Les confidences très rares de Pascale Marthine Tayou
Cameroun
Les clés de l’émergence
Interview
Cellou
Dalein Diallo
« Ce qui ne va pas avec Alpha Condé ! »
Tunisie
Ghannouchi président ?
par Zyad Limam
L’ÈRE CHINOISE
Nous en reparlerons dans notre prochain numéro. Mais les images et le son qui nous sont parvenus du dernier congrès du Parti communiste chinois fin octobre (19e de la série, dans le hall immense du Palais du peuple, avec les milliers de délégués qui applaudissent à l’unisson, droits comme des « i »…) transmettent un message sans équivoque : la Chine, libérée de la pauvreté et du sous-développement en moins de quarante ans, veut s’affirmer comme une très grande puissance, pourquoi pas la toute première, influente, rayonnante, avec la force nécessaire et des concepts planétaires comme celui des nouvelles routes de la soie. L’homme chargé de cette incroyable mission, l’actuel patron du pays, Xi Jinping, a fait inscrire « sa pensée », celle qui doit structurer la « nouvelle ère » (terme répété 36 fois dans son discours) dans la constitution du parti. Le logiciel du socialisme chinois a donc été « rebooté ». Xi Jinping devient ainsi l’égal du grand Mao (fondateur de la République populaire, défenseur de sa souveraineté), de Deng Xiaoping (architecte de la métamorphose économique). Xi Jinping devenant le nouveau timonier, celui qui portera les ambitions de ce pays immense. Avec comme horizon, le centenaire de la révolution chinoise, en 2049…
Pour que cela fonctionne, Xi (surnommé « Dada », « l’oncle ») a martelé une donnée tout aussi fondamentale : démocratie, peut-être, justice, certes, lutte contre la corruption, évidemment, mais le PCC, le Parti communiste chinois, doit rester au centre de tout. Les masses et l’idéologie redéfinie, c’est le cœur de la machine, du réacteur, qui s’impose à l’État et à tout le reste. Résultat, depuis cinq ans et l’arrivée au pouvoir de Xi, la relative ouverture, l’émergence d’une société civile, les espaces de liberté d’expression, tout cela a été vigoureusement remisé au placard, de manière souvent musclée. Et le nouveau timonier semble s’être attribué un bail au pouvoir indéfini, au-delà de son nouveau mandat. Xi est là pour rester, quel que soit le titre, ou la fonction future. C’est d’autant plus impressionnant, vertigineux, qu’au fond, au-delà des sourires énigmatiques et de la poigne de fer, personne, semble-t-il, ne connaît vraiment cet homme…
Cette mutation chinoise, cette expérience est réellement stupéfiante : une nation de plus d’un milliard et demi d’habitants, au cœur d’une Asie émergente, portée par une formidable ambition, une histoire et une culture millénaires, tenue par un régime à poigne, tentée par un autoritarisme grandissant… Le China power est devenu une évidence. Il faudra apprendre à comprendre, à dialoguer, coexister, vivre avec. D’autant que rien n’est inscrit dans le marbre, que la « nouvelle ère » pourrait prendre des directions surprenantes. Comment assumer le rayonnement mondial, projeter une influence, un soft power, en verrouillant la pensée, l’expression, le débat ? Comment maintenir des centaines de millions de personnes économiquement émancipées dans un carcan idéologique rigide ? Comment affronter l’immense chantier écologique, accélérer sans trop de casse la transformation industrielle, la mutation vers une économie d’intelligence ? Comment vivre en paix et en harmonie avec ses voisins, alors que se multiplient les conflits de territoires ? Comment éviter une opposition frontale avec les États-Unis au moment où certains à Washington qualifient Beijing de danger immédiat et préconisent, entre autres, un rapprochement plus net avec l’Inde, cet autre géant, démocratique et plus proche des intérêts occidentaux ? Oui, allons vers la Chine, évidemment, là où l’histoire est certainement en marche. Mais cette histoire n’est pas écrite d’avance. ■
