

AFRIQUE MAGAZINE

MAROC MOHAMMED VI,
UNE PASSION AFRICAINE

Enquête sur un roi à la fibre continentale affirmée. Et sur une stratégie « au Sud » mûrement réfléchie.

Un retour historique, lors du 28 e Sommet de l’Union africaine.

Avec une grande interview de David Thomson







par Zyad Limam

NOTRE PROBLÈME À TOUS
Pour la plupart, ils restent encore insensibles à l’angoisse « Trump » qui a saisi la plus grande partie du monde. Hauts responsables, journalistes, hommes politiques, les Africains ne semblent guère concernés par le nouveau président des États-Unis. « De toute façon l’Amérique ne s’intéresse pas à nous, et donc, cela ne changera rien. Même Obama, “le Kényan”, est resté dans la cosmétique, l’apparence et le discours. Trump fera pareil, à part défendre quelques intérêts essentiels, comme le pétrole… ». Certains ne cachent pas une forme de cynisme souriant devant les convulsions qui attendent ce « monde blanc » d’habitude si sûr de lui et si condescendant… D’autres enfin, surtout certains chefs, se disent : « Vivons heureux, vivons isolés. » Certes, mais le « Donald Trumpisme » est porteur d’un message de rupture et de bouleversements qui touchera le monde at large. Y compris l’Afrique. Des grandes capitales aux villages. Le protectionnisme n’est pas qu’une question américano-chinoise, américano-mexicaine ou américano-européenne. Le libre-échange régulé et l’ouverture du commerce mondial ont contribué directement à la naissance des nations émergentes. Ils ont contribué directement à la réduction de la pauvreté de masse de l’humanité. À une inversion progressive du rapport de force entre un Nord ultra-dominant et des « Sud » à genoux. Rien ne prouve d’ailleurs qu’un jour le tempétueux Donald ne voie en l’AGAOA (Association of Government Accounts Organizations of Asia) une menace existentielle pour le travailleur américain. Le retour aux frontières, aux nationalismes économiques, ne ferait que ralentir dramatiquement ce grand mouvement d’émancipation.
Autre point capital, la politique clairement agressive de la Maison Blanche et des idéologues qui s’y sont installés vis-à-vis des mondes de l’islam. Sous prétexte de lutte antiterroriste. L’Afrique, continent multiple, où l’on compte près de 600 millions de musulmans, où les équilibres sont encore instables et fragiles, ne sera pas à l’écart de cette guerre des civilisations que voudrait imposer certains faucons de Washington. On sait où mènent systématiquement ces « croisades », ces grandes expériences nationalistes, protectionnistes, populistes. À l’échec et aux conflits. Le monde d’aujourd’hui, on l’espère vivement, est différent de celui de la première moitié du XXe siècle. Mais les années qui viennent risquent d’être marquées par un désordre général. Soumis au stress Trumpien, les grands acteurs de la géopolitique mondiale vont agir. Ou tenter d’agir. L’Europe, sans le Royaume-Uni, devra se réorganiser, se refonder, investir massivement dans sa défense. Ou se disloquer. La Chine va devoir assumer sa position de leadership, étendre et financer son influence politique, et ouvrir mieux et plus ses marchés. L’Afrique, elle aussi, doit prendre la mesure des enjeux. Certains des nouveaux habitués du Bureau ovale imagineraient, dit-on, la « recoloniser ». À elle de se montrer forte. Elle doit s’intégrer, se réformer plus vite encore, se moderniser, s’allier, pour mieux affronter notre futur commun et incertain. ■


SOMMAIRE
Février n°365











3 ÉDITO
Notre problème à tous par Zyad Limam
8 À SUIVRE
L’essentiel de l’actualité
ON EN PARLE
12 Livres : Abdellah Taïa, des rives, des continents par Catherine Faye
14 Musique : Shay, la bad girl et ses héritages par Alexandra Gil
16 Cinéma : Bébé blanc, baby blues par Jean-Marie Chazeau
18 Agenda : Le meilleur de la culture
21 C’EST COMMENT ?
Anticiper, c’est mieux par Emmanuelle Pontié
40 PARCOURS
Fadumo Dayib par Cédric Gouverneur
62 CE QUE J’AI APPRIS
Yasmina Khadra par Astrid Krivian
90 LE DOCUMENT
Regards sur Jésus, messager d’Allah par Hedi Dahmani
106 VINGT QUESTIONS À...
Claudia Tagbo par Astrid Krivian
TEMPS FORTS
22 Événement
Mohammed VI, une passion africaine par Youssef Aït Akdim
32 Perspectives : Côte d’Ivoire, les défis du président par Zyad Limam avec Dounia Ben Mohamed
42 Enquête
Tunisie, la menace des revenants par Frida Dahmani
48 En Libye, l’antichambre du terrorisme par Maryline Dumas
50
Interview : David Thomson par Alexandra Gil
58 Leila Nda, African Queen par Sophie Rosemont
64
Reportage : Les adieux de « Hollande l’Africain» par Hedi Dahmani
70 Majd Mastoura, Acteur studieux par Jean-Marie Chazeau
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DOSSIER ART
74 Vers une nouvelle terre promise par Sabine Cessou
78 Interview : Riason Naidoo
80 Suivez la cote !
83 Interview : Jean-Philippe Aka
84 Les 9 talents à suivre par Loraine Adam et Catherine Faye
MADE IN AFRICA
94 Escapades : Un Kenya aux chemins multiples par Dounia Ben Mohamed
96 Insolite : Soata, le futur pour horizon par Zyad Limam
98 Fashion : Maureen Ayité par Sophie Rosemont
100 Duty Free : Battre le pavé avec élégance par Myriam Renard
VIVRE MIEUX
102 Forme : Faites le plein de vitalité ! par Julie Gilles
103 Alimentation : Salez à juste dose par Annick Beaucousin
104 Je retrouve le sommeil par Annick Beaucousin
105 Une digestion en toute décontraction par Julie Gilles


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26 janvier 2017. Élu le 1er décembre 2016, le nouveau président est accueilli par une foule en liesse à Banjul.

