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2014

Pierre et Gilles |   Héros 30 rue Beaubourg 75003 Paris

Tel : 33 (0)1 42 72 14 10 – www.danieltemplon.com ISBN 978-2-917515-14-3 30€

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Galerie Daniel Templon

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Hé  ros Galerie Daniel Templon

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Entretien

INTERVIEW

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Entretien de Pierre & Gilles avec Catherine Grenier, le 6 mars 2014 Interview with Pierre & Gilles by Catherine Grenier, March 6, 2014 4

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Catherine Grenier : Pour le catalogue de votre exposition au Jeu de Paume, vous avez réalisé une chronologie illustrée qui réunit notamment un choix de photographies de vous depuis votre enfance. Ce que je remarque dans ces images, c’est que pour cette période de l’enfance, Pierre a retenu son goût pour le déguisement, pour le théâtre, alors que les photos de Gilles traduisent plutôt un goût pour la provocation : très jeune déjà, se faire photographier exhibant un crâne, ou encore poser, adolescent, à côté d’un père Noël. Ce choix d’images d’enfance montre donc Pierre comme plus romantique et Gilles plus provocateur. Est-ce que cela correspond réellement à vos personnalités ? À ce que vous étiez dans votre enfance ? À ce que vous êtes maintenant ? Pierre, si vous racontiez votre enfance sur un mode plus familier, est-ce que vous retiendriez cette spécificité ? Pierre : Oui. C’était une enfance plutôt solitaire et beaucoup dans les rêves… Et j’aimais beaucoup me déguiser. CG : Il y a le déguisement, mais aussi le sens du théâtre… P : Oui, c’est ce dont j’avais envie, j’aimais le théâtre, la danse, la musique. Tout ça m’attirait, je ne savais pas trop dans quelle direction partir. Et j’aimais aussi le dessin, je dessinais tout le temps. CG : Vous viviez dans un milieu où avoir ce genre d’aspiration était possible ? P : Non, pas trop. C’était assez difficile, j’étais dans une petite ville de province, la Roche-sur-Yon, un peu austère. Il n’y avait pas grand-chose, même pas vraiment de cinéma. Donc je regardais beaucoup les revues de cinéma, comme Cinémonde, et je rêvais sur les films à travers ce que racontaient les revues, ou les photos de Sam Levin, toutes les vedettes… CG : Est-ce qu’à partir d’un certain âge, ce goût pour le déguisement et la rêverie a commencé à poser problème ? P : Non. CG : Y a-t il eu un moment d’arrêt, comme c’est souvent le cas durant l’adolescence ? P : Oui, il y a eu un moment d’arrêt au moment où je suis parti de ma ville, quand je suis allé en Suisse faire des études de photo et quand je suis allé à l’armée. À partir

Catherine Grenier: For the catalogue of your exhibition at the Jeu de Paume, you put together an illustrated chronology which included a selection of photographs of you since your childhood. What I notice in these pictures is that for this period of your childhood, Pierre has maintained his taste for disguise, for the theatre, while the photos of Gilles tend to convey a taste for the provocative: at a very young age, having himself photographed with a skull or else posing as a teenager beside a Santa Claus. So this choice of childhood pictures shows a more romantic Pierre and a Gilles more provocateur. Does that really fit in with your personalities? With how you were in childhood? With how you are now? Pierre, if you were to describe your childhood in a more familiar manner now, would you maintain this particular impression? Pierre: Yes. I had a childhood that was rather solitary and very much bathed in dreams. And I really liked to put on disguises. CG: There are the disguises, but also the sense of theatre. P: Yes, that’s what I wanted to do, I loved the theatre, dance, music. All that appealed to me, I didn’t really know which way to go. And I also loved drawing, I was drawing all the time. CG: Were you living in a place where having this kind of ambition was possible? P: Not really. It was quite difficult, I was in a little provincial town, La-Roche-Sur-Yon, a little strait-laced. There wasn’t much going on, not even really any cinema. So I spent a lot of time reading film magazines, like Cinémonde, and dreamt about the films via what the magazines described or from Sam Levin’s photos, all the stars… CG: Was there a certain age from which you started having problems with this taste for disguises and dreaming? P: No. CG: But was there a moment when you stopped to take stock, as is often the case during adolescence? P: Yes the moment came when I left my hometown, when I went off to Switzerland to study photography and when I went into the army. From that moment on, I was no longer just interested in myself, I was more interested in doing things with others, interested in the people I met.

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de ce moment-là, ce n’est plus moi qui m’intéressait, je m’intéressais plutôt à faire des choses avec les autres, aux rencontres.

“Gilles : Un jour, un professeur m’a dit : “Oh, cette harmonie de couleur est horrible, jaune citron et noir, c’est effrayant !” J’ai répondu : “Peut-être, mais moi j’aime bien.” Et j’ai décidé de tenir tête aux professeurs…”

CG : Pourquoi avoir choisi de faire des études de photographie ? À l’époque, la photo était considérée comme un mode objectif, moins propice au rêve que le dessin ou la peinture. P : Je n’étais pas dans une famille très intéressée par l’art ; mes parents allaient plutôt à la Fête des fleurs, à Holiday on Ice, des choses comme ça. Et c’est la photo qui m’a attiré, les photos que je voyais dans les revues, les photos de cinéma surtout. J’ai commencé à faire des photos avec mes amis, à les déguiser. Et j’ai senti que c’était une façon de m’exprimer, d’avoir un contact avec les autres, de pouvoir échanger. CG : Est-ce que le caractère plutôt romantique et assez tendre de vos photos d’enfance est quelque chose qui a aussi caractérisé vos premières images ? P : Oui, je crois. CG : Donc vous aviez un regard plutôt bienveillant, positif sur le monde ? P : Oui, je suis quelqu’un plein d’espoir. CG : Gilles, on sent dès vos premières images que vous avez une sensibilité différente, que vous cherchez à retenir l’attention autrement, avec un côté un peu plus revendicatif ? Gilles : Oui, c’est vrai, j’ai ce côté provocateur. Je l’avais déjà enfant, mais à l’adolescence beaucoup plus… CG : Est-ce que vous pensez avoir ensuite transféré cela dans la création artistique ? G : Je suis rentré très jeune aux Beaux-Arts, à 15 ans, je crois que c’est important. CG : Comment on fait pour rentrer à 15 ans aux BeauxArts ? G : Et bien il fallait avoir 16 ans, mais on m’a fait rentrer à 15 ans parce que j’étais très, très turbulent et très dur à l’école. J’étais très en retard et je ne travaillais pas. Mon professeur de dessin m’a orienté vers les Beaux-Arts, et je suis entré grâce à lui à l’école régionale du Havre. Mes parents n’y avaient jamais pensé, alors qu’ils aimaient beaucoup l’art, ils m’emmenaient voir beaucoup d’expos. Moi, je n’y pensais pas non plus. En arrivant aux BeauxArts, j’avais un côté révolté et je n’avais qu’une envie, dès le premier jour : en partir. J’ai dit à mes parents : “Je ne veux pas y retourner, ça ne me plaît pas. Il faut dessiner du nu féminin au fusain, ça ne m’intéresse pas.” Mais ils m’ont répondu : “Reste aux Beaux-Arts quand même, continue, on verra dans trois mois ce qui se passera.” Je faisais des dessins et tout le reste, je n’avais que des mauvaises notes, et tout d’un coup j’ai eu des bonnes notes, les professeurs ont trouvé ça bien. Je me suis dit : “C’est bizarre.” Moi, je ne trouvais pas que ce que je faisais était bien. Mais à partir de là, j’ai pris confiance en moi. Au début j’étais un bon élève classique, je dirais, et petit à petit

CG: Why did you choose to study photography? At that time, photography was considered to be an objective form of expression, less favourable for dreaming than drawing or painting. P: My family was not much interested in art. My parents preferred to go to Flower shows, to Holiday On Ice, things like that. And it was photography that attracted me, the photos I saw in the magazines, especially photos of the cinema. I began to do photos with my friends, putting them in disguises. And I felt that it was a way to express myself, to make contact with others, to be able to exchange ideas with them. CG: Is the rather romantic and quite tender character of your childhood photos something which also characterizes your first pictures? P: Yes, I believe so. CG: So you had a rather generous, positive view of the world? P: Yes, I’m a hopeful kind of fellow. CG: Gilles, we get the feeling from your very first pictures that you have a different kind of sensitivity, that you are seeking to capture people’s attention differently, with an element tending to be more militant? Gilles: Yes, that’s true. I do have a provocative side to me. I had it already as a child, but much more so in adolescence. CG: Do you think you have put that into your artistic creativity? G: I started very young at the Beaux-Arts (Fine Arts Academy), at 15. I think that’s important. CG: How do you get into the Beaux-Arts at 15? G: Well, you were supposed to be 16, but they let me in at 15 because I was a great trouble-maker and very hard to handle at school. I was way behind the others and I didn’t work. My art teacher directed me towards the Beaux-Arts and I was admitted, thanks to him, at the regional school at Le Havre. It had never occurred to my parents despite being great art-lovers, taking me to see a lot of exhibitions. It had never occurred to me either. With my spirit of revolt, when I arrived at the Beaux-Arts, I had just one wish from the first day and that was to get out of there. I told my parents: “I don’t want to go back. I don’t like it there. We have to do charcoal drawings of female nudes. It doesn’t interest me.” But they replied: “Stay at the Beaux-Arts all the same, carry on, we’ll see in three months what happens.” I was doing drawings and all the other stuff and got nothing but bad marks. And then suddenly, I began getting good marks. The teachers liked my work. I said to myself: “that’s strange,” for my part, I did not think what I was doing was any good. But from that point, I gained in self-confidence. At first, I was what I would call a good classical student, and gradually I began to assert myself. One day, a teacher told me: “Oh, this colour combination is horrible, lemon yellow and black, it’s frightful!” I replied: “Maybe, but I like it.” And I decided to stand up to the teachers with regard to my tastes, telling them: “You don’t like it, me, I like it.”

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je me suis affirmé. Un jour, un professeur m’a dit : “Oh, cette harmonie de couleur est horrible, jaune citron et noir, c’est effrayant !” J’ai répondu : “Peut-être, mais moi j’aime bien.” Et j’ai décidé de tenir tête aux professeurs s’agissant de mes goûts, en leur disant : “Vous n’aimez pas, moi j’aime !” Après, j’ai continué à faire ce que je voulais, même si les gens le repoussaient. Je faisais des collages dans lesquels j’utilisais plein d’éléments, comme des fleurs en plastique, et j’aimais provoquer : j’utilisais aussi des crottes en plastique, des fausses mouches… J’étais dans le factice, et cette provocation m’amusait beaucoup. Elle déplaisait beaucoup à certains et en amusait d’autres, ce que je faisais déplaisait beaucoup ou plaisait beaucoup. Ça m’a permis de trouver ma propre personnalité, et en fin de compte j’ai pris du plaisir à devenir artiste. Mais je n’utilisais jamais les techniques qu’on nous apprenait, la sculpture en terre, etc. Moi j’aimais bien faire du collage, mélanger, j’étais toujours un peu décalé. J’étais quelqu’un d’assez rebelle, je pense. CG : Et vous, Pierre, avez-vous vécu cette même expérience dans l’apprentissage de la photo, le moment où l’on part dans sa voie, qu’importe ce que pensent les professeurs ? P : Moi, arrivant dans une grande ville, je découvrais tout, tout d’un coup. Tout se mélangeait : les rencontres, les amis. Donc c’était la découverte de la vie en même temps… Et en fait l’école ne me passionnait pas, je n’y allais pas beaucoup, j’étais plutôt ailleurs. CG : Vous y avez appris la technique traditionnelle de la photographie, à développer vous-même, etc. ? P : Oui, oui. Mais c’était une petite école de photo, pas très réputée. J’ai beaucoup appris sur le tas après. L’école ça restait un peu… léger. CG : Donc la qualité d’exécution qui caractérise vos photographies est venue plus tard ? P : Oui, quand j’ai commencé à travailler. Mais j’adorais développer mes films, je pouvais passer des nuits entières à faire des tirages. CG : Vous travailliez en noir et blanc ? P : Oui, c’était l’époque. Et puis c’était aussi une question d’argent, c’est le noir et blanc que je pouvais développer moi-même. CG : Quel type de photo faisiez-vous? P : Des portraits, surtout. Des petites mises en scène avec des personnages. C’est drôle, parce que souvent, les gens qui avaient vu mes photographies étaient surpris, quand ils me rencontraient, de me voir si jeune. Ils croyaient que j’étais un vieux monsieur, enfin un homme plus âgé, parce qu’il y avait un petit côté Hollywood plutôt glamour dans mes photos. CG : Qui se rapportait à quoi ? Des images que vous aviez vues chez vos parents ? P : Non, pas du tout. En fait, je ne sais pas exactement d’où ça venait. Certainement de toutes ces images que j’avais

Pierre et Gilles , Photomaton, 1977

After that, I carried on doing what I wanted, even if people rejected it. I was doing collages in which I used all kinds of objects, such as plastic flowers, and I liked the provocation: I also used plastic faeces, fake flies… I worked with the artificial and enjoyed this provocation. It annoyed some people a lot and amused others. What I was doing caused great displeasure or great pleasure. That enabled me to find my own personality and in the end, I took pleasure in becoming an artist. But I never made use of the techniques they were teaching us, sculpture in clay, etc. For my part, I liked to do collages, to mix things up, I was always a little out of step: I think I was always something of a rebel. CG: And you, Pierre, did you have this same experience in your apprenticeship as a photographer - the moment when you take off on your own, whatever the teachers may think? P: Arriving in a big city, I was discovering everything. It was a combination of many things: meeting people, friends. So I was at the same time discovering life itself. And in fact, school didn’t excite me, I didn’t go much, I preferred being elsewhere. CG: You did learn the traditional techniques of photography, to develop on your own, etc.? P: Yes, yes. But it was a small photography school, without much of a reputation. I learned a lot later, on-the-job. School was a bit - how should I say? - on the light side.

“Gilles: One day, a teacher told me: “Oh, this colour combination is horrible, lemon yellow and black, it’s frightful!” I replied: “Maybe, but I like it.” And I decided to stand up to the teachers…”

CG: So the high technical quality characteristic of your photography came later? P: Yes, when I began working. But I loved developing my film, I could spend whole nights making prints. CG: You were working in black and white? P: Yes, it was that period. And then it was also a question of money, black and white was what I could develop myself.

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vues quand j’étais petit dans les journaux, et qui m’ont marqué. CG : Où et quand vous êtes-vous rencontrés ? P : À Paris, en 1976. On est arrivés à peu près la même année à Paris, mais on s’est rencontrés deux ou trois ans plus tard. Moi, je suis arrivé en 1972. CG : Donc l’école était finie ? P : L’école était finie, l’armée était finie, et je suis arrivé à Paris juste après.

“Pierre : Les gens qui avaient vu mes photographies étaient surpris, quand ils me rencontraient, de me voir si jeune.[…] parce qu’il y avait un petit côté Hollywood, plutôt glamour dans mes photos.”

CG : à quelle occasion vous êtes-vous rencontrés, dans quel milieu ? P : Dans le milieu artistique, le milieu de la mode. C’était pour l’ouverture du magasin Kenzo. On s’était croisés un petit peu avant. G : Pierre évoluait beaucoup plus que moi dans le milieu de la mode, moi j’étais plus intéressé par le milieu de l’art. Et c’est ce côté différent que j’ai beaucoup aimé chez Pierre, il m’a beaucoup apporté. P : Et réciproquement. CG : Pierre, comment vous étiez-vous intégré à ce milieu de la mode ? P : Je ne sais pas, naturellement… J’ai tout de suite commencé à sortir, j’habitais dans un petit hôtel et, avec la fille de l’hôtel, on allait le soir au Flore, on rencontrait des gens. Petit à petit, j’ai demandé à certains de faire des photos d’eux. CG : Vous aviez l’idée de faire des photos de mode ? P : Non, pas vraiment, ce n’est pas ce qui m’attirait le plus en fait. J’en ai fait un petit peu, mais pas trop. J’ai travaillé pour le magazine Interview, pour des journaux de musique comme Rock & Folk, des choses comme ça.

