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AM 361 FREE

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DÉCOUVERTE

DANS LE VISEUR L’AFRIQUE

COMMENT FAIRE FACE AUX

MENACES TERRORISTES ?

Cinq spécialistes répondent. Avec une interview exclusive de Hamed Bakayoko, ministre ivoirien de l’Intérieur.

Collection Reine de Naples in every woman is a queen
BEN JANNET JALEL, TUNIS • RUE DU LAC LÉMAN, 1052
LES BERGES DU LAC –
LES JARDINS DE LA SOUKRA, ROUTE DE LA MARSA, 2046
SIDI DAOUD
PASSION, CASABLANCA • 83, RUE MOUSSA
NOUSSAIR

SINGAPOUR-TUNIS

Voyage à Singapour, cité-État de 6 millions d’habitants et de 700 km2 (sept fois Paris).

Au carrefour des grandes routes commerciales de l’Asie du Sud-Est, à l’entrée du détroit de Malacca. Hier, c’était un coin de jungle, un comptoir commercial et militaire britannique, un port à charbon, qui commerçait aussi un peu de caoutchouc. La République indépendante est née en 1965 (en rompant avec la Malaisie voisine). Voilà tout juste cinquante et un ans. Un demi-siècle. Aujourd’hui, c’est l’un des pays les plus riches du monde avec un revenu de près de… 80 000 dollars par an et par habitant (en parité de pouvoir d’achat). Nettement supérieur au revenu médian d’un Européen ou d’un Américain. À égalité, voire un peu plus, avec celui d’un Émirati. Sans parler d’une inutile comparaison avec les plus efficaces de nos pays africains. Le tout sans une goutte de pétrole, sans ressources minérales ou agricoles. Une des success stories les plus stupéfiantes de l’histoire du développement. Au cœur de ce miracle, l’action d’un homme, devenu quasiment une légende, Lee Kwan Yew, fondateur de la nation, Premier ministre sans discontinuer de 1959 à 1999. Et une politique de croissance et de progrès sur le long terme : investissement dans l’éducation, les infrastructures, politique dédiée à l’exportation, développement d’un port d’ampleur mondiale ; création d’une place financière et de services rayonnant sur la Chine et la sous-région (Malaisie, Indonésie, Philippines…) ; position géostratégique, appui des États-Unis et du capitalisme mondial… Évidemment, le miracle singapourien a ses

limites. Ici, les travailleurs et les salary men n’ont pas la sécurité sociale, et le droit du travail est particulièrement, disons, libéral. Politiquement, on le sait, le modèle est celui d’une forme d’autoritarisme éclairé. La cité-État fonctionne sur la base d’un contrat rigide entre gouvernants et gouvernés. Chacun sait se tenir à sa place. Les règles sont nombreuses (les fameux chewing-gums interdits). Le gouvernement vogue de victoire électorale en victoire électorale sans trop forcer les urnes. Singapour est l’une des villes les plus sûres au monde et pourtant on y voit rarement un policier ou un militaire. L’ensemble peut paraître aseptisé, mais les nuances ici sont importantes. Singapour est aussi un État de droit. Sa justice, en particulier en matière commerciale et civile, est reconnue. Les performances de gouvernance du service public sont inégalées. Sans parler de la coexistence relativement pacifique des cultures et des religions. Chinois, Malais, Indiens, chrétiens, bouddhistes, musulmans… se sont largement fondus dans une nouvelle identité : Singapour.

Paradoxe : ce régime autoritaire est aussi un État de droit.

La ville emblématique de la mondialisation n’est pas non plus à l’abri des crises et des retournements de conjoncture. L’économie dépend très largement du commerce international et surtout de la demande chinoise. Le commerce mondial est atone. Et la Chine immense ralentit, se restructure, dépense moins. Elle a décidé de changer de modèle, de sortir de son statut de sous-traitant industriel du monde, pour devenir une économie de premier rang. La baisse des matières premières, et celle du pétrole en particulier, impacte aussi le pouvoir d’achat des high spenders

PAR zyad limam

ÉDITO

qui parcouraient le monde d’hôtel en hôtel, de boutique de luxe en boutique de luxe. Structurellement, la population vieillit. Elle se crispe aussi devant l’afflux de travailleurs étrangers. Nécessaire pourtant : Singapour manque de main-d’œuvre qualifiée, pour faire tourner son impressionnante machine. Le pleinemploi provoque une faible compétitivité du travail. La concurrence avec les autres cités globales de la région, Hongkong, Shanghai, Taipei s’aiguise… Et la question démocratique réapparaît de plus en plus. Le modèle Singapour, phénoménalement performant pendant un demi-siècle, doit s’adapter, évoluer. Comme tous les modèles.

