« Je gêne parce que je dénonce le racisme institutionnel »
NADIR DENDOUNE
BOLLORÉ UN EMPIRE AFRICAIN
Logistique, ports, plantations… Vincent Bolloré est présent dans 46 pays du continent. Enquête sur cette « passion africaine » de l’entrepreneur breton, au moment où il est mis en examen pour ses activités à Conakry et Lomé.
ÉDITO
Donald et « Emmanouuuel » par Zyad Limam
par Zyad Limam
DONALD ET « EMMANOUUUEL »
Retour aux États-Unis, après quelques années d’abstinence. J’y ai fait une partie de mes études, il y a déjà un moment, à Georgetown University, Washington D.C. Et chaque voyage me donne cette sensation particulière d’être un peu de retour chez moi, vers mes ambitions et mes rêves de jeunesse. Et à chaque fois aussi d’une expédition en terre étrangère. Plus encore depuis que l’Amérique se ferme au monde, repliée sur ses certitudes, sa sensation de toute-puissance, ses craintes et ses angoisses. Je traverse l’Atlantique avec le président Macron (pas dans le même avion évidemment…) qui se rend chez Donald Trump pour la première visite d’État que le fantasque locataire (pas pour longtemps on l’espère…) de la Maison Blanche accorde à un dirigeant étranger.
Atterrissage à Washington, cette capitale presque modeste de la superpuissance américaine. Avec très vite cette image toujours stupéfiante, mais pas nouvelle, des cohortes de sans-abri et de demi-fous qui quémandent et qui errent à quelques blocs de la Maison Blanche.
L’Amérique m’apparaît, convulsive, divisée, aux prises avec une formidable guerre civile intérieure, une bataille qui vient déjà de loin, stérile mais ardente pour l’âme de la nation. Libéraux, démocrates, conservateurs, républicains se déchirent sur tous les aspects de la vie publique, sociale, politique. Télévisions, radios, sont l’écho quotidien, permanent, de ce débat infernal. On n’échange pas ou peu. On tente de couvrir la voix, le son de l’autre. Sans parler de la guérilla généralisée sur les réseaux sociaux. Les ultra-réacs, les extrêmes droites, les « Tea Party » et leurs successeurs multiples ont le vent en poupe. Le « suprématisme blanc » n’est plus tabou. La question identitaire, comme ailleurs, est obsessionnelle. Musulmans, immigrés, migrants sont les victimes des murs et des « ban », les interdictions. Les tueries de masse dans les écoles (ou ailleurs) ne
provoquent que de fortes émotions passagères sans véritable refonte de la législation sur les armes. Les grandes villes, côtières, cosmopolites, relativement ouvertes, sont à des années-lumière de la périphérie middle class fragilisée et d’une ruralité repliée sur ellemême. Dieu est de retour, l’évangélisme gagne chaque jour du terrain, l’ordre moral cherche à imposer sa loi contre les élites « mondialisées », alors même que le pays est secoué par la violence masculine soulignée par le mouvement « me too ». Et le retour de la violence raciale, quotidienne, celle qui frappe les minorités, et la plus importante en particulier, celle des Afro-Américains, cible trop fréquente d’une police rarement condamnée pour ses excès tragiques. Après deux mandats de Barack Obama, la race fait un retour explosif au cœur du débat américain.
Quelque chose ne tourne pas rond dans la démocratie du pays le plus puissant du monde. Quelque chose ne tourne pas rond au point que cette démocratie a élu à sa tête un personnage comme Donald Trump. Conférence de presse à la Maison Blanche avec Emmanuel Macron justement. L’ambiance n’a pas l’air très sereine dans ces vénérables murs. Un technicien télé américain m’interpelle : « it is as crazy inside as it looks outside » : « c’est aussi dingue à l’intérieur que cela paraît à l’extérieur ». Direction l’apparat de la East room pour la conférence proprement dite. Je vois le président Trump pour la première fois, en réalité, de près. Il est costaud, physiquement lourd. On dirait balèze en français. Il a ce geste typique quand il parle, la main en l’air, avec l’index replié sur le pouce. Son regard est constamment en mouvement, à gauche, à droite. Il scanne. Il n’a pas l’air très sérieux, et pourtant étrangement, il en impose. Il interpelle, il provoque, il menace, cette fois-ci de détruire l’Iran, si jamais il venait à l’idée au régime de Téhéran de reprendre les processus d’enrichissement de l’uranium. Le président français a l’air nettement plus construit,
plus smart, intelligent, réfléchi. « Emmanouuuel », comme l’appelle Trump, fait face, tente la séduction, résiste aux éclats populistes. Pourtant la sensation est là, désagréable, dérangeante, que la force est du côté d’un président américain sans limites, sans inhibitions ni de langage ni de pensée et qui se comporte quasiment comme un véritable parrain.
