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L’AFRIQUE LAGUERRE

Le continentn’est pas«loin»duGolfe. Pétrole, gaz, engrais, devises, transports, tourisme,investissements, stratégie…

Lesondes de choc impactentlavie d’un milliardd’habitants…

Édito Desraisons d’espérer parZyadLimam

Iran Furieépique surlepays

INTERVIEW

Mahamat-SalehHaroun: «Nousvivonsavec le fantastique»

SOCIÉTÉ

Barbie LatzaNadeau et lesnouveaux esclavagistes

MAROC

Meryem Benm’Barek et sonhistoire d’amour postcoloniale

BUSINESS

Souveraineté alimentaire, un idéalhors d’atteinte?

Le détroit d’Ormuz.

DES RAISONS D’Y CROIRE

Le choc est systémique. L’Afrique n’est pas une île-continent isolée Le dérèglement du monde l’affecte. La troisième guerre du Golfe et ses conséquences vont durementnousimpacter[voirp.30-37] Alorsquelecontinent sort à peine des crises post-Covid et ukrainienne. Depuis, les États-Unis ont imposé des droits de douane élevés L’aide au développement baisse partout à Washington (disparition de l’USAID), mais aussi à Londres, à Paris… Le coût de la dette pèse lourd. La Chine, principal bailleur, perçoit plus aujourd’hui en remboursements de dettes qu’elle n’accorde de nouveaux crédits.

L’Afrique va certainement encaisser. Mais elle n’entrepasdanscettecrisetotalementdémunie.Oui,elle représente 20% de la population mondiale, à peine 3% duPIB,2%ducommerceinternational.Oui,unepartiedu continent est en conflit au Soudan, dans le Sahel… Mais ceschiffresetcessituationsnedisentpastout.L’Afriquese transformeaussistructurellement Elleestdansunephase demutationéconomique Quelquechosequiressemble au début d’une courbe positive, durable.

L’aide publique au développement ne représente plus qu’une part secondaire des ressources réelles. Les transferts de fonds de la diaspora sont devenus le premier contributeur, le signe d’un attachement puissant aucontinent.100milliardsdedollarsestimésen2024,soit le double de l’aide. Les investissements directs étrangers (FDI) ont atteint, en 2024, 97 milliards de dollars, même si une part significative (30%) est concentrée sur un seul mégaprojetenÉgypte(RasElHekma) Depuis,leschiffres sontplusnuancés,maisunetendances’engage De2022 à 2024, l’Afrique a attiré plus d’investissements étrangers enpartantdezéro–nouvellesusines,nouvellesinfrastructures – que l’Asie du Sud-Est. Les minerais critiques y sont pour beaucoup: lithium, cobalt, nickel, terres rares… Ils sonttousaucœurdelatransitionénergétiquemondiale Et la valeur estimée des actifs miniers non exploités du continent dépasserait 8600 milliards de dollars…

Le FMI le souligne: en 2026, la croissance économique sera plus élevée en Afrique qu’en Asie, un cas historiquementrare Surlesquinzepayslesplusdynamiques de la planète, onze sont africains [voir p. 49-80] Plusieurs

Bourses du continent ont terminé l’année 2025 sur des records, comme celles de Johannesburg et de Lagos. Les équilibres restent fragiles, mais les observateurs internationaux soulignent aussi une amélioration globale de la gestion macroéconomique des pays, de la monnaie, de l’inflation…

Lesignalleplussignificatifvientdel’intérieur.L’argent africain s’investit de plus en plus en Afrique. Les grandes entreprises et les investisseurs publics agissent sur leur terrain. Selon le rapport Venture Capital in Africa Report, les investisseurs africains représentent 45% des engagements en capital-risque sur le continent. On peut évidemment citer le parcours d’Aliko Dangote au Nigeria (avec les projets structurants de Lekki, raffinerie et engrais), celui d’OCPGroupauMaroc(phosphateseténergieverte),les groupesbancairespanafricainsAttijariwafaBankouEcobank,MTNenAfriqueduSud,EthiopianAirlines…Onlesait, les entrepreneurs ne sont pas des philanthropes. Ils investissent,ilsontdoncconfianceenl’aveniretdanslemarché Danscecontextederelatifoptimisme,ladémographietoniqueducontinentestàdoubletranchant.Quinze millions de jeunes entreront sur le marché du travail africainchaqueannéedanslesprochainesannées.Undéfi social et économique majeur Mais c’est aussi le moteur de la transformation Ce sont ces mêmes jeunes qui vont structurer les marchés de consommation, qui portent la révolution numérique, qui fondent des entreprises Ce sont aussi ces jeunes qui vont alimenter la révolution urbaine. Lagos, Nairobi, Abidjan, Dakar, Casablanca, Kinshasa, Tunis C’est ici, dans le bouillonnement des projets et des cultures, que s’écrit une grande partie du futur africain

Les tendances positives ne se transformeront pas seules en progrès partagé.Laclé de l’émergenceréelle du continent reste la bonne gouvernance, la transparenceetl’étatdedroit.Etdefairedelaluttecontrelapauvreté une urgence sociétale, qui nous implique toutes et tous L’Afrique est un continent d’avenir Mais près d’un demi-milliard d’Africains vivent encore dans la pauvreté et la précarité En Afrique subsaharienne, c’est plus d’un habitant sur trois. ■

PAR ZYAD LIMAM

ÉDITO

3 Desraisons d’ycroire parZyadLimam ON EN PARLE

6 C’ESTDEL’ART,DELACULTURE, DE LA MODE ET DU DESIGN Tirailleurs:Berlin en avant-garde

26 CE QUEJ’AIAPPRISÉvaDoumbia parAstridKrivian

29 C’ESTCOMMENT? La résilience… Jusqu’àquand? parEmmanuellePontié

98 PORTFOLIO

Malick Sidibé parEmmanuellePontié

114 20 QUESTIONSÀ…

Fatimata Wane-Sagna parAstridKrivian

TEMPS FORTS

28 FridaDahmani ou la longue fidélité àsoi parShiranBen Abderrazak

30 L’Afriquefaceà la guerre parZyadLimam

38 Golfe: furieépique surl’Iran parCédricGouverneur

82 Barbie LatzaNadeau: «Ily atantdemanières de regarder l’autre et de le mépriser» parCatherine Faye

88 Mahamat-SalehHaroun: «EnAfrique,nousvivons avec le fantastique» parJean-MarieChazeau

94 Meryem Benm’Barek: «Laprésencefrançaise au Marocaujourd’hui n’estpas anodine» parJean-MarieChazeau

DÉCOUVERTE

49 CÔTE D’IVOIRE: LA GRANDE AMBITION par Zyad Limam, avec Philippe Di Nacera et Jihane Zorkot

50 Les défis du président

54 11 piliers pour demain

62 Edith Brou Bleu: «Le numérique ouvre de nouvelles opportunités pour la jeunesse africaine, en particulier pour les filles»

65 Laetitia Carelle Goli: «Mon souhait est simple: voir une génération de jeunes femmes ivoiriennes grandir en connaissant leurs droits et en osant les revendiquer»

68 Tenon Coulibaly: «Les déchets peuvent devenir un levier économique à part entière»

72 La Côte d’Ivoire en formats réels

BUSINESS

104 La souveraineté alimentaire, une exigence hors d’atteinte?

108 Ibrahima Coulibaly: «Les paysans réagissent souvent plus vite que les autorités»

110 Le Zimbabwe refuse le deal santé de Trump

111 La Côte d’Ivoire attire toujours plus d’investisseurs

112 Le gazoduc algérien relancé

113 Nigeria: Terra Industries lève 34 millions de dollars par Cédric Gouverneur

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Zyad Limam

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À CE NUMÉRO

Shiran Ben Abderrazak Jean-Marie Chazeau, Philippe Di Nacera, Catherine Faye, Cédric Gouverneur, Astrid Krivian, Luisa Nannipieri, Sophie Rosemont, Jihane Zorkot

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Dépôt légal: avril 2026

La rédaction n’est

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ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

El Hadji Sy, Sans titre, s.d. Avec l’aimable autorisation de la Galerie Barbara Thumm.

TIRAILLEURS: BERLIN EN AVANT-GARDE

Le Haus der Kulturen der Welt consacre une EXPOSITION MAJEURE aux soldats africains qui ont libéré l’Europe. Et que l’Europe a oubliés.

