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FRANCE AFRIQUE

PARISCHERCHE SONCAP

Emmanuel Macron veut tourner définitivement la pagedela Françafrique.L’intention estréelle. Mais le tempspresse: sonmandat s’achève en mai2027, la France n’aplusles mêmesmoyensetle continentchangeàcadence rapide.

Amadou Amal

Nairobi

AFRIQUE-FRANCE-EUROPE

Nairobi, mai 2026. Africa Forward: un grand sommet, des sourires, de l’entregent, des promesses. Le président Emmanuel Macron, à quelques mois de la fin de sonmandat,tente,unefoisencore,unresetdelarelation franco-africaine, en cherchant à sortir des ornières de l’histoirecolonialeetpostcoloniale.Ens’engageantaussi vers d’autres Afriques, celle des grands pays, comme l’Éthiopie, le Nigeria, l’Angola, l’Afrique du Sud, et celle qui s’ouvre vers l’océan Indien et l’Asie, comme le Kenya, coorganisateurdusommet[voirp.32-43] L’effortdestratégieetdecommunicationestméritoire,parfoispeuhabile dans le geste ou l’expression. Et il devrait aussi être mené activement en France Car ici, quand on parle d’Afrique, on parle surtout d’immigration, de risques sécuritaires et depuis quelques jours d’Ebola… L’Afrique contemporaine, celle de 2050, avec ses 2 milliards d’habitants, ses mégalopoles bouillonnantes et ce quart de l’humanité engagé dans une transformation économique accélérée, est quasiment absente de l’espace mental français

Le continent, c’est pourtant la très grande frontière sud de la France. Même si la distance est toujours immense, les réalités sont rudes. Le 17 juillet 2025, la dernière base militaire française a été rétrocédée à l’armée sénégalaise après soixante-cinq ans de présence. LeMali,leBurkinaFasoetleNiger,pluslargementleSahel, en rupture complète avec Paris, sont aux prises avec des régimes militaires qui vacillent face aux attaques djihadistes La «Françafrique» n’existe plus

L’aide publique au développement non plus, ou disons de moins en moins. Fragilisée par les difficultés budgétaires de Paris, l’APD a baissé de plus de 20% en 2025. La grande doctrine du moment, c’est le recours au secteur privé. Évidemment, ce dernier ne s’intéresse qu’auxmarchéslesplussolvables.Lesautres,lesplusvulnérables, les plus pauvres, attendront

De toute façon, les chiffres ne sont pas aussi stupéfiants que cela.Prèsde65milliardsd’euros,soitletiers ducommercefranco-allemand.C’estlevolumetotaldes échanges entre la France et l’Afrique, du Maghreb au Cap: 54 pays, 1,5 milliard d’habitants. L’Afrique du Nord –Maroc,Algérie,Tunisie,auxquelss’ajoutentl’Égypteetla Libye–pèselourddanslabalance:entre38et40milliards

d’eurosd’échangesannuels.Del’autrecôté,l’Afriquesubsaharienne:24milliardsd’eurosd’échanges–moinsque lestroispaysduMaghrebcentral…Lamargedeprogression est donc réelle La France a besoin, plus que jamais, d’unegrandeexpositionsudpourmaintenirsonstatutde «puissanceglobale».Maisellenepèseplusautant.Ellen’a pluslesmêmesmoyens LaChine,laTurquie,lesÉmiratset leBrésilavancentleurspionssanscomplexe

La France a besoin de jouer en équipe. Et son équipe, c’est l’Europe. L’Union européenne reste un allié de choix: 90% des exportations africaines y entrent quasimentlibrement.Desoutilsexistent,commeleGlobal Gateway L’interface stratégique, elle, reste à construire Elle devrait s’imposer naturellement entre les deux continents,unevéritabledorsalenord-sud,auxintérêtsdelong terme intimement liés: démographie, énergie, alimentation, sécurité, migration Une dorsale où la France doit jouer un rôle d’accélérateur et d’initiateur.

Cette dorsale vertueuse ne peut accélérer sa cadence que si l’Europe s’investit plus et si l’Afrique, elle aussi, fait sa part. Le continent a besoin de partenaires, d’investissements et de technologies pour faire le saut de l’émergence. Le «néosouverainisme», le «néoanti-impérialisme», si puissants aujourd’hui dans les discours politiques africains, balaient pourtant ces arguments et alimententlesrêvesd’unejeunessefragiliséeparlesthéories véhiculées sur les réseaux sociaux.

Oui, la souveraineté et l’indépendance sont des conquêtes vitales. Mais la vraie souveraineté, ce n’est pas le discours C’est avant tout l’émergence économique, la capacité d’attirer des investisseurs privés, de créer de la richesse locale, des emplois durables, de la valeurquirestesurlecontinent.Deséduire,deprojeterde laconfiance.Etlaconfianceexigedelagouvernance. L’Afrique est libre. Sans tutelle. Elle choisit ses partenaires Et celle de demain, en 2050, sera celle que ses dirigeants, ses entrepreneurs, sa jeunesse et ses élites en feront. La France et l’Europe peuvent accompagner ce mouvement vers le sud. Tout comme le continent doit regarderavecréalismeetpragmatismesafrontièrenord. Des deux côtés de la Méditerranée, c’est le même siècle qui commence ■

PAR ZYAD LIMAM

N°47 7 JU IN 20 26

ÉDITO

3 Afrique-France-Europe par Zyad Limam

ON EN PARLE

8 C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE, DE LA MODE ET DU DESIGN Arles africaine

28 CE QUE J’AI APPRIS

Godelieve Mukasarasi par Astrid Krivian

31 C’EST COMMENT? Ça chauffe pour l’Afrique! par Emmanuelle Pontié

84 PARCOURS

Roukiata Ouedraogo par Astrid Krivian

98 PORTFOLIO

World Press Photo 2026 par Zyad Limam

114 VINGT QUESTIONS À… Jocelyn Balu par Astrid Krivian

TEMPS FORTS

32 France-Afrique: Paris cherche son cap par Cédric Gouverneur

72 Angélique Kidjo: «La musique m’a rendue libre» par Astrid Krivian

78 Dinaw Mengestu: «L’art nous rappelle ces qualités mystérieuses de notre existence, cette part d’inconnu qui nous définit» par Catherine Faye

86 Nesrine Slaoui: «L’arrogance des femmes n’est pas un défaut» par Astrid Krivian

92 Djaïli Amadou Amal: «Je me rattache aux souvenirs et aux petites histoires pour ne pas les voir s’échapper» par Astrid Krivian

P.32

DÉCOUVERTE dossierpar Zyad Limam

45 Djibouti: lesgrandes ambitions

46 Jour d’investiture!

50 Lesdix atouts

56 Comment financer le développement?

62 Énergie: le pari des100%

66 La batailledel’eau

BUSINESS

dossierpar Cédric Gouverneur

104 L’Afriquecherche àconserver sesjeunestalents

108 Myriam Brigui: «Accroître la capacité du francCFA àservir le tissuéconomiquelocal»

110 L’explosionducours du tungstèneprofite au Rwanda

111 Le FMIrécompense la Côte d’Ivoire pour sa rigueurbudgétaire

112 Dangoteremplit lesréservoirs d’EthiopianAirlines

FONDÉEN1983(43e ANNÉE)

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LucieLocqueneux

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Camille Lefèvre

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Amanda Rougier

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P.104

113 Gabon: un fonds souverainpourl’iboga P.72 P.45

ONTCOLLABORÉ ÀCENUMÉRO

Jean-MarieChazeau,Catherine Faye Cédric Gouverneur,AstridKrivian, LuisaNannipieri, Sophie Rosemont VENTES

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La rédactionn’est pas responsable des textes et des photos reçus.Les indications de marque et lesadresses figurant dans lespages rédactionnellessont données àtitre d’information, sans aucun but publicitaire.Lareproduction, même partielle,des articles et illustrations pris dans Afrique Magazine est strictement interdite, saufaccorddelarédaction. ©Afrique Magazine 2026.