Pierre et Gilles , Photomatons, 1978

CG : Et vous, Gilles, qu’est-ce qui vous avait attiré à Paris après Le Havre ? G : Moi, je voulais dès le départ aller à Paris… J’ai passé trois ans aux Beaux-Arts du Havre, où j’ai eu mes diplômes. J’en suis sorti comme un très bon élève, avec les félicitations, tout, merveilleux. Et je suis parti à Paris. En

CG: What type of photography were you doing? P: Above all, portraits. Putting characters in set-ups. It was funny because people who had seen my photos were often surprised when they met me, to see how young I was. They expected to see an elderly gentleman, someone older, because there was little Hollywood look, a touch of glamour in my photos. CG: Which was related to what? Pictures you had seen at home with your parents? P: No, not at all. In fact, I don’t know exactly where that came from. Certainly from all the pictures I had seen when I was small, in the magazines, which left their mark on me. CG: Where and when did the two of you meet? P: In Paris in 1976. We arrived at roughly the same time in Paris, but we met two or three years later. I got there in 1972. CG: So school was over? P: School was over, the army was over, and I got to Paris soon after. CG: On what occasion did you meet, with what group of people? P: In the art world, the fashion world. It was round about the opening of the Kenzo shop. We had come across each other a little before that. G: Pierre was working in the fashion world much more than me. I was more interested in the art world. And it was this different aspect that I liked a lot about Pierre. He brought me a lot. P: It was mutual. CG: Pierre, how did you fit into this fashion world? P: I don’t know, it was natural… I started going out right away. I was living in a small hotel and went in the evening with the girl from the hotel to the Café de Flore. We met with people there. Gradually, I asked to make photos with some of them. CG: Did you have the idea of doing fashion photos? P: No, not really. That was not what appealed to me the most, in fact. I worked for Interview magazine, for papers in the music business, like Rock & Folk, things like that. CG: And you, Gilles, what was it that drew you to Paris after Le Havre? G: Me, I wanted to go to Paris right from the beginning. I spent three years at the Beaux-Arts in Le Havre, where I got my diplomas. I came out of there as a very good student, with congratulations, everything, wonderful. And I left for Paris. When I got there, I was a little lost and lonely. The first year, I knew nobody and I hung around the cinemas, the Cinémathèque. I went to lots of exhibitions. That was when I met Annette Messager. We became friends, we wrote to each other. And then I also got to know a few people in the fashion world. That was how I met Pierre. I already knew his photos, I’d seen them in magazines. He has not yet done many, but I had noticed them. I loved them

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arrivant, j’étais un peu perdu et solitaire. La première année, je ne connaissais personne et je traînais au cinéma, à la Cinémathèque, j’allais voir plein d’expositions. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Annette Messager. On est devenus amis, on s’est écrit… Et puis je fréquentais aussi un peu le milieu de la mode. C’est comme ça que j’ai rencontré Pierre. Je connaissais déjà ses photos, que j’avais vues dans des magazines. Il n’en avait pas encore fait beaucoup mais je les avais repérées, je les aimais, et je le connaissais de vue. Dès qu’on a eu l’occasion de vraiment se rencontrer, à cette soirée chez Kenzo, ça a été un coup de foudre. Et après cette soirée, on ne s’est plus jamais quittés ! CG : Quand avez-vous commencé à travailler ensemble ?  P : Quelques mois après. CG : Quel a été le déclic ? G : On se conseillait mutuellement. Moi je peignais, je faisais des collages. Et Pierre, parfois, me faisait de petites photos pour m’aider dans mes peintures. De mon côté, je le conseillais, je lui donnais des idées d’images. On discutait ensemble de pas mal de choses. Quand on s’est rencontrés, j’avais commencé à collectionner les Photomatons, et on a continué ensemble. On avait des milliers de Photomatons, de tous les gens qu’on rencontrait. Des inconnus, des connus, des amis... On aimait toutes ces têtes, tous ces visages qui grimaçaient. Les Photomatons étaient en couleurs, il y avait des couleurs assez criardes à l’époque. On aimait bien ces couleurs, alors on a fait une série de neuf portraits d’amis inspirés de ces Photomatons. Mais à l’époque, au tirage, les couleurs n’étaient pas terribles. P : Non, elles étaient un peu ternes, alors qu’on avait utilisé du fluo, des couleurs très vives. G : On n’arrivait pas à avoir des couleurs comme celles des Photomatons. Alors j’ai dit à Pierre : “Je vais peindre sur les photographies, pour remettre de la couleur”. Et on a été tellement contents du résultat, et de l’idée de travailler ensemble, qu’à partir de ce moment on n’a plus travaillé qu’ensemble. Pierre n’a plus fait de photos de son côté, ça a été un travail à deux. CG : Quand on regarde vos premiers travaux, on distingue l’influence croisée du Pop et du psychédélique. Ce n’était pas trop la tendance, en France, à l’époque ? P : Non, la tendance était au noir et blanc : 1976, c’était le début de la période punk, du noir et blanc, et nous on aimait bien faire l’opposé. Au début on travaillait pour des magazines, des pochettes de disques… CG : C’est ce qui vous plaisait ? Prendre le contre-pied ? G : Oui, prendre le contre-pied, mais c’est aussi ce qu’on aimait ! P : C’était naturel. G : Le Pop Art avait été une révélation à 14/15 ans, donc notre référence, c’était la figure emblématique d’Andy Warhol, mais aussi tout ce qui tournait autour du Pop Art. P : Et puis, on a voyagé. Pendant notre premier voyage au Maroc, on a découvert les photos des stars de la chanson

and I knew him vaguely. As soon as we had the opportunity to really meet, at the Kenzo opening, that was “love at first sight”! And we’ve been together ever since. CG: When did you start working together? P: A few months later. CG: What triggered it off? G: We gave each other advice. I was painting, I was doing collages. And Pierre sometimes made little photos for me, to help me with my paintings. For my part, I gave him advice, I gave him picture ideas. We discussed a lot of things together. When we met, I had begun to collect photo booth picture and we carried on doing that together. We had thousands of photo booth pictures, of all the people we met. People we didn’t know, others we did, friends. We loved all these heads, all these faces grimacing. The photo booth pictures were in colour, quite garish colour at that time. We loved these colours, so we did a series of nine portraits of friends inspired by these photo booth shots. But at that time, the colours of prints were not terrific. P: No, they were a little dull, whereas we had used dayglo, very bright colours. G: We couldn’t get colours like those in the photo booth

Les grimaces, 1977

“Pierre: people who had seen my photos were often surprised when they met me, to see how young I was, […] because there was little Hollywood look, a touch of glamour in my photos.”

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égyptienne, des photos toutes recolorées, avec des fleurs, des couleurs un peu mal faites… G : C’était comme des Warhol, exactement pareil, des espèces de sérigraphies de mauvaise qualité, baveuses. C’est aussi beau qu’une œuvre de Warhol ! On trouvait même des portraits de Bardot, parce qu’elle était connue à l’époque dans les pays du Maghreb. On aimait aussi les fonds, avec des motifs… Alors c’est vrai qu’on était inspirés par ces images, mais on ne voulait pas les reproduire, on avait notre propre personnalité.

“Pierre : on a découvert les photos des stars de la chanson égyptienne, des photos toutes recolorées, avec des fleurs, des couleurs un peu mal faites… Gilles : C’était comme des Warhol…”

Garçon de Paris, François, 1983 Garçon de Paris, Thierry, 1983

CG : Aviez-vous croisé l’œuvre de Martial Raysse à l’époque ? G : Ah oui, oui, j’adorais. Je l’avais vu dans des revues d’abord, et puis il y en avait au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, qui était à ce moment-là installé au Palais de Tokyo. J’y allais souvent.

pictures. So I said to Pierre: “I’m going to paint over the photos to restore the colour.” And we were so happy with the result and with the idea of working together that from that moment on, we only worked together. Pierre stopped doing photos on his own. It became a partnership. CG: When we look at the first work you did together, we see the interacting influence of pop and psychedelic. That was not really the trend in France at the time, was it? P: No, the trend was black and white. 1976 was the beginning of the punk period, black and white, and we liked to do the opposite. At first, we were working for magazines, for record-covers.

CG : Et Salvador Dalí ? P : On l’a rencontré et on l’a photographié. G : C’était pour le journal Façade, une sorte d’Interview à la française, pour lequel on travaillait à la fin des années 1970. Les premières images que l’on a faites ensemble sont parues dans ce journal, où on avait publié avant séparément. P : On a photographié aussi Warhol, Mike Jagger, Iggy Pop. G : Des grandes stars, dirons-nous ! Mais Dalí je l’aimais surtout comme personnage, le personnage de la télé, le provocateur, sa peinture n’était pas ce que je préférais. C’était le premier artiste “star”, comme Warhol l’a été ensuite. Et je trouvais ça bien, je n’aimais pas trop les artistes très austères, qu’on ne voyait pas. Quand on est jeune, on aime bien les gens un peu qui brillent, qui sont drôles et amusants.

CG: Is that what you liked doing? Doing the opposite from everyone else? G: Yes, doing the opposite, but it also happened to be what we liked. P: It was natural. G: Pop Art had been a revelation when we were 14, 15, so our benchmark was the emblematic figure of Andy Warhol, but also everything else revolving around Pop Art. P: And then we travelled. During out first trip to Morocco, we discovered the photos of the stars of Egyptian popular music, photos that had been colourized, with flowers, and the colours a bit botched. G: They were like Warhols, exactly the same, a sort of poor quality, dribbling silk-screens. They were as beautiful as a work by Warhol! We even found portraits of Brigitte Bardot, because at the time, she was well-known in the North African countries. We also liked the backgrounds, with patterns. So it is true that we were inspired by these pictures, but we didn’t want to reproduce them, we had our own personality.

CG : Aviez-vous vu les photographies faites par Dalí avec Philippe Halsman ? Ce sont les premières photographies composées, avec une vraie mise en scène, des décors… G : Oui, j’aimais beaucoup. Les photographies avec l’eau, le chat jeté en l’air… Et puis j’aimais bien sa maison à Cadaqués, tout cet univers.

CG: Did you come across the work of Martial Raysse at the time? G: Oh, yes, yes! I loved it. I had seen it first in magazines, then there were some at the Musée d’art moderne de la Ville de Paris, which was housed in those days in the Palais de Tokyo. I went there a lot. CG: And Salvador Dalí? P: We met him. We photographed him. G: It was for Façade magazine, a sort of French-style Interview, for which we did some work at the end of the 70s. The first pictures we did together appeared in that magazine. Before, we had published there separately. P: We also photographed Warhol, Mick Jagger, Iggy Pop. G: What we’d call great stars! But the Dalí I liked was above all the person, the TV personality, the provocateur. I didn’t care much for his painting. He was the first “star” artist, as Warhol was later. And I thought that was fine, I didn’t much like the very austere artists, who we didn’t get to see. When you’re young, you like the people who “shine” a bit, who are funny, amusing. CG: Have you seen the photos Dalí did with Philippe Halsman? They are the first composed photos, real productions, with décors.

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CG : Vous évoluiez aussi dans les milieux de la nuit, les soirées du Palace, est-ce que la musique a été importante ? P : Oui, la musique, bien sûr ! G : Pour Pierre, plus que pour moi. Moi j’aimais bien tout ce que les gens n’aimaient pas. Alors, quand j’étais aux BeauxArts, j’écoutais Claude François, Sheila, et ça énervait les autres élèves. Ca me plaisait réellement, parce que c’était sucré, agréable. J’aimais voir des shows à la télé, et ça me plaisait d’autant plus que ça énervait tout le monde. Mais je ne suis pas resté nostalgique, maintenant ça m’ennuie. P : On aimait tous les deux ces musiques quand on s’est rencontrés. G : Oui, on aimait les mêmes choses, mais pas de la même façon. Moi, j’aimais bien parce que c’était décalé… J’aimais toujours ce côté provocateur. Et puis je trouvais bien d’aimer quelque chose comme on aime un gâteau, un bonbon : c’est quelque chose qui sur le moment est agréable, mais il ne faut pas en manger trop parce qu’après, ça vous fait mal au cœur. CG : Et vous, Pierre ? P : Je crois que j’aimais vraiment au premier degré, complètement… Et j’aime toujours. Mais j’aime aussi toutes sortes d’autres musiques. G : Moi, par contre, il y a des choses que j’aimais bien, que je n’aime plus. Je n’ai plus envie de les entendre, mais je suis content de les avoir aimées. CG : Vous n’étiez donc pas dans la culture rock ? G : Si, parce que nos amis étaient très rock ! Tous nos amis étaient des chanteurs punk… On connaissait beaucoup de gens. P : On allait à tous les concerts de rock. G : On connaissait bien Alain Pacadis, Yves Adrien, toute la bande. Et ils nous aimaient parce qu’on était différents. P : Ouais, ils venaient chez nous, ça les amusait. On leur passait C. Jérôme, ils étaient très contents ! CG : Au début des années 1980, vous faites vos œuvres en commun. Quelle a ét�� votre première galerie ? P&G: On a fait une expo à la galerie Tex Braun, où on a montré Les Paradis et les Garçons de Paris. Mais on ne s’est pas du tout entendus avec eux, ça se passait mal, en particulier pour des raisons d’argent. Et donc on est partis. CG : Vous avez alors commencé à travailler avec la galerie Samia Saouma. Comment l’aviez-vous rencontrée ? G : On avait beaucoup d’amis communs, et certains savaient qu’on n’était pas contents de notre galerie, ils en ont parlé à Samia. On a travaillé avec elle, pendant plusieurs années, jusqu’à ce qu’elle parte s’installer à Berlin, et ça s’est très bien passé. CG : Qu’aviez-vous montré dans votre première exposition chez Samia Saouma ? G : Pour la première exposition on avait installé Le Naufrage. Il y avait des images de naufragés et de pleureuses. Et on avait construit une espèce de phare en fleur. C’était une installation inspirée par un monument près du Havre qui a été construit par la veuve d’un marin et qu’on appelle

G: Yes, I liked them a lot. The photos with the water, the cat thrown up in the air. And I liked his house in Cadaqués, all that world. CG: You also had an active nightlife, evenings at the Palace, was the music important? P: Yes, the music, of course. G: For Pierre more than for me. I liked everything that other people didn’t like. So when I was at the Beaux-Arts, I listened to Claude François and Sheila, and that annoyed the other students. I really liked it, because it was sweet, nice. I liked watching the shows on TV, and I liked that all the more because it annoyed everybody. But I’m not nostalgic for that stuff, now it bores me. P: We both liked that music when we met. G: Yes, we liked the same thing, but not in the same way. I liked it because it was out of step with the others. I always like the provocative side of things. And then I like the idea of liking something like we like a cake or a sweet. It’s something which is pleasant at the time, but you mustn’t overdo it because it will make you sick. CG: And you, Pierre? P: I believe I really liked things at their face value, wholeheartedly. And I still like them. But I also like all kinds of other music. G: On the other hand, there are things I used to like that I don’t like any more. I don’t want to hear them any more, but I’m glad I once liked them.

Marie-France, 1980

“Pierre: we discovered the photos of the stars of Egyptian popular music, photos that had been colourized, with flowers, and the colours a bit botched. Gilles: They were like Warhols…”

CG: So you were never into the rock culture? G: Yes, we were, because our friends were very rock‘n’roll!

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All our friends were punk singers… We knew a lot of people. P: We went to all the rock concerts. G: We knew Alain Pacadis, Yves Adrien, the whole gang. And they liked us because we were different. P: Yeah, they came to our place, they had a good time. We played C. Jérôme for them. They really enjoyed it! CG: At the beginning of the 80s, you were producing your works together. What was your first gallery? G: We did a show at the Tex Braun gallery where we showed Les Paradis and Les Garçons de Paris. But we didn’t get on at all well. It went very badly, in particular for money reasons. So we left them.

Naufragé, Ludovic, 1985

“Gilles : Mais la mort était là, puisque les gens étaient comme embaumés, coiffés, impeccables, comme un prépare un mort.”

le “pain de sucre”. C’est comme un grand phallus blanc… On s’en est inspirés et on a fait cette même forme en fleur. On avait ramassé tous les éléments sur la plage et on les avait ramenés chez nous. P : On ne savait pas si les naufragés étaient morts ou endormis… G : Ils étaient comme endormis, ils étaient lisses, beaux, étendus sur les bords du rivage. Et il y avait des femmes qui pleuraient. P : C’était à l’époque du sida, au début de l’épidémie. CG : Quelle a été la réception de ces premiers travaux ? G : Une partie des gens aimait notre travail, on avait des fidèles. Et puis les autres l’ont découvert petit à petit. Nous, on était très contents en tout cas ! Ça se passait bien, Samia avait vendu des tableaux, et enfin on avait un public. P : Pour nous, ce qui était important était de pouvoir exposer, de montrer. Parce qu’avant cela, on faisait beaucoup de choses personnelles que personne ne voyait jamais. G : Au début, on pensait qu’il n’y avait pas de place pour nous dans les musées ou les galeries. CG : Pourquoi ? G : Parce que l’art était très conceptuel, la photographie était très classique. Mais les choses ont changé dans les années 1980 avec l’arrivée d’artistes comme Annette Messager, qui a mélangé la photo et la peinture, ou comme Cindy Sherman. Et tout d’un coup, notre travail avait naturellement sa place dans ce milieu-là. Mais dix ans plus tôt, il n’y avait pas de place pour nous. CG : Vous parliez du sida. De nombreux artistes y ont fait référence à l’époque. Est-ce que ça transparaissait aussi dans votre travail ? P : Un peu oui, dans Les Naufragés par exemple. G : Il fallait le savoir, mais pour nous, c’était là. Il y a beaucoup de nos modèles, des Naufragés ou des Garçons de Paris, qui sont partis, emportés par cette épidémie. Donc quand on voit un garçon allongé, naufragé, qui ensuite est parti, ça a un sens pour nous. Mais les gens ne le savaient pas. CG : Dans vos œuvres, il y a un côté édulcoré, les person-

CG: Then you began to work with the Samia Saouma gallery. How did you meet her? G: We had a lot of friends in common and some of them knew we weren’t happy with our gallery and they told Samia about it. We worked with her for several years until she went off to open a gallery in Berlin. That went very well. CG: What did you show for your first exhibition at Samia Saouma? G: For the first exhibition, we put on Le Naufrage (The Shipwreck). There were pictures of the shipwrecked and the mourners. And we built a sort of flowering lighthouse. It was an installation inspired by a monument near Le Havre built by the widow of a sailor, and it’s called “the sugar-loaf”. It looks like a big white phallus. That was our inspiration and we created the same form in flower. We collected all the elements for it on the beach and brought them home. P: You couldn’t tell whether the shipwrecked were dead or asleep. G: They looked like they were asleep. They were smooth, beautiful, stretched out on the shore. And there were women weeping. P: It was at the outbreak of the AIDS epidemic. CG: What was the reaction to these first works? G: Some people liked our work. We had a loyal following. And then others discovered it little by little. At any rate, we were happy with it! It went well. Samia had sold some of the pictures, and we finally had a public. P: For us, what was important was to have an exhibition, to show our work. Because before that, we had been doing a lot of personal stuff that nobody ever saw. G: At first, we thought there was no place for us in the museums or galleries. CG: Why? G: Because the art was very conceptual, the photography very classical. But things changed in the 1980s with the arrival of artists like Annette Messager, who combined photography and painting, or Cindy Sherman. And all of a sudden, our work naturally found its place in that milieu. But ten years earlier, there had been no place for us. CG: You mention AIDS. Several artists made references to it at the time. Did that make its appearance in your work, too? P: A bit, yes, in Les Naufragés (The Shipwreck), for instance.

