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CÔTE D’IVOIRE LA

Un dossier spécial de 16 pages

Destin

Les très longues vies de Robert Mugabe

Algérie

Ahmed Ouyahia

La seconde génération en marche

Des élections très improbables. Un pouvoir et une opposition tout à leurs calculs. Et un État exsangue, miné par des violences multiples. EN VENTE

RD CONGO EN ATTENDANT UN MIRACLE…

Guinée Simandou, le trésor et la corruption Tunisie

Drogues douces : l’interminable débat de la loi 52

Le président Joseph Kabila.

par Zyad Limam

E ESCALE AU ROYAUME

n voyage à Rabat, au Maroc, fin février. À l’occasion d’une conférence. Il pleut abondamment. Et tout le monde s’en réjouit. Ça dure depuis un certain temps, et c’est le présage d’une belle année agricole, et donc le présage d’une bonne année tout court. La sage capitale vaque à ses affaires, presque relax. À la conférence, organisée par la toute-puissante BID, la Banque islamique de développement, on évoque le renforcement nécessaire, impératif des liens économiques et commerciaux (pour le moment assez limités) entre le monde arabe et l’Afrique. Les Marocains accueillent l’événement et ils sont bien décidés à jouer un rôle essentiel de plateforme. Dans notre Afrique dite émergente et pourtant à nouveau touchée durement par la crise économique, la résurgence des conflits, le Maroc offre une image différente, de dynamisme et d’optimisme. Les agences de notation internationales, les analystes parlent de perspectives « positives ». On évoque une poussée des exportations dopée par une ambitieuse politique industrielle et une baisse de la facture énergétique. On feuillette la presse, on regarde les news spécialisées. L’Office chérifien des phosphates (OCP) va signer un « deal » important en Guinée. Le port Tanger Med se positionne comme la porte d’entrée en Méditerranée et inquiète de plus en plus ses concurrents espagnols. La Banque marocaine du commerce extérieur (BMCE) s’apprête à lancer la construction de son nouveau siège. Les entrepreneurs ont des projets.

Et les sceptiques évidemment ne sont pas loin. Café avec un jeune artiste engagé, qui développe la thèse des deux royaumes. Celui ouvert sur le monde, les idées, le changement, la création. Et l’autre, conservateur, réactionnaire, défenseur d’un ordre social « archaïque ». Dans le salon d’un grand hôtel, un observateur souligne la sclérose de la société politique et des partis : le royaume n’a toujours pas de gouvernement, cinq mois après les législatives.

Le Premier ministre sortant, Abdelilah Benkirane (leader du parti islamiste modéré PJD), n’arrive pas à former son équipe. Calculs, querelles, manipulations… Et toujours pas de solution en vue (à l’heure où sont écrites ces lignes). La machine administrative fonctionne au ralenti. On attend. Mais le problème n’est pas que fonctionnel. L’opinion, le peuple, les électeurs, lassés, se détachent de ces jeux de couloirs mais aussi, d’une certaine manière, des principes démocratiques perçus comme stériles et inefficaces.

Retour en ville. La nuit tombe. Les murailles du palais sont éclairées, les jardins impeccablement tenus. Le roi n’est pas là. Mohammed VI est en Afrique, pour sa « on ne sait plus combientième » tournée subsaharienne. Lusaka, Conakry, Abidjan… Le jet royal traverse le ciel continental. Et le message est clair. Pour le Royaume, le cap stratégique est au sud. Et le roi, jeune quinquagénaire, travaille, fait bouger les lignes, entreprend. Et fait aussi des selfies assez stupéfiants (le dernier en date avec le talentueux styliste Pathé’O).

En rentrant à Paris, on se dit que ce pays est décidément séduisant, que ce roi actif, populaire, au centre de la scène, est essentiel, un arbitre, bien sûr, mais aussi un « motivateur », un « initiateur ». On se dit aussi qu’il n’y a pas de personnage providentiel, qu’il faut des soupapes, des relais et des amortisseurs. Et que le Maroc a besoin de faire vivre sa jeune démocratie, avec des citoyens qui votent et qui participent, qui se sentent concernés. La stabilité, le développement et la démocratie, même progressive, vont ensemble. ■

SOMMAIRE

3 ÉDITO

Escale au Royaume par Zyad Limam

6 À SUIVRE

L’essentiel de l’actualité

TEMPS FORTS

20 Portrait

Algérie : Ahmed Ouyahia, la seconde génération en marche par Lyes Si Zoubir

ON EN PARLE

10 Livres : Bande dessinée, la quête de Kémi par Alexandra Gil

12 Musique : Yasmine Hamdan, notre printemps arabe par Sophie Rosemont

14 Écrans : « Félicité » par Jean-Marie Chazeau

16 Agenda : Le meilleur de la culture

19 C’EST COMMENT ? Encore francophone ? par Emmanuelle Pontié

26 PARCOURS

Najat Vallaud-Belkacem par Catherine Faye

62 CE QUE J’AI APPRIS

Rachida Brakni par Astrid Krivian

114 VINGT QUESTIONS À…

Yassine Belattar par Astrid Krivian

28 Analyse : RD Congo, en attendant un miracle… par Thierry Vircoulon

34 Hicham Fassi-Fihri

« Ma famille, Booba, le djihad… » par Julien Wagner

38 Tunisie, loi 52 : l’interminable débat par Frida Dahmani

54 Portrait : Les très longues vies de Robert Mugabe par Sabine Cessou

64 Enquête : Guinée, les collines de la corruption par Julien Wagner

70 L’invité : Yvan Gastaut

« Nous devons regarder notre passé colonial » par Hedi Dahmani

FONDÉ EN 1983 (33e ANNÉE)

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE

Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – fax (33) 1 53 84 41 93 redaction@afriquemagazine.com

