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Être en Afrique

Être dA ns le monde

élection le mystère Ali, le mystère gAbon

Libye syrte, la mère de toutes les batailles

Tunisie yosr ben

AmmAr ou la révolution par l’art !

ALgérie les hommes de ZAAtchA doivent rentrer chez eux

CôTe d’ivoire sur le chemin de la iiie république

ArAbe

Stabilité, démocratisation, société civile… le royaume paraît relativement à l’abri des tempêtes. Tentative d’explication et de décryptage.

Mohammed VI, suivi de son frère le prince Moulay Rachid, et de son fils aîné, le prince héritier Moulay Hassan.

CE QUI FAIT NOTRE FORCE

Des victimes, des morts, des femmes, des enfants, des hommes, des civils, des militaires, des policiers, des prêtres, des religieux… La répétitivité des attaques nous use, nous choque, nous pousse à la colère, à la haine et à l’hystérie. On assiste au délitement de la classe politique où, ici et là, on appelle à autant de mesures liberticides, « exceptionnelles » et évidemment sans impact mesurable. La France est la cible majeure d’une campagne de grande ampleur de la mouvance jihadiste et en premier lieu celle incarnée par l’État islamique (EI). On se dit qu’il va falloir vivre avec. Vivre avec une menace aussi multiforme que mortelle. L’émotion, la colère nous envahissent. Le sentiment d’impuissance aussi. On attend la prochaine frappe, muets de stupéfaction, comme un lapin paralysé par les phares géants d’un camion fou…

Un jour, c’est un « déséquilibré » qui frappe, le fameux « loup solitaire » pris dans les filets d’une propagande qui donne du sens à l’horrible passage à l’acte. Ailleurs, ce sera l’action d’un réseau organisé, dirigé par des têtes pensantes enfouies à Raqqa ou à Mossoul. Un troisième jour, ce sera le petit délinquant de banlieue qui règle ses comptes avec l’histoire et l’injustice. Une gare, un aéroport, un café, une église… les « objectifs » répondent toujours à une logique. Et la revendication est toujours la même : celle du jihad.

La France n’est pas une cible prise au hasard. Ici vit la communauté musulmane (pour peu qu’elle soit identifiable de manière aussi homogène) la plus

importante d’Europe. On le sait, pour les stratèges et les théoriciens du jihad et de l’EI, il faut faire chuter cette impressionnante « zone grise » où plus de 4 millions de musulmans vivent dans une République démocratique et laïque. Il faut torpiller l’exemple. Comme il faut atteindre l’Allemagne qui accueille ce million de réfugiés venus de Syrie ou d’Irak. Il faut détruire toute possibilité de « fusion ». La victoire serait la guerre civile, elle-même guerre de religion, début de l’avènement du califat, Armaguedon, etc.

On se dit qu’il va falloir vivre avec. Vivre avec une menace aussi multiforme que mortelle.

En France, cette communauté est largement le produit de l’histoire et du choc colonial et postcolonial. Mais aujourd’hui, la très grande majorité est intégrée, impliquée. Acteurs économiques, politiques et culturels, ils font partie de la vie française. Ils sont Français ! Beaucoup d’entre eux sont de double culture, et ils participent d’autant plus au rayonnement et à la richesse du pays. Mais d’autres, enfants de cette République égalitaire, nés Français, de seconde ou de troisième génération, sont restés en marge, dans les cités, dans les banlieues, dans les déserts économiques. Déclassés, sans éducation, au chômage. Des enfants des ghettos si facilement manipulables… Ghettos que la police et les services de renseignement ont désertés depuis longtemps…

En France, il y a certainement d’importantes décisions à prendre. Il faut travailler en termes de « nation », cette « entité abstraite, collective et

PAR zyad limam

ÉDITO

Le chaos est profond, il gangrène, on le laisse s’étendre, au gré des alliances des puissances.

indivisible, distincte des individus qui la composent et titulaire de la souveraineté » (Larousse). C’est cette nation qui nous réunit, qui fait notre force collective. Il faut aussi réinvestir les cités. Remettre l’éducation au cœur des zones défavorisées, promouvoir de véritables programmes d’« affirmative action », de discrimination positive. Mais aussi simplifier le millefeuille sécuritaire. Créer un véritable service de lutte antiterroriste capable de « lire » et de détecter les signaux, de mettre hors d’état de nuire « avant ». Renforcer aussi les mécanismes européens de protection de la zone Schengen. Comme il est essentiel pour la classe politique de faire bloc, de ne pas étaler ses divisions pathétiques, de donner l’exemple vis-à-vis de citoyens au bord de la crise de panique ou de la révolution… Tous, tous ensemble, il nous faut aussi voir l’ennemi, le comprendre, l’analyser, décrypter son mécanisme, le mettre à nu, dans son programme intellectuel, organisationnel… La diabolisation, la vocifération, la référence au « mal » n’apporteront rien. Ce qu’il faut, c’est du savoir, du renseignement, de l’information, pour mieux lutter contre des organisations qui s’adaptent en permanence et qui nous connaissent intimement. L’une des clés serait de prendre de la hauteur, de la distance, autant que possible. Le jihadisme n’est pas né d’aujourd’hui. Il remonte aux années 1980, et il apparaît comme une force de réaction à l’Occident et aux régimes que celui-ci soutient. Les premiers attentats d’ampleur visent les États-Unis, incarnation de l’hyperpuissance dominatrice : attaque sur le World Trade Center en 1993, contre l’ambassade au Kenya en août 1998, et puis surtout la spectaculaire destruction des tours à New York le 11 septembre 2001. En France, le début de la campagne à proprement parler liée au jihad date du début des années 1990, avec le déclenchement de la crise algérienne et la montée en puissance du GIA. On ne peut pas s’exclure du contexte géostratégique. Et, en l’occurrence, le contexte géostratégique aujourd’hui, c’est le désastre moyen-