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nages sont sans âge, c’est ce qu’on fait dans les mémoriaux où l’on évoque les morts. Est-ce que c’était une référence consciente ? G : À partir d’un moment, oui, mais pas au début. La mort nous faisait peur, il n’y avait jamais de crânes, de sujets morbides dans nos images. Mais la mort était là, puisque les gens étaient comme embaumés, coiffés, impeccables, comme on prépare un mort. Je crois que c’était inconscient, ça sortait de nous, même sans le savoir. On s’en est rendus compte, mais il a fallu du temps, ça a commencé quand il y a eu l’épidémie du sida. Avant cela, on n’osait pas parler de la mort. CG : Pierre, vous disiez que vous étiez un enfant plutôt confiant dans la vie, est-ce que ça a introduit en vous un sentiment plus dramatique? P : Oh oui, oui bien sûr ! Ça a été tellement violent de voir des gens de notre âge qui partaient du jour au lendemain, ça nous a marqués pour toujours. Et c’est vrai qu’on n’a pas exprimé les choses de la même façon après, c’est normal. G : On l’a toujours dit, je crois, mais en demi-teinte. P : Oui, je pense qu’on ne dit pas tout. Ce qu’on cherche surtout à photographier, c’est l’âme des gens. CG : Est-ce qu’il y a dans votre travail l’idée d’enchanter le réel ? P : Oh oui ! G : Je pense qu’il faut enchanter le réel. Le réel est terrifiant, et tout le monde l’enchante inconsciemment. Ça fait partie de l’être humain, il est obligé. Nous, nous sommes des artistes qui aimons ce qui enchante le réel, comme la musique, la poésie… Beaucoup de choses enchantent le réel, beaucoup d’artistes aussi. CG : La drogue était très présente à cette époque dans les milieux que vous fréquentiez. Est-ce que votre œuvre était marquée par cette expérience ? G : Je ne crois pas. On aimait beaucoup sortir, je ne sais pas comment on faisait pour travailler, mais on sortait toute la nuit et on travaillait quand même ! Sortir était une façon de travailler d’ailleurs. On rencontrait plein de gens, on buvait beaucoup, mais on n’a jamais été dans les drogues très fortes, toi et moi. P : Non. On fumait. G : Je n’aurais pas rencontré Pierre, c’était mal parti. P : On aurait sombré dans l’héroïne, ou… G : Le fait de s’être rencontrés a été très bien pour ça. On a eu de la chance d’être tous les deux, on s’est protégés l’un l’autre.

G: You had to get it, but for us, it was there. Many of our models, for The Shipwrecked or Les Garçons de Paris, have since gone, carried off by this epidemic. So when you see a boy stretched out, shipwrecked, who was then carried off, it had a meaning for us. But people didn’t know that. CG: There is a certain sanitized side to your work, the characters are ageless. It’s what is done in memorials when evoking the dead. Was that a conscious reference? G: At a certain point, yes, but not at the beginning. Death scared us, there were never any skulls or any morbid subjects in our work. But death was present, because the people were like embalmed, carefully combed, impeccable, the way a dead body is prepared. I believe it was unconscious, it just came out without our knowing. We realized it, but it took time. It began when the AIDS epidemic broke out. Before that, we didn’t dare speak of death. CG: Pierre, you said you were rather trusting in life as a child, did this introduce a more dramatic feeling in you? P: Oh yes, yes, of course. It was so violent to see people our age dying from one day to the next. It marked us forever. And it’s true that we didn’t express things the same way afterwards. That’s normal. G: We’d always said it, but just hinting at it. P: Yes, I think we didn’t say everything. What we were seeking above all was to photograph people’s soul.

“Gilles: But death was present, because the people were like embalmed, carefully combed, impeccable, the way a dead body is prepared.”

CG: Is there in your work the idea of injecting some magic into reality? P: Oh, yes. G: I think we have to put some magic into reality. Reality is terrifying, and everybody unconsciously tries to give it some magic. That’s part and parcel of the human being. He just has to. We are artists who like whatever injects magic into reality, like music, poetry. There are many things that conjure up some magic, many artists, too. CG: Drugs were very much present at that time in the

Naufragé, Philippe, 1985

CG : Aviez-vous lu le texte de Susan Sontag sur l’esthétique “Camp” ? Est-ce que vous vous reconnaissez dans cet art de l’exagération et de l’artifice ? G : Non. Je ne sais pas si tu as lu, Pierre ? Mais moi je ne l’ai pas lu et je ne connais pas, parce que je ne lis pas. CG : Et avez-vous connu le travail d’artistes comme Kenneth Anger ou Bas Jan Ader? P : Kenneth Anger, oui. On le connaît personnellement, on le connaît bien.

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G : On s’est écrit longtemps, on s’est vus à Paris plusieurs fois, pour moi c’est un très grand artiste. P : Visionnaire. G : Qui n’a pas la place qu’il mérite, je trouve. Et il y a James Bidgood, un artiste assez à part et qui a fait Pink Narcissus, un très beau film qu’on a découvert en arrivant à Paris, dans lequel on s’est beaucoup retrouvés. Il y avait toutes les projections à Paris ; on pouvait voir plein de choses, et j’adorais. J’adore toujours.

“Gilles : On est attirés par tout ce qui est un peu religieux, donc, mais de toutes les religions. Pierre : Oui, par le mystère, et par la beauté.”

CG : Les États-Unis ne vous ont jamais spécialement attirés, vous n’y avez pas séjourné ? P&G : Non. G : On est surtout restés à Paris, on est fidèles à notre pays. Mais on a beaucoup voyagé, d’abord vers le Maroc, ensuite en Asie. CG : Le Maroc, pourquoi ? G : Parce que ce n’était pas cher ! On n’est restés qu’à Marrakech, mais ça nous a beaucoup apporté. Voir toutes les imageries marocaines, découvrir la musique égyptienne, et le cinéma égyptien qu’on a adoré. Et qui nous a beaucoup influencé, je pense. P : Après, il y a eu l’Inde. G : On a adoré le côté religieux des temples indiens, et aussi le religieux catholique qu’on voit dans le sud de l’Inde ou à Goa. C’est ce voyage qui nous a fait renouer avec le religieux et les sujets religieux. On a aussi découvert le cinéma de Bollywood, les affiches de cinéma… Quand on est partis en Inde, on ne savait même pas que ce cinéma existait ! CG : Vous dites que vous avez renoué avec le religieux, avez-vous eu une éducation catholique ? P : Oui, tous les deux.

groups you were hanging out with. Was your work marked by that experience? G: I don’t think so. We liked going out a lot. I don’t know how we got around to working, but we were going out every night and managed to work anyway. Then again, going out was also a way to work. We met lots of people, we drank a lot, but we were never much into very strong drugs, you and I. P: No, we did smoke. G: If I hadn’t met Pierre, I’d have been in trouble. P: We would have gotten into heroine, or… G: The fact of our meeting has been very good from that point of view. We were lucky to be together, the two of us, we protected each other. CG: Have you read the writing of Susan Sontag on the aesthetics of “Camp”? Do you recognize yourselves in this art of exaggeration and artifice? G: No, I don’t know if you’ve read it, Pierre? But I haven’t read it and I don’t know about it. I don’t read. CG: And have you come across the work of artists like Kenneth Anger or Bas Jan Ader? P: Kenneth Anger, yes. We know him personally, we know him well. G: We’ve been writing to each other for a long time. We saw each other in Paris several times. For me, he is a very great artist. P: A visionary. G: Who doesn’t get the recognition he deserves, I find. And there’s James Bidgood, a quite unique artist, who made Pink Narcissus, a beautiful, beautiful film which we discovered when we first came to Paris. We found a lot to identify in it. There were all those films being shown in Paris. We could see so many things. I adored that. I still do adore it. CG: The United States never specially appealed to you. You haven’t spent any time there? P&G: No. G: We stayed mostly in Paris, faithful to our country. But we’ve travelled a lot, first to Morocco, then to Asia. CG: Why Morocco? G: Because it wasn’t expensive! We stayed only in Marrakech, but we gained a lot from it. Seeing all the Moroccan imagery, discovering Egyptian music and Egyptian cinema that we really loved. And it had a lot of influence on us, I think. P: After that, there was India. G: We loved the religious side of the Indian temples and also the Catholic religion that we saw in Southern India and in Goa. It was this trip that renewed our interest in religion and religious subjects. We also discovered Bollywood cinema, the cinema posters. When we left for India, we didn’t even know that this cinema existed!

Adam et Éve, Eva Ionesco et Kevin Luzak, 1981

CG: You say you renewed your interest in religion, did you have a Catholic education? P: Yes, both of us.

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G : Mais on avait un rejet du religieux. Au début, on faisait plutôt des images pop. Ce qui nous a beaucoup touchés, c’est de voir une sculpture de Sainte Thérèse de Lisieux dans un petit village du sud de l’Inde, à côté de Madras. C’est une petite normande comme moi, alors voir cette sculpture traitée avec leurs couleurs, leur façon d’exprimer, j’ai trouvé ça magnifique. C’est de l’art populaire, et ça nous a donné un déclic. En Inde du Sud on a été marqués par tous les temples, par le côté coloré, naïf de la culture tamoul. Et aussi par le sens religieux, oui. On est attirés par tout ce qui est un peu religieux, donc, mais de toutes les religions. P : Oui, par le mystère, et par la beauté. G : Les textes religieux m’intéressent aussi. J’ai été à l’école avec des prêtres, je connais bien tous les Évangiles, et ce sont des textes qui me servent dans la vie, encore maintenant. Ce sont des bases importantes. Je connais moins les autres religions, mais un peu quand même.

Sainte Thérèse, Pascale Lafay, 1987

CG : Vous êtes attirés par les objets sacrés ? G : Oui, et par les églises. P : Les cimetières. G : Je peux trouver les églises magnifiques, mais ça peut aussi me faire peur. Il m’est arrivé de sortir d’une église et d’être effrayé ; ça veut dire que je crois à quelque chose, si j’ai peur ! CG : Pierre, vous avez eu aussi une éducation religieuse. P : Oui, mais je ne suis pas allé dans une école religieuse. Ma grand-mère était très croyante, c’était presque de la superstition, donc elle m’a entraîné d’une drôle de façon vers la religion. Mais oui, la religion me portait beaucoup. Surtout, j’aimais bien la Sainte Vierge. CG : Quelle est la première image avec une inspiration religieuse ? P : Nos images avaient déjà un côté religieux, un côté icône. Mais la première image qui traite vraiment de la religion, c’est quand on a abordé le thème des saints. Les premiers qu’on ait réalisés étaient Sainte Thérèse et Saint Sébastien. CG : Quand vous faites poser des modèles pour incarner des saints, y a-t-il une dimension de dérision, ou pas du tout ? P : Non, jamais. G : Pas du tout. Il y en a une ou deux qu’on a faites avec humour, mais dérision, non. Ce sont deux choses différentes. CG : Et comment les modèles réagissaient-ils au fait d’incarner des saints ? G : Ça dépend des modèles. Celui qui faisait Saint Sébastien était musulman, d’origine maghrébine, et il ne connaissait même pas Saint Sébastien. Pascale Lafay, qui faisait Sainte Thérèse de Lisieux, connaissait bien, mais elle avait peut-être un peu d’humour en tête… Pour Catherine Jourdan, qu’on avait représentée en Jeanne d’Arc, c’est autre chose, elle rentrait dans le personnage.

G: But we had rejected religion. At first, we were just doing Pop images. What we found very touching was seeing a sculpture of Saint Theresa of Lisieux in a little village of Southern India, near Madras. She was a little girl from my home region of Normandy, so seeing this sculpture painted in their colours, their style of expression, I found that magnificent. It was popular art and that proved a turning point for us. In Southern India, we were struck by all the temples, by the colourful, naïve side of Tamil culture. And also, yes, by the sense of religion. We were attracted, then, by all that was a little religious, but from all the religions. P: Yes, by the mystical side. And by the beauty.. G: The religious texts interested me, too. I went to a school with Catholic priests, so I know all the Gospel really well and they are texts which have served me all my life, even now. They provide an important basis. I know the other religions less well, but a little, even so. CG: Are you attracted to sacred objects? G: Yes, and by the churches. P: The cemeteries. G: I may find the churches magnificent, but they can also frighten me. I have sometimes come out of a church and been afraid. That must means I believe in something, if I’m afraid!

“Gilles: We were attracted, then, by all that was a little religious, but from all the religions. Pierre: Yes, by the mystical side. And by the beauty.”

CG: Pierre, you had a religious education, too. P: Yes, but I didn’t go to a religious school. My grandmother was very devout, almost superstitious, so she dragged me in a strange way into religion. But yes, I gained a lot from religion. Above all, I liked the Virgin Mary.

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CG: What is your first picture with a religious inspiration? P: Our pictures already had a religious side to them, an iconic side. But the first picture that really had a religious subject was when we touched on the theme of the saints. The first pictures we did were Saint Theresa and Saint Sebastian. CG: When you have models pose as saints, is there a dimension of derision, or not at all? P: No, never. G: Not at all. There are one or two we treat with humour, but not derision. Those are two different things. CG: And how did the models react to the fact of posing as saints? G: That depends on the models. The one who did Saint Sebastian was a Muslim of North African origin and he didn’t even know who Saint Sebastian was. Pascale Lafay, who posed for Saint Theresa of Lisieux, knew who it was, but she treated it with a certain humour. For Catherine Jourdan, who we used for Joan of Arc, that was something else, she really got into the character. CG: Do some models see themselves in the characters? P: In general, we give roles to people who we feel could play them. G: Yes, we choose them to fit the part. But sometimes, especially at first, there were models who knew nothing about the characters they were playing. All the more since we were doing saints that are not that well known.

Krishna, Tao 2000

“Pierre : On donne des rôles aux gens dont on sent qu’ils pourront les jouer. Gilles : Oui on les fait sur-mesure...”

CG : Certains modèles se reconnaissent dans les personnages ? P: En général, on donne des rôles aux gens dont on sent qu’ils pourront les jouer. G : Oui, on les fait sur-mesure. Mais parfois, surtout à nos débuts, il y a eu des modèles qui ne connaissaient pas le personnage qu’ils jouaient. D’autant qu’on a fait des saints qui ne sont pas très connus. CG : À partir de quand votre travail est-il devenu un jeu de rôle pour les modèles, où ils participent à la construction de l’image ? G : Ça l’est devenu progressivement, et de plus en plus. Maintenant, nous avons souvent une grande discussion avec le modèle : qu’est-ce qu’il aimerait exprimer, qui il aimerait incarner… Dans les dernières images, par exemple Achille ou Léonidas, c’est vraiment le modèle qui a dit : “J’aimerais incarner Léonidas”. Et au début j’ai dit “Léonidas, oh non !” Et puis on travaille dessus, on cherche à comprendre pourquoi le modèle a envie d’incarner ce personnage, et tout d’un coup on y est, on le fait. Souvent, on aime bien quelqu’un et on a envie de le mettre en scène, mais on ne sait pas trop comment s’y prendre, alors on discute. Et on peut parfois avoir une idée différente de ce qu’il dit, et qui peut très bien lui aller.

CG: At what point did your work become a game of roleplaying for the models, or do they participate in the construction of the picture? G: Progressively, it became like that, and more and more. Now, we often have a long discussion with the models: what they’d like to express, who they’d like to play. In the latest pictures, for example, Achilles or Leonidas, it’s really the model who says: “I’d like to play Leonidas.” And at first, I said: “Leonidas, oh no!” And then we work on it, we seek to understand why the model wants to play this character, and all of a sudden, that’s it, we do it. Often, we like someone and we want to stage him in the role, but we don’t know how to approach it, so we talk about it. And we may sometimes have a different idea from what he says and which could fit him very well. P: But it’s important for us to talk to enter into their world. And for them to enter into ours, too. It’s an exchange. CG: Do you sometimes take them where they wouldn’t want to go, where they wouldn’t have gone at all as a matter of course? G: No, they have to want to go there. P: It’s like in cinema, when a director chooses and actor, he knows that this actor can play this role, even if it may surprise him at first. G: Sometimes the model realizes it is much more difficult than he imagined. It is indeed a bit like cinema. P: Cinema does have a great influence, of course. Although

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P : Mais c’est important de parler pour rentrer dans leur monde. Et pour qu’ils rentrent dans le nôtre, aussi. C’est un échange. CG : Est-ce que vous les entraînez parfois là où ils ne voudraient pas aller, où ils ne seraient pas du tout allés naturellement ? G : Non, il faut qu’ils aient envie d’y aller. P : C’est comme au cinéma, quand un metteur en scène choisit un acteur, il sait que cet acteur pourra jouer le rôle, même si ça peut le surprendre au départ. G : Quelquefois le modèle se rend compte que c’est beaucoup plus difficile que ce qu’il imaginait. C’est un peu comme au cinéma, en effet. P : On a une grande influence du cinéma, c’est sûr. Quoique pour le modèle ce soit différent, c’est très statique, très difficile de poser. G : C’est aussi comme dans la peinture, mais le cinéma a été influencé par la peinture, surtout le cinéma hollywoodien. CG : Vous avez commencé par faire des Photomatons, et vous faites maintenant des images extrêmement composées, avec des décors… Comment analysez-vous cette évolution ? G : On ne faisait pas que des Photomatons. Moi je faisais surtout des collages, je ne faisais pas de photo, mais j’aimais la photo. Pierre, lui, aimait bien repeindre sur ses photos. P : Oui. Et je faisais des décors. CG : Donc il y avait déjà une forme de mise en scène. P&G : Oui.

for the model, it is different. It’s very static, very difficult to pose. G: It’s also like painting, but cinema has been influenced by painting, especially Hollywood. CG: You began by doing photo booth pictures and now you create elaborately composed pictures, with décors. What’s your analysis of this evolution? G: We weren’t only doing photo booth pictures. I was above all doing collages. I didn’t do photos, but I liked photography. Pierre liked repainting his photos. P: Yes, I was doing décors. CG: So there was already a form of stage production. P&G: Yes. CG: And the infuence of cinema that we were just talking about, that rapidly became very important. G: I think that for both of us, cinema has been very important. For Pierre it was more through the images of cinema, for me, because I liked going to the cinema.