Encerclé par les enquêtes de justice, dont celle du procureur spécial Robert Mueller sur les liens de sa campagne avec la Russie, Trump se défend, donne des coups, tweete ses colères et ses frustrations. Il aime la bagarre. Il vit avec depuis si longtemps. C’est sa nature. Il a l’habitude des procès, il en a connu tellement. Pourtant, il ne faudrait pas le sous-estimer. Son bureau ovale est vide de dossiers, il ne lit pas beaucoup, passe des heures devant la télé, change de ministres et de conseillers sur des coups de tête (« you are fired »), s’entoure de gens assez peu recommandables ou carrément non qualifiés, il est essentiellement préoccupé par son image, l’argent et les rapports de force. Mais le président fait bouger les lignes. Il communique avec sa base, en faisant exploser tous les codes de bonne conduite à l’ancienne. Il bouscule l’establishment médiatique, avec la théorie des fake news et des élites contre le peuple. Il a capturé le cœur du parti républicain en marginalisant l’establishment traditionnel du GOP (Grand Old Party). Il a imposé en partie son « muslim ban » et ses politiques anti-immigration. Il croit à son mur et il en parle chaque semaine ou presque. Il a fait voter une réforme fiscale majeure, véritable don du ciel pour l’Amérique fortunée. Son administration déréglemente à vitesse grand V l’État, en particulier sur les questions d’environnement, de protection sociale. Il a ouvert la grande bataille commerciale avec la Chine. Il avance sur la protection des purs intérêts américains en menaçant d’imposer des sanctions ici et là. Il est sorti de l’accord de Paris sur le climat. Il s’est aligné massivement sur les positions israéliennes, a annoncé le transfert de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem. Il est contre la normalisation avec l’Iran (héritage insupportable des années Obama…) et entend bien mener une politique dure, radicale, vis-à-vis de Téhéran. Un conflit majeur au Moyen-Orient n’est pas exclu, mais cela ne le préoccupe pas. Il vend des armes à tour de bras aux alliés, et entend désengager la puissance américaine des fronts où elle est présente, OTAN inclus, à moins qu’on ne paye rubis sur l’ongle. Bref, il déconstruit, les yeux fermés, comme un éléphant massif dans un magasin de porcelaine,
l’ordre patiemment mis en place depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
D’où l’intérêt de la visite d’Emmanuel Macron à Washington. Devant le congrès des États-Unis, le président français a proposé de bâtir « un nouvel ordre mondial pour le XXIe siècle ». Une proposition qui apparaît comme l’antithèse du « America first ». Multilatéralisme rénové, commerce, climat, Iran…, ce fut un (long) discours de démantèlement du trumpisme, du populisme, le tout adouci par une belle déclaration d’amour à l’Amérique. Pour les libéraux américains, les anti-Trump, les démocrates d’ici et d’ailleurs,
Conférence de presse à la Maison Blanche : des « amis » qui divergent.
le phénomène Macron interpelle. Voilà peut-être « la solution politique » face à la montée des populismes identitaires, des « démocraties illibérales », voire d’un nouveau fascisme plus ou moins soft. L’antithèse possible de Trump, d’Erdogan, de Poutine, de Xi, d’Orban et d’autres… Un homme jeune qui a rompu avec l’ancien monde, s’est affranchi des vieux clivages, pour mieux protéger la démocratie libérale. Qui a réussi à contenir les extrêmes, les discours populistes. Qui a réussi à se faire élire. Une version modernisée, plus efficace que le « centrisme obamanesque » ou la social-démocratie épuisée.
En reprenant l’avion de retour vers Paris, on se dit que la mission paraît tout de même bien périlleuse pour un président français audacieux mais isolé, y compris dans une Europe en perte de repères et d’ambition. Et on se dit que pour sauver le système, il faudrait d’autres Macron certainement, et surtout, que le cœur du système se sauve lui-même. Que l’Amérique retrouve une part de sens et d’équilibre. Les élections de mi-mandat sont dans quelques mois, en novembre 2018. La prochaine présidentielle américaine en novembre 2020. La bataille est déjà en cours… ■
LA SOCIÉTÉ MINIÈRE DE BOKÉ VISE
L’EXEMPLARITÉ
EN MATIÈRE D’IMPACT
ENVIRONNEMENTAL ET SOCIAL
Terminal fluvial de Dapilon, Région de Boké.
La Société minière de Boké (SMB) a annoncé un investissement de 3 milliards de dollars pour la construction d’une raffinerie d’alumine et d’une ligne de chemin de fer afin de développer la transformation de la bauxite en Guinée et de contribuer à impulser une industrialisation du pays. Alors que le premier impératif pour l’État guinéen comme pour le secteur minier consiste à développer une industrie minière vertueuse, au bénéfice des populations locales et dans le respect de l’environnement, la SMB a engagé une démarche d’exemplarité en matière d’impact environnemental et social.
Pour l’accompagner, elle a noué un partenariat avec le cabinet international Louis Berger afin de renforcer les études d’impact environnemental et social (EIES) qui lui permettront d’accélérer son plan de gestion environnementale et sociale (PGES).
Le PGES a pour but d’encadrer les travaux liés aux activités d’exploitation minière dans les permis de la SMB afin d’identifier les mesures d’atténuation additionnelles nécessaires pour mieux gérer les impacts environnementaux et de maximiser la sauvegarde de la biodiversité et les retombées bénéfiques pour les communautés.
Fréderic Bouzigues, directeur général de la SMB ajoute : « La SMB accorde une importance
« La SMB accorde une importance primordiale aux retombées locales de l’activité minière, comme en témoigne la mise en œuvre d’une politique RSE exigeante dès le début de nos opérations en Guinée. La clé de la durabilité dans le secteur minier repose sur la prise en compte des problématiques sociales et environnementales à chaque étape du développement. Ce partenariat basé sur un contrat de prestation d’une année avec Louis Berger va nous permettre de bénéficier de leur expertise sur ces aspects. »
« La SMB accorde une impportance e primordiale aux retombées locales de l’activité minière, comme en témoigne la mise en œuvre d’une politique RSE exigeante dès le début de nos opérations en Guinée. La clé de la durabilité dans le secteur minier repose sur la prise en compte des problématiques sociales et environnementales à chaque étape du développement. Ce partenariat basé sur un contrat de prestation d’une année avec Louis Berger va nous permettre de bénéficier de leur expertise sur ces aspects. »
À PROPOS DE LOUIS BERGER
techniciens. En Guinée Louis Berger accompagne depuis 1975 les acteurs économiques du pays en fournissant une expertise de haut niveau : assistances techniques et renforcements de capacités ; conceptions, études des impacts socio-environnementaux et contrôles d’exécutions de grands projets.
À PROPOS DE LA SMB
Fondée en 2014, la Société minière de Boké est un consortium qui regroupe trois partenaires mondiaux dans les domaines de l’extraction, de la production et du transport de bauxite : le singapourien Winning Shipping Ltd ; l’entreprise franco-guinéenne United Mining Supply ; la société chinoise Shandong Weiqiao. La République de Guinée, partenaire et membre du consortium, est actionnaire à hauteur de 10%.
