requalification des passages, ont vu le jour, comme des espaces de sport et de jeux, un espace scénique sous les cathédrales, un atelier pour vélos… 42. Bonzani Stéphane, Durand Marc-Antoine, Rebois Didier, Schampion Olivier, Soulages Mathilde, Tours, terri-
torialiser les infrastructures : Comment vivre avec une autoroute en plein cœur de ville ? Genèse d’un projet, Cité de l’architecture et du patrimoine, 9 Juin 2016
43. Aucant Jordan, Bonzani Stéphane, Durand Marc-Antoine, Microporos, Livret explicatif,
Tours & Saint-Pierredes-Corps : et si l’autoroute A10 ouvrait le(s) passage(s) urbain(s) ?, Juin 2015
44. Bonnet Frédéric (dir.),
Atout risques, des territoires exposés se réinventent, Editions Parenthèses, 2016, p.90
*ZDE : Zone de Dissipation d’Energie. Cette zone de quelques centaines de mètres derrière la digue permet, en cas de rupture brutale de digue, d’éviter des dégâts considérables là où l’eau serait la plus violente. 45. Ibid.
Le dernier volet de la grande stratégie consiste en une évolution des digues sur le très long terme. Il s’agirait de créer des tertres artificiels comme continuité de la digue de la Loire.44 A l’instar du quartier des Rives du Cher, ces tertres représenteraient des zones refuges hors aléa, sur lesquels l’urbanisation serait possible. Le but est, au-delà de l’épaississement des digues qui rendrait la rupture inenvisageable, de créer des terrasses donnant à voir le paysage ligérien, renouant le lien entre les habitants et le fleuve. Cette hypothèse de projet est rendue accessible grâce à la stratégie foncière mise en place par la municipalité de Saint-Pierre-des-Corps, qui consiste à acquérir les parcelles proches de la levée pour en faire une ZDE* : « La stratégie foncière de la commune, menée depuis plusieurs années, est un atout : les hypothèses de réalisation des deux tertres à moyen terme se basent sur les parties du pied de digue où le bâti est peu présent (de 10 à 20 logements, certains vacants) et où le terrain est majoritairement communal. »45
Néanmoins, un tel projet pose autant de questions qu’il ne résout de problèmes. Premièrement, dans un débat sur la résistance et la résilience, le projet des tertres artificiels s’inscrit dans une résistance assumée, visant à repousser l’aléa de façon définitive. Un tel projet consiste aussi à donner le sentiment d’une meilleure protection, et l’on pourrait s’interroger s’il ne mettrait pas à mal la culture du risque et l’intégration de la vulnérabilité du territoire auprès des habitants. Ensuite, le projet interroge sur sa faisabilité économique. Des tels travaux pharaoniques représentent des dépenses considérables pour les collectivités locales. Comment trouver les financements ? Surtout, est-ce nécessaire de mettre autant d’énergie en œuvre ? Ne peut-on pas trouver une démarche plus frugale, dans l’économie de moyens ? Aussi, son efficacité reste à prouver. D’abord, car une crue d’une probabilité de 1/500 ou 1/1000 pourrait très bien, par phénomène de surverse, inonder les zones prétendument protégées. Ensuite, pour que les tertres soient
40 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
FIGURE 26 Projet Micro-Poros © bau15
FIGURES 27 & 28 Projet des tertres à Saint-Pierre-des-Corps © Obras
ÉLOGE DE LA ZONE INONDABLE - 41
efficaces, il faudrait assurer la continuité du dispositif. Autrement dit, si entre deux tertres, on retrouve une petite portion de digue, la rupture pourrait se produire à cet endroit et la protection du val ne serait pas assurée. De plus, si la commune de Saint-Pierre se prête relativement bien à l’implantation du projet, par la stratégie foncière énoncée plus haut et une plus faible densité du bâti, d’autres communes sont nettement plus urbanisées aux abords de leurs digues, comme La Riche ou La Ville-aux-Dames. Or, surtout depuis le déclassement de la levée du canal, une brèche en tout point d’une digue du val peut l’inonder en entier, y compris si elle se trouve en aval. En effet, le très faible dénivelé de la zone endiguée (10 mètres sur 25 kilomètres de long) permettrait à l’eau de remonter si une digue cède en contrebas. Enfin, les conséquences géographiques et écologiques sont aussi à prendre en compte. Le projet des Rives du Cher a notamment été pointé du doigt pour son manque aux exigences environnementales actuelles.46 De plus, créer le remblai a nécessité le creusement de lacs artificiels sur l’autre rive. Quelles modifications de la géographie et de la biodiversité entraîneraient les tertres sur un fleuve classé à l’Unesco ?
LE MOTEUR DE LA CONCEPTION La contrainte au service du projet 46. Scarwell Helga-Jane, Schmitt Guillaume, Salvador Pierre-Gil (dir.),
Urbanisme et inondation : outils de réconciliation et de valorisation, Septentrion, 2014, p.119-120
47. PADD de SaintPierre-des-Corps, Novembre 2016 48. Entretien avec l’architecte Alain Gourdon. Tous les entretiens sont à retrouver en annexes, p.130
Malgré le risque inondation, la municipalité de Saint-Pierredes-Corps ne s’est pas désinvestie ou désintéressée des potentialités de projet dans la commune. Au contraire, elle s’inscrit dans une politique volontariste et active, pour produire des solutions architecturales résilientes. Un des enjeux du PADD est « la diminution de la vulnérabilité de l’habitat face au risque inondation. »47 De plus, en détenant une partie du foncier à l’emplacement du projet Nouvel’R, elle s’assurait ainsi du devenir du projet : « Et la mairie avait un peu la mainmise sur le projet qui serait fait, parce qu’elle avait une des trois issues qui était sa propriété. Donc elle pouvait donner son accord que si le projet lui plaisait. » 48
L’action volontariste vient aussi de l’architecte Alain Gourdon, qui s’est emparé du risque pour en faire une force de projet, se traduisant par une proposition audacieuse. Cet engagement est présent dans l’ensemble
42 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
de son travail, puisqu’il a réalisé de nombreux projets de logements en zone inondable, ou d’autres projets connectés à l’eau, construits ou non, comme une tour accessible en bateau à l’île Maurice ou un restaurant flottant sur la Loire.49 La réponse apportée par l’architecte dans le projet Nouvel’R comporte une forme de radicalité, de son propre aveu : « Moi je crois qu’il faut dans des problèmes comme ça avoir des réponses
radicales. Jouer à la fois avec un RDC inondable, avec des reprises si inondation, avec des espaces refuges au-dessus… Si on peut éviter ça, moi je suis partisan de solutions radicales. Alors après ça nous oblige à penser la ville autrement. Et même, quand vous arrivez sur un site comme ça, vous sentez la présence de l’eau. […] Et pour moi, Nouvel’R c’est une réponse assez catégorique. Gros problème, grosse solution. Et ça c’est quelque chose qu’il faut imaginer parce que… on ne maîtrise pas la planète, quand même. »50
Il y a donc une prise d’initiative qui dépasse les exigences réglementaires, qui permet de jouer avec pour justement en faire une force dans la conception. Comme le dit l’adage, « le projet se fait avec la contrainte ». Ne pas subir l’inondation permet des propositions plutôt originales, qui vont aider à la prise de conscience du risque, tout en véhiculant une image positive auprès des habitants.
FIGURE 29 Projet Neotown, à Port-Louis, Maurice © Alain Gourdon
49. Site de l’Atelier Alain Gourdon, consulté le 19 décembre 2018 50. Entretien avec l’architecte Alain Gourdon
FIGURE 30 Projet Argonaut, Tours © Alain Gourdon
ÉLOGE DE LA ZONE INONDABLE - 43
Une perception positive Durant les entretiens, certains habitants ont mis en avant le caractère atypique de leur habitat. L’architecture résiliente n’en est qu’à ses débuts, surtout en France, et constitue donc une sorte de découverte pour les usagers. Il y a dans un premier temps le caractère valorisant de vivre dans une architecture peu commune, peu répandue, avant-gardiste, ou qui semble être une innovation. Et puis, cela permet d’explorer un langage architectural méconnu du public. Effectivement, si les pilotis ne sont pas particulièrement « nouveaux » et ont même été un élément essentiel de l’architecture moderne du 20ème siècle, mes échanges ont permis de comprendre que ces dispositifs sont accueillis avec surprise : « Elle - Après, moi, j’ai trouvé la maison vachement originale, parce que je ne connaissais pas les maisons sur pilotis. C’est marrant en fait. [Rires] Lui – C’est pas ‘‘marrant’’… Elle – Si, c’est drôle ! [Rires] Lui – Quand tu dis aux gens que tu as une maison sur pilotis… Elle – En fait les gens ne comprennent pas, quand on leur explique qu’on a une maison sur pilotis. Moi – C’est-à-dire, qu’est-ce qu’ils ne comprennent pas ? Elle – En fait, ils ne s’imaginent pas, et c’est vrai que moi je ne connaissais pas. Lui – Tu vois pas souvent ça. Elle – C’est rare. C’est très rare. En fait ils comprennent à partir du moment où ils viennent à la maison ou qu’on leur envoie une photo. Moi – D’accord. Elle – Sinon ils ne comprennent pas. Moi – Quand vous décrivez, comme ça… Elle – Voilà, ‘‘Quoi ? Sur pilotis ?’’ Lui – C’est pas évident quand on le dit comme ça… ‘‘Qu’est-ce qu’il raconte lui ?’’ [Rires] Elle – C’est original. »51
51. Entretien avec Noémie et Maxime, des habitants
Ces dispositifs architecturaux sont aussi créateurs d’espaces assez étonnants, difficilement identifiables, car ils ne font pas écho à des choses connues dans l’habitat plus « traditionnel ». Quel statut donner à ces passerelles suspendues qui permettent d’accéder aux logements ? Et aux chemins piétons qui connectent les jardins en-dessous des passerelles ? A cet espace situé sous la maison, qui n’est ni une terrasse, ni une pergola, ni une loggia, ni un balcon, ni le jardin ? C’est un ensemble de situations qui est créé, avec des qualités architecturales et « ambiantales », qui permettent d’une certaine manière de sortir du conventionnel et de l’idée qu’on se fait de la maison, pour aller vers
44 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
quelque chose de plus inattendu, spontané, moins défini à l’avance. Le projet intervient enfin et surtout dans la perception du risque. Le rehaussement des lieux de vie permet d’interpeller, de visualiser le risque. En donnant ce message, on rappelle aux habitants, non seulement du projet, mais aussi des alentours, que le risque est présent, et qu’il faut apprendre à vivre avec. Du point de vue des habitants, bien qu’ils ne soient pas très inquiets sur la montée des eaux, se savoir protégés, car en hauteur, les rassure. C’est donc un outil de sensibilisation qui peut aider à faire progresser les mentalités. On peut alors s’interroger sur le fait de savoir si les architectes n’ont pas une responsabilité, un rôle à jouer dans la prévention du risque, en essayant, à travers leurs projets, d’éveiller les consciences. On voit ainsi que la considération du risque inondation comme obstacle ou frein à l’urbanisation est une conception relativement moderne à l’échelle de nos villes, depuis qu’un fort étalement urbain a redessiné le paysage. Mais le danger auquel on s’expose n’est pas une fatalité, puisque des solutions sont en train d’émerger afin de mieux protéger les populations. Dans cette démarche, une prise de conscience collective est aussi nécessaire.
ÉLOGE DE LA ZONE INONDABLE - 45
46 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
2. La vulnérabilité du chez-soi
La notion du «chez-soi» ramène à la possibilité de maîtriser et contrôler son lieu de vie. C’est-à-dire qu’il existe différents degrés pour se sentir «pleinement chez soi», et qu’un lieu qui héberge n’est pas automatiquement associé au sentiment du chez-soi. Deux enjeux se raccrochent à cette notion : l’autonomie, et le pouvoir.52 Or, lorsque l’on prend conscience de la vulnérabilité du chez-soi, on perd un peu de ces deux enjeux. Accepter cette vulnérabilité revient à céder un peu de son contrôle au profit de la nature et des aléas climatiques, et donc de l’incertitude, de l’imprévisible. Dans cette partie, j’expliquerai comment l’acceptation de la vulnérabilité d’un territoire est un processus difficile à mettre en place, surtout lorsque les incidents sont rares et peu fréquents. Nous identifierons ce qui a pu amener à ce que la population se sente en sécurité dans des territoires exposés, et aussi comment inverser ce processus. Il s’agira de s’interroger sur les bons outils pour prévenir et informer les habitants, sans insuffler des peurs ou de l’angoisse.
LA PERCEPTION DU RISQUE FACE AU RISQUE RÉEL Une géographie responsable ? Au cours du travail de l’Atelier National, l’hypothèse que la géographie crée une mise à distance de la conscience du risque est évoquée.53 En effet, la situation de la ville n’amène pas toujours à la rencontre avec le fleuve. Le centre-ville de Tours est plutôt situé entre les deux cours d’eau, qu’autour de l’un d’eux. Il est organisé selon un plan cruciforme, et ses deux axes majeurs regroupent l’ensemble des bâtiments publics (hôtel de ville, palais de justice, gare, palais des congrès) et des commerces. Les quartiers au nord de la Loire et au sud du Cher sont moins denses et ont une plus faible attraction. Ainsi, un nombre limité de tourangeaux est amené à traverser l’un des ponts et à avoir un contact avec les cours d’eau. Précisons tout de même que les lieux universitaires, au sud du Cher, ou certains lieux de loisirs, comme l’île Aucard et l’île Simon sur la Loire, offrent des traversées du réseau hydrographique. La topographie particulière du val de Tours propose également peu de point de vue sur la Loire et le Cher. L’absence de relief ne crée pas de situation de promontoire depuis le centre-ville, et les levées de plusieurs mètres de haut achèvent de couper la vue.
52. Haumont Antoine, Haumont Nicole, Raymond Henri, Raymond Marie-Geneviève, L’habitat pavillonnaire, Centre de recherche d’urbanisme, Paris, 1971, p.92 53. Bonnet Frédéric (dir.),
Atout risques, des territoires exposés se réinventent, Editions Parenthèses, 2016, p.82
LA VULNÉRABILITÉ DU CHEZ-SOI - 47
Au final, les habitants les plus amenés à voir l’eau sont souvent ceux qui habitent dans les communes limitrophes et qui prennent leur voiture pour rejoindre le centre. Ils traversent les ponts ou empruntent les routes sur les levées, permettant ainsi un lien visuel, et constatent les variations du débit de l’eau. Pourtant, ces habitants de l’extérieur vivent plus loin de la zone inondable, souvent sur les plateaux, et ne sont donc pas les plus menacés. Dans son ouvrage, Frédéric Bonnet exprime cette mise à distance comme suit : « La présence des digues a coupé les communes du paysage ligérien, d’autant plus qu’elles sont associées à des infrastructures qui les rendent peu intelligibles – on ne s’y promène pas, on ne les voit ‘‘qu’en passant’’ depuis l’habitacle d’un véhicule. De facto, la présence de la Loire s’estompe du quotidien, la conscience des variations des flots et de leur tumulte occasionnel s’affaiblit. Sans véritablement protéger le cœur de l’agglomération, les digues mettent les citadins à distance du fleuve, le font oublier. »54
S’il est vrai que ni la Loire, ni le Cher, ne sont visibles depuis l’agglomération, mon expérience personnelle m’amène à établir une comparaison avec Blois, qui se trouve dans la situation opposée. Contrairement à ce qui a été énoncé plus haut, la ville de Blois s’implante dans un relief marqué, sur un coteau. Elle se trouve dans une disposition de ville-belvédère, offrant de nombreux points de vue sur la Loire, à la fois depuis les habitations, mais aussi depuis l’espace public, notamment des lieux fréquentés comme la Place du château ou le Jardin de l’évêché. A priori, cette proximité visuelle du fleuve offrirait les conditions nécessaires à la prise en compte du risque chez les Blésois et éviterait une urbanisation dangereuse.