DU 21 MARS AU 14 JUIN 2026, le Haus der Kulturen der Welt (HKW) ouvre ses portes à «Tirailleurs: Trials and Tribulations –From Cannon Fodder to Avant-Garde, The Forgotten Soldiers Who Freed Europe», une exposition-événement qui replace les soldats africains au cœur de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Elle réunit plus de trente artistes de plusieurs générations – Kader Attia, Barthélémy Toguo, Pascale Marthine Tayou, El Hadji Sy, Binta Diaw, Josèfa Ntjam –, avec quatorze commandes inédites, des archives, des films signés Ousmane Sembène et Rachid Bouchareb, ou des collaborations avec la Raw Material Company de Dakar, Ancrages à Marseille, la Cinémathèque de Tanger. Un dispositif ambitieux, pensé non comme une commémoration, mais comme une enquête: que révèle cette histoire sur l’exploitation systématique des «ressources humaines» coloniales, hier comme aujourd’hui?

Que cette exposition se tienne au HKW plutôt que dans un musée classique dit beaucoup de ce qu’est devenue cette institution. Fondé en 1989, le Haus der Kulturen der Welt a toujours fonctionné comme un pouvoir culturel alternatif dans le paysage institutionnel allemand, et même européen. Un espace où les voix du monde non occidental ne sont pas exposées comme des curiosités, mais invitées à penser, à créer, à déranger À deux pas de l’ancien Reichstag, dans un bâtiment en forme d’huître suspendu au-dessus de la rivière Spree, l’établissement reste l’une des rares grandes institutions européennes à avoir placé les Suds au centre, et non en marge.

À sa tête depuis 2023: Bonaventure Soh Bejeng Ndikung. Né à Yaoundé en 1977, d’abord docteur en biotechnologie, il devient l’un des commissaires d’exposition les plus influents de sa génération, fondateur de SAVVY Contemporary à Berlin, commissaire général de la 36e Biennale de São Paulo, ancien collaborateur de la documenta 14, et désormais classé 26e au «Power 100» d’ArtReview Son parcours est à l’image du projet qu’il incarne: inclassable, décloisonné, ancré dans la conviction que l’art n’est pas séparable du politique ni de l’éthique. À la tête du HKW, il a fait sienne la maxime de la révolution haïtienne – Tout Moun Se Moun, «chaque être humain est un être humain» – pour en faire la boussole d’une institution qui refuse de hiérarchiser les cultures ■ Zyad Limam

Félix Vallotton, Soldats sénégalais au camp de Mailly, 1917 Huile sur toile, 46 x 55 cm Avec l’aimable autorisation du bpk, GrandPalaisRmn, René-Gabriel Ojéda.

«TIRAILLEURS», Haus der Kulturen der Welt, Berlin (Allemagne), jusqu’au 14 juin 2026. hkw.de

VINCENT HUGEUX, LesFerset le Fouet, Perrin, 320pages,22€.

LA TRAITE, TENTATIVEDERÉCIT

Dans cetessai rigoureux, l’auteur VincentHugeuxANALYSE EN PROFONDEUR lesesclavages.

LE SUJET RESTE si intensément d’actualité. Comme une mémoire àvif d’un côté, et un immense tabou de l’autre

Et c’est précisément parce que l’esclavage est si propiceaux outrances, aux raccourcis et aux impasses quechercheràle traiteravec distance relève aujourd’hui d’un certain courage. Le titre ditl’ambition:raisonner. Non pas relativiser,ni esquiver, mais penser. L’auteur ne réduit pasl’histoireà la seule traite atlantique, n’esquivepas la traitearabe. Son regard est large. Après trois décennies au service «Monde»de L’Express et plusieurs essais remarqués surl’Afrique, il sait que les idées ont besoin d’être bousculées pour avancer.Vincent Hugeux cherche àéviter àlafois l’érudition, lespamphlets et le militantisme. Il s’agit d’éclairer le débat par desfaits,en s’engouffrant dans la complexité de la traite. Endouze chapitres, il revisite les stéréotypes les plus tenaces àlalumière des avancées récentesdel’historiographie. Lesquestions qu’il pose sont celles qu’il faudrait àchaque fois formulerclairement: quand apparaît véritablementl’institutionesclavagiste? Comment les trois religions monothéistes l’ont-elles, chacune àsafaçon, justifiée?Quelle fut la contribution réelle des philosophes des Lumières àlacause abolitionniste?Comment nommer les formes contemporaines d’unepratiquequi n’a pas disparu?Peut-on réparer l’irréparable?Peut-oncompenser «lepréjudice transgénérationnel»? En guise de demiréponse (qui heurtera probablement certains), l’auteurcite ce «raccourci fulgurant» de Frantz Fanon:«Je ne suispas l’esclave de l’esclavage qui déshumanisa nos pères.» ■ Z.L.

SOUNDS

Àécouter maintenant !

Karyna Gomes, Kantigas di Liberdadi, TheOrchard

C’estlepouvoir galvanisantdel’amour et de l’émancipation quelachanteuse bissauguinéenneKarynaGomes incarnedansunnouveau disque richedemultiples influences. Outrelegumbé,onytrouveduR’n’B, de la rumbaetdukompa chantésen kriol… Enregistré en live au Portugal, il invite MicasCabral(TabankaDjaz) ou AlanaSinkëy, et s’offreune reprise du «Titina» de José Carlos Schwarz!

Thundercat, Distracted,Brainfeeder

De la soul,del’afrofuturisme, du hip-hop, du jazz…Et unecréativitéserviepar des invitésétoilés (A$APRocky, Tame Impala,Lil Yachty) commepar la complicité de sonmeilleurami Flying Lotus: avec ce nouveaudisquequi,comme son titrel’indique,noussortdelaréalité,le formidable touche-à-toutcalifornien signe un manifestefoisonnantetsurprenant, mélodiqueetenthousiasmant.

Wesley Joseph, ForeverEndsSomeday,GoodMachine

Ici, on croise JorjaSmith («July») et DannyBrown («PeaceofMind»), mais on fait surtoutplus ampleconnaissance avec la voix et la plume du rappeuranglais Wesley Joseph,qui, quatre ansaprès sontrèsremarqué EP ULTRAMARINE,s’est lancédans l’aventure du premieralbum.Lequel luiademandé troisannéesdetravail. Le résultat:unécrin popnourridesoulet d’électro. Réjouissant! ■ Sophie Rosemont

CINÉ MA

LA MAISON DU SECRET

Lilia aime Alice, mais la cache à sa famille en revenant à Sousse pour les obsèques de son oncle. Le VIBRANT FILM de Leyla Bouzid

lance sans provocation, mais avec éclat – et un casting impeccable –, le débat sur la loi tunisienne réprimant l’homosexualité.

EN PRÉSENTANT SON FILM EN COMPÉTITION À

LA DERNIÈRE BERLINALE, Leyla Bouzid a reconnu qu’il allait provoquer des débats en Tunisie… Car si les relations amoureuses chez les jeunes sont toujours au cœur de ses réalisations (À peine j’ouvre les yeux, 2015; Une histoire d’amour et de désir, 2021), son troisième longmétrage s’attaque à une question juridique, en dénonçant l’article 230 du Code pénal tunisien (datant du protectorat français), qui punit l’homosexualité jusqu’à trois ans de prison. Lilia revient à Sousse pour l’enterrement de son oncle, et préfère cacher à sa famille le couple qu’elle forme avec une jeune Française. Dans cet univers à la fois conservateur (avec ses rites funéraires ancestraux) et moderne (couples divorcés, femmes indépendantes), la disparition de ce tonton secret intrigue: il a été retrouvé mort dans des conditions qui suscitent l’intérêt de la police. Lilia va mener l’enquête et se confronter à ses propres mensonges vis-à-vis des siens. Parmi les points forts de la mise en scène, la façon d’exposer les degrés de tolérance de la société tunisienne (une séquence très réussie dans un café avec Lilia et ses cousins donne le ton) et la place

accordée à la belle villa familiale, qui en fait un personnage central, très cinématographique. Derrière sa façade dévorée par une végétation luxuriante, les choses se disent à demi-mot, et la grand-mère Néfissa – incarnée avec un sacré tempérament par l’une des premières cinéastes tunisiennes, Salma Baccar (Fleur d’oubli, 2006), dont c’est le premier rôle à 80 ans! – veille à préserver la réputation de la famille. Dans le rôle de Lilia, Eya Bouteraa livre une prestation plus que convaincante, tandis que Hiam Abbass explore toutes les nuances de son jeu, toujours puissant. Côté masculin, certains acteurs ont pris le risque d’incarner des personnages homosexuels – se mettant en danger, car la violence physique s’exerce avant tout sur les hommes, notamment dans les commissariats… Comme l’explique un avocat à Lilia, en Tunisie, les policiers «ne prennent pas l’homosexualité féminine au sérieux». Reste que sa représentation au cœur d’un film arabe grand public est un geste artistique audacieux et réussi. ■ Jean-Marie Chazeau

À VOIX BASSE (France-Tunisie), de Leyla Bouzid. Avec Eya Bouteraa, Hiam Abbass, Salma Baccar En salles le 22 avril en France, le 29 avril en Tunisie.

