Skip to main content

AM 407-408

Page 1

NUMÉRO 407-408 ! EN VENTE DEUX MOIS

DÉCOUVERTE

DOCUMENT

D’IVOIRE Aux entreprises, CÔTE UNE GRANDE AMBITION CITOYENS ! POUR DEMAIN

Spécial de 32 pages

La Tour F, un projet futuriste pour Abidjan.

Tunisie

La révolution selon Hella Feki

POSITIVE AFRICA!

15 IDÉES POUR UNE AFRIQUE FORTE Résilience, innovation économique, éducation, métissage, laïcité, soft power culturel, pouvoir au féminin, leadership… Toutes les pistes d’un futur (proche)

SOCIÉTÉ

Maboula Soumahoro : assumer le « je », femme et noire N° 407-408 - AOÛT-SEPTEMBRE 2020

L 13888 - 407 H - F: 5,90 € - RD

INTERVIEW

Yasmina Khadra

« Certains esprits sont encore dans la nuit »

Histoire CHARLES DE FOUCAULD ET LES TOUAREGS :

AMI OU TRAÎTRE ?

France 5,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C – DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ G rèce 6 , 9 0 € – Italie 6, 9 0 € – Luxembourg 6, 9 0 € – Maroc 39 DH – Pays- Bas 6, 9 0 € – Por tugal cont . 6, 9 0 € Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 500 FCFA ISSN 0998-9307X0


édito PAR ZYAD LIMAM

BESOIN D’AMÉRIQUE Tout début août, aux États-Unis, pays le plus puissant de la Terre. À 90 jours d’une élection présidentielle qui s’annonce cruciale, pour le monde entier. L’épidémie de Covid-19 est hors de contrôle, avec près de 160 000 décès et 4,7 millions de contaminations au 3 août. Les États-Unis sont devenus le pays le plus touché au monde. Victimes des errements cyclothymiques de leur président, de la politisation de la crise, d’un mille-feuille institutionnel paralysant. Et de la mentalité de cow-boys d’une grande partie de la population. Pour beaucoup d’Américains, le business et le travail passent avant la santé, mourir est une liberté, et la Covid-19 pratiquement un complot de ces élites libérales qui veulent détruire le modèle « In God We Trust ». Il est pratiquement impossible de s’y rendre. Et les Américains eux-mêmes ne peuvent voyager à peu près nulle part. Ils sont comme bannis. Le choc humain et économique est historique, mais les États-Unis ont (encore) ce privilège de pouvoir tirer des chèques sans limites sur l’avenir… Cette grande démocratie est gangrenée par les violences raciales et policières. Les images du meurtre de George Floyd (« I can’t breathe ») ont fait le tour du monde, comme celles de ces émeutes au cœur de ce qui fut, il n’y a pas si longtemps, d’orgueilleuses villes-mondes. Des millions de gens se sont levés pacifiquement en scandant « Black Lives Matter ». Une partie de l’Amérique blanche se sent sous siège, pendant que de jeunes militants, des étudiants, prônent la révolution. Des forces paramilitaires fédérales investissent les grandes villes pour « ramener l’ordre ». Donald Trump, 74 ans, et dont on ne se sait finalement pas grand-chose de la santé, allume une à une les mèches d’une véritable guerre civile culturelle. Le milliardaire-président, l’homme le plus puissant du monde, au profil psychologique instable (et élu par une minorité du vote populaire), alimente en permanence une rhétorique inflammable du « eux » contre AFRIQUE MAGAZINE

I

« nous », multipliant les attaques contre la presse, l’establishment, les juges, etc. Dans les États républicains, on redécoupe les districts et légifère pour limiter le droit de vote. De véritables coups de boutoir contre une démocratie qui n’en sortira pas intacte. Le 45e président des États-Unis a même évoqué la possibilité de reporter les élections (décision hors de ses prérogatives). Dans un tel chaos, l’élection du 3 novembre prochain apparaît comme explosive. L’ordre constitutionnel pourrait-il survivre à un vote fortement perturbé par l’épidémie, à un scrutin serré, ou à un président sortant qui refuserait de reconnaître les résultats du vote ? Sans parler des risques possibles d’ici-là… Que se passerait-il si Trump tombait malade de la Covid ? Et si son concurrent démocrate aussi ? À l’heure où ces lignes sont écrites, l’espoir demeure porté par Joe Biden, un vieil homme de 77 ans, héritier de Barack Obama. Le sénateur s’appuie sur le programme démocrate le plus réformiste depuis Franklin Roosevelt : immigration, santé, éducation, droits civiques. Il devrait choisir une femme noire pour être sa vice-présidente. Un choix symbolique, évidemment, mais aussi très politique, compte tenu de sa santé fragile et de son âge. Le vice-président, comme l’on dit aux États-Unis, « is just one breath away from power » (« est juste à un souffle du pouvoir »)… Cette histoire peut vous paraître lointaine. Mais dans cette période si sombre de notre histoire humaine, nous avons tous besoin d’une Amérique relativement apaisée, d’une Amérique au centre du monde, fonctionnelle, capable de jouer son rôle dans la mobilisation générale. Ce n’est pas un point de vue « romantique », américanophile… Nous sommes à un carrefour, sur une « ligne de crête ». Covid, épuisement des modèles, crise et réorganisation économique, urgence climatique, impératif d’un nouveau dialogue géostratégique global (avec la Chine, entre autres), les défis sont immenses. Et l’Amérique, une nécessité. ■

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

3


N °4 07- 4 0 8 AO Û T- S E P T E M B R E 2 0 2 0

3

ÉDITO BESOIN D’AMÉRIQUE

26

par Zyad Limam

6

ON EN PARLE

par Cédric Gouverneur, Zyad Limam et Emmanuelle Pontié

C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE, DE LA MODE ET DU DESIGN

Libertés d’expression

22

38

PARCOURS Nawel Ben Kraïem C’EST COMMENT ? Déconnexions…

44

Hella Feki À quel moment un peuple se soulève-t-il ?

88

Maïmouna Doucouré : « Un film à hauteur d’enfants »

94

Yasmina Khadra : « C’est encore la nuit dans certains esprits »

par Emmanuelle Pontié

50

L’ermite, l’empire et le sabre de l’histoire par Cédric Gouverneur

par Astrid Krivian

25

TEMPS FORTS POSITIVE AFRICA 15 idées pour une Afrique forte

LE DOCUMENT Aux entreprises, citoyens ! par Emmanuelle Pontié

par Astrid Krivian

104 CE QUE J’AI APPRIS Mo Laudi

par Astrid Krivian

par Astrid Krivian

122 VINGT QUESTIONS À… Soro Solo par Astrid Krivian

P.22

par Fouzia Marouf

100 Maboula Soumahoro : « Assumer le “je”, femme et noire »

P.38

par Astrid Krivian

Afrique Magazine est interdit de diffusion en Algérie depuis mai 2018. Une décision sans aucune justification. Cette grande nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) à exercer une mesure de censure d’un autre temps. Le maintien de cette interdiction pénalise nos lecteurs algériens avant tout, au moment où le pays s’engage dans un grand mouvement de renouvellement. Nos amis algériens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com

4

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

ROGER-VIOLLET - LAURIE-SALOMÉ CUBAYNES - TAGAZA DJIBO/REUTERS

P.26


FONDÉ EN 1983 (36e ANNÉE) 31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – Fax : (33) 1 53 84 41 93 redaction@afriquemagazine.com

DÉCOUVERTE 55 Côte d’Ivoire : une grande ambition pour demain

Zyad Limam DIRECTEUR DE LA PUBLICATION DIRECTEUR DE LA RÉDACTION zlimam@afriquemagazine.com

par Zyad Limam

56 Croire en l’avenir ! 60 L’impératif de l’unité nationale 62 L’exigence d’une croissance soutenue 64 Abidjan, en attente 66 L’agriculture met le cap sur sa transformation 68 L’énergie se renouvelle 70 Le défi du capital humain 74 Nouveaux paradigmes, nouvelles opportunités 76 Climat, forêt et green development : la mission d’une génération 78 Portfolio : c’est déjà demain 86 Un scrutin ouvert et décisif

106 110 111 112 114

NABIL ZORKOT - GIANCARLO GORASSINI/BESTIMAGE

115 116

119 120 121

llimousin@afriquemagazine.com RÉDACTION Emmanuelle Pontié DIRECTRICE ADJOINTE DE LA RÉDACTION epontie@afriquemagazine.com Isabella Meomartini DIRECTRICE ARTISTIQUE imeomartini@afriquemagazine.com Jessica Binois PREMIÈRE SECRÉTAIRE DE RÉDACTION sr@afriquemagazine.com Amanda Rougier PHOTO arougier@afriquemagazine.com ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

P.55

Jean-Marie Chazeau, Catherine Faye, Alexandra Fisch, Virginie Gazon, Glez, Cédric Gouverneur, Dominique Jouenne, Astrid Krivian, Fouzia Marouf, Jean-Michel Meyer, Luisa Nannipieri, Sophie Rosemont.

VIVRE MIEUX Danielle Ben Yahmed RÉDACTRICE EN CHEF

BUSINESS

Le Nigeria vent debout contre l’eco Deux géants de l’aérien en bout de piste Akon City, du rêve à la réalité Opération survie pour les PME L’OCP bousculé sur son pré carré La dette en question Asta Rosa Cissé : « Nos équipes ont continué à travailler 7 jours sur 7 » par Jean-Michel Meyer et Emmanuelle Pontié

118

Assisté de Laurence Limousin

VIVRE MIEUX Quels progrès pour notre santé ? Point de côté : comment reprendre son souffle ? Les aliments fragiles, et ceux qui durent Soleil et peau : les bienfaits et les pièges à connaître par Annick Beaucousin et Julie Gilles

AFRIQUE MAGAZINE

I

avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.

VENTES EXPORT Laurent Boin TÉL. : (33) 6 87 31 88 65 FRANCE Destination Media 66, rue des Cévennes - 75015 Paris TÉL. : (33) 1 56 82 12 00

P.88

ABONNEMENTS

Com&Com/Afrique Magazine 18-20, av. Édouard-Herriot 92350 Le Plessis-Robinson Tél. : (33) 1 40 94 22 22 Fax : (33) 1 40 94 22 32 afriquemagazine@cometcom.fr

COMMUNICATION ET PUBLICITÉ regie@afriquemagazine.com AM International 31, rue Poussin - 75016 Paris Tél. : (33) 1 53 84 41 81 Fax : (33) 1 53 84 41 93

NUMÉRO 407-408 ! EN VENTE DEUX MOIS

DÉCOUVERTE

DOCUMENT

D’IVOIRE Aux entreprises, CÔTE UNE GRANDE AMBITION CITOYENS ! POUR DEMAIN

AFRIQUE MAGAZINE EST UN MENSUEL ÉDITÉ PAR

Spécial de 32 pages

31, rue Poussin - 75016 Paris. SAS au capital de 768 200 euros. PRÉSIDENT : Zyad Limam.

La Tour F, un projet futuriste pour Abidjan.

Tunisie

La révolution selon Hella Feki

POSITIVE AFRICA!

15 IDÉES POUR UNE AFRIQUE FORTE Résilience, innovation économique, éducation, métissage, laïcité, soft power culturel, pouvoir au féminin, leadership… Toutes les pistes d’un futur (proche)

SOCIÉTÉ

Maboula Soumahoro : assumer le « je », femme et noire N° 407-408 - AOÛT-SEPTEMBRE 2020

L 13888 - 407 H - F: 5,90 € - RD

INTERVIEW

Yasmina Khadra

« Certains esprits sont encore dans la nuit »

Histoire CHARLES DE FOUCAULD ET LES TOUAREGS :

AMI OU TRAÎTRE ?

France 5,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C – DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ G rèce 6 , 9 0 € – Italie 6, 9 0 € – Luxembourg 6, 9 0 € – Maroc 39 DH – Pays- Bas 6, 9 0 € – Por tugal cont . 6, 9 0 € Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 500 FCFA ISSN 0998-9307X0

AM 407-08 COUV Unique.indd 1

PHOTOS DE COUVERTURE : OLIVIER ROLLER - DR - BRUNO ARBESU/REA

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

03/08/2020 18:11

Compogravure : Open Graphic Média, Bagnolet. Imprimeur : Léonce Deprez, ZI, Secteur du Moulin, 62620 Ruitz. Commission paritaire : 0224 D 85602. Dépôt légal : août 2020. La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos reçus. Les indications de marque et les adresses figurant dans les pages rédactionnelles sont données à titre d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction, même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction. © Afrique Magazine 2020.

5


ON EN PARLE

NARCISO CONTRERAS

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

Avec ce cliché, Narciso Contreras témoigne des conditions de rétention des migrants clandestins à Garabuli, en Libye.

6

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


LIBERTÉS D’EXPRESSION PHOTOS

LA FONDATION CARMIGNIAC, espace d’art à part, célèbre la force de l’image pour dire le monde et ses maux.

Le projet « Congo in Conversation » est exposé sur un ancien terrain de tennis.

ARLETTE BASHIZI - MOSES SAWASAWA

AU BOUT DE L’ALLÉE, face à l’entrée, l’Alicastre, monstre draconique du plasticien Miquel Barceló, veille. Rien d’hostile. Mais un clin d’œil à la légende du fort de la Licastre, édifié du temps de Richelieu à Porquerolles. C’est sur cette même île que la fondation Carmignac abrite une collection d’art contemporain de plus de 300 œuvres d’artistes de renommée internationale. Plus encore, la fondation, qui se visite pieds nus, a créé en 2009 le Prix Carmignac du photojournalisme et soutient chaque année la production d’un reportage d’investigation sur les violations des droits humains dans le monde et les enjeux environnementaux et géostratégiques qui y sont liés. L’exposition en cours est consacrée aux travaux des 11 lauréats. Notamment, les séries de Tommaso Protti au Zimbabwe et de Narciso Contreras en Libye. Ou encore le reportage collaboratif en ligne de Finbarr O’Reilly, « Congo in Conversation », avec la coopération de journalistes et de photographes congolais. Une première. ■ Catherine Faye PRIX CARMIGNAC DU PHOTOJOURNALISME 10 ANS DE REPORTAGES,

Fondation Carmignac, Porquerolles (France), jusqu’au 1er novembre 2020. //congoinconversation.fondationcarmignac.com

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

7


ON EN PARLE

Boncana Maïga sur le Malecòn.

Boncana Maïga, à gauche, et ses chanteurs.

RETOUR À LA HAVANE DOCU

EN 1999, un producteur français de musique en escale à Bamako découvre par hasard l’étonnante histoire de Las Maravillas de Mali : de jeunes étudiants maliens invités en 1964 par le régime castriste à suivre une formation musicale à La Havane… Ils y trouveront les moyens techniques et l’assistance de musiciens chevronnés pour créer un groupe de musique afro-cubaine et enregistrer un disque qui aura un retentissement dans toute l’Afrique, avec leur tube « Rendezvous chez Fatimata ». Mais en 35 ans, le souvenir de ce succès intercontinental s’était bien estompé, et les membres du groupe avaient suivi chacun leur voie avec plus ou moins de bonheur. Richard Minier décide alors de les retrouver, et de filmer leurs interviews dans le cadre d’un projet à venir. 20 ans plus tard, il utilise ces vieilles images VHS pour remonter le fil d’une histoire, qui est aussi une enquête passionnante, avec le projet fou de reformer ce groupe et de retourner à Cuba… Une sorte de Buena Vista Social Club à l’envers, où de vieux musiciens cubains retrouvaient le succès et les scènes du monde entier grâce au documentaire de Wim Wenders. La partie est plus 8

Le groupe mythique Las Maravillas de Mali.

AFRICA MIA (France), documentaire de Richard Minier et Édouard Salier. Africa Mia, Las Maravillas de Mali, CD avec enregistrements d’époque et nouvelles versions (Decca Records).

ardue pour ces musiciens maliens, qui meurent les uns après les autres… Jusqu’au dernier survivant, Boncana Maïga, longtemps exilé en Côte d’Ivoire, le seul à pouvoir effectuer ce retour à La Havane plus d’un demi-siècle plus tard… Un film qui permet de croiser Salif Keita, Cheick Tidiane ou feu Mory Kanté, avec un éclairage bienvenu sur la politique culturelle et la censure au Mali à la fin des années 1960. 18 ans de tournage pour un résultat passionnant : on est embarqué par l’enquête et l’entêtement du réalisateur, qui s’est associé à son confrère Édouard Salier, familier de l’île et auteur de clips pour Massive Attack ou Justice. On est aussi ému par les rencontres, embarqué par la musique, et fasciné par cette remontée dans le temps : un puzzle se reconstitue sous nos yeux et nous plonge à une époque où une certaine idée de la fraternité pouvait faire bouger les lignes… et danser les gens. ■ Jean-Marie Chazeau

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

DR

Une enquête passionnante nous ramène à une époque où Cuba invitait chez elle les musiciens des « PAYS FRÈRES » à venir étudier et enseigner la musique.


Au pays des pharaons ART

Cap sur une CIVILISATION multimillénaire et pionnière.

« SOLDATS, songez que du haut de ces pyramides, 40 siècles vous contemplent. » Au mois de mai 1798, Napoléon Bonaparte, général en chef de l’armée d’Orient, part à la conquête de l’Égypte. Dès lors, la plupart des découvertes s’exportent vers l’Europe. Moins de trois siècles plus tard, sculptures, papyrus et amulettes funéraires y sont plus que jamais à l’honneur. À Aix-en-Provence, l’exceptionnel fonds égyptien ancien du Musée Granet provient essentiellement des collections des XVIIIe et XIXe siècles. Quelque 150 objets sont exposés dont deux basreliefs contemporains de la pyramide de Khéops, plusieurs stèles, un sarcophage et sa momie ou la singulière momie de varan du Nil. Le musée du Louvre s’associe à l’événement avec plus d’une quarantaine de chefs-d’œuvre prêtés pour l’occasion, tels un colosse de pharaon de 2 m en granite rose, de la lignée des Ramessides, et le Livre des Morts de la dame Tabaakhet, de l’époque ptolémaïque, de 18 m de long. Plus de 300 m2 d’exposition où sont abordés la thématique de l’écriture et des hiéroglyphes, l’étonnante zoolâtrie du Ier millénaire av. J.-C., l’ésotérisme ou encore la place singulière de la femme de pouvoir et d’influence. ■ C.F. « PHARAON, OSIRIS ET LA MOMIE », HERVÉ LEWANDOWSKI

Musée Granet, Aix-en-Provence, du 19 septembre 2020 au 14 février 2021. Stèle d’Âha-Sehemèt-Iset-em-di-nakht, du VIIe siècle av. J.-C.

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

9


ON EN PARLE

AFEL BOCOUM

MUSIQUE

pour attendre des jours meilleurs D’une élégance rare, le NOUVEL ALBUM du chanteur et guitariste malien impose un regard tendre sur un monde brutal. 10

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

CHRISTIAN JASPARS - DR

SON PÈRE était un célèbre joueur de njarka mais ne souhaitait guère que son fils suive ses pas dans la musique… Heureusement, Afel ne l’a pas écouté et, dès le plus jeune âge, reçoit l’enseignement d’Ali Farka Touré tout en écoutant l’appel de la guitare et de ce qui l’entoure, les tambours du Gumbé comme les flûtes des Fulani. Devenu membre du groupe de Touré, il fait ses armes sur scène dans les années 1980, gagnant sa vie en tant qu’agent gouvernemental de l’agriculture tropicale et animateur culturel pour le ministère de la Jeunesse. Il organise des concerts, fonde le festival Alkibar… En 1999, il sort enfin son premier album, Alkibar, où l’on entend chanter en bambara, en tamasheq et en sonrhaï, la langue des Peuls du Mali. Il y raconte l’Afrique, la liberté, le partage des cultures, la solidarité. Trois ans plus tard, Damon Albarn et Toumani Diabaté lui demandent de participer à Mali Music.


BD

L’ODYSSÉE S’ACHÈVE

FABIEN TOULMÉ - DR

Des liens se tissent et, depuis, Bocoum joue régulièrement lors des concerts d’Africa Express. Le meneur de Blur et de Gorillaz est d’ailleurs coproducteur exécutif de Lindé, aux côtés de Nick Gold du label World Circuit. L’album tient son nom d’une étendue sauvage située près de Niafunké, ville natale de Bocoum, dans la région de Tombouctou. L’eau y est très présente, et sa transparence se retrouve dans les entrelacs mélodiques et la douceur rythmiques de Lindé, où se mêlent kora, calebasse, guitares, percussions et n’goni. Fidèle à la tradition mais inspiré par les sons occidentaux, Afel Bocoum y chante son amour pour le Mali, son désir de paix face aux profondes blessures de la guerre civile, sa volonté de dialoguer avec les terroristes – sans oublier la joie d’être au monde. Autour de lui, une fine équipe de musiciens : feus Tony Allen et Hama Sankaré (ce dernier a été tué lors d’un attentat en mars dans le nord du Mali), la rockeuse Joan Wasser, Vin Gordon (qu’on a vu chez Bob Marley and the Skatelites), Garba Touré de Songhoy Blues, Madou Sidiki Diabaté… Tous apportent leur chaleur humaine à un disque qu’il faut écouter en boucle, longtemps, pour en saisir la magie et attendre sagement des jours meilleurs. ■ Sophie Rosemont AFEL BOCOUM, Lindé, WorldCircuit/

BMG, sortie le 4 septembre.

Suite et fin de la trilogie acclamée par la critique et basée sur le témoignage d’un réfugié syrien. FUIR, TRAVERSER LES FRONTIÈRES, résister… comme le parcours de Hakim et son fils. Après avoir survécu à la traversée de la Méditerranée, les voilà sur le territoire européen. Ce troisième tome est une course contre la xénophobie et la violence. Le dénouement d’une trilogie de près de 900 pages inspirée de l’histoire d’un homme pour qui tout bascule avec la vague du Printemps arabe, lorsque le régime syrien se durcit et opprime. À l’origine de ce roman graphique, il y a la volonté d’utiliser la bande dessinée comme outil de sensibilisation à la crise des migrants. Donner à voir pour mieux comprendre l’enchaînement, sans répit, des événements. Se mettre à la place d’un homme qui endure un voyage chaotique, avec un enfant qui sait à peine marcher. L’exil pour subsister et renaître. Fabien Toulmé est un passeur d’histoires. Pour qui la résilience n’est pas un vain mot. ■ C.F.

FABIEN TOULMÉ, L’Odyssée d’Hakim, D De lla M Macédoine éd i à la France (tome 3), Delcourt, 280 pages, 24,95 €.

ROMAN

DES MOTS POUR LE DIRE Avec sa gouaille légendaire et beaucoup d’autodérision, le parolier du groupe Zebda raconte ses années de jeunesse. CELUI qui obtint difficilement la nationalité française en raison de son militantisme examine l’autre versant de lui-même, sa part de Sarrasin, l’un des noms donnés durant l’époque médiévale en Europe aux musulmans. Quatre ans après le succès de Ma part du Gaulois, Magyd Cherfi s’intéresse cette fois-ci aux jeunes années rock pré-Zebda. Un récit de jeunesse, où le racisme des années 1980, les malentendus, la violence et le désir tissent l’écheveau de la personnalité de cet esprit libre. Mais, pour le Toulousain d’origine kabyle, l’exploration de soi passe d’abord par le malaxage des mots et par la langue. « Le rholoto, c’était moi, c’est ainsi que l’Arabe traite le sale Arabe. Rholoto, c’est le “bougnoule” de l’entre-soi et je refusais de faire partie du troupeau Tacchini, Nike ou Reebok à tête frisée », peut-on l’entendre scander. Entre colère et espérance, le poète-chanteur ouvre une nouvelle page et fait chanter les mots. ■ C.F. MAGYD CHERFI, La Part du Sarrasin, Actes Sud, 432 pages, 22 €.

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

11


ON EN PARLE

DESIGN

SOMIAN, LE MOBILIER PAR JEAN SERVAIS COCOTIER, BOIS PRÉCIEUX OU PLASTIQUE… : « Je me dois de révéler les matières que nous avons » DESIGNER, ÉBÉNISTE, sculpteur et formateur. Jean Servais Somian est un nom incontournable de l’univers du mobilier africain contemporain et un point de repère pour les nouvelles générations. Ses œuvres naissent entre son atelier-habitation à Grand-Bassam et le laboratoire d’ébénisterie à Abidjan, où chaque pièce sculptée sur la côte est assemblée par des mains savantes. Artisan éclectique, il raffole de matériaux de récup qu’il revalorise. Comme les tongs qui, découpées et tressées, se transforment en tapis colorés. Ou les vieilles pirogues dont la belle ligne lui a inspiré ses fameuses banquettes. Toute matière est noble, rien ne se perd. Un concept qui colle bien au cocotier, son bois signature. En cette version, son Mobile Bar a été élu meilleur objet à la Beirut Design Fair en septembre 2019. Le cocotier est aussi le pilier des nouveaux décors, rêveurs, du luxueux hôtel La Baie des sirènes, à Grand-Béréby. Et de sa prochaine collection, reprise et améliorée pendant la pandémie. L’occasion d’ailleurs d’envisager un nouveau projet : créer un événement ivoirien du design, où se révéleront des jeunes pousses, aux côtés de designers confirmés. ■ Luisa Nannipieri somiandesign.com

DR

Chaises en métal, commode ornée d’éclats de miroir ou chevets en bois : les pièces de Jean Servais Somian sont à la limite de la sculpture.

12

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


C R É AT E U R

ANDREA IYAMAH Pour une mode en formes

DR - WILLIAM UKOK - WILLY VERSE

La designer nigériane travaille entre ses deux villes de cœur, LAGOS et Toronto.

Zane, Aisha et Kanem (de g. à dr.) sont quelques-uns des modèles phares de la créatrice Dumebi Iyamah (ci-dessous).