10-31-1495

ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

Paul Strand, Samuel J. K. Essoun Shama, Ghana, 1964. Avec l’aimable autorisation des archives Paul Strand et d’Aperture.

Les Rencontres de la photographie, Arles (France), du 6 juillet au 4 octobre. rencontres-arles.com

Charlotte Yonga, Dïane, Mahenina et Belly, Antananarivo, Madagascar, 2024 Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Marie-Laure de Decker, Combattants du Frolinat, Tibesti, Tchad, 1976 Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Sammy Baloji, Clémentine Samba Mushidi, Kasaji, province du Lualaba, 2018 Avec l’aimable autorisation de l’artiste et d’Imane Farès, Paris.

RE NDEZ -VOUS

ARLES AFRICAINE

Les Rencontres photographiques mettent À L’AFFICHE un cycle «Indépendances», explorant les imaginaires, entre passé et présent.

LA 57e ÉDITION des Rencontres de la photographie d’Arles, «Des mondes à relire», s’inscrit pleinement dans le cadre de la Saison Méditerranée. De nombreux artistes invités ont des liens étroits avec l’autre rive de la Grande Bleue, et le festival, qui tombe l’année du bicentenaire de la photographie, met aussi à l’honneur l’histoire et la création africaines. Si les noms de photographes issus du continent et de ses diasporas pointent dans toutes les sections de la manifestation, notamment dans celle dédiée aux voix émergentes, ils brillent dans le cycle «Indépendances». Six expositions pour parler libération, transmission et réappropriation, de l’Algérie à l’Afrique du Sud, en passant par l’Afrique de l’Ouest.

«Ghana! Rêver l’indépendance», projet lauréat de la bourse de recherche curatoriale 2020, réunit des images emblématiques des années 1970, comme celles de Paul Strand, et des travaux contemporains, tels ceux de Carlos Idun-Tawiah, qui signe l’affiche de ces Rencontres «Paul Kodjo: Photoromance» est la première expo personnelle d’ampleur du photographe ivoirien en France. Grâce à un travail de préservation mené pendant plus de quinze ans, on retrouve ici ses premiers photoromans, miroir des transformations sociales et économiques du pays dans les années 1970 et à l’origine d’une culture visuelle inventive, populaire et moderne. Avec «Paysage prisme: une traversée katangaise», du Congolais Sammy Baloji,

ou «Le Roman algérien (un nouveau chapitre)», de Katia Kameli, on explore les relations entre passé colonial et présent, entre petite et grande histoire, mémoire – y compris celle enfouie – et transmission Thato Toeba (Lesotho) et Ayana Jackson (USA-Afrique du Sud) travaillent la question de l’identité et du rapport entre l’Afrique et l’Occident à partir de matériaux récupérés et trouvés ou de fragments d’archives Plus expérimentaux et surréalistes dans leurs techniques, Toeba mobilise le collage en trois dimensions pour créer des «conversations» fragmentées, alors que Jackson s’incarne performativement dans ses œuvres Tous deux déplacent le regard et manipulent notre perception. ■ Luisa Nannipieri

KARIMZIAD

FESTIVAL GNAOUA, MUSIQUES DU MONDE, 27e édition, Essaouira(Maroc), du 25 au 27 juin festival-gnaoua.net

En juin,leFestivalGnaouamet à l’honneurl’IDENTITÉd’Essaouira.

Unevisioninspiranteethumaine.

Rencontreavecson directeurartistique.

AM: Le festival se placecette annéesouslethème de la traversée. Commentcelasetraduit-il dans le programmemusical?

KarimZiad: Laprogrammationestélaboréeautourd’unecohérence géographiqueetmusicale,enrésonanceavecl’unedescaractéristiques essentiellesd’Essaouira:êtreunevilleportuairetournéeversl’Atlantique Commeunmomentdeconvergenceoùdesartistesvenusdedifférents horizonsseretrouvent.Leconcertd’ouverturerevêtcetteannéeunedimension particulière,réunissantpourlapremièrefoisdeuxtraditionsreconnues parl’Unesco:laculturegnaouaetlesexpressionsartistiquesrwandaises, notammentàtraverslespercussionsetladanseintore.Lesautresrencontres naviguententrel’empreintedescirculationsafro-atlantiques,latracedes routesmaritimesquiontreliél’Asie,l’Afriqueetlemondearabependantdes siècles,etlascènemarocaine.

L’affichedecette 27e éditionmet en avantlaféminité.

Quel en estlemessage?

L’apportféminindanslaculturegnaouaestessentiel.Pendantlalila,rituel deguérisonetdepurificationnocturne,quicombinemusique,danse,couleurs ettransepourinvoquerlesmlouk(entitésspirituelles),lerôledelafemmeest central,multidimensionnel.Lesmoqaddema,guidesspirituelles,animentce rituelthérapeutique.Depuisquelquetemps,dejeunesmusiciennesjouentdu guembri(basseàtroiscordes),commeAsmâaHamzaoui,quidirigelegroupe demusiquetraditionnelleBnatTimbouktou.Ilyaencorequelquesannées, celaétaitréservéauxhommes.C’estdoncunpasimmense.

La musiquegnaouapourrait-elle bientôtêtreconsidérée commeungenre musicalàpartentière?

J’ensuispersuadé.Lesmusicienss’intéressentàcetespaceambiguentre lerythmebinaireetlerythmeternaire–unressentihybride,unepulsation chaloupéeetprofonde,quifavoriselatranse.DesgroupesduNigeriaont intégrédeskarkabous(castagnettesmétalliquestraditionnelles)dansleurs compositions.LebassisteMarcusMiller,quijoueduguembridepuisqu’il estvenuaufestival,m’aunjourditquecelaluiavaitpermisdecomprendre l’originedelabasseetduslap.Ilfaudraitqu’unjour,unjeuneGnaouifassele «travail»qu’avaitaccompliMarleypourlereggae…Enpopularisantlegenre gnaouaàl’échelleinternationale ■ CatherineFaye

SOUNDS

Àécouter maintenant !

Cheikh Ibra Fam, Adouna, Cumbancha

Enregistré entrel’île de La Réunion, le Sénégal, la France et le Canada, Adouna («la vie» en wolof)convoquele souvenir desleçons reçues parlejeune Cheikh Ibra Famdela part de Coly Cisse, àDakar,guitare àla main.Parlant d’amour, de rédemption et de la puissancedulienà l’autre, ce nouvel albummêlesouletafro-popavecune belledextérité

Mentissa, Enfantsdifficiles, Tôtoutard.

Surtout, il ne faut pas se fier au titre! Rien de plus facile que d’aimerMentissa… Avec sondeuxième album, la jeuneautricecompositrice-interprètebelge d’origine congolaise,repérée grâceà TheVoice, livredes chansons plus frontaleset intimes, surleterreau d’unepop épurée et néanmoinstubesque, carinfluencée notammentpar AdeleetOliviaRodrigo.

AnthonyJoseph, TheArk, Heavenly Sweetness/Idol/ L’Autredistribution. ❸

Toujours basé à Londres, le Trinidadien livreundixième albumd’une prestance rare,déployant toutes lesarcanes de sa cultureafrofuturiste – spoken word,P-funk, jazz,calypso et autreafrobeat. Second volet d’un diptyque, TheArk brilleaussi grâceaux mélodies proposées parDaveOkumu. ■ Sophie Rosemont

CINÉ MA

PARTIR EN QUENOUILLE

Sauver lesdernierschampsdecoton purs cultivés parune grand-mère,HÉROÏNE ANTICOLONIALE… EntreOGM et réseauxsociaux,une fablemoderne, signée parlapremièreréalisatricesoudanaise.