LONG -MÉTRAGE

LES SORCIÈRES N’EXISTENT PAS

Mahamat-Saleh Haroun s’associe au Prix Goncourt Laurent Gaudé pour magnifier les MYTHES AFRICAINS dans le Tchad d’aujourd’hui.

Un hommage aux femmes et aux déracinés, au milieu de SUPERBES PAYSAGES de sa terre natale…

KELLOU EST «UNE FILLE DE SANG», à qui l’on fait porter la culpabilité de la mort de sa mère lors de son accouchement. Dans son village isolé du Tchad, cette écolière élevée par son père immigré (Ériq Ebouaney, dont la présence paternelle s’exprime subtilement) a des visions qui l’effraient. Jusqu’à sa rencontre avec Aya, une femme malade et rejetée de tous: exilée, célibataire, cette guérisseuse dialogue avec les morts, et ses dons font peur. Elle va pourtant rassurer Kellou: «Les sorcières n’existent pas.» Et la mener dans un voyage jusqu’aux origines du monde… Dans ce film graphique, rigoureux et coloré, Mahamat-Saleh Haroun [voir interview p. 88-93] nous entraîne jusqu’aux montagnes du désert de l’Ennedi, d’une beauté minérale sidérante. Un récit qui fait la part belle aux femmes, coscénarisé par le réalisateur tchadien et le Prix Goncourt Laurent Gaudé, rompu aux grands mythes. Ils démontrent à eux deux, avec force et poésie, que «tout se tient dans le vivant». Lumineux. ■ J.-M.C.

Achouackh Abakar Souleymane, à droite, interprète Aya.

SOUMSOUM, LA NUIT DES ASTRES (France-Tchad), de Mahamat-Saleh Haroun. Avec Maïmouna Miawama, Ériq Ebouaney, Achouackh Abakar Souleymane En salles le 22 avril.

Maïmouna Miawama incarne Kellou dans le film

CLICHÉ S

CIRCULATIONS TRANSATLANTIQUES

Quand le PORTRAIT

photographique inspire l’imaginaire politique.

S’APPUYANT SUR DES DONS issus, en 2019, de la collection exceptionnelle d’art moderne et contemporain africain de Jean Pigozzi, ainsi que sur des acquisitions récentes et des prêts importants, «Idées d’Afrique: portrait et imaginaire politique» examine comment les images produites à travers le continent et la diaspora africaine au milieu du XXe siècle ont participé à un dialogue transatlantique, façonné par les mouvements de décolonisation et l’ère des droits civiques. Elle propose aussi une analyse approfondie du portrait photographique comme lieu d’expression visuelle de la conscience politique, de la construction de soi et de la subjectivité panafricaine. L’exposition présente les clichés saisissants d’artistes ayant immortalisé des citoyens ordinaires, des scènes musicales vibrantes et des manifestations puissantes de la culture jeune, reflets des réalités politiques émergentes dans des villes d’Afrique centrale et de l’Ouest. Ici, les portraits d’habitants de Bamako, de Bobo-Dioulasso et de Kinshasa par Jean Depara, Seydou Keïta, Malick Sidibé et Sanlé Sory – à une époque où le vent de la décolonisation souffle sur le continent africain, en parallèle du mouvement américain des droits civiques. Là, les œuvres de James Barnor et de Kwame Brathwaite, photographes installés en Europe et en Amérique du Nord, ayant, dans la même mesure, contribué à la construction de l’Afrique comme un concept politique. Les œuvres contemporaines d’artistes tels que Samuel Fosso, Silvia Rosi et Njideka Akunyili Crosby témoignent, quant à elles, de la pertinence toujours actuelle de ces thèmes ■ Catherine Faye

«IDÉES D’AFRIQUE : PORTRAIT ET IMAGINAIRE POLITIQUE», MoMA, New York (États-Unis), jusqu’au 25 juillet 2026. moma.org

SE TOURNER VERS D’AUTRES POSSIBLES?

Pour sa 4e édition, le FLAM convoque l’imagination comme forme de RÉSISTANCE politique.

LE FESTIVAL DU LIVRE AFRICAIN DE MARRAKECH (FLAM) est devenu un rendez-vous culturel incontournable du continent. Sous le thème «Imaginer d’autres possibles», sa 4e édition, qui aura lieu du 23 au 25 avril 2026 au centre culturel Les Étoiles de Jemaâ El Fna, mise sur l’imagination comme force de résistance, de réflexion et de réinvention. Face aux crises multiples et aux enjeux actuels dans le monde, le FLAM croit au pouvoir de la littérature et des arts pour questionner le présent et dessiner de nouveaux horizons Son ambition est de tisser des liens entre les différents pays d’Afrique et leurs diasporas, de faire circuler les idées et les imaginaires, à travers des dialogues entre les auteurs et autrices Lauréate du grand prix de l’Académie française 2025, l’écrivaine haïtienne Yanick Lahens assurera la leçon inaugurale, tandis que l’auteur martiniquais Patrick Chamoiseau, Prix Goncourt 1992, participera en tant que grand témoin. À leurs côtés, des figures renommées – Alain Mabanckou, Boubacar Boris Diop, Rachid Benzine, In Koli Jean Bofane, etc. – et des jeunes plumes talentueuses – Hajar Azell, Samira El Ayachi, Touhfat Mouhtare, etc. – célébreront la puissance des mots au cours de débats, rencontres et lectures. Cet événement place la transmission envers la jeunesse au cœur de ses actions (master classes, interventions pédagogiques en milieu scolaire ou ateliers d’écriture), pour une littérature accessible à tous et toutes. Dans une approche transdisciplinaire, le livre dialoguera avec les arts vivants et plastiques, les traditions orales, les performances poétiques. ■ Astrid Krivian

FESTIVAL DU LIVRE AFRICAIN DE MARRAKECH, Centre culturel Les Étoiles de Jemaâ El Fna, Marrakech (Maroc), du 23 au 25 avril 2026

Le Festival du livre africain de Marrakech en 2025

FLOR ILÈGE

MÈRES MÉDITERRANÉENNES

À

Marseille, une expo en trois temps et en 350 œuvres dévoile la pluralité des VÉCUS MATERNELS, déconstruisant notre perception fantasmée de cette figure universelle.

D’APRÈS PIERRE-OLIVIER COSTA, président du Mucem: «Le lien entre Méditerranée et maternité n’est plus à faire.» Il reste toutefois «à le redécouvrir, à réinterroger les stéréotypes ensoleillés et à inventer une nouvelle mise en lumière». D’où cette nouvelle exposition de l’institution marseillaise, montée en cocommissariat avec la Fondation des femmes et imaginée comme un plongeon dans la réalité de la maternité et de ses multiples visages. À partir de celui de la Bonne Mère, qui veille sur Marseille du haut de Notre-Dame de la Garde,

Stèle funéraire, IVe siècle avant J.-C
Baya, Mère et enfant en bleu, 1947.
Pierre et Gilles, La Vierge à l’Enfant, 2009.

symbole par excellence de la maman méditerranéenne enveloppante Dans un parcours immersif et coloré en trois sections, les déesses-mères antiques et les mamans patriotiques dialoguent avec celles peintes et sculptées par des artistes contemporains. Les 350 œuvres choisies sont parfois inattendues, nourrissant les imaginaires associés à la maternité pour mieux les déconstruire. La deuxième section du parcours, «Femmes en vie», s’attache au mythe de la perfection, mettant en avant la réalité matérielle des corps des femmes, sans tabou. On y explore les dimensions physiques et médicales, mais aussi les luttes pour le droit à choisir de donner la vie

ou non. Et aussi, la douleur de la perte et l’intensité de l’épuisement que ce rôle implique La dernière partie retrace les complexes relations mère-enfant, avant de déboucher sur un mur de proverbes où l’on peut lire le CV de la bonne mère méditerranéenne, qui «travaille comme si elle n’avait pas d’enfant et élève ses enfants comme si elle n’avait pas de travail». Nous rappelant, à travers l’humour populaire, que la maternité est plurielle et personnelle, mais qu’elle est avant tout résolument universelle. ■ Luisa Nannipieri

«BONNES MÈRES», Mucem, Marseille (France), jusqu’au 31 août 2026. mucem.org

Laurent Perbos, Niobé, 2013.
Joana Vasconcelos, Cœur indépendant rouge #1, 2008

HELA OUARDI, Muhammad, biographie intime, AlbinMichel, 416pages, 24,90€.