LANCÉE EN 2013 par la designer nigériane Dumebi Iyamah, cette marque a tout pour plaire aux esprits libres qui aiment les tenuess légères et colorées. Andrea Iyamah est un label réputé pour ses collections de maillots de bain, aux coupes uniques et inclassables es et aux graphismes inspirés par les différentes cultures du continent. ent. Les créations de la jeune femme, qui a commencé son entreprisee quand elle n’avait que 17 ans, séduisent pour leurs dessins vibrants nts et leurs formes. Un mélange de modernité, avec des modèles soitt très échancrés, soit aux lignes fines épousant les silhouettes féminines, es, ou encore au charme rétro. Dans la dernière collection printempspsété, on retrouve par exemple des maillots deux-pièces avec culotte taille haute, comme le Motuka ou le Kanem, assortis de ceintures à l’allure vintage. Certaines pièces affichent l’une des signatures de la marque : les finitions en forme de feuille. Pour les filles espiègles, qui aiment se faire remarquer sur la plage, les bikinis Arifa ou Wasuki, ou le une-pièce Zaria, sont des incontournables. Leurs couleurs brillantes attirent les regards et la disposition des lignes autour de la taille, des hanches ou des épaules donne vie à des illusions optiques pensées pour mettre en valeur les formes, à l’intérieur et en dehors de l’eau. Mais chez Andrea Iyamah, il n’y a pas que des maillots de bain : robes vaporeuses pour la plage, tenues de ville ou pantalons casual-chic mais aussi robes de mariée tendances et sur commande. Tout étant rigoureusement produit entre Lagos et Toronto, les deux villes de cœur de la designer. ■ L.N. andreaiyamah.com

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

13


ON EN PARLE SOUNDS

À écouter maintenant !

❶ Cory Seznec et

Amadou Diagne

Touki, Right of Passage, Captain Pouch Records/ Inouïe

VOTEZ POUR ELLE L’Arabie saoudite change, et les FEMMES N’Y SONT PAS POUR RIEN…

IL Y A HUIT ANS, Haifaa Al-Mansour réalisait le premier film de cinéma produit en Arabie saoudite. Wadjda, du nom de cette ado qui bravait les interdits en faisant du vélo, a rencontré un succès international, et depuis les choses ont commencé à changer pour les femmes de ce pays. Ce nouveau film commence d’ailleurs avec une femme au volant d’une voiture, ce qui n’était pas imaginable jusqu’à tout récemment. La cinéaste a choisi d’encourager ce mouvement, en racontant comment une femme médecin, plutôt conservatrice, se lance malgré elle en politique… On pénètre ainsi dans l’intimité d’une famille, bousculée par cette soudaine ambition car les deux sœurs de la candidate sont un peu effrayées des conséquences possibles sur leur quotidien… La campagne électorale va se heurter aux fortes réticences des hommes… mais aussi de bien des femmes. Dommage qu’on ne voie jamais ce qui se passe dans le camp d’en face, le combat politique en devient un peu abstrait. Lorsque la cinéaste sort du huis clos de la maison familiale, des mariages (avec hommes et femmes toujours séparés) et des réunions politiques assez limitées, c’est pour montrer le père des trois jeunes femmes, musicien en tournée avec son orchestre, malgré les menaces terroristes. Mais c’est aussi un autre combat contre l’obscurantisme, et la relation père-fille prend alors tout son sens politique autant qu’affectif. ■ J.-M.C. THE PERFECT CANDIDATE (Arabie saoudite), de Haifaa Al-Mansour. Avec Mila Alzahrani, Dae Al Hilali, Khalid Abdulrhim. 14

❷ JGrrey

Ain’t So, The Orchad. La scène soul britannique est toujours aussi prolifique… En témoigne l’arrivée de cette jeune chanteuse, Jennifer Clarke pour l’état civil, qui chantait dans sa chambre avant d’être repérée par le producteur Nana Rogues (Drake, Skepta). Sur son CV, les premières parties de Billie Eilish et le remarqué EP « Ugh ». Avec le groove de Ain’t So, le monde peut désormais lui appartenir.

❸ Ray Lema

On entre KO, on sort KO, One Drop/ L’Autre distribution

Avec son groupe OK Jazz, Franco Luambo (1938-1989) aura incarné et exporté la rumba congolaise comme peu d’autres ont réussi à le faire. Il est aujourd’hui honoré par un disque hommage, celui du pianiste et guitariste congolais Ray Lema, qui revisite ses classiques comme ses pépites moins connues. L’énergie est live, puissante, et l’enthousiasme a bel et bien traversé les générations. ■ S.R.

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

RAZOR-FILM-AL-MANSOUR-S-ESTABLISHMENT-FOR-AUDIOVISUAL-MEDIA - DR

CINÉ

On ne présente plus le Sénégalais Amadou Diagne, célébrissime joueur de kora, descendant d’une longue lignée de griots percussionnistes et féru de rencontres. Comme celle avec le multi-instrumentiste franco-américain Cory Seznec, il y a plus de dix ans, qui donne aujourd’hui à entendre 13 morceaux hybrides mêlant kora, banjo et guitare. Le résultat s’appelle Touki, « voyage » en wolof. Et c’est beau !


LIVRE

Fiston Mwanza Mujila

À corps perdu Encore une fois, l’auteur de l’inénarrable TRAM 83, premier roman couronné de prix prestigieux, nous emmène dans un univers bouillonnant, où chacun danse sa survie. « DES GAMINS, des gamins/ils dansent et dansent/la merveilleuse danse du vilain. » Dans le poème qui clôt son récit, toute l’absurdité du monde nous saisit au garrot. Comme nul autre, Fiston Mwanza Mujila dépeint le déraillement des êtres sous la dictature par petites touches. Tel un peintre. Mêlant la violence à la poésie, la déglingue à la joie. Les 54 chapitres, bercés par le jazz sud-africain et la rumba zaïroise, sont peuplés de personnages inattendus, le plus souvent retors : le mystérieux Monsieur Guillaume et sa police secrète, le jeune archevêque Molakisi, le patron du Mambo. Nous sommes à l’heure du régime de Mobutu, de la guerre civile, de l’immigration des Zaïrois en Angola, de l’occupation des places publiques par les enfants. Des enfants comme Sanza ou le petit sorcier Ngungi, qui rejoignent le Parvis de la Poste, où vivent d’autres gamins du dehors. Lubumbashi est en plein chaos. Tout est bon pour s’en sortir. Surtout pour s’encanailler. « Ce qui est rocambolesque avec le monde c’est que dans la même heure, minute, seconde, plus de 500 milliards de gestes sont posés en même temps : les gens s’envoient en l’air, coupent des bières, allument la radio, fomentent des coups d’État, lisent Bofane, Mabanckou ou Musil », écrit l’auteur de ce maelstrom poétique et singulier. Une fresque quasi cinématographique, que l’on voit se dérouler au fil d’une lecture endiablée, portée par une langue inimitable. ■ C.F.

JURGEN FUCHS/ÉDITIONS MÉTAILIÉ

FISTON MWANZA MUJILA, La Danse du Vilain, Métailié,

272 pages, 17 €.

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

15


ON EN PARLE I M AG E S

Loin des clichés

En 2018, Claude et France Lemand ont fait don à l’Institut du monde arabe d’une exceptionnelle collection D’ART CONTEMPORAIN. SI, À PARTIR DES ANNÉES 1880, la photographie a contribué à construire des images souvent fantasmées du Maghreb, du Proche et du Moyen-Orient, au cours des trois dernières décennies, les artistes du monde arabe se la sont appropriée en déconstruisant les clichés. La collection d’art moderne et contemporain de Claude et France Lemand, léguée à l’IMA en 2018, témoigne de ce regard, nostalgique, lourd des conflits et des crises qui jalonnent l’histoire du monde arabe contemporain. Les artistes exposés, tels le Tunisien Ridha Zili ou la Franco-Algérienne Halida Boughriet, explorent la mémoire, l’exil, les relations humaines à travers des images, des vidéos ou des installations. Un nouveau langage, au carrefour des préoccupations esthétique, sociale et politique. ■ C.F. « LES COLLECTIONS VIVANTES DE L’IMA. MÉMOIRES PARTAGÉES »,

Institut du monde arabe, Paris, jusqu’au 3 janvier 2021.

DR (X2)

Parmi les photographes exposés : Halida Boughriet et Ridha Zili.

16


ARCHI

LA VILLA Z, D’ARK ARCHITECTURE

BILEL KHEMAKHEM

L’AGENCE tunisienne offre un regard ultra-contemporain sur le pays du jasmin.

FLUIDE, MODULAIRE, transparente, une architecture qui vit de la lumière de la Méditerranée et adapte les codes du monde arabo-musulman aux besoins d’aujourd’hui. Avec ses projets, Bilel Khemakhem, à la tête du cabinet ARK-Architecture depuis 2011, espère « introduire une ligne contemporaine » en Tunisie. Une vision qui lui a valu d’être nominé à l’Arab Architects Awards 2018 et au prix des Journées Architecturales de Carthage 2019. Villa Z, 450 m² sur trois niveaux dans une zone résidentielle de Tunis, applique sa philosophie à l’habitat familial. Côté rue, une façade épurée préserve l’intimité du foyer. Côté cour, des larges ouvertures offrent une vue panoramique sur la piscine à débordement et inondent l’intérieur de lumière naturelle. Le salon en double hauteur est un lieu de vie et de partage ouvert sur la cuisine et la terrasse. Une passerelle vitrée, décorée d’un brise-soleil en moucharabieh, distribue l’étage et donne accès à la chambre parentale surplombant la piscine. L’escalier, en bois sans contremarche, découpe et exalte les volumes, participant du jeu subtil de contrastes qui fait le charme de cette villa. ■ L.N. AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

17


ON EN PARLE

DRAME

CAS DE CONSCIENCE

OMAR SY embarque un réfugié pour une reconduite à la frontière. Un film intimiste et BIEN-PENSANT… TROIS POLICIERS PARISIENS doivent raccompagner à la frontière un immigré clandestin, alors que ce n’est pas dans leurs attributions habituelles. Le migrant, originaire d’Europe de l’Est, reste mutique tout le long du parcours, mais son dossier montre qu’il risque la mort en rentrant dans son pays. Est-il un terroriste potentiel ou la victime d’une dictature ? Les trois flics (deux hommes, une femme) n’ont pas la même vision des choses, même si la vie d’un individu est finalement entre leurs mains. Leur confrontation dans la voiture en direction de Roissy

est ponctuée de flash-back qui éclairent la personnalité de chacun et le difficile quotidien d’un commissariat parisien. Les comédiens sont remarquables de nuances et de sensibilité, Omar Sy montre une nouvelle fois qu’il est à l’aise dans ce registre, mais ce drame intimiste peine parfois à dépasser la simple démonstration bien-pensante, et la route entre le centre de Paris et l’aéroport Roissy-Charlesde-Gaulle semble par moments bien longue… ■ J.-M.C. POLICE (France), d’Anne Fontaine. Avec Omar Sy, Virginie Efira, Grégory Gadebois.

PROCHAINEMENT

18

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

THIBAULT GRABHERR - DR (X2)

OSS 117 EN FRANÇAFRIQUE!

Alerte rouge en Afrique noire : le nouvel opus de la série franchouillarde (et pleine d’autodérision) OSS 117 est au montage. Jean Dujardin incarne toujours un agent des services secrets français à côté de la plaque, mais on quittera les années 1950 et 1960 pour les années 1980. Et après Rio et Le Caire, ce sera… la Françafrique, même si ce troisième volet a été tourné au Kenya, juste à temps avant la pandémie de Covid-19. Misogynie et néocolonialisme vont en prendre pour leur grade, avec Nicolas Bedos à la réalisation, son antiracisme en bandoulière et la volonté d’aller loin en ces temps de politiquement correct très surveillés. Jean Dujardin partagera le haut de l’affiche avec Pierre Niney, et à leurs côtés, en position de force : Fatou N’Diaye et Ricky Tribord. Sortie programmée le 3 février 2021. ■ J.-M.C.


MUSIQUE

Fantastic Negrito, sans contraintes De retour avec son afroblues hybride, le songwriter d’Oakland d’origine malienne affirme sa liberté dans l’Amérique de TRUMP.

AERICK NEAL XXXXXXXX

IL SUFFIT d’entendre les premières notes de « Chocolate Samourai » pour comprendre qu’on est de retour dans l’antre électrique et survoltée de Fantastic Negrito – qui a vécu suffisamment d’existences pour en nourrir sa musique, mix de blues, de soul, de hip-hop et de funk. Né en 1968, élevé à Oakland au sein d’une famille nombreuse d’origine malienne, Xavier Dphrepaulezz devient très vite dealer, se fait repérer en jouant de la guitare dans la rue, sort un premier album, The X Factor, en 1996. Peu après, un accident de voiture le plonge dans le coma durant trois semaines… dont il sort abîmé, décidé à ne plus faire de musique. Ouf, Dphrepaulezz revient au milieu des années 2010 sous le nom de Fantastic Negrito et, depuis, brûle la scène. Sur ce nouvel album, des titres tels « How Long », « Shigamabu Blues » ou encore « Justice in America » ne s’embarrassent guère de fioritures et, s’ils chantent la joie d’être au monde, ils en dénoncent également les failles les plus sombres. ■ S.R. FANTASTIC NEGRITO, Have You Lost Your Mind Yet ? Cooking Vinyl, sortie le 14 août. AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

19


ON EN PARLE

PANTELLERIA, ENTRE DEUX MONDES D É PA R T

LES TOITS BLANCS des dammusi brillent au soleil, en contraste avec les pierres noires des murs, du sol et des routes. Ces constructions typiques ponctuent toute l’île de Pantelleria, territoire italien perdu au milieu de la mer, à moins de 70 km des côtes tunisiennes. Après le bétonnage de l’après-guerre, qui a défiguré le port homonyme, où se trouvent aujourd’hui les principaux hôtels, une loi empêche toute nouvelle construction sur l’île volcanique. Afin de préserver le paysage lunaire, les coulées de lave anciennes, les falaises rocheuses et les vieux murets de pierre sèche qui délimitent champs, vignobles et hameaux où la vie coule paisiblement, seule la remise en état des maisons traditionnelles est autorisée. Même le camping est interdit, pour prévenir le tourisme de masse. Particuliers et opérateurs touristiques s’adaptent en revitalisant les structures abandonnées, à partir des vieilles citernes souterraines : sur l’île il n’y a aucune source d’eau potable et la pluie, convoyée via les toits courbés, est un bien précieux. Il faut impérativement veiller à ses réserves avant de se lancer sur l’un des nombreux 20

chemins qui traversent le parc national. À pied ou à vélo, les itinéraires touristiques mènent vers le cratère éteint du Mont Gibèle et une petite grotte dans les bois : un sauna naturel où se poser avant de poursuivre la montée. Sur le flanc nord de la Montagne Grande, 836 m, les favare des Cuddie laissent filtrer du sol la vapeur volcanique qui enveloppe en un air mystique la forêt. Le souffle de la terre devient majestueux sur le flanc sud, dans la favara grande, où des geysers propulsent l’eau à 100 °C vers le ciel. À l’opposé, côté mer, la caldera du volcan est désormais un lac, le Miroir de Vénus, entouré de sources souterraines et flaques de boues thermales en libre accès. Traditionnellement, la vie insulaire se concentre à l’intérieur, sur les flancs des montagnes, dans les vallées ou sur le plateau de Mueggen. Dans le vignoble de Zibibbo, on produit un muscat d’Alexandrie d’appellation protégée. On cultive aussi le câprier, véritable fierté de l’île. Mais Pantelleria est aussi un paradis marin. Par contre, pas de plage, ici tout est rocheux ! L’eau transparente laisse entrevoir les fonds

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

SHUTTERSTOCK

La PERLE NOIRE DE LA MÉDITERRANÉE, à mi-chemin entre Afrique et Italie.


LES BONNES ADRESSES Da Bice : Un micro-resto qui ne paie pas de mine dans un coin du port de Pantelleria, fréquenté par les habitués et les habitants mais aussi quelques V.I.P. À la carte, choisissez les pâtes aux sardines et le vin Passito maison.

Francesco Marrone : Une pizza à Scauri, en terrasse avec vue sur l’Afrique.

Cantina Basile : À Bukkuram (« roi de la vigne » en arabe), on trouve l’un des meilleurs vins de l’île. Sikelia : Le plus chic des dammusi. sikeliapantelleria.com

DR

Le luxueux hôtel Sikelia, pour une expérience unique.

marins d’obsidienne où se nichent une faune surprenante, des épaves et des reliques puniques et romaines. Un tour en bateau assure la meilleure vue sur les criques de lave, les falaises de la côte sud et la nature sauvage de celle que les Arabes avaient appelée, à raison, Bent El Riah, la fille des vents. ■ L.N. AFRIQUE MAGAZINE

I

Casa Spagnola : Situé Cala Tramontana, ce dammuso, entièrement restauré par l’architecte catalan Oscar Tusquets, est un excellent exemple de l’hospitalité à Pantelleria. Musée en plein air Attilio Rappa : Le meilleur de l’art contemporain sous le ciel de Pantelleria (gratuit).

Capperaia Pietro Bonomo : Un incroyable amphithéâtre naturel destiné à la culture des câpres, à Serragghia.

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

21


PARCOURS

Nawel Ben Kraïem LA CHANTEUSE-AUTEURE-COMPOSITRICE,

qui a appris à faire de la singularité de son timbre une force, revient avec un album plus intime, Délivrance. propos recueillis par Astrid Krivian

E

nfant, sa belle voix grave, éraillée, ce timbre rare se distingue lorsqu’on lui fait chanter à l’école des musiques arabo-andalouses comme le malouf. « Mon grain n’était pas commun ni valorisé. On me faisait sans cesse remarquer qu’il ne collait pas avec mon physique. » confie Nawel Ben Kraïem. Née en 1988, elle grandit à Denden, dans la banlieue de Tunis. Sa mère française et son père tunisien la prénomment Nawel en hommage à l’écrivaine féministe égyptienne Nawal el-Saadawi. Militants communistes, ils lui inculquent une conscience aiguë des inégalités sociales, des revendications de justice. Éprouvant très tôt le « feu sacré pour la scène », elle fait du théâtre, « langage de l’intime, l’art des émotions ». Puis, férue de poésie (de Bukowski à Mahmoud Darwich), elle noircit les pages de ses carnets, déclame des poèmes en musique : « Le mot amenait la mélodie. » À 16 ans, elle déménage en famille en France, à Toulouse puis Paris. Après son bac, elle intègre une prépa littéraire – « milieu très élitiste, où j’étais la seule maghrébine » –, s’inscrit dans un Conservatoire d’art dramatique. Très vite, l’amour de la musique prend le dessus : elle court les scènes ouvertes, les tremplins, monte un groupe, Cirrus, chante en français, en arabe, en anglais. Leur premier album Mama Please, croisant sonorités orientales, balkaniques et rock, reçoit le prix RMC Découverte à Alexandrie en 2009. Ensuite, elle part en tournée avec Orange Blossom, participe à l’album collectif Méditerranéennes de Julie Zenatti, signe un premier EP très remarqué Navigue en 2015, puis Par mon nom en 2018. Au cinéma, elle apparaît dans Indignados de Tony Gatlif (2012), L’amour des hommes de Mehdi Ben Attia (2018). Elle compose la chanson « D’habitude » pour le film Tu mérites un amour (2019) d’Hafsia Herzi, remixée par le collectif londonien Transglobal Underground sur son nouvel album. Pour ce premier disque physique, enfin distribué dans les bacs, elle a tout l’espace pour déployer pleinement sa plume poétique, écriture intime, parfois reliée au politique. « Sur mon précédent EP, mon regard était très tourné sur le monde, les questions d’identité. Ici, le point de départ est plus intime, plus mélancolique, souterrain, introspectif. » Son esthétique musicale explore ses influences éclectiques, du hip-hop au mezwed, du rock aux riffs gnawis, de l’électro aux sons organiques des cordes de son fidèle acolyte Nassim Kouti (guitare, oud, mandole, guembri). Son titre Délivrance se réfère à ce roman de l’écrivaine Toni Morrison, hommage Délivrance, Nawel Ben Kraïem sortie à ces « auteures qui m’ont grandie, nourrie, elles sont mes stars. » Il évoque également le 25 septembre 2020, cette nouvelle liberté, l’affranchissement d’un format court, d’un style aussi. « J’ai ce Now Naw Records/Pias plaisir de la chansonnière, à écrire des refrains, mais aussi celui du hors format et de la texture. » Dans « Neuf mois », cette jeune maman d’un petit Shems (« soleil »), né en 2019, exprime l’ambivalence ressentie dans la maternité. « Cette joie intense et l’angoisse, le vertige. On ne s’attend pas à être si vulnérable. » Le titre « Révolution des figuiers » convoque la révolution tunisienne et le hirak algérien. « J’avais vécu l’émotion collective de la “révolution de jasmin”, puis ses désillusions. Ce soulèvement du peuple algérien montre que la jeunesse veut changer les choses. L’espoir gagne toujours. » ■

22

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


LAURIE-SALOMÉ CUBAYNES

«Ici, le point de départ est plus

mélancolique, souterrain,

introspectif.» AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

23


Contemporain, en prise avec cette Afrique qui change, ouvert sur le monde d’aujourd’hui, est votre rendez-vous mensuel indispensable.

1 AN

39

€

SEULEMENT

ABONNEZ-VOUS !

OUI, je souhaite m’abonner à

et profiter de vos offres

(10 numéros dont 2 doubles). BULLETIN À RETOURNER SOUS ENVELOPPE AFFRANCHIE, ET ACCOMPAGNÉ DE VOTRE RÈGLEMENT À :

COM&COM/AFRIQUE MAGAZINE 18/20 AV. ÉDOUARD-HERRIOT – 92350 LE PLESSIS-ROBINSON – FRANCE TÉL. : (33) 1 40 94 22 22 – FAX : (33) 1 40 94 22 32 – E-MAIL : afriquemagazine@cometcom.fr Je choisis mon tarif : ❏ FRANCE,

1 AN :

39 € 49 € Je choisis mon règlement (en euros uniquement) à l’ordre de AMI par : ❏ ÉTRANGER :

Nom : Société : Fonction : Adresse : Code postal :

❏ Chèque bancaire ou postal

Ville :

❏ Carte bancaire n°

Pays :

Expirant le

Date et signature obligatoire

Tél. :

Fax :


C’EST COMMENT ?

PAR EMMANUELLE PONTIÉ

DOM

DÉCONNEXIONS… À ce jour, près de la moitié de la population mondiale est présente sur les réseaux sociaux. Et durant les douze derniers mois, en partie du fait de la pandémie de Covid-19, le nombre d’utilisateurs a augmenté d’environ 10 %, soit de 12 nouveaux utilisateurs par seconde. Super ! Les divers confinements ont poussé les habitants de la planète entière à communiquer différemment, les télétravailleurs à bosser à distance, arborant souvent un visage déformé sur un petit écran, les élèves à se connecter pour ne pas perdre pied dans leur cursus. Bref, l’utilisation des applis et autres solutions high-tech ont le vent en poupe. En Afrique aussi, la dématérialisation et les visioconférences se retrouvent partout à l’ordre du jour. Dans les entreprises, dans les ministères, dans les organisations panafricaines. Et sur les derniers mois, la plupart des pays ont assisté à une montée en charge sur les réseaux Internet fixe et mobile des opérateurs de télécommunications, ainsi qu’à une surconsommation de la bande passante. Pourtant, sur le continent, l’accès aux nouvelles technologies, pour une kyrielle de raisons, reste faible et constitue un véritable casse-tête. Le matériel est cher et inaccessible pour la plupart, les connexions lentes, les délestages en chaîne… Résultat, des pans entiers des populations restent sur le carreau. Notamment les écoliers, abandonnés chez eux après la fermeture des établissements scolaires, qui ne rouvriront qu’à la rentrée à Kinshasa, à Dakar… Et ce dans le meilleur des scénarios. Pourtant, les gouvernements communiquent à longueur d’année sur tel bout de fibre optique tout neuf, sur telle nouvelle couverture réseau exceptionnelle, ou encore sur telle possibilité de connexion révolutionnaire… Les programmes ambitieux se multiplient, sans pour autant porter leurs fruits, ou en tout cas pas assez rapidement. Et c’est un vrai souci, surtout à l’heure d’un monde connecté où les nouvelles technologies s’imposent accessoirement comme une arme majeure contre les effets d’une pandémie mondiale. Pour continuer à apprendre, à faire du commerce, à échanger, à travailler, à créer de la richesse, à vivre, quoi ! Alors espérons que cette sale période aura dopé nos dirigeants en matière de high-tech ! L’une de leur priorité doit devenir l’accès à Internet pour tous. Et vite… ■ AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

25


POSITIVE AFRICA 15 idées pour

perspectives

une Afrique forte Pour aller de l’avant, le continent doit s’appuyer sur son histoire, sa culture… et sa population, jeune et dynamique, en investissant dans l’éducation, les infrastructures et les technologies. par Cédric Gouverneur et Zyad Limam

1

L’Afrique est forte, résiliente

IL Y A QUELQUE TEMPS, dans le monde d’avant, un ami subsaharien nous avait résumé de manière frappante la perspective historique : « Nous aurions pu être comme les Indiens d’Amérique, balayés 26

par la puissance de l’Occident, réduits à des réserves sur notre propre territoire. Mais nous avons survécu, et nous sommes bien vivants. » Oui, l’Afrique a survécu, elle s’est émancipée, elle passe les tempêtes, résiliente. On lui prédit régulièrement le chaos, la crise, l’effondrement. Depuis les années 1960, l’afropessimisme est une valeur sûre… L’Afrique ne peut pas réussir… Pourtant, elle change, elle évolue, elle est là, peuAFRIQUE MAGAZINE

plée de 1,2 milliard d’habitants. D’une certaine manière, elle est comme un centre du monde, un point de gravité au cœur de l’humanité, avec ses promesses, ses richesses, ses défis, les enjeux qu’elle porte. On parle, parfois un peu rapidement, d’émergence, de promesses du futur, de continent du XXIe siècle. Et puis, la Covid-19 est arrivée, portée par la mondialisation vers les côtes du continent. Le catastrophisme a repris ses marques I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


NJERI MWANGI/REUTERS

Contre toutes les prédictions, les États africains font face à la crise de Covid-19.

médiatiques. L’Afrique, sous-développée, se devait d’être dévastée. « L’effet Pangolin », pour reprendre la note un peu hasardeuse d’un think tank du Quai d’Orsay. Pourtant, pour le moment, le continent est moins touché que le reste du monde. Le virus se propage par le voyage et l’Afrique reste malgré tout encore à l’écart des grands flux de passagers. Les États se sont montrés plus réactifs, plus organisés, plus habiles que prévu, malgré des systèmes AFRIQUE MAGAZINE

I

de santé publique défaillants. Fermeture rapide des frontières extérieures, confinement « souple », isolation des grands centres urbains, sauvegarde des activités informelles, effort d’équipements médicaux… Certains pays sont nettement plus frappés que d’autres (Afrique du Sud, Algérie, Égypte…) mais une propagation incontrôlée et dévastatrice du virus n’est pas encore à l’ordre du jour. La crise sanitaire aura surtout révélé les fragilités

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

économiques des États, leur dépendance à l’extérieur, à « l’Empire », pour les biens de consommation, pour l’alimentation, pour la valeur des exportations de matières premières… Mais l’(infra-)structure tient, l’Afrique ne s’effondre pas, la crise a aussi suscité une surprenante effervescence intellectuelle, artistique, politique, un débat vivant sur les paramètres de demain, les capacités de rebond et une nouvelle émancipation africaine. ■ Z.L. 27


PERSPECTIVES

2

Mansa Moussa (vers 1312-1337), empereur du Mali (Atlas catalan,XIVe siècle).