Depuis sa création, la SMB a investi plus de 1 milliard de dollars US dans ses activités extractives dans la région de Boké. Le consortium, qui emploie directement plus de 5 500 personnes, a également construit et gère deux terminaux fluviaux. Pour plus d’informations, visitez smb-guinee.com
Louis Berger est une société multidisciplinaire classée parmi les 20 premiers cabinets de services professionnels dans le monde. Fondé en 1953, Louis Berger est actif sur tous les continents et a des bureaux permanents dans plus de 50 pays, regroupant près de 6 000 ingénieurs, économistes, spécialistes de l’environnement ou de l’aménagement, cadres et
SOMMAIRE
3 ÉDITO
Donald et « Emmanouuuel » par Zyad Limam
ON EN PARLE
10 Livres : Florent Couao-Zotti, la conquête de l’ouest par Catherine Faye
12 Écrans : le parcours des combattantes par Jean-Marie Chazeau
14 Musique : la déclaration d’amour de Corneille par Sophie Rosemont
16 Agenda : Le meilleur de la culture
18 PARCOURS
Ahlem Mosteghanemi par Catherine Faye
21 C’EST COMMENT ?
En mai, c’est « rideau » par Emmanuelle Pontié
30 CE QUE J’AI APPRIS
Touré Kunda par Loraine Adam
114 VINGT QUESTIONS À...
Dobet Gnahoré par Astrid Krivian
TEMPS FORTS
32 Bolloré : L’automne du patriarche ? par François Bambou, Cédric Gouverneur, Zyad Limam, Emmanuelle Pontié
42 Maroc : débats sur la nature du pouvoir par Julie Chaudier
50 Les mystères de Doha par Zyad Limam
DOSSIER GUINÉE
58
par Cherif Ouazani
En quête de stabilité
64 Rêves d’émergence
65 Boké, la ruée vers l’or rouge
67 Parcours : Frédéric Bouzigues
68 Interview : Abdoulaye Magassouba
71 Sur l’autoroute du Net
72
Hôtellerie : l’exemple Noom !
73 La musique dans la peau
74 En avant les « makers » !
78 Interview : Rokhaya Diallo par Fouzia Marouf
84 World Press 2018, crises et contrastes par Cédric Gouverneur
92 Interview : Nadir Dendoune par Astrid Krivian
98 Portfolio : Au-delà des masques par Éléonore Quesnel
MADE IN AFRICA
104 Escapades : Dakar, où bat le cœur du Sénégal par Alexis Hache
107 Carrefours : les joyaux d’Urko Sánchez par Luisa Nannipieri
108 Fashion : Wina Wax par Loraine Adam
VIVRE MIEUX
110 La NASH, maladie de l’excès
111 Musique forte : attention aux bourdonnements d’oreille
Après les western américain et spaghetti, place à une spécialité béninoise : le WESTERN TCHOUKOUTOU…
par Catherine Faye
UN COW-BOY bagarreur, un shérif teigneux, un homme d’affaires amorphe et l’entrée en scène d’un personnage féminin plus qu’inattendu ! Le dernier roman de Florent Couao-Zotti se déroule à Natingou City, ville montagneuse dans le nord béninois, où trois répliques parfaites de personnages du Far West tiennent sous leur joug la population par leurs actes excentriques. Mais voilà qu’un jour apparaît « une étrange créature, une femme un peu mafflue, belle plante au crâne rasé, couleur pastèque comme une squaw sortie tout droit d’un campement de Peuhls ». Celle-ci
n’est autre qu’une jeune femme vengeresse donnée pour morte dans des circonstances fort troubles. Smith & Wesson au poing, Nafissatou Diallo, dite Kalamity Djane, est pourtant bel et bien vivante. Et c’est accoudée au bar du mythique Saloon du Desperado, qu’elle annonce bien haut sa décision irrévocable d’abattre les trois terreurs. « Je suis Kalamity Djane. Et je suis venue pour tuer. » Si le style provocant de l’auteur, notamment envers les hommes politiques au pouvoir, lui a parfois valu quelques ennuis, celui-ci prend toujours un malin plaisir à plonger dans les basfonds de la société africaine et à mettre en scène des héros singuliers. Chaque page de son nouveau récit truculent oscille entre humanité et crudité. Il y a dans l’écriture et les dialogues à la fois de l’insolence et de la poésie. « Fou me rappelez quelqu’un… », tente la gérante du bar. Tandis que, depuis les hauteurs de l’Atakora, un vieux guitariste pleure son amante : « Où est-elle, ma wendia/Aux seins de papaye verte/De quelle parure son teint/De lait s’est-il vêtu… » Voix majeure de la nouvelle littérature africaine, l’auteur de Si la cour du mouton est sale, ce n’est pas au porc de le dire, Prix Ahmadou Kourouma 2010, est un griot. Il invente une langue savoureuse, un univers baroque, où les exclus de la société, aux traits de caractère bien trempés, deviennent les piliers de chacune de ses histoires. Le lecteur dévore ses romans comme le spectateur se laisse happer par un film. Qu’il nous livre un roman policier, telle La Traque de la Musaraigne (2014), ou un roman d’introspection sur ses origines afro-brésiliennes, comme Les Fantômes du Brésil (2006), sa voix littéraire est vivante et cinématographique. Enseignant, journaliste, scénariste de bandes dessinées et de séries télévisées, cet écrivain béninois protéiforme est également l’auteur de nouvelles et de pièces de théâtre. En quelques années, il a réussi à construire une œuvre littéraire originale, rythmée et audacieuse. Il donne la parole à ceux qui n’ont pas la voix au chapitre, s’interroge sur la difficulté à s’intégrer, à s’inscrire dans le tissu social, se penche sur la question du retour en Afrique des populations arrachées à leurs terres et croyant trouver l’accolade attendue. Tant de questions existentielles qu’il déploie dans sa folle cavalcade littéraire et scénaristique. Chantre de la fièvre du monde, il croit en une Afrique qui fait de l’écriture l’essence même de son existence. ■
C. HÉLIE
COUL
essai
essai RACISME ET PRÉJUGÉS
« Tu sais pourquoi y a pas besoin de mettre de ceintures de sécurité dans les voitures des Noirs ? – Non, pourquoi ?