SOMMAIRE
Novembre n°374
3 ÉDITO
L’ère chinoise
ON
EN PARLE
6 Livres : Rachid Boudjedra De bruit et de fureur par Catherine Faye
8 Musique : Kelela Pas de doute, la relève est bien là par Sophie Rosemont
10 Écrans : En cas d’urgence, briser la glace par Jean-Marie Chazeau
12 Agenda : Le meilleur de la culture
15 C’EST COMMENT ?
Défier la menace par Emmanuelle Pontié
16 PARCOURS
Jochen Zeitz par Catherine Faye
40 CE QUE J’AI APPRIS
Anouar Brahem par Loraine Adam
66 LE DOCUMENT
Eldridge Cleaver, à tombeau ouvert par Hedi Dahmani
98 VINGT QUESTIONS À...
Fadily Camara par Astrid Krivian
TEMPS FORTS
18 Cover story
La vie après le pouvoir par Sabine Cessou, Cédric Gouverneur, Frida Dahmani, Hedi Dahmani, Zyad Limam, George Ola-Davis, Emmanuelle Pontié, Julien Wagner
42 Ghannouchi, objectif présidence ? par Frida Dahmani
48 Portrait : Nadia El Bouga
Elle s’attaque aux mille et uns tabous par Fouzia Marouf
52 Cellou Dalein Diallo : « Ce qui ne va pas avec M. Alpha Condé » par Julien Wagner
60 Pascale Marthine Tayou : « Je n’essaie pas d’être un artiste, mais un être humain » par Sabine Cessou
DÉCOUVERTE
71 CAMEROUN Les clés de l’émergence par François Bambou
MADE IN AFRICA
88 Escapades : La Tunisie, au sud par Frida Dahmani
90 Design : Les défis de Sara Ouhaddou par Loraine Adam
91 Architecture : le « musée zoulou » récompensé par Sabine Cessou
92 Fashion : Nelly Wandji, un écrin branché pour les créateurs par Sophie Rosemont
algérien n’en finit pas d’afficher ses convictions. Ici avec un roman qui se déroule dans les années 50, en pleine guerre d’indépendance. Le portrait brutal d’un pays mutilé et d’une enfance chaotique. par Catherine Faye
« AU NOM de ma mère, je jure de dire la vérité, toute la vérité. Je ne crois pas en Dieu, ni en la religion musulmane, je ne crois pas en Mahomet comme prophète. » Nous sommes le 3 juin 2015. Invité de l’émission Mahkama (« Tribunal ») sur Echorouk TV, une chaîne de télévision privée algérienne conservatrice, l’écrivain prolifique clame en arabe dialectal son athéisme face à la caméra. En faisant de tels aveux, Rachid Boudjedra clame, une fois encore, ce jour-là, sa liberté de ton assumée et ses positions tranchées. Récemment, alors que paraît La Dépossession, roman sur la guerre d’indépendance algérienne, l’auteur révolutionnaire, aux allégations parfois contradictoires, lance à nouveau un pavé dans la mare en publiant un pamphlet, Les Contrebandiers de , aux éditions FrantzFanon. Ses propos choquent. Kamel Daoud, qu’il accuse
d’avoir appartenu au Groupe islamique armé (GIA), dépose une plainte contre lui et son éditeur afin d’exiger réparation et excuses publiques ; Yasmina Khadra, calomnié, réagit par une lettre ouverte sur Facebook. Qu’à cela ne tienne, Boudjedra ne se démonte pas.
Il faut dire que l’homme n’en est pas à un coup d’essai. Depuis près de cinquante ans, avec son style inimitable, il n’a jamais caché ses convictions et se fiche du qu’en dirat-on. Son parcours est celui d’un homme affranchi. La passion de son pays, l’ironie de la condition humaine, la liberté de parole habitent ses textes. Son engagement politique et ses convictions athéistes en font une figure de la résistance à toute forme d’oppression dans le monde arabo-musulman. Parfaitement bilingue, l’homme au faciès de barbouze et à la voix effilée, écrit aussi bien en français qu’en arabe. Son écriture dans laquelle il mêle désinvolture et sérieux, est conçue comme une catharsis par laquelle l’écrivain se libère.