oriental, avec l’implosion de l’Irak et de la Syrie sur laquelle est né l’EI. On ne voit pas de véritable progrès sans solution durable à Damas et à Bagdad. On ne voit pas de véritable progrès sans un apaisement durable dans le conflit entre islam chiite et islam sunnite. On ne voit pas de solution non plus sans un minimum de signaux positifs venant de Jérusalem, d’Israël et de Palestine. Le chaos est profond, il gangrène, on le laisse s’étendre, au gré des alliances des puissances. La France, comme les États-Unis, joue un jeu complexe et contradictoire, soutenant parfois tel groupe contre tel autre. Et s’alliant ici ou là avec des États riches, eux-mêmes en phase de schizophrénie aiguë vis-à-vis de mouvements islamistes de tous bords. On pourrait parler aussi de la Libye, à trois heures de l’Europe, où on a laissé s’installer au cœur même du pays

un foyer particulièrement menaçant de l’EI (lire notre article page 58)… Enfin, et même si on l’a dit et redit, les premières victimes de la violence jihadiste, dans une immense proportion, sont les musulmans eux-mêmes. De Kaboul à Istanbul, de Bagdad à Karachi, des centaines de civils – hommes, femmes, enfants – sont décimés. La Tunisie, démocratie naissante du monde arabe, est une cible permanente. Le Maroc (lire page 36) et l’Algérie aussi. L’Afrique subsaharienne, constamment oubliée, est en première ligne, avec les mouvements sahéliens et la persistance de Boko Haram dans la région du lac Tchad. Ce triste constat ne relève pas du « politiquement correct ». Il permet de comprendre l’ampleur et la complexité de l’ambition jihadiste, l’ampleur et la complexité de la bataille à mener.

Notre génération et celles qui vont suivre vont faire face à d’immenses défis. Jihadisme, montée des nationalismes, des populismes (Donald Trump sera peutêtre le futur président des États-Unis et rien n’est à exclure pour les élections françaises de l’an prochain), tensions en mer de Chine, assertion des pouvoirs à Pékin, à Tokyo, à Delhi, Brexit et Ukraine, déliquescence de l’Europe qui ouvre la porte à la dérégulation et au chacun pour soi, usure écologique, démographie, bouleversements technologiques… Les forces de la désintégration sont peut-être trop puissantes, et le monde s’oriente, une fois encore, vers l’abîme. On ne doit pas baisser les bras. Il faut affronter notre époque. Faire œuvre de clarté et de solidarité. Travailler à une humanité plus juste. Et faire les vrais choix. Être du côté du progrès, de la République, de la démocratie, de la justice, et de la modernité. ■ Place de la République, à Paris, le 26 juillet 2016.

58 Syrte, dont Kadhafi voulait faire la capitale de la Libye, est depuis 2015 sous le contrôle de l’EI, qui a instauré ses règles, avec sa propre police et un tribunal islamique.

3 Édito

Ce qui fait notre force par Zyad Limam

8 Le regard de… Glez

22 L’agenda

Salia Sanou

25 C’est comment ?

Vive la rentrée ? par Emmanuelle Pontié

16 Yosr Ben Ammar promeut la création artistique contemporaine dans sa galerie Le 32Bis, au cœur de Tunis.

56 Une image, une histoire Septembre 1972

L’exode des Indiens d’Ouganda

64 Ce que j’ai appris

Véronique Tadjo

104 Le document Fort, oui, comme Ali

138 Duty free So chic

146 Les 20 questions

Sonia Mabrouk

LES GENS

10 Blick Bassy « L’avenir est en Afrique. Réveillez-vous ! »

14 Moussa Sissoko

Le cœur black des Bleus

16 Yosr Ben Ammar « L’art est une arme contre l’obscurantisme »

19 Rama Thiaw Caméra au poing

20 Thibaut Danho

Le champion du bassin

LES TEMPS FORTS

26 Gabon Le mystère Ali, le mystère Gabon

36 Maroc Une exception marocaine ?

44 Côte d’Ivoire

Ce que veut Ado

50 Portrait L’ambition congolaise de Moïse Katumbi

58 Syrte Mère de toutes les batailles

66 Histoire Les hommes de Zaatcha reviendront-ils en Algérie ?

70 Burundi De la répression à la catastrophe ?

92 Tendance Afro, punk et puissant

98 Portfolio Arles, un œil sur l’Afrique

76 DOSSIER BURKINA FASO

TOURNER LA PAGE

80 Armand Béouindé Le nouveau maire de Ouagadougou expose ses priorités

82 Interview Alpha Barry

84 Économie Un lent rétablissement

86 Interview Lassiné Diawara

88 Santé Une priorité nationale

90 Sorties Agapes et escapades

DÉCOUVERTE

109 Cameroun. Au service de la nation Grâce à la mobilisation de la population et avec le soutien des pays amis, l’armée a mis en place un système de défense efficace.

MADE IN AFRICA

126 Cap sur Le Cap

130 Art contemporain : faites les murs, pas la guerre !

132 Mode : le wax chic en version parisienne

134 Cinéma : Divines surprises

136 Hommage : Philippe Mory

VIVRE MIEUX

140 Verrues : à chacun son remède

142 Endométriose : quand la muqueuse de l’utérus prolifère…

144 Tension artérielle : se méfier de l’effet « blouse blanche »

145 Petite enfance : gérer l’arrivée des premières dents

76 Avec Roch Kaboré (ci-dessus) à sa tête, le Burkina Faso se reconstruit peu à peu sous haute surveillance de la société civile.

DÉCOUVERTE

109 Les forces de sécurité camerounaises à l’œuvre…

138 Élégant mais décontracté, le style preppy, c’est tendance.

ERRATUM. Dans notre dossier consacré à la sécurité en Afrique (AM n° 361), la mise en exergue des propos de l’historien sénégalais Mamadou Diouf ne reflète pas la précision de sa pensée. Mamadou Diouf ne dit pas que « les confréries représentent un danger beaucoup plus grand que l’idéologie salafiste », comme nous l’avons écrit (p. 39), mais que les « confréries sont une plus grande menace pour la démocratie au Sénégal que les salafistes ». Dont acte !