Zyad Limam

DIRECTEUR GÉNÉRAL ET RÉDACTEUR EN CHEF zlimam@afriquemagazine.com

Assisté de Nadia Malouli nmalouli@afriquemagazine.com

RÉDACTION

Emmanuelle Pontié

DIRECTRICE ADJOINTE DE LA RÉDACTION epontie@afriquemagazine.com

Hedi Dahmani RÉDACTEUR EN CHEF DÉLÉGUÉ hdahmani@afriquemagazine.com

Isabella Meomartini DIRECTRICE ARTISTIQUE imeomartini@afriquemagazine.com

76 Portfolio : World Press Photo À l’ère de la violence sans fard

82 Kader Attia : « L’émotion est réinvestie par les fascismes » par Sabine Cessou

DÉCOUVERTE

87 Côte d’Ivoire : Et maintenant… Économie, réformes, politique, les enjeux de demain

MADE IN AFRICA

104 Escapades : Zanzibar, les îles des merveilles par Julien Wagner

106 Carrefours : Zeitz-MOCAA, un écrin pour l’art contemporain par Sabine Cessou

108 Fashion : Lamyne M. par Loraine Adam

VIVRE MIEUX

110 Forme : Le sucre, un vrai poison ! par Julie Gilles

112 Bien-être : Cheveux gras ? Pas de problème ! par Julie Gilles

113 Ongles : Décryptez leurs (petits) défauts par Annick Beaucousin Un

DÉCOUVERTE

Alexandra Gil RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE EN CHARGE DES ÉDITIONS NUMÉRIQUES agil@afriquemagazine.com

Éléonore Quesnel SECRÉTAIRE DE RÉDACTION sr@afriquemagazine.com

Amanda Rougier PHOTO arougier@afriquemagazine.com

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Loraine Adam, François Bambou, Dounia Ben Mohamed, Akram Belkaïd, Sabine Cessou, Jean-Marie  Chazeau, Frida Dahmani, Catherine Faye, Virginie Gazon, Abdeslam Kadiri, Astrid Krivian, Sophie Lebeuf, Cécilia Ledy, Estelle Maussion, Issiaka N’Guessan, Sophie Rosemont, Lyes Si Zoubir, Thierry Vircoulon, Julien Wagner.

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Danielle Ben Yahmed RÉDACTRICE EN CHEF avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.

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Et maintenant…

Côte d’Ivoire Économie,

DE LA PUBLICATION : Zyad Limam. Compogravure : Open Graphic Média, Bagnolet. Imprimeur: Léonce Deprez, ZI, Secteur du Moulin, 62620 Ruitz

Commission paritaire : 0219 / I 856 02. Dépôt légal : mars 2017.

La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos reçus. Les indications de marque et les adresses figurant dans les pages rédactionnelles sont données à titre d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction, même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction. © Afrique magazine 2016.

AFRIQUE MAGAZINE
p. 54
p. 76

Jacob Zuma avec son ex-épouse, Nkosazana DlaminiZuma, alors à la tête de la Commission de l’Union africaine, le 24 mai 2015.

L’Afrique du Sud en quête

d’avenir

Chômage, violences xénophobes, déséquilibres raciaux… Et le pouvoir semble aux abonnés absents. Les ÉLECTIONS générales sont prévues pour 2019…

LE PAYS de Jacob Zuma a connu en février un nouveau cycle de violences xénophobes, comme en 2008 et 2015. Un indice du malaise dans les townships noirs, face à la persistance d’un chômage qui frappe 27 % des actifs, et que l’on attribue plus facilement aux migrants africains qu’au pouvoir. Dans un contexte de stagnation économique, de dépréciation du rand et de scandales à répétition, les perspectives s’annoncent plutôt rudes pour le Congrès national africain (ANC), au pouvoir. À l’approche des élections générales de 2019, il doit compter avec le fringant leader noir de l’opposition, Mmusi Maimane, 36 ans, qui incarne de plus en plus une alternative crédible à la tête de l’Alliance démocratique (DA), parti autrefois blanc et métis qu’il a contribué à déracialiser. « Nous devons nous libérer de nos libérateurs », martèle cet opposant qui a raflé plusieurs grandes villes du pays à l’ANC lors des municipales d’août 2016. Jacob Zuma, de son côté, s’apprête à jouer la carte raciale, brandissant la solution de la réforme agraire – comme Robert Mugabe qui, au Zimbabwe, avait contré l’essor de l’opposition à coups de confiscations de fermes détenues par des Blancs en 1999. Guère plus de 10 % des terres arables se trouvent entre des mains noires. Dans sa politique de redistribution des terres, l’ANC s’est heurté au

manque de vendeurs côté blanc comme de candidats côté noir, où l’on rêve plus d’un emploi en ville que d’un destin d’agriculteur. Rien n’indique que les 50 000 fermiers blancs que compte le pays deviennent si facilement, comme les immigrés zimbabwéens, somaliens ou nigérians, des boucs émissaires. L’Afrique du Sud n’est pas le Zimbabwe : ses contre-pouvoirs – justice, presse, syndicats – vont jouer de tout leur poids, et l’agriculture ne pèse que 2,5 % du PIB… Il n’empêche. La manœuvre fait diversion quant à la vraie question, la succession de Zuma, qui paraît plus que jamais diviser l’ANC. Les uns refusent de voir son ex-femme Nkosazana Dlamini-Zuma se préparer à la relève pour mieux le protéger d’éventuelles poursuites judiciaires. Les autres se cherchent un leader capable d’incarner autre chose qu’une bourgeoisie noire liée aux apparatchiks du parti, comme Cyril Ramaphosa ou Tokyo Sexwale… Alors que le continent a plus que jamais besoin d’une Afrique du Sud forte, Jacob Zuma n’inspire plus confiance. Sa posture de déni paraît typique de l’ANC, depuis le départ de Nelson Mandela du pouvoir, en 1999. Face aux violences contre les migrants africains, le président a simplement affirmé : « L’Afrique du Sud n’est pas xénophobe. » Un peu court, comme tout le reste de ses réponses aux problèmes du pays. ■ Sabine Cessou

Une héroïne nous quitte

Survivante d’Ebola, SALOME KARWAH vient de mourir en couches, faute de soins.

À SUIVRE

Le leader d’En Marche ! jeune, méconnu, ni de droite, ni de gauche…

Décembre 2014, Salome est en couverture du « Time ».