Se réconcilier avec la profondeur de son histoire

28

3

Réinventer le développement et promouvoir le made in Africa

avec la Chine, des siècles avant la « Chinafrique » ? Ainsi que le résume le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, « l’Europe apportait à l’Afrique “la” et “sa” civilisation : pour apporter une civilisation à une région, mieux vaut déclarer qu’elle n’en a pas… ». Il est donc temps de clouer le bec à Hegel en se réappropriant l’histoire multimillénaire du continent, en l’enseignant à nos enfants. L’avenir, c’est aussi la prise en compte de la richesse du passé. ■ C.G.

AFRIQUE MAGAZINE

L’AFRIQUE est riche en ressources, et en énergie… et en talents. Son sous-sol est un trésor et son sol aussi. Elle dispose encore de 50 % des réserves mondiales de

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

DR

UNE PARENTHÈSE TRAGIQUE et non un point de départ : c’est ainsi qu’il faut percevoir les traumatismes de la traite puis du colonialisme. Nonobstant la colonie du Cap (1652) et une poignée de comptoirs, l’Afrique ne fut colonisée que moins d’un siècle, du partage de Berlin (1885) aux indépendances. Un siècle de spoliations qui ne saurait oblitérer des millénaires de complexité, malgré les discours ineptes sur l’homme africain « sans Histoire » (pour ne citer que Hegel…). Chacun connaît Lucy, hominidé de 3,4 millions d’années mis au jour en 1974 en Éthiopie, ou son aîné Toumaï, de 7 millions d’années, découvert au Tchad. On pourrait parler de l’Égypte des pharaons ou de la création de la mosquée de Kairouan, au VIIe siècle. Qui sait qu’au XIVe siècle la fortune de Mansa Moussa, empereur du Mali, était telle que, lorsqu’il partit en pèlerinage à La Mecque avec sa suite, ses dépenses somptuaires firent chuter le cours de l’or ? Et que l’on dit de lui qu’il est l’homme le plus riche de l’histoire universelle ? Qui sait qu’à la même époque le royaume du Zimbabwe (« Maisons de pierres » en shona) commerçait


TAGAZA DJIBO/REUTERS

Le 7 juillet 2019, l’Union africaine, réunie à Niamey, lançait la phase opérationnelle de la Zone de libre-échange continental africaine.

terres non cultivées ! L’Afrique est riche, mais ses citoyens sont pauvres. Elle est riche, mais encore dépendante d’un système hérité largement du modèle colonial et de son intégration dans l’économiemonde. Elle exporte ce qu’elle ne consomme pas. Et elle importe ce qu’elle consomme – pour schématiser. Pour émerger, il faut sortir de cette dépendance économique, violemment mise en relief par la crise de Covid-19. « On aurait pu promouvoir l’offre locale, mais AFRIQUE MAGAZINE

I

on a préféré tout importer », déplore l’économiste togolais Kako Nubukpo, qui prône « des solutions endogènes de développement », comme la mise en place de circuits courts entre producteurs et consommateurs. L’essor du made in Africa est impératif pour casser les logiques anciennes. L’industrialisation telle qu’elle est encouragée par des États (les parcs industriels d’Éthiopie) ou des conglomérats (Dangote Group, au Nigeria) est l’une des clés. Certains domaines

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

d’activité sont particulièrement porteurs, comme l’agro-industrie, la pêche ou les énergies renouvelables. Autre clé : accentuer les efforts d’intégration régionale et continentale, pour agrandir la taille des marchés et des opportunités pour les entrepreneurs. Et pour que les États africains commercent entre eux, plutôt qu’avec La Défense ou Guangzhou. La création de la Zlecaf, à Niamey, le 7 juillet 2019, montre le long chemin à suivre. ■ C.G 29


PERSPECTIVES

4

Les femmes sont l’avenir des hommes

C’EST UN CHIFFRE connu et retentissant : 80 % des denrées alimentaires consommées en Afrique subsaharienne sont produites par les femmes, alors même que les régimes traditionnels de propriété foncière les excluent largement. Elles sont souvent au cœur du combat politique, de l’action de la société civile, et pourtant elles sont si peu représentées dans les structures réelles du pouvoir ! Elles sont députées, rarement ministres encore moins chefs d’État. Le décalage se fait souvent dès l’école, en particulier en Afrique subsaharienne. En 2018, le taux d’alphabétisation était de 73 % pour les garçons et de 59 % pour les filles. Pourtant, du nord au sud du Sahara, les Africaines tiennent à bras-le-corps la cohésion des sociétés, et sont au cœur des transformations du continent. Elles deviennent entrepreneures par volonté de sortir de la précarité. D’après le géant américain de la carte de paiement Mastercard, l’Afrique est la seule région du monde où l’activité entrepreneuriale est dominée par les femmes. Un nombre incalculable de petites entreprises et de commerces. En particulier dans les capitales ou les grandes villes, où les dogmes patriarcaux sont plus souples. Et avec de faibles investissements en capital. En tête de liste des pays champions de l’entrepreneuriat féminin : l’Ouganda, le Ghana, le Botswana, le Malawi, l’Angola, le Nigeria, l’Afrique du Sud, l’Éthiopie, la Tunisie et l’Algérie. Pour aller plus vite, plus loin, l’Afrique doit s’appuyer sur sa moitié féminine, aller au-delà des discours officiels et des images d’Épinal de la Mama Benz. Les femmes émancipées sont bien l’avenir de l’Afrique. ■ Z.L. 30

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


FRANÇOIS MORI/POOL VIA REUTERS

La chanteuse béninoise Angélique Kidjo interprète Blewu, un hommage aux troupes coloniales ayant combattu en France, devant un parterre de chefs d’État lors du centenaire de l’armistice du 11 novembre, à Paris, en 2018.

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

31


PERSPECTIVES

5

Placer l’école et l’éducation au cœur du débat

C’EST LA BASE du développement. La pierre centrale de l’émancipation et de la sortie de la pauvreté : une école pour tous, et de qualité. Pourtant, le débat public sur l’éducation africaine reste embryonnaire. On ne parle pas assez de moyens, de programmes, d’innovations. Or, si les statistiques démographiques ne mentent pas, il faudra scolariser près d’un demi-milliard d’enfants dans les trente ans à venir. Des chiffres qui soulignent la magnitude du défi africain en matière d’éducation et de formation. Et les potentialités d’un secteur sous-estimé. On ne part pas de rien. L’école postcoloniale existe. Les capacités d’accueil ont globalement doublé entre 2000 et 2015. 32

Les taux d’alphabétisation progressent, avec évidemment de fortes disparités (l’Afrique de l’Ouest restant à la traîne). Aujourd’hui, les familles ont conscience de l’importance stratégique de la scolarité. Chaque année d’enseignement supplémentaire se traduit par de nouvelles opportunités de revenu. L’Afrique fait face à une double urgence. Garantir un accès universel et de qualité à l’éducation de base. Et former les cadres, les techniciens, les développeurs dont le continent aura besoin pour assurer son émergence. Les pistes sont nombreuses pour répondre à cette double exigence : formation massive et adaptée des maîtres, utilisation de nouvelles technologies, partenariat public privé, etc. Mais, pour que cela marche, il faut sortir la question de l’éducation du sous-sol des préoccupations politique, la sortir du tiroir des équilibres budgétaires pour la placer au centre du débat sociétal. ■ Z.L.

6

AFRIQUE MAGAZINE

Tous pour tous: prioriser la lutte contre la grande pauvreté

LISEZ BIEN CE CHIFFRE. Aujourd’hui, malgré l’émergence et les beaux discours sur les nouvelles classes moyennes, près de 40 % d’Africains, soit plus de 400 millions de personnes, vivent au-dessous du seuil de l’extrême pauvreté, fixé à 1,90 dollar par jour (1,70 euro) selon les critères internationaux. Des progrès ont été réalisés, mais bien en deçà de la performance des pays asiatiques. Selon la Banque mondiale : « L’extrême pauvreté devient un problème essentiellement africain. » Qui se voit lorsque l’on s’éloigne des centres. Au-delà des causes structurelles (crises, enclavement, gouvernance…) de ce fléau, l’Afrique est un continent fortement inégalitaire. La croissance est là, les richesses s’accumulent, mais les inégali-

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

ANDREW MCCONNELL/PANOS-REA

Dans la banlieue d’Accra, au Ghana, la décharge d’objets électroniques d’Agbogbloshie. Des milliers d’adultes et d’enfants y travaillent.


SHUTTERSTOCK

tés sont criantes. La croissance récente a profité à ceux qui « avaient déjà » : les capitales, les villes côtières, les élites déjà formées. Lesquelles intègrent sans trop de difficultés ces béances dans la société. Le rapport de l’Afrique à la pauvreté, à sa pauvreté paraît véritablement féodal… Redistribution, protection sociale, inclusivité, soutien aux plus fragiles doivent redevenir des urgences, des éléments constitutifs de la modernité. L’aide internationale, le soutien aléatoire des G7 et autres G20 ne sont pas négligeables, mais l’effort doit avant tout venir de l’intérieur. « Il est temps que les Africains prennent leur destin en main, retrouvent confiance en eux et refusent d’être considérés comme la dernière frontière obscure de l’humanité. Qui mieux que nous savons ce dont nous avons besoin ? » écrit l’économiste Felwine Sarr. ■ Z.L. AFRIQUE MAGAZINE

I

7

La Namibie est l’un des pays les moins densément peuplés du continent. Vue de sa capitale, Windhoek.

L’Afrique n’est pas (encore) surpeuplée

L’AFRIQUE devrait compter plus de 2 milliards d’habitants en 2050. Mais s’il est vrai que certains pays ploient sous le poids démographique (Égypte : 100 millions d’habitants sur une surface utile égale à la superficie du Togo…), l’Afrique n’est pas (encore) surpeuplée : sa densité moyenne n’est que de 43 habitants au kilomètre carré, contre 108 en Europe. Et l’espace est vaste. Pourtant, il y a déjà urgence. Ainsi, le Niger, 24 millions d’habitants, connaît le plus fort taux de

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

fécondité du globe : jusqu’à 8,4 enfants par femme dans certaines régions. À ce rythme, ce pays pourrait compter 80 millions d’habitants en 2050 ! Les courbes pourraient pourtant s’atténuer. Les campagnes de sensibilisation font évoluer les mentalités, l’idée qu’une famille peu nombreuse soit un gage de prospérité fait son chemin. Et si la natalité chute, l’Afrique pourrait bénéficier du fameux « dividende démographique ». Explication : une population de jeunes actifs avec peu d’enfants et de personnes âgées à charge a davantage d’argent pour consommer, investir et épargner. Ce dividende démographique fut l’un des ingrédients du miracle chinois. Alors, passons le message : contrôle des naissances ! ■ C.G. 33


PERSPECTIVES

8

Le métissage, pour rassembler Babel

EN AFRIQUE, du nord au sud, on aime se référer, se raccrocher à ses origines, à ses frontières, à son village, à sa région. L’ethnie donne lieu à d’interminables discussions sur sa définition, son pourtour, son concept. Le clanisme, le régionalisme restent des valeurs fortes, fondatrices, face peut-être à la vastitude africaine. Dans ce continent de 30 millions de km2 (où l’on pourrait insérer l’Europe, les États-Unis et la Chine), on parle près de 1 500 langues et dialectes. Les frontières modernes (55 États) traversent souvent des réalités historiques anciennes, séparant d’un trait administratif les peuples et les communautés. La spiritualité est forte. Islam, chrétienté, évangélisme, animismes s’entrechoquent et tentent de coexister avec d’immenses difficultés dans des espaces communs. L’Afrique est une gigantesque tour de Babel de près de 1,3 milliard d’habitants… Dans ce tumulte, les ponts sont nécessaires. Il

9

34

faut aller au-delà des identités originelles, créer de nouveaux espaces communs. L’idée est de se tendre la main au-delà des fractures locales, de faire coïncider les nord, les sud, les est et les ouest dans un même couple, dans une même famille, dans une même entreprise, dans les mêmes cercles d’action. De promouvoir les partis politiques qui transcendent les frontières ethniques ou régionales. De tous ressembler petit à petit au Cap-Vert, avec ses 70 % de population métisse. Au XXIe siècle, le métissage est une idée neuve et urgente. Le métissage n’est pas biologique, tous les êtres humains sont le produit d’un pool génétique de même nature. Le métissage n’est pas d’aller se marier en Europe ou à l’autre bout de son pays (quoique ce soit un bon début)… Le métissage est acte culturel, sociétal et politique de rencontres, d’échanges, d’hybridations et de recompositions. « Une nouvelle conscience identitaire où l’appartenance humaine prendrait le pas sur la somme des appartenances », pour reprendre une citation célèbre (Edwy Plenel, journaliste français). L’Afrique moderne sera métisse ! ■ Z.L.

La laïcité, pour vivre ensemble

C’EST UNE IDÉE qui reste révolutionnaire, et tellement utile, nécessaire ! L’État ne doit pas avoir de religion. Le concept est présent dans de nombreuses constitutions du continent avec des périmètres d’application assez flous. En Tunisie, le texte fondamental « garantit la liberté de conscience et de croyance », tout en affirmant que l’islam est religion d’État, mais que la nature « civile » de l’État est garantie… Au Bénin, le texte fondamental invoque la laïcité mais le président doit prêter serment devant Dieu et les « mânes des ancêtres ». Au Sénégal, l’État est laïc, mais les confréries pèsent d’un poids particulièrement lourd sur la vie publique. Les complexités sont nombreuses, entretenues. Mais le principe devrait être simple. Chacun est libre

Casablanca (Maroc) a su adapter ses infrastructures urbaines.

10

de croire, de pratiquer, mais les pouvoirs publics doivent agir pour l’intérêt de tous. Dans une Afrique où les territoires ne sont pas forcément religieusement homogènes, où les minorités sont présentes, l’État doit être « au-dessus ». La laïcité n’est pas un concept absolu, il ne s’agit pas de « devenir la France », de pratiquer une lecture révolutionnaire du concept, mais de garantir la neutralité de l’État. Le développement du continent ne pourra pas se faire sans une véritable clarification des domaines du temporel et du spirituel. Une clarification qui permettrait aussi de couper court aux multiples effets du clientélisme politique. L’État n’a pas de religion, n’appartient à aucune « région », à aucune « ethnie », à aucune culture particulière. L’État, c’est nous tous ! ■ Z.L.

AFRIQUE MAGAZINE

Investir l’urbain

C’EST LE RÉCIT HABITUEL, celui de mégacités surpeuplées, dangereuses, dépassées sur le plan des infrastructures, des besoins sociaux. On égraine les chiffres de ces monstres urbains : Lagos (20 millions d’habitants), Le Caire (10 millions), Kinshasa (11 millions), Casablanca (7 millions), Abidjan (5 millions). On a la sensation que cela n’est pas vraiment contrôlable, que ces villes, et les autres aussi, peuvent s’étendre ainsi à l’infini, dans un chaos à peine maîtrisé… L’Afrique s’urbanise vite, la croissance démographique accentue ce phénomène et, avec la pression, les villages et les

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


SHUTTERSTOCK

petits bourgs deviennent eux-mêmes des villes. Le paysage change littéralement mois après mois. L’urbanisation devient un aspect clé du développement. Pour émerger véritablement, il faudra investir dans les infrastructures, les transports, la connectivité, la circulation. Il faudra reverdir aussi, lutter contre la destruction de l’environnement et des littoraux. Installer la ville au cœur des politiques publiques à moyen terme. D’autant que ces cités sont aussi de formidables creusets de modernité et de changement. C’est là que s’invente la culture africaine de ce siècle. C’est là que se créent les métissages si nécessaires. C’est là, plus qu’ailleurs, que les démunis ont une chance d’accéder à l’école, à la formation. Et de sortir de la précarité. C’est là que les femmes se libèrent en partie du carcan patriarcal et des préjugés. Qu’elles gagnent en autonomie. Une citadine aura davantage accès à l’éducation, à la santé, au travail salaAFRIQUE MAGAZINE

I

rié qu’une femme isolée dans le monde rural. L’urbanisation accélérée contribue à une diminution rapide de la fécondité et à ralentir la croissance démographique. C’est déjà le cas au Maghreb. ■ Z.L.

11

Le défi de la terre, l’agroécologie

LA PERSPECTIVE est glaçante : selon l’Agence française de développement (AFD), « face à son essor démographique et au défi de la sécurité alimentaire, le continent doit tripler sa production agricole à l’horizon 2050 ». Mais des solutions existent : face à l’épuisement des sols, au coût des intrants et au réchauffement climatique, un nombre croissant d’agriculteurs africains se tournent vers

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

l’agroécologie. Ou, plus exactement, retournent à l’agroécologie : en Afrique, il y avait toujours des arbres dans les champs. La monoculture est un apport du colonialisme et de ses plantations exportatrices. Dès les années 1980, au Burkina Faso, Thomas Sankara planchait sur l’agroécologie et lançait l’idée d’une muraille verte entre Dakar et Djibouti afin de freiner la désertification. Amorcée en 2005, la muraille verte, imaginée comme une « ligne Maginot écolo » (selon l’expression de l’agronome français Marc Dufumier), a depuis pris la forme discontinue d’une myriade d’initiatives de différentes communautés villageoises… et fait l’objet de coups de com’ étatiques (tels ces 4 milliards d’arbres plantés en six mois, en 2019, en Éthiopie, via la mobilisation de toute la population !). La bonne nouvelle, c’est que ça semble fonctionner : là où l’on reboise, la pluviométrie revient. ■ C.G. 35


PERSPECTIVES

C’EST LA FAMEUSE théorie du leapfrog, du « saut de grenouille », de ce bond quantitatif et qualitatif qui permettrait à l’Afrique de raccourcir les étapes du développement grâce au numérique et aux nouvelles technologies. Et là, nous ne sommes pas dans le domaine de la « pensée magique » ni du wishfull thinking. De Casa à Abidjan, de Yaoundé à Nairobi, la téléphonie mobile permet à des millions d’Africains d’avoir un accès rapide et économique aux contenus et à l’information : 80 % des Africains disposent actuellement d’une couverture sans fil. Ils peuvent utiliser leur mobile pour payer et faire des transactions. Aujourd’hui, la proportion d’Africains clients d’une banque en ligne (20 %) est cinq fois supérieure à celle du reste du monde (5 %). Une culture de start-up est en train de naître dans tous les grands centres urbains, en particulier dans les domaines de la technologie financière, de l’énergie, du développement durable, de l’agriculture de demain. Dopée par une nouvelle culture entrepreneuriale chez les jeunes mais aussi par l’afflux des capitaux globaux. En 2019, les start-up africaines ont fait tomber dans leur escarcelle plus de 2 milliards de dollars, selon Partech Africa : 74 % de plus que l’année précédente. L’inventivité ne manque pas, y compris pour des développements modestes mais pratiques. Mais pour s’imposer et participer plus activement à l’émergence du continent, le secteur a besoin d’un écosystème fonctionnel : un véritable soutien public, un environnement juridique et fiscal motivant, des instruments financiers et locaux adaptés, de la formation pour les futurs développeurs… ■ Z.L.

Le sculpteur, peintre et écrivain marocain Mahi Binebine, dénonce dans ses œuvres l’enfermement et l’absence de liberté.

13

36

Les cultures, c’est le « soft power africain »

frontières : Chimamanda Ngozi Adichie, Samuel Fosso, Mahi Binebine, Imane Ayissi, Alain Mabanckou, Salif Keïta, Magic System, Richard Bona, Abdoulaye Konaté, Ousmane Sow, Adama Paris, Burna Boy ou Wizkid, Angélique Kidjo ou Oumou Sangaré… On pourrait parler de la nouvelle vague, plus politique, du cinéma tunisien, du Nollywood, qui réinvente la série et la fiction africaine. On pourrait parler de l’économiste Felwine Sarr ou du philosophe Souleymane Bachir Diagne, qui renouvellent le regard sur notre modernité. Cette force créatrice est un facteur de fierté, d’émancipation en « interne ». Les personnes qui l’incarnent sont des modèles pour les plus jeunes. Mais c’est aussi une projection positive de l’Afrique dans le reste du monde. Sa séduction. Son soft power. Un véritable pouvoir d’attraction positive. ■ Z.L.

DANS L’ART CONTEMPORAIN, dans la culture, dans le cinéma, dans la musique, dans la mode, dans l’écriture, dans la philosophie, l’Afrique s’exprime par elle-même, de manière authentique, et influence le monde. Ses formes, ses couleurs, ses sons, ses pensées inspirent « l’autre » aux quatre coins de la planète. On pourrait citer une multitude de noms, dans une immense cohorte créatrice, pour mesurer la force de cette vague qui a emmené l’Afrique bien au-delà de ses AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

DR

12

La Tech, l’innovation, c’est possible


15

14

L’ex-président des États-Unis Barack Obama visite avec sa famille, en 2009, le fort de Cape Coast au Ghana, une ancienne plaque tournante du commerce des esclaves.

SAUL LOEB/AFP

Ouvrir les portes aux diasporas

IL Y AURAIT environ 170 millions d’afrodescendants dans le monde, selon l’Union Africaine. L’une des diasporas humaines les plus importantes, marquée par l’histoire tragique de la traite, à l’origine de la mondialisation de l’homme noir. Un exode forcé aux quatre coins ou presque de la planète qui a même donné naissance à un fameux président des États-Unis… Un exode plus récent, aussi, du nord au sud du Sahara, résultat plus direct de la colonisation, des migrations ouvrières des années 1960 et 1970 pour faire tourner l’usine Occident. Et qui ont fait des enfants, les 2G et les 3G… Il y a les images plus récentes, tragiques, de ceux qui ont décidé de traverser les mers coûte que coûte pour chercher un avenir meilleur. Et d’autres aussi qui ont « réussi », sont venus faire des études, faire carrière dans la politique, le business, l’entreprise, dans la recherche, la médecine, le sport… Et qui s’installent. Ils forment une AFRIQUE MAGAZINE

I

élite transcontinentale. Pour les Afrique, tous ces enfants sont importants. Ils ont de l’expérience, ils sont connectés au monde, ils investissent souvent chez eux. Ils sont parfois tentés par le retour. La « fuite des cerveaux » est un thème récurrent des discours des gouvernements, qui multiplient les programmes pour attirer ces citoyens d’ailleurs au talent ou à l’expérience précieuse. Mais il faudrait faire plus. Les « diaspos », ce ne sont pas seulement des ressortissants à qui l’on donne encore le droit de vote au compte-gouttes, dont on redoute l’influence car on les soupçonne d’être « différents », de ne pas « penser comme il faut ». Il ne faut pas les cantonner non plus à leur rôle de pourvoyeurs de fonds de leurs familles, palliant les carences des politiques sociales locales. Les diasporas sont une force de changement, de progrès. Elles créent ce pont précieux entre l’Afrique et le reste du monde. ■ Z.L.

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

Leadership, leadership, leadership !