54. Ibid. 55. Wikipedia 56. Scarwell Helga-Jane, Schmitt Guillaume, Salvador Pierre-Gil (dir.),
Urbanisme et inondation : outils de réconciliation et de valorisation, Septentrion, 2014, p.130
Pourtant, Blois s’est développée autant que les autres villes dans les zones inondables. Plus exactement, si la ville s’est étalée au nord sur le plateau, elle s’est aussi installée sur l’autre rive, avec notamment les quartiers de la Creusille, Vienne, et Bas-Rivière. Ces quartiers sont tous endigués, normalement protégés d’une crue. Ils sont reliés par le pont Jacques Gabriel, construit en pierre au 18ème siècle55, qui était même pendant la Seconde guerre mondiale le seul pont de la ville. Afin de protéger cet unique passage entre le nord et le sud des crues, qui pourraient l’endommager par la force du courant, le déversoir de la Bouillie a été aménagé, afin que les eaux contournent le pont. Le déversoir passe ainsi derrière l’étendue urbaine, faisant de Blois-sud une potentielle île. Il fonctionne pour une crue d’une hauteur d’eau de 4,90 mètres, soit d’une probabilité de 1/50 à 1/70.56
48 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
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Palais de justice
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t
Restaurant/bar Lieu culturel
FIGURE 31 Carte du centre de Tours © Production personnelle
Centre-ville de Blois La Loire Quartier Vienne Lit majeur
FIGURE 32 Coupe du Val de Blois © Production personnelle, relevé topographique sur Google Earth
La Loire
Centre historique
Tours
Le Cher
Lit majeur
FIGURE 33 Coupe du Val de Tours © Production personnelle, relevé topographique sur Google Earth
LA VULNÉRABILITÉ DU CHEZ-SOI - 49
A la suite de la Seconde guerre, n’ayant pas connu d’inondation de grande importance depuis plusieurs décennies, les habitants se sont mis à construire des logements dans le déversoir, créant les quartiers du Glacis et de la Fouleraie. Sans en avoir conscience, ils prenaient des risques pour euxmêmes mais aussi pour les autres habitants derrières les digues : « La présence de ces constructions dans le déversoir réduit de 80% sa capacité d’écoulement, ce qui a pour effet d’augmenter le risque de submersion du quartier endigué de Vienne, fortement peuplé et qui jouxte immédiatement le déversoir. »57
La population de ces quartiers était, en 2000, assez âgée, et très attachée à son lieu de vie : certains avaient construit leur maison eux-mêmes, se plaisaient beaucoup de la tranquillité et de la situation proche de la ville sans les inconvénients de l’urbain… Par la mise en place des PPRI en 2001, la décision a été prise de déloger les habitants du déversoir et de raser les 135 maisons.58 Ces expropriations ont, comme on peut s’en douter, rencontré une forte résistance de la part des riverains, et ont été vécues par certains comme un véritable déracinement. Aujourd’hui, le champ d’expansion des crues sanctuarisé accueille toujours des programmes hybrides et temporaires, plus compatibles avec le risque inondation, notamment un parc des expositions et une aire pour gens du voyage. S’y trouvent aussi des jardins potagers familiaux. Au final, la situation géographique de Blois en promontoire, permettant une plus grande connexion entre la Loire et les habitants, n’a pas empêché une urbanisation des zones inondables, et particulièrement d’espaces originellement conçus pour accueillir les eaux.
Une amnésie collective
57. Ibid. 58. Ibid., p.132
L’urbanisation des zones inondables est notamment due, comme pour l’exemple de l’agglomération tourangelle, au potentiel de ces zones attenantes à la ville-centre. Les forts enjeux liés au développement économique et démographique des villes ont fait fi des risques encourus. Aujourd’hui encore, la pression foncière de ces endroits existe toujours. L’implantation du projet Nouvel’R en est l’illustration : proche des centres urbains, bénéficiant de tous les réseaux et services, l’inondabilité de ce site n’est pas un obstacle pour un projet immobilier. Certes, le foncier est un peu moins cher, mais cela représente également un avantage pour les habitants : les biens sont plus abordables, et ils peuvent accéder à des logements d’une plus grande surface que dans une zone non sujette au risque.
50 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
FIGURE 34 Situation des zones inondables de Blois, du déversoir de la Bouillie et des quartiers du Glacis et de la Fouleraie © Scarwell Helga-Jane, Schmitt Guillaume, Salvador Pierre-Gil (dir.), Urbanisme et inondation : outils de réconciliation et de valorisation, Septentrion, 2014, p.129
2009
2012
FIGURE 35 Résistance des habitants aux expropriations © Scarwell Helga-Jane, Schmitt Guillaume, Salvador Pierre-Gil (dir.), Urbanisme et inondation : outils de réconciliation et de valorisation, Septentrion, 2014, p.138
LA VULNÉRABILITÉ DU CHEZ-SOI - 51
59. Note de présentation du PPRi Val de ToursVal de Luynes, révision approuvée le 18 juillet 2016 60. Stratégie locale de Gestion du Risque Inondation (SLGRI), Territoire à risque important du secteur de Tours, Mars 2017 61. Ibid. 62. Scarwell Helga-Jane, Schmitt Guillaume, Salvador Pierre-Gil (dir.),
Urbanisme et inondation : outils de réconciliation et de valorisation, Septentrion, 2014
63. Entretien avec Nina, une habitante 64. Rédaction de France 2, Inondations dans
l’Aude : comment les habitants font-ils face ?, JT 13h, France 2, 14 novembre 2018
L’historique des crues de la Loire nous apprend également que le 20ème siècle a été une période plutôt calme. Rien de comparable avec l’enchaînement des trois crues exceptionnelles de 1846, 1856 et 1866 ne s’est produit depuis. La dernière grande crue notable ayant causé des dégâts remonte à 1907, où le niveau d’eau est monté à plus de 5,57 mètres.59 Depuis, s’il y a eu quelques crues comme en 1924 ou en 1944, elles n’ont jamais causé de brèche dans les digues et bouleversé le cours de la vie. Y compris au 21ème siècle, où quelques petites inondations ont eu lieu, en 2001 pour le Cher et en 2003 pour la Loire.60 Mais ces épisodes n’ont pas eu de conséquences notables et sont relativement fréquents, d’une période de retour d’environ dix à trente ans.61 Ce phénomène d’accalmie que nous observons depuis plus d’un siècle a tendance à faire oublier le risque. Plus aucun habitant n’a vécu lui-même une inondation dans le territoire. Le fait que les catastrophes remontent à cent dix ans donne un sentiment de confiance, et laisse imaginer que le risque est moins menaçant.62 « Et la dernière crue, ça date de… des années 1900 quelque chose, on nous a dit chez le notaire. Alors, vous voyez… » me confie une habitante.63 Pourtant, l’actualité nous rappelle que d’autres inondations ont lieu ailleurs en France. En 2016, de fortes pluies font déborder des affluents de la Loire et de la Seine, notamment dans les départements du Loiret et du Loir-et-Cher. En octobre 2018, les inondations de l’Aude font 15 morts et une centaine de blessés64, un bilan humain que la France n’avait pas connu depuis longtemps. L’étalement urbain dans les plaines inondables augmente sensiblement la vulnérabilité des villes et des habitants. Aujourd’hui, si les crues du 19ème siècle devaient se reproduire, les dégâts directs et indirects seraient bien plus conséquents que ce qu’ils furent à l’époque. Les dégâts directs concernent les sinistrés, les conséquences humaines, environnementales, sur les bâtiments ; les conséquences indirectes regroupent les dommages à plus grande échelle, comme le ralentissement de l’économie locale, la coupure des voies de communication nationales (autoroute, chemin de fer), etc. J’ai pu constater, au cours de mes entretiens, la faible inquiétude des Corpopétrussiens quant aux inondations. S’ils étaient tous au courant du risque, notamment parce qu’ils en ont été informés lors de l’achat ou de la location de leur logement, ils ne manifestent aucune appréhension sur la possibilité d’une crue. Leurs connaissances de celles-ci, des éventuelles conséquences, ainsi que de la géographie, montrent des approximations, qui résultent sûrement d’un manque d’informations à ce sujet. Par exemple, plusieurs habitants m’ont dit être « loin de la Loire » et donc plus en sécurité. En fait, le projet se trouve à
52 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
500 mètres à vol d’oiseau du fleuve, ce qui est relativement proche de la digue (rappelons que la ZDE est de 300 à 400 mètres). En cas de rupture de digue, les modélisations du PPRI prévoient l’inondation de toute la commune. « - Oui, oui je savais que Saint-Pierre-des-Corps c’est inondable. - Et ça ne
vous ennuie pas ? - Non… Et puis on est loin, avant que la Loire vienne jusque-là… Moi je suis au troisième étage alors je m’en fiche. Y’a juste la voiture, mais bon il y a l’assurance, ce n’est pas grave. »65 « - Je ne sais pas si vous êtes au courant, ici on est en zone inondable. - Oui. - Qu’est-ce que ça vous évoque ? Est-ce que ça vous fait peur, ou est-ce que vous n’y pensez pas du tout ? - Non, je n’y pense pas du tout… […] Avant qu’elle arrive jusqu’ici quand même... »66
Si les habitants, bien que peu méfiants, sont tous au courant du risque, c’est aussi en partie lié au fait que l’architecture des maisons pilotis le rappelle. Chacune des personnes rencontrées me disaient rapidement « C’est pour ça qu’ils ont fait les maisons sur pilotis. » Néanmoins, dans d’autres circonstances, la connaissance même de la vulnérabilité de son lieu de vie est ignorée. C’était par exemple le cas pour les habitants du déversoir de la Bouillie à Blois. Dans une étude préalable aux expropriations du quartier, il a été révélé que seulement 13% des gens savaient qu’ils se trouvaient dans un déversoir67, donc sur des parcelles prévues pour recevoir la crue en priorité. Plus de la moitié d’entre eux pensait aussi que les travaux réalisés, comme les digues ou les barrages en amont, avaient fait disparaître le risque d’inondation.68 En se basant sur leurs constatations personnelles et leur connaissance empirique des crues de la Loire, les habitants sous-estiment ainsi totalement la dangerosité de leur lieu de vie. L’acceptation de la vulnérabilité du chez-soi est ensuite très difficile, comme le montrent les résistances lors des expropriations. Des habitants refusaient de partir, au motif que, selon eux, le risque n’était pas réel. Certains parmi eux évoquaient même un complot orchestré par les collectivités locales et des promoteurs, prévoyant un projet immobilier de luxe pour remplacer leurs maisons.69 Une sorte de récusation de la réalité, incompatible avec la notion de maîtrise du chez-soi. « Ces quartiers étant parés de nombreuses qualités, le risque apparaît logiquement éclipsé : il n’avait pas sa place dans la construction de l’idéalité de ces quartiers et était donc systématiquement nié ou minimisé. »70
65. Entretien avec Nina, une habitante 66. Entretien avec Valérie, une habitante 67. Rode Sylvain, «Une Zone d’Améngament Différé pour rétablir un champ d’expansion des crues», in Scarwell Helga-Jane, Schmitt Guillaume, Salvador PierreGil (dir.), Urbanisme
et inondation : outils de réconciliation et de valorisation, Septentrion, 2014, p.131
68. Ibid., p.132 69. Ibid., p.141 70. Ibid., p.131
LA VULNÉRABILITÉ DU CHEZ-SOI - 53
Les mesures prises par les pouvoirs publics, quand elles existent, sont peu nombreuses. Chaque personne à qui on pose la question répond qu’aucune information n’est donnée par les collectivités : « - Et vous avez de la communication qui est faite de la part des pouvoirs publics ? Est-ce qu’il y a des mesures au cas où il y aurait un problème ? - Non, non, rien. »71
Pourtant, en faisant des recherches, on trouve quelques plaquettes d’informations sur les risques et un site web de prévention. Mais ces dispositifs ne semblent pas arriver jusqu’aux habitants. Leur connaissance du risque dépend plus d’autres facteurs (principalement leurs achats ou locations immobilières) et d’une histoire partagée, que d’une information actuelle et volontariste issues des politiques locales.
Le réveil des consciences
71. Entretien avec Valérie, une habitante 72. Baranowski Denis, cours de réglementation à l’ENSACF, janvier 2016 73. C dans l’air, Aude :
au coeur de la nuit... le déluge, diffusé le 15 octobre 2018, France 5 74. Ibid.
75. Rédaction de Libération, De 1970 à 2009,
histoire d’une prise de conscience, 30 novemenbre 2009
L’histoire nous apprend que souvent, la réglementation évolue avec les catastrophes. En ce qui concerne les incendies par exemple, c’est à la suite d’un drame dans un collège faisant 20 morts en 1973 que la réglementation incendie va se durcir dans le code de la construction la même année.72 De façon similaire, à la suite des inondations de Nîmes en 1988 et Vaison-laRomaine en 1992, les PPRI sont inaugurés par une loi de 1995.73 En 1999, des inondations dans l’Aude et la tempête de décembre amènent à la mise en place du système vigilance météo, pour prévenir et alerter la population.74 Si des mesures sont prises par les législateurs depuis la fin des années 90, on peut également y voir un lien avec une réflexion plus globale sur la place de l’humain dans la nature. En effet, le terme de « développement durable » apparaît dans les années 80, le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) est créé en 1988, le Sommet de Rio de 1992 aboutit aux premiers engagements internationaux, ou encore le protocole de Kyoto représente le premier traité de lutte contre le réchauffement climatique en 1997.75 Dans ce contexte mondial, l’espèce humaine prend conscience de son impact sur l’environnement, mais aussi de sa vulnérabilité et de son impuissance à contrôler les éléments. Le réchauffement climatique est aussi un élément inquiétant, dont on sait qu’il accentuera les catastrophes naturelles et donc la vulnérabilité de certaines populations vivant dans des territoires à risque.
54 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
4
5
LE RISQUE INONDATION La définition du risque inondation L’inondation se définit comme la submersion d’une zone pouvant être habitée, du fait du débordement d’un cours d’eau lors d’une crue. La crue correspond à l’augmentation du débit d’un cours d’eau et se traduit ainsi par l’augmentation de la hauteur d’eau.
Pour la digue Est, délimitant Tours et la ville de St-Pierre-des-Corps, elle a fait l’objet de sectionnement pour laisser passer les voies de circulation et en cas de crue, afin qu’elle retrouve son utilité, elle pourra être reconstituée à l’aide de batardeaux.
Le risque inondation sur la ville Le risque inondation concerne la quasi-totalité du Centre et du Sud de la ville ainsi qu’une petite partie du Nord. Ce phénomène est le résultat : ➜ soit d’une crue de la Loire et du Cher qui, sous l’augmentation de leur débit, peuvent déborder ou entraîner une rupture de la digue ; ➜ soit d’une remontée des nappes phréatiques. Tours a déjà connu plusieurs inondations. Les plus importantes remontent au 19ème siècle (1846, 1856 et 1866) où l’eau a atteint une profondeur comprise entre 1 à 2 mètres dans le centre de la ville. Dans des proportions moindres, la Loire est sortie de son lit en 2003 et a submergé une partie de la Grande Ile Aucard.
L’organisation municipale lors d’inondation La Mairie ainsi que les services de secours (pompiers…) sont mobilisés très rapidement pour informer la population concernée, réquisitionner le personnel et les matériels nécessaires et prendre toute mesure qu’imposent les circonstances.
