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AU SAHEL, L’URGENCE ET L’IMPASSE

Le Mali marchait sur un fil… Dans l’illusion d’une protection russe. Et des proclamations d’un régime militaire annonçant offensives victorieuses et sécurisation du territoire… Un pouvoir pourtant sous menace constante, cherchant avant tout à contrôler sa capitale, Bamako. Et à contourner l’embargo pétrolier imposé par les groupes djihadistes depuis septembre dernier.

Le 25 avril, le scénario s’est effondré. Bamako, Kati, Gao, Kidal, Sévaré, Mopti… Des attaques coordonnées, d’une ampleur que l’on n’avait pas vue depuis 2012, ont visé le cœur même de l’appareil: la résidence du général Goïta, celle du ministre de la Défense, l’aéroport international, les camps retranchés de Kati Des attaques coordonnées entre le JNIM, branche sahélienne d’Al-Qaïda, et les rebelles touaregs du Front de libération de l’Azawad (FLA), les deux ennemis de ce qui reste de l’État malien moderne.

Le bilan humain au sommet de l’État est sans précédent. Le ministre de la Défense, le général Sadio Camara, tué dans l’attentat contre sa résidence de Kati Le chef d’état-major des armées blessé Tout comme le directeur général de l’Agence nationale de la sécurité d’État Et Assimi Goïta, le chef, disparu et resté silencieux pendant plusieurs jours. Des arrestations auraient eu lieu au sein même du régime Il y aura un avant et un après. Et maintenant, une faille immense au cœur du Sahel, avec le Mali, 22 millions d’habitants, près de 1241000 km², en dérive

Au Mali (depuis 2020), au Burkina Faso (depuis 2022), au Niger (depuis 2023), les juntes du Sahel ont voulu répondre au défi sécuritaire et économique par l’autoritarisme et la stratégie du coup d’État Elles ont rompu avec les mythes de la «transition» et ont

cherché à s’installer dans la durée. Elles ont construit un bloc «souverainiste» et révolutionnaire: l’AES, censé régler par miracle tous les problèmes. Dont celui de «l’interventionnisme postcolonial de la France et de ses alliés régionaux»… Elles ont claqué la porte de la Cedeao en janvier 2025, leur espace naturel. Elles ont adopté un drapeau, un passeport confédéral, le projet d’une banque commune. Sans quitter pour autant la si précieuse UEMOA, cette architecture monétaire qu’aucune rhétorique souverainiste ne peut se permettre de détruire

Des symboles qui ont montré leur inutilité le 25 avril. Les «frères» et «alliés» du Burkina et du Niger ne sont pas intervenus Le pacte de défense mutuelle de l’AES n’a pas répondu. Derrière l’affichage confédéral, chaque pays protège ses propres intérêts et veut éviter la contagion Les divergences stratégiques systémiques se révèlent En février 2026, le général Tiani, homme fort du Niger, se rendait à Alger pour normaliser ses relations avec son puissant voisin Les deux pays partagent près de 1600 km de frontières Bamako, de son côté, accuse Alger de maintenir des liens avec les groupes armés le long de leur frontière commune. Le 10 avril 2026, quinze jours avant les attaques, le Mali retirait officiellement sa reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), position maintenue depuis 1984, pour soutenir le plan d’autonomie marocain sur le Sahara occidental Le Maroc suspend ses exigences de visa pour les ressortissants maliens et ouvre la perspective d’un accès à l’Atlantique au Mali via son territoire, avec la fameuse Initiative Atlantique En toile de fond se joue aussi la compétition de deux grands pays maghrébins pour le contrôle des immenses espaces

PAR ZYAD LIMAM

sahariens et celui des corridors énergétiques, le gazoduc Nigeria-Algérie d’un côté, le gazoduc Nigeria-Maroc de l’autre…

L’un des aspects majeurs du 25 avril reste la coordination inédite entre le JNIM djihadiste et le FLA. Deux logiques rassemblées par un ennemi commun. Mais cette alliance dit quelque chose de l’impasse profonde dans laquelle se trouvent les mouvements de rébellion touaregs. Kidal a été reprise, des territoires sont tenus… Et après ? La question azawadienne est réelle, douloureuse. Elle porte les traces d’exclusions historiques, de conflits communautaires immémoriaux, ainsi que d’aberrations coloniales. Mais elle pourrait également se résoudre sur les multiples tentatives d’accords pour vivre en commun dans un même pays. La fragmentation du Mali ne donnera pas lieu à un Azawad rêvé. Elle produira un territoire livré aux logiques djihadistes, incontrôlable et contraint par les données géostratégiques de la région. Les frontières héritées du colonialisme sont imparfaites. Elles sont pourtant le seul cadre opérationnel dans lequel se joue, pour l’instant, l’avenir des peuples du Sahel. Toutes les adaptations constitutionnelles, institutionnelles, toutes les modernisations sont possibles. Le Mali peut parfaitement être un et multiple C’est une question de courage et d’habileté politique.

Le projet djihadiste, lui, a un cap parfaitement lisible. Il ne s’agit pas de prendre Bamako ni de gouverner un État – ce serait s’exposer, s’épuiser, devenir une cible. Le JNIM a une stratégie à la fois plus globale et plus diffuse. Il s’agit d’affaiblir les institutions, de dépasser les frontières, d’imposer des péages et des tributs, de contrôler les routes, de taxer les flux économiques, d’administrer les zones «libérées». Dans les territoires qu’il tient, le JNIM juge, prélève, recrute dans des populations paupérisées, à bout de souffle. Il capte les rentes sans en assumer les coûts politiques C’est une stratégie du continuum, pensée sur le temps long Le Burkina, le Mali, le Niger ne sont pas des cibles en eux-mêmes. L’objectif est de s’étendre vers le sud, vers les richesses du golfe de Guinée Depuis 2019, les incursions se multiplient dans le nord du Bénin, du Togo, de la Côte d’Ivoire Plus à l’ouest, le Sénégal et la Mauritanie ne sont pas à l’abri Plus au sud, le grand Nigeria est victime d’attaques répétées Les katibas s’implantent dans les forêts, les parcs nationaux, les économies rurales

Les États du littoral se structurent, organisent leur défense, investissent dans la sécurité et aussi, de manière inégale, dans le développement économique de leur septentrion. Mais cette stratégie de l’endiguement a ses limites. Lutter de manière efficace, sur le temps long, implique de retrouver une coordination, une collaboration, une profondeur stratégique entre les pays côtiers et les pays sahéliens. L’interdépendance est évidente Incontournable Le JNIM et ses multiples avatars ne respectent pas les frontières Et aucune réponse à la menace djihadiste ne peut se construire en dehors d’un cadre régional partagé

Ce cadre a un nom, il existe: c’est la Cedeao. La Cedeao n’est pas une institution parfaite Elle a ses pesanteurs, ses lenteurs, ses contradictions. Mais elle incarne l’irremplaçable: l’espace naturel de l’Afrique de l’Ouest. Celui de la sécurité collective, des équilibres transnationaux. Et celui de l’économie et des perspectives de croissance L’espace dans lequel circulent les hommes, les marchandises, les capitaux Le Mali, le Burkina Faso, le Niger en sont sortis au nom de la souveraineté Mais la souveraineté sans marchés, sans connectivités, sans partenaires économiques régionaux est un concept creux. Et les populations en paient le prix fort au quotidien.