Voyage à Tunis, à l’autre bout du monde. Ambiance morose. L’opinion publique générale a le moral dans les chaussettes. Rien ne marche, tout se déglingue, le civisme, la loi, les règles… La saison touristique s’annonce mauvaise. Le budget de l’État est un gouffre et personne n’investit dans le pays, ni les Tunisiens ni les étrangers… Discussion justement avec des étrangers éclairés et des ressortissants de pays voisins. Leur approche est surprenamment positive. Tentative de résumé : « Nous croyons en la Tunisie. Une révolution est une rupture importante, déstabilisante. Mais vous avez entamé la transition avant tout le monde. Et ce qui se passe ici est unique dans le monde arabe. Une tentative de démocratisation. Une autre manière de gouverner. Ce qui explique d’ailleurs la forte défiance vis-à-vis de vous. Vous avez une société civile unique. Des ressources humaines, des talents, des capacités. De la résilience. Ce qui manque n’est pas négligeable. Ce n’est pas plus d’autorité. C’est plus d’État et de sécurité. Des réformes de modernisation. Un appui beaucoup plus franc des partenaires occidentaux. Et surtout un projet, une vision pour une seconde étape du développement. »

On pense à Singapour et on se dit que la Tunisie pourrait viser haut, se montrer ambitieuse. Une population stable. Quelques ressources agricoles et naturelles. Une culture d’entreprise. Une relative ouverture culturelle. Et stratégiquement, le pays est aux portes de l’Europe (le plus grand marché du monde). Et aussi aux portes de l’Afrique (le grand marché de demain). Sans économie structurée et dynamique, il n’y pas de réelle démocratie. Les opportunités sont là. Il suffit d’y croire et de s’y mettre. ■

Le nouveau quartier de Marina Bay, avec le port de Singapour au second plan.

JUIN-JUILLET 2016 N°361

56 Relancer une économie défaillante et réconcilier les communautés en République centrafricaine… Pour le président Faustin-Archange Touadéra, les travaux herculéens ne manquent pas.

3 Édito

Singapour-Tunis par Zyad Limam

24 L’agenda

Boubacar Boris Diop

27 C’est comment ?

Consommons local ? par Emmanuelle Pontié

12 De l’amour des planches au succès sur grand écran : entretien avec Pascal Nzonzi.

54 Ce que j’ai appris

Aïssa Maïga

94 Une image, une histoire

Mundial 1978

Tunisie-Mexique : 3-1

104 Le document

L’héritage du Prophète

136 Mon carnet de route

Saint-Pétersbourg par Tala Hadid

138 Duty free

Ici l’ombre…

146 Les 20 questions

Nawell Madani

LES GENS

12 Pascal Nzonzi

La mémoire dans la peau

16 Hend Ahmed

Cairote & roll

18 Chigozie Obioma

« Enfant, j’enviais les gens capables d’écrire »

21 Salima Abdel-Wahab

Tricoteuse de cultures

22 Calypso Rose

Mamie fait de la résistance

LES TEMPS FORTS

28 Sécurité L’Afrique dans le viseur

40 Tunisie Le bal des prétendants

50 Humanitaire

Haro sur le « charity business »

56 RCA Une nation en état d’urgence

62 Interview Antoine Glaser

68 Tripoli Entre guerres et paix

76 DOSSIER BÉNIN NOUVEAU DÉPART ?

80 Exécutif La dream team du président

82 Économie Créer un climat propice aux affaires

83 Interview Myriam Adotevi

84 Interview Alain Houngue

86 Échanges Remettre le PAC à flot

88 Énergie L’urgence de l’autosuffisance

90 Interview Jean-Claude Houssou

92 Sorties Le dimanche à Cotonou

96 Portfolio Malick Sidibé, l’homme qui aimait les âmes

DÉCOUVERTE

109 Côte d’Ivoire. L’atout jeune Intégrer la nouvelle génération : un défi pour le développement et la stabilité.

MADE IN AFRICA

126 Lagos, « New York de l’Afrique »

76 Patrice Talon, récemment élu, se donne cinq ans pour redresser la situation du Bénin.

109 Éducation et formation : le nouveau contrat de confiance.

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Zyad Limam

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Catherine Maupu PREMIÈRE SECRÉTAIRE DE RÉDACTION sr@afriquemagazine.com

Amanda Rougier PHOTO arougier@afriquemagazine.com

Aldo de Silva CONSEILLER ARTISTIQUE ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

131 Rencontres d’Arles : l’Afrique sans clichés

132 Mode : l’été blanc-bleu d’Anissa Meddeb

135 Hôtel : The Norfolk, au cœur de Nairobi

VIVRE MIEUX

140 Addiction : n’hésitez plus : dites non au tabac !

143 Fibromes : des tumeurs fréquentes à prendre au sérieux

145 Allergie aux pollens : lutter contre le « rhume des foins »

DÉCOUVERTE

Cap sur la jeunesse !

130 Événement : rétrospective Giacometti à Rabat

132

L’été sera blanc-bleu. Chic !

144 Casques audio : gare à l’écoute intensive !

Loraine Adam, Michael Ayorinde, François Bambou, Yasmine Brahim, Delphine Bousquet, Thierry Brésillon, Sabine Cessou, Frida Dahmani, Maryline Dumas, Aurélie Dupin, Loïc Franck, Cédric Gouverneur, Dominique Jouenne, Abdeslam Kadiri, Astrid Krivian, Audrey Lebel, Céline Lô, Baudelaire Mieu, Myriam Renard, Madeleine Robert.

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Dépôt légal : juin  2016.

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LE REGARD DE… GLEZ

Ira, ira pas ? Alors que la Constitution ne lui permet pas de se représenter, Joseph Kabila pourrait se maintenir en RDC à la faveur d’un report du scrutin. Et ce ne sont pas quelques-uns de ses homologues présidents qui le dissuaderont de jouer les prolongations.

Damien Glez est un dessinateur de presse franco-burkinabè. Il est aussi directeur de publication délégué de l’hebdomadaire satirique Le Journal du Jeudi. Il est membre actif de l’association Cartooning for Peace fondée par Plantu. Ses dessins et caricatures ont été publiés dans plus de quarante journaux internationaux.