ELLE AVAIT fait la une du Time. Après le pape François, le magazine américain avait désigné les « Combattants d’Ebola » comme personnalités de l’année 2014. Et Salome Karwah en faisait partie. Au Liberia, la jeune femme avait été infectée par le virus qui avait frappé l’Afrique de l’Ouest à l’été 2014. Une partie de sa famille avait été décimée : sa mère, son père, un frère, des oncles, des tantes, des cousins, une nièce… Salome, elle, a survécu. En octobre, rétablie, elle décide de secourir les autres et s’engage dans un centre de Médecins Sans Frontières. Conseillère psychologique, elle soutient au quotidien celles et ceux qui, à leur tour, s’accrochent à la vie. Mi-février, la jeune femme de 28 ans a donné naissance à un garçon, son quatrième enfant – un accouchement par césarienne. Mais, quarante-huit heures plus tard, après avoir regagné son domicile, des complications l’obligent à retourner à l’hôpital. Salome perd du sang. Beaucoup de sang. Emmenée par James, son époux, elle attendra de longues heures sans que personne n’intervienne. Les infirmiers et soignants, sachant qu’elle a contracté le virus, refusent de l’approcher par crainte d’être infectés. James a beau leur expliquer que tous ses derniers tests se sont avérés négatifs, rien n’y fait. Salome finit par mourir, comme ça, dans les bras de son mari. Funeste histoire d’une héroïne du quotidien qui a survécu à Ebola. Mais qui aura été terrassée par la peur et l’ignorance. ■ Hedi Dahmani

« Macron, c’est qui ? » Un candidat qui déconcerte sur le CONTINENT.

BIEN MALIN qui peut dire qui sera le prochain président de la République française. De mémoire de Gaulois, à deux mois de l’échéance, l’Hexagone n’a jamais été aussi indécis. La campagne, empoisonnée par les affaires Fillon ou Le Pen, se déroule dans une ambiance inédite, avec des candidats nouveaux, et une curieuse poussée au centre, illustrée par Emmanuel Macron. À cette heure, il semble que près de la moitié des Français ne savent pas encore pour qui ils vont voter. Sauf les lepénistes, têtus dans l’ADN… Mais il n’y a pas qu’à Paris qu’on est perplexe. Dans les hautes sphères d’Afrique, on connaît par cœur les ténors des droite et gauche classiques. Alors on se gratte la tête à propos d’un Macron : « c’est qui ? ». Trente-neuf ans, déjà, ça fait pas sérieux. Sur notre continent, plutôt gérontophile, on se méfie des « jeunots ». En plus, on n’arrive pas à savoir s’il est de droite ou de gauche, vu que le concept du « centre » reste très fumeux. Peu de précisions chez lui sur les futures relations France-Afrique, vieux marronnier des discours des candidats madrés d’hier, à part que le continent est celui de l’avenir. Ça ou rien… Hormis aussi la petite sortie médiatique du 14 février dernier, où il a qualifié le colonialisme de crime contre l’humanité. Ce qui a suscité, certes, de l’émoi chez les historiens et les intellectuels français et africains. Mais bon… Alors, de Dakar à Kinshasa, on sent une certaine désorientation chez les exégètes du fonctionnement des politiques françaises. « Vous nous avez déjà montré un Sarkozy divorcé et jeune papa, un Hollande père de cinq enfants pas marié, qui a emmené sa maîtresse à l’Élysée, et là, vous allez élire un enfant qui n’est ni à gauche ni à droite, soupçonné même de préférer les messieurs ? Franchement, elle est où, la grande France d’hier qu’il fallait prendre en modèle ? », plaisante un ministre (très) conservateur d’Afrique centrale. Eh oui, Excellence, le monde change. La France et ses « modèles » aussi. Encore deux mois de patience, et on saura vers où elle va… ■ Emmanuelle Pontié

Le vice-président Manuel Vicente à la tribune du Sommet AsieAfrique le 22 avril 2015, à Jakarta.

Angola-Portugal : la roue tourne...

LE TORCHON BRÛLE entre

Luanda et Lisbonne. Qui aura le dernier mot cette fois-ci ?

UNE VRAIE douche froide. Mi-février, la justice portugaise a annoncé poursuivre pour corruption le vice-président angolais Manuel Vicente, numéro deux du pays derrière José Eduardo dos Santos, à la tête de l’Angola depuis près de trente-huit ans et dont la succession pose de plus en plus question. Elle le soupçonne d’avoir « acheté » le procureur Orlando Figueira (à hauteur de 760 000 euros) pour qu’il classe sans suite deux enquêtes le visant en 2012. LE SALON DU LIVRE, FESTIVAL DE CARACTÈRES

DU 26 AU 30 AVRIL 2017

Le principal intéressé réfute aussitôt l’accusation par la voix de son avocat. Mais trop tard, le mal est fait. Cinq jours après, la ministre portugaise de la Justice, Francisca Van Dunem, est obligée de reporter un déplacement à Luanda. Et, trois jours plus tard, l’exécutif Dos Santos enfonce le clou en dénonçant « une grave atteinte à la République, susceptible de perturber les relations entre les deux États ». Réponse du berger à la bergère : « L’État angolais doit comprendre qu’au Portugal, il existe une séparation des pouvoirs », déclare le Premier ministre Antonio Costa, soulignant la « totale indépendance » de la justice. Dans cette affaire, l’ancien colonisateur semble avoir le beau rôle et l’ex-colonie, par ailleurs aux prises avec les conséquences de la crise pétrolière, le mauvais. Peut-être, mais il n’en a pas toujours été ainsi. En 2013, on avait déjà assisté à un coup de froid diplomatique du même genre, également déclenché par des enquêtes visant des « VIP » angolais. Sauf qu’à l’époque, la réaction du Portugal avait été tout autre : enfoncé dans la crise, endetté et écrasé par le chômage, il avait fait des pieds et des mains pour se réconcilier avec Luanda, alors porté par un cours du pétrole au plus haut. Le ministre des Affaires étrangères, Rui Machete, était allé jusqu’à présenter des « excuses diplomatiques », provoquant un tollé dans son pays. Plus fort encore, alors que l’opposition réclamait la démission du ministre, le chef du gouvernement, Pedro Passos Coelho, avait pris sa défense, déplorant seulement « une expression malheureuse ». Enfin, comme par hasard, la justice avait abandonné les poursuites… ■ Estelle Maussion

La France doit s’excuser

Les souffrances causées par la colonisation de l’Algérie ne sont pas oubliées. Regarder vers l’avenir suppose de mettre LES PENDULES À L’HEURE.