Dans son dernier roman, l’auteur de La Répudiation raconte un incident : la destruction dans les années 50 de l’atelier du peintre Albert Marquet, ami de Matisse, installé en Algérie en 1927. Une destruction sous forme de métaphore. Celle d’un pays mutilé par la colonisation, mais qui se cherche, par la langue, la poésie des mots et des sens. Témoin direct de ce naufrage, le narrateur revient sur son enfance à Constantine. L’Algérie est encore meurtrie par les purges antisémites perpétrées par le régime de Vichy. Et la guerre d’indépendance plonge le pays dans le sang et la violence. Boudjedra met en scène un adolescent miné par une obésité maladive et un père humiliant. Ce sont deux tableaux découverts dans le cabinet d’expertcomptable de son oncle qui vont apaiser le jeune Rachid. L’un est signé du plus grand peintre de l’âge d’or musulman, Al Wacity ; l’autre, Albert Marquet. Chacun à sa manière, contient la mémoire du Maghreb. ■
roman
LIENS DE PARENTÉ
« D K d 4
« L’ABSENTE DE NOËL, », Karine Silla, éd. de l’Observatoire, 448 p., 21,90 €.
SOPHIE, 20 ans, partie faire du bénévolat à Dakar, doit rentrer fêter Noël en famille. Tout le monde l’attend. Mais elle ne réapparaît pas. Face à cette disparition inexpliquée, la famille au complet part à sa recherche au Sénégal. Là, dans l’effervescence de la capitale, chacun est forcé de dépasser ses préjugés, de se confronter
roman DEVOIR DE MÉMOIRE
aux souffrances enfouies et de faire un pas vers l’autre. Dans ce troisième roman, Karine Silla, dramaturge, réalisatrice et scénariste francosénégalaise, reprend un de ses thèmes phares : les désordres et les passions des familles recomposées. Et si ses personnages sont largement inspirés de ses proches et de faits réels, c’est l’Afrique qui tient ici le rôle principal. Avec Sophie, l’absente. Sophie, l’enfant adultérine. Une épopée familiale proche du roman policier. ■ C.F.
« EN COMPAGNIE DES HOMMES », Véronique Tadjo, Don Quichotte, 200 p., 17 €.
ENTRE 2014 et 2016, 11 323 personnes ont succombé au virus Ebola. Depuis l’Afrique du Sud, où elle a longtemps dirigé le département de français à l’université du Witwatersrand de Johannesburg, ou encore depuis Abidjan et Londres
où elle partage son temps, Véronique Tadjo a suivi tout ce que les médias diffusaient sur l’épidémie. Elle rend ici hommage à ceux qui ont lutté contre le virus au risque de leur vie. Son récit polyphonique en forme de conte entremêle poésie et fable africaine, journal intime et essai philosophique. Pour ne pas oublier les victimes anonymes et les héros invisibles. ■ C.F.
« ALORS, ÇA MARCHE ? », collectif, Gallimard/ Cartooning for Peace, 140 p., 19,50 €.
presse
PARLE ON EN
EMMANUEL, VU PAR CARTOONING FOR PEACE EXTRÊMEMENT utile, nécessaire, irrévérencieuse, l’association Cartooning for Peace, fondée entre autres par Plantu et Kofi Annan, rassemble plus de 160 dessinateurs de presse dans le monde. Et lutte avec détermination et humour pour le respect de la liberté d’expression. Et quand il le faut, pour la protection des dessinateurs, souvent menacés par des régimes peu enclins au second degré… L’association édite aussi régulièrement des recueils de dessins de presse. À découvrir, ce dernier opus, Alors ça marche ?, chronique sucrée, salée, acide de la montée en puissance d’Emmanuel Macron et de sa victoire. ■ Zyad Limam
essai
LES HOMMES DU FUTUR
À QUOI ressemblera la vie dans cent ans ?
Pour l’historien israélien Yuval Noah Harari, les nouvelles technologies permettront à l’homme d’atteindre un nouveau stade de l’évolution. Alors l’homo deus, muni de pouvoirs quasi-divins, évincera l’homo sapiens. Après le succès mondial de Sapiens : une brève histoire de l’humanité, Homo Deus dévoile ce que sera le monde lorsque les progrès des biotechnologies et des sciences congédieront l’idée classique de l’humain. Si le best-seller d’Harari interrogeait l’histoire de l’humanité, de l’âge de la pierre à l’ère de la Silicon Valley, son nouveau livre esquisse une image inquiétante du XXIe siècle et anticipe un univers où Google et Facebook connaîtront nos goûts et nos préférences politiques mieux que nous-mêmes et où nous serons évincés du marché de l’emploi par des ordinateurs. Vertigineux. ■ C.F.