LES GENS

Pascal Nzonzi La mémoire dans la peau

Révélé au grand public dans Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?, le comédien revient sur ses quarante ans de carrière, la célébrité soudaine et son rapport à la RDC, sa terre d’origine.

propos recueillis par Astrid Krivian photos Amanda Rougier

Les mots, Pascal Nzonzi connaît. Il les aime, s’en nourrit, s’en délecte et les choisit avec soin. Comme s’il savait que si le comédien s’astreint à ne pas trahir un texte, l’homme, lui, ne doit pas se mentir à lui-même. Alors, les formules toutes prêtes, trop peu pour lui. Chaque parole est articulée, parfois chantée, avec ce timbre grave qui sied si bien à ceux qui ont grandi au théâtre. Ce jour-là, près de chez lui, au bord d’une rivière dans un hameau au cœur de la Beauce (« le grenier de la France »), ce fils d’agriculteur, né et élevé en RDC, semble en verve. Pour notre plus grand plaisir…

« AU THÉÂTRE, CE QU’ON M’A DONNÉ À FAIRE ÉTAIT GÉANT. LE CINÉMA, C’EST UN AUTRE MONDE, IL FAUT FAIRE SA PLACE PETIT À PETIT. MAIS QUAND ON M’EN DONNE LA POSSIBILITÉ, JE M’Y INVESTIS TOTALEMENT. »

AM : La petite controverse liée aux Visiteurs 3 [son nom avait disparu de l’affiche, NDLR] est-elle symbolique du fait que certains acteurs seraient moins égaux que d’autres ?

Pascal Nzonzi : Non, c’était juste un malheureux concours de circonstances. À l’occasion, j’ai d’ailleurs dit préférer être connu pour ma carrière que pour cet incident anecdotique. Il n’y avait pas lieu de polémiquer. Pourquoi, selon vous, y a-t-il encore si peu de comédiens noirs sur les écrans français ?

C’est inhérent au regard étriqué de la société. Une vision stéréotypée, ethnocentriste. Je ne crois pas au fait de « rendre visible » une minorité invisible : c’est un slogan, ça ne veut rien dire ! Je pense plutôt que les auteurs manquent d’inspiration, d’ouverture pour proposer autre chose aux acteurs noirs que des rôles de balayeurs, dictateurs ou dealers. Ce qu’on voit à la télévision, par exemple, n’est pas représentatif de la mixité culturelle de la France.

Vous n’avez donc pas rencontré de difficultés particulières durant votre carrière ?

Si, celles de… tout comédien : l’attente entre les rôles, pointer au chômage… J’ai pu être frustré, pas découragé. Mais je ne me suis jamais dit que j’allais galérer en tant qu’acteur africain en France. Ah non ! Si on se met un caillou dans la chaussure, on n’avance pas. Il faut gagner sa place, travailler constamment même pour un petit rôle.

On a l’impression que, de Shakespeare à Brecht, c’est le théâtre qui vous a procuré plus d’opportunités…

Au théâtre, ce qu’on m’a donné à faire était géant. Tous les grands rôles que j’ai eus ! Le cinéma, c’est un autre monde, il faut faire sa place petit à petit. Mais quand on m’en donne la possibilité, je m’y investis totalement.

Numéro 1 du box-office en 2014, cette comédie sur les mariages mixtes a propulsé Nzonzi sur le devant de la scène.

Mais vous devez au théâtre votre arrivée en France… Oui. J’ai grandi en RDC, à Lutendele, un village au bord du fleuve Congo. À 18 ans, je découvre le théâtre à Brazzaville : j’assiste à une pièce, je comprends que ma place est là. Mais je ne sais pas alors qu’on peut en faire un métier ! Tout ce que je cherche, c’est perpétuer mon amour des textes. Après avoir intégré le Théâtre national congolais, j’ai eu l’opportunité de faire une formation à la Maison de la culture du Havre. J’ai découvert d’autres auteurs, modernes, contemporains… Puis, au Festival d’Avignon, on a joué Chant général, de Pablo Neruda. La salle était comble… C’est là que j’ai su que je ne m’étais pas trompé. Je suis retourné au Havre et là, le poète chilien en personne est venu assister à notre représentation !

Mais Paris s’impose pour tout comédien qui souhaite percer…

Oui, je m’y suis rendu ensuite : il me fallait franchir un palier. C’est ce que Pierre Debauche, qui fut mon professeur et à qui je dois tant, nous a appris : peu importe la longueur de nos répliques, lorsque vous entrez en scène, vous êtes au centre de l’univers. Antoine Vitez aussi – homme de théâtre mais aussi militant politique membre du Parti communiste –m’a beaucoup apporté. Pour expliquer une chose très simple, il nous citait dix auteurs… Faut-il s’exiler, partir d’Afrique, pour réussir, notamment dans le cinéma ?

C’est un triste constat : il n’y a pas d’industrie cinématographique. Où sont les salles de projection ? Notre continent est riche, il y a des investisseurs, des hommes d’affaires… Pourquoi ne misent-ils pas sur ce domaine ? Il y a des écoles de footballeurs, on les entraîne et ils rejoignent ensuite des grands clubs en Europe. Pourquoi ne serait-ce pas pareil pour les acteurs ? Il faut créer des structures, former tous les corps de métier, produire des films. S’ils n’ont pas la possibilité de pratiquer leur métier, leur talent ne peut pas s’épanouir.