UN HOMME «PRESQUE»

COMMELES AUTRES

HELA OUARDI livreunportrait inédit et profondément humain du prophète de l’islam.

«JEN’ENSEIGNEPOINT,JERACONTE.» Avantmêmed’entrer dans le nouveaurécit de Hela Ouardi,cette épigraphetirée des Essais de Montaigne donneleton Muhammad,biographie intime s’appuie surdes sourcescanoniquespourproposerune relecturecritiqueethistoriquedelavie du prophètedel’islam, et ainsiladésacraliser. En analysantles contradictions destextes classiques,l’autrice offreunregardnouveau surl’icône,qui relie lesaspects de sonexistence personnelleaudéroulement de sa carrière politico-religieuse. Car, du Muhammad historique,nous ne savons rien ou presque. Tout ce quenouspossédons,cesont desrécitstardifs.«Muhammad n’estpas iciappréhendécomme l’archétypeidéal queles musulmanssontcensésimiter. Nous avonsvoulu au contrairesaisirl’homme dans sonindividualité.Et paradoxalement,c’est cettesingularité quifaitdelui unefigure si richeetsiuniverselle.» Quecesoitdans LesDerniersJours de Muhammad (2016),une enquêtehistoriqueetquasi romancée surlamortdeMahomet,analysant lesrivalités et l’ambiance à Médine en 632, ou dans LesCalifes maudits (2021),cinqrécits historiquesreconstituant le règnedes quatre successeurs du prophète,l’universitaire et chercheuse tunisienne n’ade cessededéconstruirelavisionmythiquedel’islam.Reconnue pour sestravaux historiquesaudacieux,cette spécialistedela langue françaisepropose ainsiune vision plus nuancée, et plus proche de nous,d’unorphelinmecquoisdu VIIe siècle,dontla trajectoireextraordinaireachangélafacedumonde ■ C.F.

ROMAN

ESPRIT D’INVENTION NétononNoëlNdjékéry penseunmonde

où

TOUT ESTPOSSIBLE.

DANS CE HUITIÈME ROMANautitre providentiel, le conteurtchado-suisse nous invite àfaire de la placeaurêve, àl’utopieetàl’altérité. Il ytisse une histoire où tous lesélémentsduvivantpourraient vivreensemble, en harmonie,avecune vision animiste.«Il yalongtemps,silongtemps que leslunes écoulées sont plus nombreuses queles étoilespar limpidenuitdesaisonsèche,une de cessériesd’irruptionsdurêvedansleréels’est produite dans la principautédeLarasouslerègne légendaire du mbaï Laoula.» Dèsles premières lignes de cettefable truculente et poétique,le lecteurnavigue entreune fresquepolitique, écologique,maisaussi spirituelle. Grandprix littéraire national du Tchadpourl’ensemble de sonœuvre en 2017,etgrand prix littéraire d’Afriquenoire pour Il n’yapas d’arc-en-cielau paradis,fiction poétique et géopolitique,en2022, NétononNoëlNdjékéryfaçonne unenouvellefois un récitoùson sens aigu de l’humour,delapoésie et du magiquerevisitelacondition humaineau prisme de l’Afriquesubsaharienne.Exquis. ■ C.F.

NÉTONON NOËL NDJÉKÉRY, LaFabrique dumerveilleux, HéliceHélas, 140 pages, 18€.

GEORGESLORY, LesStrelitzias, balade en littérature sud-africaine, éditions Project’îles, 150pages,17€

Kaléidoscope arc-en-ciel

Un PANORAMA vivant de la littératuresud-africaine et de ce qui l’anime, parl’écrivain, poèteettraducteurfrançaisGeorges Lory.

GRANDCONNAISSEUR DE L’AFRIQUEAUSTRALE, GeorgesLoryest surtoutunimmense traducteur de littératuresud-africaine,une scèneculturellequ’il parcourt de long en largedepuisplusd’undemi-siècle. «Lalittérature sud-africainem’a procuréquelques-unes desplusfortesémotionsdemavie», assure ce polyglotte, pour quil’afrikaans,lezoulouetlekaaps n’ontpas de secret.TraducteurdeNadineGordimer, d’AndréBrink, de John Coetzee, d’Antjie Krog,deNjabulo Ndebele, de BreytenBreytenbach,deDeonMeyer ou encore de RoneldaKamfer, pour ne citerqu’eux, il nous entraîne dans un essaiautobiographiquesur sonproprechemin, celuides «contrebandiers» –une imagequ’il affectionne afin de décrireceuxqui passentd’une langue àl’autre pour restituerune œuvre: «Les grands traducteursne traduisent pas, ilsécriventdes traductions.»Tissant fragmentsdevie,analyseslittéraires et citations, ce passeurinvisible,qui n’adecesse de faireconnaître le

dynamismedelasociété sud-africaineàtravers la grille de sesbelles-lettres, livreici àlafoisunrécit de voyage et un panorama littéraire,tressédeportraits d’écrivains. Des portraitsque desphotographies en noir et blanc, notamment du critique et voyageur Victor Dlamini, incarnent. Le titredel’ouvrage fait écho àlaforme unique des strelitzias,fleurscommunément appelées «oiseaux de paradis» en raison de leurspétiolesélancés.Comme en pleinvol.Emblèmesdelaliberté et de l’unité, ilsfigurent l’enthousiasme de l’auteur pour la vitalité de la littératuresudafricaine, largementtraduiteenfrançais, dont il nous propose 300titresenfin d’ouvrage. Conseiller culturel en Afrique du Sud, directeurdes Affaires internationalesdeRFI,puis déléguégénéral desAlliances françaises en Afriqueaustrale, il n’en apas fini de sa traverséesud-africaine.Unvoyagesans terme, quiillustremagnifiquementl’urgence quicaractérise la littératuredelanationarc-en-ciel,maisaussi la profondeur de sa réflexionsur le tragique de la viehumaine. ■ C.F.

LE CRI DES GARDES (France), de Claire Denis. Avec Isaach de Bankolé, Matt Dillon, Mia McKenna-Bruce. En ll le 8 ril.

HENRY TAYLOR CHEZ PICASSO ŒU VR ES

Une VISION SENSIBLE de notre époque, dans un dialogue entre l’artiste américain et l’héritage du maître catalan.

RENDEZ LE CORPS

Quelque

part en Afrique de l’Ouest, un homme noir réclame

LA DÉPOUILLE de son frère tué par un jeune ingénieur blanc sur le chantier qui l’employait.

UN DIALOGUE NOCTURNE – en anglais – s’esquisse difficilement, mais d’abord poliment, de part et d’autre du grillage, entre le chef de chantier toubab (Matt Dillon) et le villageois yoruba (Isaach de Bankolé), surplombés par les gardes des miradors… Ce huis clos magistral sur une terre de latérite, au milieu des barbelés, est adapté de la pièce Combat de nègre et de chiens, de Bernard-Marie Koltès, un classique du théâtre contemporain français. La cinéaste Claire Denis, de retour en Afrique, en fait une expérience de cinéma assez jubilatoire, pour peu qu’on se laisse prendre par l’atmosphère habitée, la fébrilité des protagonistes et la lente progression poisseuse et fantomatique de l’intrigue ■ J.-M.C

NU L’UNE DES FIGURES MAJEURES de la re noire américaine – notamment aux côtés de James Marshall –, Henry Taylor illustre la condition ine avec une force expressive unique. Chaque toile devient un lieu de rencontre entre l’intime et le politique, esquissant les réalités souvent invisibilisées des ÉtatsUnis contemporains. Conçue en étroite collaboration avec l’artiste, l’exposition s’inscrit dans le cycle explorant l’influence de Picasso sur la scène américaine Plus de cent œuvres – peintures, sculptures, installations, objets peints – retracent la trajectoire singulière de Taylor, dont le regard empathique et l’insatiable appétit de vivre sont peut-être ce qui rend son travail si particulier. Déjà salué par de grandes institutions, comme le Whitney Museum of American Art ou le MoMA, son univers pictural fait écho aux mondes figuratifs de Marc Chagall, d’Edward Hopper ou d’Alice Neel. Dans une approche du portrait profondément humaine, héritée de son expérience d’infirmier psychiatrique et de son attention constante aux histoires individuelles. À ne pas rater. ■ C.F.

