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AM 373 FREE

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Transition

L’Angola après Dos Santos

Maroc Le grand malaise des femmes

Algérie L’urgence de se réinventer !

Portrait Leïla Menchari, la voyageuse du temps

EN VENTE

Faure Gnassingbé, Ali JosephBongo,Kabila et les autres...

Foot KYLIAN MBAPPÉ

Le talent à l’état pur

Pop star JAY-Z, maître du music business

Présidents de père en fils

Enquête sur ces héritiers particuliers, élus ou « désignés », qui incarnent le pouvoir de la famille et du clan.

Faure Gnassingbé, président du Togo depuis 2005.

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par Zyad Limam

LES FILS, LEURS PÈRES ET LE POUVOIR

Le pouvoir de père en fils, plus rarement de père en fille, l’héritage, sont des mécanismes presque aussi vieux que l’humanité. Le clan, la filiation, la transmission font partie de nos gènes. Dans le monde de l’argent et du business, les choses sont simples en théorie, la propriété privée règle la question. Et encore, les conflits familiaux peuvent être d’une violence légendaire, s’étaler sur deux ou trois générations… Dans la sphère publique et celle du pouvoir d’État, on entre en zone trouble. Officiellement, le pouvoir n’appartient à personne, ou, pour être plus précis, il appartient aux citoyens, au peuple. En pratique, ceux qui sont au sommet peuvent être tentés de s’entourer de fidèles, et quoi de plus simple, de plus efficace pour être en confiance, partager des secrets, pour se protéger, que sa propre descendance. Sachant qu’il y a des exceptions notables, en particulier le fameux « tu quoque mi fili » (toi aussi, mon fils) adressé par César à Brutus en train de le poignarder…

Bref, dans les coulisses du pouvoir, les enfants sont nombreux. Ils ont un rôle majeur d’influence. Ils sont ceux qui peuvent entrer dans le bureau, ou qui en tiennent les accès. Ceux qui peuvent décoder la carte affective du « patron ». Parfois, ils deviennent « patrons » à leur tour. Ils « héritent » d’une manière ou d’une autre. Par l’histoire, par les urnes, parce qu’ils ont appris, dès l’enfance, à aimer la politique, ou par cynisme, par volonté de contrôler les avantages acquis, la puissance… L’affaire n’est pas qu’africaine : on pense à Justin Trudeau au Canada, fils de Pierre Elliott Trudeau. On peut penser à la dynastie des Bush aux États-Unis (George and George W.). À la dynastie des Gandhi en Inde, celle des Bhutto au Pakistan, celle des Lee à Singapour, à celle, nettement plus contestable, des Kim en Corée du Nord (voir page 66). Mais en Afrique, où la question démocratique et les impératifs de gouvernance se posent avec une acuité particulière, le débat est essentiel (voir notre cover story page 28). Être « le fils » implique forcément, et sans faire trop de psychanalyse, une charge, une responsabilité, celle du lignage, de la famille. On ne peut pas s’exempter du nom que l’on porte (sauf évidemment à changer entièrement de monde, de métier, de vie, partir sur d’autres aventures). Un « fils de… » peut certainement être président. Pourquoi en serait-il de facto exclu ? Mais, dans ce cas, il faut le mériter, plus que d’autres encore. Un fils devra faire « mieux ». En termes de résultats, d’efficacité, de développement. Être élu, vraiment, passer les urnes, dans un processus le plus transparent possible. Être adoubé par les citoyens et non pas par le clan. Agir en démocratie, et non pas en oligarchie, où le pouvoir se concentre entre les mains de quelques-uns. Accepter aussi et surtout l’alternance, de rendre un pouvoir qui ne vous appartient pas. Au fond, les choses sont assez claires. Il n’y a pas de délit de patronyme ou de progéniture, il ne peut y avoir que des délits de mal-gouvernance, de détournement de démocratie. L’Afrique n’est plus celle de nos aînés. Elle change. Elle exige plus de modernité, plus de pluralisme. Un « grand fils de » doit pouvoir quitter le palais. Être autre. Se consacrer à des tâches différentes et tout aussi essentielles. Favoriser le changement. Être un passeur, un transmetteur, au lieu de s’inscrire dans une interminable et stérile continuité.

Aujourd’hui, l’Afrique compte, à l’exception des successions monarchiques, six chefs d’État ou de gouvernement (exécutif) qui sont des fils de chef. Dans trois cas, leur autorité est fortement contestée (Togo, Gabon, RD Congo). Dans un quatrième, la justice a invalidé le processus électoral (Kenya)…

