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LE DOCUMENT La grande aventure du café équitable

La grande aventure du café équitable

Révolté par la misère des petits producteurs, Jean-Pierre Blanc fondait il y a trente ans la SOCIÉTÉ MALONGO. Il raconte cette épopée dans un beau livre, préfacé par l’académicien Jean-Christophe Rufin. par Cédric Gouverneur

Tout commence en 1992 dans l’État d’Oaxaca, au sud du Mexique. Jean-Pierre Blanc est en voyage de prospection, à la recherche de nouveaux terroirs de café. Dans la sierra, il rencontre « el Padre » Frans van der Hoff, un « curé rouge » néerlandais qui aide les paysans amérindiens à s’organiser en coopératives afin de mieux négocier le prix d’achat de leur café face aux bien nommés « coyotes », des grossistes sans scrupule. Van der Hoff a fondé en 1988 le label Max Havelaar (du nom du héros d’un roman anticolonial très célèbre au Pays-Bas) : l’idée est de sensibiliser les consommateurs européens à la situation sociale des paysans des États du Sud, et de les convaincre d’acheter leur café un peu plus cher pour que ces derniers puissent vivre dignement de leur travail, qu’ils ne soient plus victimes des cours mondiaux et de la spéculation. Révolté par leur misère, Jean-Pierre Blanc est aussitôt séduit : le café équitable Malongo était né. Ces trois dernières décennies, ses coopératives ont essaimé un peu partout en Amérique latine, en Asie… et en Afrique, de Sao

Tomé aux Grands Lacs, en passant par l’Éthiopie (où la région de Kaffa a donné son nom au café).

Dans la préface de Voyages aux pays du café, illustré par les photos d’Erick Bonnier, Jean-Christophe Rufin, académicien et ancien ambassadeur de France au

Sénégal, explique que « le génie de van der Hoff » a été

« de changer radicalement d’échelle ». Le café équitable Voyages V aux pays a du café,d Jean-Pierre J Je Blanc, B éditions Erick é Bonnier, B 308 pages, 3 35 €. 3

n’est plus seulement dans les rayons de petites boutiques fréquentées par des tiers-mondistes convaincus, mais « dans les temples même du capitalisme », dans les supermarchés, auprès du grand public : « Sacré Padre van der Hoff ! La révolution, ce sera pour une autre fois. Pourtant, avec Malongo, il a changé le monde. »

Malgré ses succès et des centaines de milliers de paysans extirpés de la misère, « le commerce équitable est en danger », met en garde Jean-Pierre Blanc. La filière est en quelque sorte victime de sa popularité. « Tous les grands groupes font de l’environnement et du social sur le papier », dans ce qui s’avère « un océan de greenwashing » : « La tentation est grande pour les politiques d’assouplir le cahier des charges du label commerce équitable afin de satisfaire les entreprises qui veulent s’offrir une belle vitrine sans les contraintes. » Et parce que celui-ci s’oppose au capitalisme sauvage,

Une femme tri les cerises de café, au Burundi.

ses engagements sont, effectivement, contraignants : des prix rémunérateurs pour les paysans, le versement d’un montant supplémentaire pour financer des projets (éducatifs et sociaux), l’autonomie des producteurs, la transparence et la traçabilité de la filière, la valorisation des modes de production agricole respectueux de l’environnement et de la biodiversité, comme l’agroécologie. Certains « pseudo-labels », dénonce le fondateur de Malongo, se sont éloignés de ces règles strictes, pour se contenter de coller une jolie étiquette verte sur un paquet de café. L’un de ces labels a même curieusement établi son siège social dans l’État américain du Delaware, un paradis fiscal… ■

Extraits

Le caféier

Les caféiers sont des arbustes de la vaste famille des rubiacées (gardénias, quinquinas, garance…) qui croissent dans les sous-bois des forêts tropicales humides entre les deux tropiques du Cancer et du Capricorne. Elles sont adaptées pour y capter un maximum de lumière à l’ombre d’arbres bien plus grands de 20 mètres à 30 mètres. D’où l’importance à l’échelle de la planète de la sauvegarde des zones caféières, car ce couvert forestier permet de maintenir une importante biodiversité.