«HENRY TAYLOR. WHERE THOUGHTS PROVOKE», musée Picasso, Paris (France), du 8 avril au 6 septembre 2026. museepicassoparis.fr

My Brother Gene the Former Tunnel Rat, 2010.
FILM
Mia McKenna-Bruce et Matt Dillon

AN AL YS E

SAHEL: AUXORIGINES DESCRISES

Tandis quelazonereste sous TENSION, un décryptage s’impose.

IL TRAVERSE l’Afriquepresque de part en part,sur 5400 km, del’Atlantiqueà la merRouge,une bandedeterressemi-arides oùviventdes millions d’hommes et de femmes.LeSahel n’est pasune périphérie,c’est un axe, unecolonne vertébrale continentale dont la déstabilisationmenacel’ensembledu continent. Ce quis’y joue depuis unedécennien’est pasune simplecrise,maisune accumulation de crises:climatique, démographique, économique,sécuritaire,politique.Toutes imbriquées et se nourrissantles unes desautres. C’estcette complexité quePatriciaAllémonière s’attacheà démêlerdans Géopolitique du Sahel.Anciennecorrespondanteà Jérusalemet àLondres,ex-cheffe du serviceétrangerdeTF1,ellerésiste àla tentation du récitunique. La déferlante djihadiste,puisant ses originesdanslaguerrecivilealgérienne, dans la dislocation libyenneetles conflits du Moyen-Orient,n’a pascréélechaos: ellel’a trouvé,ets’enest nourrie. Contre cetennemi-là,les putschistes ontpeu àoffrir. Depuis 2020,les coupsd’Étatse sontenchaînés –Mali, BurkinaFaso, Niger–,portéspar des juntesqui ontsu capter la lassitudepopulaire vis-à-visdes élitesciviles et le ressentiment croissantenverslaprésence française. Leur discours souverainistea fonctionné.Leurbilan sécuritaire,beaucoupmoins:les violencesont continué, lesterritoires ruraux restentsousemprise djihadiste,les populations civilespaientleprixfort. Patricia Allémonièrele dit clairement:laréponse strictementmilitaire amontréses limites,qu’elle soit française, onusienneoudésormais russe. Entre lesperspectivesdedislocation et lestentations autoritaires, unetroisième voie serait-ellepossible? Il faudrait imaginerunautre modèle de développementetde constructionidentitaire,decroissanceendogène, de rééquilibragedes alliancesdiplomatiques. ■ Z.L.

PATRICIA ALLÉMONIÈRE, Géopolitique duSahel, PUF,Géopolitiques, 242 pages, 17€.

«BYBLOS, CITÉ MILLÉNAIRE DU LIBAN», IMA, Paris(France), jusqu’au 23 août 2026 imarabe.org

BYBLOS, CITÉ EMBLÉMATIQUE

UneIMMERSIONdans l’histoire du premierport maritime mondial, dont l’épopée remonteàplusde8900ans.

ÀTRAVERS plus de 400œuvresexceptionnelles –parures, figurines, vestiges du port antique, de tombes royalesetde temples–,dontdes trésorsnationaux jamais sortis du Liban depuis deux décennies, l’Institut du mondearabe retrace l’incroyable histoire de Byblos,aucarrefour de l’Égypte,dela Mésopotamieetdumonde égéen. Implantéesur un promontoire surplombantlaMéditerranée, à40kmaunorddel’actuelle Beyrouth,lacitémillénaire, inscrite au patrimoine mondialde l’Unesco,ajouéunrôleclé dans l’histoire méditerranéenneetla diffusiondel’alphabetphénicien.Son nomvient du grec ancien búblos,désignant le papyrus: la cité phénicienne, anciennement nommée GubalouGebal,était le principalport rtationetdecommercedupapyrus égyptien Grèce. Parlefait, ce centre commercial que, aujourd’huiJbeil au Liban, adonné om au livreetàlaBible.Présentédansune énographie spectaculaire, chaque artefact illustrel’influence culturelle et politiquedu lieu et permet de mieuxcomprendreson organisation socialeetéconomique. De la cité-Étatdel’âge du bronze aux Byblos phénicienne, hellénistiqueetromaine, position révèle la placecentraleoccupée parle antiquedanslerécit du bassin méditerranéen, uant desliens uniquesavecles pharaons, mmentpourlecommerceducèdre pour la truction despyramides.Ladécouverterécente enécropole de la classe supérieure et desélites la villedel’âge du bronze moyen(vers 1800 .notre ère),restéeintégralement intacte, fait rissimedanslarégion, estundes éléments centraux de l’exposition.Captivant. ■ C.F.

PARCOURS

RY THME S

Alchimie psychédélique

Le multi-instrumentiste libanais et le trio de Jakarta, Ali, offrent un voyage

dans le tempsetl’espaceaussi GROOVY qu’INVENTIF. Magnifique.

EN ARABE, tirakat signifie «laroute». Sa signification indonésienne,unsentier où chaque pasinforme le prochain, reflètelabeautédunouvelalbum de Charif Megarbane, enregistré avec le groupe indonésien Ali.

AM: Tirakat mêle groove psychédélique d’obédience indonésienneetmélodiesorientales. Commentavezvous envisagé cetterencontre entreces deux cultures?

Charif Megarbane: De manièresimpleetorganique. On voulaits’assurer quecertaines sonoritésoutechniques d’arrangementdemusiciens libanais et indonésiensqui ont marqué Alietmoi-mêmepuissent être présentes. L’idée originaleétait d’expérimenter ensemble autour de quelques morceaux,maislecourant est si bien passéqu’on s’estdit qu’onavait la possibilitéd’enregistrer un album complet. Le manque de tempsnousa imposé un rythme –sansmauvais jeu de mots –assez dynamique… Un grand mérite revientenfin àJannisStürtz, fondateurdulabel Habibi Funk, quiaeul’idéedecette collaboration. En quoi cettecollaboration avec le groupe Alia-t-elle éclairévotre propre musique?

àBerlin, acontribué àétablir un cadreneutre, ce quiétait un parfaitterrain de rencontre. En quelquesorte,cette collaborationa confirmé quedes musiciensqui viennent d’endroits de la planètegéographiquementopposés peuvent s’entendre,danslesenslittéraletfiguréduterme,quand les conditions s’yprêtent Votretrame sonore ne choisitpas entretradition et modernité…

Avant Tirakat,jen’avais jamais entreprisl’enregistrement d’un albumcomplet in situ en si peudetemps avec des musiciensque je connaissaissipeu.Travailler ensemble dans un environnementtiers,danslestudioBig Snuffbasé

Bien quemapropremusique soit extrêmement influencée parcertainsmusiciens desannées1960et1970, particulièrement descompositeurs de film tels qu’AlessandroAlessandroniou François de Roubaix, j’essaie de ne pas tomber dans un pastiche rétro. Il faut reconnaîtreles avantagestechnologiques et pratiquesdel’ère contemporaine. Par exemple, aprèsavoir enregistré certains morceaux àBerlin, on s’estdit qu’ilserait bien d’ajouterdes voix surcertains, après coup.Ainsi,Arswandarua enregistré ses partiesvocales surson téléphoneetmeles aenvoyéespar e-mail.Une tellerapidité n’aurait pasété possible àl’ère pré-Internet: lesenregistrements surbande magnétique auraient étéenvoyés parlaposte de Jakarta àBeyrouth! Parailleurs, incorporer lessonorités dessynthétiseurs et des drum machines fait de cetalbum un voyage àlafoisdansl’espaceetletemps,créantune formedemouvement àlafoishorizontal et vertical. ■ S.R.

ON EN PARLE

DIOR INTERPRÈTE

MAGDALENE ODUNDO

Les œuvres de la CÉRAMISTE

KÉNYANE

ont inspiré la collection printemps-été de la maison, qui lui a même rendu hommage avec une expo éphémère.

NÉE À NAIROBI EN 1950, Magdalene Odundo est connue pour ses poteries artistiques façonnées à la main, réalisées à l’aide de techniques traditionnelles issues de plusieurs pays du continent. Les formes de ses créations évoquent explicitement le corps féminin: «Pour moi, le corps lui-même est un vase, il nous contient nous, en substance», observe l’artiste. Voici donc apparaître sous ses doigts des ventres arrondis, des tailles marquées, des cols qui s’affinent avec une élégance et une modernité captivantes, entre structure et souplesse.