– Parce qu’il suffit de mettre du Velcro sur l’appuie-tête. » Les souvenirs d’enfance sont tenaces, surtout lorsqu’ils laissent un goût amer.
roman UN TESTAMENT SYRIEN
JUSTE AVANT de rendre son dernier souffle, Abdellatif demande à ses enfants de l’enterrer dans son village natal. Testament qui, « tout en étant simple et clairement énoncé, n’en constituait pas moins une lourde tâche ». Surtout dans un pays où la guerre fait rage. Avec son talent de conteur et une pointe d’humour noir, Khaled Khalifa, écrivain syrien parmi les plus reconnus, nous offre l’un des meilleurs romans inspirés jusqu’à présent par la
Au fil de ce plaidoyer de 90 pages, Tania de Montaigne, romancière et journaliste prolifique, puise dans ses souvenirs et son expérience pour démonter le racisme et le communautarisme.
« Alors, qu’est-ce qu’une Noire ? D’ailleurs, est-ce que ça existe ? », s’interroge-t-elle dans ce pamphlet audacieux. Elle lance aujourd’hui à ses lecteurs le défi de « cesser de croire que les Noirs, et tous les êtres en majuscules (NDLR : Musulmans, Juifs, Jaunes, Roms, etc.), existent ». ■ C.F.
« LA MORT EST UNE CORVÉE », Khaled Khalifa, Grasset, 222 p., 21,50 €.
PARLE ON EN
livres
bande dessinée
FLEUVE FUNÈBRE
« L’ASSIGNATION, LES NOIRS N’EXISTENT PAS », Tania de Montaigne, Grasset, 96 p., 13 €. tragédie syrienne. Un voyage chaotique de Damas à ‘Anâbiyya, où trois frères et sœurs s’affrontent sur des routes troublées par la violence et la répression. ■ C.F. polar
AU PIED de la Montagne des nuages, dans un village paisible, Olympe, une fillette de 7 ans, cajole une petite chauve-souris, son nouveau jouet vivant, alors que de jeunes garçons rapportent fièrement le cadavre d’un singe au dos argenté. Tout semble respirer la sérénité si ce n’est que l’histoire se déroule sur les rives du fleuve Ebola… Impuissant, le lecteur assiste alors au drame annoncé qui se propage au fil de l’eau alors que les rites animistes se confrontent aux soins médicaux dans la plus parfaite incompréhension. Cette bande dessinée est adaptée d’une œuvre parue en 2016 de Paule Constant, écrivaine française et Prix Goncourt, qui construit, roman après roman, une émouvante œuvre africaine. Brillamment illustré par le dessinateur Barroux, ce conte déchirant est également une fable poétique pleine d’humour. ■ Loraine Adam
« DES CHAUVES-SOURIS, DES SINGES ET DES HOMMES », Barroux et Paule Constant, Gallimard Jeunesse, 80 p., 18 €.
LE FILON EMPOISONNÉ
ESPIONNAGE et thriller géopolitique dans l’Afrique d’aujourd’hui : tel est le propos de Kisanga, le troisième roman d’Emmanuel Grand. Entré en littérature en 2014, cet auteur déjà multiprimé nous entraîne ici dans une course-poursuite haletante au cœur de la savane katangaise et sur les pistes brûlantes du Kivu, près d’un exceptionnel gisement de cuivre. Français et Chinois ont décidé de s’associer pour exploiter cet eldorado minier
mais rien ne se passera comme prévu autour de ce trésor empoisonné. Le sujet est dense, extrêmement documenté et l’écriture est parfaitement maîtrisée. « On dirait le roman d’une vie ! » a déclaré le président du Prix Landerneau Polar 2018, qui vient de lui être décerné. ■ L.A.
Sénégal, Mali, Burkina Faso, Bénin… Pour les femmes qui vont faire des affaires à Lagos, la route est longue. Surtout en bus !
Le parcours des combattantes
Un road trip de Dakar à Lagos, aux côtés de commerçantes qui affrontent tous les dangers : c’est l’éprouvant VOYAGE que propose ce film féministe, à la fois drôle et dramatique, et finalement très politique…
par Jean-Marie Chazeau
DOUANIERS corrompus, coupeurs de route, militaires méprisants… les écueils sont nombreux sur la voie empruntée par bien des femmes d’Afrique de l’Ouest qui vont faire des affaires sur le marché de Lagos. Le film accompagne leur long trajet et leurs arrêts aux postes de douane : entre le Sénégal et le Mali, puis à la frontière du Burkina Faso, celle du Bénin, et enfin le Nigeria. Devoir payer une taxe imaginaire, risquer le vol, le viol, la confiscation de ses biens, ou la mort… voilà pour les « péripéties » mises en scène avec réalisme, inspirées de faits réels, qui montrent aussi combien ces femmes peuvent être solidaires, malgré les différences de culture et de caractère, et certaines l’ont bien trempé ! Ça tchipe et ça jacasse, ça crie et ça pleure, d’où quelques scènes de pure comédie malgré les menaces que doivent affronter ces commerçantes, incarnées par des actrices qui sont ellesmêmes de toutes origines : la Sénégalaise Amélie Mbaye,
l’Ivoirienne Naky Sy Savané, la Nigériane Unwana Udobang (qui tourne dans les productions de Nollywood) et la Burkinabè Adizetou Sidi. Le film a été coproduit par la Cédéao (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest), et c’est une ode à la libre circulation des marchandises… et des personnes, qui n’occulte rien de la responsabilité des États dans les dangers qui ponctuent ces parcours. Ces battantes font vibrer le spectateur : avec l’empathie pour ses personnages et la clarté de son message politique, et malgré quelques baisses de régime, Apolline Traoré sait nous embarquer sans jamais nous laisser au bord du chemin. ■
« FRONTIÈRES » (Burkina Faso) d’Apolline Traoré, avec Amélie Mbaye, Naky Sy Savané, Adizetou Sidi.
thriller Les racines du mal
TOUR de force de cette série à voir sur le service de vidéo à la demande d’Amazon : nous scotcher devant l’écran en nous racontant les prémices du 11 septembre. Adaptée d’une enquête couronnée du prix Pulitzer, elle montre comment la CIA, pour sa propre gloire, a caché au FBI d’importantes informations sur Al-Qaïda et Ben Laden… Des attentats meurtriers contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie, à l’effondrement du World Trade Center, voici une production américaine qui n’oublie pas les victimes africaines du terrorisme, et ne stigmatise pas les musulmans. Mention spéciale à un enquêteur du FBI incarné par Tahar Rahim. Passionnant. ■ J.-M.C.