Il existe environ 70 espèces de coffea. Mais seulement deux ont un intérêt commercial : coffea arabica et coffea canephora. L’espèce arabica regroupe de nombreuses variétés botaniques (bourbon, typica, catura…). L’espèce canephora est représentée par une variété principale, le robusta, 35 % de la production mondiale, contre 65 % à l’arabica. Le premier pousse au niveau de la mer, entre zéro et 600 mètres d’altitude, le second s’épanouit en montagne à une altitude de 800 mètres à 2 000 mètres. Le café est cultivé sur plus de 10,3 millions d’hectares dans plus de 60 pays.

L’île chocolat

La luxuriance des voûtes tropicales et l’épaisseur de la végétation rendent la progression délicate. Autour, ce sont plus de 50 000 hectares qui forment l’une des plus étonnantes réserves naturelles de toute l’Afrique. Orchidées, insectes, chauves-souris, singes, c’est la faune et la flore habituelle des zones tropicales qui s’agitent en un concert de bruits étranges auquel se mêlent les aboiements des chiens jaunes. Monte Café, malgré les conditions très dures dans lesquelles vivent les caféiculteurs, produit des merveilles. Bien arrosés, les sols volcaniques sont particulièrement fertiles pour ce breuvage. Alfred Conesa, spécialiste français, y a découvert des variétés très anciennes d’arabicas, comme le bourbon rouge, le bourbon jaune ou le typica. Seulement voilà, la petite dizaine de plantations toujours en activité compose désormais un patrimoine architectural baroque et moisi. Un véritable trésor en sommeil auquel s’intéresse l’Unesco. À l’aide d’institutions internationales, j’ai entrepris de m’engager dans le redémarrage de l’exploitation de ce patrimoine d’une grande valeur en 2010. Le tout avec un mode de culture biologique et équitable afin de contribuer au renouveau économique de la région et de redonner un souffle de vie à des générations d’agriculteurs. Des structures coopératives autonomes sont montées, une filière entière renaît autour de la production d’un café engagé dans la qualité et le respect des normes biologiques. Tout l’enjeu est de former ces ouvriers agricoles pour qu’ils maîtrisent de bout en bout la chaîne de transformation du café. Deux dépulpeurs de 40 kg chacun sont rapatriés du Mexique, les fermentations s’effectuent au départ dans des bassins. Puis des claies sont construites pour le séchage. Il faudra attendre un an pour récolter les premiers 85 kg de café d’exportation. Un cru de caractère, rond et complet, au corps exceptionnel. Une première victoire puisque Sao Tomé n’avait pas exporté de café depuis les années 70. Entre savane et forêt tropicale, tout un univers caféier est en pleine réhabilitation. Les usines de traitement du café, avec une tonne de café annuelle, sortent de l’ornière. Certes, la production n’est plus que l’ombre d’elle-même, puisqu’elle a culminé parmi les tout premiers rangs mondiaux, mais la qualité demeure. Le café de Sao Tomé a été longtemps l’un des plus réputés et c’est sa valeur ajoutée qui pourrait bien sauver l’île du marasme économique qui la menaçait.

Les grands arabicas

Si les hommes font tant d’efforts pour tirer de la terre ce café en particulier, c’est que la nature de cette région située à l’ouest du lac Tanganyika est particulièrement fertile et propice à sa culture. En raison du passé volcanique des lieux, les sols regorgent de fer et de minéraux utiles pour les plants. Le climat est fait pour le café : il pleut en moyenne 1 300 mm d’eau par an et l’altitude comprise entre 1 650 mètres et 1 950 mètres sied parfaitement aux pieds de bourbon et de blue mountain. Le Congo a donc tous les attributs pour produire un café de la meilleure qualité. D’autant que toutes les étapes de sa fabrication sont réalisées à la main, de la cueillette grain par grain, au lavage, au séchage, jusqu’au tri. Arômes corsés, légère amertume, les grains locaux ont une bonne réputation à l’export. Ce n’est qu’au début des années 70 que certains producteurs commencent à s’organiser pour exporter la production. Habitués jusque-là surtout à cultiver une petite production vivrière, ils découvrent dix ans plus tard Max Havelaar et le commerce équitable. Au moment où les cours s’effondrent, dans les années 1988-1990, les

plantations disparaissent par dizaines dans le pays. Seules celles dont les revenus sont garantis par le café du commerce équitable peuvent survivre.