Ses créations anthropomorphes ont attiré le regard de Jonathan Anderson, le directeur artistique de Dior, qui a construit sa première collection haute couture pour la maison autour de la rencontre entre naturel et artificiel et de la transmission créative entre ancien et nouveau. Un travail d’orfèvre transforme ici le micro en macro, et vice versa: des fleurs réalistes sont découpées dans de la soie ou miniaturisées dans des broderies denses, les hauts

Première collection haute couture de Jonathan Anderson chez Dior pour la saison printemps-été 2026, au musée Rodin, à Paris.

ballon sont recouverts de résille, la mousseline et l’organza effilochés sont superposés comme des plumes pour créer des silhouettes qui ondulent avec fluidité sur des coupes structurées, semblant défier les lois de la physique. Drapant délicatement le corps, magnifiant les courbes et soulignant le mouvement, les créations d’Anderson exagèrent les proportions, avec des hanches démesurées qui évoquent les bras des amphores et des contours arrondis qui rappellent ceux des poteries polies à la main.

À travers une démarche rare dans le monde de la mode, le couturier irlandais a rendu un hommage explicite à sa muse. Dior a conçu une exposition éphémère au musée Rodin de Paris, fin janvier, pour prolonger de quelques jours la présentation de sa collection printemps-été. Les vêtements y dialoguaient avec les œuvres en céramique de Magdalene Odundo mais aussi avec les pièces d’archive de la maison. Dans un jeu de miroirs qui rappelle que Christian Dior était, lui aussi, un sculpteur du tissu. ■ L.N.

Debijou en chapeau

Xita,Yasss et Astheria Hats: troislabelsd’ACCESSOIRES

ARTISANAUX àsuivre pour donner unetouche surprenanteetglamour àses looks.

POUR REHAUSSERUNE TENUE, il suffit parfoisdechoisir le bonaccessoire. Celui quicaptive lesregards,sanseffort.

LesbijouxtissésdeYasss apportentune touche coloréeàn’importe quel style. Ancienne professeuredemusique reconvertieàlamode, SofiaEssaied s’inspiredeses souvenirsd’enfance pour dessiner desaccessoires tissés en Tunisie. Ses premièrescréations évoquent lesberlingotsstriésou lesguimauves queson grand-père avaitl’habitude d’acheterdansune pâtisserie àTunis.Aujourd’hui,elle façonnedes pièces uniquespourdes boutiqueshaut de gamme, ainsiqu’uneligne marquéepar lesvolumes, auxteintes plus sobres et assortie d’éléments en laiton.

Chez Xita,delacréatrice botswanaiseOne Rapelana, le laiton accompagne desbandeauxen cuir pliésàla main surune plancheenbois. Un procédéorganique pour façonner desformesincurvées et donner une certaine légèreté au contactdela peau,enélégante dissonance avec la texturedumétal.Ledeuxièmevolet de sa collection Lwapeng («retourneràlamaison»)est uneligne de bijoux raffinés quiexaltelacircularité, imitantleplandes villages traditionnelstswana. Rechercheesthétique, préservation destraditions et création d’un imaginaire puissant sont lespiliers du travaildeChelsea Odufu, l’artistevisuelleguyanonigérianeetaméricainederrièreAstheriaHats, une marque de chapeaux afrofuturistes lancée fin2024. Inspirée parl’histoiredes coiffuresafricaines, parles saisonsetlecosmos, elle multiplieles matières,les couleurs et lesformesgrâce au travaildetalentueuses chapelièresafro-caribéennes. De véritables couronnes pour boosterson look et sonestimedesoi. ■ L.N.

@yassshandmade /xitadesigns.com / astheriahats.com

Du veloursau chanvre, chaque formeetchaque saison asa matière. Mi-logo mi-œil protecteur, le cercle couronne leschapeaux d’Astheria Hats

L’un descollierstissés de la marque

Collier Nako,Xita.
Yasss.

LADATED’INAUGURATIONdela61e Biennaled’artde Veniseapproche.Lepremieranniversairedelamortdesa curatrice,KoyoKouoh,aussi.Unmoisavantsadisparition prématurée,elleavaitfinaliséuntextecuratorialqueles organisateursonttenuàrespecter,luidonnantcorpsavecle soutiendesonéquipe:MarieHélènePereira(sonbrasdroit dakarois),GabeBeckhurstFeijoo,RashaSalti,Siddhartha MitteretRoryTsapayi.Elleavaitégalementchoisiletitre del’événement:InMinorKeys,«entonalitésmineures»,est uneinvitation«àécouterlessignauxpersistantsdelaterre etdelavie,enrésonanceaveclesfréquencesdel’âme».

IN MINOR KEYS, LA BIENNALE DE KOYO

Koyo Kouoh nous lègue une exposition et une VISION de l’art PLURIELLES, intuitives et polyphoniques, qui invitent à remettre au centre et à écouter tous les artistes.

qu’elleavaitcomposée.Uneconstellationdemotifsconceptuels –etnondesections–miseenvaleurparlesscénographiesde WolffArchitects.Lesœuvresde111artistesinternationaux (l’absenced’Italiensadonnélieuàunepolémiquedansle pays)sontrépartiessuivantdesconvergencesdesujetou deméthode,donnantlieuàunecomplexegéographiede relationsetàunepartitioncollectivequistimuletouslessens.

Souventassociéesàl’étrangetéetàladouleurenmusique, lestonalitésmineuresdeKoyoentendentaussimanifesterla joie,l’espoiretlatranscendance.Ellescomposentuneharmonie etfusionnentdansunassemblagepolyphonique,quimetau centrelesartistesetleurdémarchecréatrice,leurdévouant unefoiprofonde.Lorsd’unedernièreréunionàDakar,sousun manguier,danslacourdeRAWMaterialCompany,lecentre culturelqu’elleafondéetdirigépendantdix-septans,ellea cartographiépratiquesetprojetsautourduglobe,identifiant lesthèmesdel’exposition,telsl’enchantement,lafertilitéetle partage.Àsonéquiperevientlatâchedeconcrétiserlamusique

OnpartduPavilloncentralavec«Autels»,quirend hommageàdeuxcréateurspassionnés,BeverlyBuchananet IssaSamb,cofondateurducollectifrévolutionnaireLaboratoire Agit’artàDakar,mentoretgrandesourced’inspiration pourKoyo.Viennentensuite«LaProcession»,inspiréedes carnavalsafroatlantiques,et«Placeaurepos»,quiinviteau ralentissementetàlacontemplation.Enfin,«Écoles»évoque l’engagementdeKoyopourlacréationd’institutionsdédiées àl’art.ÀDakar,Nairobi,Kumasi,Lagos,NewYorkouCali, sontnésdevéritablesécosystèmes,desréseauxconstruitset soutenuspardesartistes,entrelocalettransnational,dans cettesymbiosegénératricesichèreàlacuratrice. ■ L.N.

IN MINOR KEYS, 61E BIENNALE D’ART DE VENISE, Venise (Italie), du 9 mai au 22 novembre labiennale.org

Mulindwa Peter, The Owl Death, 1982.

Ci-dessous, vue de «Radio Ballast», par François-Xavier Gbré

Les autres œuvres sont issues d’«Eboro», de Nuits Balnéaires

IMAGES

DOUBLE REGARD

À NEW YORK, une réflexion sur le passé et le présent de la Côte d’Ivoire.

RÉALISÉE EN PARTENARIAT avec la Fondation d’entreprise

Hermès et la Fondation Henri Cartier-Bresson, à Paris, l’International Center of Photography met en lumière des artistes issus de scènes encore sous-représentées à l’international. Lancé en 2024, le programme «Latitudes» réunit cette année les projets «Radio Ballast» de FrançoisXavier Gbré et «Eboro» de Nuits Balnéaires. Ensemble, les œuvres photographiques des deux artistes offrent un aperçu de la manière dont le passé de la Côte d’Ivoire – spirituel, cosmologique et écologique – imprègne son présent. Chacun utilise des méthodes différentes de création d’images et de recherche historique pour réfléchir à la nature multiforme de la Côte d’Ivoire contemporaine. Nuits Balnéaires est né et a grandi à Abidjan, au sein d’une famille d’origine akan agni-bona et malinké. Profondément attachée aux traditions, à la culture et à la spiritualité de ces deux peuples, son œuvre crée un espace-temps parallèle, affranchi des contraintes géographiques. Dans les liens profonds qu’il entretient avec le golfe de Guinée et ses paysages, l’eau est omniprésente dans sa pratique photographique,

ses films et sa poésie. «Eboro» se présente à travers de courtes séquences d’images colorées, entre moments intimes et scènes plus vastes, qui relient les histoires familiales de déracinement à son propre rapport à la migration.