C’est arrivé près de chez lui : pour Afrique Magazine, l’acteur pose dans la campagne aux alentours de Châteaudun (Eure-et-Loir).

C’est ce que vous constatez en allant sur le terrain ?

Je ne vais pas forcément en RDC, mais beaucoup en Afrique de l’Ouest. C’est ma façon d’être Africain. J’observe les mentalités, si différentes d’un pays à l’autre. Je m’intéresse à l’histoire. Des grands guerriers de ces pays ont combattu les injustices, les invasions étrangères, l’esclavage. Nous n’avons pas courbé la tête comme certains le pensent ! Je suis fier d’avoir de tels ancêtres. Mais le constat sur mon continent est parfois douloureux. Quand je vois les masques africains dans les musées français, j’ai mal. Pourquoi ne sont-ils pas en Afrique ?

Et on entend ces discours paternalistes qui prétendent que nous n’avons rien créé ? Mettre ces masques derrière des vitrines, c’est enfermer les esprits dont ils sont les intercesseurs. Leur fonction sacrée est transgressée. Vous avez été seul en scène avec Cahier d’un retour au pays natal, d’Aimé Césaire. Comment avez-vous travaillé cette œuvre fondatrice du mouvement de la négritude ?

Votre carrière au théâtre a pris de l’ampleur avec Le Bal de Ndinga, de l’auteur congolais Tchicaya U Tam’si, sous la direction de Gabriel Garran. Qu’est-ce qui vous a touché dans ce texte ?

Il parle de cette période pendant laquelle j’ai grandi, quand on allait donner l’indépendance au Congo.

Les Visiteurs 3.

C’était un travail colossal qui m’a fait grandir. Je me suis isolé pendant un mois. Pour entendre l’auteur me parler, saisir sa pensée, épouser son combat. C’était un peu dangereux car plonger dans ce texte puissant vous amène très loin. Toutes ces souffrances du peuple noir dont il parle vous traversent. Quand vous l’incarnez, vous n’êtes plus spectateur de ce drame : il est désormais en vous. J’ai eu la chance de le jouer devant Aimé Césaire à Fort-de-France. Un auteur comme celui-là nous apporte des réponses sur le monde et ses blessures. Ça nous évite de nous torturer, de douter.

Le nom du comédien avait été omis sur l’affiche.

Or – je cite Césaire –, « l’indépendance ne se donne pas. Elle se prend, […] se paye en sang ». Avec ce texte superbe, j’ai compris l’histoire derrière ces événements. C’est un devoir citoyen de le jouer, il faut témoigner, simplement. Car notre histoire – c’est inacceptable ! –, on ne nous l’enseigne pas. À l’école, on nous disait « nos ancêtres les Gaulois » ! Aujourd’hui j’en rigole, mais à l’époque… On connaissait mieux la géographie européenne qu’africaine. Vient donc l’incroyable aventure de Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?… Comment vit-on un succès comme celui-là (plus de 12 millions d’entrées en France) ?

C’est l’exemple d’un auteur qui a l’esprit ouvert et qui s’est inspiré de son vécu pour écrire une belle histoire. Philippe de Chauveron était un peu le mouton noir de sa famille d’aristos, il était marié à une Sénégalaise, a vécu en Afrique. Ce qui fait plaisir, ce sont les spectateurs d’origine africaine qui me disent : « On est fiers car on a enfin un personnage qui nous ressemble au cinéma ! » Mais le succès ne change rien sur ma façon de vivre ni de travailler. Derrière ce rôle, il y a quarante ans de carrière. ■

Hend Ahmed Cairote & roll

Chanteuse traditionnelle égyptienne, elle devient la voix d’Orange Blossom, groupe électro qui aime jouer du mélange des cultures.

Elle a commencé à chanter à 6 ans, en écoutant « les grands artistes, Oum Kalthoum, évidemment ». Puis, formée à l’Académie de musique arabe du Caire, cette jeune Égyptienne devient chanteuse au sein d’un orchestre folklorique national. En 2013, elle rencontre les musiciens français d’Orange Blossom : ils ont le coup de foudre artistique pour elle. Hend se lance dans l’aventure de ce groupe qui mélange l’électro, le rock planant et les musiques traditionnelles de différents pays, véritable melting-pot musical. Elle travaille pour intégrer son style sans le dénaturer à cette musique électro-acoustique moderne, s’accorde à ces nouvelles sonorités, développe une présence scénique moins statique… Au final, sa voix puissante, poignante mais sans emphase, a parfaitement épousé la sublime mélancolie de leur album Under the Shade of Violets. Elle y chante des textes du répertoire égyptien. Et écrit aussi des paroles, inspirées « par les difficultés de la condition humaine, par le soufisme et son amour du monde et de la nature. Preuve que le groupe a le vent en poupe : la chanson « Ya Sidi » a été choisie comme générique de la série Marseille (TF1-Netflix), avec Gérard Depardieu. Il faut la voir en concert, quand elle se met à tourner sur elle-même au rythme des violons, les bras et le visage tournés vers le ciel. « Sur scène, j’ai l’impression que je peux m’envoler. Il n’y a pas de mots pour dire combien je m’y sens bien. »

Tournée mondiale, presse séduite, public conquis : Orange Blossom rentre bientôt en studio pour enregistrer un prochain album très attendu. ■

« SUR SCÈNE, J’AI L’IMPRESSION QUE JE PEUX M’ENVOLER. IL N’Y A PAS DE MOTS POUR DIRE COMBIEN JE M’Y SENS BIEN. »

« AVANT L’ARRIVÉE DES BRITANNIQUES, NOTRE SYSTÈME DE DÉMOCRATIE ÉTAIT AUSSI SOPHISTIQUÉ QUE CELUI DES OCCIDENTAUX. »

Chigozie Obioma « Enfant, j’enviais les gens capables d’écrire »

Finaliste du Booker Prize 2015, le premier roman de ce jeune auteur nigérian, désormais traduit en vingt-quatre langues, est devenu un véritable phénomène international.

