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MEXICO, CIUDAD DESMESURADA 1.

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UN PRINTEMPS MEXICAIN

CHAPITRE I

MEXICO VILLE DE LA DÉMESURE Après un survol de l’immense capitale mexicaine, nous nous posons dans l’ancienne cité aztèque pour quatre promenades guidées par l’écrivain Alberto Ruy Sanchez. l est des villes qui livrent une clé de leur caractère, etparfois même certains de leurs secrets, dans les premières images qu’elles donnent à voir à ceux qui les découvrent. Il en est ainsi de Mexico, situé à 2 250 mètres d’altitude. Ceux qui s’en approchent par la voie des airs et de nuit s’aperçoivent brusquement, une quarantaine de minutes avant d’avoir atterri, qu’ils survolent un immense lac de lumière qui s’étend de tous côtés au-delà de l’horizon et semble n’avoir ni commencement ni fin. Tenochtitlán, l’antique ville lacustre qui occupait l’emplacement du Mexico actuel, semble alors, à travers l’immense poudroiement de lumière électrique, surgir du passé comme une apparition. Le fait que cette cuvette était jadis occupée par un lac, fait constamment dé-

I ALINKA ECHEVERRIA POUR LE MONDE MAGAZINE

MÉGAPOLE. Vue depuis le sommet de la tour Latinoamerica, la ville de plus de 20 millions d’habitants s’étend jusqu’à l’horizon, brouillé par un voile de pollution.

nié pendant environ cinq cents ans par les habitants de la ville, dévoile le mystère de la croissance et du dessin de Mexico, et demeure également pour elle une source persistante, lancinante, de difficultés, et l’une des pires menaces qui la guettent. Nous sommes encore en plein ciel, et l’immensité de cette mer de lumière, en même temps que le ralentissement de l’appareil donnent à la passagère assise à côté de moi, etqui ne décolle presque pas le nez du hublot, l’impression qu’aller d’un bout de cette ville à l’autre en avion, «c’est comme aller, me dit-elle en souriant, d’une ville à une autre en Europe».La voilà donc, la ville de la démesure. Un instant plus tard, comme si le génie des lieux l’avait entendue, se montrent au loin les contours enneigés d’un volcan éteint et d’un autre, plus haut, en k

L’AUTEUR L’écrivain Alberto Ruy Sanchez est né en 1951 à Mexico. Ancien élève de Roland Barthes à Paris, où il a vécu huit ans, il a été un proche du Prix Nobel Octavio Paz, auquel il a consacré un essai. Romancier et poète, il porte un regard empreint de curiosité sur le monde et sur son propre pays, dont témoigne à chaque numéro la revue Artes de Mexico, qu’il dirige depuis 1988.

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M E X I C O, L A V I L L E D E L A D É M E S U R E

activité. Le panache blanc et convulsé des fumerolles qui s’en élèvent est comme son reflet inversé, deux triangles qui s’interpénètrent par leur sommet, l’un de pierre, l’autre de fumée. Son nom, Popocatépetl, signifie justement « montagne qui fume » dans la langue des Aztèques, et celui de sa conjointe enneigée Iztaccihuatl la «femme blanche », plus connue sous le nom de « femme endormie ». Ils sont plus familièrement appelés El Popo et El Izta. Les légendes qu’ils ont inspirées sont innombrables et la plus répandue, d’origine aztèque, voit dans les deux volcans des amants tragiques — tels ceux de Vérone — changés en montagnes après leur mort et pour l’éternité par les dieux. La poésie et la peinture mexicaines n’ont eu de cesse de leur rendre hommage. C’est à eux que faisait allusion Malcolm Lowry dans Sous le volcan, ce roman dans lequel Mexico est considéré, de façon voilée, comme une descente aux enfers.Ces montagnes sont bien davantage que des volcans ; elles sont histoire, mythe, etmême inspiratrices de rites pour les communautés environnantes qui les considèrent, dans leur vie quotidienne, comme des êtres surnaturels. Dans les prophéties aztèques l’éruption de ces deux volcans annonce la fin des temps. Pendant près de cinquante ans, le Popo est resté en sommeil, et les lignes régulières