LA JOLIENAFISAAUNE GRAND-MÈRE ADMIRABLE, quiatenutêteaucolonisateurbritannique et dirige d’une main de ferune fermecotonnière. Mais l’arrivéed’un jeunehomme d’affaires va provoquerletrouble:obsédé la productivité avanttout, il veut développer la culture du cotongénétiquement modifiéetrachetertoutesles terres.Ils’installedansl’anciennemaisondes Anglais, où Nafisa découvre un secret quin’est passansrapport avec le titredufilm, Cotton Queen,utilisé pour un concours de beauté dans lescoloniesdansles années 1930…Lefilm, signépar unejeune cinéaste soudanaise,baignedansune doucelumière.Les personnagessonttrèsbienincarnés, à commencerpar la redoutable matriarche,maislescénario ouvrebiendes pistes sans vraiment allerplusloin: les dérivesdelamodernité desOGM,qui nécessitentde racheter lesgraines auxmarchands chaque année, les revers de la tradition, quidemande quedes jeunes filles

viergesramassent le cotonpourqu’il soit pur… Desjeunes filles quiscrutentles réseauxsociaux surleursmartphone et se baignent (habillées) dans la rivièremalgréles interdits. Avec desrêves d’amourportéspar la réussite matérielle,contrairement àNafisa, quiécrit de la poésie et s’intéresseaucoton bioautantqu’àunjeune cultivateur d’oignonsduvillage. Cesfilsnarratifs un peuinaboutis constituentlatrame d’un beau film,plusprocheduconte initiatiqueque de la fableécolo et politique. S’il n’hésite pas àparlerd’excision, interditeauSoudandepuislarévolution populairede2019, il ne soufflemot de la guerre qui ravage unegrandepartiedupays– et quiamêmeobligéle tournage àsedéplacerenÉgypte… ■ Jean-Marie Chazeau

COTTON QUEEN (Allemagne,France, Palestine, Qatar, Arabie saoudite,Soudan),deSuzannah Mirghani, avec MihadMurtada,Rabha Mohamed Mahmoud, Talaat Farid. En salles le 1er juillet.

RabhaMohamed Mahmoud et MihadMurtada

DE PÈRE EN FILS

L’INCROYABLE HISTOIRE du général

Dumas, surnommé le Diable noir, père du célèbre Alexandre, auteur du Comte de Monte-Cristo.

SI LA VIE ROMANESQUE d’Alexandre Dumas, qui se décrit lui-même dans ses Mémoires comme un «nègre» avec des «cheveux crépus» et un «accent légèrement créole», n’a plus de secrets pour ses lecteurs, celle de son père, Thomas Alexandre Davy de la Pailleterie (1762-1806), reste encore méconnue Son parcours et son destin exceptionnels ont pourtant inspiré de nombreux exploits dans les romans de son fils Né à Saint-Domingue (actuelle Haïti) des amours d’un fugitif normand, le marquis de la Pailleterie, et d’une esclave, Césette, il devient le premier général en chef noir de l’armée française, participe aux campagnes d’Italie, rejoint Napoléon lors de l’expédition en Égypte et se distingue par sa bravoure lors de la Révolution. Sous la plume du normalien, agrégé de philosophie, scénariste et activiste politique Claude Ribbe, dont l’œuvre examine le passé esclavagiste français et certaines figures qui en sont issues – dont le chevalier de SaintGeorge –, voici le récit d’une destinée plus incroyable encore que la fiction. ■ C.F.

EXPO
L’autre esclavage
À l’IMA, la traite méconnue des musulmans et des chrétiens asservis des deux côtés de la Méditerranée, pendant plus de TROIS SIÈCLES.

«ESCLAVES EN MÉDITERRANÉE.

XVIIe -XVIIIe SIÈCLE», Institut du monde arabe, Paris (France), jusqu’au 19 juillet.

CLAUDE RIBBE, Le Diable noir, Fayard, 448 pages, 22,90€. Faya , 448 pages, 0

À LA FOIS INÉDITE ET PÉDAGOGIQUE, cette exposition consacrée à l’esclavage dans le monde méditerranéen témoigne du destin de femmes et d’hommes captifs, de leur débarquement à la reconquête de leur liberté. Autant de voix oubliées de notre histoire commune. Galériens, ouvriers, artisans, traducteurs, musiciens, parfois même modèles pour les artistes, cette humanité asservie raconte un passé douloureux mais essentiel du bassin méditerranéen. Il s’agit de l’un des premiers éclairages consacrés à un objet d’étude resté à la marge de l’historiographie comme de la muséographie À travers une riche sélection d’archives, de documents, d’artefacts et d’œuvres d’art rarement exposés – dessins et estampes, armes et sculptures navales, émouvants talismans et lettres écrites par des captifs chrétiens et musulmans… –, l’Institut du monde arabe met ainsi en lumière un épisode occulté de l’histoire. La traite transméditerranéenne, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, est en effet un récit complexe et longtemps négligé, caractérisé par une forme de symétrie dans la capture d’esclaves entre le monde chrétien et le monde musulman. Peu connue en comparaison du phénomène de l’esclavage transatlantique, cette forme d’asservissement a pourtant concerné des centaines de milliers de personnes, hommes et femmes, des deux côtés du bassin méditerranéen. Principalement justifiée par des différences religieuses plutôt que raciales, elle faisait partie intégrante des conflits entre l’Empire ottoman et les royaumes chrétiens. La capture d’esclaves par des corsaires chrétiens et musulmans était ainsi une activité économique lucrative pour les deux parties. Il était temps de le rappeler imarabe.org ■ C.F.

TÉ LÉ

LE COME-BACK

Lesmembres du jury pour cettesaison: Franglish(France), Josey(Côte d’Ivoire), Emma’a (Gabon), et Meiway (Côted’Ivoire)

THEVOICE,dansune versionproduitepar Canal+,est de retour surles écrans.Letoutà un moment où le groupe conforte sa place de géantdel’audiovisuel en Afriquesubsaharienne.Cette nouvelle déclinaison MADEIN ABIDJANest ouverteàtoute la francophonie ducontinent.

ON ADÉJÀCONNU DESVERSIONSAFRICAINESducélèbre télécrochetdu XXIe siècle,crééaux Pays-Bas en 2010 avec The VoiceofHolland.Leconcept de jurés, le dostournéàlascène, chacun dans sonfauteuilrouge,écoutantdes candidatsà la voix d’or interpréterdes reprises,aété déclinédansdes dizaines de pays àtravers le monde– même en Afghanistan en 2013 et 2014! TheVoice aconnu troissaisons au Nigeria, en AfriqueduSud et uneversion panafricaine baptisée TheVoice Afriquefrancophone,présentée parClaudySiar depuis l’HôtelIvoired’Abidjanentre 2016 et 2021.Diffusée surVoxAfrica,ellea étésuivieen2022d’une version kids. Cetteannée,Canal+récupèrelafranchise,en associationavec909 Productions(Mediawan), quia l’habitude depuis sixans de dénicher destalents musicaux à traverslecontinent avec sa sériedocumentaire Y’Africa (sur Trace, 2M au Maroc, et deux chaînesnationalesenTunisie et en Égypte). Aprèsunande castings ouvertsà toutel’Afrique francophone, voici TheVoice:plusqu’unevoix,enregistrée en Côte d’Ivoire,etsa cinquantaine de talentsvenus de seizepaysd’Afrique francophone, du BurundiauTogo. Dansles rôlesdes juréspivotants:lerappeur français (de parentstogolaisetcongolais)Franglish,lajeune Gabonaise

Emma’a,qui apromisd’être«la coachcool»,lachanteuse ivoirienne Joseyetson compatrioteMeiway. Le sexagénaire, roiduzoblazo,est l’équivalent d’un FlorentPagny dans la versionfrançaise du show:véritable taulierdelamusique africaine, il atrente-sept ansdecarrièrederrièrelui

Au total, dixsoirées seront déclinéessur Canal+ Magic, la nouvelle chaîne du groupe BolloréenAfrique, lancée en octobredernier,avec100%deprogrammes africains. Canal+ amuscléson implantation surtoutle continent, en rachetantlachaînepayante sud-africaine MultiChoice(présente surl’Afrique anglophone et lusophone),etenfaisant sonentréele3 juin àlaBourse de Johannesburg.Lasociété françaiseest désormais présente dans tous lespaysd’Afrique subsaharienneet de l’océanIndien, affichant10000 heures de productions africaines chaque année, dans unetrentaine de langues. Unepolyphoniequi rejointlesous-titredecette nouvelle versionde TheVoice:«plus qu’une voix»! ■ J.-M.C

THEVOICE:PLUSQU’UNEVOIX (Côted’Ivoire). Présenté parJeanMichelOnnin.Tousles vendredis à21heuressur Canal+ Magicàpartirdu12juin.