Au revoir (enfin) mister
Jammeh, welcome mister Barrow
Le feuilleton s’est achevé : la GAMBIE fête le départ du dictateur, défait dans les urnes, qu’il a dirigée durant 22 ans.
LA NATION A DÉCIDÉ. Et elle a été écoutée. Le claquement des bottes sénégalaises et le souffle des navires nigérians auront eu raison du pathétique trublion Jammeh, le « fantasque » dictateur gambien. En fait de fantasque, un dictateur autoritaire et imprévisible. Un illuminé égotiste et mégalomaniaque. Babili Mansa. Le « Conquérant des fleuves ». Ou plutôt : Son Excellence Cheikh Professeur Alhaji Dr. Yahya
A.J.J. Jammeh Babili Mansa. Le « Big Man ». Bref. Celui dont les Africains avaient pris pour habitude d’observer les frasques avec un dédain rieur. Celui dont on moquait l’allure et le sceptre. Dont on contait les histoires le matin ou à déjeuner. « Tu as entendu la dernière ? Yahya Jammeh dit qu’il sait remédier à l’infertilité des femmes. » Ou bien : « Impayable ce Yahya Jammeh ! Il dit qu’il est capable de guérir les malades du Sida avec des herbes naturelles. » Une autre : « Tu as vu ça ? Jammeh a demandé aux homosexuels de Gambie de quitter le pays sinon il leur couperait la tête. » Ou encore : « Yahya Jammeh a fait kidnapper près de 1 000 Gambiens qu’il accuse de sorcellerie. On ne sait pas où ils se trouvent… »
Une dictature absurde. Ridicule. Et finalement pas tellement drôle. À voir les Banjuliens réfléchir à deux fois
avant de sortir dans les rues fêter la chute du tortionnaire, on se dit qu’il en a fallu de la terreur et de l’arbitraire. On repense à sa police secrète. La triste National Intelligence Agency (NIA). Ou pire encore. À ses « Junglers ». Son escadron de la mort personnel. Une vingtaine de barbouzes des basses besognes. Rompus au kidnapping, à la torture et au meurtre. Ah ! C’est décidément toujours la même chose. Pendant la dictature, on se demande si elle finira jamais. Après, on se demande comment elle a pu durer si longtemps…
L’élection de Donald Trump en témoigne, la démocratie porte rarement au pouvoir « le meilleur d’entre nous ». Il faut savoir s’en étonner. Le peuple n’est pas toujours bon juge. Ni pour le monde. Ni même pour lui-même. D’ailleurs, qui peut dire si le nouvel élu de Banjul, Adama Barrow, sera un bon président pour la Gambie ? Déjà, les critiques foisonnent. « Inexpérimenté », « manque de charisme », « second choix », « agent immobilier »... On parierait que l’état de grâce ne durera pas longtemps. Mais l’avantage avec la démocratie, c’est l’alternance. On a toujours le moyen de faire en sorte que le prochain soit moins pire. Et c’est déjà un gros progrès. ■ Julien Wagner
Changement de commissaire à Addis
Nkosazana Dlamini-Zuma laisse sa place à la tête de l’Union africaine à MOUSSA FAKI MAHAMAT. Et un bilan critique.
« ELLE NE CONNAISSAIT pas l’Afrique et ne se préoccupait que de ses ambitions chez elle. Elle se moquait des Africains. Beaucoup seront pardonnés pour leur cri : Bon débarras, Mme Dlamini-Zuma ! » C’est en ces termes peu amènes que le militant des droits de l’Homme nigérian Chidi Anselm Odinkalu a fait le bilan de l’ancienne ministre sudafricaine des Affaires étrangères à la présidence de la Commission de l’Union africaine (UA), dans les colonnes du magazine Pambazuka. Cette apparatchik du Congrès national africain (ANC) ne manquera guère à Addis-Abeba, où elle a laissé d’aussi mauvais souvenirs, disent les mauvaises langues, qu’auprès de ses anciens collaborateurs du ministère des Affaires étrangères à Pretoria. Cette forte tête, capable de ne pas adresser la parole à une délégation britannique pendant tout un déjeuner lors d’un sommet de l’UA, laissera dans les mémoires des aveux d’impuissance face à la situation du Mali fin 2012 et des pressions verbales qui n’ont été suivies d’aucun effet au Burundi. Sans oublier un Agenda 2063 pour l’Afrique auquel personne ne croit. Son successeur, Moussa Faki Mahamat, 56 ans, a du pain sur la planche. Juriste de formation et arabisant, celui qui a été le ministre des Affaires étrangères du Tchad ces neuf dernières