Enfant, Chigozie Obioma s’était donné le ciel pour seule limite. Aujourd’hui, à tout juste 30 ans, ce professeur de littérature à l’université de Nebraska-Lincoln (États-Unis) touche du doigt les étoiles avec Les Pêcheurs (Éditions de l’Olivier), une satire sociale et politique sur fond de guerre civile au Nigeria. En raison du refus des éditeurs américains qui trouvaient le roman « intéressant » mais trop « typé » et promis à un marché limité, ce fut un éditeur allemand qui, le premier, le publia en avril 2015. Ironie : le livre a figuré dans la dernière short-list du prestigieux Booker Prize. « La plupart des écrivains africains qui ont percé avaient un lien avec l’Ouest, c’est pour ça que j’aime autant L’Autre Moitié du soleil, de Chimamanda Ngozi Adichie, précise l’écrivain. Je suis vraiment chanceux, je ne m’attendais pas du tout à connaître tous ces succès… Il faudrait être fou pour imaginer tout ça dès le premier livre ! »

AM : Les Pêcheurs est-il un roman métaphorique ?

Chigozie Obioma : C’est à la fois un drame intime – avec le sort qui s’acharne sur une jolie famille anéantie par les prophéties d’un fou errant – et une tragédie nationale, avec les problèmes liés à la fondation du Nigeria. Comment se fait-il que ce pays, l’un des plus riches d’Afrique, connaisse une telle misère ? En voulant comprendre la source de nos problèmes, j’en suis arrivé à la conclusion que c’est la conception même du Nigeria qui pose

question. Cette idée, imaginée par les Anglais, ne correspond à rien de concret. Avant l’arrivée des Britanniques, le système de démocratie que nous avions était aussi sophistiqué que ceux en vigueur dans les pays occidentaux. Nous avions nos propres religions, et ça fonctionnait. Puis ils ont débarqué, prétendant que c’était absurde et que la seule façon de vivre était la leur. Cette intrusion nous a complètement déstabilisés. Mon roman fait un parallèle avec cette famille « normale » qui voit brusquement ses rêves s’évanouir jusqu’à la mort. Le personnage du fou est un catalyseur. Mais je voulais aussi attirer l’attention du gouvernement sur tous ces êtres brisés par les guerres qui errent, misérables, dans nos rues. Ce qui arrive à la famille arrive au monde et le destin de l’opprimé n’est finalement pas différent de celui de l’oppresseur. Le goût des mots a-t-il chez vous une origine particulière ?

Quand j’avais 7 ou 8 ans, j’étais particulièrement vulnérable à la malaria et à toutes ces maladies stupides que l’on attrape en jouant au foot ou au bord des rivières. Je passais donc mon temps à l’hôpital et mon père me tenait compagnie en me racontant des histoires. Un jour, il m’a dit que j’étais assez grand pour lire tout seul et m’a donné un livre. J’y ai découvert l’une des histoires qu’il m’avait racontées et que j’adorais. Pourtant, quelle déception pour moi : je le prenais pour l’homme le plus intelligent au monde d’avoir imaginé une telle aventure, et je découvrais que quelqu’un d’autre l’avait écrite !

Alors, je lui ai demandé de m’acheter des livres. Et, plus je lisais, plus j’enviais ces gens capables d’écrire de telles choses. C’est ainsi qu’à 9 ans, j’ai commencé à écrire mes propres histoires. Un premier roman est souvent autobiographique… C’est votre cas avec Les Pêcheurs ?

Je dirais qu’il y a environ quatre cinquièmes de fiction. On prend tous des fragments de réalité dont on fait une sorte de porridge. La ville où j’ai grandi – Akure, à 300 kilomètres de Lagos – est ainsi celle du roman. Mon père, lui aussi, était fonctionnaire à la banque centrale. C’était son rêve d’avoir une famille nombreuse, je suis le cinquième d’une fratrie de onze enfants et, comme dans le livre, il voyageait beaucoup, alors c’est ma mère qui s’occupait de nous. J’allais aussi pêcher dans une rivière avec mes frères mais la ressemblance s’arrête là. Et je n’ai jamais connu de vieux fou qui lançait des prophéties ! (Rires.)

Quel accueil a reçu votre livre au Nigeria ?

C’est la première fois qu’un livre nigérian se retrouve finaliste du Booker Prize. Certains en Afrique ont en conclu que j’écris pour l’Ouest. C’est hypocrite, c’est même un non-sens car mon livre est lu au Japon, au Brésil, en Turquie… Enfant, j’étais passionné de mythologie grecque, puis j’ai lu Moravia et Kafka et je crois que c’est ce qui rend mes livres si accessibles à tous. Au Nigeria, il n’existe quasiment aucune structure éditoriale, nous sommes obligés de nous faire éditer ailleurs. Mon pays a été le cinquième après l’Allemagne à avoir publié mon livre. Il est question que j’y aille pour un festival en novembre prochain mais… je suis épuisé et le voyage risque d’être très fatigant. (Rires.) Attendez-vous quelque chose de Muhammadu Buhari, le président élu il y a un an ?

peuvent changer et c’est un début. C’est notre premier président non corrompu. Il a l’air bien mais, comme le dit le proverbe igbo qui ouvre mon roman : « Les pas d’un seul homme ne créent pas une ruée. »

Vous vivez au centre même des États-Unis, dans le Nebraska… Drôle d’idée, non ?