C’est en jouant « collectif » que la région peut mobiliser de l’aide et des appuis extérieurs incontournables. Et arbitrer les alliances et les partenariats pour préserver, justement, les indépendances et les souverainetés. Éviter les tête-à-tête étouffants La France peut jouer un rôle Elle cherche à s’affranchir du passé, à redéfinir sa politique africaine. Elle connaît les territoires, elle a des moyens L’Union européenne aussi. Les États-Unis, eux, n’ont jamais vraiment rompu. Depuis le retour de Trump, Washington a choisi une ligne ouvertement pragmatique – tournées diplomatiques au Mali, au Burkina, au Niger début 2026, engagement sans condition démocratique, œil fixé sur les ressources: l’uranium du Niger, l’or du Mali et du Burkina. La Russie cherchera à rester, quoi qu’il arrive Moscou ne défend pas un pouvoir. Moscou défend une position et des intérêts Le 25 avril a montré les limites de ce que la Russie peut (ou veut) garantir Une Afrique de l’Ouest solidaire, réunie, cohérente, pourrait gérer plusieurs partenariats simultanément, parler à Washington, à Bruxelles, à Moscou. Ce que les juntes, enfermées dans leur rhétorique binaire, ont rendu impossible.

La clé de cet avenir possible, c’est la fin des régimes militaires sahéliens. C’est le retour de l’ordre civil. Et dans un premier temps, le retour du dialogue, la restauration des libertés publiques. Mohamed Bazoum, président élu du Niger, est séquestré depuis juillet 2023 dans la résidence officielle Les trois juntes ont méthodiquement liquidé le paysage politique. Les partis politiques ont été dissous ou paralysés. Les personnalités ont été réduites au silence, à l’exil, parfois à la prison

Les sociétés civiles ont été muselées Les médias sont sous contrôle Pendant ce temps, la sécurité ne s’est pas rétablie L’économie ne s’est pas transformée

La pauvreté est rampante

Le Mali, le Burkina Faso, le Niger ne sont pas des déserts politiques. Ils ont une histoire, des élites, des intellectuels, des entrepreneurs, des organisations de femmes et de jeunes, des magistrats, des journalistes Une classe politique et une société civile qui existent, qui pensent, qui attendent. Le potentiel est là Il est réel

La sortie de crise passe par cette première condition: la réouverture urgente du dialogue politique, le retrait des militaires, le retour des civils au pouvoir, dans des modalités d’union nationale à définir. Et, si besoin, avec des possibilités d’amnistie Les juntes ont échoué. Il est temps de rendre la parole à ceux qui peuvent encore construire

Le 6 juillet 2024, à Niamey, au Niger. Les dirigeants des pays de l’Alliance des États du Sahel: le général Assimi Goïta (Mali), le général Abdourahamane Tiani (Niger) et le capitaine Ibrahim Traoré (Burkina Faso).

ÉDITO

3 Au Sahel, l’urgence et l’impasse par Zyad Limam

ON EN PARLE

8 C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE, DE LA MODE ET DU DESIGN Nuances de bleu

27 C’EST COMMENT?

Une guerre qui en cache d’autres par Emmanuelle Pontié

52 PARCOURS

Pascal Boroto par Astrid Krivian

76 PORTFOLIO

Des chevaux à la Grande Mosquée de Paris par Jean-Louis Gouraud

90 VINGT QUESTIONS À… Ray Lema par Astrid Krivian

TEMPS FORTS

28 Une Coupe du monde made in Trump par Zyad Limam

38 Bénin: le président Wadagni, dans les pas de Talon? par Cédric Gouverneur

46 À Assinie, la lagune Aby lutte pour sa survie par Eva Sauphie

P.46

54 Douce Dibondo: «Il faut hacker les imaginaires» par Astrid Krivian

60 Alain Gomis: «Il y a quand même toujours une hiérarchie des civilisations» par Jean-Marie Chazeau

66 Leyla Bouzid: «Mon film est nécessaire et honnête» par Astrid Krivian

72 Eye Haïdara: «J’ai rêvé d’être tout!» par Jean-Marie Chazeau

BUSINESS

80 Fret maritime: l’incontournable continent

84 Paul Tourret: «L’Afrique peut tirer le meilleur parti de cette concurrence internationale»

86 Record de recettes fiscales en Afrique du Sud

87 La fintech Moniepoint vise le marché kényan

88 Pékin et Washington multiplient les deals dans le secteur minier congolais

89 La BIDC passe au vert par Cédric Gouverneur

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Sophie Rosemont Eva Sauphie.

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ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

«AFROBLUE», Fondation Blachère, Bonnieux (France), jusqu’au 19 septembre 2026 fondationblachere.org

NUANCES DE BLEU

Dans le sud de la France, un parcours POÉTIQUE et POLITIQUE entre le vert et l’indigo.

Vue de l’exposition

Au centre, une installation de Beya Gille Gacha; à gauche, une tapisserie d’Abdoulaye Konaté; à droite, une sculpture de Jean David

DR (3 )

INSPIRÉ PAR L’ALBUM ÉPONYME de John Coltrane, Afro-Blue, le titre de la nouvelle exposition organisée par la Fondation Blachère – dédiée à la scène contemporaine africaine – évoque la pulsation plurielle qui traverse toute création artistique: «Rêve d’un pays d’où vient mon âme / J’entends une main frapper sur un tambour / Nuances de plaisir, teinte cacao / Riche comme la nuit, afro bleu » En s’inscrivant dans la prolongation de la 15e édition de la Biennale de Dakar, centrée sur le thème de l’éveil, l’événement met en lumière les dimensions profondes et plurielles du bleu dans l’art contemporain d’Afrique, soulignant son rôle central en tant que vecteur d’histoire, d’identité, de mémoire collective et d’innovation artistique Exploré comme une matière vivante, le bleu parle des corps, de l’eau et du temps, des liens invisibles passés et présents entre le continent et ses ailleurs L’exposition en transpose l’usage et la perception actuelle sous le prisme de la scène contemporaine africaine, en offrant des aspects inédits de cette couleur, loin de la vision européenne Au total, 38 artistes du continent et de ses diasporas livrent au bleu leur mémoire, leurs rêves et leurs récits. Le résultat est bluffant En entrelaçant corps, cacao et azur, le peintre camerounais Jean David Nkot, par exemple, explore les dynamiques mondiales de l’exploitation minière et leur impact socio-économique – le bleu représentant le cobalt et, par extension, l’ensemble des matières premières. L’œuvre textile monumentale Lune bleue, du Malien Abdoulaye Konaté, teinte à l’indigo, renvoie au silence et à la spiritualité, mais également à l’absence et au déséquilibre environnemental. De son côté, Feeder, toile en technique mixte de la Béninoise Moufouli Bello, célèbre la femme, source de création, de fertilité et de pouvoir, en sublimant la peau noire par le bleu. Chaque œuvre et chaque bleu deviennent ainsi un langage et une force critique capable d’ouvrir de nouveaux espaces esthétiques et politiques. ■ Catherine Faye