Des « statistiques » qui ne sont pas anodines. ■

SOMMAIRE

Octobre n° 373

3 ÉDITO

Les fils, leurs pères et le pouvoir par Zyad Limam

ON EN PARLE

8 Livres : Kaouther Adimi, le pouvoir des mots par Catherine Faye

10 Écrans : les démons de Detroit par Jean-Marie Chazeau

12 Musique : Ibeyi, soul sisters spirituelles par Sophie Rosemont

14 Agenda : Le meilleur de la culture

16 PARCOURS

Mariame Tighanimine par Catherine Faye

19 C’EST COMMENT ?

Le cercle non-vertueux par Emmanuelle Pontié

56 CE QUE J’AI APPRIS

Raoul Peck par Astrid Krivian

98 VINGT QUESTIONS À…

Roukiata Ouedraogo par Astrid Krivian

TEMPS FORTS

20 Maroc : femmes, le grand malaise par Fouzia Marouf

28 Pouvoir : au nom du fils par Sabine Cessou, Hedi Dahmani, Zyad Limam et Emmanuelle Pontié

40 Perspectives : Réinventer l’Algérie ? par Akram Belkaïd

48 Reportage : l’Angola, après JES par Estelle Maussion

58 Centrafrique, la nation improbable par Sabine Cessou

62 Kylian Mbappé : la France-Afrique a un incroyable talent ! par Hugues Berthon

66 Corée du Nord, voyage chez Kim par Jean-Louis Gouraud

72 Portrait : Jay-Z, maître du star business par Sophie Rosemont

76 Portfolio : Miroirs arabes par Hedi Dahmani

84 Portrait : Leïla Menchari, les voyages de la « Reine Mage

par Catherine Faye

MADE IN AFRICA

88 Escapades : l’autre Bruxelles par Sabine Cessou

91 Yennenga, un air de futur par Loraine Adam

92 Fashion : Teddy Ondo Ella, funky Africa ! par Loraine Adam

VIVRE MIEUX

94 Migraines : comment y mettre fin

95 Micro-ondes : la mauvaise réputation

96 Ne maltraitez plus vos dents !

97 Aliments industriels : modérer la « malbouffe »

AFRIQUE MAGAZINE

FONDÉ EN 1983 (33e ANNÉE)

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE

Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – fax (33) 1 53 84 41 93 redaction@afriquemagazine.com

Zyad Limam

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Assisté de Nadia Malouli nmalouli@afriquemagazine.com

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Alexandra Gil RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE EN CHARGE DES ÉDITIONS NUMÉRIQUES agil@afriquemagazine.com

Éléonore Quesnel

SECRÉTAIRE DE RÉDACTION sr@afriquemagazine.com

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ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Loraine Adam, Hugues Berton, Sabine Cessou, Astrid Chacha, Jean-Marie Chazeau, Véronique Cheneau, Catherine Faye, Jean-Louis Gouraud, Dominique Jouenne, Astrid Krivian, Fouzia Marouf, Estelle Maussion, Sophie Rosemont.

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Commission paritaire : 0219 / I 856 02. Dépôt légal : octobre 2017.

La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos reçus. Les indications de marque et les adresses figurant dans les pages rédactionnelles sont données à titre d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction, même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction. © Afrique magazine 2017.

p. 66 p. 76

Kaouther Adimi Le pouvoir des mots

Avec son troisième roman en lice pour les GRANDS PRIX LITTÉRAIRES, l’auteure algérienne impose une œuvre entre fiction et RÉALITÉ.

ON LA DIRAIT sortie d’un film de fantasy, yeux gris-vert, regard perçant, grande bouche aux contours parfaitement dessinés, longues mèches rebelles. Cependant, cette héroïne du XXIe siècle brille par bien autre chose que des pouvoirs surnaturels. Et ses talents font entrer aujourd’hui la jeune romancière dans l’arène des plus prestigieux prix littéraires français. Lorsqu’elle parle, Kaouther Adimi, 31 ans – elle en paraît dix de moins –, pétille, s’emballe, affiche un goût contagieux pour les mots et la littérature. Dans son dernier roman, un hymne au mythique éditeur Edmond Charlot, elle met en lumière leur rôle et leur nécessité. D’ailleurs, d’aussi loin qu’elle se souvienne, elle a toujours aimé se plonger dans la lecture. Elle grandit portée par les histoires, entre l’Algérie, son pays natal, et la France. Mais lors d’un retour avec sa famille en Algérie, en 1994, c’est la guerre civile, le terrorisme sévit. Menacés, parfois assassinés, la plupart des libraires ont mis la clé sous la porte et il y a très peu de livres. Qu’à cela ne tienne, Kaouther se met à écrire… pour pouvoir lire ensuite ses propres textes. Elle a 8 ans. Douée, passionnée, curieuse, la future romancière n’en est qu’à ses débuts. Diplômée en lettres modernes et en management international des ressources humaines, elle s’installe à Paris en 2009, travaille comme responsable des ressources humaines dans une entreprise de luxe et ne cesse d’écrire. Elle est très vite publiée en France. Ses deux premiers romans L’Envers des autres (Actes Sud, 2011) et Des Pierres

« NOS RICHESSES », Kaouther Adimi, Seuil, 224 p., 17 €.