LE CONCEPT n’est pas si simple. Le mot vient de l’anglais et de la culture anglo-saxonne. C’est avant tout un concept managérial. Il définit la capacité d’un individu à conduire, à diriger avec efficacité d’autres individus ou organisations vers un but commun ou certains objectifs de performance. On dira alors qu’un leader est quelqu’un qui est capable de guider, d’influencer et d’inspirer, de coaliser. Et d’obtenir des résultats. L’Afrique contemporaine est complexe, riche, pauvre, multiple, diverse, créative, résiliente, en danger… Elle a besoin de leadership pour affronter ces défis. De leadership politique, économique, sociétal. De femmes et d’hommes qui tracent le chemin. Elle a besoin que les meilleurs, dès l’école, soient encouragés, même s’ils sont différents. Elle a besoin de soutenir ses entrepreneurs, ses artistes, de les valoriser. D’en faire des exemples. L’Afrique a besoin de femmes et d’hommes d’État soucieux de réussir, de faire avancer la communauté, qui se démarquent avec efficacité des archaïsmes, de la gestion postcoloniale de « papa ». Et les citoyens doivent exiger le leadership de leurs dirigeants. Le leadership est une valeur positive. Et qui doit être une valeur africaine. Regardez autour de nous. Combien de patrons, de politiciens, inefficaces, incompétents, dépassés ? Les erreurs se payent cash… « C’est quand la vraie tempête arrive, me dit l’un de nos amis qui a particulièrement bien réussi, que l’on voit l’importance et la valeur du leadership. Regardez, les Anglais ont élu Boris Johnson et les Américains Donald Trump… Deux très grandes puissances aujourd’hui mises à genoux par les errements de leurs “leaders” »…■ Z.L. 37


récit

L’ermite, l’empire et le sabre de l’histoire Charles de Foucauld pourrait être bientôt canonisé par le Vatican. Le projet suscite une vive polémique, alors que se multiplient les déboulonnages de statues de personnages controversés de l’ère coloniale. « L’ermite du Hoggar » était-il réellement l’ami des Touaregs ? Ou le traître qui précipita leur mise au pas ? par Cédric Gouverneur

38

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


M

où sont déboulonnées des statues de figures controversées de l’ère coloniale. L’ermite du Hoggar demeure « indissociable de la conquête coloniale », dont « le traumatisme affecte encore les sociétés touarègues ». Ladji Ouattara voit en Foucauld le « précurseur de la théorie interventionniste de destruction des structures sociopolitiques, d’isolation culturelle et de déterritorialisation des sociétés touareg dans une logique d’acculturation, première étape vers l’assimilation ». L’auteur effectue un rapprochement entre cette canonisation et celle, en 2015, du franciscain espagnol Junípero Serra (1713-1784), qui a choqué les Amérindiens Kizh Gabrieleno de Californie. L’Église catholique, « citadelle de la “civilisation universelle”, conclut Ladji Ouattara, ne saurait évoluer en marge des mutations sociales présentes ». L’historien précise s’être intéressé à Foucauld dans le cadre de recherches pour sa thèse de doctorat. Ses interlocuteurs touaregs « exprimaient plutôt une représentation négative de Foucauld, perçu dans les imaginaires populaires davantage comme un agent de la colonisation française plutôt qu’un frère universel ». « Après la publication de ma tribune dans Le Monde, ajoute-t-il,

Touaregs simulant un combat à l’épée, sous les yeux du Père de Foucauld.

XXXXXXX ALBERT HARLINGUE / ROGER-VIOLLET

ilitaire ayant troqué l’uniforme pour la soutane à 40 ans passés, le vicomte Charles de Foucauld (1858-1916) fut tour à tour explorateur, ermite et linguiste, avant de mourir assassiné à Tamanrasset lors de la révolte touarègue de l’Aïr. La France en a aussitôt fait un héros et un martyr : dès 1921, une première biographie hagiographique, signée par l’académicien René Bazin, connaissait un grand succès populaire. Depuis, l’aura de Charles de Foucauld n’a jamais pâli dans les milieux catholiques conservateurs, et la décolonisation n’y a rien changé : « l’ermite du Hoggar » a été déclaré vénérable en 2001 et béatifié en 2005. Le 26 mai dernier, le pape François a ouvert la voie à sa canonisation. L’Église attribue deux miracles à Foucauld : la guérison, en 1984, d’une Italienne souffrant d’un cancer des os, et la réussite de l’opération d’un charpentier français blessé sur le chantier d’une chapelle à Saumur en 2016. Qu’un apôtre de la colonisation soit élevé au rang de saint fait polémique. Dans une tribune publiée le 2 juillet par le quotidien français Le Monde, l’historien ivoirien Ladji Ouattara soulève la question : les « profondes convictions nationalistes et colonialistes » de Foucauld et son « implication directe dans des opérations militaires contre des tribus rebelles » érigeraient sa canonisation en un « déni d’histoire », à l’heure

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

39


blessés… La démonstration de force est aussi cruelle qu’éclaplusieurs collègues, cadres ou étudiants touaregs m’ont contacté tante : à l’image des Sioux anéantis une décennie plus tôt par pour saluer la pertinence de ma contribution qui reflète pour l’armée américaine à Wounded Knee, les nomades du désert, eux une réalité historique. » La question est épineuse : il précise armés de sabres et de pétoires, n’ont pas la moindre chance que ses positions sur Charles de Foucauld – qu’il surnomme « le contre les fusils à répétition des envahisseurs. Cette inégalité moine-soldat » – lui ont par le passé valu « des intimidations ». technologique est typique des chocs coloniaux, depuis l’époque «Charles de Foucauld est un homme de son temps, en faire des conquistadors et de leurs arquebuses jusqu’au partage de un ultra de la colonisation est absurde », ont répliqué le 16 juillet Berlin (1885), qui fait de la mitrailleuse lourde Maxim l’instrudans une seconde tribune publiée par le même quotidien les ment de la conquête de l’Afrique… anthropologues Dominique Casajus et Paul Pandolfi. Les relaDeux ans après Tit, en février 1904, le père Charles de tions de l’ermite avec les officiers français sont, selon les deux Foucauld est invité par le commandant Henri Laperrine à se chercheurs, « banales une fois remises dans leur contexte » : joindre à « une tournée d’apprivoisement » : en clair, l’armée les renseignements « d’ailleurs très vagues » fournis aux milifrançaise montre ses muscles aux sujets de l’empire… « Lorstaires ne seraient « ni exploitables ni d’un grand intérêt opéqu’ils voient Foucauld pour la première fois, il est avec les rationnel » et, de toute façon, assurent-ils, quand Foucauld militaires, écrit Dominique Casajus en 1997 dans les Cahiers arrive en février 1904, la conquête est déjà chose faite. Pour les d’ethnologie. Ces mêmes militaires dont les fusils ont couché deux signataires, sa « vie a inspiré autant les procureurs que plus de cent guerriers à Tit. » Foucauld en a conscience : « Saules hagiographes, aussi peu soucieux les uns que les autres ront-ils [les Touaregs] séparer entre les soldats et les prêtres ? » de la rigueur historique ». écrit-il en juillet 1904. La réponse est visiblement non, puisque Qu’en est-il exactement ? Le parcours de Charles de Foule prêtre juge plus prudent de regagner cauld est indissociable de la pénétration ses pénates de Béni Abbès… « S’il parfrançaise en pays touareg, dans le grand ticipe à des tournées d’apprivoisement, sud désertique de cette Algérie conquise explique à Afrique Magazine l’anthropoà partir de 1830. L’intrusion française logue André Bourgeot, c’est bien pour chez les « hommes bleus » débute par récolter des informations sur l’état d’esune cinglante défaite : le 16 février 1881, prit des Touaregs, afin de savoir si, et une colonne de 93 hommes, menée par où, il peut s’installer. » En 1904, les Kel le colonel Paul Flatters et une dizaine Ahaggar sont opposés à son accueil, « par d’autres Français, est anéantie à Bir suite de l’esprit ombrageux des indigènes el-Gharama (à 150 km de Tamanrasset) qui voyaient en moi un espion du gouverpar des guerriers Kel Ahaggar et Kel Ajjer. nement », écrit le prêtre. Ne réchappent du massacre qu’une vingEn avril 1905, Foucauld participe taine d’auxiliaires indigènes. À peu près à une seconde « tournée d’apprivoiau même moment, en 1883, le vicomte sement », cette fois avec le capitaine Charles de Foucauld, sous-lieutenant de Dinaux. Le contexte est plus propice : cavalerie formé aux écoles militaires de l’année précédente, l’amenôkal Moussa Saint-Cyr et de Saumur et qui a servi en Ag Amastan a rencontré le capitaine Algérie dans le 4e Régiment de chasseurs En 1884, le sous-lieutenant de cavalerie Métois à In Salah. Or, le chef des Ahagd’Afrique, explore le Maroc incognito, officie comme agent secret au Maroc. gar pense avoir noué une alliance d’égal déguisé en rabbin : son but est de recueilà égal. Par cette tournée, le successeur de lir des informations afin de faciliter la Métois veut signifier au Touareg qu’il n’est en fait qu’un vassal mainmise coloniale française sur le royaume chérifien. Fou(notons qu’avec la supériorité technologique en matière milicauld est alors un militaire et un espion : ce n’est qu’en 1886 taire, le traité piégé constitue la seconde arme de la conquête qu’il va rencontrer la foi et en 1901 qu’il sera ordonné prêtre. coloniale). « Les Touaregs sont maintenant les sujets du gouvernement français », se félicite Dinaux dans son journal. Et le capitaine de menacer : « Puissiez-vous comprendre mes conseils et les suivre avec bonne volonté… » C’est dans cet état d’esprit En 1902, un auxiliaire de l’armée française se fait dévalique Dinaux introduit Foucauld auprès des Touaregs, afin de ser par des Touaregs. De cet incident insignifiant, le lieutenant « soigner les malades, répandre des graines » mais aussi « fournir Cottenest va prendre prétexte pour venger Flatters et imposer les plus utiles renseignements sur le bien à faire dans le pays ». la présence de la France au Sahara : lors de la bataille de Tit, le Le révérend père est comparé à un bey, à qui il ne faut donc 7 mai, une centaine de Touaregs sont abattus. En face, les pertes pas toucher, sous peine de représailles. « La menace est directe des troupes coloniales s’élèvent à trois morts et une poignée de

Choc colonial

40

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

ALBERT HARLINGUE / ROGER-VIOLLET

RÉCIT


ROGER-VIOLLET

À Tamanrasset, l’ermite du Hoggar au côté d’Henri Laperrine, qu’il a accompagné dans plusieurs de ses « tournées d’apprivoisement ».

et parfaitement compréhensible, commente en 1997 Paul Pandolfi dans Le Journal des africanistes. Militairement défaits et politiquement soumis, que pouvaient faire d’autre Moussa [Ag Amastan] et les siens ? » Foucauld lui-même reconnaît qu’il est davantage imposé qu’invité à Tamanrasset : « Les indigènes nous reçoivent bien, ce n’est pas sincère, ils cèdent à la nécessité. » Quant à son hôte, Moussa Ag Amastan, « il a été nommé amenôkal par le pouvoir colonial, souligne André Bourgeot : Attici Ag Amellal était le successeur légitime, mais il a été écarté car il avait participé à l’anéantissement de la colonne Flatters. » Ag Amastan sera même invité en France en 1910 afin de se rendre compte de la puissance de la métropole. AFRIQUE MAGAZINE

I

Travail linguistique incomparable Exhumé par Dominique Casajus, un poème composé par un jeune Touareg, Elou Ag Boukeida, de la tribu Taïtoq, dénote toutefois une rage impuissante face aux envahisseurs, aussi méprisés que craints pour leur écrasante puissance de feu. « Les hagiographes de Foucauld le décrivent comme arrivant désarmé face aux Touaregs, explique Dominique Casajus à Afrique Magazine. Ce n’est pas vraiment le cas, et il a bien conscience de ces conditions ambiguës. Il veut établir une présence chrétienne en terre infidèle, poursuit l’anthropologue. Mais il faut se replacer

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

41


Le Dictionnaire touaregfrançais, rédigé entre 1905 et 1915, n’a été publié dans son intégralité qu’en 1952.

42

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

ALAMY

RÉCIT


dans le contexte de l’époque, où l’Église estime que tous les hommes ont vocation à être chrétiens, même si Foucauld écrit que la conversion des Touaregs ne sera pas question d’années mais de siècles. » Dans cette perspective, « afin de faciliter la tâche de ses successeurs missionnaires et officiers, l’ermite étudie la langue touarègue et se met à rédiger un lexique et une version touarègue du Nouveau Testament. Comprenant que c’est un travail médiocre, il fait appel à un professeur d’arabe de Constantine, Adolphe Calassanti-Motylinski », qui décédera de maladie en 1907. « Cette besogne va prendre une ampleur encyclopédique, et être poursuivie pour elle-même et non plus dans l’idée de préparer la tâche des missionnaires. Foucauld va peu à peu composer un dictionnaire en quatre tomes et recueillir deux tomes de poésies ! Il consacrera à sa tâche onze heures par jour, ne l’achevant que près d’une décennie plus tard, en juillet 1915, et la mise au net des poésies le 28 novembre 1916 », trois jours avant sa mort. « Ce qu’on doit retenir, insiste Dominique Casajus, c’est le travail d’un immense linguiste : son dictionnaire français-touareg est sans équivalent et fait autorité, comme le dictionnaire Littré en France. Ses traductions de poésies touarègues constituent le seul document qui permette d’entendre les Touaregs avant l’ère coloniale. Qu’il ait eu les idées de l’époque est anecdotique : il a cru sincèrement à la mission civilisatrice de la France. On ne peut pas lui reprocher d’avoir pris part à la conquête, puisqu’elle était déjà effectuée. »

«L’Histoire est une lame de sabre» Une vision trop réductrice, estime André Bourgeot : « Foucauld professe un nationaliste patriotique chrétien, l’idéologie de la droite et de l’extrême droite de l’époque. » L’anthropologue Hélène Claudot-Hawad – épouse de l’artiste touareg Hawad – juge, elle, qu’en 1905 la conquête coloniale n’est pas terminée : « Le contrôle du vaste territoire Ahaggar est loin d’être un fait acquis et les rapports militaires montrent une forte crainte des dissidences », explique-t-elle à Afrique Magazine. « La correspondance de Foucauld avec les militaires montre qu’il participe pleinement à la gestion de la population, suspecte d’insoumission. L’objectif prioritaire est de casser les réseaux, d’interrompre l’amplitude des mobilités nomades et d’isoler chaque entité. Les recommandations de Foucauld pour fractionner l’ensemble confédéral de l’Ahaggar en le divisant en tribus indépendantes les unes des autres et placées chacune sous l’autorité directe de l’officier sont très explicites, comme on le voit dans les courriers adressés au commandant Duclos, par exemple. Cette méthode d’atomisation sera appliquée aux autres pôles politiques touaregs de l’est et du sud après l’éradication du soulèvement de 1916-1918 », ajoute-t-elle. À l’appui de sa démonstration, elle explique que « Foucauld entre dans les moindres détails pour optimiser les bénéfices coloniaux. Au sujet des impôts per capita prélevés au profit de la France et collectés par les chefs de tribu, AFRIQUE MAGAZINE

I

il écrit notamment : “Il ne faudrait pas que les gens dont les parents sont de tribus différentes puissent, à leur gré, appartenir à la tribu de la mère ou du père. Il faudrait qu’une règle déclarât que tout le monde sans exception appartient à la tribu de sa mère sans dérogation possible.” Changer de clan, de tribu, d’appartenance sociopolitique devient inenvisageable dans ce dispositif, de même que se rattacher à plusieurs groupes. Pour les mêmes raisons fiscales, Foucauld veut régir la gestion des biens selon la grille patriarcale française. » Exemples à l’appui, Hélène Claudot-Hawad constate « une intrusion délibérée et tatillonne de Foucauld dans la gestion des populations colonisées, une intervention dans les plus petits détails, fait assez déconcertant par rapport au rôle purement spirituel que certains voudraient lui prêter ». Début 1916, dans le massif de l’Aïr, le chef touareg Kaocen Ag Geda, appuyé par la confrérie soufie des Senoussis de Fezzan, se révolte contre l’ordre colonial. Le 1er décembre 1916, les rebelles investissent le fortin de Tamanrasset pour se saisir des armes qui y sont entreposées. Foucauld est fait prisonnier et ligoté. L’arrivée de méharistes de l’armée française déclenche une fusillade. Le captif est abattu. Pour Hélène Claudot-Hawad, cette mort ne doit rien au hasard, l’ermite s’étant montré actif contre les insurgés : « Ses nombreux courriers aux militaires montrent à quel point il s’est appliqué à leur fournir des renseignements sur les mouvances et les contacts inter-Touaregs, notamment au moment des longs préparatifs du soulèvement de 1916 qu’il a en partie perçus. C’est d’ailleurs ce qui lui coûtera la vie. » Ce soulèvement embarrasse la France qui, en cette année de la bataille de Verdun, a d’autres préoccupations… « Lorsqu’une rumeur dit qu’Ag Amastan a fait défection, c’est la panique, souligne Dominique Casajus. Les Français savent qu’ils ont besoin d’alliés touaregs pour tenir le pays. » Après la mort de Foucauld, la lettre de condoléances de Moussa Ag Amastan à la sœur de l’ermite semble s’adresser tout autant à la parente de son ami assassiné qu’aux militaires français qui vont fatalement lire la missive, et auxquels il demande des renforts contre les rebelles. « L’Histoire est une lame de sabre, on ne peut compter que sur sa propre main pour l’aiguiser », conclut Hélène Claudot-Hawad citant un dicton touareg évoquant la diversité des versions que l’on peut donner de l’Histoire. « La défense de Foucauld et la minimisation de son rôle dans la destruction coloniale du monde touareg sont un leitmotiv des partisans d’une histoire “adoucie”, arrondie, pour ne pas dire édulcorée de la colonisation française en Afrique. » Elle souligne aussi que Foucauld n’hésitait pas à utiliser « des métaphores empruntées au dressage animal » pour évoquer les Touaregs (« revenus à l’état sauvage », « sentir le mors »…). « Le projet de canonisation du père de Foucauld émane de milieux qui n’ont pas encore opéré de démarche critique par rapport à la colonisation ni au rôle de l’Église dans cette entreprise de conquête de terres, de spoliation de biens et de revenus économiques appartenant à des populations décrites comme “sauvages”. » ■

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

43


interview

Hella Feki

À quel moment un peuple se soulève-t-il ? Professeure de lettres franco-tunisienne, elle a vécu la « révolution du jasmin » de l’extérieur. Elle signe un premier roman qui répond à son besoin de comprendre ce bouleversement. Et qui, au-delà de l’enquête, part à la rencontre de personnages presque défaits mais décidés à reconstruire… par Astrid Krivian

S

on amour des livres remonte à l’enfance, où elle écrit contes, poèmes, histoires. Sa double culture – française et tunisienne –, la ville de Tunis, bordée par la Méditerranée, où elle grandit, sèment en elle un désir d’ailleurs, de découverte du monde par-delà les mers. Née en 1982, Hella effectue ses études universitaires de lettres en France, à Paris. Globe-trotteuse mue par une curiosité insatiable, à la recherche « du même et [de] l’autre », elle enseigne le français en Inde, en Équateur, au Sénégal. Elle est actuellement professeure de lettres à Antananarivo, à Madagascar, et formatrice d’enseignants dans la zone océan Indien. Elle

44

signe son entrée en littérature avec Noces de jasmin (JC Lattès), un roman choral. Plusieurs personnages appartenant à différentes générations témoignent de leur vécu pendant la révolution tunisienne, en janvier 2011, à quelques jours de la chute du président autocrate Ben Ali. Une œuvre fine et singulière reliant la petite et la grande Histoire, voix intimes et destinée collective, ancrée dans la profondeur historique. Retraçant les faits avec rigueur, elle propose un récit incarné de la révolution dite du jasmin, le soulèvement d’un peuple pour ses droits, contre une dictature. À travers ce regard intérieur, introspectif, elle évoque aussi le métissage des cultures, l’amour, les secrets de famille, la transmission, la quête de liberté.

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


OLIVIER ROLLER

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

45


INTERVIEW

AM : Comment avez-vous vécu la révolution tunisienne ? Hella Feki : Je l’ai suivie depuis la France, où j’exerçais alors en

tant que professeure de lettres. Pendant les vacances de Noël, j’étais rentrée à Tunis. On sentait qu’un événement important était en train de se tramer dans les provinces, sans pouvoir en saisir la nature exacte ni l’aboutissement. À mon retour à Paris, pendant des mois, j’ai acheté tous les journaux et conservé les articles sur la révolution. J’avais besoin de garder une mémoire de ces événements. Des années après, j’ai pensé que je devais en faire quelque chose. Cette période continuait à me travailler, à m’habiter. C’était une évidence que je la raconte. Une question me revenait, tel un motif obsessionnel : à quel moment un peuple se soulève-t-il ? Pourquoi en Tunisie cela a-t-il surgi à cet instant précis ? J’ai aussi regardé le documentaire Plus jamais peur, de Mourad Ben Cheikh, et la très belle fiction À peine j’ouvre les yeux, de Leyla Bouzid. Cette jeunesse s’exprimant sur cette révolution me fascinait. Comme Emel Mathlouthi. J’ai été très émue qu’elle chante lors de la remise du prix Nobel de la paix au dialogue national tunisien, en 2015. Vous vous êtes appuyée sur ces coupures de presse pour construire votre récit des dix jours précédant la chute de Ben Ali, le 15 janvier 2011 ?

Je les ai relues afin de retracer la chronologie jour par jour, de relever les faits marquants. J’ai sans cesse travaillé la narration pour faire coïncider chaque voix avec l’événement historique, me placer au plus près des faits. Ce fut un travail long et minutieux pour ajuster, vérifier les informations. Je me suis aussi appuyée sur le livre de témoignages Dégage ! La révolution tunisienne (Du Layeur, 2011). Je voulais ancrer mon roman dans une profondeur historique. Pour évoquer les années de dictature, j’ai relu des essais à ce sujet. À travers le personnage de Yacine, je parle aussi de l’ère Bourguiba, qui mena le pays vers l’indépendance, période de l’histoire dont le peuple tunisien est très fier. Écrire Noces de jasmin vous a-t-il éclairé, donné une autre compréhension de la révolution ?

C’est difficile de répondre. Je pense qu’à un moment donné les limites sont dépassées. Un acte fort survient, ici l’immolation du jeune vendeur ambulant Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid, et se répercute sur le reste de la population, par un effet domino. Les gens prennent conscience qu’ils peuvent se révolter, pour des raisons vitales – se nourrir, mais aussi avoir accès, pour les étudiants, à des postes qualifiés, réclamer plus de droits, à tous les niveaux. On a aussi découvert l’ampleur de la misère de ces régions désolées, oubliées, d’où est partie la révolution. Les étudiants et jeunes diplômés sans emploi se sont soulevés contre la corruption, le népotisme des familles Ben Ali et Trabelsi. Mais le point de départ du mouvement est avant tout un cri de désespoir et de faim. Mohamed Bouazizi n’était pas un étudiant, contrairement à ce que l’on a longtemps cru [il a longtemps été confondu avec un homonyme, un étudiant s’exprimant sur les réseaux sociaux, ndlr]. Cela vient étayer une question : un peuple qui a accès à l’éducation se révolte-t-il plus qu’un autre ? 46

« On ne comprenait pas ce qui se passait, les gens avaient peur d’un retournement de situation. Il y avait une peur générale depuis tant d’années ! À travers le personnage de Mehdi, le journaliste, on découvre plus précisément le rôle essentiel du numérique dans le contournement de la censure, la libération de la parole. Comment l’avez-vous construit ?

La thèse menée par mon frère sur la révolution numérique tunisienne m’a aidée. J’ai découvert l’existence de tous ces blogueurs activistes, et comment le collectif Anonymous a fait chuter la structure du site gouvernemental… Cependant, le numérique n’est pas le seul acteur à avoir provoqué la chute du pouvoir. L’armée a joué un rôle important car elle s’est rangée aux côtés du peuple. Ainsi que les manifestations des citoyens, en chair et en os, jusqu’alors interdites. Sous le régime de Ben Ali, les Tunisiens n’avaient pas le droit de se regrouper, de manifester. C’était donc un acte fort. Pendant la révolution, on ressentait beaucoup d’anxiété dans mon entourage. On ne comprenait pas ce qui se passait, les gens avaient peur d’un retournement de situation, d’être emprisonnés après s’être exprimés. On faisait très attention à la façon dont on téléphonait, envoyait nos mails. On n’était pas encore à l’aise. Il y avait une telle incertitude, une peur générale installée depuis tant d’années ! Emprisonné, ce journaliste subit la torture. Pourquoi faites-vous littéralement parler les murs, en donnant une voix à la Cellule ?

C’est un moyen d’aborder la torture pendant la dictature à travers un point de vue omniscient. Pour nourrir cette voix, j’ai relu les essais Notre ami Ben Ali, de Nicolas Beau et Jean-Pierre Tuquoi, Tunisie, le livre noir, par Reporters sans frontières, et La Régente de Carthage, de Nicolas Beau et Catherine Graciet. Ainsi que les témoignages de torture que j’avais découverts en France lors de mes études, qui m’avaient empêchée de dormir. Ces ouvrages étaient alors censurés en Tunisie, mais on savait que la torture existait. On changeait de trottoir devant le ministère de l’Intérieur. On avait peur. En lisant le roman, mes amis français ont découvert la réalité derrière la carte postale touristique. Car, pendant des années, on n’en parlait pas avec les

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


JULIEN MUGUET/REUTERS

Dans ce récit choral, l’autrice revient sur les quelques jours qui ont précipité la chute de Ben Ali.

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

47


INTERVIEW

touristes. On ne s’exprimait pas déjà entre nous ! Les Tunisiens évitaient de parler politique. J’ai mis beaucoup de temps à développer une conscience politique. Je me souviens d’un professeur du lycée français renvoyé en France dans un vol bleu parce qu’il avait émis une opinion en classe. Je suis donc très émue encore aujourd’hui de constater ce bouleversement si rapide, émergé en seulement trois semaines. Le temps est si étrange dans sa façon de s’étirer ou de se condenser ! Cette révolution a aussi un impact sur l’intime, exhumant des secrets de famille : « L’étincelle se met à éclairer les ténèbres de l’Histoire et ravive les petites histoires singulières, individuelles », confie le personnage d’Essia…

J’essaie sans cesse de lier l’intime au politique, la libération de la parole avec ces tabous, ces secrets de famille. Je me suis beaucoup questionnée : est-ce que cette parole intime se libère petit à petit, ou peut-on tout dire, d’un seul coup, du jour au lendemain ? Je pense qu’elle se déploie plutôt en douceur, au fil du temps, mais qu’un jour la vérité éclate. Le personnage de la grand-mère, Mama Maïssa, narre un conte, une allégorie de cette période historique, de la dictature à la révolution…

comme Tunis […] Des pans de civilisation se sont croisés, entrecroisés, mêlés », témoigne Essia.