Le Tchadien a été élu par l’organisation panafricaine le 30 janvier.
années s’est imposé face à la Kényane Amina Mohamed pour sa maîtrise des dossiers stratégiques sur les points chauds du continent – Mali, Libye et Nigeria. Il représente une région d’Afrique centrale dans la tourmente, avec des élections présidentielles dont la transparence est contestée. Ses promesses de campagne (« rehausser la femme », « renforcer la gouvernance ») laissent la société civile tchadienne encore dubitative. Mais c’est à l’épreuve du temps que le président montrera son efficacité. Ou pas… ■ Sabine Cessou
Fespaco :
25e clap ! Du 25 février au 4 mars, le festival du cinéma panafricain revient par la grande porte.
APRÈS UNE ÉDITION 2015 en demi-teinte, maintenue au petit bonheur au lendemain de la révolution, le cru 2017 de la grand-messe ouagalaise des cinémas panafricains s’annonce sous les meilleurs auspices. 150 films sélectionnés pour les divers prix sur près de 1 000 bobines inscrites. C’est 30 % de plus qu’il y a deux ans. Avec une production en nette hausse pour les images francophones. Sur les vingt longs-métrages retenus pour la section phare de l’Étalon de Yennenga,
3 œuvres burkinabè, 2 ivoiriennes, 2 tunisiennes et 2 marocaines, puis une pour le Sénégal, le Cameroun, le Mali, le Bénin, etc. Les sponsors, de l’Union européenne à la francophonie, en passant par Africalia et autres soutiens, ont répondu présent. Résultat, le budget avoisine le milliard de francs CFA. Le volet festif a été peaufiné : concert géant d’Alpha Blondy, cérémonie d’ouverture de la salle de 300 places construite par le groupe Bolloré… Le traditionnel
Marché international du cinéma et de la télévision africains (le Mica), pour sa part, devient un vrai espace B to B. Côté organisation, on rassure sur les mesures de sécurité exceptionnelles qui encadreront la manifestation, dans une ville où la double attaque terroriste du 15 janvier 2016 reste ancrée dans les mémoires. Ouaga veut tourner la page, et redonner au plus grand festival de cinéma du continent ses nouvelles lettres de noblesse. Moteur ! ■ Emmanuelle Pontié
Florent Ibenge (RD Congo), l’un des quatre sélectionneurs africains de la dernière CAN.
2017 : En France, l’Afrique à l’affiche
Créations, EXPOSITIONS, littérature, photographies…
Il y en aura pour tous les goûts.
L’ART AFRICAIN, nouvel objet de désir ? Oui, si l’on se fie à la programmation, en France, de plusieurs événements majeurs qui mettront à l’honneur en 2017 la richesse culturelle du continent. À Paris, la Villette accueillera ainsi du 23 mars au 21 mai l’exposition « Afriques Capitales » (voir p. 18) qui comptera une soixantaine de créateurs contemporains. L’ambition de son commissaire, Simon Njami, est de faire déambuler les visiteurs dans une ville inventée exclusivement par les différentes interventions artistiques qui s’y dérouleront. Une affiche si prometteuse qu’une partie de cette exposition continuera à Lille à partir du mois de mai.
Du 30 mars au 2 avril, la foire Art Paris Art Fair prendra ses quartiers au Grand Palais avec la commissaire MarieAnn Yemsi, d’origine camerounaise. Objectif : « promouvoir la richesse et la diversité de la création contemporaine d’une Afrique plurielle et ouverte au monde ». Au mois de mars toujours, les amoureux des lettres seront témoins d’un mélange de cultures au Salon du livre de Paris qui, pour la première fois depuis sa création en 1988, mettra en lumière les diversités d’un pays arabe : le Maroc.
Deux grandes expositions au Musée du quai Branly nous emmèneront sur des sentiers méconnus du continent. La première, dédiée à l’art et au christianisme en Afrique centrale, est visible jusqu’au 2 avril tandis que la seconde, « L’Afrique des routes » (p. 19), se tiendra jusqu’au 12 novembre 2017.

Paris Art Fair, quatre jours pour la création.
De son côté, l’Institut du monde arabe mettra à l’honneur des sociétés fortes de treize siècles d’échanges culturels avec le Moyen-Orient et le Maghreb avec une grande manifestation qui réunira plus de 300 œuvres multidisciplinaires sur 1 100 m2. Celle-ci aura lieu du 13 avril au 30 juillet et sera sans doute l’occasion parfaite pour aller à la rencontre de la richesse artistique de la pratique de l’islam en Afrique subsaharienne.
Mais Paris sera loin d’être la seule à faire une place exceptionnelle au continent africain. Pour sa 71e édition, l’Afrique subsaharienne fera l’objet d’un focus pendant l’incontournable Festival d’Avignon. ■ Alexandra Gil

La
nationalepréférence ? Pas pour l’entraîneur
Quand il s’agit de COACHER une sélection, les Européens dominent. Voici pourquoi.
DEVINETTE : quel est le job le plus dur pour un entraîneur africain ? Réponse : entraîner une sélection nationale africaine. À chaque CAN, le débat autour du peu de sélectionneurs continentaux resurgit. Et l’édition 2017 n’aura pas dérogé à la règle : le mois dernier, au Gabon, seules quatre équipes (Guinée-Bissau, RD Congo, Sénégal et Zimbabwé) étaient coachées par un entraîneur national. Quatre sur seize. Un quart-monde. Une misère. Alors, on cherche à comprendre. Les explications habituelles se résument à un tiercé : 1) manque de compétences ; 2) complexe d’infériorité ; 3) culture tactique supérieure de la part des « sorciers blancs ». Problème : ces arguments sont contredits par les statistiques. Sur les six dernières finales, depuis 2006, quatre ont été remportées par des entraîneurs du cru (Hassan Shehata avec l’Égypte, Stephen Keshi pour le Nigeria). Un bilan presque parfait pour les sélectionneurs du continent alors qu’ils sont, à chaque fois, minoritaires en nombre. Pourquoi donc les fédérations s’évertuent-elles à chercher des étrangers ? C’est là qu’un zeste de politique intervient. Car en Afrique, choisir un entraîneur local surexpose les dirigeants. À la pression populaire qui clamera que le coach favorise tel club ou ethnie. À celle des médias qui réclameront que l’on fasse confiance à des joueurs du championnat national. À celle du vestiaire où les querelles d’ego peuvent détruire une équipe jusque-là invincible. Et à la pression, parfois, du Président lui-même qui demandera à son ministre des Sports pourquoi le pays n’est pas capable d’attirer une célébrité. Pourquoi s’enquiquiner avec ces pécadilles ? Avec un sélectionneur étranger itinérant, plus d’obstacles. Qu’il réussisse et ses victoires profiteront à tous. Qu’il échoue et l’on expliquera que l’homme, malgré ses qualités, n’était pas parvenu à s’intégrer : un petit chèque et voilà, retour à son statut d’immigré ! ■ Hedi Dahmani
Migrants : Droit dans la mer, droit dans le mur Sans RÉFLEXION
à long
terme, la question des réfugiés ne trouvera pas de solution.