dans ma poche (Seuil, 2016) sont remarqués et paraissent également en Algérie chez Barzakh, la maison d’édition de Kamel Daoud. Ce troisième roman, Nos Richesses, la propulse sur la scène littéraire. Elle y fait revivre l’épopée du libraire, éditeur et bibliothécaire Edmond Charlot (1915-2004) et de sa minuscule boutique algéroise ouverte en 1936, baptisée Les Vraies Richesses en hommage à Giono. La romancière, qui refuse de figer son identité dans un seul pays, ancre ainsi son récit dans Alger, « une ville pour laquelle [elle a] une espèce de fascination parce que c’est le lieu où [elle retournera] toujours ». Comment en a-t-elle entendu parler ? Un peu par hasard, raconte-t-elle. « C’est en me promenant que je suis tombée sur ce tout petit local qui existe toujours au 2 bis, rue Hamani. » Sur la porte vitrée, ces mots : « Un homme qui lit en vaut deux. » Et derrière la vitre, une photo en noir et blanc avec une seule indication : Edmond Charlot. Elle sait qu’il a été le premier éditeur de Camus. C’est tout. Intriguée, elle se plonge alors dans les archives, fouille, cherche, rencontre les gens qui l’ont connu, relit les textes des écrivains qu’il a publiés, SaintExupéry, Kateb Yacine, André Gide, Vercors, se fond dans la vie de ce passionné de littérature, dont la vocation est de promouvoir de jeunes écrivains de la Méditerranée. Et se lance dans une exofiction (biographie s’autorisant des inventions) où elle met en scène des personnages réels et d’autres fictifs. Un roman traversé par deux temporalités. Celle de Charlot, des années 30 aux années 60, et celle de Ryad, jeune étudiant de passage à Alger avec la charge de repeindre un local… où les livres céderont bientôt la place à des beignets. Kaouther Adimi fait ainsi entrer Les Vraies Richesses dans la légende et accède à la cour des grands. ■

roman

FASCINANTE

MÉGALOPOLE

À TRAVERS les apprentissages de Mevlut, marchand ambulant à Istanbul, Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature, explore tous les contrastes de la Turquie contemporaine. Le cheminement de son héros, paysan venu d’Anatolie dans les années 60, raconte la métamorphose et l’émergence, ces cinquante dernières années, de la fascinante mégalopole. Nouvelles mœurs, coups d’État

en images TROUPES AFRICAINES, ENTRE STÉRÉOTYPES ET PRÉJUGÉS

ALORS que la Première Guerre mondiale est sur le point d’éclater, plus de 140 000 Africains sont enrôlés par l’armée française. Pour rassurer l’opinion publique, des millions de cartes postales sont éditées durant la guerre. Qu’y voit-on ? Des combattants noirs farouches, loyaux à la mère patrie et sans danger pour les citoyens. C’est cette campagne de

CETTECHOSE

« CETTE CHOSE ÉTRANGE EN MOI », Orhan Pamuk, Gallimard, 688 p., 25 €.

« WITH A WEAPON AND A GRIN », Stephan Likosky, Schiffer Publishing Ltd, 128 p., 30 €.

militaires, émeutes, montée de l’islamisme, c’est un livre profondément politique. Mais aussi une fresque captivante, rivée à une question : que signifie être né à tel endroit du monde et à tel moment de l’histoire ? ■ C.F. propagande historique que présente l’ouvrage (en anglais) à travers 150 images saisissantes, mettant enfin en lumière un aspect méconnu de la Grande Guerre. ■ C.F.

PARLE ON EN

3 questions à… ISABELLE BONI-CLAVERIE,

« TROP NOIRE POUR ÊTRE FRANÇAISE »

AM : Après un documentaire réalisé en 2015, vous publiez un essai portant le même titre. Quelle a été votre motivation ? I.B.-C. : Après la diffusion du documentaire sur Arte, j’ai reçu des témoignages, de jeunes, de femmes, me demandant comment dépasser la discrimination, le déterminisme. J’ai voulu donner une clé à travers mon parcours. Le lecteur me voit grandir face à ces questions d’identité auxquelles j’ai été confrontée. Qu’est-ce que ce livre vous a permis d’exprimer ?

« TROP NOIRE POUR ÊTRE FRANÇAISE », Isabelle BoniClaverie, éd. Tallandier, 352 p., 19,90 €.

Depuis mon plus jeune âge, je me sens chargée de la mission de raconter l’histoire de mes grands-parents. Sans volonté ni travail, mon grand-père, Alphonse Boni, aurait dû être commis ou paysan. Mais il a été magistrat de la République française et ministre de la Justice de la Première République de Côte d’Ivoire. J’ai également pu y citer des passages d’un manuscrit de ma grand-mère. Elle y raconte les préjugés sur le mariage entre un Noir et une Blanche, en France comme en Afrique. Votre essai parle aussi beaucoup de l’Afrique et des Africains… La génération des Africains qui ont conduit leurs pays à l’indépendance dans les années 60 a fait de son mieux, mais elle n’a que très partiellement réussi la mission que l’histoire leur a assignée. Aujourd’hui cette indépendance, c’est à nous de l’achever car sinon, on en paie le prix, quel que soit l’endroit de la planète où l’on vit. ■ propos recueillis par C.F.