Nkot

L’INSONDABLE VÉRITÉ

JoséphineJapy et EyeHaïdara

La CONTRE-ENQUÊTE d’une espionne françaiseentre le Niger et lesAlpes.Eye Haïdaradans un rôle physique tout en maîtrise.

C’ESTAPRÈS AVOIROBSERVÉ le seul hommeencivil d’un aviondel’armée françaiseentre le Mali et le Nigerque la réalisatrice aimaginé sonscénario. Il faut dire queRachel Lang étaitalors en treillis:officierderéserve,elleconnaît bien le mondemilitaire –entémoigneson précédentfilm, Monlégionnaire,en2021– et sait quelerenseignement yest primordial.L’actiondébutedoncauNiger (maisaété tournéeau Maroc),oùdeuxagentssecrets envoyéspar Parisont étéinfiltrés au sein d’uneONG pour préparer la libération d’employés pris en otagedansune usined’uranium.Alors quel’undes deux est àson tour capturépar desdjihadistes,l’autre,Mata, blesséeet renvoyée en France,va tenter de l’aideràdistance. Placardisée au servicedurenseignement intérieur, elle va devoir former une jeunerecrueaux basesdel’espionnageetmener unecontreenquêtehaletante,etparfois très physique,jusqu’enSuisse. Sombrantdansune paranoïa grandissante,tantlavéritéprend plusieursvisages,l’héroïne,malgréses failles, doit fairepreuve de toutesamaîtrise. Un rôle quelacomédienneEye Haïdara [voirinterview p.72-75] endosseavecbrio. ■ Jean-Marie Chazeau

MATA (France),deRachelLang. Avec EyeHaïdara,Raphaël Personnaz, JoséphineJapy. En salles le 27 mai2026.

SOUNDS

Àécouter maintenant !

❶

NaïssamJalal, Landscapes of Eternity, LesCouleursduson/L’Autre distribution

Àlasuite d’unelongue viréeenIndeduNord, la flûtiste et chanteuse franco-syriennea imaginéce magnifique albumnourripar deslieux sacrés,maisaussi desmélodiesderâgas et desrythmes de tâlas. Entreméditationetimprovisation, c’estun«répertoire impressionniste», commeledéfinit elle-mêmeNaïssam Jalal. Unebelle démonstration, tant humaine quemusicale, en tout casultrasensorielle.

Arlo Parks, AmbiguousDesire, Transgressive/PIAS

Dèsson apparition en 2021, elle nous avaitcaptivés parson timbre cristallin. Aujourd’hui, la musicienne londonienneArloParks convoque surcetroisième albumunson garage typiquement britannique, mais aussiunbel héritage de soul anglo-saxonne, dévouéeàchanter les vertiges de l’amourcomme de la solitude. Sampha ne s’ytrompepas,ets’invite d’ailleurs au microsur «Senses».

Jonathan Bénisty, Memwar, Interstices/Inouïe Distribution.

C’estàDoualaqu’estné ce passionnantprojet alliantrockpsychédélique et afrobeat,percussions spirituelles et guitares sous trip. Ensemble,Jonathan BénistyetMichelNkouaga imaginent un voyage tant mystique qu’introspectif, enregistré avec desmusiciens camerounais armésdesanzas, flûtes pygméeset autres balafons…Sansoublier pour autant lessynthés! ■ Sophie Rosemont

La nouvelle géographie du cinéma africain

TAPISROUGE pour le cinéma d’auteur internationalauFestivaldeCannes. Unemaîtresse de cérémoniefrancomalienne,undéplacement desfilms du continentversl’Est…Maispas de chance de Palmed’orpourlecinémaafricain, progressiste et habité,cette année.

2541 FILMSDE141 PAYS ontété vuspar le comité cannois, quienaretenuune soixantaine, dont 21 en compétition… Cetteannée,aucun film africain n’esten lice pour la Palmed’or, mais la sélectionofficielleenaccueille dans la sectionUncertain regard,oùLaïla Marrakchiavait présenté sonpremier film, Marock,en2005. Elle yrevient avec unehistoiredetravailleursmarocains en Espagne, LesFraises,treizeans après Rock theCasbah,oùelle offraitson ultime rôle àune légendeducinémaarabe et hollywoodien,OmarSharif. Elle aentre-temps réalisé quelques épisodes du Bureau deslégendes et de TheEddy Autrecinéastevenuducontinent:leCentrafricain Rafiki Fariala, avec CongoBoy,sur un jeunemusiciencongolais réfugiéàBangui. L’occasion pour ThierryFrémaux,ledélégué généraldufestival, de soulignerque «sionavait l’habitude de voir un cinéma venu d’Afriquesubsaharienne,duSénégal, du Burkina, de Côte d’Ivoire,duMali, de Mauritanie –avec unepenséepourAbderrahmaneSissako –, on avudepuis quelquetemps queças’est aussidéplacé vers l’estdel’Afrique, plutôt anglophone:leKenya,leNigeria l’an dernieravec Akinola Davies [Un jour avec monpère,ndlr],laSomalie,

De gauche à droite et de haut en bas: Ben’imana, de MarieClémentine Dusabejambo, L’Objetdudélit, d’AgnèsJaoui, et CongoBoy, de Rafiki Fariala.