Je suis moi-même métisse. Depuis mon enfance, je m’interroge sur la double culture, cet entre-deux. Mon père est tunisien, ma mère est française, blonde aux yeux bleus. C’est une « Ch’ti » du Nord de la France, où je passais enfant tous mes étés, dans un village près de Cambrai. On attendait ce moment toute l’année ! Nous prenions le bateau depuis Tunis jusqu’à Marseille, une traversée de 24 heures, puis nous remontions la France en voiture. Un voyage qui m’a donné l’envie de partir sur les routes, plus tard. Mon frère et ma sœur sont blonds aux yeux bleus, on ne se ressemble pas, et les gens nous perçoivent d’une manière différente. Pour beaucoup, le métissage est physique, alors que c’est beaucoup plus complexe. Il est vécu différemment rien qu’au sein d’une même famille. Je n’ai pas le même rapport à la France, à la Tunisie, à la langue que mon frère et ma sœur. J’ai été scolarisée au lycée français PierreMendès-France de Tunis, où l’on rencontre des jeunes de toutes les cultures. Ce mélange, cette richesse sont des repères très forts pour moi. Car, en Tunisie ou en France, je ne me sentais jamais complètement tunisienne, jamais complètement française, parfois à moitié française, à moitié tunisienne… C’est une question complexe et intéressante à aborder. Nous, les Franco-Tunisiens, nous votions déjà en France, mais nous étions très fiers de le faire pour la première fois en Tunisie après la révolution ! Une mise à niveau des deux pans de notre identité, au niveau politique, de la liberté de parole.

Elle est garante d’une mémoire, de cette tradition littéraire et orale du conte. Je voulais redonner la parole à ces femmes qu’on n’entend pas assez. Certaines n’ont pas reçu l’instruction par l’école, ne savent ni lire ni écrire mais elles pensent, racontent, s’expriment, véhiculent des idées. Par ce détour par la fiction, l’imaginaire, on dit ce qu’on ne peut pas raconter. J’avais envie d’inventer un conte – c’est l’un de mes défis d’écriture –, de donner une coloration orientale, une Vous citez l’écrivain et essayiste dimension « Mille et une nuits » au roman. tunisien Albert Memmi. Le royaume du conte fait aussi référence Que représente-t-il pour vous ? Noces de jasmin, JC Lattès, août 2020. à la dictature, suggère une résolution de Il m’a bouleversée quand j’avais l’énigme, du mystère de cette révolution. 20 ans, pendant mes études de lettres à Je l’ai conçu comme une composition musicale dans ce roman la Sorbonne. La lecture de son roman La Statue de sel, où il choral, d’où son nom, Fugue. Dans une fugue musicale, les voix raconte son tiraillement entre les différents pans de son idens’entremêlent et se chassent les unes les autres. Ici, une voix tité, a été un vrai choc. Je l’ai rencontré pour mon mémoire de forte, symbolique chasse le tyran. maîtrise, que j’ai consacré à ses œuvres. On a correspondu pendant longtemps [Albert Memmi, né en 1920, est décédé le 22 mai L’amour, la sensualité, l’éros sont aussi très présents dans 2020, ndlr]. Il est une figure littéraire très importante pour le livre. C’était important, pour vous ? moi. Ses fictions comme ses écrits sociologiques, tels L’homme Oui. Cette voix relève de l’intime, donc il n’y a pas de raidominé ou Le Portrait du colonisé, m’ont structurée, dans ma son de la censurer. C’est peut-être audacieux de l’intégrer à un vie comme dans ma façon d’aborder la littérature. C’était très roman tunisien, car c’est encore un tabou, mais c’est important enrichissant d’échanger avec un homme de cette génération. de se l’autoriser. L’écriture de Marguerite Duras dans L’Amant Il me parlait de cette Tunisie coloniale, peut-être encore plus me fascine. J’aime sa sensualité. métissée que celle d’aujourd’hui car demeuraient encore les ItaAutre thème souvent évoqué : le métissage, la double liens, les Siciliens, les juifs – lesquels sont presque tous partis… culture. « Mon métissage est d’une infinité de nuances, 48

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


« Plus que le métissage, c’est la rencontre interculturelle qui m’attire : qu’est-ce qu’on en fait, quel impact sur l’identité d’une personne, son évolution… »

Le couple de mes parents, puis ma naissance, celle de mon frère et de ma sœur, sont le résultat de ces rencontres culturelles. Partagée entre deux pays, votre double culture vous a-t-elle donné le goût du voyage, de la découverte de l’autre ?

Oui. C’est une recherche de soi à travers les voyages, mais aussi un enrichissement à travers la rencontre de l’autre, qui transforme votre vie. Plus que le métissage, c’est la rencontre interculturelle qui m’attire : qu’est-ce qu’on en fait, quel impact sur l’identité d’une personne, son évolution… J’ai la bougeotte, et je m’interroge sur « le même et l’autre », être pareil et différent. Très jeune, j’ai eu envie d’aller découvrir l’ailleurs. J’aime partir en voyage avec mon sac à dos, mais c’est aussi important de s’ancrer dans un pays quelque temps, pour en saisir en profondeur la culture, les mœurs, la façon de vivre. Mon premier pays d’expatriation fut la France, où je suis arrivée à 18 ans pour mes études. Un ailleurs qui était déjà en moi. J’ai vécu treize ans à Paris, une ville-monde riche en possibilités pour s’évader très vite, avec les quartiers indiens, africains… toute l’offre culturelle. Pendant mes études, j’ai fait un stage en Inde pour enseigner le français à l’Alliance française, pendant six mois, à Bombay et à Chennai. Puis j’ai enseigné trois mois en Équateur, et étudié un an à Londres avec le programme Erasmus. D’où vient votre passion pour l’Inde ?

C’est un pays fascinant qui m’a énormément nourrie. C’est là que j’ai eu le sentiment d’être à la fois la même et l’autre. J’ai trouvé une ressemblance, des similitudes culturelles avec la Tunisie. Cet héritage de la religion musulmane, les vêtements très colorés, chargés, ornés de paillettes, la présence du jasmin… Ma recherche de DEA [diplôme d’études approfondies, ndlr] comparait l’héritage culturel et cultuel dans la littérature de la diaspora indienne des Antilles anglophones et francophones (Trinidad, Guadeloupe, Martinique). Les pays d’Afrique de l’Ouest sont votre deuxième culture de cœur…

En effet. À Paris, je faisais de la danse guinéenne, je jouais des percussions. J’ai effectué plusieurs voyages de danse et de musique en immersion en Guinée. Et j’ai eu un coup de cœur pour le Sénégal, lors d’un séjour touristique. Dakar est la jumelle de Tunis : une ville balnéaire avec une corniche, une atmosphère proche mais en version Afrique de l’Ouest… Je me suis sentie très vite chez moi. J’y ai retrouvé des pans de ma culture tunisienne, car il y a des Mauritaniens, des Tunisiens expatriés, des Libanais… Et des Sénégalais se rendent aussi en Tunisie pour étudier ou travailler. J’ai donc candidaté pour un poste de professeur de lettres au lycée français Jean-Mermoz de Dakar et j’y suis restée trois ans. Vous êtes actuellement en poste à Madagascar, à Antananarivo. Comment vivez-vous cette expérience ?

Pour la première fois, je me sens autre, j’ai du mal à trouver le « même ». J’y ai beaucoup moins de repères, et ça m’interroge, me passionne, sur un plan identitaire. Pour quelles raisons ? ParAFRIQUE MAGAZINE

I

fois, on retrouve des détails, des odeurs, des habits, des énergies, des façons d’être. Depuis peu, je découvre des croyances ancestrales similaires à celles de mon pays natal. C’est en passant du temps dans un endroit que l’on apprend ces choses, parfois ça va très vite, pour d’autres pays il faut creuser, chercher. En plus de l’enseignement, je suis formatrice d’enseignants dans les lycées français de la zone océan Indien. Donc je passe ma vie à bouger, entre Maurice, les Comores, les Seychelles. J’aime beaucoup La Réunion également, une île-monde, une mosaïque identitaire composée d’héritages africain, indien, du monde arabe… Elle concentre tout ce que j’aime : la montagne et la mer, les danses africaines et indiennes, le mélange des cultures, une facilité de parole… Comment transmettez-vous le goût de lire à vos élèves ?

Ma vision s’oppose à la notion de programme de littérature, classée par genre ou par âge. Car on peut relire des œuvres à différentes périodes du cursus. Plutôt que cette codification qui peut repousser certains élèves, je préfère y entrer par le concret, avec des thèmes comme « regarder le monde », « recherche de soi », « l’humanité et sa violence », etc. Ce réel nous amène à redécouvrir les classiques, et c’est alors intéressant de les mettre en regard avec des œuvres contemporaines. Je me passionne pour le sujet lecteur : comment permettre à un élève de parler d’un livre d’une manière créative, autrement que par une fiche de lecture standard ? Et je les fais beaucoup écrire. Les contraintes techniques peuvent être données comme indicatives, mais ne doivent pas constituer une entrave. Pour citer Marguerite Duras dans son essai Écrire, l’écriture est un mouvement. ■

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

49


LE DOCUMENT

Aux entreprises, citoyens !

Obstinés, volontaires et passionnants, 11 entrepreneurs du continent racontent la genèse de leur projet. Des récits initiatiques et motivants à suivre… par Emmanuelle Pontié

J

eunes ou moins jeunes. Hommes ou femmes. Nés sur le continent ou ailleurs. Ils ont un point commun : une vision résolument contemporaine de l’entrepreneuriat en Afrique. Chacun a monté une entreprise responsable au service de la communauté, dans des domaines aussi variés que la laiterie, le BTP, le textile, la malnutrition infantile, les solutions solaires, la distribution pharmaceutique, l’aquaculture, l’accès à l’eau et l’électricité, l’agroalimentaire, la production de chaux, ou encore les structures médicales pour les enfants… Cet ouvrage, mené par Nathalie Madeline, responsable RSE dans une banque internationale, a été soutenu par le groupe Investisseurs & Partenaires (I&P), fondé en 2002 par Jean-Michel Severino. I&P a aussi financé et accompagné la réussite de ces 11 « bâtisseurs d’Afrique » au quotidien. « Nous savons à quel point ils transforment le continent africain, dans ses structures économiques comme dans ses mentalités et ses représentations. Nous savons à quel point ils impactent leurs sociétés. Nous savons à quel point ils diffèrent des représentations que le monde extérieur, et parfois l’Afrique elle-même, se fait de ce continent géant dont la force ne va cesser de croître au cours de ce siècle. Mais nul ne peut parler mieux d’eux qu’euxmêmes » écrit Severino dans l’avant-propos. Dont acte. Ces 11 portraits sont autant d’histoires particulières, de parcours jonchés d’embûches, et autant de victoires pour le développement, l’entrepreneuriat responsable, l’impact social. Et autant d’exemples enthousiasmants de penseurs de modèles économiques respectueux 50

Nathalie Madeline, Bâtisseurs d’Afrique, 11 portraits inspirants d’entrepreneurs engagés, Investisseurs & partenaires et Éditions Eyrolles, 18 euros. Préface de Salif Traoré (A’salfo) et avant-propos de Jean-Michel Severino.

de l’homme et de l’environnement. Afrique Magazine vous propose ici quelques tranches de vies de 5 d’entre eux. Mieja à Madagascar, Bagoré au Sénégal, Sidi en Mauritanie, Folly au Gabon et Mamadou entre le Mali et la Côte d’Ivoire. De quoi susciter des vocations sur le continent et tracer des chemins pour demain. De quoi décourager enfin les afropessimistes en tous genres. ■

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


Extraits

ZEN DESIGN

MIEJA VOLA RAKOTONARIVO Nutri’zaza, Madagascar Lutte contre la malnutrition infantile Lala travaille pour l’entreprise Nutri’zaza. Grâce à elle et à une centaine d’autres animatrices, aujourd’hui à Madagascar, 8 000 enfants sont nourris chaque jour par la Koba Aina, cet aliment à haute valeur nutritive conçu en lien avec les recommandations de l’OMS. Grâce à cette activité, Lala a un emploi formel et ses cotisations sociales lui donnent une couverture santé et, plus tard, une retraite. C’est Mieja Vola Rakotonarivo qui dirige l’entreprise depuis sa création en 2013. Bien que son objectif soit de lutter contre la malnutrition infantile, Nutri’zaza n’est pas une ONG, c’est une entreprise commerciale. La ration de Koba Aina n’est pas donnée, mais vendue pour 500 ariarys (12 centimes d’euros environ). Le prix correspond à 8 % du revenu quotidien d’un ménage pauvre. Il est étudié pour être accessible à 87 % de la population des bas quartiers. L’objectif de Mieja à la création de l’entreprise était clair : atteindre progressivement un équilibre budgétaire, étendre le réseau de distribution et défendre l’entreprise sociale comme moyen d’action durable contre la pauvreté dans l’environnement institutionnel malgache. Le challenge de Mieja, c’est de réussir sur le long terme ce pari : concilier objectif social et rentabilité économique. […] Quand, en 2011, le Gret et ses partenaires cherchent quelqu’un pour mener ce projet de lutte contre la malnutrition dans un cadre entrepreneurial, Mieja vient d’avoir son deuxième enfant. Elle est encore en congé maternité. Ayant pris connaissance de l’opportunité, elle est tentée. Ses amis la mettent pourtant en garde : elle a un travail passionnant dans un environnement sûr. Pourquoi prendre le risque de se lancer dans un projet déstabilisant qui risque de lui faire perdre sa sécurité ? C’est tellement plus rassurant de rester salariée ! Pourtant, elle n’hésite pas, elle sait que si on veut installer un AFRIQUE MAGAZINE

I

impact sur le long terme, il faut s’affranchir de la dépendance aux subventions. Une aventure sociale à la recherche d’équilibre financier, ce n’était pas courant. C’est même la première fois que ce genre de projet voyait le jour. Elle n’a pas de formation de gestionnaire, mais c’est surmontable, elle peut en suivre une… Elle connaît le marché, les acteurs, les procédés de fabrication et, surtout, elle est malgache, veut travailler au bénéfice de son pays. Elle postule. C’est elle la bonne personne. Fin 2011, elle prend la direction générale de Nutri’zaza. […] Dès les premiers jours, elle est soumise à l’épreuve du feu ; elle reprend l’historique de l’activité de Nutrimad. Elle qui n’avait pas d’expérience de gestion/finance, qui n’a pas encore la maîtrise des recettes et des dépenses, regarde les chiffres. Il y a quelque chose qu’elle ne comprend pas dans la lecture de la caisse, qui gérait alors encore en espèces le budget de fonctionnement ; un arrêté se faisait chaque vendredi, le contenu ne semblait pas cohérent avec les entrées/sorties. Mieja ne se sent pas sereine. Un jour, un mardi, sans l’avoir prévenu, elle demande au comptable sur place d’ouvrir la caisse, censée contenir de quoi acheter des produits pour une semaine : elle est vide. Le comptable s’explique confusément, il revient le lendemain avec les fonds. Bizarre. Elle lui laisse sa chance.

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

51


LE DOCUMENT

Jérémy Hajdenberg, jeune chargé d’investissement de la petite équipe d’I&P, et Patrice sont partants pour accompagner le projet. La Laiterie du Berger naît, en mai 2005, avec pour objectif la construction d’une usine à Richard-Toll. […] En 2010, Phitrust Partenaires et Grameen-Crédit Agricole entrent au capital de l’entreprise. Ces nouveaux actionnaires mettent l’accent sur l’amont, la collecte, la mesure de l’impact social, sujet qui prenait de l’importance et commençait à se structurer dans les milieux parisiens de l’économie sociale et solidaire. Après le travail sur le positionnement marketing, la productivité de l’usine, la Laiterie du Berger aborde ce nouvel angle. L’impact social en amont, c’est la possibilité de donner aux 800 éleveurs peuls un revenu et de stabiliser leur situation. Lorsque les tricycles de la Laiterie du Berger vont collecter le lait frais, ils apportent aussi aux éleveurs de l’eau, du pain acheté en ville, du fourrage, le téléphone déchargé récupéré la veille et rendu avec une batterie rechargée… et du lien social. Le fourrage fourni pendant la saison sèche leur évite de partir en transhumance. La laiterie fournit aussi un encadrement technique ainsi que des services vétérinaires et d’insémination. Les éleveurs voient leurs revenus augmenter, stabilisent leurs habitations, accèdent à des financements pour construire une étable ou un puits à énergie solaire, envoient leurs enfants à l’école. L’impact social est concret.

Pourtant début 2005, après deux ans de business plan entre deux biberons, il est convaincu qu’il va monter son projet. Deux ans, c’est long, mais un projet innovant et profond se mûrit. L’intuition ne suffit pas. Si le projet est sérieux, il faut en approfondir tous les aspects. Bagoré, qui apprécie la sagesse de la tradition peule, connaît ce précepte : « Jamais tu n’agiras sur un simple soupçon. Le premier fils de Satan s’appelle précipitation et son puîné s’appelle soupçon. » Bagoré rencontre des réseaux d’affaires. Il fréquente tous ceux qui pourraient avoir des connexions avec son projet, c’est-à-dire à peu près la moitié de la ville. Alors il faut faire le tri. Entre ceux qui peuvent vraiment aider et ceux qui ne servent qu’à brasser de l’air. Bagoré se noie dans tous ces soi-disant conseils. Un jour, il rencontre Pierre Carpentier, conseiller de l’ONU en développement. Pierre Carpentier lui fait rencontrer Patrice Hoppenot, un Parisien, expert en private equity, et qui venait de créer avec quelques amis un fonds d’investissement Investisseurs & Partenaires, I&P, pour faciliter l’émergence de start-up africaines. Patrice avait l’intuition de l’Afrique. Bagoré sait dès les premiers échanges que si I&P prend le sujet au sérieux, c’est que le projet est réfléchi. Il a confiance. Bagoré avait l’expérience des éleveurs, l’intuition du développement. Il avait à ses côtés Ibrahima, expert industriel, pas de doute sur l’intelligence industrielle. Il avait à ses côtés aussi Mariam, experte du marché de la consommation et de la distribution au Sénégal. Il lui manque une expertise financière… 52

*** SIDI KHALIFOU CDS, Mauritanie Accès à l’eau et à l’électricité pour tous Beaucoup d’acteurs travaillent sur cette problématique d’électricité dans les villages. L’État mauritanien bien sûr, des institutions, africaines, européennes, mondiales, des ONG, des entreprises privées, pour partie en délégation de service public, mais pour une autre partie simplement engagées par leur fondation ou leur RSE. Une PME, créée à Nouakchott et travaillant sur tous les espaces possibles complémentaires de l’action de ces acteurs, est aussi installée sur ce créneau. Elle ne vient pas de la planète Mars. Cette PME a en plus un double atout : elle est née en Mauritanie, et son fondateur aussi. Le fondateur s’appelle Sidi Khalifou, c’est un fervent défenseur de l’entrepreneuriat. Il est né à Tidjika, capitale de la région du Tagant, au centre du pays, région chaude et sèche, réputée pour ses belles oasis, sa cité historique et, pour les connaisseurs, son festival des dattes. Il est le fils aîné d’une fratrie de onze enfants, mais dans la culture du pays, jusqu’à une époque récente, on ne s’attachait pas à compter les enfants. Ils étaient chacun un, unique, cela suffisait. On ne les comptait pas non plus car pendant la colonisation, on n’aimait pas que l’administration les enregistre. Quand les autorités allaient chercher les enfants pour les contraindre à l’instruction, on les cachait. Les AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

COLLECTION PERSONNELLE

BAGORÉ BATHILY Laiterie du Berger, Sénégal Produits laitiers à partir de lait frais local


***

BÉCHIR MALUM - COLLECTION PERSONNELLE

FOLLY KOUSSAWO Trianon Homes, Gabon Immobilier, conception et réalisation

réfractaires à la culture française cherchaient à éviter l’école obligatoire. Mais ces années sont loin maintenant, la colonisation n’est plus, et, surtout, les Mauritaniens ont changé d’avis sur l’école. Le père de Sidi, lui, était instituteur. Il a poussé ses enfants vers les études. […] La Mauritanie est un pays vaste, où les questions de logistique, d’éloignement, de transport, de réseaux sont difficiles. Aujourd’hui, CDS emploie cinquante personnes, autour de cet objectif citoyen : proposer des solutions aux populations rurales enclavées, privées d’électricité. Grâce à CDS, les villageois, même dans des régions isolées, peuvent à un coût abordable alimenter un matériel domestique par l’énergie solaire : réfrigérateurs, téléphones mobiles, lampes, kits de pompage et d’irrigation. Installée dans un village, une seule pompe d’irrigation à panneaux solaire permet d’irriguer quatre jardins potagers, donc de nourrir quatre familles, de permettre à quatre paysans d’aller vendre leurs haricots au marché, et à leurs enfants de faire leurs devoirs d’école après la tombée de la nuit. Mais la Mauritanie est aussi un pays où l’entrepreneur peine à recruter du personnel formé, les rares étudiants formés étant happés par les grandes entreprises internationales ou minières. Alors, l’entrepreneur forme lui-même ses techniciens. À défaut, il paie très cher les salaires d’expatriés. Il a beaucoup d’autres soucis : il doit faire preuve de beaucoup de ténacité et de diplomatie pour que la banque lui autorise un paiement en devises. Ténacité, c’est appeler dix fois. Diplomatie, c’est ne jamais s’énerver. Il doit lutter contre la concurrence de l’informel. L’informel, ce sont des produits chinois vendus de la main à la main par des réseaux non déclarés, qui proposent à ses clients une prestation sans TVA. Or un entrepreneur qui joue le jeu de la citoyenneté paie des droits de douane, une TVA, des charges sociales sur les salaires, des impôts sur les sociétés. Difficile d’aligner ses prix sur ceux d’une concurrence qui ne paie rien de tout cela ! Il y a bien des dispositions fiscales subtiles sur lesquelles il peut s’appuyer pour essayer de garder les prix corrects, mais c’est très délicat. AFRIQUE MAGAZINE

I

Quand le taxi les déposa au 67, route de Honfleur à Pont-Audemer, cet après-midi d’octobre 1993, par une bruine tenace dont la Normandie a le secret, Folly arborait son beau blazer à fentes dans le dos, poches plaquées à rabat devant, cintré, impeccable, poche poitrine sans écusson encore, mais sur laquelle il pensait bientôt coudre le blason de son nouvel établissement. En claquant la porte du taxi, il fit bien attention à avoir les épaules droites, tout le monde allait sûrement le regarder et admirer son allure. Sa sœur et lui venaient du collège d’Agoué, au Bénin. Ils allaient intégrer l’internat catholique Saint-Ouen. Son père les avait inscrits pour leurs années de lycée, et dans un tel établissement Folly pensait que les élèves portaient tous de beaux blazers comme celui-là, comme son cousin le lui avait dit. Malheureusement, la bruine avait parqué les Normands chez eux au coin du feu et personne ne le regardait. Même si la rue avait été animée, peu de badauds auraient admiré son blazer, et beaucoup en revanche auraient été surpris, car au lycée Saint-Ouen plus aucun garçon n’en portait. Mais ça, Folly ne le savait pas. Son cousin et lui s’étaient trompés sur la façon dont les jeunes Normands de 1993 s’habillaient. Son père s’était déjà trompé en donnant l’adresse au chauffeur de taxi à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle où ils avaient atterri le matin. Ils avaient commencé par aller à Saint-Ouen (en Seine-Saint-Denis), et non au lycée Saint-Ouen de Pont-Audemer, dans le département de l’Eure. Cette journée aurait pu être une journée de mauvais départ. Mais non, des erreurs comme celles-ci ne sont pas graves, il suffisait de s’adapter et de changer d’allure. C’était à l’inverse le départ d’une belle aventure. Folly est né au Togo, en 1976. Son père y était chaudronnier, salarié d’une entreprise allemande au port minéralier de Lomé. Il avait par la suite émigré au Gabon, attiré par un meilleur salaire aux Chemins de fer transgabonais, et une carrière plus ouverte. Il avait peu après monté là-bas une entreprise artisanale de chaudronnerie. Quand, à l’âge de 6 ans, ses parents se sont séparés, sa mère est repartie au Togo, Folly est resté au Gabon chez son

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

53


*** MAMADOU SANANKOUA Conergies, Côte d’Ivoire/Mali Climatisation, froid industriel et solutions solaires Mamadou se sent résolument africain. C’est une chance ! […] Il est africain. Ivoirien et Malien, là il ne se sent pas obligé de trancher, il est les deux à la fois. Bien sûr, il sait que c’est en France et au Canada qu’il a reçu une formation structurée, acquis un regard solide, sur son passé, son présent, son avenir. C’est grâce à ses années de lycéen et d’étudiant qu’il a pu avoir le recul nécessaire pour savoir ce qu’il voulait faire de sa vie, et avoir les moyens de réaliser ses envies. C’est en France qu’il a eu ses expériences professionnelles en grande entreprise, si importantes pour conforter sa formation et affirmer sa personnalité. Mais maintenant, il le sait, même s’il a plusieurs nationalités, un passeport français, un autre malien, un autre ivoirien, il est africain, de cette génération où les pays se mélangent et où les nationalités ne sont exclusives que sur les papiers d’identité. […] Il doit se battre contre des comportements qui scient les jambes, comme ceux de ces ouvriers qui détournent du matériel, proposent aux clients de travailler pour eux en free54

lance… Il y a les employés sur qui il s’appuie, à qui il apprend le métier avec attention, et qui démissionnent dès qu’ils sont bien formés pour aller travailler chez un concurrent. Il y a ceux qui viennent vous dire : « Je veux une augmentation car mon loyer est trop cher » à travers quoi il faut comprendre : « J’ai une offre d’un concurrent plus chère, mais j’aime bien mon travail ici. Donc, cher patron, s’il te plaît fais un effort sinon je pars. » Il faut comprendre les codes. Les rapports avec l’administration demandent également de l’énergie. En Côte d’Ivoire, l’administration est assez performante. Au Mali, c’est moins le cas ; souvent les contacts donnent lieu à des discussions. Un matin, en arrivant au bureau, Mamadou a vu des scellés sur la porte, un panneau avec tampon officiel « Entreprise fermée pour raison de non-paiement d’impôts ». Les employés n’osaient pas entrer. « Patron, on fait quoi ? » Mamadou a décidé de briser les scellés et d’entrer malgré le message. Rica Services avait payé ses impôts, l’agent du ministère en a convenu après, il s’était trompé. « C’est la faute au FMI… » Il l’avait fait pour montrer au FMI que ses services recouvraient bien l’impôt. Il ne s’est même pas excusé… Conergies est un projet de long terme qui s’appuie sur un partage de valeurs des collaborateurs. Partager la vision et les fondements est un effort de longue haleine, mais quelle joie de voir que les choses. Avec des étudiants bac + 5, il suffit de prononcer ces mots et le message passe. Mais quand on s’adresse à des ouvriers sans formation de généraliste, il faut expliquer, sinon les mots restent vides de sens. Quand on dit « intégrité », il faut traduire : « Donne ton temps et ton travail pour l’entreprise qui te paie pour cela, ne travaille pas pour quelqu’un d’autre pendant ce temps. » Quand on dit « qualité » il faut traduire : « Ton installation doit fonctionner du premier coup, il ne faut pas y revenir dix fois pour qu’elle marche. » Quand on dit « innovation », il faut dire : « Cette installation que tu as faite chez le client, c’est une première en Côte d’Ivoire, c’est Conergies, pas un concurrent. » Il faut comprendre tout cela et s’adapter… Alors, quelle satisfaction quand on sait qu’in fine on arrive à construire l’équipe qui fait gagner la course ! Il faut se battre de tous côtés mais Mamadou sait que cela vaut la peine de rester agile, de s’adapter. Créer une équipe et la faire grandir avec des valeurs communes, c’est le plus grand bonheur de l’entrepreneur… Aujourd’hui, un peu plus de trente ans après la création de Matal Ivoire, Conergies a réalisé plus de 130 projets en Côte d’Ivoire, au Mali, au Sénégal, au Burkina Faso, en Guinée et en Guinée-Bissau, y compris le siège de la BCEAO et l’Hôtel de l’amitié à Bamako et les hôtels Novotel, les supermarchés Hayat à Abidjan. ■

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

BÉCHIR MALUM

LE DOCUMENT

père. Folly était un élève curieux de tout mais peu concentré sur ses études. Comme son père, accaparé par l’activité de son entreprise, le laissait très libre, il ne s’acharna pas sur ses cahiers. Il redoubla sa classe de sixième. Son père l’envoya alors au Togo, dans un collège en internat, pour y apprendre la rigueur. Folly, qui était un enfant sensible, apprit à s’endurcir. […] Lorsque Kaufman & Broad lui propose la direction régionale de Rouen, en 2010, une magnifique promotion pour l’étape ultérieure, quelque chose le retient pourtant ; à 35 ans, il connaît ce métier par les deux bouts, gestion et commercial. Il a envie de faire quelque chose de plus grand. De rayonner davantage. Mais il est difficile de quitter une entreprise où l’on est salarié, où on se sent bien, valorisé, avec un très bon salaire et une prime de véhicule. Il attend une occasion. Il avait rangé son costume au saxophone et son accent éwé, mais il ne les avait pas oubliés. Son père, au Gabon, avait des soucis de santé et son entreprise était en difficulté. L’Afrique lui revenait à l’esprit comme un air de musique qui vous trotte dans la tête et que vous fredonnez sans vous en rendre compte. En 2010, à chaque occasion de congés, pour quelques jours, Folly prend un billet d’avion et va rencontrer l’un ou l’autre professionnel de l’immobilier là-bas, pour le plaisir de discuter, s’enquérir du marché.