L’action se déroule au moment où la ségrégation commence à provoquer des vagues de contestation.

Les démons de Detroit

S’appuyant sur un long travail d’investigation, Kathryn Bigelow revient sur un épisode particulièrement sombre de l’histoire des États-Unis : les ÉMEUTES raciales de 1967, dans le Michigan, très violentes et réprimées dans le sang. Intense et oppressant.

IL Y A CINQUANTE ans, des émeutes raciales à Detroit, au nord-est des États-Unis, faisaient 43 morts, des centaines de blessés, près de 1 700 incendies et plus de 7 000 arrestations. Cinq jours d’affrontements très violents entre AfroAméricains et policiers soutenus par l’armée. Kathryn Bigelow, la réalisatrice de Zero Dark Thirty (sur les derniers jours de Ben Laden), reconstitue très efficacement la violence de ces journées, avant de s’attarder longuement sur un épisode qui tourne au film d’horreur : de jeunes Blacks qui n’étaient pas du tout mêlés aux émeutiers se retrouvent séquestrés par des policiers (blancs) alertés par des tirs entendus du côté de l’Algiers Motel où ils résident. Un agent de sécurité noir se mêle à l’action, spectateur impuissant et sidéré par la violence psychologique puis physique exercée par ces policiers qui semblent avoir carte… blanche, pensant avoir affaire à des tireurs embusqués ou au moins à leurs complices, et tentent de les faire passer aux aveux.

« DETROIT » (États-Unis) de Kathryn Bigelow. Avec John Boyega, Will Poulter, Algee Smith.

L’action partagée avec le spectateur se déroule presque en temps réel, et c’est d’autant plus oppressant. Une restitution minutieuse des faits (pas moins de six enquêteurs ont rencontré les témoins de l’époque et travaillé sur toutes les archives possibles) rend justice aux victimes de cette nuit-là. Les dernières séquences virent au film de procès, classique, et on reste un peu sur sa faim faute de mise en perspective politique, malgré un très beau générique retraçant des décennies de ségrégation raciale. Mais ce procès oublié ainsi mis en lumière rencontre forcément un écho dans l’Amérique post-Obama du mouvement Black Lives Matter. ■

« TÉHÉRAN TABOU » (Allemagne) d’Ali Soozandeh.

Avec Elmira Rafizadeh, Zar Amir Ebrahimi.

animation

SEXE, ARGENT… ET RÉPUBLIQUE ISLAMIQUE

COMMENT parler des tabous religieux et des non-dits d’une république islamique verrouillée par les mollahs ? Le cinéaste iranien Ali Soozandeh réussit à montrer la corruption, les abus de pouvoir, la prostitution, les amours hors mariage… en nous plongeant au cœur de la grouillante Téhéran. Une capitale dessinée, plus vraie que nature, d’autant que les personnages sont des comédiens, comme repassés au pochoir : c’est un autre genre d’animation, qui permet une immersion dans le réel très

réussie. Malgré des baisses de régime dans la narration, le film accroche par la qualité des personnages, dont une prostituée au caractère bien trempé, qui emmène partout son petit garçon, le laissant à la porte de la chambre de ses clients… ■ J.-M.C.

remake

Le film a été réalisé en rotoscopie : les comédiens sont filmés puis redessinés image par image pour en faire des personnages animés réalistes.

télévision Garçon, une coupe !

DES CLIENTS qui défilent dans un salon de coiffure afro parisien, et des punchlines qui fusent : la nouvelle mini-série de Canal+ Afrique réussit à faire rire tout le continent avec sa distribution panafricaine (et quelques guests : Claudia Tagbo, Tatiana Rojo, Jessy Matador…), son tempo serré et une réalisation soignée. Auteur et acteur principal : le YouTubeur Dycosh. « C’est un clin d’œil à tout ce qui a pu se faire aux États-Unis, explique-t-il. Dans la diaspora, le barbershop, c’est un lieu de rassemblement de plusieurs cultures, et le métro Châteaud’Eau, un carrefour de l’Afrique. » Vivement la saison 2 ! ■ J.-M.C.

« BARBERSHOP-CHÂTEAU D’EAU » (sur Canal+ Afrique, du lundi au vendredi à 20h25). Avec Dykosh, Jean Bédiébé, Ivanne Niaba, Frédéric Bukolé.

KNOCK, LE MÉDECIN IMAGINAIRE

UN EX-ESCROC reconverti en médecin fait fortune en persuadant les habitants d’un village que « tout bien portant est un malade qui s’ignore »... En donnant à Omar Sy un grand rôle classique du cinéma français, la réalisatrice transpose le héros d’Intouchables dans une France des années 50 volontairement exempte de tout racisme. Une seule scène évoque la « couleur » du nouveau docteur… Très gênant pour la crédibilité de l’histoire, même dans une comédie pleine de bons sentiments. Trop d’ailleurs : à vouloir apparaître solaire et humain, Omar Sy rate l’occasion d’incarner un grand personnage trouble et inquiétant, ce que lui offrait pourtant ce Knock. ■ J.-M.C.