Né à Lille, le Franco-Ivoirien François-Xavier Gbré vit et travaille entre le Marais poitevin et Abidjan. Son travail photographique appréhende l’architecture, le paysage et l’urbanité sous la forme d’un témoignage documentaire. Du Mali à Israël, de Lille à Rabat, il n’a de cesse de photographier des architectures à l’abandon, portant en elles les traces de l’histoire sociale et politique de leur pays. «Radio Ballast» suggère cette instabilité – ballast désignant à la fois le gravier servant de support aux voies ferrées et, en argot, les rumeurs qui circulent: vérités partielles, contradictions et récits changeants. À New York, leurs regards et leurs œuvres fusionnent pour raconter un même pays ■ C.F.

«LATITUDES. NUITS BALNÉAIRES ET FRANÇOIS-XAVIER GBRÉ», International Center of Photography, New York (États-Unis), jusqu’au 4 mai 2026 icp.org

ON EN PARLE

Must by Genesis, dans le quartier de Cocody àAbidjan,etson magnifique rooftop

Le Léopard Marrakech célèbrela traditiondu mezze avec élégance.

LA MÉDITERRANÉE, LOIN DESCÔTES

LesSAVEURS du bassin méditerranéen s’invitent surles tables d’Abidjanetde Marrakech: deux adresses où lesretrouver.

Le LéopardMarrakech estun restaurant àladécoet àl’atmosphèreenvoûtantes,où l’on profitedespectacles vivantsà la tombée de la nuit,animéspar desdanseuses orientales,des violonistesetdes DJ sets,toutendégustant unecuisine gastronomiqueimaginéecomme un carnet de voyage.Lacarte exploreles traditions du Levant et du bassin méditerranéen, tout en intégrantdes créationsmarocaines revisitées.Ellemet àl’honneur l’artconvivial du mezze et des tapas, entrerecettesvégétariennes et créationsmarines:des crevettespil-pil auxcalamarsfrits,en passantpar leshuîtres de Dakhla.Àdécouvrir aussi: lesgyozasméditerranéens au poulet confit et gingembre, ou le “Fan croustillant”, assortimentsignature de cigaresdefruitsdemer,kofta briouates, Philadelphia,truffeetpouletconfitaucitron. Unecomposition quiincarne l’ADNcosmopolite du lieu

L’inspirationméditerranéenne règneaussi surles tables du Must by Genesis,inauguréenfévrier surl’un desmagnifiques rooftops de Cocody,àAbidjan.Dans ce lieu intimiste, élégantetchaleureux, le chef offre soninterprétationplusoumoins fidèle de platsissus de traditions grecques,italiennesoumaghrébines,telsla briouate de confit de canard,lesouvlakid’agneauavec oignonsrougesmarinés,painpitaetsauce au yaourt,ou la brochettedeviandemarinée auxdattes, avec sauceau bleu,amandes,noixetpignons.Lacarte estaussi richeen poissons et crustacées,deladaurade àlalangouste:ensauce meunière revisitée, en salade ou en versionbonbon, préparée dans unemarinademéditerranéenne et accompagnée d’unesauce mangue,crème de coco et yaourt ■ L.N. @mustabidjan /leopardmarrakech.com

SPOTS

Transformateur social

Une RÉHABILITATION RADICALE a parfois le pouvoir de sublimer le potentiel de petits bâtiments publics inutilisés: un exemple à Johannesburg, avec Local Studio.

LANTERN HOUSE est le dernier projet du cabinet sud-africain Local Studio. Après avoir contribué à changer le visage des espaces publics de Johannesburg pendant treize ans, il a fermé boutique il y a quelques mois Terminé fin 2024, le chantier a permis de transformer une sous-station électrique abandonnée et brûlée en une bibliothèque et centre communautaire pour le quartier défavorisé d’Eldorado Park, une banlieue de Soweto.

Conçu comme un projet pilote d’architecture à impact social, financée

par des donateurs privés, l’opération imaginait une deuxième vie pour ces équipements de l’époque de l’apartheid, les métamorphosant en transformateurs sociaux. Les travaux ont permis d’agrandir le bâtiment en brique originel de 34 m2 à travers l’emploi de bois lamellé-croisé. Ce matériau de construction structurel, composé de panneaux en bois massif formés de plusieurs couches croisées et collées, représente une alternative durable au béton, même si plus coûteuse La nouvelle structure

se développe comme un arbre à partir du bâtiment d’origine, faisant émerger une bâtisse de trois étages, avec un toit-terrasse qui offre une nouvelle perspective sur Soweto. Le lien avec le quartier se fait aussi via un mur du premier étage, qui intègre un écran de projection orienté vers l’extérieur, et le rez-de-chaussée, où un espace modulable intérieur a été prolongé vers une place publique entièrement réaménagée, à travers des gradins qui créent un nouvel amphithéâtre ouvert sur le parc localstudio.co.za ■ L.N.

Éva Doumbia

Avec son spectacle Chasselay et autres massacres, la metteuse en scène, autrice et comédienne ivoiro-franco-malienne propose une fresque mémorielle bouleversante et documentée sur les tirailleurs sénégalais massacrés par les nazis en 1940. Alternant conte, théâtre et musique, elle rend un vibrant hommage à des hommes invisibilisés. propos recueillis par Astrid Krivian

J’ai deux pères et une mère. J’ai très peu connu mon père biologique, Malien venu en France pour ses études. Aujourd’hui, je suis très proche de ma famille au Mali. Je suis fière d’appartenir à ce pays, d’être liée à sa dignité, à la puissance de sa culture et de son identité. J’ai appelé mon fils Soundjata [fondateur de l’Empire du Mali au XIIIe siècle, ndlr].

J’ai grandi en Normandie, dans une commune proche du Havre, au sein d’un environnement propice à la réflexion. Issue du monde ouvrier, ma mère, institutrice, était adjointe au maire communiste La population était blanche, à l’exception de mon père adoptif. Originaire de Côte d’Ivoire, il a exercé de nombreux métiers, avant d’ouvrir l’un des premiers restaurants africains de France

Même si ma mère était habitée par le continent, l’Afrique restait étouffée.

Cette génération n’avait pas d’autre choix que de s’intégrer: on n’enseignait pas sa langue d’origine à ses enfants. Mon père n’a jamais parlé le même français que moi et, à la fin de sa vie, il ne s’exprimait plus qu’en dioula. Quelque chose en lui résistait profondément. Les derniers mots qu’il a prononcés étaient religieux, alors qu’il n’était pas pratiquant. Au fond de moi, j’avais besoin de comprendre pourquoi j’étais noire. Une fois adulte, je suis partie sur les traces de mes pères en Afrique.

Dès l’enfance, le racisme structurel était présent. Passionnée de comédies musicales américaines, je rêvais d’être danseuse. Et j’ai toujours écrit. J’ai essayé la danse classique, mais sans succès. Son enseignement était pétri de racisme: «Tu es trop cambrée!» me disait-on. J’ai fait du théâtre au lycée, puis j’ai suivi des études universitaires théâtrales et littéraires à Aix-en-Provence. Formée à l’Unité nomade de formation à la mise en scène, je suis devenue metteuse en scène. J’ai fondé ma compagnie La Part du pauvre/Nana Triban en 2000

J’aime citer la psychiatre transculturelle Marie Rose Moro: le métissage rend créatif. Dans ma fratrie, on est presque tous artistes

C’est par la littérature et le théâtre que je suis devenue africaine. J’ai décidé de faire du théâtre également en Afrique. En France, avec des personnes racisées, nous avons fondé le collectif

Décoloniser les arts en 2015 Mon théâtre est décolonial: j’ai toujours abordé le racisme, l’injustice terrible subie par les personnes noires

Les artistes afrodescendants doivent créer leurs propres mythes, pour ensuite les partager. Et c’est aussi notre rôle d’exhumer, de raconter des périodes historiques passées sous silence. Ma pièce Chasselay et autres massacres s’inscrit dans une saga explorant les liens entre la France et ses anciennes colonies [en juin 1940, en France, à Chasselay (Rhône), 196 soldats d’Afrique occidentale sont massacrés par l’armée allemande, ndlr]. En découvrant ce drame, j’ai été bouleversée par le silence, l’absence de reconnaissance de la France envers ces soldats, la violence qu’ils ont subie. Ils ont été utilisés comme de la chair à canon. J’ai voulu mettre en lumière leur existence, combler ces manques. Je ne crois pas au mythe du héros africain, créé de toutes pièces par l’armée française. Avec la participation du public, qui nomme ces soldats, je propose aussi une cérémonie collective, dans l’espoir de les réhabiliter un peu. ■

«Mon théâtre est décolonial: j’ai toujours abordé le racisme, l’injustice terrible subie par les personnes noires.»