En 2007, j’ai quitté le Nigeria pour aller poursuivre mes études à Chypre mais comme je n’avais pas le temps d’écrire ce livre, je suis parti en résidence d’écrivain à l’université du Nebraska. Et j’y suis devenu professeur en septembre dernier. J’ai décroché ce job deux mois avant la publication de mon roman car je craignais de ne pas vivre de ma plume.

Très peu d’écrivains le peuvent. Franchement, je ne pensais pas vendre plus que les droits aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Si j’avais su, je n’aurais jamais pris ce travail !

Envisagez-vous de retourner vivre au Nigeria ?

Sorti l’an dernier en anglais, il vient de paraître en français.

« AU NIGERIA, IL N’EXISTE

J’avais perdu tout espoir concernant le Nigeria. J’étais si frustré. Notre plus gros problème, c’est la corruption et le manque d’éthique. Au début, je ne croyais pas du tout qu’il puisse faire quelque chose, mais c’est vrai qu’il a arrêté de nombreuses personnes récemment. Le Nigeria est un pays extrêmement riche, plus riche encore que l’Italie et peut-être autant que le Royaume-Uni, pourtant la corruption et la pauvreté sont partout. Le général responsable de la lutte contre Boko Haram disposait de plus de 3 milliards de dollars pour acheter des armes et il n’en a utilisé que 30 % ! Comment peut-on imaginer ne pas sauver son peuple ?

QUASIMENT

Je ne sais pas encore : quand je suis arrivé aux États-Unis, je pensais repartir après mes cours mais je suis resté et j’ai rencontré une Américaine – ce qui ne faisait pas partie du plan. Mais je sais que je partagerai mon temps entre les États-Unis et le Nigeria car je suis en train de lancer un projet soutenu par l’université du Nebraska. Une sorte de programme éthique dans les écoles primaires pour apprendre à avoir un bon comportement et de bonnes manières. On a besoin de changer radicalement notre idéologie dans tout le pays. Il faut distribuer des brochures dans la rue, faire des campagnes à la télévision pour éduquer tous ces enfants dès le plus jeune âge pour leur apprendre à ne pas voler. On a le potentiel et les ressources pour s’en sortir. On peut être forts.

AUCUNE STRUCTURE

ÉDITORIALE, NOUS SOMMES

OBLIGÉS DE NOUS FAIRE

ÉDITER AILLEURS. »

C’est la première fois qu’une lutte contre la corruption est efficacement menée, alors l’espoir renaît. Les gens

Un avant-goût de votre prochain livre ?

Il s’appellera The Falconer, il se passe à Chypre et parle d’amour. Tout le monde me dit que j’écris toujours sur la violence alors j’ai décidé d’écrire une histoire d’amour. Rien à voir avec la mienne qui est ennuyeuse. (Rires.) C’est l’histoire bizarre d’un homme violent qui va sacrifier sa vie pour une femme. C’est tragique, c’est fou et c’est avant tout une histoire d’amour. J’aime les grandes histoires comme Le Mépris, de Jean-Luc Godard, ou Lolita, de Vladimir Nabokov. Ce prochain roman est presque fini, j’espère le présenter à la prochaine foire de Francfort en octobre. ■

Salima Abdel-Wahab Tricoteuse de cultures

Jouant avec les formes et les matières, elle crée des vêtements ludiques et métissés.

Robe bouffante, pantalon Safari, sarouel Arabi, tunique Île… Depuis plus de vingt ans, Salima AbdelWahab crée sur mesure des collections libres et audacieuses. En avance sur leur temps. Elle ne suit pas les tendances de la mode, mais « tricote les cultures » et conçoit « le vêtement comme une seconde peau », avoue-t-elle. Presque une démarche d’anthropologue : ce qui l’intéresse, « c’est l’humain qui porte le vêtement ». Faisant appel à l’héritage berbère, à la poésie, à la bohème, la styliste avant-gardiste tangéroise ose les mélanges insolites. Et surprend avec des vêtements et accessoires évoquant les tribus d’aujourd’hui. Elle joue avec des matières telles que le cuir, la laine, le coton, les recycle. Voici des filets de pêche devenus robes, des tapis kilim convertis en jeans, pulls ou vestes… Salima Abdel-Wahab refuse d’être enfermée dans un carcan : son style est en perpétuel mouvement, comme ses vêtements amples. L’important pour elle est que l’on s’y sente bien, à l’aise. Salima Artiste atypique mais responsable, elle est soucieuse, par exemple, du développement durable. Elle vit et travaille à la campagne, autour de Tanger, où elle se ressource. Son univers est à la fois ethnique, gnawa et rock’n’roll, né de la diversité de ses origines – hispanique, germanique et bien sûr marocaine. « C’est un voyage autour du monde que je propose dans mon travail », résume-t-elle. ■

La styliste conçoit ses vêtements comme « une seconde peau ».