« KNOCK » (France) de Lorraine Lévy. Avec Omar Sy, Alex Lutz, Pascal Elbé.

IBEYI

Spirituelles soul sisters

En deux albums seulement, les sœurs franco-cubaines Lisa-Kaindé et Naomi

Díaz imposent un nouveau LANGAGE musical, polyglotte et épuré.

EN 2015, LES SŒURS Ibeyi (« jumelles » en yoruba) sortaient leur premier album éponyme. Produit par leur mentor Richard Russell, directeur du célèbre label londonien XL (Adele, The XX), il brillait d’un R’n’B cristallin et tribal, chanté en yoruba, cette langue pratiquée dans les églises

cubaines ou dans les villes nigérianes. Séduite, Beyoncé leur a alors demandé d’apparaître dans un de ses clips. Résultat, la presse anglo-saxonne ne peut désormais se passer d’Ibeyi, qui enchaîne les couvertures des magazines. Lisa-Kaindé et Naomi Díaz ont la petite vingtaine mais une

« ASH », Ibeyi, XL Recordings.

maturité innée. Sans doute grâce à leur éducation musicale, nourrie des chants de leur mère et des percussions de leur père, Angá Díaz (aujourd’hui disparu). Si l’on y rajoute leur charisme singulier, entre réserve et exubérance, soul vintage et rap contemporain, sourire et méfiance, on tient là de fortes personnalités qui ne demandent qu’à s’exprimer en unissant leurs voix célestes. Aujourd’hui, leur deuxième album Ash confirme tout le bien qu’on pensait d’elles. On y retrouve encore Richard Russell et des invités de marque : le saxophoniste Kamasi Washington (« Deathless »), le pianiste Gonzales (« When Will I Learn »), les chanteuses Me’shell Ndegeocello (« Transmission/Michaelion ») et Mala Rodríguez (« Me Voy »)…

Porté par des hymnes d’une force vocale et mélodique devenues rare, tels « Away Away », « Numb » ou « No Man Is Big Enough for my Arms », le disque fait preuve de ce talent polyglotte propre au duo, entre anglais, yoruba et espagnol. Côté son, le R’n’B est à la fois organique et synthétique, avec des boucles et des beats hypnotisants. De Nina Simone à Kendrick Lamar, de James Blake à Solange Knowles, leurs influences s’y font entendre de loin, sans leur faire perdre leur identité. Ash est une expérience sonore, sensorielle et spirituelle dont on aurait tort de se priver. Et les sœurs Díaz entrent dans la cour des grandes, la tête haute. ■

hip hop

PRINCESS NOUVEAUNOKIA,MODÈLE DU RAP

Féministe

et PIQUANTE,

la bad girl de Harlem ne laisse pas indifférent.

LA RÉÉDITION augmentée (de huit titres !) de son disque 1992 offre un excellent prétexte pour revenir sur le parcours de cette nouvelle reine du hip hop. Née Destiny Fresqueri à Harlem il y a 25 ans, l’Afro-Portoricaine a passé son adolescence à dealer de l’herbe mais la volonté de réussir l’a rapidement titillée. D’autant qu’elle admire aussi bien M.I.A que les Riot Grrrls. À 17 ans, elle enregistre son premier morceau. Depuis quelques mois, le public et les médias ont saisi la force de son flow et de ses productions sous influence des années 90. Chouchoute du créateur de mode Alexander Wang, celle qui se fait désormais appeler Princess Nokia devrait aller loin. ■ S.R. « 1992 DELUXE », Princess Nokia, Rough Trade.

pop

AMADOU & MARIAM, L’HYMNE À LA JOIE
Le duo malien revient avec un 8e disque dansant et OUVERT sur le monde.

« LA CONFUSION », Amadaou & Mariam, Because.

AVEC UN TITRE aussi réussi que « Ta Promesse », à la fois naïf et mélancolique, lucide et rêveur, le couple malien prouve qu’il sait jouer avec les émotions de ses auditeurs. Après avoir travaillé avec Damon Albarn, Manu Chao, David Sitek (de TV on the Radio) ou Keziah Jones, Amadou & Mariam font appel à une tête inconnue du grand public, Adrien Durand, leader du groupe français Bon Voyage Organisation. Prenant très à cœur sa mission de producteur, il a fait du huitième album du duo un manifeste de pop synthétique ouvert sur la planète – de l’Afrique à l’Occident. Et en cela, il porte mal son titre (La Confusion) qui fait allusion aux méandres du monde qui nous entoure : l’œuvre, elle, est limpide ! ■ S.R.

folk-soul

KELE OKEREKE, APRÈS LA FÊTE

musique

« FATHERLAND », Kele Okereke, BMG.