Akram Belkaïd

Journaliste et essayiste, collaborateur d’Afrique Magazine.

EN PARLER ou pas ? Voilà des années que surgit et resurgit le thème de la colonisation, et plus particulièrement celui de la responsabilité du colonisateur français. Parmi les peuples jadis assujettis, les Algériens sont particulièrement concernés. La raison en est simple. D’abord, et contrairement à d’autres terres colonisées, l’Algérie, c’était la France. Pas un protectorat, pas un dominion, mais trois départements, annexés au milieu du XIXe siècle, et qui donnaient tout son sens à la fameuse assertion selon laquelle la France est chez elle « de Dunkerque à Tamanrasset ». Ensuite, il y a eu cette guerre, terrible, qui hante encore les consciences de l’Hexagone : tortures, terres brûlées, napalm, déplacements de populations. De 1954 à 1962, des dizaines de milliers de jeunes Français abandonnent une part d’eux-mêmes dans le djebel, les mechtas ratissées ou les ruelles de la Casbah quadrillées par les hommes en tenue léopard. Dans son roman Des hommes, l’écrivain français Laurent Mauvignier raconte à sa façon ce que fut ce traumatisme profond. Ce qu’il a engendré comme violence refoulée, contenue, chez des gens qui, une fois rentrés chez eux, se virent sommés d’oublier pour laisser la société de consommation dérouler ses tentations. Cela, l’Algérien le sait. Il n’ignore pas que, lorsqu’il a en face de lui un Français, il y a une chance sur deux pour que planent entre eux les fantômes du passé. En parler ou pas ? Que répondre quand, sur le ton de la connivence amicale, l’interlocuteur lâche cette phrase ambiguë : « Ah ! Les choses auraient pu se dérouler autrement. Nous aurions pu bâtir une autre Algérie, celle de la cohabitation et de la fraternité. » La réponse dépend alors de l’humeur du moment, du contexte. Souvent, on se contente de ne rien dire. On reste poli. La conduite à tenir est la même : ne pas chercher à choquer, à faire de la peine. On est le prisonnier

Les principes, les grands, ne valent que s’ils sont respectés.

de cette satanée éducation qui exhorte à la réserve. On peut aussi, si l’on est quelque peu crapule et opportuniste, abonder et surenchérir. Oui, oui, « missiou » (le « missié » maghrébin), on était faits pour s’entendre. Vous auriez dû rester. L’Algérie, sans les Européens, sans les pieds-noirs, n’a plus été la « vraie Algérie ». Avec ce discours, on gagne quelque reconnaissance mais on y perd dignité et fierté. Mais passons. La nécessité de regarder vers l’avenir commande la retenue. Mais point trop n’en faut. Il est donc parfois nécessaire de remettre les pendules à l’heure. La conquête coloniale ? Ce fut un crime, une abomination où le peuple qui habitait la terre algérienne a manqué de disparaître. La période coloniale ? Une abjection où les musulmans, ces indigènes, n’étaient que des sous-sujets dont le seul droit comparable à celui des Français était de mourir sur le front d’une guerre éloignée pour la glorieuse patrie (sans pour autant avoir le droit de vote). Quant à la guerre de libération, celle qui resta longtemps sans nom en France, à quelle famille n’a-t-elle pas infligé son lot de douleurs enfouies, de souffrances communes ?

Faut-il alors des excuses ? Oui, mille fois oui. Appelons cela comme on veut : reconnaissance de faute, repentance ou excuses assumées. Bien sûr, officiellement, rien n’a été demandé, rien n’a été exigé. Bien sûr, l’occasion est belle de se draper dans une magnanimité de victime au grand cœur accordant à son bourreau le privilège de ne pas s’humilier en demandant pardon. Mais les principes, les grands, ne valent que s’ils sont respectés. Coloniser une terre qui n’est pas la sienne est un crime. Assujettir un peuple que l’on considère comme inférieur en est un autre. La mémoire blessée des Algériens, le traumatisme profond qui s’est transmis de génération en génération, celui du vaincu et de l’encagé, exige des excuses. Au nom de l’Histoire et de la mémoire blessée. Au nom de la justice. ■

Bande dessinée

La quête de Kémi

L’auteur

Jean-Denis

Pendanx nous entraîne dans un VOYAGE BÉNINOIS époustouflant et angoissant.

AU BOUT DU FLEUVE est un hommage à l’espoir. Celui du jeune Kémi, un Béninois dont le père a été tué dans l’explosion de sa moto alors qu’il transportait de l’essence frelatée (« kpayo ») destinée à la contrebande. Ce n’est pas le premier deuil dans la courte vie de notre protagoniste, lui qui a perdu sa mère quand il était bébé et subit, depuis huit mois, l’absence de son frère jumeau Yao, arrêté par la police et disparu depuis. Le rite vaudou dit que perdre son jumeau revient à perdre la moitié de son âme. C’est pourquoi le jeune homme va entreprendre un voyage sans repos en quête de réponses. Où est passé Yao ? Il existe une seule façon de le découvrir : suivre ses pas vers le delta du Niger. C’est ainsi que Jean-Denis Pendanx, l’auteur de cette bande dessinée, nous embarque dans un périple d’ombres et de lumières, de Cotonou à Makoko en passant par Ganvié. L’espoir du jeune Kémi devient très vite celui du lecteur, qui se voit plonger dans l’évocation époustouflante d’une Afrique apocalyptique. Les bidonvilles, le trafic de pétrole,

« AU BOUT DU FLEUVE », Jean-Denis Pendanx, Futuropolis, 112 pages, 20 €.

la violence et la survie feront partie du décor de ce voyage qui n’a qu’un but : retrouver Yao et le ramener à la maison. L’aventure du courageux Kémi devient à la fois un prétexte pour nous transmettre les croyances et le fétichisme qui animent chacun des personnages qu’il croise sur son chemin. Mais pas que. Le périple permet d’évoquer les problèmes environnementaux, la corruption et la misère à laquelle font face les populations ou encore l’exploitation que certains grands groupes industriels y exercent sans prêter attention à la destruction des ressources naturelles.