La prévention des inondations ➜ Prévoir les inondations : le Service de Prévision des Crues de la Loire et du Cher est géré par la DIREN (Direction Régionale de l’Environnement) située à Orléans. Dès que le fleuve dépasse un certain seuil, la mairie est alertée et peut ainsi anticiper l’inondation bien avant que celle-ci ne soit effective. ➜ Se protéger des inondations : la ville de Tours est endiguée à l’Est ainsi qu’au Sud, en rives gauche et droite du Cher, afin de protéger ses habitants d’une crue de la Loire ou du Cher.
LES BONS RÉFLEXES AVANT ➜ Fermer portes, fenêtres et bouches d’aération ➜ Couper le gaz et l’électricité ➜ Mettre hors d’eau produits toxiques, véhicules, mobilier… ➜ Faire des réserves d’eau potable et de denrées alimentaires PENDANT ➜ Monter à pied dans les étages APRES ➜ Aérer, désinfecter les pièces et chauffer dès que possible ➜ Ne rétablir l’électricité que sur une installation sèche ➜ Déclarer le sinistre à l’assurance
FIGURE 36 Extrait du DICRIM de Tours (Document d’Information Communal sur les Risques Majeurs) © DICRIM Mairie de Tours
LA VULNÉRABILITÉ DU CHEZ-SOI - 55
C’est ainsi que les mesures des pouvoirs publics en termes d’aménagement et d’urbanisme ont évolué vers une acceptation de l’aléa, plutôt qu’une méthode consistant à le repousser obstinément, voire l’ignorer, dont on sait qu’elle ne porte pas ses fruits. Cette prise de conscience plutôt politique que citoyenne s’est traduite en France par des lois et des réglementations. Les PPRI, qui ont évolué au fil des années, permettent d’établir pour chaque commune concernée les zones éventuellement touchées par les crues, la cote des PHEC, ainsi que des dispositions architecturales comme la création d’un espace refuge à l’étage pour les logements en rez-de-chaussée. Il ne s’agit pas d’encourager l’architecture résiliente, mais plutôt de limiter les pertes humaines. D’autres documents, qui sont des outils de stratégie et de planification territoriales, sont établis par les collectivités à différentes échelles, comme le SDAGE* pour le district hydrographique, ou le SAGE** pour le bassin versant. Le PCS***, créé en 2005, est quant à lui un outil pour la commune qui permet la gestion de crise, en prévoyant les personnes à alerter, les lieux à évacuer, des bâtiments d’hébergement d’urgence, etc.
*SDAGE : Schéma Directeur d’Aménagement et de Gestion des Eaux **SAGE : Schéma d’Aménagement et de Gestion de l’Eau ***PCS : Plan Communal de Sauvegarde 76. Hubert Gilles, «Ville et inondation : une cohabitation délicate», in Terrin Jean-Jacques (dir.), Villes inondables :
prévention, adaptation, résilience, Editions Parenthèses, 2014, p.219
Ces dispositifs montrent qu’on assiste à une relative prise de conscience de la part des pouvoirs publics sur ces enjeux. La France est d’ailleurs un pays avec l’une des réglementations les plus strictes, si l’on compare par exemple avec l’Allemagne, pour qui une zone derrière une digue n’est plus considérée comme inondable – occultant le risque de rupture.76 Ce n’est d’ailleurs pas qu’un mouvement coercitif d’un Etat centralisé, mais aussi une politique volontariste locale. C’est ce que montrent les projets urbains du Val de Tours, comme les tertres et le déversoir, de même que le travail des municipalités avec l’Atelier National. Bien que toute action soit perfectible, les pouvoirs publics ne montrent pas de forme d’attentisme et semblent s’emparer du sujet, avec plus ou moins de résultats. Les responsables locaux apparaissent plus concernés et plus au fait des risques que les citoyens eux-mêmes. Comme vu précédemment, les habitants du projet de Saint-Pierre-des-Corps considèrent la crue sans aucune crainte, sans pour autant l’ignorer. La prise de conscience à proprement parler est donc moyenne, et ne crée pas un déclic chez les habitants, qui ne perçoivent pas subitement la vulnérabilité du territoire qu’ils habitent. Toutefois, leur quiétude peut aussi être rapportée au fait qu’ils savent leur habitat résilient et donc épargné du risque, comme le montre cet extrait d’entretien :
56 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
« Moi – Est-ce que vous êtes au courant qu’il y a un risque d’inondation ?
Elle – Oui, oui, c’est pour ça que les maisons sont sur pilotis. Et on a remarqué que quand il pleut, je pense que c’est vite fait inondable. Moi – Ah oui ? Elle – Ben s’il pleut beaucoup, oui je pense. Chez le voisin je voyais qu’il y avait des flaques d’eau. Donc oui on est au courant. Lui – Au pire du pire, si vraiment ça inonde, c’est en bas quoi. Elle – D’ici à ce que ça monte jusque-là [au premier étage]… Lui – En bas c’est que le lave-linge… Elle – Si ça arrive c’est rien. […] Lui – Je sais plus si c’est l’agence qui nous avait dit [que c’était inondable], ou forcément tu le devines, tu arrives tu vois les pilotis… Elle – Non, non, on nous l’avait dit, mais je crois que c’est l’agence. Puis après ça paraît logique. Moi – Mais après ça vous tracasse pas au quotidien ? Elle – Alors là pas du tout ! [Rires] Lui – C’est très rare que ça inonde, au pire c’est le bas. Elle – Ça a un côté rassurant que ce soit sur pilotis, parce qu’on sait qu’il y a la Loire et qu’on est dans une cuvette. »77
On peut donc dire que les politiques s’adaptent, notamment au niveau local, et tentent de prendre les mesures nécessaires pour diminuer les risques encourus sur les territoires. Pourtant, les habitants n’appréhendent pas totalement le danger, et ont parfois une connaissance vague sur le sujet. Les habitants du projet Nouvel’R ne sont pas inquiets, mais sont aussi rassurés par la résilience de leur habitat dont ils ont tous connaissance. De plus, l’architecture adaptée aux zones inondables porte un message, matérialise le risque et aide à partager sa perception, auprès des habitants mêmes du projet, comme des riverains. En faisant en sorte qu’on voit le risque, qu’on le devine, on sensibilise aussi la population. 77. Entretien avec Noémie et Maxime, des habitants
PRÉVENTION ET GESTION DU RISQUE L’information et la sensibilisation
*SLGRI : Stratégie Locale de Gestion du Risque Inondation
La SLGRI* établie en janvier 2017 répertorie un certain nombre de mesures prises afin d’élever la culture du risque auprès des habitants. Par exemple, l’information des acquéreurs ou locataires d’un bien immobilier situé en zone inondable est obligatoire.78 Au vu de mes entretiens, c’est le
78. Stratégie locale de Gestion du Risque Inondation (SLGRI), Territoire à risque important du secteur de Tours, Mars 2017
LA VULNÉRABILITÉ DU CHEZ-SOI - 57
principal vecteur de communication du risque inondation pour les habitants. Mais les informations données par le notaire ou l’agence immobilière sont souvent vagues, voire inintelligibles, comme l’explique Magali Reghezza : « Quand vous achetez un bien, le notaire doit vous donner une carte, un diagnostic de risque, et dedans vous avez une carte avec plein de couleurs, et souvent la carte on ne sait pas trop ce qu’elle veut dire, en plus vous en avez pour les carrières, pour les inondations, pour plein de choses… »79
En effet, pour une personne qui n’a pas l’habitude, la carte des PPRI peut mal renseigner. Si les habitants savent qu’ils sont en zone inondable, ils ne savent pas avec précision quels sont les types d’inondation qui menacent le territoire, les hauteurs d’eau probables, la cote des PHEC, ni la fréquence de tels évènements… La SLGRI rappelle également que des consignes de sécurité doivent être affichées dans les ERP* ou les campings, ou que les repères de crue doivent être entretenus et répertoriés sur un site internet. Malgré ces consignes, j’ai pu constater qu’aucun repère de crue n’est enregistré pour la commune de SaintPierre.
79. C dans l’air, Inonda-
tions, canicule : un climat tropical en France ? diffusé le 15 juin 2018, France 5 *ERP : Etablissement Recevant du Public 80. C dans l’air, Aude :
au coeur de la nuit... le déluge, diffusé le 15 octobre 2018, France 5 81. Ibid.
**DICRIM : Document d’Information Communal sur les Risques Majeurs
A l’échelon national, des moyens de prévention existent également comme les vigilances météo. Elles existent pour différents risques (inondation, vent violent, canicule, etc.) et utilisent un code couleur (vert, jaune, orange, rouge) pour être facilement compréhensibles. Ce même code couleur existe partout en Europe, permettant la compréhension à l’étranger, dans un pays dont on ne parle pas la langue.80 Cette méthode a été ensuite appliquée particulièrement pour les cours d’eau, appelée Vigicrues. Mais ce système montre ses limites : tout d’abord, l’échelle de couleurs ne dit pas ce qu’il faut faire quand est déclenchée une alerte. Par exemple, peu de gens savent qu’il ne faut en principe pas sortir de chez soi avec une vigilance orange. Ensuite, la récurrence des alertes météo tend aussi à faire baisser l’attention et à minimiser le risque. Météo France prévoit, à l’avenir, de développer les alertes infradépartementales, afin de cibler plus précisément les morceaux de territoire, et ne pas interpeler toute la population départementale si seulement quelques communes sont concernées.81 La ville de Tours a mis en place un prospectus d’informations, disponible sur internet. Ce dispositif, appelé DICRIM**, permet à la population d’être au courant des risques pas seulement d’inondation, mais aussi industriels ou de glissement de terrain entre autres. Cependant, aucun habitant rencontré ne m’a dit avoir eu vent de mesures préventives.
58 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
FIGURE 37 Cartographie du bassin de la Loire Vigicrue © vigicrue.gouv.fr
FIGURE 38 Repère de crue dans la gare de Tours © SLGRI du TRI de Tours
LA VULNÉRABILITÉ DU CHEZ-SOI - 59
Un site internet existe également, appelé « Faire face 72 » dont le but est d’améliorer l’autonomie des personnes 72 heures avant la crise.82 Il est créé par l’Etat pour permettre aux collectivités d’en faire des versions territorialisées et ciblées sur les risques concernés. Celui de Tours propose notamment d’élaborer « son plan », en repérant des proches qui habitent endehors de l’aléa, ou avec qui se coordonner ; ou encore de préparer « son kit inondation ». Mais comment évaluer l’efficacité de ces dispositifs ? Sontils dérisoires, ou touchent-ils une partie significative de la population ? Pour Emma Haziza, hydrologue, « les gens peuvent apprendre à condition qu’on leur tienne la main. On est obligé de les accompagner. »83 Sans incitation donc, il parait peu probable que beaucoup d’habitants préparent leur kit inondation… Afin d’augmenter la culture du risque, des manifestations culturelles peuvent prendre place, comme celles organisées par le Polau (Pôle arts & urbanisme), basé à Saint-Pierre-des-Corps. En 2013, le collectif a créé un « jour inondable », retraçant sur 24 heures le scénario d’une grande inondation dans la ville. Un retour a ensuite été organisé par une projection à l’université.84 Toutefois, ces initiatives culturelles, bien qu’encourageantes, ne touchent malheureusement qu’une petite partie de la population concernée.
L’alerte et l’évacuation 82. tours.ff72.org 83. C dans l’air, Aude :
au coeur de la nuit... le déluge, diffusé le 15 octobre 2018, France 5 84. polau.org
85. Stratégie locale de Gestion du Risque Inondation (SLGRI), Territoire à risque important du secteur de Tours, Mars 2017 86. Ibid. *PICS : Plan Intercommunal de Sauvegarde
Les PCS permettent aux communes d’élaborer des stratégies en prévision d’un danger à venir. Ils organisent plus ou moins en détail l’intervention de la sécurité civile, l’évacuation de la population touchée, le système d’alerte auprès des personnes, les lieux de relogement… Néanmoins ce PCS varie d’une commune à l’autre selon sa réalisation. Parfois, tous les habitants sont identifiés avec leurs coordonnées, afin qu’ils puissent être alertés rapidement. D’autres communes prévoient des locaux comme refuges. D’autres fois, le relogement n’est pas pensé en amont, ce qui obligera à agir dans l’urgence.85 A Tours, la relocalisation des services municipaux est même envisagée. En revanche, pour Saint-Pierre, aucun PCS n’a été écrit…86 Le PCS, aujourd’hui lié à la commune, pourrait être intercommunal (il s’agirait alors d’un PICS*) afin de mieux gérer la coopération des villes et villages. Par exemple, si une ville concentre des équipements publics pouvant faciliter le relogement, ou si des communes situées sur les plateaux ne sont pas inondables, prévoir des schémas de solidarités entre municipalités permettrait de faciliter la gestion de crise.
60 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
FIGURE 39 Page du site internet «faire face 72» © tours.ff72.org/pages/se-preparer?city_name=tours
LA VULNÉRABILITÉ DU CHEZ-SOI - 61
Afin d’alerter la population d’un danger imminent, les nouvelles technologies sont une ressource efficace, d’où l’importance pour les municipalités d’avoir les coordonnées de ses administrés. A Montpellier, la téléalerte permet d’envoyer, par SMS et par e-mail, les prévisions de Météo France, les actions menées sur le territoire et la conduite à tenir en cas de risque majeur.87 Outre l’élaboration d’un PICS, la SLGRI propose d’autres mesures pour améliorer la gestion du risque. Par exemple, l’actualisation et la révision des PCS existants permettraient d’ajuster les mesures en fonction de l’évolution urbaine, industrielle et démographique du territoire concerné. Elle préconise aussi de tester le caractère opérationnel de ces plans d’évacuation, afin de s’assurer qu’ils soient réalisables. Pour l’agglomération tourangelle, on peut en effet se poser des questions sur le déroulement de l’évacuation d’un bassin de vie où 130 000 habitants sont menacés par la crue. Enfin, développer l’autonomie et la responsabilisation du plus grand nombre permettrait de faciliter le travail de la sécurité civile, pour être dans l’accompagnement des personnes vraiment dans le besoin.
87. C dans l’air, Aude :
au coeur de la nuit... le déluge, diffusé le 15 octobre 2018, France 5
88. Rédaction de 20 minutes, «Ouragan Florence: La côte Est des Etats-Unis se prépare au pire», 19 septembre 2018 89. Stratégie locale de Gestion du Risque Inondation (SLGRI), Territoire à risque important du secteur de Tours, Mars 2017 90. Ibid.
Développer l’autonomie des habitants face au risque consisterait à ce qu’ils trouvent eux-mêmes, quand cela est possible, des solutions de relogement chez des amis ou de la famille proche. Ils ne dépendraient pas des secours et partiraient avant d’être pris au piège par la catastrophe. Aux EtatsUnis, lorsqu’un ouragan menace une zone, il n’est pas rare de voir les habitants préparer leur départ, protéger leurs portes et fenêtres avec des panneaux en bois et partir quelques heures avant chez des proches vivants dans une zone plus paisible.88 On peut aussi imaginer, pour ceux qui n’ont pas de solution de relogement, que les pouvoirs publics mettent en relation les volontaires pour prévoir un scénario d’hébergement. Les foyers exposés au risque auraient des « hôtes de crue » pour « activer les solidarités ».89 « Toute personne a une responsabilité dans la gestion de la crise, pour
prendre les dispositions nécessaires afin d’organiser sa propre sécurité et celle de son entourage. Une culture du risque est à construire et doit être partagée de façon positive. Il ne s’agit pas de générer de l’anxiété mais bien de vivre en bon voisinage avec le fleuve pour, là encore, faire avec et non contre l’eau. »90
Dans cette optique de la responsabilisation des personnes, le projet Nouvel’R peut avoir un vrai rôle. D’abord, dans la fabrication de cette culture du risque. Mais aussi, en multipliant des projets épargnés de l’aléa, on crée des bulles de refuge, des espaces sanctuarisés, permettant d’héberger ses proches.