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des avions passaient près des volcans. Maintenant qu’il s’est éveillé, par prudence, elles s’en sont éloignées. Bien que ces hauteurs se trouvent à cinquante kilomètres de la ville, vues du Valle de Mexico quand la pollution et les nuages permettent de les distinguer, elles sont imposantes. La passagère, àcôté de moi, suit son idée et, dans un espagnol irréprochable qui laisse pourtant percer un léger accent français, elle me dit : «Ce sont les gardiens de la démesure mexicaine.» Pour apporter de l’eau à son moulin, je lui raconte que le col entre les deux volcans s’appelle le Passage de Cortés, parce que c’est par là que les conquistadors espagnols sont entrés dans la ville. La chronique de Bernal Díaz del Castillo, le soldat écrivain, rend compte de l’immense stupéfaction de ces hommes d’armes ; il dit exactement qu’ils croyaient « voir des choses inouïes, dont on n’aurait jamais pu rêver ». Ils découvrent une ville immense construite sur des îlots, avec des «rues d’eau», des tours, des palais et de grands temples de pierre aux formes inconnues, comme calquées sur celles des volcans, des chaussées droites et extraordinairement longues, à fleur d’eau, qui rattachent les îles entre elles et à la terre ferme, et une végétation exubérante mais disposée en lignes droites, des jardins flottants sur des îles artificielles, où les Aztèques cultivent fleurs et aliments. Et de hauts arbres de la famille des saules, appelés ahuejotes, qui servent à fixer le sol de ces îlots. «Ce que nous voyons ici de nos yeux, dit Cortés, dépasse l’entendement. » Les Espagnols découvrent plus de quarante agglomérations reliées entre elles à la surface du lac et sur ses rives. Cortés luimême dit que l’endroit est aussi beau que Grenade et aussi grand que Cordoue et Séville réunies. Mais on sait aujourd’hui qu’il a minimisé. Ce qu’il a vu était une dizaine de fois plus grand que les deux villes espagnoles. Il y avait alors à Tenochtitlán près de 250 000 habitants, alors que Paris en comptait 185 000, et Venise 130 000. Le mexicaniste Jacques Soustelle estime que près de 700 000 habitants peuplaient la cuvette occupée par le lac et ses environs. Cortés note que, sur les immenses et nombreux marchés de la ville, la diversité des produits est supérieure à tout ce qu’offrent les marchés d’Europe. Il est tout aussi étonné par ce qu’il considère comme des mesures d’hygiène rigoureuses. L’omni-

présence des plantes et des fleurs dans les maisons, les palais et les temples, et même sur les gens, partout, lors de toutes les cérémonies, l’étonne tout autant. Les fleurs sont d’évidence un élément substantiel de cette culture. C’est ce que raconte Christian Duverger dans sa biographie de Cortés ; il affirme que ce qui en impose le plus aux Espagnols, ce sont les dimensions de ce qui s’offre à leur vue : la table de l’empereur est servie chaque jour par quatre cents serviteurs ; il y a dans son harem cent cinquante concubines et trois mille servantes. Entre les îles, sur les canaux circulent au moins cinquante mille canoës. Tout semble démesuré aux yeux des conquistadors. Ce que nous voyons à présent du ciel est un avatar lointain de cette ancienne démesure, une agglomération de plus de vingt millions d’habitants, dans un pays qui en compte cent douze.

DES ÉTRANGERS CONQUIS Le pilote annonce que nous allons atterrir dans une dizaine de minutes. Nous survolons des rues, des places. Les feux des véhicules agglutinés le long des grandes artères font de celles-ci autant de ruisseaux de laveincandescente. Des enfilades de lumières qui épousent le tracé des rues dévoilent une combinaison baroque d’ordre etde chaos ;de larges avenues etquelques dédales inattendus semblent tronqués par les voies aériennes de l’autoroute panaméricaine, à l’ombre desquelles des pans de la ville, comme enkystés, donnent l’impression que Mexico est une superposition de métropoles.Les modernisations y font long feu, témoin la tentative d’un de nos récents édiles municipaux qui, fort de ses aspirations mondialistes et malgré ses allégeances de gauche, a voulu donner à la ville une certaine ressemblance avec Los Angeles. Depuis l’achèvement de la construction des périphériques à deux niveaux de son projet, Mexico a quelque chose de Bombay, ce dont, apparemment, il ne s’est jamais rendu compte. Nous voyons maintenant le soleil se lever dans une débauche de couleurs, entre des nuages et les couches d’une pollution évidente. Ce qui estplus surprenant, ce sont les arbres en fleur dont les rues regorgent : les jacarandas. Pendant près de deux mois, leurs fleurs mauves prennent possession de la ville. Assis sur le siège à ma gauche,

Roberto,un jeune Mexicain taciturne avec lequel j’échange quelques impressions, me dit : «Quand les habitants de Mexico auront pour leurs jacarandas la dévotion des Japonais pour leurscerisiers en fleur, nous serons devenus de meilleurs citadins. » Puis il me rappelle que leurs fleurs, à l’apogée de leur splendeur, tombent abondamment sur le sol, etque des rues entières sont couvertes d’un tapis mauve. On les voit sur la terre comme au ciel, et c’est pourquoi la chanteuse populaire Sasha Sokol dit que le jacaranda a l’étrange pouvoir d’être à la fois nuage et tapis. Bien que « jacaranda » soit un motguarani, on raconte que l’arbre aurait été apporté du Brésil, au début du e XX siècle, par Sanshiro Matsumoto,unjardinier japonais émigré à Mexico, qui jamais n’aurait pu imaginer que le XXIe siècle en ferait l’emblème de la ville.