AFRIQUE MAGAZINE

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Circulez, il y a tout à voir… En juillet, à Kigali (Rwanda), l’Union africaine officialise le projet de doter, d’ici à 2020, les citoyens du continent d’un passeport unique. Ce document permettrait ainsi de voyager d’un pays à un autre sans visa. Un beau et noble projet qui risque cependant de se heurter à quelques principes de réalité.

Damien Glez est un dessinateur de presse franco-burkinabè. Il est aussi directeur de publication délégué de l’hebdomadaire satirique Le Journal du Jeudi. Il est membre actif de l’association Cartooning for Peace fondée par Plantu. Ses dessins et caricatures ont été publiés dans plus de quarante journaux internationaux.

Blick Bassy « L’avenir est en Afrique. Réveillez-vous ! »

Le bluesman camerounais au timbre voilé encourage la jeunesse du continent à ne pas succomber aux illusoires sirènes de l’Occident.

propos recueillis par Astrid Krivian

Baskets fluo aux pieds, collier plastron sud-africain autour du cou, vernis bleu ciel au bout des doigts… Au premier contact, Blick Bassy détonne. Mais l’homme n’est pas exhibitionniste. Plutôt un anticonformiste en quête d’une liberté, qui souhaite paradoxalement s’affranchir du regard des autres. On l’interroge. Sa voix est posée, ses gestes réfléchis. On évoque son parcours, le blues qu’il vénère, sa naissance à Yaoundé, son arrivée en France… Et, surtout, cet étrange et passionnant premier roman, écrit entre deux tournées, où le musicien livre une part inédite de sa personnalité.

AM : Vous êtes musicien camerounais. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire votre premier roman, Le Moabi Cinéma ?

Blick Bassy : Je voulais aller plus loin dans les thèmes abordés. Je pensais même en faire un film au départ, et toucher un public plus large. Mon roman parle de l’émigration, des mirages de l’Occident, de son attraction illusoire auprès des jeunes Africains. Leur problème, c’est qu’ils pensent qu’il n’y a rien à faire dans leur pays, que le « paradis », la réussite sont ailleurs. Tant qu’ils n’obtiennent pas de visa, ils sont désœuvrés, comme au chômage. On leur impose un modèle de réussite basé sur un autre environnement, un autre système

DENIS ROUVRE

de société. Le fait d’être parti m’a fait réaliser combien il est difficile de s’en sortir ici en Europe. C’est ce que je veux dire aux jeunes à travers cette fiction : l’avenir est en Afrique, regardez ce que vous avez, agissez, réveillez-vous ! Il faut revaloriser nos terres, notre culture. Et arrêter ces dangereux discours qui idéalisent l’Occident, à cause desquels des milliers d’Africains risquent et perdent la vie chaque année. Pourquoi est-ce un arbre, le moabi, qui diffuse, révèle des images sur la réalité en Occident ?

J’aurais pu choisir un baobab, ou toute autre espèce africaine, symbole du continent. Aujourd’hui encore dans les villages des tribus bassas, il y a des cérémonies lorsqu’on les abat. Ils sont des témoins sacrés, on a l’impression qu’ils sont muets mais ils ont des messages. Cet arbre de la connaissance est un symbole : la vérité est souvent sous nos yeux mais nous ne l’écoutons pas, nous l’ignorons, nous allons la chercher ailleurs.

Pourquoi cet arbre est-il gardé par l’armée, afin que la population n’y accède pas ?

Parce que les gouvernants africains sont complices de cette tragédie, de ces mensonges. Ça les arrange bien de voir leur peuple essayer de partir et délaisser leur pays. Pendant ce temps, ils peuvent piller les richesses, n’ont de compte à rendre à personne. Or, ils ont vraiment une responsabilité dans ce phénomène : comme pour les campagnes d’information sur le paludisme et le sida, il faudrait qu’il y ait l’équivalent sur les difficultés de vivre en Europe. Les médias européens parlent toujours de nos maux : guerres, famines, maladies… À l’inverse, sur le continent, on magnifie l’Europe. La difficulté d’obtenir un visa renforce cette envie de partir : le « paradis » est difficile à atteindre ! C’est quand même le comble : quels pays nous demandent un visa pour venir ? Les mêmes qui, par le passé, ont dessiné les frontières des nôtres. Pourtant, vous avez choisi de vivre en France, dans le Nord, depuis 2005…

« À CHAQUE

SCANDALE

baptiste… il changeait de religion à chaque fois qu’un scandale éclatait au sein de l’une d’elles. J’ai été baptisé sept fois ! J’ai fait la prière obligatoire à 5 heures tous les matins jusqu’à mes 21 ans. Mon père avait trois femmes, on était vingt et un enfants, imaginez l’enfer d’attendre que chacun fasse sa prière à l’aube !

Un prêtre polygame qui promet de guérir les malades du sida avec un aspirateur… L’Église passe pour un grand charlatan dans votre roman…

AU SEIN DE L’ÉGLISE, MON

PÈRE CHANGEAIT

DE RELIGION...

J’AI ÉTÉ BAPTISÉ

SEPT FOIS ! »

La religion est l’un des principaux maux qui minent l’Afrique. L’esclavage, la colonisation, l’apport de l’Église ont remplacé l’essence de nos croyances fondamentales, de nos dogmes et de notre modèle de société. L’Europe nous a imposé une religion à laquelle elle ne croit plus elle-même aujourd’hui. Les églises sont désertées en France. Au Cameroun, la religion abrutit la population, et est devenue l’excuse : les gens ne sont pas responsables de leur vie, de leurs actes, tout est remis à la volonté de Dieu ! Donc, ils ne se prennent pas en main. Les pasteurs s’enrichissent en promettant aux malades, aux boiteux, aux aveugles de les guérir… comme dans la Bible. Ils sont tellement puissants, ils ont des chaînes de télévision, payent des acteurs de telenovelas brésiliennes pour être à leurs côtés, renforcer leur crédibilité. Parfois, quelqu’un peut être tué juste parce qu’un prêtre a décidé que c’était un sorcier, qu’il portait malheur. L’Europe a connu cette période où l’on brûlait des gens, nous, on vit ça encore aujourd’hui.