62 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
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Identifiez un groupe d’amis et de la famille avec qui vous coordonner.
Quels numéros de téléphone sont importants pendant une urgence ?
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FIGURE 40 Plaquette proposant aux habitants d’élaborer leur plan en prévision d’une crue © Prospectus «faire face 72»
LA VULNÉRABILITÉ DU CHEZ-SOI - 63
Si à moyen terme, un quart ou un tiers de la population tourangelle vivait dans des logements hors aléa, et que la coopération entre proches était répandue, les risques humains seraient drastiquement minimisés. Les personnes devant être prises en charge seraient moins nombreuses, et les secours pourraient être mobilisés pour autre chose.
91. Gersonius Berry, Kelder Ellen, «Dordrecht, mesures d’adaptation pour une ville résiliente», in Terrin Jean-Jacques (dir.), Villes inondables :
prévention, adaptation, résilience, Editions Parenthèses, 2014, p.44
92. Marie Jean-Baptiste, cours de Théorie de l’urbanisme et du projet urbain à l’ENSACF, décembre 2018 93. C dans l’air, Aude :
au coeur de la nuit... le déluge, diffusé le 15 octobre 2018, France 5
94. Dupuy Christophe, «Exercice grandeur nature : une crue de la Loire pendant une semaine dans le Loiret», France Bleu, 12 novembre 2018 95. Ardaud Cyrille, «Plusieurs communes du Val d’Orléans évacuées pour un exercice inondation», France Bleu Orléans, 15 novembre 2018
Aux Pays-Bas, la ville de Dordrecht est d’une taille similaire à Tours. Située proche du niveau de la mer, elle est menacée par le réchauffement climatique et l’augmentation du niveau des océans qui lui est liée.91 Afin de ne pas mettre en danger la population, en plus de renforcer ses digues, la ville a mis au point une planification d’évacuation secteur par secteur en fonction du danger.92 Les planifications mériteraient aussi d’être testées. Concernant la sécurité incendie, des exercices d’évacuation sont bien réalisés, en collaboration avec les secours. Sur ce point, Stéphane Pénet, directeur des assurances de biens et de responsabilité de la FFA, explique : « Il y a une culture qu’on n’a pas en France, qui est dans beaucoup d’autres pays, qui est celle de la répétition. On fait des journées d’alerte, où on simule une alerte. Et les gens physiquement font ce qu’ils ont à faire. Je pense que c’est un élément qui non seulement serait intéressant parce qu’il donnerait des bons réflexes, mais en plus serait une excellente occasion de sensibiliser les communes qui sont aujourd’hui en situation vulnérable à la réalité du risque. Parce que beaucoup de gens ignorent ce risque-là. Il y a des pays où la culture du risque est extrêmement forte et ils le font beaucoup plus et beaucoup plus souvent. »93
Quelques initiatives commencent à émerger, à l’instar d’exercices d’évacuation dans le Loiret, en novembre dernier, qui ont fait suite aux crues de 2016. Dans ce dispositif, l’exercice concerne les services de l’Etat (secours, préfecture, DDT…) et pas la population.94 Cependant, certaines communes ont fait des simulations avec des volontaires, comme la soixantaine d’étudiants qui y ont participé à Olivet.95 Le gymnase est mobilisé comme lieu d’hébergement, des ponts sont barrés, et le service d’alerte par SMS est quant à lui testé pour la première fois. Même si ce premier test n’implique pas directement la population, il permet à minima de forger cette conscience du risque.
On peut donc comprendre que, lentement, des initiatives émergent, souvent inspirées par des actions publiques, permettant progressivement à la population de développer une culture du risque. Habiter un projet architectural conçu pour les inondations aide donc à prendre conscience du risque, mais induit aussi des nouveaux modes d’habiter.
64 - UN AUTRE REGARD SUR UN TERRITOIRE HABITÉ
FIGURE 41 Stratégie d’évacuation de Dordrecht du plan Towards multi layer safety Les habitants des secteurs 3 et 2, plus exposés, sont déplacés dans le centre historique qui n’est pas inondable © Peter van Veelen
FIGURE 42 Un étudiant simule un malaise © Cyrille Ardaud pour Radio France
FIGURE 43 Un centre d’hébergement d’urgence dans le gymnase © Cyrille Ardaud pour Radio France
LA VULNÉRABILITÉ DU CHEZ-SOI - 65
UN RAPPORT AU SOL MODIFIÉ Perméabilité des sols et ruissellement des eaux Usages au rez-de-chaussée Accessibilité et handicap L’IDEAL DE LA MAISON BOULEVERSÉ Vivre auprès de ses voisins Des divergences avec l’imaginaire de la maison pavillonnaire
II
Des dispositifs architecturaux prĂŠventifs
photo page précédente © Denis Dabansens
68 - DES DISPOSITIFS ARCHITECTURAUX PRÉVENTIFS
1. Un rapport au sol modifié
Habiter dans un projet architectural conçu en acceptation avec l’aléa est un premier évènement pour être plus sensible au risque inondation. Néanmoins, une telle architecture implique des modifications dans la façon d’habiter et d’appréhender son logement. La nature du lien avec le sol s’en trouve modifié, puisqu’une crue rend impraticable le contact au sol. Je chercherai donc à analyser en quoi le rapport au sol peut être bouleversé, et comment les habitants le vivent, à travers les entretiens et visites que j’ai pu réaliser.
PERMÉABILITÉ DES SOLS ET RUISSELLEMENT DES EAUX Erreurs urbanistiques du passé Une des critiques aujourd’hui faite envers l’urbanisme qui n’est pas qualifié de « résilient » est la non-prise en compte – ou la prise en compte à minima – de la gestion des eaux pluviales dans l’aménagement de la ville et des espaces publics. Il n’y a pas eu, dans le développement des villes au cours des derniers siècles, une pensée générale et stratégique sur la façon de traiter les eaux pluviales. Cela a eu comme résultat de créer une nouvelle cause d’inondation96 : celle liée à l’imperméabilisation des sols. En effet, l’urbanisation effrénée a progressivement recouvert des grandes parties de territoire mises bout à bout, avec des bâtiments, et entre ces bâtiments, des surfaces asphaltées imperméables. Tout ceci ne permet pas l’infiltration des eaux de pluie, qui sont collectées dans le réseau urbain. Lors d’orages ou de précipitations soutenues, les réseaux deviennent surchargés et peuvent refouler, car ils n’ont pas été dimensionnés pour emmagasiner un tel volume d’eau. Ainsi, l’urbanisation expansive a créé avec elle un nouveau type de crue ; et, lors d’inondations ayant d’autres causes, la décrue n’en est que plus difficile. Face à ce problème, de nombreux projets urbains ont proposé des solutions pour contrer ce phénomène. Le premier enjeu est de limiter les surfaces imperméables, en privilégiant les revêtements alternatifs lorsque cela est possible, ou en créant davantage de parcs et de zones où l’eau peut s’infiltrer. La deuxième possibilité est de limiter la collecte d’eaux pluviales dans les réseaux, en incitant l’infiltration sur place. Cela se retrouve par exemple dans certains PLU*, pour des zones légèrement en périphérie et moins denses que
96. Inondation par ruissellement : «Episode pluvieux exceptionnel affectant une zone urbanisée fortement imperméabilisée ou équipée de réseaux d’évacuation des EP sous-dimensionnés» in ADEME, Michèle Pappalardo, Réussir un
projet d’urbanisme durable - Méthode en 100 fiches pour une approche environnementale de l’urbanisme, Le Moniteur Editions, 2006, p.168
*PLU : Plan Local d’Urbanisme
UN RAPPORT AU SOL MODIFIÉ - 69
le centre-ville, où les bâtiments n’occupent pas toute la parcelle, que les eaux pluviales collectées soient traitées sur la parcelle, par l’intermédiaire d’un puits d’infiltration97. Enfin, une autre solution est de créer des lieux de stockage, pour retenir une partie des eaux et les évacuer après l’épisode d’intempéries. Des espaces publics, comme des places ou des parcs, peuvent ainsi remplir le rôle de bassin d’orage en cas de fortes précipitations. Nous voyons ainsi comment l’urbanisation a été un facteur aggravant pour les crues, et les solutions que l’on peut proposer. Il est primordial de noter que bien que des orientations urbaines puissent limiter le risque d’inondation par ruissellement, l’architecte a aussi une responsabilité morale quant à la gestion des eaux pluviales sur une seule parcelle. Il lui appartient de faire lui-même le choix de revêtements perméables et de faciliter l’infiltration de l’eau dans le sol pour prévenir des éventuelles conséquences dommageables à l’échelle de la ville. Valoriser cette responsabilité collective permet aussi de mieux endiguer le risque et les dangers liés à l’urbanisation.
Le choix des traitements de sol Le projet de Saint-Pierre-des-Corps distille un certain nombre de ces procédés dans sa réalisation. Un des premiers enjeux, lors d’une crue, est de ne pas faire obstacle au courant naturel de l’eau. Cela a plusieurs avantages, comme ne pas retenir l’eau à un endroit où elle serait piégée, limiter les poussées et la pression sur les structures, et surtout faciliter la décrue, en permettant à l’eau de s’en aller. Ainsi, les garages en rez-de-chaussée ne sont pas totalement fermés. Sur les façades extérieures, entre les points porteurs, un brise-vue métallique ajouré permet à l’eau de s’écouler naturellement. Cela limite également la force du courant ne laisse pas entrer des déchets (mobilier urbain, végétaux…) charriés par les eaux, et empêche les voitures de quitter le garage. 97. ADEME, Michèle Pappalardo, Réussir un
projet d’urbanisme durable - Méthode en 100 fiches pour une approche environnementale de l’urbanisme, Le Moniteur Editions, 2006, p.166
Le risque d’inondation lié à de fortes intempéries et au ruissellement urbain est prévu en amont. Au centre du projet, entre les maisons individuelles et les logements collectifs, j’ai pu observer que se trouve un espace engazonné en creux, faisant office de bassin d’orage et collectant les eaux pluviales pour les infiltrer dans le sol. Autour, les jardins potagers sont autant d’espaces où l’eau peut pénétrer la terre.
70 - DES DISPOSITIFS ARCHITECTURAUX PRÉVENTIFS
Bâti Asphalte Béton Stabilisé Végétation, terre
FIGURE 44 Revêtements de sols selon leur perméabilité © Production personnelle
UN RAPPORT AU SOL MODIFIÉ - 71
Le projet dispose de nombreux cheminements étroits. Cela fait référence à une organisation urbaine vernaculaire que l’on retrouve à SaintPierre-des-Corps, avec la présence de rottes98, des petits sentiers entre les parcelles. Ainsi, ce type de voie a été réinséré dans le projet, en créant de nombreuses circulations piétonnes. La plupart d’entre elles sont en stabilisé, car ce revêtement permet à l’eau de s’infiltrer. L’une des trois issues sur la voie publique bénéficie notamment de ce traitement. D’autres espaces de circulation, notamment ceux qui donnent accès aux logements collectifs, sont en béton. Les places de stationnement à ciel ouvert sont regroupées en deux entités, mises à l’écart des habitations. Ces parkings, les voies qui y mènent, ainsi que les deux accès carrossables depuis la voie publique, sont en asphalte. « - Est-ce qu’il y a eu des inspirations particulières pour le projet ? - Une. C’est l’inspiration des petites maisons du vieux Saint-Pierre, les petits jardins, les rottes, des passages pour retrouver l’esprit de Saint-Pierre. » 99
98. Rotte (parfois orthographié rote, de l’ancien français rote) : «petit sentier tracé par le passage répété des animaux sauvages ou des troupeaux, notamment sur les pentes des coteaux ou des alpages.» (Wiktionnaire) 99. Entretien avec l’architecte Alain Gourdon 100. Article R.420-1 du code de l’urbanisme 101. Ordre des architectes, « Les nouvelles notions de surface de plancher et d’emprise au sol et le recours obligatoire à l’architecte », https://www.architectes. org/sites/default/files/ fichiers/actualites/Notenouvelle surface de plancher_emprise au sol.pdf
L’emprise au sol, une notion inadaptée ? D’un point de vue juridique, l’emprise au sol est « la projection verticale du volume de la construction, tous débords et surplombs inclus ».100 Par ailleurs, l’ordre des architectes précise que ne sont pas inclus dans l’emprise au sol « les éléments de modénature (ex : bandeaux, corniches, etc.) et les marquises, dans la mesure où ils sont essentiellement destinés à l’embellissement des constructions » et « les simples prolongements de toiture sans dispositif de soutien (sans corbeaux) ».101 Ainsi, selon le code de l’urbanisme, une maison sur pilotis, ou avec des porte-à-faux, n’a pas une emprise au sol moindre qu’un volume identique de plain-pied. Dans le cas du projet de Saint-Pierre-des-Corps, les maisons individuelles sur pilotis n’ont, aux yeux de la loi, pas une emprise au sol réduite. Pourtant, la petite buanderie du rez-de-chaussée, avec l’escalier la connectant au premier étage, a une surface de seulement 9,6m². Le reste n’est que l’espace terrasse, qui ne constitue pas de surface de plancher. Il conviendrait donc d’introduire une autre notion, calculant plutôt une « occupation du sol ». En effet, une telle définition de l’emprise au sol considère surtout la surface de toiture, et donc la possibilité pour les eaux pluviales d’entrer directement en contact avec le sol, sans être collectées. Lorsque les eaux sont
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FIGURE 45 Garage en rez-de-chaussée ouvert, facilitant l’évacuation des eaux © Photo personnelle
FIGURE 46 Circulation perméable et pour les mobilités douces, faisant référence aux rottes © Photo personnelle
UN RAPPORT AU SOL MODIFIÉ - 73
FIGURE 47 Emprise au sol selon la définition juridique © Production personnelle
FIGURE 48 Emprise au sol selon la zone d’infiltration des eaux de pluie © Production personnelle
74 - DES DISPOSITIFS ARCHITECTURAUX PRÉVENTIFS
traitées directement sur la parcelle, les conséquences sont presque nulles. Néanmoins, si les eaux pluviales sont conduites vers le réseau collectif, alors la surface de toiture – et donc la définition juridique de l’emprise au sol – peut avoir un réel impact. Toutefois, si les eaux de pluies sont récupérées par la toiture, libérer de la surface au sol sous un bâtiment peut-il améliorer les infiltrations d’eau ? Il faut considérer que l’eau, dans la terre, ne se déplace pas strictement à la verticale. Ainsi, si les dimensions du bâtiment ne sont pas excessives, l’eau se sera infiltrée dessous après quelques mètres de profondeur. La différence entre une construction de plain-pied et une construction sur pilotis serait donc de faible ampleur. On peut cependant considérer que, lors d’une inondation, la surface gagnée de contact à un sol perméable pourra accélérer la décrue. Puisque chaque maison permet d’augmenter de 40m² la surface de sol perméable, cela représente 640m² pour l’ensemble des logements individuels. Dans un environnement urbain où le sol est largement imperméable, cette différence serait bienvenue. Mais le projet Nouvel’R est dans un quartier périurbain, les alentours sont moins denses que le centre-ville, avec beaucoup de jardins qui occupent une majeure partie de la parcelle.
