Et si on prenait le temps?
Le temps
Agathe
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Sangline
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Aujourd’hui est la fin de notre course après le temps. Aujourd’hui le temps s’arrête. Notre temps n’est plus notre hier, notre demain, ou n’importe quelle échéance à venir, aujourd’hui c’est maintenant. Aujourd’hui plus que jamais, il y a des minutes à perdre ; ou à retrouver. Prendre son temps, c’est revaloriser le monde, celui qui est en nous, celui qui nous entoure.
Je place et enfonce minutieusement chacun des 116 clous sur mon cadre,
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Les modèles de vie actuels reposent sur des principes d’efficacité et de rapidité. Sortis de l’univers du travail, ils se répercutent dans les gestes quotidiens: manger, conduire, divertir les enfants, même dormir*. Pas de temps à perdre, on veut à tout prix atteindre nos objectifs, le plus rapidement possible. Alors, les étapes nous épuisent, les questions nous retardent, les sentiments semblent devenir une pure perte de temps. Il faut à tout prix miser sur les résultats. L’individu au sein de la société consumériste est soumis à un rythme effréné, à une pression constante. Il se doit d’être productif, efficace, sinon perçu comme inutile, paresseux, procrastinateur… Les synonymes de la lenteur renforcent le préjugé qui plane sur elle : apathie, mollesse, nonchalance (Le Robert). Chaque instant dans cette société pressée semble être lié à une échéance, un résultat attendu. Mais vivre vite, c’est nager en surface de sa propre vie.
En nouant le fil à mon premier clou, je construit mon fil de chaine, mon fil passant sur chaque clou,
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Cette société, prônant la rapidité, l’efficacité, la rentabilité est une société d’hyper-consommation, d’hyper-fabrication. Chaque tâche est calculée, optimisée pour être rentabilisée. Le geste de production, de création, en est transformé, réduit à une gestuelle programmée, mécanisée, à la seconde près. Une multiplication des objets est le résultat de cette hyper-consommation, des objets, de basse qualité, fabriqués à grande échelle, mais pas fabriqués pour durer. Les objets sont jetables, ingérés, digérés et évacués. On achète, sans même savoir comment cela a été fabriqué, ni où, ni par qui. C’en est un cercle vicieux : l’objet est acheté, cassé, jeté, racheté à nouveau, ainsi de suite. L’incitation à de nouveaux besoins constants aggrave cette situation, l’usage en est impersonnel et éphémère, le besoin de posséder des « tendances » étant intériorisé comme vital. L’objet n’a aucune valeur.
J’enroule un long fil de laine autour de ma navette en laissant courir un peu de fil. Le tissage peut debuter: je glisse entre les fils de chaines, en passant une fois dessus, une fois dessous. Je crée la trame.
Une perte en terme de qualité des objets est alors inéluctable, mais aussi une perte de qualité de travail, entraînant dans sa chute la disparition du savoir faire, de l’artisanat, de la transmission des savoirs. Le mouvement Arts & Craft s’installe en opposition face à ce phénomène, et prône l’artisanat et la valeur du savoir faire au sein même du processus de fabrication. Ses fondateurs William Morris et John Ruskin affirment que le processus de fabrication est un moyen pour l’artisan de s’épanouir à chaque étape de conception dans lequel il est emporté. La pratique, la maîtrise, le processus créatif et la saisie du temps pour concevoir un objet sont les moyens pour l’individu de s’épanouir pleinement. Au contraire de la société pressée, ou il faut satisfaire tout le monde, la prise de temps peut permettre à l’individu, artisan, un épanouissement individuel et personnel, mais aussi aux acquéreurs des créations de cet artisan, en donnant un sens, une histoire, une valeur personnelle à l’objet.
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ess us, dess ous, dessus, dessous…
Transformer son rythme et quantifier son temps est alors un exercice à adopter. Il faut réapprendre à épurer son temps, comme dans l’enfance, ou le temps semblait dilaté . Le besoin de vivre l’instant présent est en fait nécessaire pour l’esprit créatif, pour installer un état propice à accueillir les idées, a laisser intervenir cette créativité. Prendre le temps, aujourd’hui c’est vivre dans un rythme différent, c’est assumer d’essayer d’apprécier ce que l’on vit. Les actions sont décortiquées, le geste également. Le créateur prend conscience de la valeur de ce qui se fabrique, dans ses propres mains et dans son esprit également. Le jardinage est une excellente activité qui nous permet de prendre le temps : les plantes ne pousseront pas plus vite qu’elles ne le peuvent, et nous seront amené à patienter. Mais dans cette patience, dans cette lenteur, la pensée subsiste et amène l’individu à s’occuper de son jardin, arroser, nourrir, enterrer, arracher, pour créer un environnement propice à son jardin. Cette forme de création va totalement à l’encontre des méthodes de fabrication industrielles actuelles, en série, à la chaîne.