Calypso Rose Mamie fait de la résistance

Elle est l’une des dernières légendes vivantes du genre musical dont elle porte le nom. Et son dernier titre pourrait devenir le tube du moment.

Classique à redécouvrir et valeur sûre de l’été : le dernier album de cette grande dame antillaise, Far From Home, sort le 3 juin chez le label Because… Y figure le titre « Abatina », qui promet d’être un tube de longue durée. Un swing d’enfer enrobé de cuivres et venu presque tout droit d’Afrique, via le grand détour par Tobago, île natale de cette artiste de bientôt 76 ans. Bien avant le reggae, le calypso a fait danser les Caraïbes dès le début du XXe siècle. À sa grande époque, dans les années 1950, il a séduit des Américains tels que Harry Belafonte (avec l’album Calypso en 1955, écoulé à des millions d’exemplaires) et l’acteur Robert Mitchum, qui a enregistré en 1957 le disque Calypso – Is Like So…, avec deux des maîtres du genre à l’époque, Mighty Sparrow et Lord Invader. C’est avec eux que la jeune Calypso Rose a jadis investi les scènes new-yorkaises, après avoir passé dix-sept ans à faire danser des touristes sur des navires de croisière.

Ce rythme à deux temps typique du carnaval de Trinidad ne célèbre pas que la fête et la joie de vivre. Avec « Abatina », Calypso Rose traite en effet des violences domestiques… Cousin germain du mento, oncle du ska, du rocksteady et du blue beat dans les années 1960, ce style revendicatif n’hésite pas à parler de la misère du monde. Il laisse une large place à l’improvisation, se posant aussi comme l’un des parrains du hip-hop new-yorkais, inventé par la diaspora caribéenne anglophone dans le Bronx des années 1970.

Tout l’album est porté par l’énergie fabuleuse d’une dame extrêmement vivante et décontractée, qui fut la première « reine » du calypso à détrôner des hommes, en 1972, lors du festival de Trinidad. La diva ne se prend pas trop au sérieux, sauf quand il s’agit de l’Afrique. « I am African », dit-elle dans l’une de ses chansons, mais aussi d’une voix émue, partout où elle croise ses « frères et sœurs » issus du continent. La connexion, ne serait-ce que musicale, paraît évidente. ■

ENTRE NAVIRES DE CROISIÈRE ET SCÈNES DE NEW YORK, CALYPSO A ENREGISTRÉ UNE VINGTAINE D’ALBUMS ET COMPOSÉ PRÈS D’UN MILLIER DE CHANSONS.

RICHARD HOLDER

Traduire en wolof les chefs-d’œuvre de la littérature mondiale : c’est le pari de l’écrivain sénégalais Boubacar

Boris Diop. L’auteur de Murambi,lelivredes ossements, sur le génocide rwandais, Grand Prix littéraire d’Afrique noire pour l’ensemble de son œuvre en 2000, se partage entre l’écriture, la traduction et l’enseignement.

SES LIVRES

◗ La Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie est mon auteur du moment. Elle a un talent exceptionnel. Son dernier roman, Americanah, raconte avec beaucoup de finesse l’histoire d’amour entre deux étudiants nigérians, partagés entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique. Ses personnages ont une vraie épaisseur psychologique. Son premier livre, L’Hibiscus pourpre, publié alors qu’elle avait 26 ans, faisait déjà preuve d’une rare maturité. J’ai aussi beaucoup aimé Les Maquisards, de Hemley Boum, une saga familiale au cœur de la lutte pour l’indépendance du Cameroun. Et, entre roman et témoignage historique, Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin, de Tania de Montaigne : l’histoire de cette adolescente qui lutta contre la ségrégation dans les années 1950 en Alabama.

l’agenda Boubacar Boris Diop

PRÉSENTÉ PAR ASTRID KRIVIAN

SA MUSIQUE

◗ Actuellement installé au Nigeria pour enseigner, je redécouvre Fela Kuti (photo) Quel mystère, cette musique tellement jubilatoire, et pourtant née d’une violence, d’une révolte contre la corruption, la dictature ! Je l’avais vu en concert, à Lagos, il était quasi nu sur scène, tirant sur son joint, avec ses danseuses et chanteuses qui étaient ses épouses… C’était fou, mémorable ! Je suis aussi un grand amateur d’Ablaye Cissoko, le célèbre korafola et chanteur sénégalais. Son disque Le Griot rouge tourne en boucle dans ma voiture.

SON VOYAGE

◗ Suisse, Canada, Nigeria… Ma vie d’écrivain me mène toujours vers l’ailleurs. Je retourne bientôt aux îles Canaries. Je pensais que c’était très espagnol, mais j’ai découvert un morceau d’Afrique. C’est un lieu métis, où se rencontrent le Maghreb, l’Afrique subsaharienne, l’Europe… En dehors de la luxuriance de la végétation tropicale, certains paysages rocailleux ressemblent à ceux d’Iola (Nigeria), où je me trouve actuellement. Il y a aussi une petite ville, Agüimes, qui fonctionne en autogestion depuis une quarantaine d’années.