Jeff Daniels s’est glissé dans la peau du directeur du FBI, John O’Neill, et Tahar Rahim, dans celle de l’agent Ali Soufan.
festival de Cannes Vétérans et renouveau
L’ARABIE heureuse ! C’est ce qu’évoque Jean-Luc Godard dans Le livre d’images en compétition à Cannes, aux côtés de la Libanaise Nadine Labaki (Capharnaüm) et de l’Égyptien Abu Bakr Shawky (Yomeddine). Dans la compétition « Un certain regard » : Sofia de la Marocaine Meryem Benm’Barek côtoie Les Moissonneurs du Sud-Africain Étienne Kallos, et Rafiki de la Kényane Wanuri Kahiu. La Quinzaine des réalisateurs accueille Weldi du Tunisien Mohamed Ben Attia, et un Sénégalais sanspapier héros d’Amin, de Philippe Faucon. À signaler aussi Abderrahmane Sissako en président du jury du nouveau prix de la Citoyenneté, et dans le jury pour la Palme d’or, présidé par Cate Blanchett, la chanteuse burundaise Khadja Nin et la cinéaste afro-américaine Ava DuVernay, qui pourra juger le nouveau film de Spike Lee (BlacKkKlansman) avec Harry Belafonte, 91 ans, pionnier du black power d’Hollywood ! ■ J.-M.C.
Les blédards du Vaucluse
NASSIM quitte quelques jours Abu Dhabi avec sa fiancée américaine pour revoir ses proches dans le sud-est de la France, à Bollène, ville acquise à l’extrême droite. Depuis son départ, la fracture s’est accrue entre les Maghrébins des cités et le reste des habitants, et la communication est difficile avec sa famille qui s’est repliée sur sa communauté. Nassim a l’impression de retourner au bled, alors que pour ses parents, la France était l’espoir d’une vie meilleure. Première réalisation du producteur de Much Loved, avec le héros de Casanegra, ce court film intimiste est à la fois tranchant et désenchanté. ■ J.-M.C.
À Bollène, dans le sud de la France, la frontière entre les Magrébins des cités et le reste de la population s’est accentuée.
« RETOUR À BOLLÈNE » (France-Maroc) de Saïd Hamich, avec Anas El Baz, Kate Colebrook, Saïd Benchnafa.
« THE LOOMING TOWER » (série américaine) avec Jeff Daniels, Tahar Rahim, Wrenn Schmidt. 1re saison, 10 épisodes, sur Amazon Prime Video.
71e édition, du 8 au 19 mai.
Yomeddine d’Abu Bakr Shawky, en lice pour la Palme d’or.
La déclaration d’amour de Corneille
Avec Love & Soul, le chanteur québécois d’origine rwandaise s’essaye avec élégance à l’album de REPRISES.
par Sophie Rosemont
« GEORGY PORGY » de Toto, « Fantasy » d’Earth, Wind & Fire, « Time After Time » de Cyndi Lauper, « Wicked Game » de Chris Isaak, « Stars » de Simply Red… Des classiques de la pop et de la soul, souvent tirés du répertoire des années 80, liés à des souvenirs personnels, heureux ou mélancoliques… et aujourd’hui réinterprétés façon soul par Corneille. « Après avoir écrit et composé six albums de chansons originales, j’avais besoin d’une respiration avant de continuer, commente le musicien. Une petite mise au point qui devait passer par un retour aux sources. C’est-à-dire les chansons qui ont bercé mon enfance et qui, des années plus tard, ont constitué mon répertoire lorsque je jouais avec mon ancien groupe dans les petits clubs de Montréal, avant le succès de mes
propres compositions… Comme pour me rappeler de l’essentiel dans ce métier : chanter pour se faire du bien et espérer en faire aux autres. » Belle intention. Rescapé du génocide et désormais maître d’une carrière brillamment menée jusqu’ici, il dédie tout logiquement cet album d’imparables love songs à sa femme Sofia et à sa fille Mila. Côté son, rien n’a été laissé au hasard. Love & Soul a été enregistré entre Montréal et Paris avec pas moins de quatre producteurs : le duo électro Ofenbach, Joe Rafaa (M Pokora), Fred Savio (Soprano, Christophe Maé) et Thierry de Cara (Fréro Delavega). De quoi offrir une nouvelle vie, au plus près des tendances actuelles, à des tubes connus par cœur par la Terre entière. Mais sans pour autant les bousculer de trop près. « Pour éviter le massacre, il ne faut pas,
ou presque, toucher aux mélodies originales ! explique Corneille. Je me suis simplement permis de mettre à jour la réalisation de ces classiques pour les rendre plus accessibles à l’oreille actuelle, qui est aussi la mienne… sans risque de les dénaturer car ils ont, dans leur état d’origine, cette aura intemporelle. » Elle-même hors du temps, la voix de Corneille sert à merveille des textes où il est question de coup de foudre et de séparation, de confiance et de déception, de sensualité et d’éloignement… Celui qui réveille en lui le plus de souvenirs et de ressentis ? La réponse fuse : « Careless Whisper » de George Michael. « J’avais 7 ans lorsque ce titre est sorti et il a continué à passer durant les boums de mon adolescence. Cette intro de saxophone est une petite capsule sonore qui contient des photos importantes de ma jeunesse, comme mes premiers slows… » Un peu comme nous tous, et c’est précisément ce qui rend Love & Soul si fédérateur. ■
« LOVE & SOUL », Corneille, Wagram.