Ce n’est pas la première fois que Jean-Denis Pendanx met en scène une Afrique qu’il connaît par cœur, pour y avoir vécu. Ses bandes dessinées Abdallahi et Les Corruptibles s’y déroulaient également. Mais dans Au bout du fleuve, le dessinateur signe pour la première fois le scénario, et donne naissance à une histoire qui se tient à mi-chemin entre la fiction et le reportage. La force de son style pictural fait en sorte que l’aventure du jeune Kémi, au fil des pages, devienne, en plus, une exposition graphique à part entière. Un musée d’une Afrique que l’on ne pourrait connaître qu’à bord des pirogues comme celles que le jeune homme enchaînera pour aller jusqu’au bout de son aventure… ■

récit

COUP DU DESTIN

1972 : le lendemain de son mariage avec Zeina, Aziz, aviateur dans l’armée, est arrêté pour complicité dans une tentative de coup d’État militaire contre le roi Hassan II. Dix-huit ans plus tard, l’épouse apprend qu’il a été libéré et qu’il est à sa recherche. Six narrateurs se succèdent pour décrire l’incarcération d’Aziz.

L’écriture dépouillée de Youssef Fadel introduit le lecteur dans l’atmosphère des années

histoire familiale MACHINE

ARRIÈRE

DANS UN GRAND sac de toile, pêle-mêle, des photos de famille. Sara, la cinquantaine, pioche dedans. Chaque visage, chaque scène lui rappelle le Maroc des années 1970 et ouvre en elle une lecture revisitée de cette période heureuse et singulière, à l’orée d’un basculement à la fois politique et social. « Dans quelques jours, mais qui pouvait le prévoir alors, leur monde va commencer son très lent basculement, dont ils sont encore aujourd’hui

« UN OISEAU BLEU ET RARE VOLE AVEC MOI », Youssef Fadel, Actes Sud, 400 pages, 23,80 €.

Le philosophe se penche aujourd’hui sur l’histoire de la civilisation judéo-chrétienne. Le récit d’une décadence annoncée…

PARLE ON EN

livres

« MOURIR EST UN ENCHANTEMENT », Yasmine Chami, Actes Sud, 112 pages, 13,80 €.

de plomb. Les huit mois d’emprisonnement de l’auteur, après la parution de sa pièce La Guerre, en 1974, ont visiblement alimenté ses descriptions. Un roman musclé. ■ Catherine Faye les spectateurs lucides. »

Yasmine Chami, historienne et anthropologue, signe là un second roman à la fois féministe et nostalgique. ■ C.F.

« DÉCADENCE », Michel Onfray, Flammarion, 656 pages, 22,90 €.

« UNE FEMME SANS ÉCRITURE », Saber Mansouri, Seuil, 352 pages, 20 €.

essai

LA FIN D’UN MONDE

UN MONUMENT littéraire, dense, écrit, documenté, souvent fascinant, en tout cas pas un livre pour lecteur impatient (600 pages…). Une grande traversée de l’histoire (du Christ à Ben Laden) pour étayer la thèse de l’auteur : la civilisation judéochrétienne est dans sa phase de déclin terminal et rien ne pourra la sauver. À ses côtés, on ne peut que constater le brasier de l’islam, et la vivacité de la religion du prophète. « Les civilisations se construisent à l’ombre des épées et non celle des oliviers. » Le parti pris est clairement antireligieux, le ton, provocant et libre. Et les conclusions, discutables. À lire. ■ Zyad Limam

épopée

MÉMOIRES TUNISIENNES

VOICI LE ROMAN d’une lignée de quatre femmes libres, insoumises, qui traversent la Tunisie, de 1820 à nos jours. Ce second roman plein de poésie aborde la question du passé tunisien, en donnant la parole à celles qui ne l’ont jamais eue, comme Mabrouka qui se lance dans une longue lettre à son fils – l’auteur ? – lorsqu’elle apprend que celui-ci veut écrire sa biographie. À travers ces voix ravivées par une mémoire intacte, Saber Mansouri, spécialiste de la Grèce antique, se fait le chantre d’une Tunisie libre. ■ C.F.

Yasmine Hamdan

Notre printemps arabe

Icône de la scène underground libanaise, la chanteuse revient avec un deuxième album solo ENSORCELANT, traversé par les bouleversements du monde oriental.
par Sophie Rosemont

C’EST UN POÈME de l’auteur palestinien Mahmoud Darwich qui a donné son nom au nouvel album de Yasmine Hamdan, Al Jamilat. Il y évoque la beauté féminine, défiant les âges et les hommes avec une admirable vulnérabilité. Des mots qui vont bien à l’envoûtante chanteuse libanaise. Depuis la fin des années 1990, elle n’a cessé de s’illustrer sur la scène musicale internationale. D’abord à Beyrouth,

« AL JAMILAT », Yasmine Hamdan, Cramned Discs.

avec le duo électro Soapkills. Puis à Paris, sa ville d’adoption où elle s’installe en 2005. Elle y rencontre Mirwais, fondateur du groupe culte Taxi Girl et producteur à la renommée internationale. Ensemble, il lancent le projet Y.A.S, porté par l’électro orientalisante de l’album Arabology (2009) et le tube « Get it Right ». Yasmine Hamdan voyage beaucoup, notamment aux États-Unis où s’illustre Ya Nass, son premier album solo, produit par Marc Collin, tête pensante du groupe Nouvelle Vague. C’était il y a trois ans, et depuis, elle n’a pas arrêté : tournée mondiale, nomination pour la meilleure chanson originale aux Oscars pour « Hal », utilisée dans Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch… De par son amour pour l’image et sa relation amoureuse avec le réalisateur Elia Suleiman, Hamdan est proche du milieu du cinéma. Couronnée Chevalier des Arts et des Lettres en 2014, Yasmine Hamdan a su rendre la pop plus universelle encore en la chantant en arabe. Et Al Jamilat ne contrarie pas ses plans. Évoquant en filigrane les bouleversements actuels du monde oriental, l’album bénéficie d’une dextérité orchestrale épatante. On y entend des violons, du bouzouk, des guitares tour à tour d’obédience touareg ou rock mais aussi des beats de boîtes à rythmes. Si le tout a été enregistré entre New York, Paris et Beyrouth, il a été produit à Londres par Luke Smith (collaborateur de Depeche Mode ou Lily Allen) et Leo Abrahams (Brian Eno, Regina Spektor). Toujours pour cultiver ce grand écart fédérateur entre Orient et Occident… La ritournelle addictive « Douss », les cordes oniriques de « La Ba’den », la rêverie synthétique d’« Assi », l’électro-pop des mille et une nuits de « Choubi », le folk en suspension de « K2 », les riffs rock de « La Chay », les syncopées expérimentales de « Ta3ala »… Titre après titre, Al Jamilat nous séduit et nous interpelle sans en avoir l’air. Il confirme ainsi les multiples capacités de performeuse de Yasmine Hamdan, magicienne-née, que l’on pourra aussi admirer lors de sa tournée mondiale de ce printemps. ■