DÈS LE PREMIER album de Bloc Party, le charisme de son chanteur et guitariste anglais Kele Okereke a explosé. Or, malgré le succès de son groupe de rock, il est cependant allé voir du côté de l’électro avec ses deux premiers solos, le superbe The Boxer et le moins convaincant Trick. Tout en œuvrant à la reconstitution de Bloc Party… Avec Fatherland, Kele passe dans une autre dimension. Plus organique, moins électrique, d’obédience folk et soul. On y entend même, sur « You Keep on Whispering », des échos dub ! Le sentiment amoureux est omniprésent, tout comme l’infinie tendresse que l’on entend dans la berceuse « Savannah », dédiée à sa fille. Kele a rarement été aussi proche de ses origines dans ses chansons, comme en témoigne « Road to Ibadan », où il raconte son voyage au Niger pour aller voir sa grand-mère. Petit bonus, un duo avec Corinne Bailey Rae. Un très beau disque. ■ S.R.

groove

LES VOYAGES DE TÉMÉ TAN

TANGUY HAESEVOETS a déjà une belle expérience de voyageur, entre Brésil, États-Unis et Guinée. Il a passé sa jeunesse entre Kinshasa et Bruxelles, et les rythmes africains n’ont jamais cessé de le hanter – même s’il aime autant la soul de la Motown que MC Solaar ou la samba. Résultat, son premier album éponyme est un savant mix de l’ensemble regorgeant de paroles francophones qui tiennent, elles aussi, bien la route ! ■ S.R.

« TÉMÉ TAN », Témé Tan, Pias.

Andy Warhol, « Double Elvis », 1963.

Chic, le MoMA s’invite à Paris !

Une partie de l’exceptionnelle COLLECTION de l’institution est à découvrir à la Fondation Vuitton.

DE LA NAISSANCE de l’art moderne à la période la plus contemporaine, en passant par l’abstraction américaine, le minimalisme et le pop art, plus de 200 œuvres du mythique Museum of Modern Art (MoMA) de New York s’installent à la Fondation Vuitton. Ces pièces maîtresses qui font figure de pivots dans l’histoire de l’art proposent ici une forme de manifeste pour continuellement « être moderne ». Certaines sont exposées en France pour la première fois : L’Oiseau dans l’espace de Brancusi (1928) ; Identical Twins, Roselle, New Jersey de Diane Arbus (1967) ; Campbell’s Soup Cans d’Andy Warhol (1962)… La sélection alterne chefs-d’œuvre reconnus – Picasso, Matisse, Hopper… – et œuvres moins familières mais tout aussi significatives. Des artistes issus de zones géographiques peu présentes dans les collections y trouvent leur place, tels l’Égyptienne Iman Issa ou la Turque Asli Cavusoglu. Alors que le MoMA est engagé dans un important projet d’agrandissement, cette exposition met en avant le rôle fondateur du musée dans l’écriture de l’histoire de l’art du XXe et XXIe siècle. ■ Catherine Faye « ÊTRE MODERNE : LE MOMA À PARIS », Fondation Louis Vuitton, 8 avenue du Mahatma Gandhi, du 11 octobre au 5 mars. fondationlouisvuitton.fr

événement

DANSES NOIRES

DANS LA VILLE ROSE

Le sens du SACRÉ et ses métamorphoses : cette année, le festival de Toulouse célébrera le rythme et le corps.

GERMAINE ACOGNY, la marraine du festival depuis sa première édition, ne s’y est pas trompée. Le festival de danse toulousain créé par le chorégraphe, danseur et chercheur franco-camerounais James Carlès est aujourd’hui une vitrine internationale des œuvres contemporaines des chorégraphes noirs d’Amérique et d’Afrique. Cette année, le festival tente de saisir comment le sens du sacré se métamorphose à partir des trajectoires personnelles ou collectives.

Avec La Tactique du vautour de Sophiatou Kossoko, Mar’a (femmes en arabe) de Nassima Moucheni, le spectacle autobiographique Champs de sons du comédien Émile AbossoloMbo ou encore le Gospel d’Emmanuel Djob, la programmation donne voix à des figures de la danse, de la musique et du théâtre. C’est au chorégraphe Merlin Nyakam – notamment pour le Fifa World Tour de la chanteuse Angélique Kidjo – que sera remis cette année le Prix international Elsa Wolliaston, en reconnaissance de son engagement en faveur des danses noires. ■ C.F.

« 19e FESTIVAL DANSES ET CONTINENTS NOIRS », Toulouse, du 28 octobre au 10 novembre. jamescarles.com

« Mar’a » de Nassima Moucheni.

À droite : statuette de gardien de reliquaire.

Sculptures sylvestres

Au

Quai Branly, « Les Forêts natales » offre un large aperçu de la STATUAIRE de l’Afrique équatoriale atlantique. Somptueux.