SA TABLE

◗ J’aime écrire dans des cafés. J’ai besoin d’avoir du bruit, du monde autour de moi. Peut-être pour compenser un sentiment de solitude rendu plus vif par cette langue wolof que personne ne comprend autour de moi, à l’étranger… À Montréal, je m’installais chaque matin au café Première Moisson. J’y retrouvais l’esprit montréalais. Celui d’une société hyper développée, mais sans le stress ni l’indifférence des grandes villes. Tout n’est pas rose bien sûr, mais il y a une mentalité de quartier, les voisins se fréquentent… Un pays qui a conçu la théorie de l’accommodement raisonnable, pour accepter nos différences, et composer avec ce qui nous unit.

SON SPECTACLE

◗ Je vais monter la pièce Une saison au Congo, d’Aimé Césaire, que je viens de traduire. Une façon d’universaliser le wolof, de l’amener à tutoyer le reste du monde. Et de contrer cette capitulation, fréquente chez les intellectuels africains, qui consisterait à aller à l’universel en s’oubliant soi-même. Or, pour citer le poète, « l’arbre ne s’élève vers le ciel qu’en plongeant ses racines dans la terre nourricière ». Chacun apporte sa contribution au grand chaudron de la mondialisation. La modernité, c’est l’approfondissement de soi dans le monde contemporain.

SON PROJET

◗ C’est la nouvelle collection de livres Céytu : traduire en wolof les classiques de la littérature universelle. Cette démarche fait appel au meilleur de nous, au désir de dialoguer avec l’autre. Pour faire de nos différences le moteur de la parole. L’accueil médiatique est très positif ; l’autre défi, c’est voir les gens acheter les romans en librairie. C’est le début d’une aventure. On continue l’œuvre de Cheikh Anta Diop, qui avait traduit dès les années 1950 de grands textes occidentaux. Et prouvé que les langues se parlaient entre elles.

SON FILM

◗ J’ai revu Hyènes, du cinéaste sénégalais Djibril Diop Mambéty. C’est un film bouleversant sur la lâcheté humaine, une satire sur les hypocrisies de la société. Adapté de la pièce La Visite de la vieille dame, du dramaturge suisse Friedrich Dürrenmatt, il conserve cet esprit en théâtralisant à outrance. Les comédiens sont grimés, leur jeu déclamatoire, les décors démontables comme sur une scène, un parti pris esthétique purement carnavalesque pour ajouter du dérisoire, rendre la moquerie plus évidente.

PAR emmanuelle pontié

CONSOMMONS LOCAL ?

On parle de crise, d’économies par terre en Afrique centrale pour cause de prix du baril en berne, d’absence de marché pour les produits manufacturés… Mais on parle ausi de notre continent comme la dernière frontière de la croissance, comme un vivier inépuisable de riches potentiels en tous genres. Alors, moi, je ne comprends pas. L’Afrique et les Africains. Ok, le « grand capital » du Nord continue à puiser dans les matières brutes et rechigne à ce que la plus-value d’un diamant ou d’une balle de coton soit réalisée sur place. Pas de marché pour une usine de taille dans le Kasaï-Oriental, car on monte les solitaires de fiançailles à Anvers. Pas de débouchés pour le pagne à Dakar car on le fabrique en Hollande, au pays des tulipes. Pas de clients pour le jus de mangue made in Cameroun car en Europe, on boit de l’Oasis ou du Joker. On est d’accord. Il faut que ça change. Mais en attendant, les Africains euxmêmes pourraient être un mégamarché pour leurs propres produits, non ? Ils devraient en être les premiers ambassadeurs, en les consommant non stop, en les mettant à la mode. Et d’abord à leur table. Or, que nenni ! Le chic du chic, c’est encore de servir un jus Pampryl, de manger du chocolat Milka ou des Tuc en apéro. Mieux, dans la corbeille de fruits, disposer quelques pommes aura meilleur effet qu’arborer des goyaves. Et tout est à l’avenant : le mobilier acheté en France hier et à Dubai aujourd’hui, plutôt qu’un salon en osier tressé par des artisans du cru. Avez-vous aussi remarqué le nombre de tableaux « surréalistes » représentant une moisson de blé ou un petit village de Bretagne fièrement arborés sur les murs des villas cossues à N’Djamena ou à Malabo ? Alors que les artistes locaux cherchent désespérément des clients pour leurs toiles contemporaines. Pire, offrir un des rares pagnes fabriqués en Afrique

à sa dulcinée est du plus ringard. Elle préférera un tailleur en viscose acheté à vil prix boulevard Barbès par son chéri parti en mission. Bref, contrairement à ce que l’on croit, il existe beaucoup de produits transformés en Afrique moins chers et de bonne qualité qui devraient au minimum séduire la consommation locale. Ça donnerait un coup de fouet à l’économie, aux petites PMI. Et accessoirement, le panier de la ménagère aurait un coût allégé. Imaginons : vêtue d’un pagne Cicam composé au motif de son choix, Madame irait choisir une toile de Chéri Samba ou un souwer sénégalais pour la déco de son salon, acheter des frites d’igname ou de plantain séchées pour l’apéritif de ses invités, composé de bière de mil ou de vin de palme, de jus de goyages en bouteille ou d’eau gazeuse, et des yaourts, bonbons, tablettes de chocolat et gâteaux pour sa progéniture… Allez, et même si j’en rajoute un peu exprès, c’est juste pour dire que lorsque l’on est fier de son sceau national « made in », c’est la bonne attitude pour convaincre les autres. Pensez-y, pensez-y… ■

LES AFRICAINS DEVRAIENT ÊTRE LES PREMIERS AMBASSADEURS DE LEURS PRODUITS, EN LES CONSOMMANT NON STOP, EN LES METTANT À LA MODE.

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