l’Éthiopie,etlà, la République centrafricaine,maisaussi le Rwanda», avec Marie-Clémentine Dusabejamboet Ben’imana, surlaréconciliationaprès le génocide.Unpremier film «qui asaforce et sonstyle», aprécisé ThierryFrémaux, quiaégalement souligné l’implicationdufestivaldans le cinéma en Afrique, aprèsavoir accompagné l’un des jurésdel’andernier,leréalisateur congolaisDieudonné Hamadi,qui souhaite instaurerenRDC l’équivalent du CNCfrançaispouryorganiser et yfinancerlecinéma. Confirmation de ce glissement géographique, La Quinzainedes cinéastes, sélectionparallèle quin’a reçu que2%defilms africainssur 1800 longs-métrages,aretenu lesNigérians Arie et ChukoErisi pour Clarissa,transposition d’un romandeVirginiaWoolf àLagos.Côtéglamour, on pourra comptersur la franco-malienneEye Haïdara, maîtressedecérémonie en ouvertureetenclôture de cette79e édition, ce quilui rappellera sûrement sonrôle d’organisatricedemariage dans Le Sens de la fête (2017) auxcôtés de Jean-PierreBacri.Elleseraaussi au générique de L’Objetdudélit,d’Agnès Jaoui, ex-compagneducomédien décédé il yacinqans,présentéhorscompétition ■ J.-M.C

CINÉ MA

CERCLES DE FAMILLE

En immersion dans une cérémonie traditionnelle en Guinée-Bissau et dans une fête de mariage en France, le nouveau film d’Alain Gomis nous invite à entrer dans UNE RONDE JOYEUSE qui raconte la vie d’Africains d’hier et d’aujourd’hui.

APRÈS LE SÉNÉGAL (Aujourd’hui, 2011) et la RDC (Félicité, 2016), Alain Gomis [voir interview p.60-65] revient en Afrique, sur la terre de son père: la GuinéeBissau. La jeune Nour est venue de Paris avec sa mère Gloria dans un village manjaku à l’occasion d’un hommage traditionnel à un défunt, avant de rentrer en France pour se marier. Une façon de découvrir sa famille maternelle. De longues scènes quasi documentaires, entre égorgement de buffle et danses proches de la transe, alternent avec les séquences du mariage bucolique, chic et alcoolisé dans la campagne française (où l’on reconnaît quelques visages, comme ceux de Samir Guesmi et Thomas Ngijol). La caméra est au milieu des deux cérémonies, captant des regards et des paroles qui semblent improvisés, jouant sur la durée pour mieux nous laisser entrer dans le cercle. Un savant montage où s’intercalent des extraits filmés de la préparation du tournage: castings pour les rôles, témoignages face caméra et propositions sur

ce que le film doit montrer des Africains d’aujourd’hui. Une sorte de making of par petites touches qui interrompt cette immersion à plusieurs reprises, au risque d’entraver la fluidité du film, mais qui donne tout son sens à ce mix Afrique-Europe

Si on se laisse embarquer dans ce flot, rythmé par le jazz et les percussions traditionnelles, c’est parce que le pari de la durée (3 heures) est réussi Émergent de ces rassemblements familiaux des instants rares, émouvants et parfois drôles. Des morceaux d’histoires individuelles qui disent beaucoup de l’état d’esprit de ces familles parfois recomposées et métissées, où s’entrechoquent les générations, les parcours de vie et les opinions, dans une ambiance festive. Du cinéma ambitieux, fort et joyeux ■ J.-M.C

DAO (France-Sénégal-Guinée-Bissau), d’Alain Gomis. Avec Katy Correa, D’Johé Kouadio, Samir Guesmi En salles en France depuis le 29 avril 2026 Sortie en salles en Afrique en fin d’année.

Katy Corréa interprète Gloria

ONIR IS ME

À

MILLE ET UN MONDES

la BnF, une AVENTURE cartographique aux frontières du réel et de la fiction.

POUR NOUS FAIRE RÊVER, la Bibliothèque nationale de France a puisé dans ses réserves des trésors illustrant le double pouvoir de la carte: celui de décrire le tangible et celui de matérialiser l’imaginaire Organisé en quatre étapes – le monde inexploré, les mondes légendaires, les mondes littéraires et les mondes de la carte –, le parcours débute avec de véritables œuvres d’art. Un manuscrit d’histoire universelle du XVe siècle, d’abord, qui identifie le lieu où se trouvaient les dragons, tandis que le haut de la carte abrite le paradis avec Adam et Ève et Jérusalem. Mais aussi la carte asiatique de l’Atlas catalan, recueil de six cartes réalisé vers 1375, inspiré des voyages de Marco Polo (1254-1324), et l’Atlas Miller, réalisé de 1515 à 1519, série de cartes portugaises dessinées avant le voyage de Magellan (1480-

1521). Enrichie de prêts prestigieux du musée Guimet, de la British Library ou encore de la Bibliothèque apostolique vaticane, l’exposition oscille entre la vision scientifique du monde et sa perception poétique Du Paradis terrestre à l’Atlantide, de l’Eldorado au monde de Narnia, et des territoires de Game of Thrones à ceux de Final Fantasy, c’est une immersion fascinante aux confins de la science et de la fiction, qui révèle comment les cartes interprètent, transforment et (ré)inventent le monde. On pense alors à Jorge Luis Borges, offrant aux géographes et aux cartographes un texte emblématique qu’il prêtait à un auteur fictif du XVIIe siècle: «En cet empire, l’Art de la Cartographie fut poussé à une telle Perfection que la Carte d’une seule Province occupait toute une ville et la Carte de l’Empire toute une Province » Et on se régale ■ C.F.

«CARTES IMAGINAIRES – INVENTER DES MONDES», BnF, Paris (France), jusqu’au 19 juillet 2026

ÉVÉNEMENT

La Saison Méditerranée, c’est parti!

À Marseille s’ouvre une manifestation plurielle et originale, CULTURELLE ET POLITIQUE, pour renforcer les liens entre les rives du pourtour méditerranéen.

Julie Kretzschmar, commissaire générale de la Saison Méditerranée 2026

LE PRÉSIDENT EMMANUEL MACRON l’avait dit en juin 2023, depuis le fort Saint-Jean: «L’unité de Marseille passera aussi par sa réconciliation avec la Méditerranée». Une réconciliation sociale et politique, qui ne peut pas se faire sans la culture. Trois ans plus tard, la cité phocéenne s’apprête à inaugurer la Saison Méditerranée, une grande manifestation pour célébrer «la richesse des liens exceptionnels qui unissent les populations de la Méditerranée […], la culture et l’innovation, les artistes, les jeunesses et les diasporas». Reprenant le modèle de la Saison Africa 2020, l’Institut français a mis en œuvre un programme ambitieux et pluridisciplinaire, qui proposera plus de 200 événements autour des défis et des enjeux de la Méditerranée

Image issue du Roman algérien, documentaire de Katia Kameli

contemporaine. La manifestation a mobilisé une diversité d’opérateurs culturels, et se déroulera jusqu’au 31 octobre dans une soixantaine de villes, ainsi que dans les territoires ruraux de l’Hexagone Elle résonnera aussi hors de France, notamment au Maroc, en Algérie, en Tunisie et en Égypte. Des initiatives sont prévues au Liban en octobre – si la guerre le permet Au cœur de la Saison, on retrouve Marseille, qui accueille la riche séquence d’ouverture du 15 au 24 mai. Sous le titre Arriver, Partir, Revenir, elle a été imaginée par la commissaire générale Julie Kretzschmar comme un rendez-vous populaire et festif, un temps fort de mise en réseau entre les rives. Déjà directrice des Rencontres à l’échelle, festival dédié aux artistes des Suds, elle a travaillé

Ci-contre, résidence de recherche sur la fabrication de peintures végétales, par Vincent Tuset-Anrès et Geoffroy Pithon. Ci-dessous, Kouss Kouss, un festival culinaire annuel à Marseille.