À TRAVERS une sélection de 300 œuvres emblématiques – et souvent uniques – de collections publiques et privées majeures, l’exposition explore la créativité et l’originalité exceptionnelle des arts des peuples de la forêt équatoriale atlantique. Somptueux masques d’artistes kota, punu, aduma, remarquables statuettes de gardiens de reliquaire de Fang et de Mbede dessinent une histoire de l’art des principaux styles de cette région de grande tradition sculpturale. Un génie plastique lié au culte des ancêtres et aux masques d’esprit. Et un art majeur issu des migrations bantoues du nord au sud qui, dès sa découverte au début du XXe siècle par des artistes comme Picasso, Derain ou Braque, a été déterminant dans la constitution du regard moderne en Occident. ■ C.F.

inauguration

MARRAKECH RAVIVE LE MYTHE SAINT LAURENT L’immense couturier a enfin son MUSÉE dans la cité qui l’a tant inspiré. Visite.

« LES FORÊTS NATALES », musée du Quai Branly-Jacques Chirac, jusqu’au 21 janvier. 37, quai Branly, Paris. quaibranly.fr

saison culturelle

L’AUDACE : depuis son ouverture à Paris en 1987, c’est le maître mot de l'Institut du monde arabe, qui présente un nouvel accrochage de ses collections et dont la mythique façade de moucharabiehs vient d’être rénovée. Audace que l’on retrouve dans la programmation de cette rentrée-anniversaire, en forme de focus – Soudan, Liban, chaâbi –, cartes blanches (Tahar Ben Jelloun, Oxmo Puccino) et rendez-vous majeurs (Biennale des photographes arabes contemporains…). ■ Éléonore Quesnel imarabe.org

« LORSQUE Yves Saint Laurent découvrit Marrakech en 1966, ce fut un tel choc qu’il décida tout de suite d’y acheter une maison », écrivait son compagnon Pierre Bergé en guise d’introduction au musée marocain que le mécène, disparu le 8 septembre, n’aura pas vu ouvrir – pas plus que l’établissement consacré au créateur qui vient d’être inauguré à Paris. Celui de Marrakech, situé à deux pas du sublime Jardin Majorelle que le couple racheta et sauva en 1980, présente une collection où 50 créations, parfois inédites, inspirées entre autres de « l’Afrique et du Maroc », mélangent les genres. Un second espace est, lui, dédié aux expositions. « Pensé comme un véritable centre culturel », précise Björn Dahlström, son directeur, ce temple dévolu « à la mode compte une bibliothèque, une librairie, une galerie photo ». Quant à l’auditorium, les cycles cinématographiques y débuteront en avril 2018, car « la volonté du regretté Pierre Bergé d’y créer une émulation entre artistes marocains et étrangers en est le socle », confie Quito Fierro, secrétaire général de la Fondation Jardin Majorelle. L’histoire d’amour entre YSL et Marrakech n’a pas fini de faire rêver. ■ Fouzia Marouf MUSÉE YVES SAINT LAURENT, Marrakech. Ouverture le 19 octobre. museeyslmarrakech.com

Le créateur, place Djemaa El Fna.
La fameuse façade, conçue par Jean Nouvel et Architecture Studio.

PARCOURS

Mariame Tighanimine

FILLE

D’OUVRIER, issue de l’immigration marocaine, musulmane… Cette serial entrepreneure française, créatrice du webzine Hijab and the City, a décidé d’aller à l’encontre des préjugés. Enseignante à Sciences Po, elle publie aujourd’hui un essai décapant, invitation à passer à l’action et réussir au-delà des différences.