aux accents vintage, sous influence BLAXPLOITATION ? On dit oui !
blues postmoderne
musique
L.A. SALAMI, PROTEST SINGER À PEINE eu le temps de se remettre de la pertinence de son premier album paru l’année dernière, Dancing With Bad Grammar, que le Londonien d’origine nigériane Adekunle Salami revient avec un second opus. Enregistré à Berlin, The City of Bootmakers brille de titres à l’énergie brute, contagieuse – celle que le chanteur a dû développer dès son plus jeune âge, après avoir été placé en famille d’accueil suite à l’abandon paternel et la dépression de sa mère. Toujours sous le nom de L.A. Salami, il nous en met donc plein la vue avec ce recueil de protest songs nourries de folk comme de punk, où il parle aussi bien de ses racines que de la violence actuelle, notamment avec le brillant « Terrorism ! (The Isis Crisis) ». Un talent à suivre et à aimer de près. ■ S.R. R’n’B
NÉE à Londres de parents jamaïcains il y a 44 ans, Shirley Davis a vécu plusieurs vies, entre une famille fondée en Australie et une passion dévorante pour la musique, entretenue par des belles rencontres comme Wilson Pickett, Sharon Jones ou Binky Griptite. Après un premier album sorti en 2016 et enregistré avec le groupe Silverbacks, la chanteuse revient avec Wishes & Wants, qui cultive toujours une soul vintage sous influence blaxploitation et un R’n’B brillant de mille feux. Trop vintage ? Non, résolument actuel, notamment grâce à l’énergie débordante de Shirley Davis, évidente sur des morceaux tels « Fire » ou « Treat Me Better ». ■ S.R.
« WISHES & WANTS », S. Davis & The Silverbacks, Tuxcone Records.
songwriter TÉNÉBREUX
TAMINO
« CITY OF BOOTMAKERS », L.A. Salami, Sunday Best Recordings.
UN PÈRE égyptien chanteur, une mère anversoise pianiste, un grand-père acteur et musicien mondialement connu sous le nom de Moharam Fouad… C’est ce qui s’appelle naître sous une bonne étoile ! La vingtaine à peine entamée, Tamino s’est imposé comme l’un des jeunes espoirs de la scène belge. Normal : fort d’une formation au conservatoire d’Amsterdam, il puise son inspiration aussi bien chez Tom Waits que chez Jeff Buckley ou Oum Kalthoum. D’où un EP d’une sophistication qui laisse rêveur, porté par le superbe single « Habibi ». ■ S.R.
« HABIBI », Tamino, Caroline.
« MIZIKI », Dobet Gnahoré, LA Café/ Wagram. Records / L’Autre Distribution.
pop chamarrée DOBET GNAHORÉ, GIRL POWER
!
DÉJÀ le 5e album pour la chanteuse ivoirienne et lauréate d’un Grammy Award [lire p.114]. Forte de plus de 800 concerts en moins de 15 ans, elle sait performer sur scène comme en studio. En témoigne Miziki, vibrant manifeste d’afro girl power, où l’on entend aussi bien des musiques traditionnelles, sous influence Miriam Makeba ou Brenda Fassie, que des échos pop inspirés par des magiciennes comme Björk. Produits par le talentueux Nicolas Repac (habitué d’Arthur H ou encore de Mamani K), ces douze morceaux jonglent entre organique et électronique, et, de « Djoli » à « Youkouli », tout nous fait vibrer. Personne ne résiste à Dobet ! ■ S.R.
événement
Dakar
Née en 1974, Aida Muluneh est l’une des figures de la nouvelle photographie éthiopienne.
Après les expositions « physiques », les pièces présentées (ici, un étal de pharmacie du Cameroun) seront visibles sur Internet.
sur la Toile LE PATRIMOINE CONSERVÉ À 360 DEGRÉS
s’enflamme pour l’art africain
Plus grande manifestation du genre sur le continent, la BIENNALE Dak’art est devenue incontournable.
ROUGE comme émancipation, liberté et responsabilité. Pour cette 13e édition, c’est le thème de « L’heure rouge » qui a été choisi. Du Musée Léopold Sedar Senghor à celui des Civilisations noires, Dakar est pendant un mois la capitale de l’art africain contemporain. Avec le Rwanda et la Tunisie à l’honneur. Deux pays parmi les 33 dont viennent les 75 artistes présentés à l’Exposition internationale intitulée « Une nouvelle humanité ». Tels Yasmina Alaoui (Maroc), Loulou Cherinet (Éthiopie), Emo de Medeiros (Bénin) ou encore Ali Tnani (Tunisie). Enfin, plus de 300 initiatives sont présentées dans les expositions « off » sur tout le territoire national. Si « L’heure rouge » correspond à ce que Henri Cartier-Bresson a nommé « l’instant décisif », elle nous dit aussi l’énergie transformatrice de l’art. ■ Catherine Faye BIENNALE DE L’ART AFRICAIN CONTEMPORAIN DAK’ART (Sénégal), jusqu’au 2 juin. biennaledakar.org
Le MUCAVAN de Nantes lance une plateforme virtuelle pour valoriser son fonds.