« HOMO DEUS –UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’AVENIR », Yuval Noah Hariri, Albin Michel, 464 p., 24 €.
Kelela Pas de doute, la relève est bien là
Avec TAKE ME APART, son premier album, la nouvelle recrue du R’n’B alternatif américain impose son flow et son sex-appeal.
par Sophie Rosemont
MÉFIEZ-VOUS des apparences ! La jolie
Kelela Mizanekristos n’est pas une débutante. En effet, cela fait des années qu’on entend son joli brin de voix. D’abord sur sa mixtape Cut 4 Me (2014). Puis chez Solange Knowles, sur une chanson de l’album A Seat at the Table. Et même chez Gorillaz, plus tôt cette année. Ayant grandi au sein d’une famille éthiopienne très soudée et d’origine modeste, Kelela n’imaginait pas sortir aussi vite du Maryland. Sauf qu’influencée par le charisme d’une mère qui chantait à toutes les fêtes, qu’elles soient africaines ou américaines, elle a décidé de plaquer ses études de sociologie et quitter Washington pour Los Angeles. Elle mettra des années à percer : elle est belle, chante bien, mais refuse d’être formatée. Produit par ses bons
soins, bénéficiant de l’intervention de pointures triées sur le volet (Jam City, Arca, Romy Madley Croft du groupe
The XX et Ariel Rechtshaid, collaborateur d’Adele ou de Vampire Weekend), Take Me
«
Apart s’ouvre sur un titre annonçant d’emblée l’élégance de l’album, « Frontline ». Nous voilà aux prises avec un R’n’B synthétique aux échos jazz, dubstep, soul… Et avant, tout, résolument urbain, où Kelela déroule ses histoires de cœur, ses déceptions et ses combats de femme indépendante – d’autant plus qu’elle est noire américaine.
Féminine, féministe, elle qui écoute aussi bien Björk que Miriam Mabeka ou Pink Floyd se révèle une soul woman d’un genre hybride et détonant. « Blue Light », « Onanon », « Bluff » ou « Enough », aux tempos plus ou moins relevés, témoignent d’une écriture ciselée et d’une orchestration forte du dialogue sensuel entre claviers organiques et beats électroniques. Une nouvelle preuve que s’émanciper des pressions et des diktats marketing permet souvent de produire les plus belles œuvres. Si l’on rajoute à cela un look affirmé, de longues tresses et un carnet d’adresses bien rempli, on peut présager le meilleur pour Kelela. ■
TAKE ME APART », Kelela, Warp Records
Mamadou Kouyaté, Hawa Diabaté et Lassana Diabaté, un super-groupe qui fait groover l’art ancestral des griots.
métissage
DA KALI ET KRONOS, PLUS D’UNE CORDE À LEUR ARC
Trio malien versus quator californien : deux traditions se confrontent…
D’UN CÔTÉ, le trio griot Da Kali, avec sa chanteuse Hawa Kassé Mady Diabaté, dont tout le monde réclame le timbre profond – d’Alex Wilson à Madou « Sidiki » Diabaté. De l’autre, le quatuor de cordes Kronos Quartet, basé à San Francisco. Imaginez le meilleur qui pourrait résulter de cette rencontre, et vous aurez le son étonnamment singulier de Ladilikan. Porté par le tube instantané « Eh Ya Ye », l’album fait preuve d’une belle cohérence malgré l’éclectisme de ses origines et de son orchestration. Une réussite. ■ S.R.
« LADILIKAN », Trio Da Kali & Kronos Quartet, World Circuit.
légende revisitée
LEEROY, FOU DE FELA
L’ex-« Saïan » rend hommage au roi de l’afrobeat. Joli.