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La patience permet une forme de résultat, mais permet surtout de pouvoir réaliser pleinement ce processus de réflexion. Elle se doit d’être induite dans ces processus, de réflexion, mais aussi de production, de création. Elle permet d’éviter des phénomènes d’accumulation, de saturation, qui peuvent être très présent dans les esprits et le travail d’artisans, de créateurs. Appliquer une telle façon de vivre paraît complexe, face à notre rythme tellement habituellement rythmé, codé par des attentes. Nous ne pourrons pas ralentir du jour au lendemain, évidemment, la vitesse étant une habitude sociale, et s’inscrire à contre-courant nécessite de la détermination, et un travail introspectif intense. Mais la vérité est que prendre du temps n’est jamais futile, tout est une question d’équilibre. Pierre Sansot « Du bon usage de la lenteur », parle d’une recherche d’harmonie et d’un équilibre entre vitesse et lenteur, deux notions qui sont inter-dépendantes. Les temps de latence, de pause, ne sont pas des temps ou il ne se passe « rien », consciemment parlant : notre esprit effectue un travail incessant, inconscient. Il se nourrit constamment, et cette latence, cette patience permet de créer un échappatoire à notre vie trop rythmée et rapide, mais aussi donne une opportunité de cultiver ce qui est entrepris et offre un support propice à accueillir et stimuler la créativité.
Mes fils s’entrecroisent les uns avec les autres, le metier à tisser devient lourd, les fils de chaine se tendent sous la pression des allers retours de ma navette.
Quand l’artisan créé, il lui est nécessaire d’être dans la lenteur de la conception, mais son énergie créative sera tant stimulée que le temps va littéralement filer entre ses doigts. L’artisanat et la création implique de travailler en pleine conscience, avec une attention centrée sur l’instant présent et l’accomplissement de la tâche. Quand on travaille avec ses mains, l’univers sensoriel, infiniment riche nous sollicite : grâce aux sons, aux odeurs, au rapport direct à la matière. La communion avec le geste génère un état méditatif proche d’une transe, le créateur créatif pleinement à sa tâche et heureux de l’être. Un dialogue incessant entre l’œil, la main et le cerveau, une discipline de l’attention qui se reconfigure autour de l’ensemble des canaux d’information qui nous entourent, sur le travail et la matière. Même le rythme de la répétition d’un geste vient de soi au lieu d’être imposé par la cadence d’une ligne de production et participe à cet état d’hypnose.
Un paysage prend place, je change mes fils, mes couleurs, pour le modeler comme je l’entend, comme je le sens.
Pendant ces périodes, le temps suspend son vol, les créatifs oublient totalement tout ce qui peut se trouver autour d’eux si cela qui n’a pas de relation étroite et directe avec l’action en cours. L’artisanat démontre que c’est la pratique et la répétition qui permettent d’acquérir une forme d’intuition de la matière, de l’intérioriser et pouvoir agir sur elle. Cette maîtrise relate d’une absorption totale dans une tâche intéressante et que l’on maîtrise, associée à une perte de la notion du temps et un sentiment de fluidité du geste, sans effort.
Dessus, dessous, dessus, dessous...
La lenteur dans la création et dans sa vie est indéniablement une valeur et une source à apprivoiser, pour faire face à la société pressée, qui par ses innovations et avancées techniques, technologiques, a connu une accélération de ses productions, de ses usages, cette société s’est dématérialisée et laisse place à un sentiment de vacuité. Les comportements ont changé depuis cette révolution, et maintenant que nous sommes arrivé à saturation, il apparaît comme un besoin, une nécessité de revenir à une forme de lenteur, de patience ; autant dans sa propre vie, que dans ses habitudes de consommations, et de production. C’est pourquoi l’artisan, le créatif, est intimement lié à la lenteur, l’artisanat répond aux nouvelles attentes de consommations dont nous avons besoin ; en remettant l’humain au cœur de ses aspirations. En étant artisan, on effectue un retour vers la durabilité, la qualité, un territoire, un patrimoine. En consommant des créations, des produits, des objets d’artisans, l’on rend à la compétence humaine son caractère unique et irremplaçable. Liés l’un à l’autre, l’artisan et le consommateur peuvent donc donner du sens à leur propres actes, l’artisan se sentant utile de fabriquer et de se confronter à la matière, et le consommateur utile de participer à cette création en en acquérant le travail de l’artisan. Retrouver ses sens, rendre ses outils prolongement de soi, découvrir la poésie du geste, et s’inscrire dans le temps, voilà le destin de l’artisan créateur.
Mon tissage paysage est terminé.
Tiens, il me reste du fil…
Bibliographie Livres Sansot Pierre, Du bon usage de la lenteur, Payot, 1998. Honoré Carl, L’eloge de la lenteur, Marabout, 2005. Doucey Bruno, Petit eloge de la lenteur, Le Calicot, 2019.
Article Leroux Nadège, «Qu’est-ce qu’habiter ?», dans: VST - Vie sociale et traitements, 2008, n° 97, pages 14 à 25
Thèses Abrial Grégoire, «Slow», École nationale supérieure de création industrielle – Les Ateliers, Paris, 2009. Linder Marie, «Espaces à tisser», École nationale supérieure de création industrielle – Les Ateliers, Paris, 2019.
Pages Web Heutte Jean, «Le FLOW : l’expérience optimale ou autotélique», 2006, URL: http://jean.heutte.free.fr/spip.php?article54, consulté le 12/01/2022. Peiron Denis, « Nous devons apprendre aux enfants à respecter la lenteur », entretien avec Bruno Doucey, 2019, URL: https://www.la-croix.com/Famille/Parents-et-enfants/Nous-devons-apprendre-enfants-respecter-lenteur-2019-12-18-1201067225 , consulté le 12/01/2022.
Oeuvres Wilhelmsen Siren Elise, 365 Knitting Clock, 2010 Vanhooland Thibault, Voyou, «Il neige», piste 6 dans Les bruits de la ville, 2019.