Frida Dahmani

ou la longue fidélité àsoi

(1958-2026)

Ellecommenceà écrire àl’âge de 7ans.Des poèmes publiésdanslapresse. Uneenfantdela médina de Tunis, du quartier El Hajjamine, qui comprend très tôtque lesmotssontson territoire. Mais lesfamillesont leursraisons quele destin ignore.Unoncle médecin, chef de famille, en décide autrement. DirectionStrasbourg, directionlafac de médecine.Frida Dahmanitient unepremièreannée,puiss’oriente vers la biologie –uncompromis,pas unevocation. La légende familialeraconte qu’unjour, pendantuncours de dissection, le sang la fait tournerdel’œil.C’est le corpsqui tranche. Ce détour par les sciences du vivant ditune choseessentielle sur la femme qu’elle va devenir:sielle n’a jamais suivi une ligne droite,ellen’a pour autant jamaisperdu le fil. Elle rentre àTunis en1986,safillede2ansdanslesbras,etcommenceàseconstruire, sans diplôme de communication, sans carte de presse, sans plan. Parsonautodidaxie,parsonentêtement,parsonamourdeschoses quicomptent.LeThéâtrenational,d’abord–lesplanches,lesartistes,l’effervescenced’unescènetunisienneenpleinéveil Puis,l’édition,lacomm une petitesociété fo rendreletempsélasti

Entre tout ça, il y d’Ariane, il yales au lycée, les jeunes de pa LamaisondeFridaest cellesoùl’onsaitd’insti terdîner,revenirlelen en avoirl’air, recevan tion un réalisateur en lescent perdu. Ce n’e posture, c’est sonrap naturel au monde transmettre, relier nourrir. Les amitiés qu’elle noue àcette époque durent des décennies, certaines jusqu’àlafin.

dunescènetunisienneenpleinéveil munication,l’événementiel Enfin, ondée avec sa sœur Leïla, pour ique a sa fille, Ariane Et autour tres: les amis, les copains de assage, les âmes en errance tuneporteouverte,l’unede inctquel’onpeutsonner,resndemain Elletientsalonsans nt avec la même attenn vue et un adoest pas une pport e : r, s

Ellealacinquantainequandlejournalismedevientsavocation officielle.Cinquanteans et une vieentière àraconter, àmettre en forme,àrassembler.Cen’estpasunereconversion,c’estunretour Unereconnexion àcette enfantde7ans,qui avait trouvé sa voie avantmêmequel’institutionscolaireneluiproposeunchemin.

Correspondante àTunispour JeuneAfrique pendant prèsde vingtansetpourAfriqueMagazinependantdenombreusesannées, ellecouvrelarévolutionde2011etlesfragilesannéesdelatransition avecuneacuitéqueseulepeutdonnerl’ancienneté.Elleconnaîtles gens, lesréseaux, lesarrière-cours du pouvoir. Maissurtout, elle n’a pas peur. Ce sont ces années qui révèlent toute l’étendue de sa palette:sacapacitéàmaintenirledialogueetl’équilibreentretous lessegmentsdelasociététunisienne.EllecouvrelaTunisiedel’intérieur, la Libyevoisine et lesdynamiquesmigratoires quicousent les deuxrives de la Méditerranée. Son spectreest large,parceque sonregardl’est.Issuedelacommunicationetduterrainculturel,elle savaitquelesfaitsnesuffisentpas,qu’ilfautaussisentirlatexturedes choses,lemurmured’uneville,l’humeurd’unpays.

Son oncle, Abdelazi journaliste, passé par panafricaines dans l écritàl’annoncede était une femme d morales,courageus surterre Laformule aussiunefemmedec tives, trop artiste pou troprigoureusepours près Elledessinait,créa caractère, en quantité s parfois,pourtracertouj Elle s’est éteinte 68ans.Ellelaissed d’articles, une fi preinte de se dèsqu’undé desétincel meilleure par Sh

Sononcle AbdelazizDahmani,lui-même les mêmes rédactions les années 1970-1980, lamortdeFridaqu’elle detrès hautes qualités e,ayantfoienlajustice eestjuste.Maiselleétait contradictionsproducurentrer dansles cases, secontenterdel’à-peuaitdesesmains,avaitdu suffisante pour froisser jours.

e le 25 mars 2026, à errièreelledesmilliers fille, une sœur, et l’emessilences àtable où, ébats’ouvrait,ilyavait lles.Cesonttoujoursles estables. ■ hiran BenAbderrazak

C’ESTCOMMENT?

LA RÉSILIENCE… JUSQU’À QUAND?

Il y a d’abord eu le Covid. Pour la première fois depuis près de vingt-cinq ans, l’Afrique est entrée en récession en 2020 À cause de la chute des flux commerciaux et des prix des matières premières, à laquelle se sont ajoutés des confinements successifs particulièrement violents – dans des pays où l’économie informelle apporte des revenus de subsistance au jour le jour –, des dizaines de millions de personnes, d’après les chiffres de la Banque mondiale, sont alors retombées dans l’extrême pauvreté

Un choc qui a ruiné en quelques mois les efforts louables de certaines politiques de développement menées par les gouvernements. Et engendré des pertes d’emploi, une hausse des prix des denrées alimentaires, une baisse drastique des transferts d’argent de la diaspora, etc.

Deux ans plus tard, la guerre en Ukraine, certes géographiquement éloignée des savanes et des forêts du continent, éclate Et là encore, elle charrie son lot de répercussions dévastatrices, qui s’abattent sur des économies africaines fragiles. Ces dernières sont dépendantes de l’importation de blé, de maïs, d’engrais Conséquence : une seconde secousse, entraînant des augmentations sur le prix du pain et des produits de base, ainsi que l’aggravation de l’insécurité alimentaire.

Comme l’adage le dit : jamais deux sans trois… La guerre en Iran, menée par Ies États-Unis et Israël depuis plus d’un mois, qui impacte directement le Liban et les pays du Golfe, occupe les médias du monde entier La plupart des pays réagissent, condamnant majoritairement l’attaque, mais surtout – au-delà des postures politiques sur la légitimité ou non du conflit – se positionnent et préparent leur économie aux répercussions immédiates: la flambée du prix de l’or noir, assortie de la rupture des chaînes d’approvisionnement mondiales et de la hausse brutale des prix du transport, tant que le détroit d’Ormuz sera bloqué

Comme souvent, si l’on regarde en boucle les chaînes internationales, pas de son ni d’image sur le continent africain. Pas de réaction officielle de la part des pays Ni de tentative d’analyse sur les retombées que la guerre aura sur eux. Comme si l’Afrique était une sorte de continent fantôme, totalement étranger aux bouleversements mondiaux et à leur violence

Si, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) a récemment exprimé «sa profonde préoccupation face à l’intensification des hostilités dans le Golfe ». En précisant : « Toute perturbation prolongée dans le golfe Persique menacerait les flux pétroliers et gaziers mondiaux Une flambée des prix de l’énergie aurait un impact immédiat sur les économies ouest-africaines.» Certes

Car oui, c’est bien chez nous que le contrechoc risque à nouveau d’être le plus rude. Ou plutôt, il l’est déjà! Le prix du litre d’essence à la pompe flambe, le coût des transports aussi. Les céréales, les intrants agricoles et le pétrole raffiné, dont le continent dépend de l’importation, ont aussi vu leurs tarifs bondir La crise remet en lumière une fragilité structurelle : la dépendance de nombreuses économies africaines aux importations énergétiques et alimentaires Il en découlera, mécaniquement, un ralentissement de la croissance, des budgets publics détériorés et des tensions sociales potentielles

Sans parler des pays de l’AES, dont certains reçoivent un soutien iranien pour leurs opérations de sécurité intérieure La République islamique risque d’être clairement occupée ailleurs Bref, un troisième choc majeur pour l’Afrique, que la faiblesse de la plupart des économies expose en première ligne de manière récurrente Et même si une poignée d’États producteurs et exportateurs de pétrole brut pourront peut-être bénéficier de l’augmentation du cours mondial du baril, leur dépendance à l’importation de l’essence à la pompe pénalisera de toute façon leurs populations. Toujours elles… Jusqu’à quand? ■

AM vous a offert les premières pages de notre parution d’Avril

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