KHALID dehbi, aliais Leeroy, a compris qu’il y avait une vie après Saïan Supa Crew. Après un premier solo tout à fait honorable, le voici de retour avec un projet ambitieux : faire redécouvrir l’univers de Fela Kuti, disparu il y a vingt ans. Réunissant Femi et Seun Kuti, Féfé, Nneka, Nakhane, et des musiciens historiques tels le percussionniste Wura Samba, Leeroy rend hommage au « Black President » en mettant en lumière son intemporelle modernité. ■ S.R. « LEEROY PRESENTS : FELA IS THE FUTURE », BMG
retour
aux sources
musique
GRIOT BLUES, DU MISSISSIPPI À BAMAKO
QUAND LE BLUESMAN Mighty Mo Rodgers rencontre le musicien malien Baba Sissoko, cela donne Griot Blues. Fidèle à son désir de manipuler des instruments traditionnels au sein de structure jazzy ou blues, Sissoko ne pouvait que sympathiser avec son acolyte américain et, quelques années et beaucoup de jams plus tard, ce premier album en commun voit le jour. Aux guitares sous influence Chicago se mêle le tamani (tambour) ; les voix, aussi sages qu’enthousiastes, construisent un pont entre Mississippi et Bamako. Le duo parvient à un équilibre mélodique et sémantique qui démontre que la fraternité est l’un des plus solides terreaux de la musique. Bonne nouvelle, ce Griot Blues s’invitera sur les cènes françaises au printemps 2018. On a hâte. ■ S.R.
« GRIOT BLUES », Mighty Mo Rodgers & Baba Sissoko, One Root Music / Socadisc Distribution.
« BEBALEE », Fayrouz, Mercury/ Universal.
icône
PLONGE
FAYROUZ SE REPLONGE DANS LES CLASSIQUES
BELLE IDÉE que de reprendre à sa sauce (orientale) et en arabe les grands classiques qui lui tiennent à cœur : « Imagine » (qui devient « Yemken »), « Besame Mucho » (« Ana Weyyak »), « My Way » (« Hkayat Keer »), « Pour qui veille l’étoile » (« Lameen »)… À 82 ans, la diva libanaise est toujours aussi majestueuse – et bien entourée puisque la brillante Reema Rahbany, à qui elle a confié l’adaptation et l’arrangement, a ourlé d’or ce disque, certes de facture classique mais dont chaque interprétation va droit au cœur. ■ S.R.
Kate Winslet, de nouveau héroïne d’un survival movie, vingt ans après « Titanic ».
En cas d’urgence, briser la glace
Scénario catastrophe : un avion s’est crashé en pleine montagne. Les RESCAPÉS, une photoreporter et un médecin, étrangers l’un pour l’autre, vont devoir s’allier pour tenter de survivre dans des conditions extrêmes…
par Jean-Marie Chazeau
IL Y A QUELQUES années, l’actrice américaine Kelly Lynch rapportait cette confidence de Denzel Washington, son partenaire du film Programmé pour tuer : « Je déteste dire ça, mais, tu sais, quand les hommes blancs amènent des femmes au cinéma, ils ne veulent pas voir à l’écran un homme noir avec une femme blanche »… Il faut dire qu’à Hollywood, jusqu’en 1956, une règle interdisait tout rapprochement sexuel interracial à l’écran. Et même si l’industrie a évolué et fait quelques progrès, jusqu’à présent, les films osant montrer un homme noir en couple avec une femme blanche traitaient surtout du problème que ça posait à l’entourage… Ici, il n’en est jamais question. Pourtant, la 20th Century Fox a choisi un comédien noir, le Britannique Idris Elba (The Wire, Mandela), et sa compatriote Kate Winslet (Titanic). Deux stars pour un couple mixte qui
« LA MONTAGNE ENTRE NOUS » (États-Unis) de Hany Abu-Assad. Avec Idris Elba et Kate Winslet.
va se former sous nos yeux, même s’il leur faudra du temps pour briser la glace. Il faut dire qu’elle, photoreporter toujours pressée, et lui, chirurgien demandé, se retrouvent seuls au monde dans la neige au sommet d’une montagne où s’est écrasé le petit bimoteur qui devait les amener d’urgence à Denver. Inconnus l’un pour l’autre avant l’accident, mariés ou quasi chacun de leur côté, ils vont apprendre à se découvrir dans les pires conditions. Si ce film de survie est très plaisant à suivre, dans des paysages grandioses, lorsqu’il vire à la romance, la mise en scène est parfois maladroite, à coups de flash-back de scènes qu’on vient à peine de voir, pour souligner combien le rapprochement était inévitable.