Une coupe à la garçonne. Un regard conquérant. Et, surtout, du cran. Il en faut quand on est femme, entrepreneure et, surtout, que l’on vous rappelle que vous avez « une tête à être d’ailleurs ». Car si, après des études d’économie à Nanterre puis un master à Sciences Po Paris, où elle enseigne aujourd’hui, Mariame Tighanimine a réussi, le chemin a été long. La jeune femme est née il y a trente ans à Mantes-la-Ville, dans les Yvelines. Son père, ouvrier chez Renault, et sa mère, femme au foyer, ont débarqué du Maroc au début des années 60. C’est une excellente étudiante. Elle se destine à la recherche en sciences sociales « mais »… elle porte le hijab. Signe extérieur rédhibitoire pour le laboratoire de recherche dont elle se voit interdire l’accès. En colère mais pas abattue, elle décide, avec sa sœur Khadija, elle aussi voilée, diplômée, et en butte au même ostracisme, de prendre le taureau par les cornes. Elle a 20 ans lorsqu’elle créé en 2007, Hijab and the City, le premier webzine francophone et participatif destiné aux femmes françaises de culture musulmane. On y parle de tout sans tabous. Une liberté de ton dont elle se sert pour pousser des coups de gueule contre les stéréotypes. « On en avait marre d’entendre constamment parler des femmes musulmanes dans les médias alors que personne ne leur donnait la parole. » Aujourd’hui, le site réunit jusqu’à 350 000 visiteurs par mois, des femmes mais aussi des hommes d’horizons culturels, cultuels et sociaux divers, ainsi qu’une trentaine de contributrices de différentes sensibilités, nationalités et religions. La couverture médiatique est internationale. Mais, une fois la parole libérée, vient le moment de poser une question simple à cette communauté de femmes : que voulez-vous vraiment ? Réponses : « je veux être plus riche » ; « je veux éprouver ma capacité à changer le monde… » Cap sur l’action économique. Voilà donc en 2012, babelbag.com, un site collaboratif qui promeut et distribue le sac à main Babelbag, par le bouche-à-oreille et de la main à la main. Une centaine de femmes démarre ainsi une micro-activité et se procure un revenu. La marque de maroquinerie vend plus de 500 sacs et plus de 10 000 petits accessoires. Une réussite et la conviction, pour Mariame, qu’au-delà du produit, ce qui intéresse les femmes, c’est d’apprendre à faire des affaires. De ce constat naîtra, en 2015, Babelbusiness, une méthode d’entraînement pour devenir un « business athlète ». Accessibles à tous, les programmes et outils issus de ce système permettent de se lancer avec 0 euro et d’être opérationnel en 24 heures. Il est testé sur plus de 500 personnes – allocataires du RSA, vendeurs ambulants en France, au Maroc et en Ouganda – mais aussi des grands groupes comme Danone pour former des microdistributeurs… « Tout le monde peut et devrait faire du business. C’est une discipline formidable, qui permet d’apprendre énormément sur soi et sur les autres ! […] Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises raisons. Mais il faut le faire sérieusement, comme n’importe quelle discipline, parce qu’on ne sait pas comment cela peut se terminer », scande la jeune femme dans une de ses tribunes écrite pour Cheek magazine. Depuis peu, Mariame a cessé de porter le voile. « Parce que je suis un être qui change dans un monde qui change. » Pour la première fois, elle découvre et vit le sexisme ordinaire, noyé auparavant dans le racisme ou le mépris de classe. « J’ai compris ce jour-là que je resterai toujours quelque chose d’« autre » pour certaines personnes : une (ex)voilée, une banlieusarde, une étrangère, une femme… Une autre qui a depuis appris à ne plus perdre de temps avec des individus qui, quoi qu’elle fasse, ne cesseront de lui rappeler qu’elle n’est pas comme eux », ajoute-t-elle. Qu’à cela ne tienne, la serial entrepreneure prend alors sa plume. Différente comme tout le monde est un véritable plaidoyer pour l’acceptation de la différence, une invitation à passer à l’action et à réaliser ses aspirations quels que soient les obstacles. Percutant. ■

« Différente comme tout le monde », Mariame Tighanimine, Le Passeur, 288 p., 18,50 €.

LE CERCLE NON-VERTUEUX

Il est tout de même étonnant que la corruption dans nos zones africaines francophones prospère, galope, s’étende à une vitesse aussi vertigineuse. Elle gagne peu à peu des pays qui ne la connaissaient pas jusqu’alors. Sans que les systèmes ne s’en émeuvent. Pire, elle semble finalement arranger tout le monde.

Du plus petit fonctionnaire qui double le prix d’un timbre fiscal à son guichet au ministre qui demande droit dans les yeux à son prestataire de services combien tel marché public va lui rapporter, en passant par les joyeuses taxes fantaisistes ou les détournements sans ambages de tel ou tel budget alloué, décaissé trois ou quatre fois du Trésor public, chacun y trouve son compte et arrondit allègrement ses fins de mois. Passons sur la kyrielle de dossiers, dans les ministères, à la caisse d’allocations de ceci ou cela, à tel ou tel concours, remis sous la pile, en attente de gombo sonnant et trébuchant pour aboutir. Ce genre de pratiques est le lot quotidien de tous et dans tous les domaines. Chacun en pâtit à un moment et en profite à un autre. Et lorsque le vol, petit ou grand, est pratiqué par tous, il devient bien entendu la norme. Pire, celui qui est honnête passe pour un plouc auprès de ses congénères. Et les valeurs s’inversent. Arrondir ses revenus est intelligent, ne pas le faire est stupide. Mieux, le grapillage à tous les étages permet aux foyers de s’en sortir et aux pouvoirs politiques de ne pas augmenter les salaires, minables pour la plupart du temps. Et la corruption crée une sorte d’équilibre, maintient les peuples en paix, garantit un salaire complémentaire… Le problème, bien sûr, c’est qu’elle induit en parallèle un cercle vicieux. Plus on pompe dans les caisses, plus le pays plonge dans le rouge. Les estimations de l’évaporation des fonds dans certaines contrées,

lorsqu’elles existent, donnent le tournis. De quoi paralyser le système logique de redistribution sociale, des assurances sociales aux retraites, ou encore l’amélioration des infrastructures ou des indices économiques. En gros, l’arrimage des nations africaines aux progrès mondiaux dans tous les secteurs devient un mirage. Il y a certainement d’autres freins au développement et à l’émergence, pour utiliser un mot à la mode. Mais la corruption érigée en réponse organisée à la pauvreté, et qui s’ancre profondément dans les rouages d’une société et dans la mentalité collective, est l’un des facteurs de blocage les plus inquiétants qui existent. Justement, parce qu’elle n’inquiète plus personne… ■

Celui qui est honnête passe pour un plouc auprès de ses congénères. Arrondir ses revenus est intelligent, ne pas le faire est stupide.

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