Comme tout grand produit, le café du parc des Virunga mérite l’énorme labeur qu’il exige. Avant de frapper à la porte de la grande distribution et mettre dans les rayons les boîtes de café « Congo Virunga » arborant une tête de grand singe, totem des espèces menacées d’extinction, des années se sont écoulées, pour que nous puissions garantir la qualité, mais aussi la quantité et la régularité des approvisionnements. Pour cela, l’acheminement est le nœud gordien, en particulier au Nord-Kivu qui ne dispose pas de port maritime à proximité. La voie terrestre, avec tous les aléas que l’on connaît surtout dans des pays instables, est la seule solution pour atteindre le premier port ; les camions doivent traverser l’Ouganda, puis le Kenya, une mission à haut risque pavée d’imprévus et de retards. C’est une filière qui demande beaucoup d’investissement et de travail, mais le jeu en vaut la chandelle, pour obtenir un grand cru qui régale les amateurs de café. Rond, harmonieux, bien charpenté, avec du corps, très aromatique, il a une typicité unique comme un grand vin. Un café haut de gamme à n’en pas douter, dont la valeur gustative joue à égalité avec l’importance des enjeux environnementaux et humains qu’il défend. Garantir une filière café, cela implique aussi d’anticiper le changement climatique, l’autre donne que nul ne peut ignorer, au cœur de laquelle la question de l’eau est vitale. Raison pour laquelle nous engageons un programme d’adduction d’eau pour les stations de lavage et pour l’usage domestique. La production est bien en place, charge à nous de continuer à assurer la pérennité des coopératives et à travers elles, celle du parc des Virunga, au cœur d’énormes enjeux financiers, car on sait que ses sous-sols contiennent du pétrole et du gaz, aiguisant les appétits des multinationales aux aguets. Elles attendent la moindre brèche pour faire des forages, sans parler de la déforestation qui menace et la pression sur les ressources piscicoles. Notre action sur le terrain permet d’appuyer et de fortifier les défenseurs du parc et de la biodiversité. ❋ ❋ ❋

Je m’arrête au bord des champs où un grand nombre de tables de séchage sur claies supportent des centaines de kilos de café. Une technique très particulière consistant à trier et faire sécher les grains de café dépulpés. Après fermentation au soleil, les femmes éliminent les fruits défectueux, malades ou pas assez mûrs. Le processus dure trois à quatre semaines

et lorsque le soleil est trop fort, les paysans couvrent les grains avec des sacs en toile de jute, pour leur conserver un minimum d’humidité et les protéger des rayons. Cela donne un café parche blanc, uniforme, sans craquelures, qui a désormais fait son chemin aux quatre coins du globe. Mais beaucoup reste à faire, quand on sait que seulement 40 % des plantations de café demeurent en activité dans le pays et que le tonnage de la production nationale a drastiquement chuté en dix ans. C’est en tout cas Zac Nsenga, ambassadeur du Rwanda aux États-Unis, qui résume le mieux les enjeux du café pour son pays, lorsqu’il affirme : « Plus vous consommez du café rwandais, plus vous donnez d’espoir au Rwanda. Ce qui le rend si spécial, c’est à la fois sa qualité et l’histoire qu’il raconte ». Séchage du café en parche, à Irgachefe, en Éthiopie.

Terre d’origine

Une légende tenace assure que c’est un animal, vraisemblablement une chèvre, qui aurait découvert le café. Un berger appelé Kaldi, étonné que ses chèvres soient aussi excitées après avoir mangé de drôles de baies, aurait essayé à son tour. Musulman, originaire du village de Kaffa (d’où le nom de café), il aurait confié à des religieux avoir trouvé un moyen miraculeux pour rester éveillé toute la nuit pour prier. Le chemin parcouru par le kahoua jusqu’au « petit noir » des zincs parisiens reste pavé de mystères et de zones d’ombre. À l’état sauvage, les premiers plants de café auraient été localisés au sud de l’Éthiopie, dans la région de Sidamo, bien que certains assurent qu’ils proviendraient du Yémen. Mais il y aurait confusion avec la découverte de la torréfaction qui, elle, serait due à deux moines yéménites, Sciadli et Aydrus. Chargés de récolter le café, ils en reviennent avec leurs grains détrempés par une forte pluie. Pour les faire sécher, ils allument un feu. De retour de la prière, ils les découvrent rôtis et dégageant une odeur que nous connaissons tous aujourd’hui. ■

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