Sabine Cessou
Journaliste et reporter, collaboratrice d’Afrique Magazine.
LES NATIONS UNIES ont donné dans les premiers jours de janvier le bilan des morts noyés en mer Méditerranée en 2016 : 5 000 personnes. Le chiffre, sans doute sous-estimé, reste abstrait. Que sait-on de ces destins engloutis, de ces milliers de personnes qui ont décidé d’échapper à la guerre en Syrie, d’aller cueillir des fraises en Espagne ou faire la plonge en Italie au péril de leur vie ?
Décembre 2016. Des naufragés sont secourus au large des côtes siciliennes.
Dans ses vœux du nouvel an, l’ancien président du Sénégal Abdoulaye Wade a évoqué sa « contrition pour les jeunes morts en mer en raison de notre manque de volonté et de courage ». Il reconnaît son tort, sur le tard. Le problème reste entier, multiforme, global, lié bien sûr aux questions de gouvernance et de développement. Érythréens et Soudanais campent sur les trottoirs de Paris, mais personne ne s’intéresse à leur avenir. Ni même à leur sort, comme on l’a tristement vu à Venise fin janvier, lorsqu’un Gambien de 22 ans, Pateh Sabally, s’est suicidé, en se jetant dans l’eau glacée du Grand Canal, sous les yeux d’une centaine de badauds. « Laissez-le crever, au point où on en est », peut-on entendre s’écrier un Italien sur la bande-son d’une vidéo amateur de sa mort, après que des bouées lui ont été envoyées en vain. Qui, en dehors de quelques militants, s’intéresse donc aux migrants ? En France, certains s’improvisent défenseurs des droits de l’Homme quitte à aller à l’encontre de la loi. Devenu

emblématique d’une attitude qui ne fait pas beaucoup d’émules, Cédric Herrou, 37 ans, agriculteur français de la plaine de la Roya, a écopé début janvier de 8 mois de prison avec sursis pour avoir hébergé chez lui des migrants. Des artistes prennent eux aussi position. Les uns ont tenu un atelier sur l’eau à Dakar, à l’initiative du plasticien Kader Attia, et les autres une « Constituante migrante » au Centre Pompidou, à Paris, portée par Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros, deux commissaires d’expositions européens. Cette assemblée d’intellectuels, parmi lesquels figuraient les écrivains Sami Tchak, Abdourahman Waberi et Dorcy Rugamba, a rédigé des propositions de loi, qui seront portées par la plateforme artistique « Le peuple qui manque ». Leurs effets concrets risquent fort de se faire attendre. Pour le reste, dans les médias comme dans le débat politique, tout se passe comme s’il ne fallait jamais traiter que le présent. Or, la moitié des nouveaux arrivants sur le marché du travail mondial en 2035 viendra d’Afrique subsaharienne, selon le FMI. Si rien n’est fait, et de toute urgence, c’est l’Europe et l’Afrique qui iront ensemble droit dans la mer – et dans le mur. Des pansements sont certes posés, avec le système Frontex de surveillance des côtes. Mais aucune réflexion d’envergure n’est faite sur la réforme des systèmes d’enseignement au sud du Sahara, incapables de satisfaire les besoins du marché du travail. Pire, Bruxelles continue de poser des ultimatums, pour contraindre les récalcitrants à signer des Accords de partenariat économique (APE) qui peuvent précipiter la chute collective de l’Afrique et de l’Europe. En ouvrant la porte aux produits européens sur les marchés subsahariens, pour des gains de court terme, l’UE va tuer dans l’œuf l’industrialisation du continent. Seule la Tanzanie, clairvoyante, refuse les APE. Un pays qui accueille des centaines de milliers de réfugiés venus du Burundi et de la République démocratique du Congo (RDC), et dont les ressortissants n’éprouvent pas le besoin de se jeter dans la mer, pour fuir une existence de mort-vivant. ■ Sabine Cessou

Abdellah Taïa Des rives, des continents
Un écrivain transgressif, un roman épistolaire… Cocktail DÉTONNANT dans lequel l’auteur règle leur compte à ses amants, sa MÈRE et la société marocaine traditionnelle.
par Catherine Faye
C’EST UN HOMME en colère. À 43 ans, Abdellah Taïa ne s’est pas apaisé. Il a beau s’indigner, écrire sans transiger, dénoncer tout ce qui le dévore, le tiraille, l’empêche de se poser, il reste soudé à cette révolte étranglée qui le scinde en deux. D’un côté, le Marocain subversif, à la fois conspué et admiré. De l’autre, l’auteur de livres écrits dans la langue de Molière qui, après vingt années passées dans l’Hexagone, n’a toujours pas demandé sa nationalité française. S’il s’érige contre les diktats, la bienséance hypocrite et l’ordre établi, c’est pour mieux être. De Mon Maroc (Séguier), paru en


« CELUI QUI EST DIGNE D’ÊTRE AIMÉ », Abdellah Taïa, Seuil, 144 pages, 15 €.
2000, jusqu’à ce dernier roman, en passant par Le Jour du roi (Prix de Flore 2010), il donne invariablement la voix à son insoumission, à son impatience. La voix aussi aux minorités et aux destins amputés. Pourtant, à le regarder, on oscillerait entre Gueule d’amour – Gabin en beau militaire du régiment de spahis d’Orange – et un autoportrait de Fragonard, une de ses passions. Traits ciselés, moue tendre, regard enjôleur, il joue d’une grâce à la fois détachée et profonde. Une élégance sombre. Avant-dernier d’une fratrie de neuf enfants, il voit le jour en 1973 à Hay Salam, quartier populaire de Salé, sur les bords du fleuve Bouregreg. Élevé dans une famille modeste où travail et études ne sont pas des chimères, il grandit au rythme d’allées et venues entre les deux rives de l’estuaire. Sur la rive gauche, une enfance verrouillée, cadencée par les feuilletons égyptiens qu’il suit avec ses sœurs ; sur la rive droite, Rabat, capitale mouvante, où les rencontres fortuites sont monnaie courante. Pendant vingt-cinq ans, il fait la traversée, en bus ou en flouka – barque à voile ou à moteur –, laisse libre cours à son homosexualité, décroche une maîtrise de littérature française, quitte le Maroc pour s’installer à Paris, où il vit d’expédients et commence à publier. « Passer à l’écriture, c’est passer à l’acte », confie celui qui fait son coming-out en 2007. Il est en couverture de l’hebdomadaire marocain
Tel Quel : « Homosexuel, envers et contre tous ». Un acte de courage, politique, dans un pays où être gay est passible de trois ans de prison. Aujourd’hui encore, ce pratiquant musulman livre un combat farouche pour un Maroc plus libre. Sans jamais cesser de construire, mot après mot, un implacable plaidoyer contre l’oppression et la tyrannie. D’un régime, d’une société, d’une famille. D’une mère aussi. Cette mère à qui il écrit dans son dernier roman, cinq ans après sa mort, pour régler ses comptes avec elle et lui raconter sa vie d’homosexuel. Si Celui qui est digne d’être aimé ne se veut pas autobiographique, il fait écho au parcours de l’auteur, à travers également trois autres lettres adressées à des amants, français ou marocains, qui ont changé son existence pour le meilleur ou pour le pire. Son intranquillité poignante intercède en faveur de la singularité de chacun. ■
biographie
LE DRIAN, AU RAPPORT !
NOTRE AMI Hubert
Coudurier est breton de cœur et de naissance, directeur de l’information du grand quotidien
Le Télégramme de Brest et président de Tébéo TV (Télévision Bretagne Ouest). Rien de surprenant que ce passionné de politique et des arcanes du pouvoir s’intéresse à Jean-Yves Le Drian, natif de Lorient, ministre de la Défense et incontournable soldat de Hollande. Résultat une biographie informée, parfois intelligemment irrévérencieuse, où l’on découvre au fil des pages
explorations RÉCITS DE L’OUEST ANCIEN
JUSQU’À LA FIN du XVIIIe siècle, l’Afrique n’intéressait pas le Vieux continent – si ce n’est pour faire commerce des hommes. Avec les mouvements abolitionnistes naissants, des Européens commencent à explorer l’Afrique occidentale pour tenter de mieux en comprendre les cultures et modes de vie. Une lecture qui invite à un curieux voyage temporel. ■ H.D.