ICÔNE

FATOUMATA DIAWARA

«Laculture mandingue, c’est monidentité»

Avec Massa,lachanteuse signeundisque aux élanspop et fier de sesracines,ENTRE DEUIL, MÉMOIRE ET RENAISSANCE. Rencontre.

«MASSA,C’EST UN MÉLANGE, nous explique-t-elle. Il estpop parcequ’il est accessible,avecdes mélodies simples et fortes.Maisiln’enest pasmoins très malien grâceà la langue,aux sons et auxthèmes.»Décidément, il ya desvoixpluspuissantesque d’autres, quitranscendentles frontières sans toutefoisperdreleuridentité. Cellede FatoumataDiawara en fait partie.Celle quel’onpeutconsidérerà la fois comme unedivaetune guitarehéroïne –ellea d’ailleurs signédeson nomun modèle chez Gibson!–renouvelleaujourd’hui sa collaborationavecMatthieuChedid, aliasM,pourson nouvel album.

La significationdeson titreen bambara, «l’éternel», n’estpas aussi religieuse qu’onpourraitlecroire: il s’agit égalementdelapérennité desliens quel’ontisse avec l’autre. D’autant quel’artiste n’acessé de

s’illustrer parson sens collaboratif: avec Chedid via le collectifLamomali, Herbie HancockouencoreDamon Albarn:«Ceux avec quij’aitravaillé

FATOUMATA DIAWARA, Massa, Nø Førmat! Sortie le 5juin.

m’ontpermisdefaire rayonner ma culturemalienneau-delà du continent africain,toutenépousantmes passions musicalesanglo-saxonnes.»

Si Massa fait référenceaudeuil de sonpère, il racontepar ailleurs lespetites et lesgrandes trahisons, le manque de courage, la joie quel’on trouve dans la maternité, la foiet l’amitié.Ellequi estdanseuse(dans la troupe paternelle,elleélectrisait le public avec le didadi)etactrice chez Cheick OumarSissoko,DaniKouyaté ou encore Abderrahmane Sissako (sansoublier sa présence ensorcelante dans le cultissime Kirikou)neserévèle jamais autant qu’aveclamusique,qui, chez elle,flirteaveclerock, la pop et,biensûr,les sonoritésafricaines. «Mes racinessetrouventdansla culturemandingue,nousaffirme-telle fièrement. J’ai grandi avec elle Leshistoires,les sons,les traditions… Même quandjefaisune musiqueplus moderne, elle restetoujoursprésente. C’estmabase, monidentité.» ■ S.R.

Vue de l’exposition

TR ADITIONS

À

IMMERSION DANS LE SOGO BÒ

Lyon, une exposition donne à voir et à ressentir des FÊTES

ANCESTRALES maliennes, des pratiques culturelles uniques qui risquent de disparaître.

AU CENTRE-OUEST DU MALI, le long du fleuve Niger, les peuples bozo, somono, marka et bamanan perpétuent un théâtre ancestral: le sogo bò – «les animaux sortent», en langue bamanan. Ces manifestations, qui ont lieu avant la saison des pluies et au début de la saison froide, confondent théâtre, danse, musique et chant, créant des liens entre porteurs de masque et villageois, renforçant ainsi la cohésion sociale et perpétuant une mémoire collective. Un spectacle total, qui a aussi donné naissance à une riche culture matérielle de masques et de marionnettes. Inscrite sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco en 2014, cette tradition est aujourd’hui fragilisée par les tensions politiques et le changement climatique, et cherche de nouveaux espaces d’expression et de pérennisation culturelle Le musée des Confluences de Lyon lui consacre l’exposition «Au Mali,

quand les animaux dansent», où masques sogow «animaux» et jirimaaninw, ces «petites personnes en bois», prennent vie au rythme des tambours À travers 110 objets, collectés par Sonia et Albert Loeb au début des années 2000, on explore une scénographie ancestrale et participative, où chaque membre de la communauté a sa place. Un jeu d’éclairage fait vivre les sorties de masques sur une place de village à deux moments de la journée: l’après-midi et la nuit La fête se découvre aussi sur le fleuve, au centre de l’exposition. Des masques animaux de l’eau et des jirimaaninw prennent place sur une pirogue enveloppée de tulle bleu, qui masque ou dévoile les objets à chaque pas. museedesconfluences.fr ■ L.N. «AU MALI, QUAND LES ANIMAUX DANSENT», musée des Confluences, Lyon (France), jusqu’au 7 février 2027.

FILM

BYE BYE

BEYROUTH

Du fait desbombardements israéliens,DanielleArbid adûreconstituerles rues de la capitale libanaise en studio.Pourraconter UNEHISTOIRED’AMOUR

AFRO-ARABE quifait desvagues…

PASSEURDELUMIÈRE

QUANDISRAËLACOMMENCÉÀBOMBARDER LE LIBANalors qu’ellevenaitd’y fairedes repérages, la cinéaste franco-libanaise Danielle Arbidadû prendreune décision.Elleaalors choisi de tourner sonnouveau film en studio àParis,enreconstituant tout Beyrouth!L’artificeest assumé dèslegénérique: le spectateur estprévenu,maisonest très vite dans l’ambiance du pays réel,au-delà desintérieurs reconstitués,grâce auximagestournéesdansles rues de la capitale libanaise–par des techniciensdirigés en visiodepuis la cuisinedelacinéaste! –, aux coupsdeklaxonauthentiques de la bande-son, et auxhabitants incarnés pardesolides comédiens libanais s’agitantautourdu remariageimpensabled’une veuvechrétienned’origine palestinienne(Hiam Abbass, impeccable)avecunjeune sanspapierssoudanais musulman, de quarante ansson cadet. Ce dernierest incarnépar AmineBenrachid,d’origine sud-soudanaise et tchadienne, quis’est inscritdansl’école de cinéma de Ladj Ly, Kourtrajmé, pour préparer ce premierrôle. Dommage queson personnage soit moinsfouilléque lesautres, mais ce petitthéâtre libanais estassez réjouissant. Jusqu’àune séquence finale bouleversante– un splendidehommage au cinéma et àlatolérance, autant qu’à unevilletoujoursmenacée ■ J.-M.C

SEULSLES REBELLES (France), de Danielle Arbid. Avec Hiam Abbass,Amine Benrachid, Shaden Fakih. En salles le 24 juin

HO MM AG E ÀRabat,lepeintre marocain

MohamedMelehi(1936-2020) estmis àl’honneur dans une RÉTROSPECTIVEà 360degrés.