UN ÉTUDIANT EN DEUIL La passagère assise à ma droite connaît ces fleurs et les aime. «C’est une des raisons, ou plutôt des images, qui nous ont décidés àvenir nous installer ici pour notre retraite», déclare-t-elle. J’apprends ainsi qu’elle s’appelle Elodie, et son mari Louis Santamaría, qu’elle est française, lui nord-américain. Après avoir vécu en Argentine, aux PaysBas,au Venezuela, en Belgique, en Espagne et à deux reprises au Mexique, ils reviennent maintenant à Mexico pour s’y installer définitivement. En songeant à ce que l’on dit partout de la recrudescence de la

TENOCHTITLAN (MURAL) / LUIS COVARRUBIAS / MUSEO NACIONAL DE ANTROPOLOGIA DE MEXICO / SEAN SPRAGUE / MEXICOLORE / BRIDGEMAN GIRAUDON

« CE QUE NOUS VOYONS ICI DE NOS YEUX DÉPASSE L’ENTENDEMENT. » CORTÉS

RÊVE. L’ancienne Tenochtitlán, qui est devenue Mexico, représentée en 1963 par le peintre Luis Covarrubias.

violence dans ce pays, je leur demande, intrigué, pourquoi, entre toutes les villes, ils ont choisi celle-ci. Ils me répondent qu’ils ont vécu dans suffisamment d’endroits au monde pour avoir appris à faire la différence entre l’image que l’on en donne et ce qu’il en est vraiment de la vie que l’on y mène, dans toute sa vertigineuse diversité. « Et nous trouvons qu’au Mexique elle est particulièrement riche et variée, ajoute Louis.De tous les pays que nous connaissons, c’est celui que nous préférons. » Elodie intervient, pour ajouter : « Il y a ici des choses pour moi essentielles dont on ne parle pas, habituellement. Les Français, pour la plupart, voient le Mexique comme un pays très chaud, tropical, alors qu’à Mexico, je ne vous apprends rien, c’est l’éternel printemps. Et puis, Louis et moi aimons beaucoup votre cuisine. » Comme l’atterrissage est imminent, nous nous donnons rendez-vous pour aller déjeuner ensemble un jour prochain dans la vieille ville. Le jeune homme triste, à ma gauche, a tout entendu, et il me dit à voix basse : «Moi, je ne suis pas aussi optimiste. Même dans les jacarandas, que j’aime, je ne peux m’empêcher de voir je ne sais quoi de sombre. Je ne dis pas que vos voisins se trompent, mais la vie, en ce moment, me force à considérer les choses autrement.»Roberto est un étudiant en sciences sociales, à Paris ; il bénéficie d’une maigre bourse, à laquelle il a ajouté ce qu’il a pu économiser, avant d’aller en

France, en travaillant au noir dans des restaurants californiens où il faisait la plonge. Il revient au Mexique plus tôt que prévu, en interrompant ses études, parce que son père, chauffeur de taxi, a été mortellement agressé par un voleur. Roberto est venu assister aux funérailles, mais il va devoir, auparavant, s’aventurer dans un labyrinthe de formalités etde démarches administratives pour récupérer la dépouille de son père. Son avenir immédiat n’arien d’enviable, etje lui présente mes condoléances. «Cette ville est aussi celle des voleurs et des assassins de mon père », conclut-il, accablé. Il vit ici dans un quartier périphérique, très éloigné du centre et plutôt défavorisé, près de l’autoroute qui mène à Puebla, au pied des volcans. Nous décidons de nous revoir, quand il aura rendu à son père les derniers devoirs. L’avion survole encore quelques places, quelques jacarandas, et aborde les pistes de l’aéroport qui, à la surprise de certains voyageurs, est situé dans la ville même. Je reverrai mes nouvelles connaissances dans le centre historique de la ville – que j’ai grande envie de redécouvrir à travers leur regard –, là où le monde préhispanique affleure littéralement sur le sol des édifices du temps de la Nouvelle-Espagne dont les pierres sont souvent celles des temples préhispaniques détruits. ∆ Traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli LA SEMAINE PROCHAINE : LE CŒUR SECRET DE MEXICO

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