Le réalisateur, Hany Abu-Assad, était plus à l’aise en 2005 pour terminer son excellent film à suspense sur les attentats suicides à Tel-Aviv : Paradise Now. ■
road movie L’ALGÉRIE ET SES FANTÔMES
UN (PREMIER) film qui imprime la rétine et l’esprit : six mois après l’avoir vu à Cannes, ce road movie algérien reste bien ancré en mémoire. Parce qu’il a surpris d’abord par sa construction en trois parties, abandonnant en cours de route des personnages auxquels on commence à s’attacher, trois générations d’Algériens : un promoteur immobilier taiseux et confronté à la corruption, une jeune fille obligée d’être conduite en voiture par son ancien amoureux pour rejoindre le fiancé à qui elle est promise par sa famille, et un neurologue rattrapé par la terreur des années de guerre civile. Un voyage politique sans le dire, sentimental sans forcer, qui
fable
Trois récits pour une radiographie de l’Algérie d’aujourd’hui.
nous fait traverser le désert et la région de Biskra au son de Bach et des rythmes traditionnels revisités par la jeunesse algérienne d’aujourd’hui. Envoûtant et pertinent. ■ J.-M.C.
Une tempête anti-colonialiste
UN PRÉSIDENT africain décide de nationaliser l’exploitation des ressources naturelles de son pays, aux mains d’entreprises occidentales qui ne vont pas se laisser faire… Le mécanisme de déstabilisation qui s’ensuit est bien décrit, mais qu’est-il arrivé à Sylvestre Amoussou ? Si on retrouve avec plaisir l’acteur et réalisateur béninois, sa bonhomie malicieuse laisse place à une charge sans nuance contre le néocolonialisme : les Blancs sont tous des rapaces, et les Noirs qui les soutiennent viennent de l’étranger… Pas de place à l’humour : un premier degré qui permet d’assouvir un légitime sentiment de revanche sur l’histoire (d’où l’accueil public et l’Étalon d’argent au dernier Fespaco) mais qui semble aussi exonérer toute responsabilité de certains dirigeants du continent dans l’accaparement des richesses de leur pays… ■ J.-M.C.
« L’ORAGE AFRICAIN - UN CONTINENT SOUS INFLUENCE » (Bénin) de Sylvestre Amoussou. Avec lui-même, Sandrine Bulteau, Ériq Ebouaney.
comédie
PAR TOUS LES SAINTS !
EN QUÊTE D’UN SUCCÈS COMMERCIAL, un producteur de musique décide de former un groupe composé d’un rabbin, d’un prêtre et d’un imam. On retrouve bien l’humour caustique de son auteur-réalisateur, le comédien d’origine camerounaise Fabrice Eboué. Cette confrontation des différences est prétexte à des gags et dialogues hilarants, exhumant par le rire toutes ces tensions communautaires et ces non-dits, s’amusant des clichés. Dommage que tout cela demeure un peu en surface, avec ce goût de déjà-vu d’un standard « comédie française » gentillet. Pour cette histoire de groupe hors norme, on aurait justement préféré un récit moins convenu, plus audacieux. ■ Astrid Krivian « COEXISTER » (France), de Fabrice Eboué. Avec Audrey Lamy, Ramzy Bedia, Jonathan Cohen, Guillaume de Tonquédec, Mathilde Seigner.
« EN ATTENDANT LES HIRONDELLES » (Algérie-France) de Karim Moussaoui. Avec Mohamed Djouhri, Hania Amar, Sonia Mekkiou, Mehdi Ramdani.
Un imam, un prêtre et un rabbin… Non, ce n’est pas le début d’une blague !
festival
À BAMAKO, LA BIENNALE TIENT LE CAP
Avec « Afrotopia », un thème plus que jamais tourné vers L’AVENIR.
CES BIENNALES africaines de la photographie ont heureusement la vie longue ! Bamako, ville mère des Rencontres de la photographie, accueille donc les visiteurs pour la 11e édition, à partir du 2 décembre. La manifestation se renouvelle sous la houlette de sa nouvelle directrice, la commissaire germanocamerounaise Marie-Ann Yemsi.