“Pierre: In general, we give roles to people who we feel could play them. Gilles: Yes, we choose them to fit the part.”

CG: And television? P: That too. CG: Are there images you took from television? G: There are things we loved, like Jean-Christophe Averty. I’m sure he had a great influence on us. I liked broadcasts like Dim Dam Dom, TV shows, the broadcast of Gilbert and Maritie Carpentier. And then we liked the female announcers, they were fun.

CG : Et l’influence du cinéma, dont nous venons de parler, a vite été très importante. G : Je crois que pour tous les deux le cinéma a été très important. Pierre c’était plus à travers les images du cinéma, moi parce que j’aimais aller au cinéma. CG : Et la télévision ? P : Aussi. CG : Y a-t-il des images que vous avez empruntées à la télévision ? G : Il y des choses qu’on adorait, comme Jean-Christophe Averty, je suis sûr qu’il nous a beaucoup influencés. J’aimais les émissions comme Dim Dam Dom, les shows à la télé, l’émission de Gilbert et Maritie Carpentier ; et puis on aimait bien les speakerines, c’était amusant. CG : À partir de quand avez-vous commencé à travailler avec des modèles qui étaient des acteurs ? G : Dès le début. À ce moment-là ils étaient peut-être moins connus, mais c’étaient des amis. On ne choisit pas, on rencontre des gens, on parle… Il y a eu Marie-France, Amanda Lear, qu’on connaissait et qu’on a photographiées. On a aussi photographié des gens très connus pour des journaux, on travaillait pour Façade.

Saint Sébastien, Bouabdallah Benkamla, 1987

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CG : Les modèles anonymes sont aussi des amis à vous ? P : En général oui, c’est comme un grand album de famille.

“Pierre : C’est très artisanal, on fait tout nous-mêmes. Gilles : On est très ‘artisanal’ et on y tient. À notre avis, la création intervient à tous les niveaux.”

Une histoire de plage , Marie-France, 2009

CG : Vous ne faites pas de casting ? G : Non, pas du tout, on n’appelle pas les agences, on ne fait pas de casting. Je crois qu’en général, c’est le modèle qui nous révèle l’image et le sujet. On construit l’idée autour du modèle. P : Quelquefois on a certaines idées qu’on aimerait bien faire. Puis ça traîne, ça traîne, jusqu’à ce qu’on trouve le modèle. G : On les laisse dans un coin et puis, tout à coup, on se dit : “Mais c’est lui, ou elle, qui pourrait bien le jouer”. Mais ce n’est jamais : “On a cette idée-là, alors cherchons tout de suite quelqu’un pour le faire”. Ce n’est pas comme ça que ça se passe. CG : Progressivement vous avez utilisé des décors de plus en plus élaborés. G : Au début les cadres étaient assez sobres, c’était des fonds peints avec des motifs, très pop. Après, le décor s’est développé petit à petit. P : On a toujours travaillé chez nous, alors quand ça s’est un peu agrandi, les décors aussi. C’est très artisanal, on fait tout nous-mêmes. G : On est très “artisanal” et on y tient. À notre avis, la création intervient à tous les niveaux, du début du décor jusqu’à la fin. Quelquefois on prend des coiffeurs, des maquilleurs ou des stylistes. Mais généralement pas, on ne le fait que quand on y est obligés.

CG: When did you start working with models who were actors? G: Right from the beginning. At that time, they were perhaps less well-known, but they were friends. We don’t choose, we meet people, we talk. There was Marie-France, Amanda Lear, whom we knew and photographed. We also photographed people who were very well known, for magazines like Façade. CG: The anonymous models were also friends of yours. P: In general, yes, it’s like one big family album. CG: Don’t you do castings? G: No, not at all. we don’t call the agencies, we don’t do castings. I believe that generally it’s the model who reveals to us the picture and the subject. We construct the idea around the model. P: Sometimes we do have certain ideas we’d like to do. Then it drags on and on, until we find the model. G: We put it away in a corner and then, all of a sudden, we say to ourselves “He’s the one to do it, or she’s the one.” But it’s never a latter of “We’ve got this idea, so let’s look right away for someone to do it.” That’s not how it happens. CG: Progressively, you have used more and more elaborate décors. G: At first, the settings were quite sober, painted backgrounds with motifs, very Pop. Later, the décor developed, but by bit. P: We’ve always worked at home, so when we got a bit bigger place, the décors got bigger, too. It’s all very homemade, we do everything ourselves. G: Very homemade, and that’s the way we want it. In our opinion, creativity comes in at all levels, from the beginning of the décor to the end. Sometimes, we call on hairdressers, make-up or costume people. But in general, it’s not the case, we do it only when we’re forced to. CG: Your studio looks a little like a Hollywood set? P: Oh, it looks more like a Georges Meliès set-up! It’s very DIY, a bit like a theatre set . Everything is built just for the objective. G: Pierre does not move within the décor with his camera. The camera is place on a tripod. There is one focal point from which we look and everything is made to suit that point. CG: After that, you retouch the picture? G: The picture is repainted, yes, The painting work is considerable. That takes time. I do the painting and Pierre shoots the photo. We are very complementary. We each have our role. CG: The photos are not retouched digitally? G: No. For some years now, they are printed digitally, because we print on canvas. I like that because the texture of the canvas is pleasant for painting. And then it creates an ambiguity which I find interesting between the photo and the painting. We don’t really know which is which. CG: At first, you were making a collection of photo booth

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CG : Votre atelier ressemble un peu à un plateau de Hollywood ? P : Oh, ça ressemble plutôt à Méliès ! C’est très bricolage, c’est un peu comme un décor de théâtre. Tout est construit en fonction de l’objectif. G : Pierre ne bouge pas dans le décor avec son appareil, l’appareil est placé sur un pied. Il y a un point d’où on regarde et tout est fait en fonction de ce point.

Chance à l’horizon, Arnaud Dupin, 2011

CG : Après cela vous retouchez l’image ? G : L’image est repeinte oui, c’est un grand travail de peinture. Qui prend du temps. C’est moi qui peint, et Pierre qui fait la prise de vue. On est très complémentaires, on a chacun notre rôle. CG : Les photos ne sont pas retouchées numériquement ? G : Non. Depuis quelques années elles sont tirées numériquement, parce qu’on tire sur toile, ce qui me plaît parce que le grain de la toile est agréable pour peindre. Et puis ça crée une ambiguïté qui m’intéresse entre la photo et la peinture, on ne sait plus trop où on est. CG : Au départ, vous faisiez une collection de Photomatons. Est-ce qu’ensuite vous avez réuni une collection d’images dont vous vous inspirez ? Images de vos voyages, cartes postales, images populaires ? P : On en a beaucoup ramené… G : On en a eu plein, mais ce n’est pas une collection. On les abandonne ou on les garde dans des coins. Mais maintenant, avec Internet, il y a tellement de photos accessibles… J’ai parlé de collection pour ces Photomatons, mais ce n’est pas réellement une collection. Ça a duré 20 ans. Pendant 20 ans – j’ai commencé tout seul et puis on a continué ensemble – je me photographiais quand j’avais envie, je demandais à tous les gens que je rencontrais et à mes amis des Photomatons, je ramassais les Photomatons d’inconnus, déchirés, jetés. Et je les mettais sur des panneaux. C’est une grande collection, importante, qui n’a jamais été montrée. Il y a eu un livre fait à partir de ces Photomatons. CG : C’est comme un journal ? P : Comme une histoire. On voit bien les époques, la vie. G : C’était comme le moyen de faire un petit film, assez beau. J’avais 15 ans au départ, on me voit aux Beaux-Arts du Havre, on me voit arriver à Paris. Ensuite je rencontre Pierre, donc il y a notre histoire d’amour qui naît, et tous les amis. Et ça finit quand j’ai 35 ans. P : On a arrêté naturellement. Les Photomatons disparaissaient de toute façon. G : Puis l’envie était peut-être partie, il y a des moments où il faut arrêter. CG : Gardez-vous les décors que vous créez pour vos photographies ? G : Non, dès le lendemain on les démonte. On garde les éléments quand ils peuvent resservir. La maison est pleine de boîtes avec des fleurs, de l’herbe, des feuillages, de petits cygnes, des animaux...

pictures. Did you then put together a collection of other pictures that gave you inspiration? Pictures of your travels, postcards, popular posters and magazine pictures? P: We brought back a lot of stuff. G: We do have lots, but it’s not a collection. We just discard them or keep them in various corners. But now with Internet, there are so many photos available. I spoke of a collection for the photo booth pictures, but it’s not really a collection. It lasted 20 years. For 20 years - I began alone, then we carried on together - I photographed myself when I felt like it, I asked for photo booth pictures from all the people I met and my friends. I picked up the photo booth pictures that strangers had torn up or thrown away. And I put them up on panels. It’s a great collection, important, which has never been shown. A book has been made with these photo booth pictures. CG: It’s like a journal? P: Like a history. You can see the different periods, life. G: It was like a way of making a little film, quite beautiful. In the beginning, I was 15, you see me at the Beaux-Arts in Le Havre, you see me arriving in Paris. Then I meet Pierre, so there is the birth of our love story, and all our friends. And it ends when I am 35. P: We stopped naturally. In any case, the photo booths were disappearing. G: Perhaps we just no longer felt like it. There comes a time when you have to stop.

“Pierre: It’s all very homemade, we do everything ourselves. Gilles: Very ‘homemade’, and that’s the way we want it. In our opinion, creativity comes in at all levels.”

CG: Do you keep the décors that you create for your photography? G: No, we dismantle them the next day. We keep stuff that may be of use again. The house is full of boxes with flowers, grass, leaves, little swans, animals…

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CG : Pour les attitudes de vos personnages, vous avez aussi un répertoire, qu’est-ce qui revient le plus fréquemment ? G : Les larmes. De l’humidité dans les yeux ou des larmes. P : L’émotion… G : Et les expressions “entre deux”. Il y a aussi de grands sourires, des cris, ou des expressions très marquées ; mais en général les expressions sont à peine décrites.

“Gilles : On fait ce qui nous touche, mais on ne sait pas pourquoi ça nous touche. L’art, ce n’est pas ce qui est explicatif.”

CG : Pourquoi les larmes ? P : C’est autant la douleur que le bonheur. G : C’est beau, c’est sensuel. Et puis j’ai toujours adoré les petits tableaux de poulbots qui pleurnichent, avec de grosses larmes ! Je ne sais pas si ça vient de ça… Elles sont venues naturellement, ces larmes. Elles sont apparues. La première photo qu’on a faite avec des larmes, c’était Ruth dans les Paradis. Sur la photo, elle avait les yeux un peu mouillés, peut-être à cause du maquillage. À la retouche j’ai accentué, j’ai fait des larmes qui coulent, je trouvais que c’était plus beau. Ce n’était vraiment pas prévu au départ. Et puis après on s’est dit “C’est bien, les larmes”, et on a fait des pleureuses. P : On ne pouvait plus s’empêcher de mettre des larmes. G : À un moment, on faisait pleurer tout le monde ! Et il y a toujours des larmes, même si on les voit à peine, je mets toujours de petites brillances dans le coin des yeux, c’est joli. CG : Et est-ce que vous avez beaucoup regardé les photos de studio, comme celles du studio Harcourt ? G : J’aimais bien les premières photos d’Harcourt. On a toujours adoré la photo de studio, avec les fonds peints, les petits décors. On s’est fait photographier dans plein de studios, en Inde, dans tous les pays – mais pas à Har-

CG: For the attitudes adopted by your characters, you also have a repertoire, what recurs most frequently? G: Tears. Watery eyes or tears. P: Emotion… G: And expressions inbetween. There are also broad smiles, shouts or very sharp expressions, but generally, the expressions are scarcely described. CG: Why tears? P: Expressing grief as much as happiness. G: It’s beautiful, it’s sensual. And I always loved the little pictures of kids crying, with big tears! I don’t know if it comes from that. They came naturally, these tears. They just appeared. The first photo we did with tears was Ruth in Les Paradis. In the photo, her eyes were a little watery, maybe because of the makeup. When I retouched it, I accentuated it and made the tears flow, I found that was more beautiful. We hadn’t really planned it in the beginning. Then we said: “That’s good, the tears,” and we did the weeping mourners. P: We just couldn’t stop adding the tears. G: At one time, we were making everybody weep! And there are always tears, even if you scarcely see them, I always add a little shine to the corner of the eyes, it’s pretty. CG: Have you looked much at studio photos, like those of the Harcourt studio? G: I liked the first Harcourt photos. We always loved studio photography, with the painted backgrounds, the little décors. We had ourselves photographed in lots of studios in India, in all the countries - but not at Harcourt, we couldn’t afford it. We have a great collection of photos of ourselves in little studios. P: On fake motorbikes… G: And that also had its influence on our work, the little studio photos, that was important. CG: And in the history of art, what do you look at? G: Everything: I love making discoveries. I don’t like to see again what I’ve already seen too much of. I like ancient art, and contemporary art sometimes, but not always! CG: What don’t you like in contemporary art? G: When it gets into gadget objects and I have the impression I understand it immediately. I like a certain amount of mystery in a work of art, a great mystery, and that we can look at it for a long time, and ask ourselves questions. P: There must be emotion. G: Ultimately, I like not understanding it. If I understand the work of art too easily, it bores me.

Le Marin , Philippe Gaillon, 1985

CG: So what you are proposing to your public is not to understand everything? P: Yes. they have their personal reactions. Often the public make us discover things in our own works. G: Each person looks differently. They tell us things and we say: “but that’s true, I hadn’t thought of that.” P: And it’s good when we miss something. G: I think when you’re an artist, you have to construct and reflect, but there also a side to it which says “that’s all we

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court, on n’avait pas les moyens. On a une grande collection de photographies de nous dans des petits studios. P : Sur des fausses motos… G : Et ça nous a aussi influencés dans notre travail, la photo des petits studios, c’est important.

Pleureuse, Zuleika, 1986

CG : Et dans l’histoire de l’art, que regardez-vous ? G : Tout. J’adore découvrir. Je n’aime pas revoir ce que j’ai trop vu. J’aime l’art ancien, et l’art contemporain me plaît quelquefois, mais pas toujours ! CG : Quel est l’art contemporain que vous n’aimez pas ? G : Quand ça va du côté de l’objet gadget, et que j’ai l’impression de comprendre tout de suite. J’aime qu’il y ait un mystère dans une œuvre d’art, un grand mystère, et qu’on puisse la regarder longtemps, se poser des questions. P : Qu’il y ait de l’émotion… G : J’aime ne pas la comprendre, en fin de compte. Si je comprends trop bien l’œuvre d’art, elle m’ennuie. CG : Donc ce que vous proposez à votre spectateur, c’est de ne pas tout comprendre ? P : Oui. Ils ont leurs réactions personnelles. Souvent les spectateurs nous font découvrir des choses sur nos œuvres. G : Chacun regarde différemment. Ils nous disent des choses et on se dit : “Mais c’est vrai, je n’y avais pas pensé.” P : Et c’est bien, quand ça nous échappe. G : Je crois que quand on est artiste, on est obligé de construire et de réfléchir, mais il y a aussi un côté “on ne peut faire que ça”, ce n’est pas un choix. Les choses sortent mystérieusement du fond de soi-même. Je suis parfois étonné de ce qu’on fait, et je me dis :“Mais est-ce que c’est nous qui l’avons fait ? Pourquoi ?” On ne s’est jamais dit : “On va faire des images très douces, ou très …” On fait ce qui nous touche, mais on ne sait pas pourquoi ça nous touche. L’art, ce n’est pas ce qui est explicatif. C’est comme la religion... CG : Donc vous laissez parler l’inconscient ? G : Oui, beaucoup. Mais on part de la réalité, on peut aborder des sujets très différents comme Marie-Antoinette, ou Le Printemps arabe, ou encore La déchirure qui parle du Cambodge. On peut passer de choses très légères à des choses plus graves. Les gens se rappellent toujours plus du côté coloré chez nous, mais on a aussi un travail plus sombre. CG : Le monde de l’enfance est quand même très présent ? P : Oui, c’est vrai. CG : Mais l’idée de la mort est aussi très présente… G : Oui. Je ne voulais pas l’admettre avant, mais maintenant, je le sens. CG : Avez-vous conservé un côté provocateur? G : Eh bien il y a les deux. Notre travail dérange certaines personnes, qui disent : “C’est joli”. Il y a des gens qui ne rentrent pas dedans, souvent parce qu’ils ne regardent pas : ils ont un a priori et ils n’aiment pas ce style d’art.

can do,” it’s not a choice. Things emerge mysteriously from deep inside ourselves. I am sometimes astonished by what we do and say to myself: “But is it we who have done that? Why?” We have never said: “We’re going to make very gentle pictures or very…” We do what touches us, but we don’t know why it touches us. Art is not explicit. It’s like religion. CG: So you let the unconscious speak? G: Yes, very much so. But we’re starting out with reality. We can treat very different subjects, like Marie-Antoinette or Arab Spring or The Tearing Apart dealing with Cambodia. We can move from very light subjects to more serious ones. People always remember the colourful side of our work, but our work also has its darker side. CG: The world of childhood is all the same very present. P: Yes, that’s true. CG: But the idea of death is also very present. G: Yes, I didn’t want to admit it before, but now I feel it.