«SAISON MÉDITERRANÉE 2026». Plus de 200 événements en France du 15 mai au 31 octobre 2026. institutfrancais.com

en dialogue étroit avec des personnalités internationales inspirantes: Geoliane Arab, Ahmed El Attar, Meriem Berrada, Mohamed Chabani, Seloua Luste Boulbina et Sofiane Ouissi. Le résultat est une proposition articulée autour de cinq grandes thématiques qui traversent les sociétés méditerranéennes: les utopies spéculatives, les identités plurielles, les spiritualités contemporaines, l’histoire collective des migrations, la construction des récits. «J’aimerais, écrit-elle, que cette Saison soit un espace de rencontres pour imaginer, ensemble, un temps pour se confronter à nos histoires, nos désirs, nos engagements citoyens. Pour reconnaître dans les jeunesses méditerranéennes non seulement des héritières, mais des puissances du devenir.» ■ Luisa Nannipieri

MATIÈREROUGE, MATIÈREGRISE

Un documentaire pour mieux connaîtrecette génération d’architectesouest-africains engagés pour un FUTURDURABLE, dont la voix résonnedanslemonde.

PENDANTPLUSDEQUATREANS,deuxdocumentaristes allemands ontsuivi et filméletravail d’unegénérationd’architectes ouest-africains. Un groupe de professionnels,delaNigériane Mariam Issoufou àla GhanéenneLesleyLokko,enpassant parlejeune collectifsénégalais Worofila,qui redessinentlerapport àl’architecturedanslasousrégion et réclamesaplace surlascène mondiale.Laconstructionen terreduGoethe-Institut de Dakar, premiersiège vouluetfinancé parl’institution allemande, quiaconfiéleprojetàFrancis Kéré avantqu’il ne remporte le prix Pritzker,sertdefil rougeetscande la chronologiedudocumentaire. Pensépourunpublicgénéraliste, esthétiquement et narrativementcaptivant,ilesquisseleportrait choral d’un mouvementqui voit dans l’architecture écoresponsable le seul futurpossibled’uncontinent en croissance explosive. Montrant àl’écran ce quisefaitdéjà, il questionne en même tempslacapacité àsensibiliserles populationsàl’emploiàgrandeéchelle de matières commelaterre rouge, dans un mondegrisdebéton ■ L.N.

MATIÈREROUGE,MATIÈRE GRISE, de WillieSchuman et Rainer Traube. En allemand,avec sous-titresenfrançais, surlachaîneYouTube DW Afrique.

SOCIOLOGIE

SANS DÉTOUR

UneENQUÊTEmenée sous formedeconversation surlacondition des femmes noires en France.

EN 2020,UNE ÉTUDIANTEdemande àsaprofesseure d’histoire:«Madame, commentfaites-vous en tant quefemme noire? Commentvousfaitestousles jours?» Cettequestionest le pointdedépartde cetteenquête menéeauprèsdequatre femmes,choisiesdemanière aléatoire. Elless’appellent Maëlys,Pélagie,Ayana et Marie-Anne.Etsontnoires. Sous la plume de SarahFila-Bakabadio, maîtressede conférencesàCYCergy ParisUniversitéet historiennedel’Atlantiquenoir, chacune raconteson ordinaire. Desconversations, construitespar rebonds, mélangentles réflexions de la chercheuse auxparoles directes de sesinterlocutrices,qui parlent d’elles-mêmesavecleurs mots,etpermettent de comprendre l’intersectionnalité audelà desfantasmes et desslogans.Leurs expériencessontcellesdenombreuses femmes noires en France.Lepoids du patriarcat, le racismegenré,les stéréotypes persistants, lesdiscriminations.Maisaussi la diversitédes mondes afro,lasororité, l’émancipation.Etles transformationsetles contradictions de la sociétéfrançaise ■ C.F.

SARAH FILABAKABADIO, Être une femme noire en France, Seuil, 176pages, 19€.

Le Goethe-Institut de Dakar, au Sénégal.

SID

KA

Le Z Pau

304 23€

DDHARTH ARA, Zorg, ulsen, 4pages, €.

Unehistoiredel’infamie

Un navire maudit,unéquipagecupide, desesclavesjetés àl’eau…LeRÉCIT POIGNANT d’unetraversée de l’Atlantique àl’origine de l’abolitiondel’esclavage.

QUES’EST-ILRÉELLEMENTPASSÉ,audébut de l’hiver1781, àborddu Zorg?Pourracontercette affaireédifiante,il aura falluàl’essayiste et chercheurSiddharth Kara autant d’exigence spécifique àl’écriturehistoriqueque de lectures et de voyages, au sens propre commeaufiguré, surles traces de ce navire néerlandais, théâtred’uncrime glaçant. Commeill’indique àlafin de sonrécit,«lesseuls témoins dignes de foides événements survenus àborddu Zorg sont lesAfricains quiy étaienttenus captifs. Leursparoles, commecellesdelaplupart desesclaves, sont perduesà jamais.Pourreconstituerles crimes qu’ils ontsubis,nous devons nous contenterdes témoignageslacunaireslaissés parles Européensqui lesont perpétrés».Après quatre ouvrages consacrésà l’esclavagemoderne et au travaildes enfants– desenquêtesdeterrain menées dans plusieurs dizaines de pays –, notamment Cobalt Red,finaliste du prix Pulitzer,Karalivre le récittragiqueduvoyagemortel quiauraitdéclenché l’abolitiondela traite atlantique des

esclaves.Centvingt-deuxpersonnes,principalementdes femmes et desenfants,furentjetés parlafenêtre d’une cabine d’officier,sachant quedes requinsaffamés suivaient lesnavires négriers.L’auteursuggère quecette décision fut prisedansl’espoirdepercevoir lesindemnitésd’assurance de l’armateur pour la «cargaison»jetée àlamer.Dix autres personnesréduitesenesclavage profitèrentduchaos ambiant pour commettreunultimeactederésistance: ellessautèrent dans l’océanpoursenoyer.Letableau du peintreanglais

J.M.W. Turner, Le Négrier,initialementintitulé Desnégriers jetant par-dessus bord lesmorts et lesmourants,présenté en 1840,àl’occasiondelapremièreConventionmondiale contre l’esclavage, en estune illustration saisissante. À la fois thriller et récitdocumentaire, Le Zorg,préfacé par Christiane Taubira, éclaireavecforce l’un deschapitres les plus sombresdenotre histoire,enexposantaugrand jour la barbarie du commerce triangulaire,système fondésur la cupiditéetlaviolence. Et uneinhumanitéchronique. ■ C.F.