DÉCOUVERTE Comprendre un pays, une ville, une région, une organisation

CÔTE D’IVOIRE UNE GRANDE AMBITION POUR DEMAIN Le pays regarde loin devant lui, bien décidé à accentuer la dynamique d’émergence.

NABIL ZORKOT

La construction du 4e pont, à Abidjan.

DOSSIER RÉALISÉ SOUS L A DIRECTION DE ZYAD LIMAM


PRÉSIDENCE DE LA RÉPUBLIQUE DE CÔTE D’IVOIRE

DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

56

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


Croire en l’avenir !

Tout en faisant face à la crise sanitaire, la Côte d’Ivoire reste plus que jamais engagée dans l’émergence. Et s’apprête à vivre une échéance démocratique majeure.

L

a séquence aura été particulièrement tragique, émouvante pour la Côte d’Ivoire. Le 8 juillet dernier le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly était victime d’un malaise en plein Conseil des ministres. Une disparition qui a frappé de stupeur le pays tout entier. L’homme aura été l’incontestable cheville ouvrière de la période 2011-2020, en tant que secrétaire général de la présidence, puis Premier ministre. Et comme le souligne le président de la République : « Sa loyauté n’a jamais failli. Amadou est plus qu’un collaborateur, plus qu’un frère, c’est un fils. » Amadou Gon Coulibaly était l’homme de confiance d’Alassane Ouattara depuis près de trois décennies, au centre de l’architecture politique. Et candidat du RHDP, à l’élection présidentielle de fin octobre. Sa disparition a entraîné une analyse différente de la situation politique et stratégique du pays. Dans un contexte particulièrement difficile, marqué par la pandémie de Covid-19, les risques de crise économique et les défis sécuritaires régionaux, il s’agit avant tout de préserver la stabilité du pays et sa capacité de croissance et de développement économique. D’où l’importance cruciale d’une nation unie et rassemblée, avec un leadership fort et expérimenté. Alassane Ouattara présentera sa candidature à un nouveau mandat présidentiel et Hamed Bakayoko a été nommé Premier ministre, ministre de la Défense, le 30 juillet. Depuis 2010, le pays aura connu une formidable évolution. L’arrivée au pouvoir d’ADO a lancé un cycle soutenu de développement et de réformes, après vingt ans de stagnation, de crises politiques répétitives, de divisions, de violences. Les investissements dans les infrastructures, la compétitivité, le tissu économique et productif ont été massifs. Les taux de croissance sur la période ont pu approcher les 10 % par an. Le PIB global

La refondation du pays porte définitivement la marque du cinquième président de la République ivoirienne, Alassane Ouattara.

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

a presque doublé. L’État s’est également engagé dans une démarche de réductions des inégalités sociales, de lutte contre la pauvreté. La Côte d’Ivoire est redevenue la locomotive économique de la région, s’imposant aussi comme l’une des portes d’entrée de la renaissance africaine. Malgré les risques sécuritaires régionaux, la nation a renoué avec la paix intérieure, la stabilité. Elle revient de très loin… Une refondation qui porte définitivement la marque du cinquième Président de la République ivoirienne. Aujourd’hui, à quelques semaines de l’élection d’octobre, les enjeux sont tout aussi cruciaux que multiples. La Côte d’Ivoire se retrouve confrontée, comme le monde entier, à un défi sanitaire d’ampleur : la pandémie de Covid-19. La réaction a été rapide avec la création ad hoc de structures hospitalières. Le gouvernement a mis en place, dès la mi-mars, un plan de lutte et de soutien estimé à plus de 1 700 milliards de francs CFA, soit 5 % du PIB du pays. Depuis, les mesures de déconfinement et d’allègement sont menées avec prudence. Tout en luttant contre la pandémie, il s’agit de maintenir la capacité productive nationale et s’assurer d’une économie en état de marche, pour se tenir prêt à rebondir au moment de la reprise. Le « projet Côte d’Ivoire » s’inscrit avant tout dans un processus d’émergence à long terme, planifié. L’objectif est de maintenir cette dynamique, de l’amplifier, d’entrer dans un cycle long de croissance, d’inclusivité, de nouvelles opportunités. D’accentuer la compétitivité de l’économie, sa montée dans l’échelle des valeurs. Et de doubler une fois encore la richesse du pays dans les dix prochaines années. Le programme du candidat du RHDP a été le fruit d’un long travail d’élaboration et de préparation, le fruit du travail collectif, d’une équipe soudée. 57


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

UNE RESPONSABILITÉ RÉGIONALE

Les enjeux sont tout aussi cruciaux que multiples. Il faut lutter contre la pandémie tout en maintenant la dynamique de croissance. À Abidjan, des mesures sont prises pour faire face au virus.

58

La Côte d’Ivoire, aujourd’hui, c’est 26 millions d’habitants et un produit national brut (PNB) de près de 45 milliards de dollars. Les enjeux dépassent les frontières du pays. La Côte d’Ivoire, c’est aussi la première puissance économique de la zone UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine). L’un des piliers de la monnaie commune. Une terre d’accueil pour de nombreux migrants et expatriés. Le pays se trouve également au cœur des stratégies de défense et de sécurité régionale. Sa stabilité et son dynamisme sont essentiels à la sous-région, ses atouts sont notables : neuf ans de croissance ininterrompue, une économie diversifiée, des ressources agricoles et énergétiques en quantité, un cadre macroéconomique sain, une dette sous contrôle. Sans parler d’un important réseau relationnel international, toujours précieux en cas de crise pour mobiliser les financements et les aides. Et surtout une approche planifiée, réfléchie du futur. Le pays peut aussi compter, au-delà des aléas de la politique politicienne, sur une équipe de gouvernement. Des personnalités qui ont soutenu l’action du président de la République et qui se sentent solidaires, liées pour mettre en place une nouvelle phase de l’émergence. La Côte d’Ivoire se mobilise sur tous les fronts. Ce qui a été accompli depuis des années permet de mieux lutter aujourd’hui et de mieux préparer l’avenir. Le chantier de l’émergence et du développement continue ! ■

Chantier de construction de l’autoroute entre Yamoussoukro et Bouaké, tronçon de Tiébissou-Bouaké.


NABIL ZORKOT (2)

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

59


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

L’impératif

de l’unité nationale

P

our la Côte d’Ivoire, rien ne sera possible sans consolider l’unité nationale, sans développer plus encore le sentiment d’appartenance à une nation commune. L’objectif est de dépasser les prismes traditionnels du politique ainsi que les clivages du passé, qui ont fait tant de mal au pays. Le dialogue entre tous, l’échange, le renforcement des valeurs, la construction d’un récit à la fois national et métissé sont au cœur du projet d’avenir. La réconciliation s’inscrit aussi dans une démarche dynamique, 60

celle de la définition de buts partagés. Tous les efforts engagés dans la croissance économique, dans l’inclusivité, dans les infrastructures, dans ces paramètres essentiels de l’émergence ne peuvent réussir que si la nation est en cohésion. L’État doit être plus que jamais l’État de tous les Ivoiriens. Faire en sorte d’œuvrer pour tous, d’assurer les citoyens sur la transparence et le bon déroulement des élections, continuer à promouvoir un récit national, tout en défendant les identités régionales et les territoires. Être Ivoirien correspond aujourd’hui à une réalité. AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

THIERRY GOUEGNON/REUTERS

Le dialogue entre tous, l’échange et le renforcement des valeurs communes s’imposent comme l’un des paramètres essentiels du progrès à long terme.


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

Le projet du RHDP (Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix) va dans ce sens. Créée le 18 mai 2005 comme une alliance électorale, puis transformée en parti le 16 juillet 2018, la formation s’inspire des idéaux et des principes défendus tout au long de sa vie par le fondateur de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny. À la tête du parti, Alassane Ouattara incarne cette ambition de rassembler les forces politiques dans un même creuset, d’aller au-delà des affinités régionales ethniques et culturelles, de dépasser le « paradigme régional ». L’objectif est de proposer une véritable ambition de gouvernement et de gouvernance, et de rassembler les femmes et les hommes qui peuvent porter sur le long terme l’ambition d’émergence du pays. Le RHDP se veut le parti d’une Côte d’Ivoire « une et multiple », qui protège la culture et les traditions de chacun, tout en œuvrant pour un objectif commun : le développement et une croissance inclusive et durable. UNE CAPACITÉ MOBILISATRICE

Si l’on prend en compte les résultats du premier tour des élections présidentielles depuis 2010, on voit bien que l’influence et la force de chaque formation politique recoupent encore des données régionales. Au cours des derniers scrutins, le RHDP a montré sa capacité mobilisatrice et sa vocation largement majoritaire. Mais le parti souhaite être davantage qu’une machine électorale à l’efficacité avérée. L’idée reste de construire un parti unifié, à vocation nationale, qui transcende les habituels repères ethno-régionalistes et leurs « quatre points cardinaux », au nord, au sud, à l’est et à l’ouest. D’où l’importance du programme porté par le parti, pour transcender ses « frontières » intérieures paralysantes, pour que les Ivoiriens, quelles que soient leurs origines et quelles que soient leurs différences ethniques, religieuses et autres, se retrouvent ensemble, sur un véritable projet de gouvernement, sur un véritable projet d’avenir, tangible, construit, pensé. D’où aussi l’importance pour le RHDP de s’ouvrir toujours plus, d’intégrer jeunes et

Le 1er Congrès ordinaire du RHDP, au stade Félix HouphouëtBoigny, à Abidjan, le 26 janvier 2019.

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

femmes, d’intégrer régions et communes, de construire en permanence cette assise nationale. Malgré les blessures du passé et les différences, malgré aussi les instrumentalisations politiques, la Côte d’Ivoire pratique chaque jour un peu plus un vivre ensemble sincère et durable. Dans la vie quotidienne, le travail, l’entreprise, la vie sociale, les mariages, la famille, les déplacements, dans les grandes villes et les provinces, les Ivoiriens sont « ensemble ». Pour l’immense majorité d’entre eux, la stabilité et la paix sont le seul chemin d’avenir, pour faire face aux exigences économiques et sociales, loin, très loin des violences stériles du passé. CONSOLIDER LES ACQUIS DÉMOCRATIQUES

La Côte d’Ivoire a besoin d’accélérer son développement. Elle a besoin de rassembler les compétences et les énergies dans un but commun. Et de mobiliser son appareil administratif, le service public, pour qu’il agisse au bénéfice de tous. Ces mécanismes impliquent un travail institutionnel de l’État. Le but : inscrire cette exigence de transparence dans la durée, dans les pratiques quotidiennes. Le travail de la Haute autorité pour la bonne gouvernance (créée en septembre 2013) assure une mission de prévention et de lutte contre la corruption. La Cour des comptes est quant à elle chargée du contrôle des finances publiques. Les deux organismes participent ainsi, dans leur domaine respectif, à la consolidation des acquis démocratiques. Il s’agit aussi de maintenir une vie constitutionnelle équilibrée, gage d’un débat politique vivant et apaisé. La nouvelle Constitution, adoptée le 30 octobre 2016 par référendum, fait entrer la Côte d’Ivoire dans la Troisième République. Le texte élimine en particulier les « clauses identitaires » (l’ivoirité), à l’origine des crises et des divisions qui ont marqué le pays depuis la fin des années 1990. Le texte vise aussi à introduire un équilibre des pouvoirs et à ouvrir le nombre des très hautes fonctions au sommet de l’État. Comme tous les textes constitutionnels, en particulier dans les démocraties en construction, il est appelé à s’adapter, à évoluer. ■ 61


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

L’exigence d’une croissance soutenue Objectif : doubler à nouveau la richesse du pays dans les dix prochaines années. Pour pouvoir également financer le développement social.

62

entre 2007 et 2018, passant de la 41e à la 22e place sur 54 pays d’Afrique. En janvier 2018, la Banque mondiale évoque une Côte d’Ivoire « aux portes du paradis ». Les scorecards du Millennium Challenge Corporation, organisme peu susceptible de complaisance, soulignaient des progrès remarquables sur la période (14 indicateurs « au vert » sur 20 en 2019, contre 5 en 2013). Les investisseurs multilatéraux et privés internationaux ayant accompagné ce mouvement de confiance. Ces performances en ont fait l’un des pays les plus dynamiques du monde sur cette période. Les perspectives à moyen terme demeurent structurellement favorables. En espérant que l’urgence sanitaire liée au nouveau coronavirus soit contrôlée, la Côte d’Ivoire devrait maintenir une trajectoire de croissance du PIB de l’ordre de 7 à 7,5 % au cours des prochaines années. Ces taux élevés sont essentiels. Ils permettent AFRIQUE MAGAZINE

I

Le canal de Vridi, à Abidjan, qui relie le port autonome à l’océan Atlantique.

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

NABIL ZORKOT

L

a Côte d’Ivoire a connu un renouveau économique sans pareil depuis 2011, en s’élevant au 7e rang des meilleures performances mondiales en matière de croissance. Infrastructures, énergie, agro-industrie, services… le développement de ce « made in Côte d’Ivoire » est particulièrement impressionnant. Depuis la fin de la crise politique, l’économie a progressé à un rythme moyen de 8 % par an, avec un pic de 10,1 % en 2012. Le PIB est passé de près de 25 milliards de dollars en 2010 à 38 milliards de dollars en 2019. Avec une amélioration considérable du climat des affaires (+45 places entre 2012 et 2019 dans le classement Doing Business de la Banque mondiale). Cet effort de la nation est aussi le reflet d’un travail de fond sur la gouvernance et les institutions. Selon l’indice Mo Ibrahim, le pays a enregistré la meilleure progression


NABIL ZORKOT

de générer les marges budgétaires nécessaires pour investir, garantir l’indépendance financière du pays, sa stabilité macroéconomique. La croissance a surtout un effet transformateur, rendant possibles une politique ambitieuse de grands travaux, un accroissement de la compétitivité de l’économie nationale, une élévation rapide des revenus, la consolidation d’une classe moyenne. Et elle permet aussi de s’engager dans des politiques inclusives, volontaristes sur le plan social : lutte contre la pauvreté, investissement dans le capital humain, formation, santé, éducation… L’une des clés de cette croissance soutenue reste le développement rapide du secteur privé. Depuis 2011, l’investissement reste encore largement porté par l’État et le secteur public. Entrepreneurs et entreprises doivent monter en gamme, parier sur les industries transformatrices, le secteur agricole, les énergies, les services, créer de la croissance pour générer des emplois. Il s’agit aussi de sortir d’Abidjan et de sa région, de porter le développement hors les murs de la métropole, vers l’intérieur, d’investir dans les provinces et les villes secondaires où les besoins et les opportunités sont immenses. Les femmes et les jeunes sont particulièrement incités à se lancer dans l’aventure. Aujourd’hui, près de 40 % des entreprises privées créées en Côte d’Ivoire l’ont été par des jeunes de moins de 35 ans. Les PME, la formalisation des activités commerciales sont au centre des enjeux. Mais le développement des entreprises de taille plus importante est également au programme. La Côte d’Ivoire a besoin de favoriser l’émergence de champions nationaux, capables d’agir régionalement et de mobiliser les ressources. Des projets pour des partenariats sont en discussion actuellement, notamment sous l’impulsion du Comité national de pilotage des partenariats public-privé (CNP-PPP). Une première liste d’entreprises a été sélectionnée. Elles feront l’objet d’un contrat de performance autour d’objectifs de développement, de création de valeur ajoutée, d’exportation de produits manufacturés, de création d’emplois et de développement de pôles régionaux compétitifs. L’heure n’est donc pas à la simple consolidation AFRIQUE MAGAZINE

I

« du bilan ». Le pays ambitionne de viser plus haut, de s’inscrire dans l’émergence durable, d’améliorer considérablement les niveaux de vie, d’entrer dans le club des nations qui comptent dans l’économie mondiale. Il s’agit de voir « devant », en s’inspirant des pays « aspirants », qui ont montré leur capacité de décollage économique, comme le Vietnam ou la Thaïlande. De « benchmarker », en quelque sorte, la performance ivoirienne vers le haut. UN CADRE STRATÉGIQUE

Cette volonté d’émergence doit donc s’inscrire dans un cadre stratégique. Le gouvernement a engagé une réflexion active sur les perspectives du pays à l’horizon 2030. Dans un premier temps, il a entamé cette démarche avec le soutien du cabinet de stratégie McKinsey. Dans un second temps, ce raisonnement associera les forces vives du pays, les élus, la société civile. Cette réflexion active sera au cœur des enjeux électoraux à venir et du débat national. Il s’agira d’identifier les secteurs stratégiques d’intervention, les actions prioritaires, de mettre en place des mécanismes décisionnels rapides, d’investir de manière efficace sur les relais de croissance. À partir de 2011, il fallait en priorité relever la Côte d’Ivoire, investir dans la reconstruction et la compétitivité, relancer l’économie tout en remettant en place les éléments fondamentaux d’une économie de marché libérale. Aujourd’hui et demain, il faut accentuer, amplifier, aller plus vite et mieux. Doubler une fois encore la performance et la richesse nationale au cours des dix prochaines années pour s’inscrire dans l’émergence durable. ■

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

Le stade olympique d’Ebimpé, fruit de la coopération ivoiro-chinoise.

Il s’agit de voir devant en s’inspirant de l’exemple d’autres pays

« aspirants »,

qui ont montré leur capacité de décollage économique.

63


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

Abidjan, La capitale économique se prépare à l’après-Covid et

D

epuis 2011, « Babi » avait progressivement retrouvé tout son souffle, s’imposant comme l’une des portes d’entrées de l’Afrique émergente, une cité globale ouverte sur le monde, un meltingpot impressionnant de cultures et d’origines. Ici, on parle toutes les langues de l’Afrique de l’Ouest ou presque, ici, expatriés français, libanais, chinois, vietnamiens sont venus chercher fortune ou une nouvelle vie. La mégalopole de 5 millions d’habitants a vu sa capacité d’accueil se renforcer considérablement avec l’ouverture de plusieurs structures hôtelières de toutes catégories, l’arrivée de marques internationales. Un écosystème dopé par un calendrier de conférences très actif et par la localisation de nombreux sièges d’entreprises qui s’intéressent à la Côte d’Ivoire, mais aussi à toute la région. La Banque africaine de développement (BAD) a été la première à réintégrer la ville en 2014, après onze ans d’« exil » à Tunis. Ce retour fortement encouragé par le Président Ouattara a été rendu possible grâce à la stabilité politique et au retour de la paix. Une importante campagne de réhabilitation des immeubles du quartier des affaires

64

du Plateau a été menée à bien pour pouvoir accueillir le staff, dans un premier temps, dans la tour CCIA, puis dans l’immeuble historique de la BAD rénové. En avril 2017, le siège de l’International Cocoa Organization (ICCO) a quitté Londres pour les bords de la lagune. Un transfert particulièrement symbolique qui réaffirme le rôle du pays, premier producteur mondial de cacao. Jusqu’à ces dernières semaines, la cité vivait de jour comme de nuit, dans un mouvement créatif et frénétique de ses différents centres-villes (Plateau, Cocody, Marcory, Deux-Plateaux…), ses villes dans la ville (Adjamé, Yopougon, Abobo…), étendant son rythme hors les murs vers les multiples méandres de la lagune, vers la chic Assinie, en bord de mer, ou Grand-Bassam, raccordé par la nouvelle autoroute… Évidemment, la pandémie est venue mettre Abidjan en « mode pause ». Restaurants, maquis et boîtes de nuit ont dû fermer, la ville a été isolée du reste du pays, et les liaisons aériennes avec le monde ont été suspendues. Depuis, elle est comme en attente, ce qui ne l’empêche pas

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


en attente à assumer son destin de métropole africaine et globale.

de se construire, de se penser autrement. De préparer son retour. Le chantier est permanent : organiser l’aménagement en eau et en électricité, réhabiliter les tours administratives du Plateau, protéger la lagune et le patrimoine vert, comme le parc national du Banco, réinventer des lieux condamnés, telle l’ancienne décharge d’Akouédo. La capitale économique va se doter d’un parc des expositions et d’un centre de convention à proximité de l’Aérocité de l’aéroport Félix HouphouëtBoigny. Le 4e pont de la ville, qui raccordera Yopougon au Plateau, devrait être inauguré d’ici fin 2020. Un 5e pont va relier le Plateau au quartier résidentiel de Cocody, enjambant la baie en plein aménagement. Malgré les obstacles et les défis multiples, la ligne 1 du métro – le projet de transport urbain le plus ambitieux d’Afrique subsaharienne (coût estimé

à 1,5 milliard d’euros) – avance. Le tracé sera long de 37 km et desservira 18 stations, du nord (Anyama Centre) au sud (Aéroport). Les travaux devraient démarrer fin 2020. Enfin, le pays prépare l’édition très attendue de la Coupe d’Afrique des nations 2023, dont Abidjan sera évidemment l’épicentre. Le magnifique stade olympique d’Ebimpé a été livré début mai, malgré la crise. La cité lutte, résiste au virus, se prépare, sans renoncer à ses ambitions, car elle comptera plus de 10 millions de citoyens à l’horizon 2040. ■

NABIL ZORKOR

Le pont HKB, achevé en 2014, qui s’élance entre la commune de Cocody et celle de Marcory, enjambant la lagune.

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

65


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

L’agriculture met le cap sur sa transformation

B

ienvenue en « terre de cocagne » africaine. L’histoire de la Côte d’Ivoire moderne est largement liée à la terre, à la culture, à l’intégration dans les marchés mondiaux. Dès l’indépendance, porté par la vision du Président Félix HouphouëtBoigny, lui-même paysan illustre, le pays investit dans la culture du cacao, du café, puis de la noix de cajou, de l’hévéa, de la palme… Le secteur pèse aujourd’hui 16 % du PIB, 40 % des exportations, emploie un actif sur deux, et fait vivre directement ou indirectement les deux tiers de la population. Que ce soit dans les cultures vivrières (riz, maïs, manioc, banane plantain, etc.) destinées à l’autosuffisance 66

ou à la vente aux pays voisins, ou dans les cultures d’exportation (cacao, noix de cajou, caoutchouc naturel, huile de palme et coton). Le territoire bénéficie d’une qualité des sols et de conditions climatiques favorables pour une grande diversité de cultures tropicales : 75 % des terres sont arables, quand 40 % seulement sont aujourd’hui exploitées. La Côte d’Ivoire est le 1er producteur mondial de cacao et de noix de cajou, le 5e producteur mondial d’huile de palme (le 2e africain), le 7e producteur mondial de caoutchouc naturel (le 1er africain), et le 4e producteur africain de coton. Elle partage, avec le Cameroun, la 1re place des exportateurs africains de bananes. Et elle est le AFRIQUE MAGAZINE

I

ANGE ABOA/REUTERS - NABIL ZORKOT

Cacao, café, noix de cajou, hévéa, palme, fruits… Le secteur est stratégique, et les atouts sont immenses. L’effort aujourd’hui se porte sur une meilleure intégration dans l’échelle de valeurs et dans les processus d’industrialisation.