Pourcentage de terrain perméable si la sous-face permet l’infiltration 3,7% 153,6m²
96,3% 4037,4m²
Pourcentage de terrain perméable si la sous-face ne permet pas l’infiltration 17,4% 730,8m²
82,6% 3460,2m²
FIGURE 49 Statistiques sur la perméabilité du terrain selon les deux cas d’emprise au sol © Production personnelle
UN RAPPORT AU SOL MODIFIÉ - 75
Les espaces disponibles sous les maisons ont été propices à des appropriations très individuelles. Si certains propriétaires ont gardé des revêtements de sols perméables, comme des graviers, d’autres ont fait couler des terrasses en béton, à l’encontre des recommandations de l’architecte : « [...] le jardin, qui est inondable, avec interdiction de construire quoi que ce soit, de fermer la maison, et puis obligation de laisser le terrain en terre, ou en matériau perméable. »102
Les bénéfices tirés d’une meilleure infiltration sont donc annulés.
USAGES AU REZ-DE-CHAUSSÉE La compatibilité des programmes Faire un projet d’architecture en accord avec le risque d’inondation nous amène à réfléchir sur les programmes que l’on peut proposer au rezde-chaussée, qui seront donc exposés à l’aléa. Surtout, quelles conséquences l’inondabilité de la parcelle aura-t-elle sur les usages et les qualités spatiales des rez-de-chaussée ?
102. Entretien avec l’architecte Alain Gourdon 103. Ibid.
Les espaces que l’on trouve habituellement au rez-de-chaussée des maisons individuelles – espaces communs, de vie, séjour, cuisine – paraissent incompatibles avec l’inondation. La réponse du projet Nouvel’R est plutôt radicale : décaler tous les étages d’un niveau. Ainsi, le rez-de-chaussée devient le premier étage, le premier étage devient le deuxième, etc. Les usages que l’on pourrait trouver dans un sous-sol se trouvent au rez-de-chaussée : un escalier descend du séjour vers un cellier d’environ 10m², qui sert de buanderie ou d’espace de stockage (pour le vélo, le salon de jardin, etc.) A noter tout de même que ce cellier accueille les lave-linge et sèche-linge, des équipements électroménagers qui ne résisteraient pas à une crue et qu’il faudrait donc remplacer. L’espace sous la maison aurait pu servir à abriter la voiture. Or, comme vu précédemment, les voitures ont été regroupées sur des parkings extérieurs. La sous-face de la maison est ainsi un espace extérieur librement appropriable, pouvant accueillir des usages variés. D’une façon plus conceptuelle, le plein a été remplacé par du vide. Face à l’aléa, on adopte une position de retrait des espaces intérieurs. D’ailleurs, l’architecte précise que l’intérêt de surélever la maison sur pilotis ne trouve son sens que si l’espace dessous n’est pas fermé
76 - DES DISPOSITIFS ARCHITECTURAUX PRÉVENTIFS
FIGURE 50 Maisons sur pilotis à Gruissan © Philippe Leblanc
UN RAPPORT AU SOL MODIFIÉ - 77
pour agrandir le logement : « interdiction de construire quoi que ce soit, de fermer la maison »103. Les habitants en ont-ils été informé, contrairement à ceux des maisons de Gruissan, construites sur pilotis pour faire face au danger de submersions marines, pour lesquelles certains propriétaires n’ont pas résisté à la tentation d’agrandir leur logement par-dessous ? Faut-il alors, de façon systématique, surélever tous les niveaux et les décaler d’un étage ? Le projet de Saint-Pierre-des-Corps propose d’autres alternatives dans les logements collectifs. Sur les six bâtiments collectifs, deux d’entre eux regroupent des places de parking dans leur rez-de-chaussée. Placer des garages dans la partie sujette aux inondations est très intéressant, car ces espaces sont hybrides et tout à fait compatibles au risque. Ce sont des lieux qui ne sont pas chauffés, qui ne nécessitent pas une hygiène particulière, et qui n’ont pas besoin d’être hors d’air. On peut alors se poser la question du devenir de la voiture lors d’une crue, sachant que vingt ou trente centimètres d’eau suffisent à faire flotter un véhicule104, qui peut donc se faire emporter. A ce sujet, une habitante me confiait ne pas être inquiète des éventuels dommages : « Il y a juste la voiture, mais bon il y a l’assurance, c’est pas grave. »105 Pourtant, les véhicules charriés pourraient aussi créer des dommages sur d’autres objets. Aussi, sans se reposer sur les assurances, on peut imaginer qu’en prévision d’une crue, les habitants iront garer leurs voitures ailleurs, sur des points hauts. Néanmoins, il est difficile de trouver – dans un rayon raisonnable pour rentrer à pied – un lieu qui ne soit pas inondable dans les environs…
104. C dans l’air, Aude: au coeur de la nuit... le déluge, France 5, 15 octobre 2018 105. Entretien avec Nina, une habitante
Dans les quatre autres blocs collectifs, des appartements en duplex occupent le rez-de-chaussée. Ce type de programme est alors peu exigeant, et est conforme à la réglementation en zone inondable. Les espaces habités du rez-de-chaussée – qui comprennent séjour, cuisine, une chambre – sont à 50 centimètres du sol. Le premier étage est alors un espace refuge, au-dessus des plus hautes eaux connues, où les habitants peuvent aller en attendant d’être évacués.
78 - DES DISPOSITIFS ARCHITECTURAUX PRÉVENTIFS
FIGURE 51 Sous-face d’une maison individuelle © Photo personnelle
UN RAPPORT AU SOL MODIFIÉ - 79
Qualités spatiales Les dispositifs préventifs contre l’aléa inondation peuvent aussi cacher de bonnes surprises. C’est par exemple le cas des passerelles en hauteur, qui offrent un panorama sur la ville inattendu, permettent d’avoir une nouvelle perception, vue du haut, et une perspective sur la cathédrale de Tours. Les maisons sur pilotis créent aussi un espace particulier en rez-dechaussée. Cet espace offre des dispositions intéressantes, puisque c’est un lieu extérieur, à l’air libre, qui est à la fois couvert, abrité et en lien direct avec les étages. C’est aussi un lien, un seuil, entre la maison et le jardin. Il peut être comparé à une pergola. Ce lieu est donc libre d’usage, et les habitants se le sont approprié de façon variée. A l’image des serres dans les projets d’Anne Lacaton et de Jean-Philippe Vassal, cet espace-autre donné aux habitants est une manière de s’approprier d’une façon individualisée le logement. En termes d’ambiance, cet endroit est toujours ombragé, dans un espace qui n’est pas très ouvert, et est donc à l’abri des regards. Il peut surtout être utilisé l’été, car la chaleur ne s’y fait pas ressentir. Sur ce point, un habitant me confiait : « C’est super, il y fait très frais l’été, je peux y faire ma sieste sans problème. »106
Des différences d’appropriation Lors de mes visites sur le terrain, j’ai pu constater qu’une première forme d’appropriation venait de la part des enfants, qui occupent les passerelles des logements collectifs en journée pour jouer ou faire du vélo et de la trottinette. La disposition des maisons sur pilotis leur donne également un terrain de jeu qui peut être à l’écart des parents. Ce que me confirme l’architecte : « C’est marrant parce que ça crée des espaces enfants ; d’abord ils
aiment bien se balader sur les coursives, parce que c’est une espèce de jeu. Et puis le rez-de-chaussée peut être leur domaine aussi, parce que les parents sont à la maison, et eux sont en bas, ils jouent au ballon… »107
106. Entretien avec Loïc, un habitant 107. Entretien avec l’architecte Alain Gourdon
L’espace-autre que représente la sous-face de la maison, sans application spécifiquement conditionnée, est une sorte de laboratoire riche, témoin d’usages multiples et variés selon les habitants. Certains en ont fait un lieu de stockage, où sont entreposés différents objets encombrants et liés à un usage extérieur. Il peut s’agir de vélos, de jouets pour enfants, d’outils FIGURE 52 Relevé des marques d’appropriation des rez-de-chaussée © Production personnelle
80 - DES DISPOSITIFS ARCHITECTURAUX PRÉVENTIFS
A A
3
1 3
3 3
1 A 4
2 4
1 1
5 2
sol inchangĂŠ (graviers)
1 3
1 6
2 1
terrasse bois
5 6
3
1
2 A
dalle bĂŠton
2
3
circulations et accès aux maisons
3
1 3
5
1
6
4
3
1
salon de jardin
2
potager
3
plantations
4
barbecue
5
jouets
6
cabane de jardin
A
stockage
pour le jardin ou encore de matériaux de construction. D’autres habitants ont fait le choix d’utiliser cet espace comme lieu de vie, et se le sont approprié comme une terrasse investie lorsqu’il fait beau. On y trouve des barbecues, des salons de jardin, ainsi que des transats, des chaises longues ou des hamacs. On remarque aussi que lorsque ces espaces sont utilisés comme lieux de vie, ils deviennent hybrides et sont également utilisés pour stocker le salon de jardin ou le barbecue. Cependant, certains témoignages d’habitants ont relaté des faits de vol, ce qui rend plus difficile l’appropriation. Certaines personnes sont ainsi réticentes à y entreposer des objets d’une certaine valeur (vélo, barbecue), de peur de les voir disparaitre. L’appropriation a même conduit des propriétaires à réaliser des travaux sous la maison. La livraison des logements proposait un sol en gros graviers. Le chantier s’étant achevé en 2014, en l’espace de quatre ans, un bon nombre d’habitants ont fait une terrasse en dur : il peut s’agir d’une terrasse en bois, en caillebotis, ou d’une dalle de béton. Généralement, on remarque qu’il y a une corrélation entre des travaux réalisés pour une terrasse, et des signes d’appropriation importants par les objets. On peut émettre l’hypothèse que les habitants propriétaires de leur maison s’approprient davantage le lieu et y ont engagé des travaux, contrairement aux locataires, qui montrent moins de signes d’utilisation. Si la zone entre les pilotis présente des degrés d’appropriation différents, cela va souvent de pair avec l’appropriation des jardins. Certains d’entre eux semblent rarement utilisés, n’ont pas de signe visible d’usage quelconque, et l’herbe n’est pas tondue régulièrement. A l’opposé, d’autres jardins sont entretenus au cordeau, des massifs fleuris bordent la parcelle, des potagers en carrés y ont trouvé place, au milieu des parasols, des jeux pour enfants et des balançoires. Enfin, les maisons individuelles peuvent être rassemblées en deux groupes distincts selon leur positionnement. La rangée de maisons située le plus au nord reçoit un vis-à-vis depuis la passerelle menant aux maisons au sud. Les personnes sur la passerelle ont une vue sur les jardins. Ces jardins des maisons du nord sont moins appropriés, et la majorité des sous-faces sont restées en graviers. En revanche, la rangée de maisons située au sud n’a pas de vis-à-vis. Les jardins de ce groupe sont bien plus investis, et c’est là qu’on retrouve le plus de terrasses. On comprend donc comment la disposition du jardin conditionne l’appropriation des espaces en rez-de-chaussée donnés aux
82 - DES DISPOSITIFS ARCHITECTURAUX PRÉVENTIFS
habitants.
ACCESSIBLITÉ ET HANDICAP La gestion de l’accessibilité dans le projet architectural D’une façon générale, une architecture qui se protège des risques d’inondation, et qui donc se surélève et se décolle du sol, verra ses accès complexifiés. En effet, il faut obligatoirement pouvoir rattraper la différence de niveau entre le terrain naturel et le plancher des habitations. De plus, si l’on intègre la réglementation PMR* pour rendre les logements handicapables, l’accessibilité est encore plus difficile à résoudre pour l’architecte, qui ne peut pas s’autoriser de marches ou d’escalier. Le projet Nouvel’R a su rendre l’intégralité des logements accessibles aux PMR. Pour les logements collectifs du rez-de-chaussée en duplex, l’accès se fait par une rampe qui surélève le plancher de 50 centimètres par rapport au niveau du terrain. Une chambre se trouve également au rez-de-chaussée du duplex. Les autres appartements situés aux étages sont accessibles par un ascenseur, que l’on trouve après avoir monté la rampe. Les différents bâtiments étant reliés par des coursives aux étages, on retrouve un ascenseur pour desservir dix-huit à vingt appartements. Finalement, l’inondabilité de la parcelle ne crée pas de très grande différence avec un immeuble de logements collectifs classique. Les maisons individuelles sont en revanche pensées autrement. Si chacune d’entre elles possède bien sûr un escalier intérieur, il a fallu concevoir l’hypothèse où une personne handicapée y vivrait, malgré les écarts de niveaux et les étages. Les espaces de vie étant au premier étage, et donc surélevés d’environ 2,5 mètres, inutile d’envisager de les rendre accessibles par une rampe. Les maisons sont donc connectées entre elles par des passerelles au premier étage, et un ascenseur permet d’y monter, et d’accéder aux seize logements. A l’intérieur, bien que les chambres à l’étage ne soient pas accessibles, les séjours ont été conçus pour permettre le cloisonnement d’une chambre supplémentaire pour les PMR. Enfin, les jardins disposent d’un portillon depuis les circulations piétonnes en-dessous des passerelles. Une personne en fauteuil peut donc descendre dans son jardin en empruntant l’ascenseur commun.
*PMR : Personne à Mobilité Réduite
UN RAPPORT AU SOL MODIFIÉ - 83
Lors de mon entretien avec l’architecte, celui-ci me confiait la difficulté de concilier décollement du sol et accessibilité. Les passerelles en hauteur avec l’ascenseur commun sont une solution pour ne pas tomber dans « une architecture de rampe handicapé. Donc je me suis dit pourquoi ne pas mettre tous les RDC au premier étage, sur les passerelles, et qu’il y ait un ascenseur commun pour les 16 maisons. »108
Les personnes à mobilité réduite ne sont pas seulement les personnes en situation de handicap ou en fauteuil roulant. L’accessibilité complexifiée concerne également les séniors, ou les enfants. Si l’accès à l’entrée de son logement n’est finalement pas très différente de n’importe quel appartement, c’est surtout la situation d’une maison répartie sur trois niveaux qui peut surprendre, notamment dans le rapport à l’extérieur et au jardin. Sur ce point, deux jeunes habitants me confiaient : « Nous ça ne nous gêne pas. Mais c’est vrai qu’on s’est dit, pour des personnes âgées, ça peut être plus compliqué. Peut-être qu’eux seraient plus embêtés. »109
Concilier les réglementations
108. Entretien avec l’architecte Alain Gourdon 109. Entretien avec Noémie et Maxime, des habitants *PPRI : Plan de Prévention des Risques d’Inondation, réglementation stipulant les dispositions architecturales nécessaires pour contrer l’aléa inondation **PHEC : Plus Hautes Eaux Connues, repères renseignant sur le niveau maximum atteint par les eaux dans l’histoire des crues
Le projet architectural se situe, selon la carte de zonage réglementaire du PPRI*, dans la zone CF, c’est-à-dire en centre urbain d’aléa fort. Dans un périmètre où la menace d’une inondation est aussi prégnante, la réglementation impose plusieurs mesures pour surélever les niveaux des constructions, surtout dans le domaine de l’habitat. Dans le cas du projet de Saint-Pierre-des-Corps, il faut au minimum surélever le premier niveau de 50 centimètres par rapport au terrain naturel. De plus, tous les logements dont le premier niveau est potentiellement inondable, doivent s’accompagner d’un étage au-dessus des PHEC** servant d’espace refuge. Cet espace refuge doit être accessible par un escalier intérieur. C’est ce qui explique la présence de duplex pour les appartements en rez-de-chaussée, dans les immeubles collectifs. Dans les cas d’un bâtiment d’au moins dix logements, ce qui ne concerne pas le projet Nouvel’R, le premier niveau doit être au-dessus de la cote des PHEC. Il ne doit pas y avoir de logement potentiellement inondable. Depuis quelques années, la réglementation pour l’accessibilité tend à se généraliser et à concerner de plus en plus de logements, dans le but de faciliter, pour les PMR, la recherche d’un logement. Ainsi, pour un immeuble
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FIGURE 53 Passerelle surélevée donnant accès aux maisons individuelles © Photo personnelle
UN RAPPORT AU SOL MODIFIÉ - 85
de plus de trois étages, la présence d’un ascenseur est obligatoire, et tous les appartements doivent être accessibles aux PMR.110 Un logement est considéré comme accessible s’il donne à disposition un espace séjour, un espace pour dormir, une cuisine et des sanitaires – ce qui est appelé l’unité de vie. De plus, les espaces annexes – terrasses, balcons… – doivent être également accessibles pour un fauteuil roulant. La réglementation permet donc, si tous les espaces de l’unité de vie sont regroupés au même niveau, d’avoir des étages avec des escaliers intérieurs. La réglementation contre l’aléa inondation incite à surélever les espaces de vie au-dessus des eaux, tandis que la réglementation pour l’accessibilité tendrait au contraire à avoir le moins d’écart de niveaux au sein du logement, et entre le logement et l’extérieur. L’essence même de ces réglementations entre donc en contradiction, et réussir à concilier les deux, sans perdre en qualité architecturale, est un défi à relever. A titre indicatif, une rampe accessible aux PMR de 5% doit faire 10 mètres de long pour grimper 50 centimètres, et 50 mètres de long pour monter de 2,5 mètres – sans compter les paliers de 1,4 mètre tous les 10 mètres !