ROMAN

LITTÉR ATUR E

AU FIL DU TEMPS

Troispersonnes âgées, un banc,une MORT

SUSPECTE…

POUR SONPREMIER ROMAN, Géraldine Smith, ancienne collaboratrice d’Afrique Magazine,jette un regard tendre et cocassesur le grandâge.Ungroupederetraités se retrouve chaque après-midi surunbancpourpartager souvenirsetdiscussions,jusqu’aujouroù Georges, 95 ans, estretrouvémortdansdes circonstancessuspectes.À traversune enquête pleine d’humanité,lerécit interrogeautantles raisonsdugeste quel’importancedes lienset du tempsqui passe. Aprèsplusieurs essais, dont RueJean-Pierre-Timbaud (2016) et Vu en Amérique… BientôtenFrance (2018),celle quia longtempstravaillécomme reporter en Afrique pose iciunregardtoutennuances surses personnages, nondénué d’humour,qui nous fait presqueoublier le caractèrepolicierde sonroman.Car dans lespas de l’inspecteur Moussa Mballo,une vérité se dessine: le très grandâge cacheparfois unejeunesseintacte, simplement rangée dans le labyrinthe dessouvenirs.Subtilettouchant. ■ C.F.

GÉRALDINESMITH,

Le Banc, AlbinMichel, 272pages,19,90€.

YLIAS AKBARALY, Ycroire, Fayard, 200pages, 20€.

ET SI C’ÉTAITVRAI?

L’entrepreneur malgache YliasAkbaralylivre le témoignage de sa réussite et sa vision d’un LEADERSHIP ÉTHIQUE.

«QUAND J’ÉTAISPETIT,jel’aidais [mon père] àremplir des bidons de détergentpourêtreaujourd’hui àlatêtedeRedland, uneholding prospère,maiscen’est pascequi fait ma fierté Ce quifaitmafierté, c’estdenepas avoirété éduqué àgagner de l’argent,maisàvivre et travailler avec desvaleurs,enayant unevisionstratégique et le souciduplusgrand nombre.» Àlafoisentrepreneurial et philosophique,letémoignagede celuiqui estàlatêtedel’une descinqplusgrandes fortunes d’Afriquefrancophone subsaharienneretrace l’ascension d’un hommeparti d’uneenfance modesteàMadagascar pour se hisser àlatêted’une sociétéfinancièreinternationale présente surtrois continents,avecprèsde5000 employés.En redéfinissantlaréussitepar l’éthiqueetlebiencommun, son réciten19chapitres metenavant la transmission,lafamille, le collectif, le travail, l’humanisme, la patrie, l’hygiènedevie,dont l’artdukaraté, et l’avenir.Unmodèledanslequelonvoudrait croire,sitantest quel’onensoitcapable.Car combiend’entre nous sont-ils dotésdedonsdeclairvoyanceetd’intelligence, de sérénité et de sagesse? Il n’en restepas moinsque ce récitest unesourced’inspiration fondée surletravail,lapersévérance et le désintéressement.Untexte quidonne de l’espoir.Ensoimême et en un mondemeilleur. On penseà PerfectDay,de LouReed: «Tun’asplusqu’àrécolterceque tu as semé.» Au film éponymedeWim Wenders, aussi. Cesjours parfaits,où dignitédansl’anodin, détachementdes biensetinstant présent viendraientdonnerlela. Et du sens àtoute entreprise. ■ C.F.

PL ATE- FORME

LA PRÉSIDENTE DU FASO

Une femme à la tête d’un des pays les plus pauvres d’Afrique…

Voilà UNE SÉRIE BURKINABÈ AUDACIEUSE, tournée au cœur du pouvoir à Ouagadougou, et qui parle à tout un continent…

QUAND ON TERMINE LE SEPTIÈME et dernier épisode, qui nous laisse en plein suspens et promet une seconde saison, on se dit que cette fiction politique tombe à pic, tandis que l’actuel président du Burkina Faso appelle ses concitoyens à «oublier la démocratie». Le jeu des partis politiques, sur fond de misogynie, mais aussi la corruption et la rapacité des multinationales forment la trame d’un habile scénario qui montre comment une femme d’affaires discrète (épatante Georgette Paré) gagne l’élection présidentielle, à la surprise de tout le monde (à commencer par la sienne!) et mène sa barque entre sa famille et un exercice du pouvoir qu’elle veut intègre et au service des habitants de son pays. Les allusions au capitaine Sankara et à l’insurrection de 2014 sont nombreuses, mais aucune n’est faite au coup d’État militaire de 2022 et à son gouvernement «de transition», qui a toutefois participé à la production de la série, notamment en laissant tourner les caméras au sein même de Kosyam, la résidence présidentielle officielle burkinabè… ■ J.-M.C

UNE FEMME A KOSYAM (Burkina Faso), de Serge Armel Sawadogo. Avec Georgette Paré, Issaka Sawadogo, Prosper Kompaoré Série de 7 x 52 mn, disponible gratuitement sur TV5mondeplus.com

MUSIQUE

LALA &CE

Le rap en apesanteur

Entre racines ivoiriennes, culture hip-hop et héritage queer, la rappeuse française d’origine ivoirienne affirme son UNIVERS CLOUD avec Oasis.

«LALA», C’EST LE SURNOM de sa grand-mère, Laoré. «&ce» traduit son amour pour le tennis, en particulier ses icônes féminines, parce que c’est beau de «voir une femme noire gagner dans un sport qui n’est pas fait pour elle», résume-t-elle avec son sens de la formule, efficace et gracieux. Même si Mélanie Berthinier ne se laisse pas facilement impressionner. Car elle est une rappeuse toutterrain, née à la fin du XXe siècle, en banlieue lyonnaise, d’un père français et d’une mère ivoirienne. Ces racines sont d’ailleurs racontées dans le documentaire qui lui est consacré actuellement sur France TV, Lala &ce 30, qui rapporte également son lien à l’art, à son métissage.