INÉDIT. Le Musée vivant des arts et civilisations d’Afrique à Nantes (MUVACAN) annonce la création d’un musée virtuel du patrimoine culturel africain avant la fin de l’année. Le projet, porté par l’association éponyme créée en 2012 pour défendre la visibilité du patrimoine africain, en partenariat avec l’agence de communication Henri8, permettra, à terme, de conserver et valoriser les archives de dizaines d’expositions d’arts africains à travers des supports immersifs de réalité virtuelle et augmentée. Les « visiteurs » pourront ainsi « voir une pièce et la faire tourner », annonce Jacques Barrier, président du MUVACAN, dont la visée est de préserver les traces des traditions africaines par le biais d’expositions culturelles itinérantes en France et en Europe. En attendant, « Naître et être en Afrique », exposition créée à Nantes en 2017, a élu domicile dans le pays de Tintin jusqu’à la fin du mois de juin. ■ C.F. « NAÎTRE ET ÊTRE EN AFRIQUE, ENTRE TRADITIONS ET TEMPS PRÉSENTS », Campus ULB Erasme, Bruxelles, jusqu’au 30 juin. muvacan.org
L’emblématique
Nuit de Noël (Happy Club) (1963) de Malick Sidibé, photographe de la jeunesse malienne.
célébration
AFRICA
EXTRAVAGANT, multicolore, pluridisciplinaire. Le nouveau festival Évora Africa, qui aura lieu au Palais des ducs de Cadaval à Évora, une des plus belles villes du Portugal, devrait être une vraie fête. Une fête qui durera trois mois et célébrera l’héritage africain (de la Côte d’Ivoire au Sénégal en passant par le Mali ou la RD Congo), et l’influence que celui-ci a eu sur la culture portugaise, à travers une programmation riche et éclectique : expositions, concerts, performances, conférences, lectures, bals, brunchs… À voir absolument : l’exposition d’art contemporain « African Passions », curatée par les experts André Magnin et Philippe Boutté, avec des œuvres de pointures comme Omar Victor Diop, Romuald Hazoumè ou Malick Sidibé. Un nouveau rendez-vous qui devrait vite s’imposer comme un must-see ■ Éléonore Quesnel « ÉVORA AFRICA, AFRICAN ART AND MUSIC », Palais des ducs de Cadaval, Évora (Portugal), du 25 mai au 25 août.
concerts
ON EN
exposition Un moderneregard
Des
Pierre Bonnard, L’Atelier au mimosa , 1939-1946.
chefs-d’œuvre du XXe siècle,
baignés par la Méditerranée.
RECONSIDÉRER l’histoire de l’art du XXe siècle dans son rapport à l’espace et à l’imaginaire méditerranéen : c’est le propos de l’exposition « La Méditerranée et l’art moderne », au Musée Mohammed VI à Rabat. À travers 80 œuvres issues des collections du Centre Pompidou (Paris), cet ambitieux parcours balaie cent ans de peinture, sculpture et photographie, des balbutiements du modernisme au début du siècle jusqu’aux clichés de William Klein et Josef Koudelka, en passant par les toiles de Matisse, fortement influencé par ses voyages en Algérie et au Maroc. Sans oublier l’avant-garde catalane (Dalí, Miró, Tàpies…) ou les peintres des fameux « ateliers du Midi » (Picasso, Bonnard…). Un accrochage-événement inédit au Maroc. ■ E.Q. « LA MÉDITERRANÉE ET L’ART MODERNE », MMVI, Rabat, jusqu’au 27 août. museemohammed6.ma
À FÈS, AU RYTHME DES MÉLODIES DIVINES
Véritable symbole de dialogue entre les religions et les cultures, le célèbre Festival de Fès des musiques sacrées du monde invite traditionnellement aux échanges et à la réflexion. Pour ne pas faillir à sa réputation, la 24e édition fera le lien entre l’héritage artisanal et la création contemporaine en conviant une vingtaine de pays représentés par des artistes aussi divers que Goran Bregovic et ses lettres à Sarajevo, Jordi Savall et son spectacle « Ibn Battuta, voyageur de l’islam », le Soweto Gospel Choir, les ensembles Mtendeni Maulid de Zanzibar ou venus de la Haute-Égypte et autres chants soufis du Sénégal… En parallèle, un forum se tiendra du 23 au 25 juin réunissant chercheurs, écrivains et philosophes autour de la tolérance et du vivre-ensemble à travers les arts et la musique. ■ Loraine Adam FESTIVAL DE FÈS DES MUSIQUES SACRÉES DU MONDE (Maroc), du 22 au 30 juin fesfestival.com
par Catherine Faye
Ahlem Mosteghanemi
L’ÉCRIVAINE ALGÉRIENNE
, auteure la plus lue du monde arabe, revient avec Les femmes ne meurent plus d’amour. Un hymne à la liberté, qui la confirme comme une romancière majeure de son époque.