110. La loi ELAN (portant Evolution du Logement, de l’Aménagement et du Numérique), actuellement en débat au parlement, devrait diminuer la part de logements neufs accessibles aux PMR. A ce jour, la commission mixte paritaire a précisé que tous les logements devraient être ‘‘évolutifs’’, mais que seulement 20% des logements seraient immédiatement adaptés. (source : sénat.fr) 111. Article 12 de l’arrêté du 24 décembre 2015 relatif à l’accessibilité aux personnes handicapées des bâtiments d’habitation collectifs et des maisons individuelles lors de leur construction
Les espaces refuges au-dessus du rez-de-chaussée et au-dessus des PHEC sont souvent ce qu’on trouve dans les maisons individuelles. Or, cette règle peut sembler peu adéquate. Outre le fait que cela signifie qu’un rezde-chaussée, généralement la moitié de la maison, peut être dévasté par les eaux d’une crue, la possibilité qu’une personne en fauteuil roulant se retrouve piégée et ne puisse pas monter à l’étage n’est pas envisagée dans la loi. En effet, la réglementation exige que « tous les niveaux [soient] reliés par un escalier adapté aux personnes présentant un handicap visuel »111. Aucune mention de la situation particulière des zones inondables. Néanmoins, ne faudrait-il pas prévoir ce cas ? Il semble difficile d’obliger chaque maison individuelle neuve en terrain inondable à s’équiper d’un ascenseur. N’aurions-nous pas intérêt, dans la situation où des maisons ne sont pas reliées entre elles audessus des PHEC, à faire prévaloir une réglementation sur l’autre ? Il faudrait faire le choix de privilégier la réglementation PMR, en exigeant que tous les niveaux d’une maison individuelle soient au-dessus des PHEC ; ou bien de ne pas exiger d’une maison comprenant un espace refuge à l’étage qu’elle soit accessible à un fauteuil roulant, voire même l’interdire par mesure de sécurité. Le projet de Saint-Pierre-des-Corps a pu répondre à la fois à la réglementation PPRI et PMR, parce qu’il s’agissait d’une opération groupée. Les maisons individuelles ont donc été conçues ensemble, d’une façon
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collective. Toutefois, pour les maisons individuelles, construites par des particuliers, les réglementations contradictoires sont un sujet que l’architecte Alain Gourdon a abordé :
« Je pense qu’il faut par contre une souplesse dans la réglementation, en disant qu’il faut privilégier le risque inondation par rapport au handicap. Si on fait toutes les maisons sur pilotis, on ne peut pas faire un ascenseur dans chaque maison. Donc il faut dire quand on est dans des secteurs PPRI très contraignants, il faut accepter qu’on ne respecte pas la réglementation handicapé. Et ce qui est logique aussi, même s’il habite dans un truc où il peut se réfugier à l’étage… Mais même, je ne vois pas comment il peut monter à l’étage en fauteuil roulant. […] Il faut trouver un pourcentage d’habitations handicapables, dans ces cas-là, comme là dans les maisons elles sont accessibles aux handicapés. Mais il faut d’abord gérer le problème du risque. »112
Le rapport qu’entretiennent les habitants du projet avec le sol, ses points de connexion, est indubitablement différent d’un logement plus classique. Cette modification est aussi intrinsèquement liée à l’existence de la crue. Cependant, il n’y pas de dévalorisation pour autant. L’architecte dispose de plusieurs outils pour proposer d’autres usages aux abords du sol, et les habitants savent eux-mêmes s’approprier ce changement de situation. Toutefois, cela peut impacter l’image mentale de la maison individuelle qui est communément partagée.
112. Entretien avec l’architecte Alain Gourdon
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2. L’idéal de la maison bouleversé
En France, le désir de vivre dans une maison individuelle est particulièrement répandu. Ce désir s’associe à un certain nombre de représentations mentales, un imaginaire plus ou moins proche de la réalité, qui nourrit des attentes. En les analysant, je voudrais montrer que le projet Nouvel’R réinterroge l’idéal de la maison individuelle, et s’en écarte par certains aspects.
VIVRE AUPRÈS DE SES VOISINS Jardin devant, jardin derrière La maison pavillonnaire se distingue généralement des autres typesbâtis par son implantation en milieu de parcelle. Cette position crée des espaces extérieurs tout autour de l’habitation, et ceci est constitutif de l’imaginaire associé à la maison individuelle. Le jardin de devant, et celui de derrière, sont des entités marquées, ayant chacun un rôle et des usages bien précis. Le jardin devant la maison est souvent généré par une mise à distance du lieu d’habitation par rapport à l’espace public. Cette mise à distance est souvent renforcée par des documents d’urbanisme obligeant un recul minimum, bien qu’elle puisse être aussi désirée par les habitants eux-mêmes. Le jardin de devant est donc un espace tampon, servant de transition entre l’espace public, la rue, et l’espace intime, le logement. On remarque que ce jardin est l’objet de précieuses attentions, il n’a pas un caractère intime, mais est plutôt un espace de représentation et affiche une dimension esthétique.113 A l’opposé, le jardin de derrière n’est pas visible depuis l’espace public. S’il peut servir aussi à mettre à distance les voisins, les clôtures ou les haies permettent d’en faire un lieu à l’abri des regards. Ce jardin regroupe des usages plus intimes, comme se baigner dans la piscine, bronzer, manger dehors ; mais a également un aspect pratique, et rassemble le désordre et les activités qu’on ne cherche pas à montrer, comme le bricolage, le potager…114 La disposition des maisons et des passerelles à Saint-Pierre-des-Corps fait disparaître l’élément fondamental du jardin de devant, puisque la coursive doit permettre d’accéder directement au logement. Ainsi, il n’y pas de mise à distance physique entre « la rue » (ici, la passerelle), et l’entrée de la maison.
113. Haumont Antoine, Haumont Nicole, Raymond Henri, Raymond Marie-Geneviève, L’habitat pavillonnaire, Centre de recherche d’urbanisme, Paris, 1971, p.81 114. Ibid.
L’IDÉAL DE LA MAISON BOULEVERSÉ - 89
Aussi, le seul jardin ne remplit pas vraiment les conditions du jardin de derrière, qui doit être caché et invisible. Les maisons sur pilotis bouleversent donc les codes de la maison individuelle implantée en milieu de parcelle : au lieu d’un jardin à l’avant et à l’arrière, un seul et même espace extérieur, constituant un ensemble confus de différents usages réunis. De mes observations, presque la totalité des espaces extérieurs sont identifiables à des jardins de derrière. Seuls quelques maisons donnent à voir des espaces très jardinés, avec des massifs fleuris et une composition paysagère.
Le jardin comme prolongement du lieu de vie Le jardin des maisons sur pilotis, comme expliqué précédemment, regroupe diverses activités compatibles avec la notion de jardin de derrière. Malgré des marques d’appropriation variées selon les habitants115, on retrouve assez souvent des potagers, du matériel de bricolage, des chaises longues, des salons de jardin, des choses stockées… On ne peut donc pas considérer que le jardin n’est qu’un espace tampon servant à mettre à distance les voisins, puisqu’il trouve ses usages, et est un prolongement des espaces intérieurs, qui « ne s’appauvrit pas à devenir une simple digue végétale vouée à produire de la distance sociale »116, comme c’est parfois le cas. 115. cf partie II.1.2 «usages au rez-dechaussée» 116. Perrinjaquet Roger, «La maison se définit par son jardin», in Tapie Guy (dir.), Maison indi-
viduelle, architecture, urbanité, Edition de l’Aube,
La maison individuelle se caractérise également par ses espaces de réserve. Ces espaces sont les endroits où est relégué le sale, comme un appentis, un garage ou le jardin.117 Les maisons de Saint-Pierre-des-Corps n’ayant pas de garage, c’est donc notamment le jardin qui fait office d’espace de réserve, ce qui explique les marques d’appropriation liées au stockage d’objets. Mais il ne faut pas voir ces usages comme une forme de rejet ou de désintérêt pour l’espace extérieur, ils font au contraire le lien avec la maison.
2005, p.128
117. Haumont Antoine, Haumont Nicole, Raymond Henri, Raymond Marie-Geneviève, L’habitat pavillonnaire, Centre de recherche d’urbanisme, Paris, 1971, p.71
Densité Les lotissements pavillonnaires sont une des formes d’urbanisation les moins denses. Les maisons individuelles sont placées au centre de grandes
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FIGURE 55 Jardin vu depuis la sous-face de la maison © Photo personnelle
L’IDÉAL DE LA MAISON BOULEVERSÉ - 91
parcelles, regroupent des habitants avec un statut social et des revenus globalement similaires, et constituent un entre-soi. C’est aussi ce que recherchent les habitants de ces pavillons, consciemment ou non, avec l’idée d’y trouver un lieu calme, sécure et paisible.118 Les lotissements sont également souvent situés dans la périphérie large, dans un cadre périurbain, où la densité totale est relativement peu élevée. L’ensemble de ces observations s’oppose au projet de Saint-Pierredes-Corps. En effet, le contexte est assez urbain, par sa proximité avec le centre-ville de Tours (1,9 km à vol d’oiseau), et avec de grands axes nationaux, comme l’autoroute A10 et la gare TGV. Le quartier dans lequel s’implante le projet n’est pas vraiment dense, mais change toutefois le paysage habituel du pavillonnaire, puisqu’il est essentiellement composé de maisons de bourg, maisons ouvrières, mitoyennes ou en bande, et alignées sur rue. La densité se fait ressentir au sein même du projet : en effet, la présence de logement collectif en R+2 accentue le sentiment de densité urbaine.119 Elle crée un paysage architectural inhabituel et en inadéquation avec le lotissement pavillonnaire. L’intégration de logements sociaux dans ces immeubles ronge aussi l’idéal pavillonnaire, puisqu’il ne garantit pas l’entre-soi des habitants, mais s’inscrit dans une démarche de mixité sociale.
118. Jaillet MarieChristine, Rougé Lionel, Thouzellier Christiane, «Vivre en maison individuelle en lotissement», in Tapie Guy (dir.), Maison
individuelle, architecture, urbanité, Edition de l’Aube, 2005, p.13 119. Ibid., p.14
Les maisons individuelles sur pilotis sont elles-mêmes plus denses que les pavillons habituels. Premièrement, la surélévation de l’habitat donne un sentiment de hauteur peu commun. Une maison qui n’a que deux niveaux donne l’impression d’en avoir trois. Cette hauteur de bâti nourrit le sentiment d’une densité verticale et projette des ombres plus grandes. Ensuite, la taille des parcelles est réduite, dans l’ensemble entre 150 et 200 m². Le jardin est donc plutôt de taille modeste, et les maisons ont une plus grande proximité entre elles. Dans l’ensemble, le rapport plein/vide est différent. Il n’y a pas une répartition éparpillée du plein au milieu du vide. Certains vides sont préservés comme tels, c’est le cas de l’espace de jardins potagers au centre. Le bâti est quant à lui regroupé au nord et au sud du projet.
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FIGURE 56 Schéma de répartition du bâti et du vide © Production personnelle
FIGURE 57 Vide central avec les potagers et le bassin d’orages © Photo personnelle
L’IDÉAL DE LA MAISON BOULEVERSÉ - 93
DES DIVERGENCES AVEC L’IMAGINAIRE DE LA MAISON PAVILLONNAIRE Ceci n’est pas un lotissement La situation plutôt urbaine du projet Nouvel’R est une première divergence avec le lotissement pavillonnaire. En effet, dans un rayon de moins d’un kilomètre, se trouve un certain nombre de services de proximité : gymnase, établissements scolaires, supermarché, restaurant, pharmacie, banque, mairie… Ces commerces et services publics sont accessibles à pied ou à vélo, et ne rendent qu’optionnelle l’utilisation de la voiture. De plus, le quartier bénéficie également d’une desserte en transports collectifs, tant à l’échelle de l’agglomération (bus) que nationale (TGV). C’est une différence non négligeable avec les quartiers pavillonnaires, souvent situés en périphérie des villes, et donc faiblement voire non pourvus en services de proximité et réseaux de transport collectif.
120. Entretien avec l’architecte Alain Gourdon
La genèse du projet est également différente. Elle est le fruit d’une collaboration entre la mairie et l’architecte120. En effet, il y avait une volonté, de la part de la commune, de densifier le quartier, en récupérant des fonds de parcelle en zone inondable, et de faire un projet pilote de lutte contre le risque naturel. On peut donc considérer que ces motivations entraient dans une démarche de développement durable, par la volonté de densifier le tissu urbain, d’optimiser les zones urbanisées qui bénéficient déjà des services collectifs, d’adopter une posture résiliente avec une architecture volontariste face au risque inondation. A l’opposé, les lotissements pavillonnaires se construisent généralement dans des zones périurbaines, dépourvues de services de proximité. Leur apparition entraîne le grignotage de parcelles agricoles et l’étalement urbain, tout en constituant une ville à faible densité, où il faut étaler en surface les réseaux d’assainissement et de transport, tout en éloignant les équipements entre eux. La ville pavillonnaire n’est donc pas une ville durable, ni économe en énergie.
121. Urbanité : Caractère de ce qui fait la ville (CNRTL)
Les zones pavillonnaires sont également critiquées pour leur carence en urbanité121. Il n’y a pas d’espace public qualifié, la voiture est FIGURE 58 Carte des grandes infrastructures de transport et des services de proximité © Production personnelle
94 - DES DISPOSITIFS ARCHITECTURAUX PRÉVENTIFS
services de proximitĂŠ ligne de bus autoroute A10 voie ferrĂŠe
omniprésente. Elles sont des poches d’homogénéité sur de grandes étendues, tant programmatique – puisqu’elles sont exclusivement résidentielles – que sociale. Le projet Nouvel’R s’en détache sur tous ces aspects. L’espace n’est pas simplement le résultat d’une démarcation nette entre privé et public. Au contraire, il y a une multitude d’espaces intermédiaires, collectifs aux habitants, incarnant différents degrés d’intimité, et redonnant une part d’urbanité. La trame urbaine est aussi différente, puisque le viaire n’est pas exclusivement dédié à l’automobile. Des cheminements piétons ou cyclables traversent et font partie intégrante du projet, puisque ce sont eux qui donnent accès aux logements. Puisque les lotissements pavillonnaires sont souvent décriés pour leur manque d’urbanité et pour la pauvreté du paysage qu’ils engendrent, nous pouvons nous réjouir de voir une alternative proposée qui brise les codes du pavillonnaire.