Est-ce que votre discours au sujet de la religion est entendu au Cameroun ?

Au Cameroun, malheureusement, il n’y a pas les structures adéquates pour faire une carrière internationale. En tant que citoyen du monde, j’avais besoin de me frotter à d’autres univers musicaux, partager mon message. Plus jeune, j’ai refusé à trois reprises une bourse d’études pour l’Europe et les États-Unis. Le rêve de tous les jeunes ! À l’époque, pour mon père, soit j’étais malade mental, soit on m’avait jeté un sort ! Il avait même appelé un prêtre pour me faire exorciser.

Un fervent chrétien, en quelque sorte...

Son roman, paru en mai chez Gallimard, succède à Akö, son troisième et dernier album (2015).

Oui, il possédait d’ailleurs l’église du village, qu’il avait construite. Catholique, protestant, Nouvelle Église de Dieu,

Non, pour la plupart des gens, je blasphème, je suis possédé par le diable, l’Occident m’aurait complètement détruit… Ils pensent même que je dois ma carrière à une secte ! La réussite par le travail n’est pas reconnue. Enfant, on nous faisait croire que Manu Dibango avait vendu ses cheveux pour pouvoir être célèbre. C’est la croyance, encore, qu’on ne peut pas réussir grâce à ses efforts mais en faisant des sacrifices, en faisant appel à un pouvoir extérieur magique. Malheureusement, nos traditions et croyances ancestrales ont été mises dans le même sac que la sorcellerie. Qu’est-ce que l’animisme, votre croyance ?

C’est considérer l’homme comme un élément parmi tant d’autres, à l’égal d’une herbe, d’un arbre, de l’eau… Or il se comporte comme si c’était lui qui avait créé la Terre, et qui décidait. On parle d’écologie, d’environnement, comme si c’était un sujet à part, séparé de nous ! J’ai la chance d’avoir grandi au village, mon oncle nous a appris à cultiver le manioc, le plantain, à chasser. À reconnaître le chant d’un certain oiseau qui nous avertit de la présence d’un serpent

venimeux. Mais dans nos sociétés, aujourd’hui, on n’écoute plus les messages de la nature.

Le blanchiment de peau est présenté comme un « sport national » dans votre livre : « Black is beautiful » y devient « Black is awful »...

C’est, là encore, lié au manque d’estime de soi, au passé colonial, à cette idéalisation de l’Occident. Il y a une absence cruelle de modèles, que nous devons créer, aller chercher dans notre histoire. Il faudrait que Peau noire, masques blancs, de Frantz Fanon, soit enseigné à l’école. Et nos dirigeants ont là aussi une responsabilité : ces produits qui blanchissent la peau sont extrêmement nocifs, ne subissent aucun contrôle, et passent en publicité sur la télé nationale !

Il maîtrise bassa, français et anglais, joue de plusieurs instruments, s’adonne à l’écriture... Assurément, Blick a plus d’une corde à son arc.

Les conséquences pour la santé sont désastreuses : peau brûlée, cicatrices, odeurs, maladies…

Y a-t-il des carences dans l’enseignement de l’histoire du Cameroun ?

Bien sûr. Et tant qu’on ne connaît pas notre histoire, qu’on ne l’assume pas, on sera perdu. Même les périodes les plus récentes ne sont pas enseignées. Celles des résistants camerounais, qui ne sont toujours pas reconnus comme des héros : Félix Moumié, Ernest Ouandié, Ruben Um Nyobe. Ils se battaient pour être libres, pour sortir de la colonisation, du joug de la France, et ont été tués pour ça. Mon grand-père et ma mère ont vécu pendant deux ans dans la forêt, à se cacher, parce que leur village était voisin de celui de Nyobe. L’armée française séquestrait, torturait, tuait les gens autour pour qu’ils avouent où se trouvaient les rebelles. L’histoire raconte que ces héros de l’indépendance étaient des terroristes, que les Bassas sont des maquisards. Tous ces événements se sont passés pendant la gouvernance de De Gaulle. Le héros des uns peut être le bourreau des autres. Vous avez créé votre label BB Prod au Cameroun en 2004. Quels artistes produisez-vous ?

Des jeunes rappeurs, des artistes de musiques urbaines : Koppo, les rapconteurs avec Krotal, Bantou Pô-si, X-Maleya… Je soutiens ceux qui rappent en camfranglais, sorte de créole camerounais malheureusement encore mal perçu, qui mêle français, anglais et mots issus des langues de différentes tribus. Car malgré nos 260 dialectes au Cameroun, nous n’avons pas une langue qui réunit les différentes ethnies, comme le bambara au Mali, le wolof au Sénégal ou le lingala au Congo… Moi, je chante en bassa, il faut rester fidèle à soi-même, à ses racines. Et ce n’est aucunement un frein pour partager ma musique au-delà des frontières : l’an dernier, Apple m’a bien acheté une chanson [ Kiki , NDLR] pour faire la promotion de l’iPhone 6 ! ■

Moussa Sissoko Le cœur black des Bleus

Arrivé sur la pointe des pieds à l’Euro 2016, l’enfant d’Aulnay-sous-Bois a fini la compétition en étant le plus vaillant des Tricolores. De l’ombre à la lumière...