« JEAN-YVES
LE DRIAN, LE GLAIVE DU PRÉSIDENT », Hubert Coudurier, Plon, 245 pages, 14,90 €.
de savoureux passages sur des personnages que nos lecteurs connaissent bien : le président Idriss
Déby et Denis SassouNguesso, entre autres, et Hélène Le Gal, longtemps patronne de la cellule Afrique de l’Élysée. ■ Z.L.


« QUAND LES EUROPÉENS DÉCOUVRAIENT
L’AFRIQUE INTÉRIEURE », Olivier Grenouilleau, Tallandier, 354 pages, 23,90 €.


« LA SONATE À BRIDGETOWER », Emmanuel Dongala, Actes Sud, 336 pages, 22,50 €.


« LA TERRE QUI LES SÉPARE », Hisham Matar, Gallimard, 336 pages, 22,50 €.


« WELCOME TO LAGOS », Chibundu Onuzo, Faber & Faber, 368 pages, 15 €.
ON EN PARLE
livres
roman historique
UN VOYAGE EN EUROPE
1789. GEORGE BRIDGETOWER, 9 ans, et son père, un Noir de la Barbade qui se fait passer pour un prince d’Abyssinie, débarquent à Paris. Commence alors un parcours saisissant à travers l’Europe. Ce sixième roman d’Emmanuel Dongala fondé sur des faits réels plonge le lecteur dans les bouleversements d’un tournant de siècle plein d’espoirs et de paradoxes et nous raconte le destin exceptionnel de celui à qui Beethoven a dédié « La Sonate à Kreutzer », l’un de ses morceaux les plus virtuoses. ■ C.F.
enquête
AU NOM DU PÈRE
APRÈS TRENTE ans d’exil, Hisham Matar revient sur le destin de son père, opposant au régime de Kadhafi, enlevé et emprisonné en Libye, après avoir trouvé refuge en Égypte avec ses proches. Nous sommes en 1990. L’auteur, qui a 19 ans, ne le reverra jamais. C’est le récit poignant de cette disparition qu’il nous livre aujourd’hui à travers une enquête menée pendant des années et une méditation sur cette filiation brisée. Un portrait subtil et très documenté sur la Libye contemporaine. ■ C.F.
En attendant la traduction
AU CŒUR DE LAGOS
DENSE ! Le deuxième roman de Chibundu Onuzo, l’une des auteures les plus en vue de cette surprenante nouvelle vague littéraire nigériane, nous entraîne dans les tréfonds et les contradictions de la mégalopole immense et furieuse. Les personnages se croisent, dressant le portrait d’une société à mi-chemin de tout, de la démocratie, de la liberté, de l’arbitraire, de la violence. Ils sont riches ou pauvres, chrétiens ou musulmans, du nord ou du sud et leurs destins se croisent et rebondissent dans une succession de dénouements inattendus. À lire en V.O. en attendant la V.F. ! ■ Z.L.

Shay La bad etgirlses héritages
Petite-fille de Tabu Ley ROCHEREAU, star de la rumba congolaise, nièce du rappeur Youssoupha, découverte par Booba, elle enchaîne les HITS avec provocation et talent ! par Alexandra Gil
« JOLIE GARCE » est le titre du premier album de Shay, sorti en décembre. Cette jeune rappeuse, née à Bruxelles d’un père polonais et d’une mère congolaise, a été découverte il y a cinq ans par l’un des grands boss du rap français, Booba, grâce à l’intermédiaire d’un ami commun. Le résultat de ce parrainage exceptionnel est une véritable explosion de rythmes africains mêlés à du R’n’B, et ce qu’il faut de rap hardcore. Un métissage sonore qui pourrait être interprété comme une démonstration du talent hérité de ses ancêtres. Vanessa (le vrai nom de l’artiste) est en effet la petite-fille de Tabu Ley Rochereau, l’un des fondateurs de la rumba congolaise, artiste emblématique des années 1960 et 1970,
disparu en 2013. Celle qui apporte la lumière (la signification de son nom en kiyanzi, l’une des langues de la République démocratique du Congo) est également la nièce du rappeur Youssoupha. Sans renier ses origines, la jeune artiste n’a pas tardé à chercher ses propres inspirations, avec un rap sans concessions. Le tube « PMW » est un manifeste à sa conception assez particulière de la vie. Trois lettres qui sont les initiales des mots « pussy, money, weed » : sexe, argent, drogue… C’est clair, ça provoque, ça bouge bien, sans états d’âme. Un côté sacrément