Pas de garage dans sa maison
122. Entretien avec l’architecte Alain Gourdon
Comme évoqué ci-dessus, le projet de Saint-Pierre-des-Corps s’inscrit dans une démarche environnementale. Dans la continuité de cette conviction et ce rapport à l’écologie, la place de la voiture dans le projet a été réinterrogée. Le logement individuel, qu’il soit dans un lotissement pavillonnaire ou non, est souvent associé au «tout-voiture». La situation de projet, dans notre cas d’étude, offre les commodités urbaines et notamment les transports en commun. Il y avait donc des motivations nombreuses pour rejeter un modèle centré sur l’automobile. Désacraliser la place et l’importance de la voiture permet ainsi de ne pas en faire le transport par défaut et d’améliorer la qualité de vie. Ce que confie l’architecte : « Les voitures, on a essayé de les faire pas trop présentes sur le site. »122 Finalement, une personne n’ayant pas de véhicule particulier pourrait être intéressée par un logement du projet Nouvel’R et pourrait tout à fait y vivre. Serait-ce le cas pour une maison pavillonnaire ? Surtout, même si un ou deux membres du foyer ont une voiture, il s’agit d’un confort pour les éventuels autres membres qui ne sont pas, eux, en âge ou en capacité de conduire ou d’avoir une voiture. Les personnes véhiculées n’ont donc plus à « assumer la mobilité de chacun des individus qui composent la famille et qui n’ont pas la capacité de se déplacer de manière autonome (en particulier les enfants
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FIGURE 59 Trame bâtie et parcellaire du projet de Saint-Pierre-des-Corps © Production personnelle
FIGURE 60 Trame bâtie et parcellaire d’un lotissement pavillonnaire de Chambray-lès-Tours © Production personnelle
L’IDÉAL DE LA MAISON BOULEVERSÉ - 97
qui n’ont pas l’âge de disposer d’un véhicule motorisé, scooter ou voiture, et qui transforment les parents en « taxi » pour satisfaire à leurs amitiés et activités.) »123
Emettons et analysons l’hypothèse d’un garage individuel situé à chaque sous-face de la maison. Cela impliquerait d’aménager des routes goudronnées en plein cœur des maisons sur pilotis, ces routes devant faire environ 2,5 mètres de large si la voie est à sens unique (il faut alors deux sorties) ou le double en largeur s’il n’y a qu’un accès. Les distances entre les deux rangées de maisons seraient alors plus importantes ou les jardins plus petits. Surtout, cela irait à l’encontre des dispositifs mis en place contre l’imperméabilisation des sols. Le projet serait radicalement différent, notamment dans sa perception. Le passage des voitures entraînerait des nuisances (bruit, pollution…), surtout lorsque l’on est dans son jardin. La qualité de vie serait moins agréable, puisque les maisons seraient alors plus identifiables à des logements classiques en bord de route.
123. Jaillet MarieChristine, Rougé Lionel, Thouzellier Christiane, «Vivre en maison individuelle en lotissement», in Tapie Guy (dir.), Maison
individuelle, architecture, urbanité, Edition de
Au-delà de la capacité à abriter une voiture, le garage représente, dans la maison individuelle, un espace de réserve, c’est-à-dire un espace qui peut accueillir les activités que l’on n’accepte pas dans la maison, généralement parce qu’elles sont associées au sale.124 D’ailleurs, dans certains foyers, les voitures sont garées à l’extérieur, pour que le garage puisse être dédié à d’autres usages. A Saint-Pierre-des-Corps, le rez-de-chaussée et la sous-face de la maison font office d’espace de réserve, et cet aspect sociologique n’est pas modifié. Autrement dit, la disparition du garage dans les maisons sur pilotis n’enlève en rien l’appropriation fortuite habituellement observée de l’espace garage, mais simplement sa fonction d’abri pour voiture. De ce fait, la voiture est la seule entité de la maison individuelle qui est mise à l’écart.
Une dimension collective dans l’habitat individuel
l’Aube, 2005, p.15
124. Haumont Antoine, Haumont Nicole, Raymond Henri, Raymond Marie-Geneviève, L’habitat pavillonnaire, Centre de recherche d’urbanisme, Paris, 1971, p.71 125. Entretien avec Loïc, un habitant
Puisque les maisons n’ont pas individuellement leur garage, les voitures se garent toutes sur un petit parking collectif aux habitants. Cela anonymise un peu l’emplacement voiture, et contribue à donner le sentiment que les habitants font partie d’un tout, d’une petite communauté. Cela peut aussi faire écho à des parkings de magasin, d’immeuble ou dans la rue, et donc une perte d’individualité. C’est d’ailleurs un élément important pour certains habitants. L’un d’eux m’a dit assez rapidement qu’ « il ne fallait pas avoir envie d’un garage. »125
98 - DES DISPOSITIFS ARCHITECTURAUX PRÉVENTIFS
Les accès, puisqu’ils ne sont pas possibles en voiture individuelle, sont donc mutualisés avec la passerelle. On peut supposer que certaines maisons attirent davantage, notamment les personnes en perte de mobilité, car elles sont en début de passerelle et donc plus proches des voitures, que celles au bout de la passerelle qui fait 65 mètres.126 Ce dispositif établit un rapprochement avec l’habitat groupé ou intermédiaire127. Ces espaces communs sont en effet gérés en copropriété. Cela nécessite donc, à certains moments, une gestion commune de ces espaces, et la notion d’une propriété partagée est a priori contraire à la maison individuelle, qui différencie clairement le privé du public. Cette introduction du collectif dans le logement individuel est autrement plus symbolique lorsqu’on la relie au contexte : l’idée principale de ces maisons est de pouvoir les connecter en cas d’inondation, dans l’hypothèse d’un scénario catastrophe. Connecter des habitations entre elles permet d’établir une solidarité et une entraide entre les habitants lors des moments difficiles. Cela s’imagine notamment si des personnes n’ont pas assez de vivres, ou hébergent des proches sinistrés. Lors d’inondations, l’isolement peut constituer un danger, et des personnes seules sont plus vulnérables que si elles peuvent être aidées. Réunir les habitants, à travers cette dimension collective de l’architecture, est donc une manière de susciter l’entraide, la cohésion face au risque, et de rappeler que le chacun pour soi, dans l’adversité, n’est pas l’inclination optimale. L’ensemble des dispositifs particuliers que l’on retrouve dans le projet architectural introduit une dimension communautaire dans l’habitat individuel, tandis qu’une partie des habitants des maisons cherchent justement à mettre à distance la cohabitation avec autrui. Cette mise à distance est un gage de tranquilité et de contrôle de son chez-soi. Si certaines notions développées dans cette analyse peuvent sembler a priori déconnectées du risque inondation, elles y sont en vérité associées. En effet, le contexte urbain, la nécessité de densifier plutôt que d’étaler, de limiter la surface de territoire exposé au risque, est une manière aussi de répondre à ce risque. Il est donc nécessaire d’avoir une vision d’ensemble du projet, y compris sur les sujets qui peuvent sembler plus périphériques, mais dont dépendent également l’engouement et l’adhésion qu’il peut provoquer. Au final, le projet Nouvel’R contraste avec les maisons pavillonnaires et suggère de nouveaux modes d’habiter, à une époque où les lotissements pavillonnaires sont pointés du doigt.
126. Cette supposition n’a pas été démontrée dans les entretiens. Certains habitants ont plutôt émis la préférence d’être au bout de la passerelle, mais cela était lié au visà-vis du jardin, et pas à la proximité des voitures. 127. L’habitat intermédiaire est à la rencontre du collectif et de l’individuel. Il se caractérise par des logements en petit collectif (généralement deux ou trois niveaux), disposant d’espaces extérieurs privatisés (jardin en RDC ou balcon) et d’accès extérieurs individuels.
L’IDÉAL DE LA MAISON BOULEVERSÉ - 99
Le Chêne et le Roseau Le Chêne un jour dit au Roseau : «Vous avez bien sujet d’accuser la Nature ; Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau. Le moindre vent, qui d’aventure Fait rider la face de l’eau, Vous oblige à baisser la tête : Cependant que mon front, au Caucase pareil, Non content d’arrêter les rayons du soleil, Brave l’effort de la tempête. Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphyr. Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage Dont je couvre le voisinage, Vous n’auriez pas tant à souffrir : Je vous défendrais de l’orage ; Mais vous naissez le plus souvent
100 -
Sur les humides bords des Royaumes du vent. La Nature envers vous me semble bien injuste. - Votre compassion, lui répondit l’Arbuste, Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci. Les vents me sont moins qu’à vous redoutables. Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici Contre leurs coups épouvantables Résisté sans courber le dos ; Mais attendons la fin.» Comme il disait ces mots, Du bout de l’horizon accourt avec furie Le plus terrible des enfants Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. L’Arbre tient bon ; le Roseau plie. Le vent redouble ses efforts, Et fait si bien qu’il déracine Celui de qui la tête au Ciel était voisine Et dont les pieds touchaient à l’Empire des Morts. Jean de la Fontaine, 1668
- 101
CONCLUSION
photos deux doubles pages précédentes © Denis Dabansens
104 - Conclusion
Pendant longtemps, les concepteurs de nos villes, face à la menace d’une crue, ont préféré résister en repoussant l’aléa, à l’instar du chêne de la fable de Jean de la Fontaine. Cette résistance, qui apportait une relative protection, augmentait les désastres, lorsqu’une crue éclair faisait suite à une rupture de digue par exemple. Ces dernières décennies, le concept de résilience est apparu, semblant s’opposer à la résistance. Appliqué aux champs de l’urbanisme et de l’architecture, le but était de ne plus écarter mais de vivre avec l’aléa, l’accepter pour mieux s’adapter, à l’image du roseau qui se courbe mais qui ne rompt jamais. De nombreuses agglomérations françaises se trouvent au bord d’un cours d’eau et la croissance des villes a obligé à construire dans les zones inondables. Il pourrait être imaginé de totalement suspendre l’urbanisation de ces zones, au vu des risques encourus. Toutefois, les enjeux démographiques et économiques sont très importants et stopper net le développement des villes à cause du risque inondation paraît irrationnel. Déplacer les pôles urbains serait trop coûteux. De plus, il n’y pas que les inondations qui rendent les territoires vulnérables : il faut aussi prendre en compte les sécheresses, l’érosion des sols, les menaces sur les littoraux, les risques industriels... Il y a en fait beaucoup plus de territoires vulnérables que de territoires sans aucun danger. Enfin, ce serait sous-estimer l’ingéniosité dont nous disposons et notre capacité d’adaptation pour trouver des solutions architecturales et urbaines qui répondent au risque. Le potentiel évident des zones inondables doit se penser à grande échelle. Comme je l’ai expliqué, les documents d’urbanisme mettent en place des stratégies de lutte contre les risques à partir de l’échelle du bassin hydrographique tout entier, avant de se concentrer plus précisément sur les espaces urbanisés. De façon similaire, les PCS à l’échelle communale ont montré leurs limites, et l’hypothèse des PICS (intercommunaux) est de plus en plus étudiée. Il faut donc retenir la nécessité d’élaborer des stratégies à grande échelle, afin de jouer sur la complémentarité d’un territoire entre ses zones urbaines et agricoles, les premières concentrant les enjeux et donc les risques, et les secondes étant plus à même de servir d’espace de réserve pour les eaux de crue. Enfin, on peut également s’interroger sur la possibilité d’imaginer un système vertueux entre inondation et système agricole, où l’agriculture bénéficierait d’une fertilisation naturelle et d’une irrigation par les crues. Penser la complémentarité entre les zones urbaines et rurales doit également s’accompagner d’un travail de sensibilisation du public face au risque. L’apparente accalmie a entraîné une forme d’oubli du risque qui n’a pour autant pas diminué. Certains pays s’illustrent justement pour leur
Conclusion - 105
capacité à faire naître la culture du risque et de mieux assurer la prévention plutôt que la gestion de crise. L’étude d’un projet d’architecture nous interroge sur l’habitabilité de l’architecture résiliente. La principale question se pose sur le rapport au sol. Puisque le risque est lié aux inondations, limiter les points de contact avec le sol est logiquement une solution et penser à des usages en rez-de-chaussée compatibles avec l’aléa est indispensable. L’accessibilité est complexifiée, surtout dans la perspective de la réglementation pour les personnes à mobilité réduite, et demande une réflexion toute particulière pour concilier les réglementations, s’écarter du risque, tout en conservant des qualités architecturales. Ce rapport modifié à l’habitat peut néanmoins ne pas être appréhendé comme une contrainte mais être vu comme une source positive de projet, qui nourrit l’inspiration et l’originalité de la réponse architecturale. Le décollement des maisons crée des potentialités spatiales : une situation de terrasse protégée par la maison, en lien avec le jardin. Les passerelles reliant les maisons et les appartements créent également des situations inattendues de rencontres, de jeu, ou de points de vue sur la ville, pour les habitants. Ceux-ci portent dans l’ensemble un regard positif sur leur habitat et ont souligné, durant les entretiens, le caractère atypique de leur lieu de vie. Ces dispositifs architecturaux entrent parfois en contradiction avec l’imaginaire d’une maison individuelle plus «classique». Aucun habitant rencontré n’a dit avoir choisi son logement pour l’architecture particulière du projet, ce qui montre que la résilience n’est pas quelque chose qui suscite l’envie d’y vivre. On peut imaginer que cela est dû à l’absence de catastrophe depuis bien longtemps, et qu’une part plus importante d’habitants chercherait spécifiquement un logement résilient après qu’une inondation se soit produite. Enfin, le projet des maisons sur pilotis s’oppose sur de nombreuses thématiques aux maisons individuelles qui se développent de nos jours dans les lotissements pavillonnaires. L’absence d’un jardin à l’avant et à l’arrière, la mutualisation des accès, l’absence d’un garage individuel et d’un accès en voiture jusqu’à la porte de la maison, la relative proximité entre les maisons, sont autant de points qui cassent les codes du pavillonnaire. Ces sujets peuvent sembler loin du risque inondation au premier abord ; ils y sont pourtant liés, puisqu’ils répondent à l’absolue nécessité de limiter l’étalement urbain dans un territoire vulnérable, tout en répondant à la demande de maison individuelle.
106 - Conclusion
Le projet étudié se situe dans une zone urbanisée qui bénéficie déjà de protections territoriales (digues, déversoirs, bassins de rétention en amont), limitant le risque d’inondations causant des dommages sur les infrastructures. Il s’agit en quelques sortes d’une double protection, au cas où les premières protections viendraient à céder. Cependant, on peut imaginer que ce modèle pourrait s’exporter sur d’autres territoires, plus loin des agglomérations importantes où la concentration d’enjeux a amené la construction des premières protections. Les communes plus rurales, notamment dans les zones montagneuses, n’ont souvent pas de digues car les enjeux sont moindres et le nombre d’habitants est plus faible. Les crues éclairs de ces zones escarpées sont aussi plus dures à prévoir et prennent les habitants par surprise car ils ne peuvent être évacués à l’avance. L’architecture résiliente pourrait alors être une solution pour protéger les populations de ces crues parfois mortelles. Ces dispositifs à l’échelle de l’habitat remplaceraient ainsi des dispositifs à l’échelle territoriale inexistants. Je retiendrais également que la tendance à opposer les démarches résistantes et résilientes n’est pas toujours pertinente. En effet, l’agglomération tourangelle n’a pas à choisir entre le maintien des digues ou le remplacement de l’ensemble du parc immobilier pour adopter des dispositifs résilients ; tout ceci serait aberrant. Il faut au contraire voir ces deux approches comme complémentaires, l’une pouvant pallier les insuffisances de l’autre. D’abord parce que nous héritons d’un bâti ancien qui n’a pas été conçu pour se passer des digues et que, même si les constructions contemporaines augmentent les exigences, une quantité très importante de logements reste vulnérable. Ensuite, parce que les digues permettent aussi de ne pas inonder les sols à la moindre crue hivernale. Bien que l’architecture résiliente permette d’épargner les habitations, les réseaux de communication et les routes seraient bloquées, les mobilités quotidiennes et l’économie locale seraient suspendues. Il est donc nécessaire de conserver un réseau de protections premières, sans entrer dans un cercle sans fin d’édification de digues toujours plus larges, toujours plus hautes. Et puisque nous savons que ces protections ne pourront jamais garantir la sécurité dans toutes les situations et face à toutes les crues, il convient d’adapter les constructions contemporaines pour que progressivement une part non négligeable d’entre elles ne soient plus vulnérables et puissent également servir de refuge pour ceux dont les habitations sont toujours soumises à l’aléa. Ceci, couplé à une meilleure prévention et information de la population, garantira une protection pérenne du bassin de vie dans la vallée.