Du Stade de France, qui a abrité la finale de l’Euro 2016, à Aulnay-sous-Bois, il y a grosso modo une vingtaine de kilomètres. Un monde pour Moussa Sissoko, originaire de cette banlieue parisienne où différentes communautés partagent le pain, et qui a toujours gardé une indéfectible reconnaissance pour sa ville. Celle « où tout a commencé », rappelle-t-il. Il n’oublie pas qu’Aulnay a été son tremplin pour le Red Star 93 avant de rejoindre le centre de formation du Toulouse Football Club, où il effectuera ses débuts professionnels à 17 ans. Ce parcours lui vaut d’être régulièrement appelé en équipe de France chez les jeunes et, à la faveur de sa meilleure saison au « Téfécé », en 2009, il est remarqué par Raymond Domenech, alors sélectionneur des Bleus. La suite est logique : un départ outre-Manche pour le repaire des « Frenchies », Newcastle. Son deuxième Aulnay, son deuxième Toulouse… Car chez Sissoko, la fidélité a plus de sens que le seul clinquant des clubs européens qui brandissent les chèques aux multiples zéros. Voilà pourquoi il avait choisi d’y rester, malgré les appels du pied récurrents d’autres formations anglaises de prestige. Moussa-le-besogneux a sans doute adapté la devise du pays de ses parents, le Mali, à sa propre vie : « Un peuple, un but, une foi. » Il a cru à Newcastle, tombé dans les profondeurs du championnat anglais, si bas que c’est désormais la Championship (deuxième division) qui l’attend. Il n’y passera certainement pas la saison, soyons clairs.

À 26 ans, le milieu des Bleus connaît les vertus de la patience. Convoqué par Didier Deschamps un peu à la surprise générale, il a tenu son rang au fil des rencontres de l’équipe de France. Au début, disons le tout net, il a énervé les fins observateurs appelés supporters, passablement contrariés par ses hésitations, son placement. Les mêmes ont volontiers raillé les choix du sélectionneur parce qu’on

n’aligne pas un joueur « qui n’est connu que de son père et de sa mère » pour un quart de finale d’un tel niveau. Non, il n’est pas entré de plain-pied dans cette compétition éclaboussant coéquipiers et adversaires de son talent. Moussa, c’est plutôt un diesel. Version injection. Il est monté en puissance jusqu’à cette maudite finale perdue contre le Portugal au cours de laquelle il a été élu meilleur joueur de la rencontre. Mais Moussa remportera d’autres trophées à l’avenir. Comme pour accréditer l’adage africain, selon lequel il vaut mieux regarder devant soi que se retourner sur l’endroit où l’on a trébuché. ■

UNE FINALE PERDUE EST TOUJOURS UNE BLESSURE INDÉLÉBILE. DONT ON SE RELÈVE PARFOIS PLUS FORT...

Yosr Ben Ammar
« L’art est une arme contre l’obscurantisme »

Elle a installé sa galerie, Le 32Bis, au cœur de Tunis, loin des quartiers huppés de la « banlieue nord ». Street art, tags, graffiti, elle cherche à faire bouger les lignes, vers une expression moins élitiste.

L’art au quotidien... Même chez elle, Yosr Ben Ammar s’entoure d’artistes. Au mur, une fresque d’Aïcha Snoussi.

La Soukra, La Marsa, Sidi Bou Saïd… C’est dans ce triangle d’or, à vingt minutes de la capitale, que se trouve la majeure concentration de galeries de Tunis. Un territoire de création apprécié par les artistes et le lieu de résidence de nombreux collectionneurs. Yosr Ben Ammar, 41 ans, y a longtemps évolué avant de prendre à contre-pied cette tendance et d’ouvrir en 2015, avec le galeriste Mehdi Ben Cheikh, Le 32 Bis, un espace dédié à l’art urbain dans un quartier en déshérence du centre de Tunis. Souriante mais un peu réservée, elle devient intarissable quand il est question de plasticiens tunisiens. Formée à la finance et à la gestion de portefeuille, l’ancienne étudiante à l’Institut supérieur de gestion de Paris (ISG) est devenue une dénicheuse de talents et une galeriste atypique. Avec des parents collectionneurs, Yosr Ben Ammar a goûté aux arts

plastiques dès son plus jeune âge. « Suivre des cours de peinture avec Ali Bellagha n’est pas anodin : ça marque. » Mais « c’est une rencontre avec le peintre Ahmed Hajeri qui a été déterminante ; au bout de trois heures de discussion, j’avais décidé d’ouvrir Kanvas, ma propre galerie », se souvient non sans émotion celle que ses amis surnomment Yoyo. Le coup de tête se révèle être un coup de maître qui fait connaître, dès l’ouverture en 2007, une nouvelle génération de plasticiens tunisiens dont Mohamed Ben Slama, Omar Bey, Nadia Jelassi, Mehdi Bouanani et Ali Tnani.

La révolution de 2011 et son besoin d’expression produisent une abondance d’œuvres et l’émergence de nouvelles signatures. Un temps fort, symbole d’un profond changement où les arts plastiques traduisent avec éloquence l’espoir mais aussi les incertitudes d’une société qui se cherche. Une approche critique dont Yosr est partie prenante et cheville ouvrière ; cornac d’artistes, elle les lance sur de nouvelles pistes et participe à une movida foisonnante d’idées et de propositions. Juin 2012 sera pour elle un clivage majeur. Les œuvres qu’elle expose alors au palais Abdellia de La Marsa sont vandalisées par des extrémistes religieux qui

La culture pour tous... C’est dans le centre-ville de Tunis, dans un quartier en déshérence, que Yosr Ben Ammar a voulu installer la galerie 32Bis.

CORNAC D’ARTISTES, ELLE LES LANCE SUR DE NOUVELLES PISTES ET PARTICIPE À UNE MOVIDA FOISONNANTE D’IDÉES ET DE PROPOSITIONS.

multiplient les menaces à son égard. Par crainte de rétorsions et « parce que la galerie, faute de sortie de secours, ne laissait pas d’issue en cas d’attaque », la petite-fille de Tahar Ben Ammar, signataire du protocole d’indépendance en 1956, met fin à l’aventure de Kanvas. Malaise. Mais plus que les intimidations des salafistes, c’est une petite phrase du ministre de la Culture, Mehdi Mabrouk, prononcée après le saccage d’Abdellia (« L’art se doit d’être joli et ça, ce n’est pas joli ») qui choque. Elle ancre sa détermination à avancer avec des mécènes et à prendre ses distances avec les services de l’État dès lors que le ministère se mêle de critique artistique…