blues touareg TINARIWEN, ROCKERS DU DÉSERT

DÈS L’OUVERTURE DE « Sastanàqqàm », c’est évident : enregistré entre le Joshua Tree californien et l’oasis marocaine de M’Hamid El Ghizlane, Elwan est bel et bien un album de Tinariwen. On y retrouve avec joie son blues mélancolique, désertique, électrique et chanté en tamashek. Adoubé par les Rolling Stones ou Robert Plant en personne, le groupe touareg reste nomade, plus que jamais en ces temps obscurs où il ne lui est pas permis de se produire où bon lui semble. Mais il reste fidèle à sa musique reconnaissable entre mille, toute dédiée à leurs racines, ici partagée avec des pointures du rock américain comme Mark Lanegan. ■ S.R.

« ELWAN », Tinariwen, Wedge/Pias.

pop envoûtante

Les musiciens, qui mixent riffs électriques et sonorités ouest-africaines, ont notamment travaillé avec Kurt Vile et Mark Lanegan sur cet album.

Charlotte OC, la sensation british

À 16 ANS, elle postait déjà des morceaux de sa composition sur Myspace, puis enregistrait un album, finalement jamais sorti… Après un nouveau départ en 2013 et quelques maxis, cette fois, c’est la bonne ! Née d’une mère aux origines malawi et indienne et d’un père irlandais, Charlotte O’Connor a trouvé la pop claire-obscure qui lui sied à merveille : spirituelle, électronique, mâtinée de soul. D’où un premier album, Careless People, qui aligne les tubes comme les très efficaces « Darkest Hour » ou « Medecine Man ». ■ S.R.

« CARELESS PEOPLE », Charlotte OC , Capitol/Universal (sortie le 31 mars).

parrains du rap

IAM, le retour

SUR LA POCHETTE, un micro en forme de poing levé. Après quatre ans de silence et trente ans de carrière, le groupe IAM – alias Akhenaton, Shurik’n, Kheops, Imhotep et Kephren – sort un nouvel album intitulé Rêvolution et entame une tournée en l’honneur des vingt ans de son album culte L’École du micro d’argent (1997) – vendu à plus d’un million et demi d’exemplaires. « Dans un monde où garder les pieds sur terre est présenté comme un gage de réussite, défendre le rêve est essentiel », déclarent les rappeurs marseillais, proches de la cinquantaine. Leur huitième album est une déclaration d’amour à la musique. Toute la musique : rap, reggae, soul, funk. Mais surtout un appel à rêver : « J’avais des buts et ce jour-là j’ai osé les viser, je ne voulais pas être une jeune pousse qu’on oublie d’arroser. » Que les rêves enfin deviennent réalité. ■ Catherine Faye

« RÊVOLUTION », IAM , Def Jam Recordings.

Pour sauver son fils victime d’un accident de moto, l’héroïne se lance dans une course effrénée à travers la ville et son passé.

Une femme puissante

Plein de musique et de rêve, FÉLICITÉ, qui a remporté L’OURS D’ARGENT à la Berlinale en février, donne à voir une histoire d’amour dans un Kinshasa électrique.

FÉLICITÉ CHANTE tous les soirs dans un bar de Kinshasa. Voix déchirante, en transe, puissante… Elle chante pour gagner sa vie et bientôt pour sauver celle de son fils. Ainsi commence le nouveau film d’Alain Gomis, qui après des portraits d’hommes (dans L’Afrance, Andalucía, Aujourd’hui), nous attache au parcours d’une femme, et quelle femme… Pour son premier rôle à l’écran, Véro Tshanda Beya imprime l’image et entraîne le spectateur de tout son corps. Lorsqu’elle sourit la première fois, c’est tard, aux trois quarts du film, et c’est un soleil qui se lève. Souvent sombre et dramatique, ancré dans le réel chaotique de Kinshasa, le récit est ainsi ponctué de moments de grâce, comme ces séquences de répétitions de l’orchestre symphonique de la ville, ou ces échappées quasi fantastiques vers un monde mythologique, qui va aider Félicité à renaître. Le réalisateur francosénégalais s’est immergé dans une ville qu’il ne connaissait pas, il a su la faire vivre à l’écran… et en lingala. Sa caméra

« FÉLICITÉ » (FranceSénégal-Belgique), d’Alain Gomis, avec Véro Tshanda Beya, Papi Mpaka, Gaetan Claudia.

dans les rues la nuit comme le jour, sur les marchés, aux carrefours, sait se faire oublier. Au cœur du film, Félicité forme avec son fils et… son réparateur de frigo, un trio de gens de peu, mais qui dépassent leur condition sociale. Parviendront-ils à se sortir de leurs problèmes d’argent, de santé, de cœur ? C’est un peu le suspens du récit, mais ça va plus loin. Alain Gomis le dit lui-même : « J’essaie de rendre la vie telle que je la côtoie, se réapproprier des héros dont le but n’est pas la fuite. Ce ne sont pas des vies au rabais, elles sont belles et dignes. » Et c’est réussi, le résultat n’a rien de misérabiliste, porté par une jeune femme habitée par son rôle, de vrais personnages, un point de vue derrière la caméra, et la musique du Kasai Allstars. ■

« LES FIGURES DE L’OMBRE » (États-Unis), de Théodore Melfi, avec Taraji P. Henson, Octavia Spencer, Janelle Monáe, Kevin Costner.

biopic

Ces mathématiciennes de la Nasa travaillaient dans la section des « colored computers ».