Conclusion - 107
Ce travail de recherche a dû se limiter à des observations et estimations actuelles. Si d’aventure une catastrophe venait à se produire dans les prochaines années, alors nous pourrions mieux évaluer la résilience du projet et le ressenti des habitants. Certains dispositifs pourraient se montrer inefficaces, ou au contraire, faire totalement leurs preuves. Le regard des habitants serait également intéressant : prendraient-ils mieux conscience du risque et seraient-ils plus réticents à retourner vers un logement conçu de façon «classique» ? Auraient-ils ouvert leur porte à des amis ou de la famille sinistrés ? Ainsi, la comparaison entre l’avant et l’après serait enrichissante, et la «non mise à l’épreuve» du projet représente aussi les limites de mon travail. Avec le réchauffement climatique en cours, la force et la fréquence des catastrophes naturelles vont s’intensifier. Face aux inondations ou à la montée des eaux, l’architecture et l’urbanisme résilients ont émergé comme une solution pour protéger les populations des villes vulnérables. Avec l’érosion du littoral et le recul du trait de côte, la sécheresse et le réchauffement de la température moyenne, les migrations des réfugiés climatiques, les villes devront continuer d’évoluer et de s’adapter à ces nouvelles situations. On peut se demander si, dans ce contexte climatique, nous n’assitons pas à la naissance d’une architecture du roseau, qui, comme dans la fable de La Fontaine, sait s’adapter au risque. Sommes-nous à l’aube d’une posture architecturale dont le but serait de tenter de répondre aux conséquences des catastrophes naturelles et climatiques ?
108 - Conclusion
FIGURE 61 Des maisons sont menacées par des feux de forêt près d’Athènes, 23 Juillet 2018 © Angelos Tzortzinis / AFP
Conclusion - 109
BIBLIOGRAPHIE
Bibliographie / Webographie
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photo page précédente © Denis Dabansens
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116 - Bibliographie
Bibliographie - 117
Iconographie
FIGURE 1. COMERRE Léon (1911) «Le Déluge». Tableau FIGURE 2. PIOLE Guillaume «Statue allégorique de la Loire sur la fontaine de la Place Royale à Nantes». Photographie FIGURE 3. OLSON Scott (2011) «Maison près de Vicksburg, Mississippi». Photographie FIGURE 4. Maison-monde.com «Maisons flottantes d’Ijburg à Amsterdam». Photographie FIGURE 5. PERRY Frank (2011) «Maisons démolies à La-Faute-sur-Mer après la tempête Xynthia». Photographie FIGURE 6. Topographic-map.com (2018) «Carte topographique du Val de Tours». Carte FIGURE 7. DABANSENS Arnaud (2018) «Schéma de principe du lit mineur et du lit majeur inondé». Schéma
FIGURE 15. DEMACHY Pierre-Antoine (18ème siècle) «Tableau représentant Tours à la fin du 18ème siècle». Tableau FIGURE 16. M. ESTIENNE (1866) «Rupture de la digue de Conneuil». Croquis FIGURE 17. DABANSENS Arnaud (2018) «Historique des crues de la Loire». Diagramme FIGURE 18. PPRI Val de Tours-Val de Luynes (2017) «Carte 2». Carte FIGURE 19. Google maps (2018) «Quartier des Rives du Cher». Vue aérienne FIGURE 20. Google maps (2018) «Vue depuis le Pont du Sanitas». Photographie
FIGURE 8. Google maps (2018) «Vue aérienne du projet Nouvel’R». Vue aérienne
FIGURE 21. So’Colas «Maisons colorées sur pilotis à Castro, sur l’île de Chiloé, au Chili». Photographie
FIGURE 9. DABANSENS Arnaud (2018) «Vue sur les immeubles de logements collectifs». Photographie
FIGURE 22. Dailyoverview «Vue aérienne du bidonville de Makoko». Vue aérienne
FIGURE 10. DABANSENS Arnaud sur base de travail de l’Atelier national (2018) «Carte du grand territoire, represésentant l’ensemble des digues protégeant les zones urbanisées». Carte
FIGURE 23. ESIEBO Andrew (2016) «Fishing, timber and sand dredging are the predominate occupations in Makoko». Photographie
FIGURE 11. DABANSENS Arnaud (2018) «Coupe du Val de Tours». Coupe FIGURE 12. Cité de l’Architecture et du Patrimoine «Dessous de l’autoroute A10 et la digue du canal à droite». Photographie FIGURE 13. Google maps (2018) «Digue de Saint-Pierre-des-Corps». Photographie
118 - Iconographie
FIGURE 14. DARLES Alain «Vue de Tours au XVI° siècle, extraite de Civitates Orbis terrarium (Bibliothèque municipale de Tours)». Carte
FIGURE 24. DABANSENS Arnaud (2018) «Carte du projet de déversoir en amont de Tours». Carte FIGURE 25. BAU15 (2016) «Les ‘‘cathédrales’’, en-dessous du viaduc de l’A10». Photographie FIGURE 26. BAU15 (2015) «Projet Micro-Poros». Photographie FIGURE 27. OBRAS «Projet des tertres à Saint-Pierre-des-Corps». Axonométrie
FIGURE 28. OBRAS «Projet des tertres à Saint-Pierre-des-Corps». Axonométrie FIGURE 29. Agence Alain Gourdon «Projet Neotown, à Port-Louis, Maurice». Perspective
FIGURE 39. (2018) tours.ff72.org/pages/se-preparer?city_ name=tours Site web FIGURE 40. Autorités locales «Mon plan Faire face 72». Prospectus
FIGURE 30. Agence Alain Gourdon «Projet Argonaut, Tours». Perspective
FIGURE 41. VAN VEELEN Peter «Towards multi layer safety». Carte
FIGURE 31. DABANSENS Arnaud (2018) «Carte du centre de Tours». Carte
FIGURE 42. ARDAUD Cyrille (2018) «Un étudiant simule un malaise». Photographie
FIGURE 32. DABANSENS Arnaud (2018) «Coupe du Val de Tours». Coupe
FIGURE 43. ARDAUD Cyrille (2018) «Un centre d’hébergement d’urgence dans le gymnase». Photographie
FIGURE 33. DABANSENS Arnaud (2018) «Coupe du Val de Blois». Coupe FIGURE 34. RODE Sylvain & ROBERT J. (2007) «Le déversoir de la Bouillie et sa ZAD au coeur de l’agglomération de Blois». Carte in Scarwell Helga-Jane, Schmitt Guillaume, Salvador Pierre-Gil (dir.), Urbanisme et inondation : outils de réconciliation et de valorisation, Septentrion, 2014, p.129 FIGURE 35. RODE Sylvain (2009 et 2012) «Une opposition à la ZAD et à son porteur qui se donne à voir avant de s’éteindre progressivement au rythme des acquisitions». Photographie in Scarwell Helga-Jane, Schmitt Guillaume, Salvador Pierre-Gil (dir.), Urbanisme et inondation : outils de réconciliation et de valorisation, Septentrion, 2014, p.138 FIGURE 36. Mairie de Tours (2007) «Document d’Information Communal sur les Risques Majeurs». Prospectus FIGURE 37. Vigicrue.gouv.fr (2018) «Cartographie du bassin de la Loire Vigicrue». Carte FIGURE 38. SLGRI du TRI de Tours (2017) «Repère de crue dans la gare de Tours». Photographie
FIGURE 44. DABANSENS Arnaud (2018) «Revêtements de sols selon leur perméabilité». Plan FIGURE 45. DABANSENS Arnaud (2018) «Garage en rez-de-chaussée ouvert, facilitant l’évacuation des eaux». Photographie FIGURE 46. DABANSENS Arnaud (2018) «Circulation perméable et pour les mobilités douces,faisant référence aux rottes». Photographie FIGURE 47. DABANSENS Arnaud (2018) «Emprise au sol selon la définition juridique». Plan FIGURE 48. DABANSENS Arnaud (2018) «Emprise au sol selon la zone d’infiltration des eaux de pluie». Plan FIGURE 49. DABANSENS Arnaud (2018) «Statistiques sur la perméabilité du terrain selon les deux cas d’emprise au sol». Diagramme FIGURE 50. LEBLANC Philippe «Maisons sur pilotis à Gruissan». Photographie FIGURE 51. DABANSENS Arnaud (2018) «Sous-face d’une maison individuelle». Photographie FIGURE 52. DABANSENS Arnaud (2018) «Relevé des marques d’appropriation des rezde-chaussée». Plan
Iconographie - 119
FIGURE 53. DABANSENS Arnaud (2018) «Passerelle surélevée donnant accès aux maisons individuelles». Photographie FIGURE 54. DABANSENS Arnaud (2018) «Coupe du jardin et de la passerelle». Coupe FIGURE 55. DABANSENS Arnaud (2018) «Jardin sans marque d’appropriation». Photographie FIGURE 56. DABANSENS Arnaud (2018) «Schéma de répartition du bâti et du vide». Plan FIGURE 57. DABANSENS Arnaud (2018) «Vide central avec les potagers et le bassin d’orages». Photographie FIGURE 58. DABANSENS Arnaud (2018) «Carte des grandes infrastructures de transport et des services de proximité». Carte FIGURE 59. DABANSENS Arnaud (2018) «Trame bâtie et parcellaire du projet de SaintPierre-des-Corps». Carte FIGURE 60. DABANSENS Arnaud (2018) «Trame bâtie et parcellaire d’un lotissement pavillonnaire de Chambray-lès-Tours». Carte FIGURE 61. TZORTZINIS Angelos (2018) «Les feux de forêt près d’Athènes, 23 Juillet 2018». Photographie
120 - Lexique
Lexique
ADEME : Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie BBC : Bâtiment basse consommation EP : Eaux pluviales ERP : Etablissement recevant du public NGF : Nivellement général de la France PCS : Plan communal de sauvegarde PICS : Plan intercommunal de sauvegarde PHEC : Plus hautes eaux connues PLU : Plan local d’urbanisme PMR : Personne à mobilité réduite PPRI : Plan de prévention des risques d’inondation SAGE : Schéma d’aménagement et de gestion de l’eau SDAGE : Schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux SLGRI : Stratégie locale de gestion du risque inondation TRI : Territoire à risques importants ZDE : Zone de dissipation d’énergie
Lexique - 121
Table des matières
Introduction 1 – Un autre regard sur un territoire habité 1.1 – Eloge de la zone inondable 1.1.1 – Une agglomération entre deux rives
1.1.1.1 – Des protections face à une géographie 1.1.1.2 – Une évolution historique du rapport au risque
1.1.2 – Inondable n’est pas inhabitable 1.1.2.1 – La démarche de résilience 1.1.2.2 – Répondre à des problématiques contemporaines 1.1.2.3 – Un territoire toujours en mutation
1.1.3 – Le moteur de la conception 1.1.3.1 – La contrainte au service du projet 1.1.3.2 – Une perception positive
1.2 – La vulnérabilité du chez-soi 1.2.1 – La perception du risque face au risque réel 1.2.1.1 – Une géographie responsable ? 1.2.1.2 – Une amnésie collective 1.2.1.3 – Le réveil des consciences
1.2.2 – Prévention et gestion du risque 1.2.2.1 – L’information et la sensibilisation 1.2.2.2 – L’alerte et l’évacuation
2 – Des dispositifs architecturaux préventifs
2.1 – Un rapport au sol modifié 2.1.1 – Perméabilité des sols et ruissellement des eaux 2.1.1.1 – Erreurs urbanistiques du passée 2.1.1.2 – Le choix des traitements de sol 2.1.1.3 – L’emprise au sol, une notion inadaptée ?
2.1.2 – Usages au rez-de-chaussée 2.1.2.1 – La compatibilité des programmes 2.1.2.2 – Qualités spatiales 2.1.2.3 – Des différences d’appropriation
122 - Table des matières
2.1.3 – Accessibilité et handicap 2.1.3.1 – La gestion de l’accessibilité dans le projet architectural 2.1.3.2 – Concilier les réglementations
2.2 – L’idéal de la maison bouleversé 2.2.1 – Vivre auprès de ses voisins 2.2.1.1 – Jardin devant, jardin derrière 2.2.1.2 – Le jardin comme prolongement du lieu de vie 2.2.1.3 – Densité
2.2.2 – Des divergences avec l’imaginaire de la maison pavillonnaire 2.2.2.1 – Ceci n’est pas un lotissement 2.2.2.2 – Pas de garage dans sa maison 2.2.2.3 – Une dimension collective dans l’habitat individuel
Conclusion
Table des matières - 123
ANNEXES
Plan masse 1/1000
126 - Annexes
Annexes - 127
Plans rez-de-jardin 1/500
128 - Annexes
Annexes - 129
Plan d’un immeuble rez-de-chaussée 1/250
130 - Annexes
Plans R+1 et R+2 1/250
Annexes - 131
Plan des maisons rez-de-chaussĂŠe 1/150
132 - Annexes
Plan des maisons R+1 1/150
Annexes - 133
Il y a 4000 ans, dans l’Egypte antique, le Nil dictait le calendrier. La population se reposait pendant l’akhet, le début de la crue, qui permettait d’inonder les parcelles agricoles, irriguer les cultures et fertiliser les sols. Puis, à la fin de la décrue, le peret était le temps des semailles. La vie dans cette contrée désertique n’était possible que grâce à l’inondation, au point qu’Hérodote disait des Egyptiens « qu’ils n’avaient qu’à attendre les récoltes ». Aujourd’hui en France, un tiers de la population vit dans un territoire exposé au risque d’inondation. Les villes se protègent derrière des digues qui menacent de céder. A Tours, bien qu’aucune inondation n’ait eu lieu depuis un siècle, une crue de la Loire pourrait avoir des conséquences dramatiques dans la vallée sur le plan humain, environnemental et économique. Pourquoi l’inondation autrefois espérée est désormais crainte ? Ce mémoire cherche à comprendre comment l’architecture et l’urbanisme peuvent aider à retrouver une vie en harmonie avec la vulnérabilité d’un territoire. MOTS CLÉS : INONDATION - RISQUE - RÉSILIENCE PRÉVENTION
- ACCEPTATION -
Mémoire encadré par Amélie FLAMAND et Shahram ABADIE dans le cadre du séminaire du domaine d’études Eco-conception des territoires et espaces habités. ANNÉE UNIVERSITAIRE 2018-2019 École Nationale Supérieure d’Architecture de Clermont-Fd 85 Rue du Docteur Bousquet 63000 CLERMONT-FERRAND