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

seul pays d’Afrique de l’Ouest qui présente un excédent de balance commerciale, c’est-à-dire qu’il exporte plus qu’il n’importe. En 2018, les exportations agricoles auraient atteint près de 6 milliards d’euros. Le secteur est donc stratégique, et l’État est intervenu massivement pour le soutenir face à la pandémie de coronavirus. Estimé à 300 milliards de francs CFA, le plan de soutien aux filières d’exportation et de production alimentaire, à travers le programme d’urgence agricole, devrait permettre aux acteurs de bénéficier d’une bouffée d’oxygène. L’apport est prévu sur deux exercices budgétaires 2020 et 2021. UN TRÉSOR NATIONAL

Avec 2,2 millions de tonnes récoltées en 2019 – soit 40 % de la valeur mondiale –, la fève de cacao reste au cœur du trésor agricole national, en particulier pour les 5 millions de personnes qui en vivent. Les fèves et dérivés transformés représentent 29 % des recettes d’exportation. Aussi, les autorités ont la volonté de mieux rémunérer les producteurs, acteurs essentiels et pourtant désavantagés dans la chaîne des valeurs. C’est pourquoi la Côte d’Ivoire s’est alliée au Ghana, deuxième producteur mondial, en signant la Déclaration d’Abidjan, le 26 mars 2018. Les deux pays se sont entendus pour imposer, en 2019, un prix plancher sur le marché international, le prix bord champ de la fève passant donc de 750 francs CFA/kg à 1 000 francs CFA. En outre, plus de 3,7 milliards de francs CFA vont être investis pour soutenir la filière. Notamment pour encourager le taux de transformation, qui devrait atteindre 50 % d’ici à fin 2020. Ce même pourcentage est visé pour la production d’anacarde. Malgré la crise du Covid-19, la filière cacao résiste. Le système de « vente à terme », qui régit la filière ivoirienne, protège les acteurs – du planteur à l’exportateur – des aléas externes. Et le « déconfinement » progressif des grands marchés mondiaux pourrait relancer la demande. De son côté, le Conseil du cafécacao (CCC) étudie plusieurs changements dans la filière afin de renforcer les exportateurs et

Un entrepôt dans le grand port cacaoyer de San-Pédro. Dans le cadre de la politique de transformation de l’anacarde, une zone industrielle de 64 ha est prévue à Bondoukou. Ci-dessous, un anacardier de la région.

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

les transformateurs locaux. Ces changements pourraient prendre place pour le démarrage de la campagne 2020-2021, en octobre prochain. L’objectif commun reste de maximiser le potentiel du pays et, en particulier, d’accentuer l’effort de transformation industrielle des produits agricoles. D’aller chercher la valeur ajoutée là où elle se trouve. DES OPPORTUNITÉS NOMBREUSES

Cette capacité de transformation reste encore le parent pauvre de la filière, et pourtant les opportunités sont nombreuses. Il y a évidemment toutes les activités liées au cacao. Outre la création d’une industrie chocolatière de qualité, haut de gamme, de « niche », le projet est de passer rapidement de la fève brute au broyage sur place, mais aussi à l’exportation de produits semi-finis, comme la pâte. Cette montée en gamme s’effectue en partenariat avec des leaders mondiaux comme Cargill ou Barry Callebaut. L’objectif est de s’imposer comme le premier broyeur au monde. Le secteur de l’hévéa, touché par une crise de surproduction, est également au cœur des attentions du gouvernement. Les autres opportunités sont nombreuses : coton, palmiers à huile, conditionnement de la noix de cajou, conditionnement des produits maraîchers ou fruitiers, jus, dérivés alimentaires, produits destinés à la zone UEMOA, etc. Le cadre légal est particulièrement incitatif, surtout pour les investisseurs locaux ou internationaux. L’annexe fiscale 2020 a institué un régime fiscal « de faveur au profit des personnes physiques ou morales dont l’activité consiste en la transformation de produits agricoles en produits finis » : exonération de l’impôt foncier pour une durée de cinq ans, régime très assoupli de la patente, droits de douane préférentiels, exonération de la taxe sur les opérations bancaires, sur les prêts accordés pour l’installation d’unités de transformation. Ici, comme dans d’autres secteurs stratégiques de l’économie ivoirienne, l’implication du secteur privé national ou international (grandes entreprises, PME ou microentreprises) est l’une des clés du futur. ■ 67


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire Inauguré en 2017, le barrage de Soubré doit produire 275 MW par an.

L’énergie se renouvelle

C

’est le symbole des ambitions ivoiriennes dans ce domaine. Inauguré en novembre 2017 par le Président Ouattara et financé avec l’appui de la Chine, l’impressionnant barrage de Soubré, implanté dans le sud-ouest du pays, doit produire 275 mégawatts (MW) par an. Ce projet s’ajoute à celui de l’extension de la centrale thermique d’Azito, située dans la commune de Yopougon. Cette dernière fournit déjà environ 430 MW d’électricité. Pour anticiper les besoins futurs de la capitale économique, comme de l’ensemble du pays, les travaux d’extension prévus permettront d’atteindre 700 MW. À terme, la centrale produira 30 % de la puissance nationale totale installée. Elle offrira aussi l’un des tarifs les plus abordables. Avec une capacité énergétique en hausse de 55 % depuis 2011, la Côte d’Ivoire est exportatrice nette d’électricité vers cinq pays de la sous-région (Ghana, Burkina Faso, Togo, Bénin et 68

Mali). Des investissements sont également prévus pour étendre ses exportations vers le Liberia, la Guinée et la Sierra Leone, avec la construction d’une ligne à haute tension de 1 400 km. La production électrique en Côte d’Ivoire a atteint 2 737,29 gigawatt-heure (GWh) au premier trimestre 2019, dont 67,55 % issus du thermique et 32,45 % de l’hydraulique. D’une capacité énergétique de 2 200 MW aujourd’hui, l’objectif est d’atteindre 4 400 MW prochainement, et 6 000 MW dans dix ans. Les autorités ont mis « sur la table » 7 000 milliards de francs CFA (plus de 10 milliards d’euros) pour parvenir à cet objectif et ainsi tripler la puissance installée du réseau ivoirien à l’horizon 2030. Il s’agit de suivre l’évolution de la demande, induite par la croissance, les projets d’infrastructures et l’augmentation de la consommation individuelle. On estime qu’au-delà de 2020, les Ivoiriens devraient consommer environ 340 kilowatt-heure (kWh) en moyenne par personne

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

NABIL ZORKOT

La puissance installée du réseau devrait tripler d’ici 2030, de quoi soutenir l’essor économique du pays et fournir les voisins. Et avec comme impératif de s’inscrire dans les paramètres de développement durable.


et par an ! Et le taux d’accès à l’électricité, qui était de 33 % en 2011, atteint aujourd’hui plus de 80 %. Pour répondre à ce défi, pour s’inscrire aussi dans les paramètres du développement durable, la question des énergies « propres » se pose inévitablement. La Côte d’Ivoire s’est fixé comme objectif de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 28 % à l’horizon 2030. Le pays compte, dans le cadre d’un programme de réorganisation du mix énergétique, développer l’hydraulique et le renouvelable pour réduire la part du thermique (charbon, pétrole, gaz), qui reste prédominante, avec un peu plus de 80 % du parc actuel. Le gouvernement a exprimé le souhait d’atteindre un mix comprenant 42 % d’énergies renouvelables à l’horizon 2030. Les projets concernés sont portés par le secteur privé, via des partenariats public-privé dans lesquels l’État s’engage à acheter l’électricité qui sera produite. AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

Pour parvenir aux objectifs fixés en matière d’énergies renouvelables, la révolution des smart grids (ou « réseaux intelligents ») est en marche. Le renouvellement vert touche aussi des structures thermiques traditionnelles : la centrale d’Azito a augmenté son taux de rendement et la durée de vie de ses équipements, tout en réduisant de 9 000 tonnes par an ses émissions de CO2, et ce, grâce à la technologie « Mx12 ». Pour dépasser sa dépendance aux énergies fossiles, le pays multiplie les initiatives audacieuses : centrale solaire flottante, centrales à biomasse de palmier ou à biogaz, réutilisation des déchets de la production de cacao… De nombreux projets innovants sont en gestation. C’est ici en tous les cas que s’organise la mise en place d’un hub énergétique régionale. Et c’est aussi à Abidjan que se met en place une transition ambitieuse, basée sur les énergies renouvelables et durables. ■ 69


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

Le défi du capital humain

Impératif de la période qui s’ouvre : accentuer l’inclusivité sociale, agir sur les secteurs clés comme l’éducation, la formation, la santé. Et libérer les potentialités de chacun.

C

’est la pierre angulaire de l’émergence durable. Pour être à la hauteur de ses objectifs, la Côte d’Ivoire doit fortement investir dans son capital humain. Les deux décennies de stagnation et de recul (1990-2010) ont accentué les retards et la désorganisation du secteur public. Depuis, la performance économique n’a pas permis de rattraper tous les écarts sur le plan de l’inclusion sociale et de la réduction du taux de pauvreté. Dans ce domaine clé, les fragilités représentent de véritables freins pour la croissance. Les programmes d’investissement se sont mis en place, en particulier sur la question de l’éducation, de la santé, de la formation, mais le chemin est encore long. Les classements en matière d’indice de développement humain (IDH) soulignent un fort décalage entre la sphère sociale et le champ économique. Relever ce défi du capital humain est d’autant plus urgent que la pression démographique s’accentuera d’ici 2030, avec une population estimée à plus de 30 millions d’habitants (dont 40 % de jeunes de moins de 15 ans). L’humain doit être au cœur de toute la stratégie d’émergence. Il importe de passer d’une « contrainte » à une « opportunité », de s’appuyer sur les immenses potentialités du pays et des Ivoiriens, de développer une capacité de travail, d’innovation, de « création productive », au service du secteur privé, des entreprises, du commerce, de l’artisanat, mais aussi de l’État et du service public.

le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly avaient mis en œuvre le très ambitieux Programme social du gouvernement (PSGouv) 2019-2020 afin d’améliorer sensiblement les conditions de vie des citoyens les plus fragiles. « AGC » avait pris ce dossier à bras-le-corps, bien conscient de l’urgence de réconcilier croissance et inclusivité. Avec à la clé, un budget de 1 004 milliards de francs CFA. Le PSGouv s’adresse à un certain nombre de secteurs clés : l’eau, l’énergie, la santé, l’extension de la couverture maladie universelle, l’éducation, la mobilisation des revenus, l’accentuation de la politique des filets sociaux… Sur deux ans, il mobilise les forces vives de l’administration et de l’État. Il vise in fine à réconcilier croissance et développement, et à accélérer l’inclusivité sociale, élément essentiel à la stabilité des sociétés africaines contemporaines. Ce plan a été renforcé par les nombreuses mesures en faveur des plus fragiles, prises pour absorber la crise du Covid-19 : report des factures d’eau et d’électricité, création d’un fonds de solidarité, mise en place de mesures de soutien au secteur informel… Mais cette exigence sociale dépasse le cadre de la pandémie et va s’installer dans la durée. La croissance devra s’accompagner d’une élévation du niveau de vie, d’une amélioration nette des critères de développement humain, avec des investissements structurés dans les secteurs de l’éducation, de la formation, de la santé.

L’importance des programmes sociaux

L’éducation et la formation, priorités majeures

L’objectif du premier mandat d’Alassane Ouattara aura été de reconstruire les bases de l’économie ivoirienne. Il s’est ensuite agi de relancer la compétitivité de l’économie et de mettre en place les infrastructures nécessaires. Le retour d’une croissance durable et forte a permis de voir plus loin : politique sociale active, lutte contre la pauvreté et redistribution des revenus à l’échelle de la nation… Dans cette optique, le Président Alassane Ouattara et feu 70

La jeunesse représente le présent et l’avenir, et constitue une force pour demain. De ce fait, elle implique une grande responsabilité. Et l’éducation reste l’une des clés majeures de l’inclusivité sociale. Elle est la première arme de ceux qui sont issus des milieux modestes, et la première porte vers une société plus égalitaire. L’éducation pour tous, c’est aussi une meilleure intégration des jeunes filles, une manière de lutter AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


THIERRY GOUEGNON/REUTERS

Feu le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly s’était largement impliqué dans la mise en place de l’ambitieux programme social du gouvernement (ici, en février 2020).

contre leur déscolarisation précoce, qui induit quantité d’effets négatifs. Dans ce grand chantier national, l’optimisation des allocations budgétaires, la répartition adéquate des moyens entre secteurs primaire, secondaire et tertiaire, la modernisation et l’agilité des politiques publiques seront essentielles. Ce chantier exige également une réflexion de fond sur l’adéquation entre éducation et formation professionnelle. Les cursus doivent pouvoir s’adapter à la demande réelle de l’économie. La technique et le savoir-faire doivent être valorisés et entrer dans les programmes. Il s’agit là d’une évolution coûteuse mais nécessaire. Chaque année, 400 000 jeunes arrivent sur le marché du travail. Plus de 700 000 emplois formels et 2 millions d’emplois informels ont été créés depuis 2011. Pour tenir compte de la croissance démographique, le rythme doit s’accélérer. En 2011, rendre possible le retour à l’école a été l’un des impératifs du gouvernement, marquant le premier signe du retour à une vie normale. Depuis, chaque année, la rentrée se fait à une date précise, les examens se AFRIQUE MAGAZINE

I

déroulent selon le calendrier prévu, et le nombre d’heures d’apprentissage correspond à celui recommandé par l’Unesco. La stabilité et la continuité sont essentielles pour former les jeunes, et ce dès le plus jeune âge. Ainsi, l’école est devenue gratuite et obligatoire pour les enfants et adolescents de 6 à 16 ans depuis la modification de la Constitution en 2016. L’objectif est que 100 % des enfants soient scolarisés ; un taux presque atteint puisque, actuellement, il est d’un peu plus de 95 %. Pour réaliser le programme présidentiel, le gouvernement a également initié, en 2014, le Programme de décentralisation des universités (PDU), dont le but est double : absorber le flot constant de nouveaux bacheliers et rétablir une plus grande égalité entre les jeunes en rendant plus proche, et donc plus accessible, le système d’enseignement supérieur. Sans compter qu’une implantation de campus a un impact très positif sur un territoire. Pour une ville secondaire, c’est en effet une nouvelle population qui vient s’installer (étudiants, personnels d’enseignements, etc.) et qui dynamise l’économie locale. Dans la pratique, le PDU repose essentiellement sur la construction

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

71


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

L’Hôpital Mère-Enfant de Bingerville. Un projet porté par la première dame Dominique Ouattara.

72

Transformer la santé

Face à la pandémie du Covid-19, la Côte d’Ivoire a su mobiliser ses forces. Soutenu par l’action de grands groupes privés, comme PFO, le pays a mis en place près de 1 500 lits spécialisés, organisé l’acheminement de matériel médical, de masques. Une action efficace et dans l’urgence. Mais la pandémie est venue montrer à quel point le secteur était essentiel à toute politique de développement et surtout à toute politique de développement humain. Depuis 2011, la santé a été un domaine plus lent à restructurer, bien que 3 000 milliards de francs CFA y aient été investis de 2014 à 2016. Le plan national de développement sanitaire (PNDS) 2016-2020, dans sa phase opérationnelle, n’a pas rencontré tous les résultats escomptés. Le gouvernement a donc décidé de consacrer 1 658 milliards de francs CFA supplémentaires au secteur entre 2020 et 2024 pour y parvenir. La mise en œuvre de ce plan devrait permettre de combler le déficit de financement dans le système de soins primaires, et d’améliorer les résultats en matière de santé, principalement celle de la mère et de l’enfant. À ce titre, on peut évoquer les partenariats AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

KAMBOU SIA

de nouvelles infrastructures. Cinq universités sont achevées et cinq autres sont en cours. Chacune d’entre elles est portée par une « spécialité » adaptée à son contexte géographique : à Korhogo, l’agropastoral constitue le principal enseignement ; à Daloa, c’est l’agroforesterie qui est mise en avant ; à Man, la géologie, les mines, les matériaux, l’agriculture ; à SanPédro, la construction navale, les ressources halieutiques et le génie civil ; à Bondoukou, la littérature, les arts et lettres, l’architecture ; à Adiaké, les nanotechnologies, les sciences des sports de haut niveau et les arts cinématographiques. Ces spécialisations côtoient les cours traditionnels en licence 1, 2 et 3, tandis qu’en master 1 et 2, les étudiants seront dirigés vers l’université en lien avec la spécialisation souhaitée. Ces nouvelles universités seront progressivement opérationnelles afin de permettre d’offrir aux étudiants une formation de qualité. Par exemple, pour les campus de San-Pédro et de Bondoukou, l’ouverture est prévue en quatre phases, avec un accroissement progressif des effectifs à chaque rentrée : 3 000, puis 7 000, puis 15 000, pour finalement atteindre 20 000 étudiants lorsque l’université sera pleinement opérationnelle.


NABIL ZORKOT

Le lycée d’excellence Alassane Ouattara de Grand-Bassam.

public-privé et la création de l’Hôpital Mère-Enfant de Bingerville, « unité d’élite », agrée par l’APHP, et qui couvre à la fois les besoins de la Côte d’Ivoire mais aussi ceux de la région. Sept principaux piliers portent cette réforme : la santé communautaire ; la qualité des soins de santé primaires ; les ressources humaines et leur formation ; les systèmes d’information sanitaire ; la chaîne d’approvisionnement ; l’intégration du secteur privé ; et les réformes clés de financement de la santé. Les défis sont énormes et concernent tant la formation et la professionnalisation du personnel de santé que les infrastructures des hôpitaux. Entre 15 % et 20 % du budget alloué à ce secteur est aujourd’hui affecté aux soins de santé primaires, là où l’objectif est de faire passer la proportion à plus de 60 %. Ce qui représente un véritable challenge pour la Côte d’Ivoire, qui devra composer avec le retrait progressif de l’aide extérieure. En effet, au vu de ses bons résultats économiques, elle fait désormais partie des pays à revenus intermédiaires et perçoit donc moins d’aides. Autre point extrêmement important des années à venir : le développement, le renforcement et la généralisation de la couverture maladie universelle (CMU), véritable révolution sociale. « Chaque membre de la population, où qu’il se trouve, AFRIQUE MAGAZINE

I

doit pouvoir se faire soigner », déclarait le chef de l’État lors de sa deuxième campagne présidentielle. Bien que la CMU ait été instituée par la loi du 24 mars 2014, sa phase expérimentale n’a démarré qu’en avril 2017 auprès d’une population cible : 150 000 étudiants des établissements d’enseignement supérieur d’Abidjan, de Yamoussoukro, de Bouaké, de Daloa et de Korhogo. La période de test, menée jusqu’en décembre 2018, et la phase pilote ont permis d’apprécier la méthodologie et d’ajuster certains rouages. Les cotisations ont ainsi été versées dès juillet 2019 (1 000 francs CFA mensuels par personne), à l’échelle nationale, pour un démarrage des prises en charge le 1er octobre de la même année. Le taux de couverture moyen pris en charge est de 70 % avec des restants à payer (ticket modérateur) de 30 %. Dans le cas concret d’un traitement antibiotique contre la fièvre typhoïde d’une durée de dix jours coûtant 460 francs CFA, l’assuré aura à payer un ticket modérateur de 138 francs CFA. Peu à peu, les citoyens se sont enregistrés et ont demandé leur carte. Fin 2019, le nombre d’inscrits dépassait 1,6 million de personnes. La CMU a également permis d’organiser la mise en place des aides attribuées aux commerçants et aux commerçants informels dans le cadre de la lutte anti-Covid. ■

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

73


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

La société Zola est le premier fournisseur de kits solaires du pays.

Nouveaux paradigmes, nouvelles opportunités Entrepreneuriat, technologies, tourisme, implication des diasporas, intégration régionale… Le logiciel de la croissance ivoirienne s’adapte aux temps qui viennent.

74

Favoriser l’initiative et l’entreprise privée

Si l’État et la fonction publique ont un rôle majeur dans la stratégie, la régulation et l’encadrement de l’économie nationale, ainsi que la pérennisation de la croissance, le développement futur du pays passe avant tout par l’entrepreneuriat et la dynamisation du secteur privé. Chacun peut devenir artisan, commerçant, chef d’entreprise ! 14 812 sociétés ont été créées au guichet unique du Cepici en 2018. Le développement de l’entrepreneuriat doit pouvoir s’appuyer sur des infrastructures et un environnement compétitifs. C’est le sens de l’action gouvernementale depuis AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

NABIL ZORKOT

D

ans les années à venir, la Côte d’Ivoire devra renforcer la compétitivité et le dynamisme de son économie. En accentuant les réformes et les investissements dans les secteurs clés : agriculture, agro-industrie, transformation industrielle – en particulier dans le secteur du cacao et de l’anacarde –, la construction, le logement, les télécommunications, les services financiers… Cette montée en puissance dans la durée devra aussi s’appuyer sur de nouvelles fenêtres d’opportunités et de nouveaux paradigmes. Et tenir compte de la nouvelle économie globale qui se crée tous les jours sous nos yeux.


2011, dans le domaine des transports, des télécommunications, de la réglementation, des services financiers. Autre objectif : la déconcentration de l’activité et l’élargissement des cercles d’activités au-delà d’Abidjan. Les principales villes secondaires doivent servir de nouveaux relais de croissance et offrir des opportunités aux populations résidentes.

Impliquer davantage la diaspora dans le projet national

Le gouvernement encourage fortement la diaspora à s’investir et à participer à l’effort de développement. La communauté ivoirienne à l’étranger, importante, représente 5,4 % de la population totale, soit 1,2 million de citoyens. Sa contribution à l’économie à travers les transferts d’argent est considérable, mais ce qui apporte une véritable valeur ajoutée, c’est le vivier de compétences, d’expériences et de savoir-faire. Le « second miracle ivoirien » de la croissance économique a déjà attiré de nombreux « repats », mais ce n’est qu’un début.

Investir dans les nouvelles technologies et (demain) le tourisme

Dans le domaine des technologies de l’information et de la communication (TIC), la Côte d’Ivoire occupe déjà le huitième rang en Afrique. Le potentiel est immense, et les autorités comptent doubler la part du secteur dans le PIB, pour passer à 15 %. Les défis sont bien présents, le secteur est encore naissant ; seulement 20 % des Ivoiriens sont bancarisés et 40 % utilisent Internet. Néanmoins, le contexte est porteur. On estime que le PIB digital africain sera multiplié par 10 d’ici à 2025. Le pays doit prendre le virage pour éviter de se laisser distancier par ses voisins et pour soutenir un secteur des services à la hauteur de ses ambitions. Parmi les priorités : la connectivité pour tous, la consolidation d’un écosystème qui favorise l’entrepreneuriat « tech » et la digitalisation des services de l’État. Autre domaine porteur dans le secteur des services : le tourisme. Le pays a accueilli 3,4 millions de touristes en 2018, contre 2 millions l’année précédente. Le gouvernement a AFRIQUE MAGAZINE

I

ainsi lancé le plan « Sublime Côte d’Ivoire ». Cette stratégie doit élargir l’offre au-delà du tourisme d’affaires en recentrant les investissements pour attirer une clientèle de loisirs et recevoir 5 millions de voyageurs d’ici à 2025. Ainsi que hisser le pays au rang de 5e puissance touristique du continent. Le programme est ambitieux et l’enveloppe consacrée importante : 3 200 milliards de francs CFA (4,9 milliards d’euros). Les investisseurs privés sont appelés à le soutenir. Le potentiel est phénoménal : Abidjan, Yamoussoukro, le grand Nord, la boucle du cacao, la diversité naturelle, des centaines de kilomètres de plages presque vierges… Tous les éléments phares d’une destination attractive sont présents, y compris les points d’accès aéroportuaires. La crise du Covid aura, de fait, reporté la réalisation de ces ambitions pour plusieurs mois. Mais le potentiel est là. Et en attendant des jours plus tranquilles, les Ivoiriens sont invités à redécouvrir leur pays !

Jouer un rôle majeur dans l’intégration régionale

La Côte d’Ivoire est la principale puissance économique de la zone UEMOA. Elle participe activement à la vie des organisations régionales et sous-régionales. Et est une force d’initiative au niveau de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). La coopération et l’intégration régionale seront l’un des vecteurs de la croissance dans les années à venir. L’objectif est d’accentuer la stratégie et la position de « hub » du pays. Abidjan est le point d’entrée majeur de la région, soutenu par des infrastructures portuaire et aéroportuaire de qualité. Sur le plan des transports, il faudra aller rapidement vers l’interconnexion régionale, en reliant par la route Abidjan et Lagos. Sur le plan de l’énergie, la Côte d’Ivoire peut assurer un rôle de fournisseur pour de nombreux pays de la région : Burkina Faso, Mali, Togo, Bénin, Ghana… Et demain, la Sierra Leone, le Liberia, la Guinée. L’une des clés sera la coopération entre acteurs régionaux, entreprises privées et secteur public afin d’améliorer les capacités et le fonctionnement du marché commun, et d’accentuer les chaînes de valeurs régionales. ■

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

Tous les éléments phares d’une

destination attractive sont

présents, y compris les points d’accès aéroportuaires.