Elle ne baisse pas pour autant les bras et entame son engagement contre le radicalisme. « Chacun lutte avec ce qu’il connaît. Pour moi, c’est l’art. C’est une des armes contre l’obscurantisme », assène-t-elle, poursuivant l’accompagnement d’artistes avec l’inauguration de la Hope Contemporary Gallery, avant de s’orienter vers le street art et l’art urbain avec Mehdi Ben Cheikh, fondateur de la galerie Itinerrance à Paris. « Djerbahood », en 2014, marque une première collaboration réussie. Une centaine d’artistes internationaux investissent les murs du paisible et traditionnel village d’Erriadh à Djerba. Les tags et les graffitis se déclinent en grand format pour composer des fresques géantes qui feront le tour du monde. Un succès. Yosr évolue. Interpellée par ce qui est dans l’air du temps, une expression moins élitiste en prise avec l’environnement urbain, elle défriche dans l’enthousiasme d’autres voies et poursuit son aventure sur les routes de l’expression avec Le 32 Bis, un temple du street art. Un pari audacieux qui ancre l’art dans la Cité et qu’elle relève tout en étant lucide quant à l’étroitesse du marché de l’art local mais convaincue qu’il demeure un bastion de liberté. ■

Portraits réalisés par le Libanais Yazan Halwani (noir et blanc) et l’Espagnole Btoy (couleurs). Ci-dessous, le graffeur tunisien Inkman.

Rama Thiaw

Caméra au poing

Réalisatrice engagée, elle a filmé le « printemps sénégalais » à travers le mouvement contestataire Y’en a marre.

Primé à la Berlinale en mars, le documentaire de 110 minutes de cette réalisatrice sénégalaise sur le mouvement citoyen Y’en a marre confirme un vrai talent : celui de Rama Thiaw, 38 ans, une battante à l’esprit rebelle qui a grandi entre la Mauritanie, la banlieue dakaroise de Pikine et la France. Elle y a étudié l’économie à la Sorbonne et le cinéma à Saint-Denis, avant de s’emparer d’une caméra et de sujets de société qui lui tiennent à cœur. Mère en France d’un garçon prénommé Kaya – en hommage à Bob Marley –, elle revendique ses origines populaires et africaines. Remarquée dès 2011 grâce à Boul Fallé, un documentaire sur l’engouement des jeunes pour la lutte traditionnelle au Sénégal, Thiaw assume une manière très personnelle de filmer, s’attardant avec poésie sur les corps des lutteurs dans leur ballet, qu’elle voit comme l’incarnation d’un espoir : « Redevenir ce que nous sommes, de nobles guerriers. »

Une scène du film montrant une manifestation du collectif Y’en a marre.

Son dernier film, déjà culte au Sénégal au moment de son tournage, s’intitule The Revolution Won’t Be Televised (« La révolution ne sera pas télévisée »), un titre inspiré par Gil Scott Heron, poète africain-américain (1949-2011) et l’un des parrains du hip-hop. Un paradoxe, aussi, car les images montrent des caméras et des objectifs braqués sur les trois camarades de lutte, Thiat et Kilifeu (deux rappeurs du groupe Keur Gui) et leur ami journaliste Fadel Barro, fondateurs en janvier 2011 du mouvement Y’en a marre. Leur mobilisation visait à empêcher le président Abdoulaye Wade de se maintenir au pouvoir, en faisant modifier la Constitution, comme cela arrive en toute impunité sous d’autres cieux.

Rama Thiaw rythme le début de son film d’images d’archives, retraçant avec précision le film des événements. Où l’on voit la rue s’enflammer, littéralement, dans des scènes de colère qu’elle contribue à fixer dans les mémoires, des morceaux d’anthologie qui ont inspiré les jeunes bien au-delà des frontières du Sénégal – au Burkina Faso et en République démocratique du Congo (RDC) notamment. En filigrane, la réalisatrice filme aussi la valse médiatique autour du mouvement. Entouré dès le départ de jeunes journalistes européens fascinés, Y’en a marre, dont on comprend comment le leadership s’est construit dans des périodes de tension intense, n’a été reconnu par la diplomatie occidentale que sur le tard, en 2013, une fois la bataille finie, par les visites officielles de Barack Obama et du ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius. Son sujet s’est imposé à elle avec la force de l’évidence : « Je n’ai jamais rencontré des artistes aussi intègres, si intègres que les filmer est devenu forcément nécessaire, ne serait-ce que pour me dire que je ne rêvais pas », dit-elle. Le documentaire, qui fait le tour des festivals de la planète, a été montré à Milan, Buenos Aires, Toronto, Munich, Varsovie, Bruxelles, Seattle, Durban et Lausanne au mois d’août. En mélomane engagée, Rama Thiaw ne va pas s’arrêter en si bon chemin. Son prochain projet, qui promet de faire couler de l’encre, porte sur le reggae en Afrique : d’Abidjan à Johannesburg, l’histoire d’une passion et d’une force positive, comme elle… ■

Thibaut Danho Le champion du bassin

Il défendra les couleurs de la natation ivoirienne aux Jeux olympiques de Rio. Conscient que ses performances serviront à faire évoluer l’image d’une discipline encore en devenir sur le continent.

Propos recueillis Alexandre Blondin

ans, 1,86 mètre, 80 kg, la personnalité du Capricorne et le charisme des vainqueurs ! Si Thibaut était un gladiateur des temps modernes, l’Olympe lui tendrait les bras. En ce mois d’août, il va vivre le rêve olympique et défendre les couleurs de la Côte d’Ivoire au pays des Cariocas dans une discipline où le continent (hors Afrique du Sud et Tunisie) fait office de parent pauvre. Recordman de Côte d’Ivoire sur 50 m, 100 m, 200 m, 400 m nage libre, 50 m et 100 m papillon, le nageur franco-ivoirien truste les titres et se positionne comme un nouvel espoir de la natation noire africaine. Brillant étudiant à l’École nationale d’ingénieurs des mines d’Alès (Gard), ce jeune performeur conjugue les études supérieures, la technicité sportive et l’intelligence de l’eau. Sociétaire du Cercle nautique Cévennes Alès, coaché par Alain Michel, il s’entraîne 20 heures par semaine entre la piscine et la salle de musculation. Le tigre est son animal totem, grand prédateur et excellent nageur, des qualités que revendique le sportif en quête de performances.