« JOLIE GARCE », Shay, 92i/Capitol.
sexy, bad girl, banlieue, un peu formaté, surjoué mais qui fonctionne. Le clip a été vu plus de 36 millions de fois depuis juillet 2016 sur la plateforme YouTube. D’autres morceaux comme « Cabeza », dont les sonorités se rapprochent de la déesse de la Barbade Rihanna, laisse entrevoir l’ambition de Shay : devenir la nouvelle reine du flow à la française. Et s’imposer comme LA voix du rap francophone depuis la retraite de Diam’s. Une voix cassée au milieu d’un son rythmé accrocheur, mêlée à l’élégance et à une esthétique marquante. Résultat de l’équation ? Succès assuré. ■
musique

pop aventureuse
SINKANE, LA MUSIQUE-MONDE
Soul, blues, funk et sonorités soudanaises… Le musicien américain nous invite dans un fabuleux voyage.
semba & morna BONGA
CONNU sous le nom de Bonga, Barceló de Carvalho a jadis subi l’opprobre des colonisateurs portugais, devant s’exiler à Rotterdam. Mais les années passées loin de son pays lui ont donné davantage foi en sa culture… À 74 ans, le musicien angolais cultive toujours son timbre rauque et un amour pour un semba séculaire et fort en expressivité. En témoignent des titres multigénérationnels comme « Tonokenu » ou « Odji Maguado ». Intemporel. ■ S.R.


« RECADOS DE FORA », Bonga, Lusafrica.
EN ÉCOUTANT son quatrième album, Life and Livin’ It, on réalise à quel point Ahmed Gallab, alias Sinkane, réussit à mettre en lumière ce que les grandes musiques américaines ont de plus africain. S’y croisent la soul façon Blaxploitation, le funk sous influence années 1980, des échos électro… et les mélodies du pays de ses parents, le Soudan. Chez les Gallab, « la musique a toujours été une histoire de famille », les sons africains proviennent des « souvenirs d’enfance et de vacances ». Et la joie de vivre est un devoir moral. Pourtant, après une naissance à Londres, l’enfance d’Ahmed Gallab a été ballottée aux États-Unis, avant de se poser en Ohio… puis à Brooklyn, sa ville d’adoption. À 11 ans, il savait déjà qu’il voulait devenir musicien, et écoute de tout, de l’afrobeat au punk, avant de faire ses armes avec des groupes iconiques de la scène indie nord-américaine comme Caribou ou Of Montreal. Depuis la sortie de son troisième album solo, Mean Love (2015), il a joué plus de 166 concerts dans 20 pays tout en menant le collectif The Atomic Bomb ! Band, qui reproduit sur scène la musique du roi de l’électrofunk nigérian William Onyeabor. Parmi ses membres, David Byrne, Damon Albarn, Jamie Lidell ou Pharoah Sanders… Excusez du peu. Aujourd’hui, Gallab chante mieux que jamais, affirmant son besoin de fédérer en ces temps hostiles. Grâce à l’énergie de Life and Livin’ It, qui consacre le parcours sonore et exigeant de cet insatiable multiinstrumentiste, on le croit sur parole. ■ Sophie Rosemont


« LIFE AND LIVIN’ IT », Sinkane, City Slang.
« ABU SADIYA », Y. Boularès, V. Segal, N. Waits, Accords Croisés/ Pias.


jazz stambeli
YACINE BOULARÈS, VINCENT SEGAL & NASHEET WAITS
IMAGINEZ Yacine Boularès au saxophone et à la clarinette, Vincent Segal au violoncelle et aux percussions, Nasheet Waits à la batterie, et vous écouterez un disque magique : Abu Sadiya. Baptisé d’après le nom d’un personnage mythique du folklore tunisien de jadis, Noir déporté en esclavage, qui aurait clamé la bonne parole du culte musical stambeli. On le retrouve ici via une lecture à la fois expérimentale et jazz, résolument instrumentale et dotée d’une capacité narrative fascinante. Les onze morceaux s’écoulent comme dans un rêve éveillé, propice à la contemplation et à la réflexion de ce que nous sommes – nos origines, nos voyages, nos rencontres et nos traumas. Une œuvre d’une beauté rare. ■ S.R.

Un couple BLACK adopte un petit blond aux yeux bleus… Une comédie drôle et subtile sur la DIFFÉRENCE et le vivre-ensemble. Avec la remarquable Aïssa Maïga.
par Jean-Marie Chazeau
SALIMATA (Aïssa Maïga) est d’origine sénégalaise, Paul (Lucien Jean-Baptiste) est martiniquais, et ils ne peuvent pas avoir d’enfant. Ce couple de Français moyens voit enfin aboutir sa demande d’adoption… mais le bébé est blond aux yeux bleus ! D’où des réactions en cascade, car le service de l’aide sociale à l’enfant va quand même regarder de près ce qui va se passer pour le nourrisson. Or la famille africaine va avoir un peu de mal… « Ils t’ont donné un Congolais ? Je t’avais dit surtout pas un Congolais, avec les Congolais c’est toujours un problème ! » s’inquiète Aminata (incarnée par la Franco-Camerounaise Marie-Philomène Nga) devant la tête de sa fille, avant de découvrir qu’elle a adopté un enfant
Bébé blanc, baby blues