“Gilles: We do what touches us, but we don’t know why it touches us. Art is not explicit.”

CG: Have you kept your provocative side? G: Well, there are both. Our work disturbs some people who say: “It’s pretty.” There are some people who don’t get into it, often because they don’t look. They have a preconception and they don’t like this style of art. But that’s normal, every artist cannot please everybody, fortunately. CG: In the contemporary scene, where would you situate yourselves, who do you feel close to? G: I don’t like being in something, but rather between

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things. We are between photography and painting, between the joyful and the sad, between contemporary art and illustration. I like everything that is inbetween. CG: In the art world at the moment, we are seeing a return to forms of stage-settings, resorting to the theatre and décors, which in the end are close to your work. G: I wouldn’t know too much about that, but perhaps, yes. For the last two or three years, I have not been seeing many exhibitions because I have the impression that it’s not good for me to see too many things. I prefer to observe life, I prefer to get my inspiration from life rather than the work of other artists. Because sometimes they can have an influence on me.

Achille, Staiv Gentis, 2011

“Pierre : Moi j’en suis resté aux “vieux” artistes. Kenneth Anger et toute l’époque Hollywood, c’est ce qui m’a marqué. Après, il y a tellement de photos belles partout, sur Internet, des photos merveilleuses d’inconnus…”

Mais c’est normal, chaque artiste ne peut pas plaire à tout le monde, heureusement. CG : Dans la scène contemporaine, où vous situez-vous, de qui vous sentez-vous proches ? G : Je n’aime pas être dans quelque chose, mais entre les choses. On est entre la photo et la peinture, entre le joyeux et le triste, entre l’art contemporain et l’illustration. J’aime tout ce qui est “entre deux”. CG : On assiste en ce moment sur la scène artistique à un retour à des formes de mise en scène, de recours au théâtre et au décor, qui finalement se rapprochent de votre travail… G : Je ne sais pas trop, mais peut-être, oui. Depuis deux ou trois ans, je ne vois pas beaucoup d’expositions, parce que j’ai l’impression que ça me nuit de voir trop de choses. Je préfère regarder la vie, j’aime mieux m’inspirer de la vie que du travail des autres artistes. Parce que parfois ils peuvent nous influencer. CG : Est-ce que rétrospectivement vous vous dites : “À tel moment nous avons été influencés par untel ou untel” ? G : Oui, il y a eu des influences, mais il y a des moments où c’est important, on en a besoin. Quand j’étais jeune, ça a été le Pop Art, Warhol, Martial Raysse que j’aimais beaucoup, ce style d’artistes. Puis après, quand je suis arrivé à Paris, c’était le travail d’Annette Messager que j’aimais beaucoup, et Christian Boltanski. Avant de rencontrer Pierre, j’ai été ami avec eux, ils m’ont beaucoup apporté.

CG: Are you saying retrospectively to yourselves: “At such a moment, we’ve been influenced by this or that artist”? G: Yes, there have been influences, but there are moments when that’s important, we need it. When I was young, it was Pop Art, Warhol, Martial Raysse whom I liked a lot, that style of artists. But later, when I arrived in Paris, it was the work of Annette Messager that I liked, and Christian Boltanski. Before meeting Pierre, I was friend with them. They gave me a lot. P: Then later, there were the Russian artists we liked a lot. G: After that, we didn’t have that many influences. Apart from the cinema, perhaps. But often people think: “When Pierre and Gilles go to the cinema, what do they like? They must like Almodovar.” And in the end, it’s not that at all. It’s not at all the director who interests me the most, far from it. P: In general, we like things that are very different from what we do. CG: And in the field of photography? Pierre, are there other artists with whom you have affinities? P: No, I’ve stayed with the “old” artists, Kenneth Anger and the whole Hollywood era. That’s what left its mark on me. After that, there are so many beautiful photos everywhere, on Internet, marvellous photos of complete unknowns, personal stuff, that it’s hard to pick out one artist who would touch me more than another. G: The photos by amateurs are so pretty. CG: Your pictures are very fabricated, yet you feel close to artists whose works are much more “patched together”, like Annette Messager or Christian Boltanski. G: We prefer artists who don’t resemble us. P: And if you come to our place to see the décors, it also looks very patched together, it doesn’t look like the final result. G: When people arrive, they see the décor and say, “Oh la, it’s a bit rough!” It’s the light, the angle which make it look good, then there is the painting, the retouching. But at first, we look quite rough. CG: And how would you define, when you look back on your work, your vision of humanity that you convey through your portraits? All these characters reflect a great feeling of solitude, of being cut off in a closed world, made to measure. P: Yes, it does have that to say. G: It’s what we are in life. We are alone and we protect

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P : Puis après, il y a eu des artistes russes qu’on a beaucoup aimés… G : Après, on n’a plus tellement eu d’influences. À part du cinéma peut-être. Mais souvent les gens pensent “Quand Pierre et Gilles vont au cinéma, qu’est-ce qu’ils aiment ? Ils doivent aimer Almodovar…” Et en fin de compte, ce n’est pas du tout ça. Ce n’est pas du tout le metteur en scène qui m’intéresse le plus, loin de là. P : En général, on aime des choses très différentes de ce qu’on fait. CG : Et sur le plan de la photographie ? Pierre, y a-t-il d’autres artistes avec qui vous êtes en affinités ? P : Non, moi j’en suis resté aux “vieux” artistes. Kenneth Anger et toute l’époque Hollywood, c’est ce qui m’a marqué. Après, il y a tellement de photos belles partout, sur Internet, des photos merveilleuses d’inconnus, de trucs personnels, que c’est dur de désigner un artiste qui me toucherait plus. G : Les photos amateurs sont tellement jolies… CG : Vos images sont très fabriquées, mais vous vous sentez proches d’artistes dont les œuvres sont beaucoup plus “bricolées”, comme Annette Messager ou Christian Boltanski. G : On aime mieux les artistes qui ne nous ressemblent pas. P : Et si vous venez chez nous voir les décors, ça a l’air très bricolé aussi, ça ne ressemble pas au résultat final. G : Quand les gens arrivent, ils voient le décor et disent : “Oh là, c’est un peu brut !” C’est la lumière, l’angle, qui font que c’est bien, puis il y a le travail de peinture, de retouche. Mais on a un côté brut au départ.

ourselves from things. That’s perhaps why they sometimes have a little tear in the eye. CG: Do your characters have an inner life? G: Yes, since there is a setting, a story, an expression, eyes. P: Emotion. That’s at any rate what we’re looking for when we take the photo. We’re looking for the surprise. G: They are questioning us. Are they real, are they made of wax? But that’s it, existing. CG: What are you going to show in the Templon gallery? G: This time, we’ve not tackled themes, as we did with Wonderful Town or Les plaisirs de la forêt (Pleasures of the Forest). This time, we’ve allowed ourselves to be inspired by our encounter with the models. But we realized that each person recalled a heroic character, often mythological. This time, there are no saints, the subjects are rather Orestes, Prometheus. We have perhaps been influenced by the Masculine/Masculine show in which we participated at the Musée d’Orsay, where, for example, we saw works by Gustave Moreau, a painter I love. CG: Are there any projects for which you’ve said: “Ah, that, we’ll do later,” because you weren’t ready for that subject or for some other reason? P: That has happened to us sometimes, because we couldn’t afford to do certain very complicated photos involving great stage-settings.

“Pierre: I’ve stayed with the “old” artists, Kenneth Anger and the whole Hollywood era. That what left its mark on me. After that, there are so many beautiful photos everywhere, on Internet, marvellous photos of complete unknowns… ”

Marie Antoinette, le hameau de la reine, Zahia Dehar 2014

CG : Et comment définiriez-vous, quand vous regardez rétrospectivement votre travail, la vision de l’humanité que vous donnez à travers vos portraits ? Tous ces personnages reflètent un grand sentiment de solitude, d’enfermement dans un monde clos, fabriqué sur-mesure. P : Oui, ça parle de ça. G : C’est ce qu’on est dans la vie : on est seul, et on se protège de choses. C’est peut-être pour ça qu’ils ont quelquefois une petite larme. CG : Vos personnages ont-ils une vie intérieure ? G : Oui, puisqu’il y a une mise en scène, une histoire, une expression, des yeux… P : De l’émotion. C’est ce qu’on cherche en tout cas, en prenant la photo, on cherche la surprise. G : Ils nous posent des questions. Est-ce qu’ils sont vrais, est-ce qu’ils sont en cire ? Mais c’est ça, exister. CG : Qu’allez-vous montrer à la galerie Templon ? G : Cette fois, on n’a pas abordé de thèmes, comme on l’avait fait avec Wonderful Town ou Les plaisirs de la forêt, ou Les saints. Là, on s’est laissés inspirer par la rencontre des modèles. Mais on s’est rendu compte que chaque personne rappelait un personnage héroïque, souvent mythologique. Cette fois ci, il n’y a pas de saints, les sujets sont plutôt Oreste, Prométhée. On a peut-être été influencés par l’exposition Masculin/Masculin, à laquelle on a parti-

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cipé au musée d’Orsay, où on a vu par exemple des œuvres de Gustave Moreau, un peintre que j’adore. CG : Vous étiez-vous intéressés aux artistes académiques avant cela ? G : Oui, mon père aimait beaucoup la peinture académique, il y avait plein de livres à la maison. Je connaissais très bien la peinture d’Elie Delaunay, par exemple, et de tous ces peintres. Mon père aimait les peintres pompiers, mais ça ne l’empêchait pas d’aimer autre chose.

“Gilles : Je crois que tout ce qu’on voit à l’avance est réducteur. C’est une aventure, la vie ! Pierre : Et chaque photo est une nouvelle aventure.”

CG : Y a-t-il des projets dont vous vous êtes dit : “Ah ça, on le fera plus tard”, parce que vous n’étiez pas prêts à aborder ce sujet, ou pour une autre raison ? P : Ça nous est arrivé quelquefois, parce qu’on n’avait pas les moyens de faire certaines photos très compliquées, de grandes mises en scène... G : J’aimerais bien faire un personnage avec un cheval, par exemple, un vrai cheval. Mais ce serait très compliqué, car même une moto, on ne peut pas l’entrer dans notre studio. Il faudrait travailler dans un autre studio, puis créer un vrai décor. Mais il faut garder aussi notre façon de travailler. CG : Et si demain on vous invitait à Hollywood, pour travailler dans les studios, cela vous intéresserait ? P&G : Non, non. P : On nous a souvent proposé de faire des choses différentes, des décors de théâtre, des clips, des films, mais on a refusé. G : Michael Jackson nous avait proposé d’aller le photographier, de faire des séries de photos avec lui, mais c’était de trop grandes séries. Nous, on voulait bien faire une photo avec lui, puis voir après.

G: I’d like to do a character with a horse, for example, a real horse. But that would be very complicated, because even a motorbike, we can’t get that into our studio. We’d have to work in another studio, then create a real décor. But we have to keep our own way of working. CG: And if tomorrow they invited you to Hollywood to work in the studios there, would that interest you? P&G: No, no. P: People have often proposed different things to us, like theater sets, film-clips, but we refused. G: Michael Jackson proposed that we go and photograph him, make series of photos with him, but the series were too big. We were prepared to do one photo with him, then see later. CG: How do you imagine yourselves in ten years? G: I don’t know. I hope we’ll still be there. P: If we’re there, still together. CG: Do you see a direction there, about to appear on the horizon, a question you’d like to ask? G: No, I believe everything we imagine in advance simplifies things. Life is an adventure! P: And every photo is a new adventure. G: Even if in some way we are always reproducing the same thing, it takes each time a different path.

Catherine Grenier, director of the Giacometti Foundation

CG : Comment vous imaginez-vous dans dix ans ? G : Je ne sais pas, j’espère qu’on sera encore là. P : Si on est là, toujours ensemble. CG : Est-ce que vous voyez une orientation, là, qui est en train de poindre, une question que vous avez envie de poser ? G : Non, je crois que tout ce qu’on voit à l’avance est réducteur. C’est une aventure, la vie ! P : Et chaque photo est une nouvelle aventure. G : Même si d’une certaine façon on reproduit toujours la même chose, c’est en prenant à chaque fois un chemin différent. Catherine Grenier, directrice de la Fondation Giacometti

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WORKS

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Spartiate | Jean-Christophe Blin Évoquant la discipline spartiate qui se base sur l’idéologie de la “belle mort”, Pierre et Gilles livrent leur vision de l’armée de la célèbre cité grecque. Le modèle Jean-Christophe Blin figure un fantassin frappé par une violente pluie composée de fils de nylon et en proie à une tempête d’éclairs faits de branches peintes en blanc et saturées de lumière.

Spartan | Jean-Christophe Blin Evoking the Spartan discipline based on the ideology of the “beautiful death”, Pierre and Gilles give us their vision of the Spartan army. The model Jean-Christophe Blin portrays an infantryman struck by a violent rain of nylon threads and prey to a storm of flashes made of light-saturated branches painted white.

Spartiate

Jean-Christophe Blin 2011 photographie peinte 165 x 116 cm unique

hand-painted photograph 65 x 45 X in. unique

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Prométhée | Luizo Vega C’est en voyant leur ami, l'artiste argentin Luizo Vega, aux côtés du Prométhée de Gustave Moreau, lors du vernissage de l’exposition Masculin/Masculin  au musée d’Orsay, que Pierre et Gilles ont décidé de lui faire endosser le rôle du héros mythologique. Dans une version plus tourmentée que celle du peintre symboliste, Prométhée est partagé entre son supplice et le feu de la connaissance qu’il a dérobé aux dieux pour l’offrir aux hommes. Zeus, pour punir Prométhée, l’enchaîne au sommet du mont Caucase, où un aigle lui ronge le foie qui repousse chaque jour. Prométhée est délivré de son tourment par Héraclès. Le cadre noir de l’œuvre, rehaussé de points rouges, n’est pas sans rappeler le sang qui s’écoule de sa blessure. Ce flux rouge vermillon évoque l’hybris, ambition démesurée de se confronter aux dieux, qui est le propre du modèle héroïque.

Prometheus | Luizo Vega Seeing their friend and Argentine artist Luizo Vega standing beside Gustave Moreau’s Prometheus at the vernissage of Masculine/Masculine exhibition at the Musée d’Orsay, Pierre and Gilles decided to saddle him with the role of this mythological hero. In a more tormented version than that of the Symbolist painter, Prometheus is divided between his ordeal and the fire of knowledge that he had stolen to offer to mankind. To punish Prometheus, Zeus chained him to a pillar atop Mount Caucasus where an eagle pecked at his liver, which every night grew whole again. Prometheus was freed from his torture by Heracles, who was thereby performing one of his 12 labours. The picture’s black frame with its red dots alludes, too, to the blood seeping from his wound. The flow of bright red evokes the hubris, the boundless ambition to confront the Gods, characteristic of heroic figure.

Prométhée Luizo Vega 2013

photographie peinte 166 x 127,5 cm unique

hand-painted photograph 65 W x 50 N in. unique

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Oreste | Staiv Gentis Reprenant la composition du marbre de Pierre-Charles Simart, Oreste réfugié à l’autel de Pallas (1839) et du tableau d’Alexandre Cabanel, Oreste (1846), Pierre et Gilles livrent une réinterprétation mélancolique de l’histoire des Atrides. Mis en lumière par une atmosphère chaude et dorée, l’érotisme de cet Oreste, incarné par leur ami l'athlète Staiv Gentis, n’en est que plus sensible dans une œuvre classique où l’expérience la plus douloureuse devient beauté. Selon l’oracle d’Apollon, Oreste doit accomplir son destin en tuant sa mère, Clytemnestre, et son amant, Égisthe, qui ont assassiné son père Agamemnon. En commettant ce matricide, il devient paria dans sa cité et est condamné à fuir, poursuivi sans relâche par les Érinyes, divinités chargées de punir son geste. En proie à des crises de folie passagère, Oreste finit par arriver à Athènes où les citoyens l’absolvent de ce crime, le délivrant ainsi de sa malédiction : l’image représente le passage dans lequel Oreste vient de tomber au pied de l’autel d’Athéna.

Orestes | Staiv Gentis

Oreste

Drawing on Pierre-Charles Simart’s marble composition, Orestes Finding Refuge at the Altar of Pallas Athene (1839) and Alexandre Cabanel’s painting, Orestes (1846), Pierre and Gilles offer a melancholy reinterpretation of the history of the House of Atreus. The picture’s warm golden light renders the eroticism of this Orestes, portrayed by their friend and athletes Staiv Gentis, all the stronger and takes its place in a classical work bestowing beauty on even the most painful experience. According to the oracle of Apollo, Orestes was to fulfil his destiny by killing his mother Clytemnestra and her lover Egisthus, who had assassinated his father Agamemnon. In perpetrating this matricide, he became a pariah in his city and was condemned to flee, pursued relentlessly by the Erinyes (Furies), deities given the task of punishing his act. Subject to fits of madness, Orestes finally came to Athens where the citizens absolved him of the crime, freeing him from the curse. The pictures shows the moment when Orestes has fallen at the foot of Pallas Athene’s altar.

Staiv Gentis 2013

photographie peinte 123 x 155 cm unique

hand-painted photograph 48 W x 61 in. unique

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Torero | Brice Farmer Le hardeur Brice Farmer est mis en scène en torero dans un écrin baroque et hispanisant. Au premier plan, la présence de cornes laisse planer le doute : le spectateur métamorphosé en taureau s’apprête-t-il à transpercer le torero ou celui-ci va-t-il le tuer ? Ce duel à mort est une étreinte sexuelle, typique de la corrida qui entremêle étroitement le désir et le sang, Éros et Thanatos.