Biberonnée à Missy Elliott et T-Pain comme aux sonorités traditionnelles ivoiriennes, la future Lala &ce a entre autres étudié le marketing avant de

LALA &CE, Oasis, SPTAKLR/Sony Lala &ce 30, diffusé sur France Télévisions.

se consacrer à un rap atmosphérique sous influence cloud, et résolument collectif puisqu’elle a fait ses débuts aux côtés des Lyonnais de 667. Servi par un Auto-Tune qu’elle utilise à la façon d’un instrument, son timbre est nonchalant, porté par une sensualité

lesbienne assumée (qui fait d’elle l’une des rares icônes de la visibilité LGBTI+ sur le sol musical hexagonal) et des arrangements sophistiqués. Des marques de fabrique que l’on retrouve sur son troisième album, Oasis Plus intime que le précédent, dont le concept tournait autour d’un imaginaire dystopique, ce disque cultive l’organique, tout en brillant toujours par son épure. On y entend des échos R’n’B, dancehall, mais aussi grunge et gospel… Entre sensualité et mysticisme

Un nouveau joli coup de Lala &ce, qui ne cesse d’affirmer l’indépendance du corps féminin contre le machisme ambiant, sans oublier des éclats poétiques qui confèrent toute sa singularité à son rap stellaire Qui n’interrompt jamais sa quête, car, comme le soutient la musicienne, «si on est uniquement satisfait, on n’est pas vraiment libre». ■ S.R.

ON EN PARLE

OLIVIA PEREZ

Une marque ivoirienne tournée vers les MATIÈRES DURABLES, capable de conjuguer savoir-faire africains et coupes européennes.

SOPHIA SCHAUB-VINCENT tourbillonne dans son atelier de Cocody, à Abidjan, entourée des créations qu’elle propose depuis 2014 avec le label Olivia Perez. Elle examine les dernières finitions d’un manteau qu’elle présentera quelques jours plus tard au Marché des arts du spectacle africain: au dos, elle a appliqué un véritable tableau, décoré et rehaussé par la couture. L’effet est étonnant, tout comme celui d’une veste noire, à la coupe classique, recouverte d’un patchwork de fleurs en wax découpées à la main, puis fixées avec des broderies de perles. Ce travail, qui a demandé cinq semaines, est un condensé de la philosophie de Sophia: se laisser guider par les matières et les mélanger

Les collections de Sophia Schaub-Vincent sont écoresponsables et colorées

sans hésiter, dans le but de créer des pièces qui caressent les formes, les camouflent, tout en les valorisant à travers des coupes occidentales structurées, qui ont du peps, mais sont toujours chics.

Ancienne banquière, inspirée par une mère couturière passée par les ateliers de Givenchy, elle sait reconnaître l’attrait d’un beau tailleur et les tissus nobles européens. Sans oublier pour autant la valeur du raphia ivoirien et des pagnes tissés à la main, qu’elle source aux quatre coins du pays et même au-delà des frontières nationales. Adepte des matières naturelles, elle innove en misant notamment sur des fibres issues des feuilles d’ananas ou de bananier. Pour l’instant, la production

artisanale à petite échelle l’oblige à les utiliser en moindres quantités, en les mélangeant avec d’autres tissus. Mais son but est de développer une filière textile responsable en Afrique, ancrée dans le savoir-faire et les matières premières locales.

Sa dernière collection printempsété, «Ponts & connexions», mélange ces influences en jouant avec les textures, les volumes et les couleurs, toutes issues de teintures naturelles, telles que l’indigo ou les feuilles d’hibiscus. Pour ce bel orange, elle a dû se tourner vers des artisans burkinabè, plus expérimentés. Et tant pis si cela prend plus de temps: la qualité est le seul principe qui vaut. @olivia_perez_ opulence ■ L.N.

DE SIGN

Faire naître la lumière

Dans cette collection artisanale, la lumière est portée et révélée

par un design qui s’inspire de la tradition yoruba Gèlèdé, qui célèbre le pouvoir et le SACRÉ FÉMININ.

SALÙ IWADI STUDIO est un jeune cabinet nomade, créé entre le Nigeria et le Sénégal en 2024 par le designer Toluwalase Rufai et la curatrice artistique Sandia Nassila, aujourd’hui basés à Marrakech. Leurs pièces de mobilier contemporain en édition limitée, presque entièrement réalisées à la main, revendiquent un esprit panafricain et puisent dans les héritages culturels du continent.

Si leur première création, la chaise Patewo, a été inspirée par une coiffure traditionnelle du peuple yoruba et les gestes du quotidien, avec la dernière collection, ils rendent hommage à la tradition Gèlèdé. Une cérémonie publique où l’on célèbre le pouvoir des femmes et les forces censées influencer la fertilité et la prospérité Les designers ont imaginé trois lampes sculpturales qui évoquent des ventres maternels d’où la lumière surgit progressivement.

Les récipients ovoïdaux en bois de chêne, une matière lisse, dure et noble, sont transpercés par des spirales en cuivre moulé au sable – un savoir-faire artisanal de la sous-région – et délibérément non poncées: leur texture granuleuse est imprégnée de la mémoire de la terre.

Le métal diffuse doucement la lumière qui, tel un enfant dans le ventre de sa mère, est bercée, nourrie et révélée, créant une atmosphère suggestive et douillette à travers un jeu de textures et de couleurs en trois itérations.

La première, avec trois cercles alignés verticalement, évoque l’ancêtre, la mère et l’enfant. La deuxième

intériorise cette filiation en une seule pièce, tandis que la dernière traduit cette force génératrice à une échelle plus intime. saluiwadistudio.com ■ L.N.

Ci-contre, les tables animées et la carte généreuse de Fami, nouveau venu à Belleville. Ci-dessous un festin comorien proposé par Wupisi.

CAP SUR L’OCÉAN INDIEN

Deux adresses parisiennes où découvrir les saveurs de l’île de La Réunion et des Comores: des cuisines simples, mais méconnues, qui ont du PUNCH!

DANS LES RUES DE PARIS, il fait figure à part: Wupisi, dans le XXe arrondissement, est le seul resto comorien de la capitale à proprement parler. Inauguré fin 2019, il a survécu au Covid grâce à sa cuisine familiale et de qualité, qui lui a assuré une clientèle fidèle Son nom évoque le geste de préparer à manger – ce qui, dans l’archipel, signifie mélanger les influences africaines, arabes et indiennes pour concocter des plats simples et généreux Comme le poisson, assaisonné avec un mélange unique d’épices sourcées au pays, ou le pilau – plat phare dès l’ouverture – à base de viande et riz épicé ou friture de banane verte. Aux plantains, les Comoriens préfèrent ce fruit non sucré, qui rappelle une pomme de terre. À goûter aussi: le Kuskumas Na Mtuzi, une galette de beurre clarifié avec sauce rouge, traditionnellement au bœuf, et les nombreux plats végétariens. Le tout est

servi en (double) terrasse ou sous le regard de photos d’artistes comoriens qui changent régulièrement. Un peu plus loin, dans les hauteurs de Belleville, vient de s’installer Fami, une cantine réunionnaise de quartier, pensée pour le déjeuner On y défend une cuisine sincère, construite patiemment: plats mijotés, recettes infusées, cartes resserrées, du cari, un plat emblématique à base de curcuma, tomates, ail et gingembre, cuit doucement tel un curry indien et décliné en poulet ou légumes, au rougail saucisse (tomates, piment et thym). Ce dernier est disponible aussi en version sandwich, servi dans une baguette avec achard de légumes marinés au gingembre, ail et piment. Le service est direct, l’ambiance est chaleureuse et les prix sont corrects: on valide! wupisi.com / famirestaurant.com ■ L.N.