AM : Comment êtes-vous arrivé en France ?

Quel conseil donneriez-vous à un jeune sportif qui souhaiterait suivre votre chemin ?

La sage philosophie de Nelson Mandela, qui démontre que l’on n’obtient rien sans rien et que tout ce que l’on entreprend est un combat qu’il faut mener avec volonté et détermination. Vous êtes champion de natation de Côte d’Ivoire et vous détenez six records nationaux en nage libre et en papillon. Quelles sont vos ambitions sportives et vos perspectives d’avenir ?

« LA FRANCE

M’A OFFERT DES CONDITIONS

Je reste très prudent sur les données possibles de mon évolution sportive même si je me sens capable d’aller beaucoup plus loin au niveau des performances. Ma priorité reste mes études et mon avenir professionnel. Lorsque j’étudiais à l’IUT à Toulouse, j’ai effectué un stage de plusieurs mois à Londres pour être parfaitement bilingue. Cette expérience était une initiative personnelle car je suis un battant et un décisionnaire, « la tête et les jambes » c’est possible, encore faut-il savoir gérer le corps et l’esprit. Rio sera votre première sélection olympique… Que ressentez-vous à quelques jours de ce symbolique événement sportif ?

D’ENTRAÎNEMENT

Thibaut Danho : Mon père, natif du village de Bago près d’Abidjan, est venu s’installer en France pour faire ses études. J’ai commencé à nager très jeune à l’ASPTT Grand Toulouse. J’ai vite ressenti une véritable passion et des prédispositions pour ce sport, mais je ne pensais pas accéder un jour au niveau international. La France m’a offert des conditions d’entraînement incomparables avec celles de mon pays d’origine. Je suis fier d’être à la fois Français et Ivoirien, de partager mon cœur entre deux cultures.

Peu de nageurs noirs africains s’affichent au niveau international, pensez-vous être une exception ?

INCOMPARABLES

AVEC CELLES

DE MON PAYS

D’ORIGINE. »

Une exception, non, car je ne m’entraîne pas en Afrique. Lors des Jeux africains, tous les nageurs qui ont obtenu des médailles s’entraînaient dans une structure externe à leur pays d’origine. Il faut de nouvelles piscines et des centres de formation pour que la natation progresse et se place au niveau international ; il n’y a pas de secret.

C’est un souhait qui se réalise, une chance et une opportunité incroyables. Je suis comme sur un nuage et je vais donner le meilleur de moimême. Ma 7e place en finale du 50 m papillon (6e temps des séries), lors des Jeux africains de Brazzaville (2015) face au champion olympique sud-africain Chad Le Clos, m’a donné des ailes pour la suite de ma carrière. Je serai du voyage à Rio pour représenter la Côte d’Ivoire dans l’épreuve reine olympique, le 100 m nage libre. Mon temps de référence de 53”21, même s’il est loin des meilleurs mondiaux, est une performance sur le continent. Conscient de l’enjeu que représente cet événement unique, je me conditionne physiquement et psychologiquement. Quel que soit le résultat, je sais que je vais vivre une aventure humaine et sportive magique et inoubliable. Serge Vremen, président de la Fédération ivoirienne de natation et de sauvetage (Fins), souhaite impulser la natation ivoirienne. C’est un projet ambitieux, un véritable défi de représentativité identitaire. Ma participation aux Jeux olympiques est plus qu’un objectif : c’est un devoir. ■

SON SPECTACLE

◗ Ma nouvelle création, Du désir d’horizons, est fondée sur le matériau que j’ai pu recueillir dans des camps de réfugiés en Afrique où j’anime des ateliers depuis trois ans dans le cadre du programme « Refugees on the Move ». Danser pour résister, là où tout semble impossible, est pour moi un engagement de la première heure. En 2006, j’ai d’ailleurs fondé, avec le chorégraphe Seydou Boro, le Centre de développement chorégraphique La Termitière dans un quartier défavorisé de Ouagadougou. Aujourd’hui, mon spectacle met en scène les états du corps que j’ai pu observer dans les camps. Ce ressenti, ce vécu, tissent une poétique dans mon écriture chorégraphique et amènent les spectateurs à réagir et à réfléchir sur la condition humaine.

l’agenda

Salia Sanou

La danse comme espace de réflexion et d’altérité. Pour ce danseur-chorégraphe, le mouvement du corps est un plaidoyer pour le dialogue. Nommé officier des Arts et des Lettres, il se partage entre le Burkina Faso et la France. Sa nouvelle création, Dudésird’horizons,est en tournée internationale.

PRÉSENTÉ PAR CATHERINE FAYE

SON PROJET

◗ J’ai lancé des ateliers dans les capitales africaines sur la question du corps comme lieu de mémoire et espace de prise de parole, et je réfléchis à une création dont le thème sera une réflexion politique sur l’avenir

de la jeunesse africaine. À la danse et au mouvement s’ajoutera la parole, incarnée par des slammeurs. Je vois en cette jeunesse la lumière de l’Afrique. Et pourtant, il n’y a ni vraie écoute, ni de prise de conscience des pouvoirs publics : la connaissance, l’éducation, voilà où l’Afrique pèche. En attendant, on m’a confié la direction artistique du prochain festival Danse l’Afrique danse ! (photo).

SON VOYAGE ◗ Aller ailleurs, apprendre et échanger sur d’autres terrains est essentiel. Je suis Africain, mais je fais partie du monde. Paris a été le premier voyage qui m’a profondément marqué. Là, j’ai atterri dans un autre monde où tous les codes changeaient et il m’a fallu trouver ce double qui était en moi pour m’adapter. Plus tard, Tokyo (photo) m’a beaucoup impressionné : la façon de marcher des Japonais, d’être les uns avec les autres dans un petit espace, l’utilisation rationnelle de cet espace. Et puis, à l’opposé, Montréal, avec ses grandes étendues, ses larges avenues. J’appréhende toujours un lieu par l’espace et par le corps.