M«a gloire, ce sont les lecteurs qui l’ont faite », assure Ahlem Mosteghanemi, classée en 2006 par Forbes parmi les dix femmes les plus influentes du monde arabe. Nommée Femme arabe de l’année à Londres en 2015 et Artiste de l’Unesco pour la paix en 2016, elle est suivie par plus des 12 millions de fans sur Facebook. Mais, pour cette Algérienne établie sur un des versants qui dominent Beyrouth, la célébrité est comme une chaîne : « Si elle t’échappe, tu lui cours derrière ; si tu lui échappes, elle te court derrière. » Élégante et féline, presque étonnée d’un tel succès, elle préfère donc rester à l’écart des médias. Loin de l’agitation. Et plonger sa plume à l’encre de la poésie, de la philosophie, de la sociologie. Depuis plus de trentecinq ans, elle mène ainsi à travers son écriture un combat indéfectible contre la corruption, les injustices, les régimes totalitaires, les extrémismes religieux, les nouvelles formes de colonisation et le dénigrement du droit des femmes. Les femmes ne meurent plus d’amour, son tout dernier roman, renoue avec le souffle passionnel et humaniste de Dhakirat al-jased (Mémoires de la chair). Paru en 1993, traduit en français, italien, anglais, allemand, espagnol, chinois, kurde, il a reçu le Prix Nour de la meilleure œuvre féminine en langue arabe en 1996 et le prix Naguib Mahfouz en 1998. L’Algérie est au cœur de son œuvre. Écrire en arabe, un combat en soi. Tout en enrichissant la littérature arabe d’œuvres sentimentales et poétiques, ses textes sont aujourd’hui enseignés à travers le monde et ses citations, aussi bien sur l’amour que sur la politique, sont largement reprises et diffusées, notamment au Liban, en Jordanie, en Syrie, en Tunisie et aux Émirats arabes unis. C’est la langue classique arabe qui tisse le destin de cette Algérienne. Elle naît en 1953 à Menzel Temime, en Tunisie, où sa famille, engagée dans la lutte pour la libération nationale algérienne, s’est réfugiée. De retour au pays au lendemain de l’indépendance, alors qu’elle est encore lycéenne, la jeune fille fait déjà parler d’elle en présentant l’émission quotidienne poétique « Hamassat » (Chuchotements) à la radio nationale. C’est en apprenant l’arabe littéraire, avec l’appui de son père francophone, qu’elle trouve sa voix. Presque un chant. L’écriture devient son sésame. Gage de liberté. Lorsque paraît son premier livre de poésies, en 1973, sous le titre Ala Marfa’ Al Ayam (Au Havre des jours), Ahlem Mosteghanemi est la première femme à publier un recueil en langue arabe en Algérie. Son mariage avec le Libanais Georges El Rassi, éditeur et journaliste, la conduit à s’installer à Paris d’abord, où elle poursuit ses études universitaires à la Sorbonne et obtient en 1982 un doctorat en sociologie sur le thème de l’image de la femme dans la littérature algérienne. Dix ans plus tard, c’est à Beyrouth que cette mère de trois enfants se consacre enfin exclusivement à l’écriture. Nourrie de culture française, elle façonne un ton très personnel, dont la sensualité et le lyrisme n’excluent jamais l’ironie. Son premier roman, écrit dans un style poétique et courageux, la propulse sur la scène littéraire arabe. Elle y met en scène un peintre devenu manchot pendant la guerre et la fille de son ancien commandant rencontrée vingt-cinq ans après à Paris. Une fresque poignante de l’Algérie et une brûlante histoire d’amour. Dans une célèbre lettre adressée à l’auteur, le poète Nizar Kabbani ira jusqu’à écrire : « Ce livre m’a donné le vertige ; je l’aurais signé si on me l’avait demandé. » Dès lors, elle enchaîne les succès littéraires, en commençant par donner deux suites à son roman, Fawda el hawas (Le Chaos des sens) en 1997 et Aber sarir (Passant d’un lit) en 2003, qui deviennent également des classiques et des best-sellers dans tout le monde arabophone. El aswad yalikou biki (Le noir te va si bien), publié en 2012, confirme de nouveau Ahlem comme romancière arabe majeure de son époque. Militante pour les droits des enfants, contre les violences et pour le droit à l’éducation, elle se sent investie d’une responsabilité envers la jeunesse. Passionnée, elle envisage la littérature comme une arme brandie contre la désillusion, la perte de sens et l’obscurantisme. « La vraie cause, c’est l’homme », assure-t-elle. L’histoire d’amour et les thèmes brûlants qu’elle évoque aujourd’hui dans Les femmes ne meurent plus d’amour trouvent leur issue au fil des pages. Poésie au poing, elle fait du rêve, de l’espoir et de l’optimisme le terreau de son inspiration. Telle une bouffée d’oxygène. ■
Les femmes ne meurent plus d’amour, Hachette-Antoine, 346 p., 18 €.
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par Emmanuelle Pontié
EN MAI, C’EST « RIDEAU »
on, la formule est connue : « Si on devait attaquer la France, faudrait le faire en mai ! ». Certes, c’est un mois assez space, où, en gros, tout le monde se la coule douce. Et cette année, en particulier, avec quatre jours fériés qui tombent miraculeusement à proximité des weekends et offrent joyeusement un festival de ponts, ça va être la méga teuf ! En un mot comme en cent, l’Hexagone sera aux abonnés absents. Et cette année encore, il faut rajouter une jolie petite cerise sur le gâteau : les grèves. Celles des trains et d’Air France qui égrènent des dates supplémentaires de débrayage de jour en jour, et celle de tous les fonctionnaires réunis le 22 mai… Et nos amis africains, parmi d’autres, se moquent de nous. Ils boycottent Paris, menacent de collectionner des miles dans les compagnies concurrentes d’Air France, voire, de ne pas venir du tout, vu que leurs interlocuteurs business seront pour la plupart au vert. Normal. Les seuls qui bosseront vraiment, ce sont le Président Macron et ses équipes, sur-occupés à essayer d’enrayer la levée sociale de boucliers contre les réformes côté chemins de fer et fonction publique. Et aussi, la direction d’Air France, empêtrée dans les caprices d’enfants gâtés de ses pilotes rois. Pour le reste, ce sera le mois le pire certainement en matière d’activité touristique. Les agences de voyages, elles, dont le chiffre d’affaires est totalement en berne depuis des semaines, menacent de demander réparation. Bref, comme souvent, la France est à nouveau la risée internationale, et son peuple targué de champion toutes catégories des râleurs. Et sans remettre en cause une seconde le droit sacré de grève, c’est pas faux que les Frenchs aiment bien faire traîner en longueur les conflits sociaux et paralyser tout un pays pendant des semaines et des mois.
Cela dit, puisqu’on est en mai, rappelons qu’en Afrique, on ne se prive pas non plus de se la couler super douce. Car le concept du pont entre les fêtes a été parfaitement intégré dans les mentalités. Y compris dans les services publics, qui n’ont pas peur de fermer hermétiquement. Et si l’on rajoute les cérémonies au village et les convalescences paludéennes curieusement infinies, certains citoyens n’ont pas peur de disparaître royalement durant le mois tout entier (si, si, j’en connais !). Pas terrible non plus pour le business. En mai, donc, évitons d’aller les uns chez les autres. Car des deux côtés, grèves ou pas grèves, c’est « rideau ! ». ■
Jours fériés, festival de ponts, grèves : en mai, on boycotte Paris et on se la coule super douce… en Afrique.
AM vous a offert les premières pages de notre parution de Mai
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