UNE EXPLOSION DE COULEURS, de figures en mouvement. Le MMVI propose un voyage dans le temps et l’espace, desannées 1950 à2020, àtraversl’œuvre de Mohamed Melehi, l’une desfigures de proue de l’art contemporainmarocain, six ans après son décès. Sculpteur, peintre, exposant, enseignant,artiste totaletengagé, cet esprit frondeur fut un visionnaireà l’optimisme inaltérable. Sonœuvre flamboyante en témoigne. De Berrechidà New York, de Rabatà São Paulo,enpassant par Le Caire, Bagdad, Dadès, Paris, Rome, Londres, Minneapolis et Asilah… Ce cosmopolite insatiable asufusionner des expressions visuelles issues de cultures pluriellesdansun entrelacs de jeux de couleurs et de formes sensuelles, où la symboliquegéométrique de la vague s’impose comme un fil conducteur rythmant l’harmonie de son univers pictural.Lascénographiedel’exposition proposeunrécit historique dynamique de l’évolution de son travail, tout en révélantles étapes clés de sa quête, ainsi queles influences qui ont nourri son œuvre, au gré d’une cartographiede ses allers-retours àtraverslemonde. Le parcours est également enrichi d’archives visuelles et de documentsde l’artiste, confiés par ses proches, apportantunéclairage précieux sur les dimensions esthétiques et intellectuelles de son approche. La trame tissée parMohamed Melehi se dévoileainsi entrel’ici et l’ailleurs, dans un équilibre entre modernité artistiqueuniverselle et héritage culturel marocain. C’est réjouissant. fnm.ma ■ C.F. «MOHAMED MELEHI:ŒUVRE EN HÉRITAGE», muséeMohammedVId’art moderneetcontemporain (MMVI), Rabat (Maroc), jusqu’au 31 août

De haut en bas: Ghost (2015-2016); vue de l’exposition; Close Your Eyes to the Devil (2016).

PE

INTURE

Tout-Puissant

Au musée du Quai Branly, l’œuvre singulière de Kwame Akoto, FIGURE MAJEURE de la scène artistique ghanéenne.

DÈS L’ENTRÉE DE L’EXPOSITION, Kwame Akoto, plus connu sous le nom d’Almighty God, se présente dans un autoportrait, pinceaux et crayons fichés dans les cheveux, serrant contre son torse un immense œil. Autour de lui, plusieurs phrases évoquent le miracle de la vision humaine et mettent en garde contre la convoitise du regard Cette image de l’artiste en messager – il est également prédicateur –, soucieux d’éclairer et de guider ses contemporains, est emblématique de son œuvre comme de son parcours hors du commun En 1972, il ouvre son atelier à Kumasi, la capitale de la région Ashanti, où il débute comme peintre d’enseignes. Très vite, il s’affranchit des commandes commerciales pour développer un univers personnel mêlant foi, critique sociale et humour Ancré dans la vie locale, son travail n’a de cesse d’être marqué par une vision engagée sur le monde. Il y mêle messages spirituels, slogans, autoportraits, portraits de célébrités et scènes quotidiennes de Kumasi, dans un style direct, sans détour De l’art de la réclame au tableau qui clame, Akoto, figure respectée de son quartier, est en quête d’une peinture qui parle. De ce fait, l’entrée de l’exposition plonge le visiteur dans l’atmosphère de son atelier-boutique Almighty God Art Works (Œuvres d’art du Dieu ToutPuissant). Un espace à ciel ouvert, implanté le long de la route, cerné d’une grande palissade où sont accrochées ses toiles Le parcours s’ouvre alors sur une sélection d’œuvres, offrant d’emblée un panorama des thèmes chers à l’artiste: campagnes de prévention citoyenne, comme la lutte contre les accidents de la route, images produites pour des funérailles, aphorismes et commentaires sur le monde. Avec une grande maîtrise de la typographie et un sens précis de la formule et de l’image, l’artiste y remercie le Seigneur des grâces qu’il accorde, notamment l’humanité, la nature ou la nourriture, et prêche contre les tentations démoniaques comme la sorcellerie, le paganisme ou encore la cigarette, ennemi public numéro un. Une œuvre percutante, hors des circuits normatifs de l’art contemporain. Où l’on se demande qui peut bien être ce «Tout-Puissant». ■ C.F.

«KWAME AKOTO: ALMIGHTY GOD ART WORKS», musée du Quai Branly, Paris (France), jusqu’au 6 septembre. quaibranly.fr

LIGNES D’HORIZON

La

Franco-Rwandaise

Scholastique Mukasonga revient avec neuf nouvelles, des MYTHES ORIGINELS aux confins d’un monde futuriste.

DÉJÀ JADIS, DÉJÀ DEMAIN Le titre lui-même annonce la couleur: le temps n’est pas une ligne droite, mais une spirale. Le prologue confirme cette poétique de l’ailleurs. Adam et Ève s’ennuient tellement au jardin d’Éden qu’ils finissent par sauter le mur qui leur cache l’horizon… «Et ils coururent jusqu’à l’horizon et derrière l’horizon, ils découvrirent un autre horizon, et après chaque horizon, ils apercevaient un nouvel horizon à atteindre et c’est ainsi que l’espèce humaine, aussi curieuse que celle des rats, peupla la terre entière. Alors, ayant, croyaient-ils, dépassé le dernier horizon, il ne leur resta plus que celui, inatteignable, de l’Utopie.» Avec ce nouveau recueil de nouvelles, Scholastique Mukasonga délaisse temporairement la chronique brute du passé rwandais pour embrasser une temporalité autre. Circulaire Chimérique. L’autrice de NotreDame du Nil (prix Renaudot 2012) livre ici neuf textes courts où la mémoire ancestrale dialogue avec l’anticipation Les conteuses de jadis y croisent les rêveuses de demain et les insolents de toujours, en quête d’un ailleurs à jamais inaccessible Entre prose directe, épurée, et poésie, elle mêle mythes des origines, rwandais et bibliques, et dystopies futuristes, s’inspire des veillées de son enfance pour raconter des histoires d’exil

et de déracinement Ses personnages ont souvent quitté leur pays. Ils oscillent entre la nostalgie de leur terre natale et le choc de la vie moderne. «Ne rêvez plus, car on ne sait où mènent les rêves.» L’humour, parfois teinté d’ironie mordante, devient alors une arme de résilience face aux tragédies de l’histoire et à l’absurdité du monde moderne. Alors, le verbe se fait refuge En à peine 144 pages, profondément habitées, l’une des grandes voix de la littérature vient déjouer les interdits qui pèsent sur nos vies. Et nous entraîne dans un entre-deux, «où l’on peut bondir d’un monde à l’autre sans jamais perdre le fil de l’humain». ■ C.F.

SCHOLASTIQUE MUKASONGA, Déjà jadis, déjà demain, Gallimard, 144 pages, 18€.

ON EN PARLE

ROMAN

LIGNÉE D’INFORTUNE

L’autrice nigériano-britannique

Oyinkan Braithwaite joue du thriller et du fantastique pour explorer LA CONDITION FÉMININE à Lagos.

APRÈS Ma sœur, serial killeuse (2019) et L’Une ou l’Autre (2023), Oyinkan Braithwaite reste fidèle à Lagos, la plus grande ville du Nigeria – plus de 20 millions d’habitants. Son nouveau livre remonte le fil d’une malédiction pesant sur les femmes d’une même lignée et met en scène trois générations, écartelées entre le poids des superstitions et un désir de liberté, au cœur de l’ancienne capitale bouillonnante. «Tu ne crois pas aux malédictions mais… si la malédiction croyait en toi?» Roman noir nimbé de réalisme magique, sur fond de tribalisme nigérian, Filles maudites agit avec force, en explorant les liens familiaux et les traumatismes Comme dans son premier roman – traduit dans 34 pays, finaliste du Women’s Prize, lauréat du Crime Book of the Year en 2020 et en cours d’adaptation au cinéma –, Braithwaite joue avec les codes du polar dans une intrigue à suspense, en entrelaçant les destins de trois femmes au caractère bien trempé Le récit commence par la mort de l’une d’elles, Monife, dite Mo, retrouvée sur une plage de Lagos. Le même jour, sa sœur, Ebun, accouche d’une petite fille qui ressemble trait pour trait à la défunte. Pire encore, celle-ci voit sa sœur réapparaître, encore trempée de sa noyade, pour bercer l’enfant, prénommée Eniiyi On retrouve même une flaque d’eau près de son berceau. Les femmes de la maison se mettent alors en tête de consulter Mama G pour qu’elle pratique son juju, sa magie noire. Énigmatique et dérangeant. ■ C.F.