La couleur des chiffres

Dans l’Amérique ségrégationniste de 1962, TROIS SCIENTIFIQUES noires prennent part à la conquête spatiale…

SUR LE GÉNÉRIQUE de fin, apparaissent les photos de trois

Afro-Américaines âgées, récompensées par Barack Obama. C’est leur parcours d’exception qu’incarnent à l’écran trois actrices remarquables. Trois génies des mathématiques, sans qui le programme spatial américain n’aurait pas été le même, qui ont travaillé pour la Nasa, au cœur de l’Amérique ségrégationniste dont on voit la sourde violence au quotidien : les Noirs relégués à l’arrière des bus, les toilettes séparées ou la cafetière réservés aux « gens de couleur » dans les bureaux, quand ils finissent par y entrer. Employées en Virginie dans une section des « colored computers », les « calculatrices de couleur », ces matheuses effectuaient les calculs nécessaires aux tirs de fusées, avant le développement des ordinateurs. On n’oubliera pas de sitôt le jeu de Taraji P. Henson (Karaté Kid, la série Empire), remontant ses lunettes sur son nez avant de se lancer dans une longue équation au tableau, devant une assemblée de mâles blancs médusés. ■ J.-M.C.

historique

LE ROI NOIR ET LA FEMME BLANCHE

L’HISTOIRE avait fait la une des journaux britanniques dans les années 1950 : le prochain roi du Bechuanaland (futur Botswana), protectorat anglais enclavé en Afrique du Sud, épousait une Londonienne. Un couple mixte appelé à régner alors que le puissant voisin mettait en place son régime d’apartheid… Toute la complexité géopolitique de l’époque est parfaitement rendue par la cinéaste (anglo-ghanéenne), doublée d’une love story convaincante, portée par l’interprétation subtile de David Oyelowo. ■ J.-M.C.

« A UNITED KINGDOM » (Grande-Bretagne), de Amma Asante, avec David Oyelowo, Rosamund Pike.

comédie

FRANÇAFRIQUE

PARODIQUE

UN JEUNE IDÉALISTE du Quai d’Orsay débarque avec des observateurs internationaux au Gondwana… C’est tout autant la Françafrique que l’introuvable communauté internationale qui sont moqués par Mamane, l’auteur nigérien de la chronique de RFI qui avait inventé ce pays. Tournée en Côte d’Ivoire, la pochade est très bien réalisée, mais la satire un peu trop bien élevée, et finalement un peu tiède. ■ J.-M.C.

« PARIS LA BLANCHE » (France), de Lidia Leber Terki, avec Tassadit Mandi, Zahir Bouzezar.

drame

« BIENVENUE AU GONDWANA » (France), de Mamane, avec Antoine Gouy, Michel Gohou, Digbeu Cravatte.

REQUIEM POUR REKIA

À 70 ANS, l’obstinée Rekia quitte sa Kabylie pour la première fois, direction Paris où réside depuis 40 ans son mari, qu’elle compte bien ramener en Algérie. Mais il faut d’abord le retrouver dans cette métropole où elle ne connaît personne. Commence une quête au hasard des rencontres, où se mêlent misère et fraternité jusque dans les caves de Pigalle. La réalisatrice tente de timides audaces formelles, mais signe un beau film sur la permanence des sentiments et les départs sans retour. ■ J.-M.C.

Khalil

Nemmaoui duÉlogesilence

À 50 ans, avec ses œuvres contemplatives, le PHOTOGRAPHE de l’errance s’affirme comme l’un des meilleurs de sa génération. foire À

KHALIL NEMMAOUI, enfant de Beni Mellal (Maroc), né en 1967 dans une famille d’agriculteurs, est arrivé à la photographie par accident : « Après mes études, je me suis rendu compte que le plaisir que me procurait ma passion était plus intense que celui de mon quotidien. » Il fait ses armes dans le photojournalisme. Entre la France, où il s’installe un temps, et le Maroc, l’œil s’affûte. En 1990, sa série Fragments d’imaginaire le fait découvrir au grand public. Il participe à l’Année du Maroc en France en 1999 et publie un portfolio pour la Revue noire en 2000. La même année, il tire le portrait de… Mohammed VI ! 2000-2010 : décennie chaotique d’éclipses, d’un nouvel exil français et d’un retour au bercail. Mais l’artiste est bien là, de la biennale Photoquai au Musée du quai Branly à Paris Photo. Sa série « la plus emblématique est La Maison de l’arbre », en 2011, « celle où mon côté contemplatif s’exprime le mieux, et qui m’a réconcilié avec moi-même. » Prochain défi : « une série de portraits qui seront exposés à la galerie Bab Rouah de Rabat, et un projet de paysage. En hommage aux photographes qui m’ont inspiré… » ■ Abdeslam Kadiri Galerie Bab Rouah, avenue de la Victoire, Rabat & « NILWOOD

MELODY » (exposition collective), fondation Abderrahman Slaoui, jusqu’au 22 avril. Rue du Parc, Casablanca. musee-as.ma

L’HEURE DU PRINTEMPS AFRICAIN

ART PARIS ART FAIR met en lumière la richesse de la création du continent.

GÉNÉRALISTE mais défricheur avant tout, l’incontournable salon du printemps dédié aux artistes modernes, contemporains et émergents n’a eu de cesse d’explorer les scènes étrangères. Pour sa 19e édition, qui accueillera 140 galeries venues de 20 pays, dont l’Afrique du Sud, l’Angola ou le Cameroun, la foire s’intéressera au continent. Avec des artistes comme le sculpteur nigérian Olu Amoda ou le peintre congolais JP Mika (photo), ce focus entend bien présenter une création africaine plurielle et plus vivante que jamais. ■ E.Q. « ART PARIS ART FAIR », Grand Palais, du 30 mars au 2 avril. Avenue du Général Eisenhower, Paris artparis.com

photographie
« Beauté Scooter », (2016) de JP Mika.

collection

DÉLICES D’INITIÉS agenda

ntemporain Jean e comme u mond n e. uitton offre, « Les iniitiés

« Médiateur » (2010), de Calixte Dakpogan.

ENTAMÉE EN 1989, la collection d’art contemporain africain du Français Jean Pigozzi est considérée comme la plus importante au monde. La fondation Louis Vuitton offre, à travers l’exposition « Les initiés », de découvrir une sélection d’œuvres (1989-2009) d’une quinzaine d’artistes, tels Frédéric Bruly Bouabré, Seni Awa Camara, Calixte Dakpogan (photo), Romuald Hazoumè, Seydou Keïta, Moke, Chéri Samba ou encore Barthélémy Toguo. En complément, la fondation présentera également une exposition collective d’artistes consacrée à l’Afrique du Sud, une des scènes contemporaines les plus dynamiques du continent. ■ H.D.