blanc, et de déclarer : « Finalement, j’aurais préféré un Congolais ! ». Parmi les autres personnages, il y a le copain d’enfance du mari, joué par Vincent Elbaz, sorte d’artiste raté, gentiment moqueur mais pot de colle, ou encore l’enquêtrice incarnée par Zabou Breitman, jamais aussi drôle que dans un rôle de femme sévère. « C’est un film fait avec le cœur, explique Aïssa Maïga, on était tous unis autour de Lucien, un capitaine de bateau incroyable ! ». En renversant les situations, le comédien et réalisateur d’origine martiniquaise Lucien Jean-Baptiste parvient décidément toujours mieux à creuser avec drôlerie et subtilité le sillon des relations entre Blancs et Noirs. Dans son premier film, La Première Étoile (2009), une famille antillaise débarquait à la montagne pour des vacances à la neige, au grand étonnement de certains riverains ; dans un récent documentaire (Pourquoi nous détestent-ils ?, 2016) il allait à la rencontre des pires racistes pour essayer de comprendre leurs constructions mentales sur les couleurs de peau et les cultures, et mieux les démonter. Cette fois, il va plus loin : cet enfant blanc qui bouscule les repères, pousse à la réflexion sur les origines, les racines, la transmission. Des questions qui travaillent le comédien et réalisateur, lui qui est arrivé dans l’Hexagone à l’âge de trois ans et se considère avant tout comme un « Parigot ». Et pour Lucien Jean-Baptiste, « Il a déjà tes yeux est une comédie qui doit faire du bien en ces temps difficiles, mais qui doit aussi faire réfléchir sur nos âmes, et nous aider à vivre ensemble… ou en tout cas à côté les uns des autres ». Pari réussi. ■
« IL A DÉJÀ TES YEUX » (France), de Lucien Jean-Baptiste, avec Lucien Jean-Baptiste, Aïssa Maïga, Vincent Elbaz.
Lucien Jean-Baptiste s’est inspiré d’une histoire vraie pour mettre à mal – de nouveau – les préjugés racistes.
biopic
Pour ne pas vivre seule
DE SON ENFANCE au Caire (dans le quartier de Choubrah) à sa maison de Montmartre, les épisodes souvent tragiques de la vie de Dalida – avortement, suicide de trois de ses compagnons – se succèdent dans le désordre, chansons à succès à l’appui. On perçoit très bien la grande solitude de cette chanteuse des années 1960 et 1970, très populaire en France et au-delà (on la voit interpréter « Salma Ya Salama » en arabe, ou accueillie avec ferveur au Caire en 1985 pour y tourner avec Youssef Chahine). Mais on a du mal à comprendre vraiment qui était cette femme, au-delà de son souhait contrarié de fonder un foyer… ■ J.-M.C.

« DALIDA » (France), de Liza Azuelos, avec Sveva Alviti, Riccardo Scamarcio, Patrick Timsit.

L’actrice italienne Sveva Alviti, qui fait ses premiers pas dans le cinéma français, campe une Dalida des plus émouvantes.
comédie
La nouvelle traversée de Paris
UN DIRECTEUR de théâtre parisien (Édouard Baer), baratineur et désinvolte, doit trouver à la veille d’une première un vrai singe… et de l’argent pour payer son équipe. Il entraîne avec lui sa stagiaire de Sciences Po (Sabrina Ouazani), aussi classe et cartésienne qu’il est bohème et imprévisible. Un duo séduisant se forme, qui va traverser Paris by night, de bar en bar, jusqu’à Montreuil pour y danser le dongolo. Malgré un tempo inégal, le charme opère, mélancolique et drôle, dans le sillage de ce paterfamilias et chef de troupe qui n’assume pas son rôle. ■ J.-M.C.
« OUVERT LA NUIT » (France) d’Édouard Baer, avec Édouard Baer, Sabrina Ouazani, Audrey Tautou drame
Franchir les barrières
PITTSBURGH, ANNÉES 1950. Dans le jardin de sa modeste maison, où il vit avec sa femme et son fils, un éboueur noir retape sa clôture et ressasse son vieux rêve, brisé par le racisme, de devenir un joueur de baseball. Denzel Washington incarne avec brio ce patriarche, en adaptant lui-même cette pièce 100 % black signée August Wilson, auteur afro-américain désormais considéré comme l’égal de Tennessee Williams ou d’Arthur Miller. Le dispositif a tout du théâtre, avec dès le départ un monologue de 45 minutes ! Mais la mise en scène et l’interprétation ont du souffle, et le film tient la corde pour les Oscars… ■ J.-M.C.



« FENCES » (États-Unis) de Denzel Washington, avec Denzel Washington, Viola Davis, Stephen McKinley Henderson

photographie Leila Alaoui, maintenant et toujours
Le musée des Beaux-Arts de
Montréal rend
hommage
à l’artiste
FRANCOMAROCAINE engagée, disparue il y a un an. festival
LEILA ALAOUI, assassinée lors de l’attentat perpétré par Al-Qaïda à Ouagadougou (Burkina Faso) en janvier 2016, reste immortelle à travers ses clichés. La fondation qui porte son nom présente au musée des Beaux-Arts de Montréal une série de 24 images prises par la jeune photographe autour de la vie rêvée des jeunes Marocains. Ce travail lui avait été commandé par l’Union européenne en 2008, et pour le réaliser, l’artiste avait décidé de faire le tour du pays afin de s’imprégner des vies qu’elle s’apprêtait à rendre éternelles. C’est ainsi qu’elle est devenue une observatrice privilégiée du phénomène de la migration clandestine et a pu illustrer le parcours de ceux qui osent quitter leur pays natal en quête d’une opportunité de l’autre côté de la Méditerranée. « No pasara » (Vous ne passerez pas) offre au spectateur le pouvoir de voyager dans le temps et connaître, à travers les portraits, ces histoires anonymes que la photographe a si bien su raconter avec l’aide de son objectif. La métropole canadienne accueille cette exposition jusqu’au 30 avril, et une partie des profits réalisés sur les ventes sera versée aux migrants, que la caméra de Leila Alaoui a capturés avec tant de délicatesse. ■ Alexandra Gil


L’AFRIQUE
EN FÊTE À LA VILLETTE !
Toutes les facettes de la scène contemporaine du continent seront à Paris.
« NO PASARA », musée des Beaux-Arts de Montréal, jusqu’au 30 avril. 1380, Rue Sherbrooke O, Montréal. mbam.qc.ca
THÉÂTRE, DANSE, MUSIQUE… La Villette ouvre ses portes à un périple culturel inédit avec son festival « 100 % Afriques ». Près de 60 artistes se donneront rendez-vous autour d’« Afriques Capitales », une exposition en forme de promenade dans les métropoles africaines, sous le commissariat de Simon Njami. Un voyage rendu possible grâce aux clichés du Nigérian Akinbode Akinbiyi, l’installation de l’Égyptien Youssef Limoud ou la mélodie du piano de Benjamin Clementine, considéré par le New York Times comme l’un des 28 génies culturels de 2016. ■ A.G. « 100 % AFRIQUES », la Villette, du 23 mars au 21 mai. 211, av. J. Jaurès, Paris lavillette.com