Toreador | Brice Farmer Hard-porn actor Brice Farmer is staged as a toreador in a Baroque and Hispanic setting. In the foreground, the horns allow doubt to creep in: is the spectator, metamorphosed as a bull, getting ready to gore the toreador or is the latter going to kill him? This duel to the death is a sexual embrace, typical of the bullfight that intimately mingles desire and blood, Eros and Thanatos.

Torero

Brice Farmer 2011

photographie peinte 160,5 x 128,5 cm unique

hand-painted photograph 63 N x 50 X in. unique

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Lost in Paradise | Koh Masaki Le modèle et hardeur japonais Koh Masaki (disparu en 2013), qui rêvait depuis longtemps de poser pour Pierre et Gilles, est venu à Paris spécialement pour les rencontrer. Les artistes l’imaginent perdu dans un paradis imaginaire et coloré. Loin de la pastorale classique, ce jardin voluptueux est envahi d’orchidées pourpres et de bourgeons colorés. Les éclaboussures blanches sur le torse du modèle font allusion autant à sa profession qu’au jus sucré de la sève qui donne vie à cet univers végétal et sexuel. De son regard serein, Koh Masaki apaise nos craintes sur l’au-delà : les ténèbres de la vie se sont envolées pour laisser place à la beauté des cieux qu’il a regagnés.

Lost in Paradise | Koh Masaki The model and hard-porn actor Koh Masaki (he died in 2013), who long dreamed of posing for Pierre and Gilles, came to Paris especially to meet them. The artists picture him in an imaginary, coloured paradise. Far from the classical pastoralia, this voluptuous garden is invaded with purple orchids and coloured buds. The white splashes on the model’s torso allude as much to his profession as to the sugary juice of the sap that gives life to this sexual plant universe. With his serene gaze, Koh Masaki eases our fears about the beyond: the shadows of life have flown away to give way to the beauty of the heavens he has regained.

Lost in Paradise Koh Masaki 2013

photographie peinte 113 x 86 cm unique

hand-painted photograph 44 K x 34 in. unique

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Le fruit défendu | Arielle Dombasle Après plusieurs collaborations avec les artistes, l’actrice, cantatrice et muse Arielle Dombasle désirait poser nue. Pierre et Gilles ont choisi de lui faire jouer une Ève des temps modernes, installée dans un tourbillon parsemé de fraises aux accents phalliques. La composition et le cadre clinquant aux reflets irisés évoquent les manèges et les marchands de bonbons présents dans les fêtes foraines.

Forbidden Fruit | Arielle Dombasle After several collaborations with the artists, the actresssinger Arielle Dombasle wanted to pose in the nude. Pierre and Gilles decided to have her play an Eve for the modern age, set in a whirl scattered with phallic-looking strawberries. The composition and the garish frame with its iridescent reflections recall the roundabouts and candy merchants working at the fun fairs.

Le fruit défendu Arielle Dombasle 2011

photographie peinte 148 x 115 cm unique

hand-painted photograph 58 N x 45 N in. unique

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Oh hé matelot ! | Matthieu Charneau Pierre et Gilles s’intéressent ici aux superstitions des marins liées au chat. Sur le pont d’un bateau, Matthieu Charneau interprète le rôle d’un matelot de la Marine française. Sur un navire, les félins étaient utiles puisqu’ils chassaient les rats menaçant les provisions. Cependant leur réputation reste ambiguë : alternativement craints et respectés, ils sont, selon les situations ou les cultures, des compagnons de bonne ou de mauvaise augure.

Hey There, Sailor!* | Matthieu Charneau Here, Pierre and Gilles take the veil off the sailors’ superstitions about cats. On the bridge of a boat, Matthieu Charneau interprets the role of a sailor in the French Navy. On a ship, cats were useful for catching rats endangering provisions. However, their reputation remains ambiguous: alternatively feared and respected, they are, according to different situations and cultures, companions of good or evil fortune.

*Oh hé matelot! is an old French seafaring song.

Oh hé matelot !

Matthieu Charneau 2012

photographie peinte 147,5 x 106,5 cm unique

hand-painted photograph 58 x 42 in. unique

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Narcisse | Matthieu Charneau Puisant dans les Métamorphoses d’Ovide, Pierre et Gilles abordent la thématique de l’autoséduction et de la dangerosité de l’image. À la naissance de Narcisse, on demanda au devin Tirésias s’il atteindrait un âge avancé. Ce dernier prédit qu’il vieillirait seulement s’il ne s’admirait pas. En grandissant, il se révéle être d'une beauté rare mais d'un caractère arrogant, éconduisant de nombreux prétendants épris de lui. La nymphe Écho, une de ses victimes, en appelle au ciel et est entendue par Némésis. Un jour qu'il s'abreuve à une source, Narcisse voit son reflet dans l'eau et en tombe amoureux. Il reste alors de longs jours à se contempler en désespérant de ne jamais pouvoir rejoindre sa propre image et finit par mourir de cette passion inassouvie. À l'endroit où l'on retire son corps apparaissent des fleurs blanches qui portent aujourd’hui son nom. Dans cette composition inspirée du tableau de John William Waterhouse, Echo and Narcissus (1903), la rivière d’huile est en réalité une feuille de miroir où se reflètent le visage et le corps de Narcisse figuré par le modèle Matthieu Charneau.

Narcissus | Matthieu Charneau

Narcisse

Matthieu Charneau 2012

photographie peinte 121 x 153 cm unique

Drawing on Ovid’s Metamorphoses, Pierre and Gilles are treating the theme of self-seduction and the dangers inherent in the image. When Narcissus was born, the soothsayer Tirisias was asked if he would live long. The old man prophesied he would grow old only if he did not admire himself. He grew up to become a man of rare beauty, but of considerable arrogance, too, casting aside all who fell in love with him. The nymph Echo, one of his victims, appealed to the heavens and was heard by Nemesis, goddess of vengeance. One day when he was drinking from a spring, Narcissus saw his reflection in the water and fell in love with it. He remained there for days, contemplating himself and despairing at never being able to capture his own image and finally died of this unfulfilled passion. On the spot where his body was recovered, white flowers appeared, bearing his name to this day. In this composition inspired by John William Waterhouse’s painting, Echo and Narcissus (1903), the oil-smooth river is in fact a sheet of mirror-plate reflecting the face and body of Narcissus represented by the model Matthieu Charneau.

hand-painted photograph 47 X x 60 N in. unique

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Orphée et Eurydice | Rick Owens, Michèle Lamy Pierre et Gilles dressent le portrait d’un couple inébranlable dont la loyauté est la raison d’être. Pour incarner ces tendres enchaînés, les artistes ont choisi le créateur de mode américain Rick Owens et sa muse française Michèle Lamy. Le jour du mariage d’Orphée et de la Dryade Eurydice, celle-ci est mordue par un serpent venimeux et meurt. Malgré tous ses chants, Orphée ne peut la ramener à la vie et, désespéré, décide d’aller la délivrer. Après avoir charmé le dieu des Enfers, il obtient d’Hadès la permission de ramener sa promise dans le monde des vivants à condition qu’il ne la regarde pas jusqu’à la lumière du soleil. Alors qu’ils sortent des Enfers, Orphée ne peut résister à la tentation de contempler Eurydice, qui disparaît définitivement. Représentés juste avant le moment funeste, les amants s’apprêtent à quitter les eaux verdâtres et bouillonnantes du Styx.

Orpheus and Eurydice | Rick Owens, Michèle Lamy Pierre and Gilles draw the portrait of a couple whose unwavering loyalty is their raison d’être. The artists have chosen to personify these lovers in their tender embrace by the American fashion-designer Rick Owens and his French muse Michèle Lamy. On the wedding day of Orpheus and Eurydice, the nymph was bitten by a poisonous snake and died. Despite all his songs, Orpheus could not bring her back to life and decided in his despair to go and liberate her by charming the god of the netherworld. He obtained from Hades permission to bring back his betrothed among the living on condition that he do not look at her before sunrise. As they were emerging from Hell, Orpheus could not resist the temptation to look at Eurydice, who promptly disappeared forever. Depicted just before the fateful moment, the lovers get ready to leave the boiling green waters of the River Styx.

Orphée et Eurydice

Rick Owens, Michèle Lamy 2013 photographie peinte 140 x 99 cm unique

hand-painted photograph 55 x 39 in. unique

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Le Roi Salomon et la Reine de Saba | Staiv Gentis, Émilie Nana Attirée par la réputation du riche et sage roi Salomon, la reine de Saba se rend en Israël afin de l’éprouver par des énigmes. Impressionnés l’un par l’autre, les deux puissants souverains tombent amoureux. Le roi demande la reine en mariage mais celle-ci refuse. Il lui promet alors de ne plus la solliciter si elle jure de ne rien prendre dans son palais. Or, après un banquet très épicé, la reine se désaltère dans un ruisseau, rompant ainsi sa promesse. Salomon exige de partager sa couche. Enceinte du fruit de leur amour, la reine quitte Jérusalem. Le couple, incarné par Staiv Gentis et la musicienne Émilie Nana – ensemble à la vie comme à l’image – offre le reflet d’une passion réelle, qui transcende le pouvoir et les apparences.

King Solomon and the Queen of Sheba | Staiv Gentis, Émilie Nana Attracted by the renown of the right and wise King Solomon, the Queen of Sheba travels to Israel to put him to the test with enigmas. Mutually impressed, the two powerful sovereigns fall in love. The King asks the Queen’s hand in marriage, but she refused him. He duly promises not to importune her any longer if she accepts not to take anything more in his palace. Then, after a particularly spicy banquet, the Queen refreshes herself at a stream, thus breaking her promise. Solomon demands that she shares his bed. After their night of love, the Queen leaves Jerusalem pregnant. The couple, portrayed by Staiv Gentis and the musician Émilie Nana – united in life as in the picture – reflects a real passion, transcending power and appearances.

Le Roi Salomon et la Reine de Saba

Staiv Gentis, Émilie Nana 2014 photographie peinte 136, 5 x 119 cm unique

hand-painted photograph 53 ¾ x 47 in. unique

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Léonidas | Philippe Boul’s Philippe, ancien membre d’une unité d’élite, endosse les traits de son héros favori : Léonidas. En consultant sa page Facebook, Pierre et Gilles ont découvert de nombreuses photos de Philippe en train de hurler lors de ses entraînements ; les artistes se sont alors souvenus des images du film 300 (2006) – inspiré par le roman graphique éponyme de l’américain Frank Miller (1998). Celles-ci exprimaient à merveille la rage du héros et sa quête de liberté, lors de la bataille des Thermopyles opposant les Spartes et les Perses. Éloignée de l’iconographie la plus connue des artistes, cette œuvre à la composition cinématographique annonce une nouvelle recherche artistique dans laquelle la violence est davantage montrée que suggérée.

Leonidas | Philippe Boul’s Philippe, ex-member of an élite squad, takes on the features of his favourite hero, Leonidas. Looking at his Facebook page, Pierre and Gilles discovered numerous photos of Philippe yelling during his training; the artists then remembered images from the film 300 (2006) - inspired by the graphic novel of the same name by the American Frank Miller (1998). They were a marvellous expression of the hero’s rage and his quest for freedom during the Battle of Thermopylae between the Spartans and Persians. Remote from the artists’ more commonly known iconography, this work with its cinematographic composition signals a new artistic exploration in which violence is more explicit than suggested.

Léonidas

Philippe Boul’s 2014

photographie peinte 114 x 169, 5 cm unique

hand-painted photograph 45 x 66 O in. unique

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Icare, Oiseau meneur | Jonathan Forte Scannapieco Dédale et son fils Icare décident de confectionner des ailes de plumes et de cire, semblables à celles des oiseaux, pour s’envoler et fuir la Crète où ils sont retenus captifs. Dédale met en garde Icare, lui interdisant de s’approcher trop près du soleil, mais grisé par le vol, son fils brave l’interdit et fait fondre ses ailes. Trahi par son équipement, il meurt précipité dans la mer. Jonathan Forte Scannapieco, danseur du Lido, a écrit aux artistes en leur exprimant son envie de poser pour eux. Pierre et Gilles ont décidé de le représenter en oiseau meneur affublé des longues plumes rouges qu’il a empruntées aux danseuses du Lido, et qui semblent prédire son destin funeste. À l’arrière-plan, le ciel bleu électrique rappelle davantage l’ambiance des cabarets que les cieux de la mer Égée. Et Icare, fesses galbées offertes au soleil, semble inconscient du danger qui l’attend. Prêt à s’envoler, ce jeune éphèbe va conquérir indifféremment le cœur des hommes et des femmes, au risque de brûler ses ailes.

Icarus, Leader Bird |

Jonathan Forte Scannapieco

Icare, Oiseau meneur

Jonathan Forte Scannapieco 2013

Daedalus and his son Icarus decided to fabricate wings using feathers and wax like those of birds, to fly away and flee from Crete where they were held captive. Daedalus warned Icarus, forbidding him to fly too close to the sun. However, intoxicated by the flight, his son defied the order and melted his wings. Betrayed by his contrivance, he died plunging into the sea. Jonathan Forte Scannapieco, dancer at the Lido, wrote to the artists expressing his wish to pose for them. Pierre and Gilles decided to portray him as a leader bird equipped with long red feathers which he borrowed from the dancers at the Lido and seem to foresee his fateful ending. In the background, the electric blue sky is more evocative of cabarets than the skies of the Aegean Sea. And Icarus, offering his curved buttocks to the sun, seems unaware of the danger awaiting him. About to fly off, this young dream-boy is ready to conquer the hearts of men and women, whichever, at the risk of burning his wings.

photographie peinte 128 x 101 cm unique

hand-painted photograph 50 W x 39 O in. unique

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La déchirure | Rithy Sak-Men Dans l’écrin protecteur du site d’Angkor, Rithy Sak-Men, d’origine cambodgienne, personnifie les cruautés infligées à son pays. La composition des artistes s’inspire des chromos et des cartes touristiques idylliques qu’ils ont teintés d’horreur et de brutalité. En citant l’histoire des violences et des crimes de masse perpétrés par le régime des Khmers rouges, Pierre et Gilles laissent planer le doute : ce jeune homme est-il martyr ou assassin ? Dans un décor d’Éden retrouvé, ce blessé remémore les souffrances et la déchirure du peuple cambodgien, et rend hommage à tous ceux qui ont disparu dans l’obscurité de l’histoire.

The Tearing Apart | Rithy Sak-Men In the protective setting of the Angkor Wat temples, Rithy Sak-Men, Cambodian in origin, personifies the cruelties inflicted on his country. The artists’ composition is inspired by the cheap colour prints and tourist postcards which they have tinged with horror and brutality. Citing the history of violence and mass crimes perpetrated by the Khmer Rouge regime, Pierre and Gilles leave room for doubt: is this young man a martyr or assassin? In a setting of Eden regained, this wounded man recalls the suffering and tearing apart of the Cambodian people and pays tribute to all those swallowed up in the darkness of history.

La déchirure Rithy Sak-Men 2013

photographie peinte 102,5 x 143,5 cm unique

hand-painted photograph 40 W x 56 N in. unique

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La colère d’Achille | Staiv Gentis Achille représente la figure du parfait chevalier homérique, viril et guerrier, que rêvait d’incarner Staiv Gentis. Au cours de l’Iliade, Achille traverse deux phases de colère qui décrivent un héros sans pitié et incapable de raisonner : au moment de la prise de Briséis, sa captive, puis lors de la mort de son compagnon d’armes et “ami”, Patrocle, tué par leur ennemi Hector. Dans une posture a contrapposto exacerbée, Achille se lance au combat, prêt à déployer toute sa puissance pour venger son amant présumé. Cette œuvre, plus sombre et torturée, est le pendant d’Achille (2011) où le héros est touché à la cheville par une flèche meurtrière. Ce tableau fut présenté lors de l’exposition Masculin/Masculin au musée d’Orsay.

The Rage of Achilles | Staiv Gentis Achilles represents the figure of the perfect Homeric knight, a virile warrior, whom Staiv Gentis dreamed of portraying. As The Iliad unfolds, Achilles goes through two phases of rage which reveal a pitiless hero incapable of reasoning: the moment of the taking of his beloved captive Briseis, then at the death of his companion in arms and “friend”, Patrocles, killed by their enemy Hector. In a posture of exacerbated contrapposto (a “counterpose” dramatically shifting the weight from one leg to the other), Achilles is poised for combat, ready to deploy all his power to avenge the man presumed to be his lover. This work, darker and more tortured, is the pendant to Achilles (2011) where the hero is wounded in the ankle by a lethal arrow. This picture was presented at the Masculine/ Masculine show at the Musée d’Orsay.

La colère d’Achille Staiv Gentis 2011

photographie peinte 149 x 108 cm unique

hand-painted photograph 58 X x 42 K in. unique

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Les escaliers de la Butte | Marina Foïs C’est en rencontrant l’actrice Marina Foïs vêtue d’un débardeur, avec ses airs de garçon manqué, que Pierre et Gilles ont eu l’idée de ce “titi parisien”. À ses côtés se trouve Toto, un des deux terriers Jack Russell des artistes. Dans le décor pittoresque de Montmartre, Pierre et Gilles rendent hommage aux “poulbots” et aux petits voyous du vieux Paris, héros de la ville éternelle.

The Stairs of Montmartre’s Butte | Marina Foïs It is when they met actress Marina Foïs wearing a singlet, with her air of a tomboy, that Pierre and Gilles had the idea for this “Parisian street-urchin”. At her side is Toto, one of the artists’ two Jack Russell terriers. In the picturesque setting of Montmartre, Pierre and Gilles pay tribute to the “scamps” and little rascals of old Paris, the ageless city’s heroes.