Le thème choisi, « Afrotopia », regarde résolument vers l’avenir. La programmation s’inscrit dans un dispositif urbain comprenant le Musée national du Mali, le musée du District, la Galerie Médina, l’Institut français de Bamako et le Parc national. De nombreuses expositions en off accroîtront l’offre. Les épicentres de la photographie africaine sont bien représentés, avec dans le comité de sélection Sammy Baloji (Biennale de Lubumbashi), Olfa Feki (Maison de l’Image à Tunis), Lekgetho James Makola (Market Photo Workshop à Johannesburg), ou encore Azu Nwagbogu (Lagos Photo Festival).
L’affiche de la rencontre, un guitariste qui bondit, évoque l’euphorie en cours dans les arts sur le continent. Sous tous ces regards avertis, on a hâte de voir éclore une flopée de nouveaux talents. ■ Sabine Cessou
« RENCONTRES DE BAMAKO », du 2 décembre au 31 janvier. rencontres-bamako.com
David Uzochukwu, « Wildfire », 2015.
art contemporain AKAA, AU CŒUR DE PARIS
« Also Known As Africa » REVIENT au Carreau du Temple pour sa 2e édition.
APRÈS LE FRANC SUCCÈS de la première édition en 2016, visitée par 15 000 personnes, AKAA accueille cette année 38 galeries venues de 19 pays, pour moitié des nouveaux venus. C’est la seule foire d’art contemporain africain qui se tient dans la capitale française. Avis aux collectionneurs : le design sera plus présent cette année, avec 10 % des œuvres exposées. La foire, dont le comité de sélection comprend Simon Njami, directeur de la prochaine Biennale de Dakar et Azu Nwagbogu, directeur du festival de photographie de Lagos, s’étend par ailleurs dans les sous-sols du Carreau du Temple pour organiser AKAA Underground. Ce laboratoire d’art et de rencontres abritera des discussions, menées notamment par la philosophe Seloua Luste Boulbina avec des artistes issus des Caraïbes. L’idée étant de relier le contient à ses diasporas, mais aussi aux artistes d’ailleurs qui s’en inspirent. La peintre sud-africaine Lady Skollie aura quant à elle carte blanche pour investir un espace qui lui sera dédié, et la foire rendra hommage au grand sculpteur sénégalais Ousmane Sow, disparu le 1er décembre 2016. ■ S.C. « ALSO KNOWN AS AFRICA, ART & DESIGN FAIR », Carreau du Temple, 4, rue Eugène Spuller, du 10 au 12 novembre. akaafair.com
Fototala King Massassy, « Anarchie productive », 2017.
curiosité
Royaume magique en Alsace
Le Château-Musée VODOU héberge une collection privée exceptionnelle d’objets ouest-africains issus de cette religion.
Mami Wata, divinité des océans.
MARC ET MARIE-LUCE Arbogast sont des passionnés, fascinés par le vodou, religion d’ordre cosmique issue des cultes animistes née en Afrique de l’Ouest autour du XVIIe siècle. Leurs voyages leur ont permis de rassembler plus de 1 000 pièces, allant de petits talismans à des costumes ou masques rituels. Une collection originaire du Ghana, du Bénin, du Togo et du Nigeria, dont une partie est présentée dans le cadre de l’exposition permanente « Le vodou, l’art de voir autrement ». Ils viennent de lancer une campagne de crowdfunding pour organiser « Vodou au féminin », leur première exposition temporaire, de mars à octobre 2018. ■ Catherine Faye Château-Musée Vodou, 4, rue de Koenigshoffen, Strasbourg. chateau-vodou.com
grand écran
YAOUNDÉ
FAIT
SON CINEMA
APRÈS Dakar, Abidjan ou Beyrouth, la 5e édition des Trophées francophones du cinéma fait halte à Yaoundé pour récompenser la vitalité du 7e art et soutenir les futurs cinéastes du continent. Cet événement pose chaque année des jalons au sein du pays d’accueil afin de « favoriser la création locale », nous confie Fanny Benkara, la chef de projet. Enfin, cette édition récompensera par des bourses de financement certains projets de fictions et de documentaire consacrés à l’Afrique. ■ Fouzia Marouf « TROPHÉES FRANCOPHONES DU CINÉMA, CAMEROUN », du 4 au 16 décembre. trophees-francophones.org
inauguration
LE LOUVRE À ABU DHABI
Après des années de négociations et de travaux, le premier musée universel du monde arabe ouvre ENFIN ses portes.