« LES INITIÉS », fondation Louis Vuitton, du 26 avril au 28 août. 8, av. du Mahatma Gandhi, Bois de Boulogne, Paris. fondationlouisvuitton.fr

hommage

Visages et figures

C’est plus qu’une rétrospective. Plutôt une exploration de la mémoire de manière itinérante. Après un vernissage en février, la galerie Yassine Art continuera durant l’année 2017 son hommage aux « grandes figures noires » de l’histoire. Des pharaons de l’Antiquité aux scientifiques contemporains, le projet consiste, sous l’impulsion d’Amadou Yande Thiam, à faire connaître l’œuvre et l’action de personnages illustres au travers de conférences, débats et vidéoprojections. Amina de Zaria, la « reine guerrière » du XVIe siècle, Baya Fall (dit Battling Siki, premier champion du monde de boxe africain, voir photo) ou encore le Jamaïcain Marcus Garvey, précurseur des panafricanismes, font partie du panthéon de la centaine de personnalités dont le public est invité à mieux connaître l’histoire. Les prochains événement auront lieu début mars dans la commune de Hann avant de gagner le Monument de la Renaissance. ■ H.D. « HOMMAGE AUX GRANDES FIGURES NOIRES », Galerie Yassine Art. Route du Cercle de la Voile de Dakar. yassineartsgallery.com

Une mosquée en terre crue « adobe » à Tambeni (Mali), photographiée par Sebastian Schutyser.

exposition

TRÉSORS DE L’ISLAM, CIRCULATION DES CULTURES

TREIZE siècles d’histoire à travers l’art, l’architecture, les rituels... Et plus de 300 œuvres patrimoniales et contemporaines issues de collections rarement présentées, dont une dizaine de manuscrits de la bibliothèque Mamma Haidara de Tombouctou et une sélection d’objets royaux du milieu du XIXe siècle exposés pour la première fois. C’est une exposition inédite que consacre l’Institut du monde arabe (IMA) aux liens étroits tissés entre le monde arabomusulman et l’Afrique subsaharienne. Du Maroc au Sénégal, en passant par l’Éthiopie, le Kenya ou le Mali, l’exposition interroge les processus de transmission, de pratique et d’appropriation de l’islam par les peuples africains. En témoigne une richesse artistique et culturelle singulière. L’art contemporain est mis à l’honneur afin de questionner l’histoire de ces échanges. Avec des artistes majeurs parmi lesquels Hassan Musa, Abdulaye Konaté, Youssef Limoud et Aïda Muluneh. Un dialogue visuel sans précédent. ■ Catherine Faye « TRÉSORS DE L’ISLAM EN AFRIQUEDE TOMBOUCTOU À ZANZIBAR », IMA, du 14 avril au 30 juillet. 1, rue des Fossés Saint-Bernard, Paris. imarabe.org

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ENCORE FRANCOPHONE ?

Le 20 mars, c’est la journée « teuf » de la francophonie. Comme chaque année ! Avec plein de réjouissances au programme. Et tant mieux. Parce que la langue française a bien besoin d’être soutenue, principalement dans les zones subsahariennes. Car elle part en quenouille, faut le reconnaître. Les anciens Centres culturels français, rebaptisés Instituts (pas très fun), font bien moins parler d’eux. Côté activités, spectacles, concerts, ciné, biblio, on dirait que l’austérité s’en est mêlée. Souvent, quelques jeunes viennent juste se connecter au réseau wi-fi gratos du petit café que l’antenne francophone abrite… Point. En même temps, la langue de Molière n’a plus la cote. Au pays de la Téranga, bastion historique du french style, sur-soutenu par les années Senghor, les jeunes ne la parlent pratiquement plus. Le wolof a repris ses droits. La faute au système d’enseignement, qui a pris du plomb dans l’aile, dit-on. Fini le temps où l’on envoyait les progénitures nanties faire des études à Dakar. Aujourd’hui, elles mènent des cursus à Casablanca ou aux États-Unis. Selon les moyens des parents. Paris, avec ses tracasseries pour les visas longue durée, est passé de mode depuis longtemps. D’où, aussi, la généralisation de l’anglais au détriment du français. C’est la langue du business, de la réussite, de l’avenir… D’autres raisons, politiques au Rwanda, par exemple, ont joué en faveur de l’anglo-saxon. Et bien sûr, le recul de l’influence économique hexagonale sur l’ex-pré carré en général a… carrément joué aussi. L’ouverture des économies d’Afrique au multilatéral, aux pays émergents, aux relations Sud-Sud ont rebattu les cartes. Et beaucoup de jeunes Africains partent désormais étudier dans des contrées lointaines, en Asie ou en Inde. Fait inimaginable pour la génération précédente, qui ne jurait que par les facs ou les écoles privées de Paname. Bref, l’Afrique a mal à sa francophonie, tout en demeurant malgré tout la zone la plus imprégnée de culture française parmi les 80 pays membres de

l’OIF (Organisation internationale de la francophonie) et les 220 millions de people concernés sur les cinq continents. Alors bien sûr, les prochaines politiques élyséennes sur le continent devront prendre en compte cette désaffection (si ce n’est déjà fait) et tenter de l’enrayer avec des programmes ou une présence plus efficace localement. Mais surtout, on peut se demander si c’est une bonne chose pour les boys de Dakar ou les Chegue de Kinshasa de tourner le dos à une langue internationale parlée justement dans 80 pays dans le monde ; celle de leurs parents aussi, qu’ils l’aient choisie ou non, et, enfin, celle qui permet encore à des peuples aux langages vernaculaires multiples au sein d’un même pays de se comprendre, d’échanger, de faire du commerce. La francophonie, c’est d’abord une culture commune. Multiple, internationale, riche. Alors bonne fête du 20 mars à tous. Qu’on se le dise ! (et en français, please !) ■

Beaucoup de jeunes Africains partent désormais étudier dans des contrées lointaines, en Asie ou en Inde.
Emmanuelle Pontié

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