SA MUSIQUE

◗ Jazz, rock, musique classique je reste très ouvert. Mais c’est la sonorité des voix africaines qui m’a bercé. Kilimanjaro, de la chanteuse militante sud-africaine Miriam Makeba (photo), oscille entre mélancolie et espérance et nous élève vers le ciel à l’image du sommet de la montagne tanzanienne. Mandjou, du Malien Salif Keïta, est un hymne aux relations et aux valeurs humaines. Il y rend hommage au président guinéen Ahmed Sékou Touré et au peuple mandingue. Tiken Jah Fahkoly pour son engagement et, bien sûr, Nina Simone pour sa voix exceptionnelle et sa lutte pour l’égalité des droits : une grande dame.

SON FILM

◗ Alors que je cherchais des références à la notion d’exil dans la danse des Balkans ou du MoyenOrient, je suis tombé sur le magnifique Zorba le Grec, de Michael Cacoyannis. Dans ce film, c’est la

relation à l’autre qui m’a frappé. J’ai donc introduit des pas de sirtaki dans Du désir d’horizons, faisant ainsi un clin d’œil aux réfugiés et aux migrants qui se trouvent en Grèce. Sinon, la comédie musicale de Flora Gomes, Nha Fala, sur une musique de Manu Dibango, m’a beaucoup touché. Elle dénonce le poids des traditions, un frein en Afrique. Enfin, le dépouillement et la poésie de Timbuktu, d’Abderrahmane Sissako, m’inspirent aussi.

SA TABLE ◗ Les maquis restent mes lieux favoris pour boire une bière, manger un poulet grillé, écouter de la musique et discuter avec les amis tard dans la nuit. C’est un lieu familial avec une ambiance unique ! À Ouagadougou, j’aime m’asseoir à la terrasse de La Synthèse. On est aux premières loges pour observer la circulation au rond-point où il est situé. Quand le gars prend le virage, tu sais s’il va aller dans le décor ou non. Quand je suis à Montpellier, où je vis la moitié du temps, cette atmosphère me manque.

SES LIVRES

◗ Je parlerais plus volontiers d’auteurs. Le dramaturge congolais Sony Labou Tansi, dont les pièces de théâtre féroces et toujours d’actualité dénoncent la dictature, m’a permis de prendre du recul. Et aussi l’historien burkinabé Joseph Ki-Zerbo, qui replace l’histoire de l’Afrique au même rang que celles des autres continents. C’est grâce à l’Ivoirien Ahmadou Kourouma que j’ai pu faire le lien entre la colonisation et ce que nous vivons aujourd’hui : En attendant le vote des bêtes sauvages m’a particulièrement remué car, si les politiciens changent, les systèmes politiques sont tenaces. Sans oublier François Rabelais, le libre-penseur, et Samuel Beckett, dont le difficilement classable Cap au pire interroge le processus créatif. Tous ces textes m’invitent à aller « ailleurs » dans mes chorégraphies.

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VIVE LA RENTRÉE ?

Profitez bien de vos vacances (ceux qui en prennent ou peuvent en prendre…) ! Car la rentrée est de retour. Avec son parcours du combattant. Oublions les nantis, sans souci de sous, qui mettent leurs petits et grands dans les écoles privées. Pour les autres, c’est une galère, en gros d’août à octobre. Il faut trouver de l’argent, auprès de banques qui, là, miracle, proposent plein de crédits. Petits, remboursables vite, à des taux vertigineux. Parce que l’on sait que le Burkinabè ou le Gabonais qui a plein d’enfants y aura forcément recours. Il faut faire la queue pour les inscriptions, choisir entre ses filles et ses garçons qui ira à l’école cette année car les y envoyer tous n’est souvent pas possible, trouver la liste de fournitures interminables, où l’on inclut parfois le banc pour s’asseoir dans les écoles de village. Après, il faut trouver le maître ou le prof, qui refuse durant des mois, voire une année, d’aller enseigner dans des terres éloignées des villes. Certaines écoles sont vides, avec des arbres qui ont poussé à l’intérieur des classes, et elles abritent des ânes venus se protéger du soleil. Il faut passer les écueils de la petite corruption, du bakchich pour avoir une place ou un ticket pour la classe supérieure à la fin de l’année, voire des NST (notes sexuellement transmissibles) dès le secondaire, où les jeunes filles commencent à être séduisantes… Il faut supporter les classes bondées, à 150 ou 200 élèves. Et lorsque l’on gravit les étapes, on devra encore batailler pour l’introuvable bus scolaire, la bourse qui n’est pas versée, le campus totalement délabré où l’on s’entasse à trois ou quatre par chambre… Les trois ministères généralement concernés par l’éducation (de base, secondaire, supérieure) sont pourtant budgétivores dans les États africains. Mais alors, quid de l’affectation des moyens ? Dès que l’on sort des capitales où, bon

an mal an, les écoles petites ou grandes ouvrent et dispensent plus ou moins des cours, c’est le désert des Tartares. Plus dans tel pays que dans tel autre, d’accord. Mais au final, on se demande comment un enfant peut s’épanouir, réussir, se former, être apte à prendre son avenir professionnel en main après autant d’années d’adversité, ponctuées souvent de grèves à répétition et d’années blanches. Eh oui, en 2016, ça n’a toujours pas évolué. Le système s’est même souvent dégradé en matière de gestion de l’enseignement, du niveau et des moyens. On construit des écoles, « tant ou tant par an » s’enorgueillissent les gouvernements. Mais si elles ne fonctionnent pas, à quoi ça sert ? Comme si le danger de former des générations de jeunes, inadaptés au monde du travail et au monde tout court, n’inquiétait personne parmi les pouvoirs publics. Incroyable. Pourtant chacun le sait, c’est bien dès le début, à l’école, que l’on se construit. Ou pas. ■

CERTAINES ÉCOLES SONT VIDES, AVEC DES ARBRES QUI ONT POUSSÉ À L’INTÉRIEUR DES CLASSES, ET ELLES ABRITENT DES ÂNES VENUS SE PROTÉGER DU SOLEIL.

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