Les escaliers de la Butte Marina Foïs 2011

photographie peinte 147 x 114 cm unique

hand-painted photograph 58 x 45 in. unique

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La poupée merveilleuse | Zahia Dehar Dans une ambiance pop et sucrée, Zahia Dehar est présentée telle une poupée, au même titre que le chien en peluche qu’elle tient entre ses mains. Si les os blancs qui parsèment l’arrière-plan évoquent les vanités, alors cette image a tout d’un memento mori. Au premier plan, une vitre opaque dessine les contours d’une vitrine dans laquelle pourraient être exposés ces deux jouets aux airs enfantins et pourtant terriblement tentateurs.

The Marvellous Doll | Zahia Dehar In a sugary Pop Art ambience, Zahia Dehar is presented as a doll just like the cuddly toy poodle she is holding in her hands. If the whitened bones in the background symbolize the vanities, then this picture is the complete memento mori. In the foreground, an opaque pane of glass draws the contours of a shop-window in which these two toys might be displayed, with their childish yet terrible seductive look.

La poupée merveilleuse Zahia Dehar 2012

photographie peinte 104,5 x 85,5 cm unique

hand-painted photograph 41 x 33 X in. unique

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Ophélie | Isabelle Huppert La passion pour la photographie de l’actrice Isabelle Huppert l’a conduite depuis une trentaine d’années à solliciter des portraits auprès des plus grands artistes. Suite à leur rencontre, Pierre et Gilles ont souhaité la faire poser sous les traits d’Ophélie, figure tragique du Hamlet de William Shakespeare. Sombrant dans la folie et se croyant abandonnée, Ophélie finit par se noyer car elle ne prendra pas le risque, comme son amant Hamlet, d’exprimer sa colère et d’affirmer son désir. Sous un clair de lune, la longue chevelure d’Ophélie constitue la dernière demeure de sa vie abandonnée. À ses côtés, une étrange sculpture d’argent, dont le ressort accroché au cou évoque la mort funeste d’Hamlet autant que l’ambiguïté d’un objet inanimé qui semble plus éveillé que la femme vivante. Les artistes accentuent l’aspect sombre et morbide de son histoire en mettant en scène le corps de la jeune femme plongé dans les eaux électriques d’une cité portuaire – la ville du Havre, chère à Pierre et Gilles où ce dernier passa son adolescence.

Ophelia | Isabelle Huppert Actress Isabelle Huppert’s passion for photography has led her for 30 years to seek portraits from the greatest artists. Following their meeting, Pierre and Gilles wanted her to pose as Ophelia, a tragic figure in William Shakespeare’s Hamlet (1603). Descending into madness as she believes herself to be rejected, Ophelia ends by drowning herself, unwilling to take the risk, like her lover Hamlet, to express her anger and affirm her desire. In the moonlight, Ophelia’s long hair constitutes the last dwelling of her abandoned life. By her side, a strange silver sculpture in which a spring attached to the neck evokes Hamlet’s ill-starred death as much as the ambiguity of an inanimate object apparently more alive than the living creature herself. The artists accentuate the sombre and morbid aspect of her story setting the body of the young woman in the electric water of a port-city - the town of Le Havre dear to Pierre and particularly Gilles who spent his adolescent years there.

Ophélie

Isabelle Huppert 2012

photographie peinte 78 x 112 cm unique

hand-painted photograph 30 O x 44 in. unique

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Nono | Julie Depardieu Pierre et Gilles revisitent le vaudeville de Sacha Guitry, Nono (1905), où la maîtresse d’un riche oisif cède peu à peu à l’ami écrivain de ce dernier. Inspirée par la nouvelle mise en scène de Michel Fau en 2010, l’image représente Julie Depardieu, interprète de Nono. Le visage du modèle nous invite à entrer dans son monde fait de luxure et de plaisir évoqué par un mélange d’influences Pop et Art Nouveau. Ce décor de “cocotte du siècle” est tendu entre deux paravents qui, des boules fleuries à leurs pieds, imitent deux phallus dressés – ceux de l’amant et de son ami. Ces ornements aux formes subjectives sont à l’image de Nono : une savoureuse immersion dans la légèreté et la décadence du début du xxe siècle.

Nono | Julie Depardieu Pierre and Gilles perform their own take on Sacha Guitry’s comedy Nono (1905), in which the mistress of a rich idler gradually yields to the latter’s writer-friend. Inspired by Michel Fau’s recent production in 2010, the picture shows Julie Depardieu, who played the title-role. The model’s face invites us into her world made up of lust and pleasure, evoked here by a mixture of Pop Art and Art Nouveau influences. The setting for this “cocotte of the century” is stretched between two screens which, combined with floral balls at their base, imitate two erect phalluses - those of her lover and of his friend; These ornaments with their suggestive forms are very much in Nono’s image : a succulent immersion in the frivolity and decadence at the beginning of the 20th century.

Nono

Julie Depardieu 2010

photographie peinte 144,5 x 103,5 cm unique

hand-painted photograph 57 x 40 O in. unique

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Deuxième sous-sol | Ahmed Zerari L’action se déroule dans le sous-sol d’un parking, dans un faux noir et blanc aux reflets gris-bleu qui évoque le cinéma de Jean-Pierre Melville. À l’image d’Alain Delon dans Le Samouraï (1967), le comédien Ahmed Zerari pourrait aussi bien être un policier qu’un voyou. La composition dépouillée de l’image permet ici aux artistes de traiter de manière réaliste ce sujet en suivant le précepte du “less is more”.

Second-Level Basement | Ahmed Zerari The action takes place in the basement of a parking lot, in a faux black and white with greyish blue reflections evoking the films of Jean-Pierre Melville. Like Alain Delon in The Samurai (1967), actor Ahmed Zerari could just as easily be a policeman or a crook. The uncluttered composition of the picture enables the artists to handle this subject in a realistic manner, following the principle of “less is more”.

Deuxième sous-sol Ahmed Zerari 2012

photographie peinte 83,5 x 118,5 cm unique

hand-painted photograph 33 x 46 X in. unique

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Pomba Gira | Joey Arias Divinité des cultes afro-brésiliens, Pomba Gira est un mélange mystérieux de sorcellerie et de sensualité. Joey Arias, artiste, chanteur et performeur new-yorkais, prend les traits de cette entité libérée à la sexualité irrésistible. Jambes écartées, elle tient entre ses mains cigarette et alcool qu’elle a reçus en offrande : cette déesse vaudou est la sainte de tous les vices. La pose du modèle travesti et le rideau d’algues évoquent tant le théâtre que le cabaret où Marlene Dietrich joue l’Ange bleu dans le film éponyme de Josef von Sternberg (1930).

Pomba Gira | Joey Arias A deity of Afro-Brazilian cults, Pomba Gira is a mysterious blend of witchcraft and sensuality. Joey Arias, New York artist, singer and performer, takes on the features of this liberated entity with irresistible sexuality. Legs wide apart, she holds in her hand a cigarette and alcohol received as offerings: this voodoo goddess is the patron saint of all the vices. The pose of the transvestite model and the seaweed curtain are evocative of the theatre and the cabaret in which Marlene Dietrich played the Blue Angel in Josef von Sternberg’s film of that name (1930).

Pomba Gira Joey Arias 2012

photographie peinte 142 x 109 cm unique

hand-painted photograph 56 x 43 in. unique

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Johnny Guitar | Matthieu Charneau En hommage au western américain Johnny Guitar réalisé par Nicholas Ray en 1954, ce cow-boy, incarné par Matthieu Charneau, songe aux retrouvailles avec sa bien-aimée à qui il susurre : “My name is Johnny… Johnny Guitar”. La vision des artistes n’a pas grand chose à voir avec Le cow-boy (1978) dévêtu de leurs débuts et cette version évoque davantage les dessins homo-érotiques de George Quaintance et leur atmosphère douce et lascive. Mais Pierre et Gilles y associent la présence décalée de rats, ces rongeurs envoûtés par la musique du joueur de flûte de Hamelin, héros du conte éponyme. Homme idéal pour femme indépendante, Johnny Guitar est un mélange de force et de tendresse, laissant sa bien-aimée vivre sa vie et courir les risques de son indépendance, tout en restant à ses côtés : “Play it again, Johnny Guitar”.

Johnny Guitar | Matthieu Charneau In tribute to Nicholas Ray’s American Western Johnny Guitar (1954), this cowboy portrayed by Matthieu Charneau dreams of being reunited with his beloved, to whom he sings: “My name is Johnny, Johnny Guitar.” The artists’ vision does not have much to do with The Cowboy (1978), unclothed, of their beginnings and this version alludes more to the homo-erotic drawings of George Quaintance and their sweet and lascivious atmosphere. But Pierre and Gilles associate with it the jarring presence of rats, these rodents enchanted by the music of the legendary Pied Piper of Hamlin. Ideal man for an independent woman, Johnny Guitar is a mixture of strength and tenderness. He lets his beloved live her life and run the risks of his independence, while remaining at his side: “Play it again, Johnny Guitar.”

Johnny Guitar Matthieu Charneau 2012

photographie peinte 87 x 114 cm unique

hand-painted photograph 34 N x 45 in. unique

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Le petit tripier | Barthélémy Seng Dans une ambiance savoureuse et rustique, ce petit tripier, incarné par le modèle Barthélémy Seng, est représenté derrière son comptoir en véritable héros anonyme du quotidien.

The Tripe Butcher | Barthélémy Seng In a succulent, rustic ambience, this little tripe butcher portrayed by the model Barthélémy Seng is shown behind his counter as a true anonymous hero of daily life.

Le petit tripier Barthélémy Seng 2010

photographie peinte 143,5 x 110,5 cm unique

hand-painted photograph 56 K x 43 K in. unique

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Le Printemps arabe | Tahar Bouali L’émergence des révolutions arabes a conduit les artistes à évoquer, dans un univers oriental et sensuel, la figure du martyr. L'image reprend également l'atmosphère des chansons arabes des années 1960 et des Scopitones d’Abdel Halim Hafez, Oum Kalsoum ou Farid El Atrache. Bel insurgé du Printemps arabe, le modèle Tahar Bouali se retrouve pris entre la douceur parfumée des roses et la violence sanglante du “tourment arabe”.

The Arab Spring | Tahar Bouali The outbreak of Arab revolutions led the artists to evoke in a sensual universe of the Near and Middle East the figure of the martyr. The picture also recaptures the atmosphere of the Arab songs of the 1960s and the Scopitones of Abdel Halim Hafez, Oum Kalthoum and Farid Al Atrash. Handsome insurgent of the Arab Spring, the model Tahar Bouali finds himself torn between the perfumed sweetness of the roses and the bloody violence of the “Arab torment”.

Le Printemps arabe Tahar Bouali 2011

photographie peinte 128 x 101 cm unique

hand-painted photograph 50 W x 39 O in. unique

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Jardin extraordinaire | Ganoux C’est en découvrant les tatouages de Ganoux que les artistes ont eu envie de le représenter dans un univers surréaliste et charnel, inspiré par les motifs japonisants inscrits dans sa chair. L’œuvre reprend le titre de la chanson de Charles Trenet, Le Jardin extraordinaire (1957) et fait allusion aux jardins publics, devenus lieux de rencontres entre garçons à la tombée de la nuit. Dans cette image, Pierre et Gilles révèlent un parcours érotique nocturne des plus vénéneux.

Extraordinary Garden | Ganoux When they discovered Ganoux’s tattoos, the artists wanted to set him in a surrealist and carnal world, inspired by the Japanese-style motifs. The work borrows the title of Charles Trenet’s song, Le Jardin Extraordinaire (1957) and alludes to the public gardens which become meeting places for boys at nightfall. In this picture, Pierre and Gilles reveal a particularly toxic nocturnal erotic path.

Jardin extraordinaire Ganoux 2010

photographie peinte 142 x 109 cm unique

hand-painted photograph 56 x 43 in. unique

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For your eyes only | Karl Lagerfeld Karl Lagerfeld, accompagné de Choupette, prend les traits du Spectre, personnage de James Bond, dans une mise en scène inspirée de l’univers du film américain Men in Black ( 1997).

For your eyes only | Karl Lagerfeld Karl Lagerfeld, accompanied by Choupette, takes on the features of Spectre, from James Bond, in a staging inspired by the universe of the American film Men in Black (1997).

For your eyes only Karl Lagerfeld 2013

photographie peinte 142 x 109 cm unique

hand-painted photograph 56 x 43 in. unique

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Marie Antoinette, le hameau de la reine | Zahia Dehar Dans le cadre d’une collaboration avec le Mobilier national au printemps 2014, Pierre et Gilles ont décidé de mettre en scène Zahia Dehar sous les traits de Marie-Antoinette. Le destin funeste de la reine de France, instrument politique et femme entravée, pourrait faire écho au thème de la poupée soumise aux aléas des hommes et du temps (voir p.58), qu’elle ne pouvait briser que dans son refuge champêtre du Petit Trianon.

Marie Antoinette, The Queen’s Hamlet | Zahia Dehar

While working with the Mobilier national (institution for France’s state-owned furniture), Pierre and Gilles chose to portray Zahia Dehar as Marie-Antoinette. The fateful destiny of the Queen of France, a political instrument and captive woman, might provide an echo to the theme of the doll subject to the whims of man and times (see p.58), which she could break with only in her rustic refuge at the Petit Trianon.

Marie Antoinette, le hameau de la reine Zahia Dehar 2014

photographie peinte 154 x 139 cm unique

hand-painted photograph 60 X x 54 O in. unique

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Le Chevalier du crépuscule | Jules Daviaud Cette image est née de la rencontre entre Pierre et Gilles et le modèle Jules, grand fan de Batman qu’il admire avant tout pour son humanité. Les artistes ont voulu faire poser Jules dans l’esprit des comics Year One (1988) et Knightfall (1993) qui représentent ce chevalier sous un jour plus sombre, rendant sa propre justice, à la limite de la schizophrénie. De manière subtile, cette image montre le crépuscule de ce Batman. En s’intéressant au côté humain et à la fragilité du héros, Pierre et Gilles nous rappellent qu’il s’agit d’un simple mortel dénué de tout superpouvoir, auquel chacun peut s’identifier. Le dos musclé du modèle s’offre à nous dans toute sa vulnérabilité, lacéré de cicatrices issues du combat avec son ennemi Bane qui l’a rendu paralytique. Physiquement et psychologiquement usé, le héros, à force de travail et de persévérance, s’apprête à revêtir sa tenue afin de lutter contre le mal qui règne sur Gotham City. Les papiers chiffonnés du décor évoquent autant la Batcave, envahie de chauves-souris, que le puits dans lequel le justicier tomba accidentellement en étant enfant.

Twilight Knight | Jules Daviaud

Le Chevalier du crépuscule Jules Daviaud 2013

photographie peinte 115 x 146 cm unique

This picture was conceived during the meeting between Pierre and Gilles with the model Jules, a great fan of Batman, whom he admires above all for his humanity. The artists wanted to have Jules pose in the spirit of the Year One comics (1988) and Knightfall (1993) which presented the knight in a more sombre light, performing his own justice with borderline schizophrenia. In a subtle manner, this picture shows this Batman’s twilight. Taking an interest in Batman’s human side and fragility, Pierre and Gilles remind us that this is a simple hero, mortal and without any super powers, with whom anyone can identify. The model’s muscular back is presented to us in all its vulnerability, lacerated with the scars of his combat with his enemy Bane, which has left him paralytic. Physically and psychologically worn out, the hero, through work and perseverance, gets ready once more to put on his costume to fight against the evil ruling over Gotham City. The crumpled papers of the décor evoke both the Batcave infested by bats and the well into which the avenger fell by accident when he was a child

handO-painted photograph 45 N x 57 K in. unique

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Funny Balls | Marc Jacobs Nouvel héros de la mode , Marc Jacobs, tatoué de cartoons colorés, est plongé dans une piscine de “funny balls”, jeu pour enfants chez McDonald’s.

Funny Balls | Marc Jacobs A new fashion hero, Marc Jacobs, tattooed with coloured cartoons, is plunged in a swimming pool of “funny balls”, a game for children at McDonald’s.

Funny Balls Marc Jacobs 2012

photographie peinte 148,5 x 114,5 cm unique

hand-painted photograph 58 K x 45 in. unique

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Le Désespéré | Olivier Theyskens Pierre et Gilles réinterprètent Le Désespéré (1843-1845) de Gustave Courbet, autoportrait allégorique reflétant les angoisses du peintre. Dans ce tondo, ils mettent en scène le styliste belge Olivier Theyskens, dont les mains couvertes de sang laissent imaginer plusieurs histoires de désespoir.

Desperate Man | Olivier Theyskens Pierre and Gilles reinterpret Gustave Courbet’s Le Désespéré (1843-1845), allegorical self-portrait reflecting the painter’s anxieties. In this tondo, they present the designer Olivier Theyskens, his hands covered with blood letting us imagine various stories of despair.

Le Désespéré Olivier Theyskens 2013

photographie peinte diamètre 115 cm unique

hand-painted photograph ø 45 N in. unique

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Glico Paradise | Koh Masaki Le titre de l’œuvre fait référence à la marque de confiserie japonaise Glico qui confectionne les bâtonnets chocolatés connus en France sous le nom de Mikado. La composition de Pierre et Gilles s’inspire de l’image iconique de la marque, un athlète courant le 300 mètres – incarné ici par l’icône gay asiatique, Koh Masaki, décédé en 2013. Dans un univers rose bonbon, Koh Masaki nous rappelle que la vie est courte et qu’il faut courir après elle pour l’embrasser et la dévorer chaque jour jusqu’au dernier, tel un “paradis sucré”.

Glico Paradise | Koh Masaki The title of the work refers to the brand of Japanese sweets, Glico, who makes chocolate sticks known in France as Mikado. The composition by Pierre and Gilles draws on the brand’s iconic image, an athlete running the 300 metres portrayed here by the gay Asiatic icon Koh Masaki, who died in 2013. In a candy pink universe, Koh Masaki reminds us life is short and you have to run after it to embrace it and devour every day till the last, like a “sugary paradise”.