Filles maudites, La Croisée, 368 pages, 23€.

L’AUDACE, À TOUT PRIX

IN AU GU RA TI ON Le TRÈS ATTENDU centre présidentiel Obama ouvre ses portes à Chicago.

«VOUS ÊTES L’AMÉRIQUE. Non contraints par les habitudes et les conventions. Non entravés par ce qui est, et prêts à saisir ce qui devrait être.» Extraite du discours prononcé par Obama en 2015 à l’occasion du 50e anniversaire de la marche de Selma à Montgomery – un tournant décisif dans le mouvement des droits civiques –, cette citation figure sur la façade du flambant neuf Obama Presidential Center Élaboré comme un symbole vivant de la démocratie, à Jackson Park, dans la ville clé de la trajectoire du 44e président des ÉtatsUnis, ce vaste campus de près de huit hectares, dédié à l’engagement du couple présidentiel, constitue un appel à l’action adressé aux prochaines générations. Conçu par les architectes Billie Tsien et Tod Williams, le site réunit un musée de huit étages et deux bâtiments culturels autour d’une place centrale. Outre des espaces d’exposition, il abrite notamment un jardin d’hiver, un auditorium, des studios d’enregistrement, des salles de réunion, un complexe sportif et une antenne de la bibliothèque publique de Chicago, sur 465 mètres carrés. Au centre, une tour emblématique dont la structure évoque quatre mains jointes, hommage à l’unité et à l’action collective. Pour parachever le tout, Barack et Michelle Obama ont commandé des œuvres originales à trente artistes. Torch Song, d’Alison Saar, une sculpture en bronze inspirée de la statue de la Liberté, se dresse ainsi dans le jardin des Femmes restauré du parc. La fresque peinte par Aliza Nisenbaum, quant à elle, s’étend sur 21 mètres dans la salle de lecture principale, mettant à l’honneur des écrivains tels que James Baldwin, Toni Morrison et Walt Whitman. Coût total du projet: 850 millions de dollars. De fait, le centre présidentiel le plus cher de l’histoire des États-Unis. Yes, we can obama.org ■ C.F.

OBAMA PRESIDENTIAL CENTER, Chicago (États-Unis), ouverture le 19 juin 2026

OYINKAN BRAITHWAITE,

FALLY IPUPA, XX, Elektra France

Sorti le 17 avril.

FALLY IPUPA SUPERSTAR

Avec deux soirées au Stade de France et un rutilant huitième album solo, XX, le chanteur congolais entérine son IMMENSE

C’EST LE NOM LE PLUS EN VOGUE de la rumba congolaise. Né en 1977 à Kinshasa, Fally Ipupa a fait ses débuts dès les années 1990 au sein du Quartier Latin International de Koffi Olomidé. Sapeur né et incontesté, il a fait de son allure une source d’inspiration tant pour ses shows scéniques que pour l’identité visuelle de ses albums. En 2006, il se lance en solo. Banco immédiat: Droit chemin est certifié Disque d’or en France avec pas moins de 100000 exemplaires vendus Le premier artiste africain francophone à investir les 40000 places de la Défense Arena en décembre 2023? C’est lui. Et celui qui a rempli à guichets fermés le Stade de France afin de captiver 110000 spectateurs? C’est encore lui. Pour fêter ses vingt ans de carrière, Ipupa affirme son ADN musical sur XX, copieux disque où s’enchaînent, en toute logique, vingt morceaux aux humeurs variables. En invités, du très beau monde: Angélique Kidjo, Wizkid, Joé Dwèt Filé, Lokua Kanza, DJ Maphorisa ou encore Calema, sans oublier SDM ou Trésor Riziki Dispersé? Non, réuni autour d’une voix ultramélodieuse, servant la séduction, la fête et ce qu’on peut qualifier de soft power congolais. Sans oublier une réalisation digne des productions américaines les plus mainstream Du bien-nommé «Cinéma» à l’émotionnel «Deuxième maman», d’«Alifa» («All day nazo benga yo benga yo all day, I don’t know if you’re coming or going», chante-t-il) au subtilement orchestré «Just for You», l’artiste enfile plusieurs costumes sans perdre de vue son charisme ni son sens percussif. En modernisant la rumba, tout en refusant de la diluer dans trop d’effets sonores, en s’inscrivant dans les codes de la pop star attitude, celui qui est aussi ambassadeur de l’Unicef incarne désormais ce pont jeté entre Kinshasa, Paris et le reste du monde. ■ S.R.

ON EN PARLE

MODE

AIDA AWARDS: engagés et créatifs

Innovation, talent, RESPONSABILITÉ CULTURELLE et civique: dans le palmarès de la première édition des AIDA Awards, la mode aussi a un impact social.

L’ÉDITION INAUGURALE des Africa International Design Awards (AIDA) a annoncé ses tout premiers lauréats. Un jury, composé de 41 personnalités de 18 nationalités, telles que la designer Selly Raby Kane, la fondatrice d’Africa Fashion Foundation Roberta Annan ou le designer Bibi Seck, a évalué plus de 300 projets répartis en quatre grandes catégories («Spatial», «Product», «Fashion» et «Communication»).

Pour la catégorie mode, ce sont deux modèles de chaussures qui ont remporté respectivement le prix du Design et celui de la Designer de l’année. Le nombre de sous-catégories de prix – 22 rien que pour les créateurs de mode – a sans doute contribué à ce résultat inédit, les jurés ayant pris en compte l’esthétique et la technique des créations, mais aussi leur résonance culturelle, leur durabilité, leur impact social et leur niveau d’innovation. Charles Johnson (World Shoe, Inc.) a présenté

The Rowe, une chaussure innovante et durable produite dans une usine pionnière à Akosombo, au Ghana, avec une

1. Lohije 2. AfroWema 3. World Shoe, Inc.

Cape Cobra.

Baazz.

Kente Gentleman.

technologie de mousse EVA biosourcée. Baazz, quant à elle, est une marque de luxe créée par Ghizlaine Elmanjra dans l’ancienne médina de Casablanca. Un QR Code garantit la traçabilité de chaque pièce, de la matière première à la finition, valorisant la production éthique en cycle court

Dans la catégorie Accessoires, on remarque le travail de Justine Schafer avec son label Cape Cobra et une collection inspirée par les couleurs et l’identité botanique du Karoo (Afrique du Sud). Côté Textiles, c’est Aristide Loua de Kente Gentleman, avec le costume Sika, en coton tissé à la main à partir de tissu sénoufo local, qui sort du lot. Le label kényan AfroWema remporte le prix Avant-garde avec le projet «Savage Beauty Heritage»: une collection patchwork en denim recyclé. La nigériane Lohije mélange des morceaux de denim mis au rebut et des tissus traditionnels diakwu et sakala. Tous ont soumis des dossiers pointus et rigoureux, qui nous rappellent que la mode a un impact réel sur nos vies, bien au-delà des apparences. africainternationaldesignawards.com ■ L.N.

Toutes les routes mènent à Lagos

Sept créatifs et une TOURNÉE INTERNATIONALE, de l’Europe au Nigeria, afin de revendiquer une autre place et une autre échelle pour le design africain.