CONSTRUITE dans la capitale du plus grand émirat des Émirats arabes unis, sur l’île de Saadiyat (l’île du bonheur), cette « villemusée » est née d’un accord avec la France et se veut un lieu œuvrant au dialogue entre l’Orient et l’Occident. Conçue par l’architecte français Jean Nouvel, la structure est virtuose, impressionnante. Elle est recouverte d’un vaste dôme argenté composé de près de 8 000 étoiles en métal entrelacées et s’étend sur presque 64 000 m2, dont 6 000 m2 consacrés aux collections permanentes et 2 000 m2 aux expositions temporaires. Avec 600 œuvres d’art, dont 300 prêtées par 13 musées français durant la première année d’ouverture (La Belle Ferronnière de Léonard de Vinci ou encore un Autoportrait de Vincent van Gogh), le musée couvre tous les pans de la création artistique, des origines de l’art à nos jours. Intitulée « D’un Louvre à l’autre : Naissance du musée du Louvre », l’exposition inaugurale, qui ouvrira le 21 décembre 2017, retracera la naissance du musée du Louvre. ■ C.F.
LOUVRE ABU DHABI, ouverture le 11 novembre.
Saadiyat Cultural District, Abu Dhabi. www.louvreabudhabi.ae
L’édifice est signé par le célèbre architecte Jean Nouvel.
T
in, r ique e , hui, o tre vous uel a ble
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par Emmanuelle Pontié
DÉFIER LA MENACE
C’est devenu banal. On a appris à vivre sous haute surveillance, dans un univers peuplé d’hommes en tenue, comme on dit en Afrique. L’entrée des hôtels et des restaurants est barricadée, à Ouaga, à Bamako… Des sas de fouille, hermétiques, ont été installés à la porte des brasseries, boîtes de nuit, espaces de loisirs. On passe des détecteurs d’explosifs sous les voitures. À Yaoundé, une patrouille de sécurité est installée à l’entrée de l’aéroport, qui demande les papiers d’identité et inspecte les coffres. Des cordons de vigiles sont déployés autour de chaque manifestation, des gendarmes sillonnent les marchés surpeuplés. Tout cela a un coût. Énorme. Qui pèse dangereusement sur les budgets des États. Qui alourdit aussi les dépenses des patrons d’établissements privés, et se répercutent sur le prix au consommateur. À Abidjan, Cotonou, Lomé, Niamey, N’Djaména aussi. Entre les djihadistes qui opèrent au Sahel et ceux qui se déploient depuis le nord du Nigeria, le continent noir est pris en tenaille, de l’ouest au centre. Avec des moyens financiers et techniques limités. Le danger, permanent, est grand pour les populations, les visiteurs.
Et pourtant, la capacité de résilience de toutes ces capitales, qu’elles aient déjà été touchées au cœur ou placées en alerte rouge, est étonnante. Chacun vaque à ses occupations comme si de rien n’était, se déplace de jour, de nuit, s’installe aux terrasses des maquis et des bars, consomme, va aux concerts, fait du business, lance des projets, investit. « Dieu est grand », selon l’adage. La survie, la vie, semblent plus fortes que tout. Et la notion de fatalité aussi, omniprésente. Côté investissements étrangers,
on constate quelques ralentissements, certes. Mais finalement pas tant que ça. Les grands projets avancent, les routes, les ponts, les usines se construisent, financées par telle organisation ou tel consortium. Une manière comme une autre de banaliser la menace. Ce qui est bien sûr dangereux, risqué. Mais c’est aussi incroyablement positif. Regarder l’avenir, y croire, en faisant fi des sinistres tueurs d’âmes, qui apportent chaos et déshérence, est une vraie performance. L’Afrique a de la ressource. De l’ambition. Et met tous les jours au défi le terrorisme de gagner. Avec un courage hors norme, dans des pays réputés pour être si faciles à affaiblir. ■
Chacun vaque à ses occupations comme si de rien n’était, s’installe aux terrasses des maquis et des bars, va aux concerts, fait du business, investit.
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