Glico Paradise Koh Masaki 2013

photographie peinte 132 x 104,5 cm unique

hand-painted photograph 52 x 41 in. unique

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Octobre | Thomas Tabti Pierre et Gilles ont voulu rendre hommage aux revues culturistes des années 1960 et 1970 qui ont façonné leur imaginaire et leurs fantasmes d’adolescents. Ils ont fait poser leur ami Thomas Tabti dans un décor automnal inspiré par l’iconographie “beefcake” des premières revues de pin up boys. L’œuvre évoque également l’ambiguïté des images d’Arnold Schwarzenegger en culturiste et des sculptures d’Arno Breker, artiste allemand dont les œuvres réalisées pour le IIIe Reich demeurent controversées. Prise dans le maelström de l’automne, cette figure héroïque contemporaine renaîtra, tel le phénix de ses cendres, au printemps.

October | Thomas Tabti Pierre and Gilles wanted to pay tribute to the bodybuilder shows of the 1960s and 1970s which formed their adolescent imagination and fantasies. They posed their friend Thomas Tabti in an autumnal décor inspired by the “beefcake” iconography of the first shows of pinup boys in the 50s and 60s. The work also evokes the ambiguity of the images of Arnold Schwarzenegger as a body-builder and the sculptures of Arno Breker, the German artist whose links with the Third Reich are still a subject of debate. Taken up in the maelstrom of the autumn, this heroic contemporary figure will be born again, like the phoenix from its ashes, in the spring.

Octobre

Thomas Tabti 2011

photographie peinte 102 x 143 cm unique

hand-painted photograph 40 x 56 N in. unique

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Le mariage pour tous | Pierre et Gilles Vingt ans après Les Mariés (1992), Pierre et Gilles se représentent cette fois-ci en couple de garçons dans une œuvre qui célèbre le mariage pour tous, alors encore en débat. Entre esprit des studios de rue et théâtre de boulevard, l’image donne aussi l’occasion aux artistes de proposer leur propre vision du portrait officiel du président de la République.

Marriage For All | Pierre and Gilles Twenty years after The Newly-Weds (1992), Pierre and Gilles this time present themselves as a couple of boys in a work celebrating same-sex marriage, still a focus of debate. Between the spirit of street studios and mainstream bourgeois theatre, the picture also affords the opportunity for the artists to offer their own vision of the official portrait of the President of the Republic.

Le mariage pour tous Pierre et Gilles 2013

photographie peinte 109 x 89 cm unique

hand-painted photograph 43 x 35 in. unique

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Biographie

BIOGRAPHY

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Expositions personnelles Solo Exhibitions 2014

Héros, Galerie Daniel Templon, Paris 2010

Pierre et Gilles, Galeri Artist, Istanbul 2009

Wonderful Town, Galerie Jérôme de Noirmont, Paris L’Apothéose du Sublime, Oi Futuro, Rio de Janeiro Pierre et Gilles - Retrospective, C/O Berlin, Berlin 2008

Pierre et Gilles, Galerie Lansar, Genève Pierre et Gilles, Sofia Art Gallery, Sofia 2007

Pierre (Commoy) est né à La roche-sur-Yon en 1950, Gilles (Blanchard) au Havre en 1953. ils vivent et travaillent au Pré-saint-Gervais. Pierre (Commoy) was born in La Roche-sur-Yon in 1950. Gilles (Blanchard) was born in Le Havre in 1953. They live and work in Le Pré-Saint-Gervais.

Double-Jeu, 1976-2007, Jeu de Paume, Paris Pierre et Gilles, exposition itinérante : Moscow House of Photography, Moscou ; palais de Marbre, Musée Russe, Saint-Pétersbourg Correspondances musée d’Orsay / Art contemporain, musée d’Orsay, Paris Pierre et Gilles, Galerie Andrea Caratsch, Zurich 2006

Un Monde Parfait, Galerie Jérôme de Noirmont, Paris 2005

Retrospective - Inauguration Moca, Museum Of Contemporary Art, Shanghai 2004

Le Grand Amour, Galerie Jérôme de Noirmont, Paris Beautiful Dragon, rétrospective itinérante : Seoul Museum of Art, 9 ; Singapore Art Museum 2003

Pierre et Gilles, Robert Miller Gallery, New York Pierre et Gilles, Le Botanique - Centre culturel de la communauté française en Wallonie, Bruxelles 2002

Arrache mon Cœur, KunstHausWien, Vienne

2001

Arrache mon Cœur, Galerie Jérôme de Noirmont, Paris 2000

Exposition itinérante : New Museum of Contemporary Art, New York ; The Yerba Buena Center for the Arts, San Francisco 1999

Pierre et Gilles, Turun Taidemuseo, Turku 1998

Douce Violence, Galerie Jérôme de Noirmont, Paris Pierre et Gilles - Mémoire de Voyage, Shiseido Gallery, Ginza Art Space, Tokyo Pierre et Gilles, Museo de Bellas Artes de València, Valence 1997

Pierre et Gilles - Grit and Glitter, Gallery of Modern Art, Glasgow Die Welt Von Pierre et Gilles, Fotomuseum, Munich 1996

Pierre et Gilles, Vingt Ans d’amour (1976-1996), Maison européenne de la Photographie, Paris Pierre et Gilles, A.C.C. Galerie, Weimar Les Plaisirs de la Foret - Jolis Voyous, Galerie Max Hetzler, Berlin 1995

Annual’95, Shiseido Gallery, Ginza Art Space, Tokyo Pierre et Gilles, exposition itinérante : Roslyn Oxley 9 Gallery, Sydney ; Australian Center for Contemporary Art, Melbourne ; Wellington City Art Gallery, Wellington ; Auckland Art Gallery, Auckland 1994

Pierre et Gilles, Le Case d’Arte, Milan Pierre et Gilles, Chapelle du Méjan, Rencontres internationales de la Photographie, Arles 1993

Pierre et Gilles, Galerie Samia Saouma, Paris Absolut Peep-show, Raab Gallery, Londres Pierre et Gilles, Galerie du Salon, DRAC des Pays de la Loire, Nantes Pierre et Gilles, Galleria Il Ponte, Rome 1992

Pierre et Gilles, Raab Galerie, Londres

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Pierre et Gilles, Russisches Museum, Diaghilev Center of Modern Art, Saint-Pétersbourg Pierre et Gilles, Raab Galerie, Berlin 1990

Pierre et Gilles, Hirschl & Adler Modern, New York Pierre et Gilles, exposition itinérante : Parco Par II de Shibuya, Tokyo ; Osaka 1988

Les Saints, Galerie Samia Saouma, Paris 1986

Pierre et Gilles - Naufrage, Galerie des Arènes, Nîmes 1985

Pierre et Gilles, Galerie Saluces Art Contemporain, Avignon Pierre et Gilles, The Art Ginza Space, Tokyo 1983

Pierre et Gilles, Galerie Texbraun, Paris

Expositions collectives/sélection Group Exhibitions

2014

Carte Blanche à Pierre et Gilles, Galerie des Gobelins, Paris El hombre al desnudo, Museo Nacional de Arte, Mexico The Fashion World of Jean Paul Gaultier From the Sidewalk to the Catwalk, Barbican, Londres 2013

Masculin / Masculin. L´homme nu dans l´art de 1800 à nos jours, musée d´Orsay, Paris Les aventures de la vérité, Fondation Maeght, St Paul de Vence, France Au bazar du genre, Féminin - Masculin en Méditerranée, MuCEM, Marseille The naked man, Ludwig Museum, Budapest 2012

Cibles, musée de la Chasse et de la nature, Paris Mirages d’Orient, grenades et figues de Barbarie, chassé-croisé en Méditerranée, Collection Lambert, Avignon The naked man, Lentos Kunstmuseum Linz, Linz

Nude men, musée Léopold, Vienne OC Collects, Orange County Museum of Art, Newport Beach L´histoire est à moi !, Printemps de Septembre, Espace EDF Bazacle, Toulouse 20 000 monstres sous les mers, Palais des Arts et du Festival, Dinard Face It!, Spritmuseum, Stockholm La planète mode de Jean-Paul Gaultier : de la rue aux étoiles, exposition itinérante : San Francisco Fine Art Museum, San Francisco ; Fondation MAPFRE Only you - Only me : Images de l´amour. Amour de l´image. MAMAC - Liège Performing for the camera, ASU Art Museum, Tempe 2011

Mémoires du futur, la Collection Olbricht, La maison rouge, Paris Extremos, fotografias da colecao da Maison européenne de la photographie – Paris, IMS : Instituto Moreira Salles, Rio de Janeiro Not for sale, Passage de Retz, Paris La planète mode de Jean-Paul Gaultier : de la rue aux étoiles, exposition itinérante : musée des Beaux-Arts de Montréal ; Dallas Museum of Art Paris Delhi Bombay, Musée national d´Art moderne, Centre Pompidou, Paris Inspiration Dior, Musée Pouchkine, Moscou 2010

A star is born, Museum Folkwang, Essen, Emporte-moi / Sweep me off my feet, Mac/Val, Vitry-sur-Seine I love you, ARoS Aarhus Kunstmuseum, Aarhus 2009

Persona. Image. Time. Human Representation in Art: from Modernism to the present-day, exhibition of works from the collection of Ekaterina and Vladimir Semenikhin, The Cultural Foundation ekaterina, Moscou En todas partes, politicas lgbtq en el arte, Centro Galego de Arte Contemporanea, Saint Jacques-de-Compostelle La force de l’art 02, Église St-Eustache, Paris Sh(out), Gallery of Modern Art, Glasgow 2008

Prospect 1. US biennal, La Nouvelle-Orléans Darkside. Photographic Desire and Sexuality Photographed, Fotomuseum, Winterthur

Fotografia europea, umano troppo umano, Palazzo del Capitano del Popolo, Reggio Emilia Mobile Art, exposition itinérante : Hong-Kong ; Tokyo ; New York 2007

J’embrasse pas, Collection Lambert, Avignon Arte e Omosessualita, Palazzina Reale – Santa Maria Novella, Florence, Italie Passage du Temps – collection François Pinault, Le Tri Postal, Lille Different. Aesthetics and Poetry between art and Homosexuality, Palazzo della Ragionne, Milan 2006

Futurotextiles, lille3000, Tri Postal, Lille Le Paradoxe du comédien, Fondation Lambert, Avignon 2005

Pierre Molinier - jeux de miroirs, musée des Beaux-Arts, Bordeaux, France (My private) Heros, Marta Herford, Herford Coolhunters. Jugendkulturen Zwischen Medien und Markt, exposition itinérante, Städtische Galerie Karlsruhe, ZKM, Berlin ; Künstlernhaus Wien, Vienne ; Budapest Mucsarnok, Kunsthalle, Budapest Paris à Shanghai, trois générations de photographes français, Fine Arts Museum, Shanghai 2004

Figures de l’acteur, Le Jeu de Paume, Paris Dalí et les plus grands photographes de notre siècle, Palais des Congrès, Perpignan Il Nudo ‑ fra ideal e realta, Galleria d´arte Moderna, Bologne 2003

Corpus Christi, Deichtorhallen, Hambourg Neo - Neo styles in dutch interiors over the past 250 years, Centraal Museum, Utrecht 2002

Photography past/forward : aperture at 50’, Aperture Foundation, New York Revelation: Representations of Christ in Photography, exposition itinérante : Patrimoine Photographique, Hôtel de Sully, Paris ; The Israel Museum, Jérusalem Ikonen. Kunst und Kult, Coninx Museum, Zurich Sleeping/Dreaming/Awakening, Kawamura Memorial Museum of Art, Kawamura Tableaux Vivants, Kunsthalle Wien, Vienne

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Prière(s), Musée d´art et d´histoire, Saint-Denis 2001

El Mundo Nuevo, Biennale de Valence, Valence Between Earth and Heaven - new classical movements in contemporary art, P.M.M.K. ; Ostende Visionaire Dreaming in Print, a 10-year anniversary, Fashion Institute of Technology, New York 2000

Narcisse blessé, Passage de Retz, Paris La Beauté in Fabula, Palais des Papes, Avignon Appearance, Galleria d’Arte Moderna, Bologne 1999

The Power of Beauty, Gemeentemuseum, Helmond Missing Link, Menschenbilder in der fotografie, Kunstmuseum Bern, Berne Rosso vivo – Mutazione, trasfigurazione, e sangue nell’arte contemporanea, PACPadiglione d’Arte Contemporanea, Milan 1998

Fétiches et fétichismes, Passage de Retz, Paris Un monde merveilleux – Kitsch et art contemporain, FRAC Nord-Pas-de-Calais, Dunkerque 1997

Romantica – Immagini del Cuore e della Colpa, VIIe Biennale Internazionale di Fotographia, Palazzo Bricherasio, Turin 1996

Les contes de fées se terminent bien, Château de Val-Freneuse, Sotteville-sousle-Val France, organisé par le FRAC HauteNormandie La Piste aux Etoiles, école régionale des Beaux-Arts, Galerie du Cloître, Rennes The Auction Preview Party, The New Museum of Contemporary Art, New York Inauguration de la Maison européenne de la Photographie, Maison européenne de la Photographie, Paris Colorealismo, Galleria Photology, Milan 1995

Der zweite Blick, Haus der Kunst, Munich Feminin / Masculin - le sexe de l’art, Centre Georges Pompidou, Paris On Beauty, commissaire d’exposition Dan

Cameron, Regina Gallery, Moscou Pierre et Gilles, Andreas Gursky, Vincenzo Castella, Noritoshi Hirakawa, Zoe Leonard, Paul Graham, Wolfgang Tillmans, La Case d’Arte, Milan Museo Arte Contemporanea, L. Pecci, Prato Face à face, Centre Photographique d’Île-de-France, Pontault-Combault, France Make up – Topolino, musée de la Mode, Espace Mode Méditerranée, Marseille 1994

Cocido y Crudo, Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia, Madrid Les Métamorphoses d’Orphée, exposition itinérante, musée des Beaux-Arts, Tourcoing ; Ancienne Douane, Strasbourg ; Musée Communal des Beaux-Arts, Ixelles Don’t leave me this way, art in the age of a.i.d.s., National Gallery of Australia, Canberra ... Ou les oiseaux selon Schopenhauer, musée des Beaux-Arts d’Agen et FRAC Aquitaine, Agen L’Art du Portrait Francais aux xix e et xx e siècles, exposition itinérante : The Shoto Museum of Art, Tokyo ; Kariya City Museum, Aichi ; Municipal Museum of Art, Onomichi ; Musée départemental d’Akita Lunn ltd. Rencontres Internationales de la Photographie, Arles 1993

Diskurse der Bilder, Photokunstlerische Reprisen Kunsthistorischer Werke, Kunst Haus Wien, Vienne Krieg, Osterreichische Triennale zur Fotografie 93, Neue Galerie am Landesmuseum Joanneum, Forum Stadtpark, Graz Public / and Private – Secrets Must Circulate, exposition itinérante : Institut Français d’Écosse, Edimbourg ; Zone et Central Station, Newcastle-upon-Tyne Prospect 93, Francfort Découvertes 93, Collection Paris Audiovisuel, Grand Palais, Paris Groninger Museum, Groningue

1991

L’Amour de l’Art, musée Saint-Pierre, Biennale de Lyon, Lyon Consorts, Pence Gallery, Santa-Monica, Contemporary French Photography en Liberté, exposition itinérante : I.C.P., New York ; Musée d’Art moderne de Mexico ; Musée d’Art contemporain, La NouvelleOrléans ; Musée d’Amsterdam ; Musée de Rotterdam ; Kawasaki City Museum 1990

A Fotografia Actual em Franca, Fondation Calouste Gulbenkian, Lisbonne 1989

Nos Années 80, Fondation Cartier pour l’art contemporain, Jouy-en-Josas Le Choix de Sens, Musée Le Botanique, Bruxelles Das Portrat in der Zeitgenossischen Photographie, Kunstverein, Hambourg Pinacoteca Comunale, Ravenne Salzburg Festival 1988

Dis-moi qui est la plus Belle, Le Botanique, Bruxelles Behold the Man, the Male Nude in Photography, Stills Gallery, Edimbourg 1987

L’Exotisme au Quotidien, Palais des Beaux-Arts, Charleroi Annina Nosei Gallery, New York 1986

La Magie de l’Image, musée d’Art contemporain, Montréal Galerie de Paris, Paris 1984

Ateliers 84, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, Paris

1992

Images Métisses, Institut du Monde Arabe, Paris Group Show, Markthalle Moderne Kunst, Stuttgart Les Images du Plaisir, Chapelle Saint-Julien, Frac des Pays de la Loire, Laval

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Catalogue édité à l’occasion de l’exposition Catalogue published for the exhibition

Du 10 avril au 31 mai 2014 From April 10 to May 31, 2014

Pierre et Gilles remercient les modèles, et toutes celles et ceux qui ont permis la réalisation des œuvres et du catalogue de l’exposition. Pierre and Gilles want to express their gratitude to the models and to all the persons who helped with the creation of the pieces and of this exhibition catalogue.

Galerie Daniel Templon 30 rue Beaubourg 75003 Paris Tél : 33 (0)1 42 72 14 10 - Fax : 33 (0)1 42 77 45 36 info@danieltemplon.com - www.danieltemplon.com Toutes les notices sont de Pierre Noual, juriste et historien d’art Texts by Pierre Noual, legal scholar and art historian. Coordination : Victoire Disderot Traduction/Translation : Jack Altman Photos : DR Création, édition :

216 bd Raspail 75014 Paris Tél : 33 (0)1 43 20 10 49 info@communicart.fr - www.communicart.fr Directeur de la création/Creative director : François Blanc Design : Georges Baur Coordination : Pascale Guerre Imprimé en Belgique/Printed in Belgium © Galerie Daniel Templon ISBN : 978-2-917515-14-3

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Pierre & Gilles, "Héros"