LE TITRE DE L’EXPOSITION présentée dans le cadre du Salon du design de Milan par la fondatrice de la Design Week Lagos, Titi Ogufere, voit loin. La métropole nigériane ne cache plus son ambition: s’affirmer comme l’une des villes africaines du design, au même titre que Johannesburg ou Marrakech. Et avec «All Roads Lead to Lagos», elle revendique sa place sur la scène et le marché internationaux Le mobilier, les luminaires et les objets expérimentaux pensés par sept designers émergents sélectionnés via un programme d’incubation ont entamé à Milan une tournée qui touchera Paris et Londres en septembre, avant de revenir au Nigeria en octobre. Chaque œuvre est le fruit d’une réflexion sur l’héritage et le patrimoine culturel, exprimée à travers des approches personnelles et des techniques innovantes, comme l’impression 3D Certains misent sur le collectible design: la table basse Isépò, du chercheur et architecte Richard Adetokunbo Aina, très structurelle, ou la chaise ergonomique inspirée par les scorpions de Myles Igwebuike, sont des pièces uniques.

Mais la plupart d’entre eux ont présenté des prototypes que l’on pourrait produire en série: Athanasius Johnson et son tabouret Apo, réversible et multifonctionnel; Nicole Adaora Enwonwu et ses variations de la lampe Ànyánwú; ou encore Olaoluwa AJ Durotoye et son enceinte-percussion. Parce qu’au-delà de la visibilité, cette expo est l’occasion de créer des passerelles entre créateurs et producteurs, et d’imaginer un futur à une autre échelle pour le design made in Africa ■ L.N.

La lampe Ànyánwú, conçue par Nicole Adaora Enwonwu. Ci-contre, les sept designers réunis dans l’exposition «All Roads Lead to Lagos».

ON EN PARLE

DU CAFÉ

MAIS PAS QUE

THE CANTEEN

CAFÉ AMKA
À NAIROBI, deux adresses où déguster des crus d’exception, sans oublier de se mettre quelque chose sous la dent.

PAYS PRODUCTEUR DE CAFÉ, le Kenya devient aussi consommateur: à Nairobi, les coffee shops se multiplient The Canteen a été inauguré en septembre dernier dans les anciens locaux d’une galerie d’art du quartier résidentiel de Lavington. Plus qu’un simple café, c’est un hub culturel pour les artistes et les chefs invités pour des pop-up ou des résidences culinaires (sans alcool). Les différents espaces aménagés avec soin en font aussi un lieu idéal pour retrouver des amis, sortir en famille ou travailler sur son ordi. L’équipe collabore avec un jeune producteur de la région du Mont Kenya, qui fermente ses grains de café par voie anaérobique et carbonique afin de leur donner un parfum intense et un goût unique. Dans les assiettes, de délicieux sandwichs ou des brochettes La carte évoluera dans les mois à venir, proposant toujours des produits de saison

En plein cœur du Central Business District, le Café Amka se cache derrière une entrée discrète, où il affiche une décoration industrielle en béton et en verre, mais chaleureuse. On y sert des cafés single origin sélectionnés auprès d’agriculteurs et de producteurs locaux, puis minutieusement torréfiés. Hors dégustation (trois crus), on peut demander au barista de préparer un café façon dripper, presse française ou Paragon Sunrise. Et si on a faim, la cuisine sert des plats généreux: de la supu ya pweza, une soupe de poulpe, au mchanganyiko wa soko (filet mariné et légumes), en passant par les bowls personnalisés, la carte puise largement son inspiration dans la culture swahili. Avec, en bonus, un dictionnaire au dos du menu pour ne pas se perdre @thecanteennairobi | cafeamka.co.ke ■ L.N.

Pour mener à bien le projet Kéré a travaillé avec le cabinet dakarois Worofila et l’entreprise sénégalaise de matériaux biosourcés Élémenterre.

Où Allemagne et Sénégal se rencontrent AR

À

Dakar, Francis Kéré livre un nouveau Goethe-Institut à la pointe de

l’ARCHITECTURE DURABLE, ancrée

dans les traditions

de la région.

LE NOUVEAU GOETHE-INSTITUT DE DAKAR, inauguré en avril dernier près du musée Léopold Sédar Senghor, est le premier siège de l’institution allemande construit en Afrique. Sa conception a été confiée en 2018 à Diébédo Francis Kéré, qui a imaginé le bâtiment comme un lieu symbolique au cœur du réseau d’échanges culturels entre Berlin, Dakar et les pays de la sous-région, mais surtout comme un modèle inédit d’architecture innovante et écoresponsable. Sur le chantier, les ingénieurs allemands et sénégalais, ainsi que les artisans locaux, ont collaboré pour combiner technologies contemporaines et techniques traditionnelles à partir de matériaux locaux et durables, tels que l’argile et la latérite rouge. L’emploi de briques de terre comprimée, fabriquées localement avec un procédé économe

en énergie et en eau, a permis de réduire sensiblement l’usage du béton, y compris pour les structures porteuses, tout en assurant le confort climatique à l’intérieur.

Les deux niveaux de l’Institut enveloppent délicatement le grand baobab au centre de la cour, créant un espace de rencontre ouvert et ombragé, à l’abri du bruit de la circulation urbaine. Le toit ondulé, doté de panneaux solaires, imite la canopée des arbres, abritant du soleil une terrasse ventilée. Au premier étage se trouvent les bureaux et les salles de classe modulables Le rez-dechaussée accueille un auditorium polyvalent, des espaces interactifs pour enfants et une bibliothèque décoloniale: un petit amphithéâtre et des studios d’enregistrement et d’écoute y valorisent les traditions orales. ■ L.N.

DE STINATION

Zambie sauvage

Entre SAVANE INTACTE et cours d’eau mythiques, ruralité et nature indomptée, un pays à découvrir autrement, sans pour autant renoncer au luxe.

Vue aérienne du fleuve Zambèze.

BIEN QU’ENCLAVÉE AU CŒUR DE L’AFRIQUE, elle conserve des espaces naturels immenses et sauvages. La Zambie, l’un des pays les plus riches en eau du continent, offre aux voyageurs une expérience inégalée, entre safaris, chutes spectaculaires, lacs grandioses et fleuves magnifiques. Si dans le sud, les chutes Victoria, qui tombent dans une faille gigantesque, volent inévitablement la vedette, le pays compte au moins 17 cascades spectaculaires. Elles se trouvent notamment au nord, dans des régions encore confidentielles où elles sont considérées comme des lieux sacrés par les locaux Dans les grottes cachées derrière les chutes de Chishimba résiderait l’esprit même de la nature, d’après le peuple Bemba. Plusieurs opérateurs ont commencé à organiser des tours dans ces coins reculés avec des haltes dans les villages pour découvrir la Zambie rurale et ses rituels ancestraux

Principalement composé de hauts plateaux, ce qui lui assure un climat tempéré et une belle activité des animaux à la saison sèche (d’avril à octobre), le pays est traversé par trois grands fleuves. Le mythique Zambèze, avec ses eaux placides où il fait doux dériver, et les rivières Luangwa et Kafue, qui donnent leur nom à deux parcs naturels et regorgent d’hippopotames, de crocodiles, d’oiseaux aquatiques et de petits et grands animaux de la savane, qui vont s’y abreuver. Le Kafue, au cœur de la Zambie occidentale, est le plus ancien et le plus vaste parc national du pays À deux heures de route de Livingstone, il est encore largement inexploré, et une bonne partie de sa brousse est toujours vierge. Depuis cette année, le parc propose un safari à pied à travers des sentiers dans la zone sauvage de Malala, et une excursion immersive de six nuits, dont trois à la belle étoile. Pour une expérience de luxe écoresponsable, on peut réserver l’un des cinq nids du Chisa Busanga Camp, des chambres perchées dans les arbres à 4 m du sol, ou choisir le tout nouveau Anantara Tented Camp Kafue River: douze tentes suspendues à 3,5 m de hauteur et équipées d’une piscine privée, d’un spa et d’une salle de sport, à deux pas de la faune. ■ L.N.