SPOTS

L’investissement

global s’élève à environ 12,5 milliards de dollars

Une nouvelle plaque tournante des airs

Le chantier du PLUS GRAND AÉROPORT du continent a commencé près d’Addis-Abeba: un projet d’ampleur signé par le cabinet de Zaha Hadid.

LA COMPAGNIE AÉRIENNE Ethiopian Airlines mise sur le développement rapide du trafic international sur le continent et sur le rôle que l’Éthiopie peut jouer en tant que pays au carrefour de l’Afrique, de l’Asie et du Moyen-Orient Pour consolider son rôle de plate-forme mondiale du trafic aérien, elle imagine des infrastructures à la hauteur. D’où l’idée de confier le projet de son nouvel aéroport international, à Bishoftu, à environ 40 km au sud d’Addis-Abeba, au prestigieux cabinet Zaha Hadid Architects.

La première phase du chantier, lancé cette année, devrait permettre d’inaugurer dès 2030 un terminal de 660000 m², pensé pour accueillir 60 millions de passagers par an. Les phases suivantes porteront la capacité d’accueil à 110 millions de voyageurs, plus de quatre fois celle de l’aéroport actuel La structure comprendra un hôtel de 350 chambres, des jardins, des espaces semi-fermés et extérieurs où profiter des étés chauds et des hivers doux de la région. Inspiré par la vallée du Grand Rift, qui traverse le pays près de Bishoftu, l’aéroport se structure à partir d’une épine dorsale reliée aux aérogares et aux portes d’embarquement, créant une sorte de ville où l’esthétique de chaque quartier évoque la diversité des régions éthiopiennes à travers des matériaux et une palette de couleurs uniques. Végétalisé, il bénéficiera d’une ventilation et d’un éclairage naturels, et sera doté de panneaux solaires et d’un système de recyclage des eaux pluviales. Il sera possible de s’y rendre directement depuis la capitale via un train à grande vitesse. ■ L.N.

C’ESTCOMMENT?

UNE GUERRE QUI EN CACHE D’AUTRES

Depuis plus de deux mois, les médias du monde entier sont en boucle sur la guerre au Moyen-Orient Les fils d’actu sur Internet rivalisent de mises en ligne frénétiques sur la dernière parole de Donald Trump, les dernières réactions des autorités iraniennes ou telle ou telle nouvelle frappe israélienne. Et le même monde entier est en apnée, à attendre l’issue du conflit et la fin de son impact sur l’économie, l’inflation, le prix de l’essence et des billets d’avion, le yo-yo des Bourses…

L’Afrique, traditionnellement déconnectée de l’actualité mondiale, est peut-être celle qui s’y intéresse le moins. Et encore, la proximité géographique, la flambée des prix à la pompe, du coût des matières premières, des engrais, etc., concernent cette fois directement le continent, comme on l’a souvent écrit et rappelé.

Mais ce qui est saisissant, même si ce n’est malheureusement pas nouveau, c’est le silence médiatique assourdissant qui entoure les guerres qui se déroulent en Afrique. Pourtant, elles s’étalent souvent sur des décennies et engendrent des catastrophes humaines immenses Nous pourrions parler de la guerre au Soudan, qui oppose depuis avril 2023 les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces d’appui rapide (FAR). Il s’agit en réalité d’un violent faceà-face entre deux hommes, le président et son rival, sur fond d’élection présidentielle sans cesse reportée depuis 2022 Résultat: 13 millions de personnes déplacées, dont 8,6 millions à l’intérieur du pays, et plus de 4 millions dans les États voisins, ainsi que 11300 morts recensés.

Nous pourrions aussi rappeler le conflit entre le Rwanda et la République démocratique du Congo, vaguement évoqué sur les chaînes internationales lorsque Trump s’est targué de pouvoir faire signer un accord de paix entre les deux parties belligérantes, l’année dernière à Washington. Depuis, bien sûr, le conflit se poursuit Il a fait des milliers de morts et des centaines de milliers de personnes déplacées.

Nous pouvons aussi évoquer la guerre d’Ambazonie, qui sévit depuis 2017 dans les zones anglophones du Cameroun, à cause de mouvements séparatistes. Encore des chiffres épouvantables: 700000 enfants contraints de quitter l’école, 6500 morts, 584000 personnes déplacées à l’intérieur du pays et 73000 ayant fui vers le Nigeria voisin. Et bien sûr, il faut aussi parler du terrorisme, qui sévit, par exemple, dans ce même Nigeria, avec son lot d’exactions violentes et d’enlèvements. Mais aussi dans l’Extrême-Nord du Cameroun Ou encore au Mali, notamment avec les violents événements du 25 avril, au Burkina Faso et ailleurs en Afrique de l’Ouest. Autant de terres en proie à Al-Qaïda et à une myriade de groupes islamistes

Qui en parle? Qui s’y intéresse? Les réseaux locaux, bien sûr. Mais pas une ligne, pas un son dans le reste du monde. Ce constat est bien triste, et encore plus criant en période de guerre au Moyen-Orient, surmédiatisée. Et l’explication du phénomène est tout aussi triste Comme si nous vivions dans un monde à deux vitesses, avec les puissants et les faibles, les riches et les pauvres. Mais les guerres et les conflits qui touchent les derniers n’impactent pas les premiers Économiquement d’abord, ce qui semble être, décidément, le plus important. Il en résulte un désintérêt total du public, de la presse, des télés et des radios internationales

Pourtant, le coût humain se mesure en chiffres terrifiants. Et devrait au minimum provoquer l’émotion générale Par ailleurs, les événements oubliés, affectant des lieux éloignés des projecteurs et ne faisant pas l’objet d’enquêtes journalistiques approfondies, d’analyses de spécialistes reconnus et écoutés, génèrent malheureusement un grand chaos, et créent au fil des années des économies de guerre locales qui prennent racine et condamnent sur le long terme des peuples entiers. Ces conflits et leurs conséquences sont violents. Et l’indifférence qu’ils récoltent l’est encore plus ■

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