arts traditionnels
LES TRÉSORS
DE DAPPER

LE SUCCÈS DE L’EXPOSITION

« Chefs-d’œuvre d’Afrique » a amené le musée Dapper (Paris) à la prolonger jusqu’au 17 juin. Au total, le visiteur se retrouve face à près de 130 œuvres (provenant entre autres du Congo, de la Côte d’Ivoire ou du Cameroun), pour certaines sans équivalent dans le monde. Les statuettes, masques et objets rituels exposés ont appartenu, pour la plupart, à de grands collectionneurs du XXe siècle avant d’être acquis par le fondateur du musée Dapper, Michel Leveau, décédé en 2012. ■ A.G.
« CHEFS-D’ŒUVRE D’AFRIQUE » au musée Dapper, jusqu’au 17 juin. 35 bis, rue Paul Valéry, Paris. dapper.fr

exposition
Libres circulations
INÉDITE dans sa diversité et son ambition, l’exposition






« L’Afrique des routes », au Musée du quai Branly à Paris, nous rappelle que l’histoire du continent s’inscrit depuis des millénaires dans une dynamique d’échanges avec le monde, Contrairement à la théorie de l’isolement, l’Afrique a toujours constitué, de la Préhistoire à l’époque contemporaine, un carrefour permanent, un entrelacs de liens fluviaux, terrestres, commerciaux, spirituels… C’est l’histoire de ces circulations que l’exposition retrace. Des peintures rupestres et des chars gravés de l’Oued Djerat du Sahara aux porcelaines chinoises de Madagascar, l’art, le design, l’objet africain est imprégné d’influences extérieures . Un parcours qui nous rappelle que l’histoire africaine est vieille comme le monde ! ■ C.F.

« L’AFRIQUE DES ROUTES », Musée du quai Branly-Jacques Chirac, jusqu’au 12 novembre. 37, quai Branly, Paris. quaibranly.fr galerie

La peinture lui permet de S’ÉMANCIPER des codes et des attentes. Une œuvre percutante,
à (re)découvrir.
« LE PORTRAIT et l’autoportrait sont des miroirs et que voyez-vous dans un miroir ?

Vous-même. C’est ce qui me fascine… », explique cette artiste singulière qui reconnaît une obsession pour le rose, celui de la chair et de la peau. Son art, à cheval sur la peinture, le dessin et la sculpture, est une quête introspective. Dalila s’inspire de clichés, modèle le béton, le plâtre et la cire pour réaliser ses pièces. Ses œuvres voyagent, comme en ce moment l’exposition « In Her Room » à la Galerie Cécile Fakhoury. Les visiteurs découvrent les séries Princesse, Soleman, Hoor’s Dream… après qu’elle a été repérée par Simon Njami, le directeur artistique de la Biennale de Dakar en 2016. « Je ne tiens compte ni de mes origines ni des diktats du monde de l’art occidental officiel en peignant », dit celle qui, née d’un père maçon immigré algérien, a étudié à Paris et vit à Berlin. « Je suis une créatrice non-alignée », ajoute-t-elle. On veut bien la croire. ■ Astrid Chacha « IN HER ROOM », Galerie Cécile Fakhoury, boulevard Latrille Cocody, Abidjan, jusqu’au 18 février. daliladalleas.com














COMMENT ?
par Emmanuelle Pontié

ANTICIPER, C’EST MIEUX
Depuis la fin 2014, avec la chute mondiale des prix du pétrole, la plupart des pays africains dont l’économie est arrimée au seul or noir, sont à genoux. Vraiment. C’est assez curieux de voir comment le manque d’anticipation, de mise en place de politiques de diversification durables, bref, en un mot comme en cent, de vision concrète sur le long terme, fait cruellement défaut. Mettons de côté la « mal gouvernance », la corruption et autres pratiques à la Panama Papers qui détournent joyeusement les revenus de ladite manne. Et forcément, en cas de disette, tout cela complique sérieusement l’équilibre des comptes publics. Mais on constate surtout que les gouvernements des nations concernées ne mettent pas vraiment d’énergie (c’est le cas de le dire...) dans les autres domaines porteurs de richesses et de développement durable, comme l’agriculture par exemple. Et en cas de pépin, c’est le désarroi… On emprunte pour payer les salaires, on demande à chacun de se serrer la ceinture d’un cran supplémentaire et on attend… que le coût du baril, ou des matières premières en général, remonte ! Certes, la volatilité des postes ministériels et les numéros de chaises musicales incessants dans certains pays n’aident pas non plus à installer des programmes intelligents sur le long terme. C’est un phénomène qui décourage les plus méritants et les plus visionnaires. Neuf fois sur dix, la règle est de faire profil bas pour ne pas être remplacé au pied levé, ce qui ne dope pas les bonnes initiatives.
Alors que faire ? Continuer à parier sur une denrée au cours capricieux qui, demain, anyway, sera inexorablement remplacée par des énergies renouvelables ? Ou mettre en place activement d’autres systèmes de revenus, plus pérennes ? La réponse est dans la question… D’ailleurs, prévoir

les coups de bambou éventuels devrait globalement s’installer comme un réflexe dans bon nombre de domaines. Pour citer un autre exemple, la démographie galopante africaine présage, selon la plupart des experts mondiaux, des flux immenses de jeunes qui vont se heurter à l’absence de structures d’enseignement suffisantes, et bien sûr au manque d’emplois. Vous avez entendu parler de programmes concrets capables de parer à ce « fléau », vous ? Pas vraiment. Autre exemple, l’accès à l’eau potable. Les centrales, barrages et autres usines à peine sortis de terre sont déjà obsolètes, aux dires des constructeurs eux-mêmes, face à la demande exponentielle des grandes villes. Là encore, on anticipe ? Non. Il y a fort à parier qu’à ce rythme-là, les politiques politiciennes et leur gestion à très très court terme de la chose publique risquent de le payer cher demain… ■
On emprunte pour payer les salaires, on demande à chacun de se serrer la ceinture d’un cran en plus et on attend… que le cours remonte !
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