La réserve de Kafue devient un parc national en 1950 Il s’étend sur environ 22400 km2

Godelieve Mukasarasi

Distinguée pour son action humanitaire, la travailleuse sociale rwandaise aide, avec son organisation SEVOTA, les femmes victimes de violences et les enfants à se reconstruire après le génocide commis contre les Tutsi en 1994. Avec la journaliste Capucine Graby, elle raconte son chemin de résilience et son engagement dans le bouleversant La Réparatrice. propos recueillis par Astrid Krivian

Marquée par une vie simple, des valeurs solidaires et la foi, mon enfance s’est déroulée en milieu rural Mes parents étaient éleveurs et agriculteurs Possédant une trentaine de vaches, ils partageaient le lait avec les plus démunis. Très tôt, j’ai appris à donner sans compter, à percevoir la vulnérabilité des autres et à travailler aux champs Je m’occupais aussi de mes frères et sœurs. Cela m’a aidée, plus tard, à accompagner les «enfants du hasard», nés des viols perpétrés pendant le génocide commis contre les Tutsi en 1994

Animée par le désir d’aider les autres, de contribuer au développement de ma communauté, afin de construire une société juste et égalitaire, je me suis orientée vers le travail social Mon engagement est enraciné dans les valeurs traditionnelles rwandaises Je souhaitais renforcer l’autonomie des familles rurales par le travail, l’entraide et la solidarité Après des études en psychologie sociale, j’ai exercé comme assistante sociale dans ma région, dans les communes de Taba et Runda.

La Réparatrice, Godelieve Mukasarasi, avec Capucine Graby, Grasset, 208 pages, 18€.

Le génocide, du 7 avril au 17 juillet 1994, a profondément changé ma vie. C’était un bouleversement inattendu de morts et de malheurs. Des Hutu ont tué des Tutsi, alors qu’avant, ils se mariaient, fondaient des familles. Plus de trente ans après, j’ai compris que l’humain peut être influencé à faire le mal, à semer la terreur et la douleur. Pendant les massacres, je me suis fait cette promesse: si mes enfants en sortaient vivants, je fonderais une association caritative. Ainsi, le 28 décembre 1994, j’ai créé l’organisation

Sevota (Solidarité pour l’épanouissement des veuves et des orphelins visant le travail et l’autopromotion), qui aide ces personnes à retrouver leur dignité, leur autonomie et leur épanouissement. J’ai ensuite travaillé avec des femmes victimes ou survivantes de violences sexuelles, notamment de viols, et avec des enfants nés de ces violences.

La spiritualité est la base de notre parcours thérapeutique. Les femmes se rencontrent pour prier et échanger Leur guérison s’appuie sur l’expérience des autres

Le travail sur le corps est essentiel, à travers la danse et les chants Certaines femmes ont ainsi pu développer leurs talents. Nous proposons également des formations, à travers des groupes d’entraide et de solidarité, sur les droits des femmes et des enfants, la communication ou la prise en charge de soi et des autres Nous donnons des clés pour aborder des sujets difficiles, comme le viol, favoriser la guérison émotionnelle, élaborer des projets. Nous organisons aussi des séminaires pour les maris seuls ou les couples, afin de promouvoir l’égalité des genres, la pacification et une masculinité positive Encadrer ces enfants et ces femmes me permet de guérir de mes blessures liées au génocide et de planifier l’avenir. Je suis en train de construire un Institut pour la paix, dédié à la reconstruction de la dignité humaine, au retissage des liens familiaux, à la résolution des conflits. Dans le jardin des Justes de l’humanité, nous pratiquerons, avec l’appui de psychologues, la méditation: un temps et un espace pour se recentrer, destinés à ceux qui traversent des difficultés ou des crises, et trouver de nouvelles énergies positives. Car le traumatisme ne guérit jamais totalement. Mon livre, La Réparatrice, doit être un outil pédagogique pour les personnes en détresse, afin que mon vécu et celui des femmes et des jeunes que nous avons accompagnés servent à bâtir un futur. ■

«Mon engagement est enraciné dans les valeurs traditionnelles rwandaises.»

C’ESTCOMMENT?

ÇA CHAUFFE POUR L’AFRIQUE!

Paris, fin mai. Une vague de chaleur s’abat sur la capitale et dans la plupart des régions françaises 35, 36°C: au vu des températures anormalement élevées, de jour comme de nuit, on parle même de canicule Et bien sûr, il y a toujours un ravi de la crèche pour sortir cette phrase amusante: «Ah, mais vous, ça ne vous fait rien, vous avez l’habitude d’aller en Afrique!» Sauf que la chaleur, on la ressent pareil! Et les Africains aussi Ce n’est pas une question d’«habitude», c’est une question d’organisme qui n’est pas programmé pour un thermomètre qui s’emballe et dépasse le supportable En Afrique comme en Europe À moins que la race humaine mute et s’adapte, comme pas mal d’espèces l’ont fait au fil des millénaires – l’humain aussi d’ailleurs Mais bon, la métamorphose ne semble pas encore enclenchée…

Et en attendant, les études alarmantes se succèdent sur l’avenir climatique du continent, sans que cela semble émouvoir plus que ça les pouvoirs publics ou les médias locaux

Ce 5 juin, c’était la Journée mondiale de l’environnement. L’occasion de rappeler quelques chiffres Entre 1991 et 2023, l’Afrique s’est réchauffée à un rythme légèrement plus rapide que la moyenne mondiale: +0,3°C par décennie. Ce qui est particulièrement «injuste», sachant que le continent est celui qui émet le moins de gaz à effet de serre au monde et qui pâtit le plus du dérèglement.

Sécheresses, inondations et crises sanitaires menacent des millions de vies. Dans le domaine de l’agriculture, primordial à la survie, les pluies arrivent quand elles ne sont pas attendues et s’absentent quand les récoltes viennent d’être semées Ce phénomène de plus en plus fréquent engendre des pertes massives dans la production et pénalise des milliers d’agriculteurs, incapables de rembourser leurs prêts.

Les inondations et les glissements de terrain dans la Corne de l’Afrique ont tué des centaines de personnes et ont contraint 700000 autres à se déplacer dans des pays voisins. Entre 2021 et 2025, plus de

221 millions de personnes ont été affectées par des événements climatiques extrêmes et les dégâts liés aux catastrophes ont été multipliés par trois. Les dérèglements et leurs effets croissants d’année en année perturbent durablement les écosystèmes, affaiblissent l’économie et exacerbent l’insécurité alimentaire et la pénurie d’eau.

La canicule qui s’est abattue sur le continent en 2025 s’est traduite par des températures hors norme. 49°C à Niamey en juin, plus de 40°C en RDC ou au Cameroun en mars Selon certains scientifiques, ces vagues de chaleur devraient s’intensifier et ne plus être épisodiques. Elles pourraient durer de 250 à 300 jours par an d’ici une quarantaine d’années Sur un continent où 40% des habitants vivent encore sous le seuil de pauvreté, faire face au changement climatique est évidemment encore plus difficile qu’ailleurs Par exemple, le recours au bois de chauffage, qui alimente la déforestation, a la vie dure, tout comme les techniques agricoles pour les cultures vivrières qui appauvrissent les sols

Le manque de moyens pour se moderniser et s’adapter est un véritable frein. Alors, espérons que la COP 31, organisée à Antalya, en Turquie, en novembre prochain, fera avancer les choses. À chacune de ces conférences, les pays africains demandent des financements. Qui se font attendre

Mais au-delà de la question des moyens, une vraie prise de conscience du fléau, une politique audacieuse de sensibilisation des populations et une batterie de premières mesures faciles à mettre en place seraient les bienvenues. Certains pays essaient, mais ce n’est pas assez. D’autres ne font rien du tout Évidemment, si l’Occident réduisait plus drastiquement ses émissions de gaz à effet de serre, le monde entier, y compris l’Afrique, se sentirait mieux. Mais en attendant, chacun peut œuvrer à son niveau, avec ses moyens. Il s’agit juste, pour les Africains, de faire de la sauvegarde du continent une (autre) priorité… ■

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