75


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

Climat, forêt et green development : la mission d’une génération

76

NABIL ZORKOT

L

e développement durable est un autre pilier de l’émergence. Maintenir une croissance élevée suppose la gestion du capital naturel, de prendre en compte la « soutenabilité » environnementale. Selon la Banque mondiale, la valeur du stock de capital naturel par habitant a diminué de 26 % entre 1990 et 2014. Même si elle n’est pas aussi grave qu’au Nigeria, cette détérioration est inquiétante, surtout si on la compare avec plusieurs pays qui ont réussi à revaloriser leur stock de capital naturel. La Côte d’Ivoire doit faire face, comme tout le continent, aux défis engendrés par le changement climatique et les exigences de la transition énergétique. Les menaces sont persistantes et aggravent sa vulnérabilité : inondations, dérèglement de la pluviométrie, affaiblissement du littoral, hausse des températures… Des villes comme Abidjan ou Grand-Bassam seront menacées par la montée du niveau de la mer. La récolte de produits essentiels, comme le cacao, pourrait être remise en cause par ces changements. La Banque mondiale a estimé que le réchauffement climatique pourrait coûter au pays près de 800 milliards de francs CFA en 2050. L’objectif sera d’investir massivement dans le mix énergétique, de conjuguer croissance économique et protection de la nature, et de susciter l’émergence d’un « entrepreneuriat vert ». D’ores et déjà, les usines de recyclage font leur apparition dans le paysage. Au cœur des enjeux, la forêt ivoirienne. Estimée à 37 % du territoire national en 1960, la couverture forestière a fortement été réduite pour occuper moins de 14 % en 2010 (Agence française de développement, 2013). Ce taux de déforestation, provoquée en partie par la culture du cacao, est l’un des plus rapides au monde. Or, les forêts tropicales jouent un rôle crucial dans la lutte contre le changement climatique. Elles répondent également à des besoins vitaux au niveau local en régulant les températures, en aidant à générer les précipitations et en purifiant l’air et l’eau. La priorité nationale est de retrouver un taux de couverture forestière de 20 % à l’horizon 2045, soit près de 3 millions d’hectares de forêts, avec 72 % en forêts classées et 28 % dans le domaine rural. Cette politique englobe à la fois la reforestation, mais aussi la réhabilitation et l’extension de la forêt résiduelle, si précieuse, en particulier sur les terres qui appartiennent à l’État. Le plan d’action est chiffré à près de 700 milliards de francs CFA (plus de 1 milliard d’euros) au cours de la première décennie (2020-2030). Les contributions financières attendues se répartissent entre l’État (à hauteur de 37 %) et le secteur privé (63 %). L’objectif est également de ménager un large espace de collaboration entre les agriculteurs, les cacaoculteurs et la préservation du patrimoine naturel. C’est le concept d’« agroforesterie » moderne, le seul à même de préserver la culture du cacao, moteur de la richesse nationale. ■


Le parc national d’Azagny, à l’embouchure du Bandama, dans la région de Grand-Lahou.

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

77


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

Portfolio

C’est déjà demain

C’est presque une tradition historique, qui remonte aux premières années de l’indépendance. La Côte d’Ivoire aime les « grands travaux », les projets ambitieux, modeler son territoire. En exclusivité, Afrique Magazine vous emmène sur les nouveaux chantiers de l’avenir, ceux de l’Éburnie du XXIe siècle. 78

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


L’échangeur

NABIL ZORKOT

POINT DE DÉPART ou point d’arrivée du fameux 3e pont d’Abidjan (HKB), sa structure serpentine s’envole au-dessus du célèbre boulevard VGE. L’échangeur (16 tabliers sur trois niveaux) s’impose comme le symbole urbain de Marcory, de cette ville « nouvelle » qui s’étend vers la mer et l’aéroport. Inaugurée en décembre 2014, la structure marque aussi l’entrée de la Côte d’Ivoire dans une nouvelle période de dynamisme et d’investissement. Les travaux ont été réalisés par le groupe français Bouygues.

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

79


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

80

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


La baie de Cocody

DR

ENFIN ! La lagune d’Abidjan retrouve des couleurs. Entamés depuis 2017, les travaux de dépollution ont permis d’assainir progressivement l’environnement d’une ville construite entre terre et mer, le long des méandres lagunaires. Un véritable défi pour cette cité de 5 millions d’habitants qui s’étend chaque jour un peu plus loin. Au centre du projet, la baie de Cocody, avec l’aménagement des berges en zone résidentielle, la création d’une marina, la reconstitution d’un couvert végétal pour lutter contre l’érosion des sols, qui impacte directement l’ensablement. Enfin, un pont de 1,5 km (lancée de 634 m, viaduc, échangeurs) devra relier le quartier Plateau à la commune de Cocody. Il s’agira du 5e pont de la capitale économique (le 4e, dont le chantier est en cours, rattache Yopougon au Plateau). Les travaux sont menés par le groupe marocain Marchica Med pour l’aménagement-protection de la baie. Le pont, lui, a été dessiné par l’architecte ivoirien Pierre Fakhoury, et la construction sera assurée par l’entreprise China Road and Bridge Corporation (CRBC).

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

81


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

Le parc d’Akouédo POUR LES ABIDJANAIS, Akouédo aura longtemps été associé aux images dantesques d’une décharge urbaine hors de contrôle, à une menace environnementale majeure. À la fin 2018, après plus d’un demi-siècle « d’activité », le site a été fermé. Un projet novateur a vu le jour, porté par PFO Africa, le groupe Veolia et les paysagistes de Niez Studio : la création d’un grand parc botanique où l’on pourra retrouver les multiples ambiances naturelles de la Côte d’Ivoire (le Sahel, les forêts, les différentes espèces végétales du pays). Un lieu de rencontres, de découvertes, d’échanges, en prise avec le « nouveau monde ».

82

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


DR

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

83


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

La Tour F, une tour pour l’Afrique ELLE SE DRESSERA LÀ, au cœur du Plateau d’Abidjan, comme le symbole des ambitions ivoiriennes, comme le symbole aussi d’une ville ouverte, cosmopolite, tournée vers le monde. Avec ses 404 m à la pointe de la flèche, elle sera la tour la plus haute d’Afrique. Et viendra compléter la cité administrative d’Abidjan, les tours A, B, C, D et E : construites à partir du milieu des années 1970, elles font aussi l’objet d’un important programme de rénovation. La Tour F proposera 100 000 m2 de plancher et pourra accueillir 3 500 personnes dans un environnement connecté, « intelligent » et de haute sécurité. Pensé et réalisé par le groupe PFO Africa, ce monolithe de verre se veut à la fois structure et œuvre d’art, où la forme et la matière ne font qu’un. Inauguration prévue fin 2025.

84

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


DR

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

85


DÉCOUVERTE/Côte d’Ivoire

Le 30 juillet dernier, Alassane Ouattara nommait Hamed Bakayoko Premier ministre.

F

in octobre, le 31 précisément, doit avoir lieu le premier tour de l’élection présidentielle. Un moment démocratique clé pour la Côte d’Ivoire, une étape dans la construction de la modernité politique. Face aux défis multiples, le président Alassane Ouattara fera acte de candidature. Avec un véritable projet de continuité et d’action. Mais chacun le sait, l’élection d’octobre 2020 sera aussi… une véritable élection, ouverte, l’occasion d’un débat tonique et d’une campagne animée. Les candidats sont déjà nombreux, dont ceux du PDCI et du FPI. Le RHDP proposera un vrai bilan et une perspective pour l’avenir. Le programme du candidat est sur la table. L’équipe est rassemblée. Dans ces moments de pandémie mondiale, d’incertitudes économiques, de menaces sécuritaires, le processus prend toute son importance. La Côte d’Ivoire aura besoin de leadership. Et ce seront les Ivoiriens, in fine, qui décideront. ■ 86

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

IVORIAN PRESIDENCY/CIBOUT/AFP PHOTO

Un scrutin ouvert et décisif


SUR VOTRE TABLETTE ET VOTRE MOBILE › Une version

numérique enrichie › Plus

d’interactivité, de partage, de plaisir, de lecture › Des offres

avantageuses

TÉLÉCHARGEZ VOTRE MAGAZINE ET VOS ARTICLES PRÉFÉRÉS, OÙ QUE VOUS SOYEZ ! Disponible sur

App Store


rencontre

MAÏMOUNA

DOUCOURÉ « UN FILM À HAUTEUR D’ENFANTS »

Avec son long-métrage, Mignonnes, la réalisatrice franco-sénégalaise suit les rêves et les souffrances d’Amy, 11 ans, tiraillée entre traditions et modernité. Et par la transformation du corps. Une histoire nécessaire qui renvoie dos à dos deux formes d’oppression féminine : la polygamie et l’hypersexualisation des préadolescentes. propos recueillis par Ast r i d K r i v i a n


GIANCARLO GORASSINI/BESTIMAGE

Lauréate l’année passée, Maïmouna Doucouré a assisté à la remise du prix Gold Fellowship à l’hôtel Lutétia à Paris, le 3 mars 2020.


RENCONTRE

N

ée en 1985 à Paris, de parents sénégalais, Maïmouna se passionne dès l’enfance pour les histoires, entre les contes de sa grand-mère et les films d’horreur qu’elle regarde avec ses frères. Même si son rêve de cinéma lui semble inaccessible, réservé « aux autres », elle écrit des scénarios et prend des cours de théâtre, parallèlement à sa licence de biologie. Après un premier opus en 2013, le second court-métrage de cette autodidacte, Maman(s), est sélectionné dans plus de 200 festivals internationaux. Dépeignant la souffrance d’une fillette dans une famille polygame, il remporte plus de 60 prix, dont le César du meilleur courtmétrage, en 2017. En 2019, l’Académie des Oscars récompense la carrière prometteuse de la cinéaste par le prix du Gold Fellowship. Son premier long-métrage, Mignonnes, raconte la métamorphose d’une préadolescente, Amy, 11 ans, prise en étau entre sa culture sénégalaise et sa culture française. Bouleversée par l’annonce de l’arrivée de la seconde épouse de son père au sein du foyer et par la douleur que cela provoque chez sa mère, elle est fascinée par une bande de collégiennes effrontées s’adonnant à une danse très lascive en vue d’un concours. Elle cherche alors à intégrer ce groupe par tous les moyens, croyant y trouver une libération. Inspiré de faits réels, le film alerte sur ce phénomène d’hypersexualisation de plus en plus précoce des jeunes filles et questionne l’influence dominante de certains modèles féminins « objectifiés » sur ces dernières, à l’ère d’Internet et des réseaux sociaux. Un conte initiatique sensible et juste, couronné par le prix de la meilleure réalisation au Festival du film de Sundance et la mention spéciale du jury à la Berlinale.

« Pendant un an et demi, je suis allée à la rencontre de jeunes filles dans les parcs, la rue… Il y a urgence à faire entendre leur voix. » peau d’une fillette de 11 ans, éprouve ses difficultés, ses interrogations, la violence de la transformation du corps – laquelle, rapide ou lente, est toujours compliquée à vivre. Des faits réels ont donc nourri votre écriture ?

C’est une fiction mais, en effet, beaucoup d’événements, d’anecdotes sont inspirés des témoignages de ces jeunes filles. J’avais la volonté de transposer à l’écran une authenticité : comment elles vivaient leur âge, la société, la famille, l’école, leurs copines, le rapport avec elles-mêmes. Avoir 11 ans aujourd’hui est encore différent de ce que c’était à mon époque. À l’heure des réseaux sociaux, l’exposition est différente et les diktats de la beauté évoluent sans cesse…

AM : Quel est le point de départ de votre film, que vous présentez comme un cri d’alarme ? Maïmouna Doucouré : Lors d’une fête de quartier, j’ai assisté à

Cette hypersexualisation des jeunes filles contraste avec leur méconnaissance de la sexualité. Et sous ses habits sexy, votre héroïne porte une culotte d’enfant…

un spectacle où des jeunes filles dansaient de façon sensuelle, provocante, habillées de vêtements très courts… J’étais très surprise, étant donné leur jeune âge – elles avaient 11 ans. Au sein du public, il y avait des mamans d’origine africaine, plus traditionnelles, d’autres qui portaient le voile… C’était un vrai choc des cultures ! Cela m’a fait penser à ma propre préadolescence, quand je m’interrogeais sur ma féminité, tiraillée entre ma culture sénégalaise, héritée de mes parents, et ma culture occidentale. Toutes ces questions sont remontées à la surface. Pendant un an et demi, je suis allée à la rencontre de jeunes filles dans les parcs, la rue, les écoles, les centres d’animation. Je les ai écoutées, enregistrées. J’ai parfois filmé leur récit. Vu ce qu’elles me racontaient, j’ai réalisé qu’il y avait urgence à faire entendre leur voix, à les raconter au cinéma, avant tout pour les comprendre. Mignonnes est un cri d’alarme : quels sont les outils donnés à nos petites filles pour se construire ? J’ai fait ce film à hauteur d’enfant, pour que chaque spectateur se glisse dans la

C’est un âge particulier, de transition. Une métamorphose, où des couches successives transforment le corps, l’apparence, mais on demeure une enfant, on n’a pas vraiment mué. On tient dans une main une poupée et dans l’autre une cigarette pour faire comme les grands. Aujourd’hui, en quelques clics sur le Net, on a accès à tout ce qui existe, la pornographie… Les figures féminines actuelles les plus célèbres et suivies, souvent, ne sont pas des artistes et se font connaître uniquement par leur corps. Plus elles sont sexy, plus elles vont avoir des « followers » et des « likes ». À ce jeune âge, on adopte une forme de mimétisme sans comprendre tous ces mécanismes. On espère un résultat similaire en matière de visibilité, d’attention. Lors de mes recherches sur les réseaux sociaux, j’ai vu des jeunes filles de 11 ans qui paraissaient 16 ou 18 ans, grâce au maquillage, aux habits, aux filtres… D’autres, très jeunes aussi, sont suivies par 400 000 personnes parce qu’elles s’exhibent en string, dénudées… C’est important de s’interroger sur ces phénomènes.

90

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


Non pas pour les juger mais pour se remettre en question, éveiller l’esprit critique des filles et des garçons – concernés aussi par ce sujet. La relation avec les parents est importante, mais le système éducatif a aussi sa part à jouer dans les échanges avec eux, pour ouvrir le débat. Mignonnes est avant tout l’histoire d’une petite fille qui cherche à définir sa féminité, et ce film peut être un support efficace pour échanger sur tous ces thèmes. Il est essentiel de pouvoir en parler sans tabou. Le film raconte deux oppressions que subissent les femmes : la polygamie, que le père de votre héroïne impose à son épouse, laquelle en souffre beaucoup, mais aussi cette injonction, plus occidentale, à être belle, sexy, ce diktat sur le physique…

On a cette fâcheuse tendance à pointer les autres cultures du doigt, arguant des conditions de « pauvres femmes oppressées et soumises ». On a du mal à se regarder nous-mêmes dans un miroir. Ce film est aussi le reflet d’une société, le portrait sans concession d’une jeune fille qui va chercher une liberté. Mais en est-ce vraiment une ? Cette « objectification » de la femme n’est-elle pas finalement une autre forme d’oppression ?

JEAN-MICHEL PAPAZIAN POUR BIEN

Pourquoi, selon vous, ces modèles de femmes construisant leur célébrité à travers leurs corps sont-ils si puissants, influents ?

La rappeuse américaine Cardi B confie être totalement consciente d’utiliser son corps pour le marketing et le dit clairement : « Voilà ce que je vends, mes seins, etc. » Cela dit, elle est majeure et vaccinée. On l’observe aussi dans les publicités. C’est connu : Les jeunes Fathia Youssouf, Ilanah Cami-Goursolas, le sexe fait vendre. Je me demande juste si on est Esther Gohourou et Medina El Aidi (de gauche à droite) interprètent les héroïnes de ce conte initiatique au féminin. vraiment libre quand notre corps se détache de notre personne et de notre esprit pour ne devenir qu’un limites, même pour leur propre avenir, leur projection d’ellesobjet en tant que tel ? Le film n’est pas là pour dire qu’il ne faut mêmes. Surtout à l’époque où l’estime de soi chez une femme pas se montrer nue, proposer une morale. C’est un conte, une passe par l’image qu’elle renvoie. La beauté ne serait pas comfable qui pose une question : peut-on, en tant que femme, choisir patible avec un métier intellectuel, créatif… Il y a urgence à celle qu’on veut être, le costume qu’on veut porter ? N’est-on pas ouvrir les imaginaires. emprisonnée quand les diktats nous poussent à faire de nos corps des objets ? Une petite fille de 11 ans n’a pas vraiment Comment avez-vous abordé la réalisation des scènes conscience de tous ces codes… Peut-être devrait-on donner des de twerk, danse composée de déhanchés provocants, outils, des perspectives différentes aux enfants, pour qu’elles jouées par ces jeunes actrices ? puissent avoir toutes les clés dans leur construction. Et qu’elles Déjà, pour trouver mes comédiennes, on a vu 700 fillettes. prennent déjà le temps de grandir. On a besoin de modèles de Elles n’avaient jamais joué. C’était très important d’être totalefemmes variés : astronautes, présidentes, ingénieures… Cette ment transparente sur le sujet du film, avec elles comme avec diversité est essentielle pour qu’elles puissent se projeter autreleurs parents. D’instaurer un rapport de confiance, et de leur ment. Au cours de mes recherches pour le film, je me souviens faire comprendre pourquoi on le faisait. Aujourd’hui, elles sont d’une jeune fille qui peinait à croire que j’étais réalisatrice : comme mes filles. On est très proches, on se parle presque tous « C’est bizarre, parce que vous êtes jolie… » Cette remarque a les jours. J’ai aussi fait intervenir une psychologue pour les été comme un électrochoc. Certaines jeunes filles se fixent des accompagner aussi après la sortie du film, pour les protéger. AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

91


RENCONTRE

CRITIQUE

La danse des petits ventres

L

Par la danse, j’ai voulu les raconter telles qu’elles se vivent et se perçoivent. C’est un moyen d’expression pour elles, à travers ce corps en pleine mutation qui leur échappe. Elles prennent du plaisir à danser de cette façon et cela suscite aussi chez mon héroïne, Amy, une forme de libération. C’est comme ça qu’elles s’exposent, via ces vidéos qu’elles postent sur les réseaux, ces préadolescentes qui se représentent dans une danse d’adultes. C’est important de le mettre en scène, d’être fidèle à leur regard sur elles-mêmes.

e cinéma nous avait déjà montré des bandes de filles dans les cités françaises, mais pas aussi jeunes… Voici l’histoire d’Amy, 11 ans, qui grandit Par le montage, le film souligne le choc des cultures. dans un quartier parisien populaire : Une scène de prière montrant des femmes couvertes son père, au Sénégal depuis quelques de la tête aux pieds, prônant la pudeur, alterne années, s’apprête à revenir chez sa femme avec un plan où votre héroïne regarde, fascinée, et ses enfants… accompagné de sa seconde épouse. une vidéo de danseuses très dénudées… Amy a du mal à comprendre la soumission de sa mère Je ne suis pas allée chercher loin : ce contraste, c’est ma à la polygamie, tout en continuant à suivre la tradition vie au quotidien, encore aujourd’hui, à mon âge. J’ai eu une religieuse scrupuleusement inculquée par sa tante éducation religieuse musulmane, ma mère est très pratiquante. (jouée par Mbissine Thérèse Diop, la première actrice Quand je mets une jupe, comment vous dire… elle me dit : « T’es noire du continent africain à avoir été tête d’affiche habillée trop court ! » Ça ne passe pas inaperçu. au cinéma !). Mais à la mosquée, La tante d’Amy est incarnée par sous son hijab, Amy regarde les Mbissine Thérèse Diop, première vidéos des filles de son âge qui se actrice africaine à jouer dans dansent sur des musiques rap et le premier long-métrage (La Noire hip-hop ! C’est ce chemin qu’elle de…) réalisé par un cinéaste va vouloir suivre pour tenter d’Afrique subsaharienne (Ousmane d’échapper à la pesanteur Sembène), en 1966. C’était important familiale. Intégrer un groupe, voir qu’elle joue dans le film ? son corps changer, Oui, sa présence fait sens, j’étais fière, se faire aimer à coups de « likes » heureuse, honorée de l’avoir. Un casting, sur les réseaux sociaux, c’est comme une rencontre amoureuse, se confronter à sa famille… et là j’ai eu un coup de foudre. Je pense C’est comme une relecture, que grâce à elle les esprits de nos ancêtres au XXIe siècle, du passage d’un nous ont accompagnés pendant le tourâge à l’autre, et de l’éternelle nage, nous apportant force et bénédicopposition entre tradition et tion. J’adore regarder son visage. La modernité. Ces fillettes, pas encore figure qu’elle incarne dans ce conte qu’est ados, jouent de leur corps sans Mignonnes est puissante. se rendre vraiment compte du Mignonnes montre aussi la souffrance message sexuel qu’elles envoient provoquée par la polygamie, chez la Mignonnes (Bac Films) sort en salle le 19 août. à ceux qui les regardent. Elles se fillette et sa mère… déhanchent avec fougue et talent J’ai grandi dans une famille polydans des tenues qui choquent game. Souvent, les grands du quartier jusqu’aux mamans qui assistent aux concours organisés m’interrogeaient : « Mais vous êtes combien, chez vous ? Vous pour leurs battles. Après un long casting, Maïmouna dormez comment ? Il y a combien de mères ? ». Les familles Doucouré a trouvé son Amy (et les autres membres comme la nôtre étaient minoritaires, donc on attisait les curiodu groupe, baptisé Les Mignonnes, tout aussi crédibles) sités. Je n’ai pas vécu les mêmes choses que mon héroïne, car pour raconter cette histoire avec beaucoup de couleurs, j’avais déjà deux mamans à ma naissance. Au-delà de la polyd’énergie et d’empathie. Le résultat est à la fois drôle gamie, je dénonce cette tendance de nos mères à supporter, et triste, tendre et violent, et glisse parfois vers le à résister malgré tout. En soninké, on appelle ça mougni. Un conte fantastique tout en posant un regard aigu mot qu’on utilise si souvent pour les femmes… Il y a un prosur un phénomène générationnel. ■ Jean-Marie Chazeau blème ? Mougni ! « Supporte pour tes enfants ! » La femme doit

toujours supporter, apprendre à vivre avec, prendre sur elle. 92

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


Ça m’a souvent indignée. Si quelque chose ne te plaît pas, dis non, stop ! pars, divorce ou revendique. Mon inspiration part souvent d’une révolte, d’injustices que j’ai pu voir ou vivre. La superbe musique du joueur de kora sénégalais Ablaye Cissoko suggère par ailleurs une paix avec ces origines, à un autre moment du récit…

Mes deux cultures m’ont construite, je ne rejette ni l’une ni l’autre. J’ai appris à prendre ce qui me correspondait au sein de chacune, et à laisser le reste. Le but n’est pas de les opposer, mais de trouver une complémentarité entre elles. C’est important que mon héroïne trouve sa propre voie, composée de toutes ces richesses qui créent sa singularité. Pourquoi, à l’adolescence, rêviez-vous d’être un garçon ?

Très jeune, j’observais les injustices dont les femmes faisaient l’objet. Je ne voulais pas être une fille car ça me semblait galère, compliqué… Alors que, pour un garçon, tout semblait facile. Je n’avais pas de problème avec ma féminité, c’était le contexte social, le quotidien qui me poussaient à penser ainsi. Quand vous parliez à votre mère de vos rêves de cinéma, elle vous répondait : « C’est pour les autres… »

discours : « Tu deviens ce que tu crois. » Et vous racontez cette anecdote : au cours du festival, un homme a confié à votre producteur : « Elle ne peut pas être l’auteure du film, elle est trop féminine ».

Oui. Mon Dieu, j’ai eu du mal à y croire. Parce que j’étais en robe avec des talons, cet homme ne m’imaginait pas capable de réaliser un film. Ça m’a donné envie d’être encore plus féminine. Parce que je n’ai absolument pas l’intention d’entrer dans cet état d’esprit selon lequel, pour être crédible, il faut être « masculine ». Chacun choisit le vêtement qui lui convient, jogging-baskets ou talons-robe ! Ça n’enlèvera rien à mon œuvre, à ma création. C’est à lui de changer ses idées, pas à moi. Hélas, beaucoup pensent comme lui. La seule façon de les faire évoluer est de continuer à être qui l’on est, à créer, exister en tant qu’artiste. La réalisatrice Maïwenn dit que sur un tournage elle fait appel, je cite, à ses « hormones autoritaires et masculines ». Vous partagez cette idée ?

Moi, en tournage, je suis quasiment tous les jours en talons. Je me sens très à l’aise ! Je ne me suis jamais sentie jugée sur un plateau. On est tous dans le même bateau. Je suis le capitaine mais chacun est essentiel. On travaille main dans la main, et ma féminité n’enlève rien à ma capacité à diriger mes acteurs, mes troupes. Quant à l’autorité, c’est vrai qu’on attribue cette qualité plutôt aux hommes. Quand il s’agit d’une femme, on n’emploie pas les mêmes qualificatifs : elle est chieuse, hystérique… Mais ça va, j’ai un rapport assez amical avec mes équipes. En revanche, je suis hyperexigeante. Et puis, dans ma famille, la figure de l’autorité, c’était ma mère. Mon père était très cool, c’est lui qu’on allait voir quand on voulait sortir ! L’autorité et la féminité n’ont donc jamais été en contradiction pour moi.

« Avec une phrase, tu peux sauver et construire la vie d’une personne, ou bien la détruire. »

Pendant longtemps, je me suis interdit de rêver. Ma mère me disait « ce n’est pas pour nous » et, au cinéma et à la télé, tout lui donnait raison. J’ai quand même gardé mes rêves près de moi car j’écrivais, je prenais des cours de théâtre. J’avançais à petits pas, sans trop en parler. Aujourd’hui, je suis vraiment ravie d’avoir osé faire tomber les barrières, casser ce plafond de verre. Et puis j’avais ce complexe de l’autodidacte : comment faire un film sans avoir été formée dans une école de cinéma ? J’ai dû effectuer un travail sur moi. Aujourd’hui, des personnes plus jeunes me parlent de leurs rêves – être réalisatrice, actrice, ouvrir une pâtisserie… Je leur donne de l’énergie, de la force : il faut d’abord y croire, avoir la foi en soi. Il y a des techniques pour travailler cette attitude mentale. Et c’est elle qui va nous pousser à l’action et à l’accomplissement de notre projet. On n’a qu’une vie ! Il faut qu’à la fin on soit content d’avoir eu celle dont on a rêvé. Et c’est essentiel de passer le relais aux jeunes générations. Hélas, à l’école, il manque cette dimension de développement personnel. Moi, je coache mes petites nièces ! Avec amour et de façon ludique. Les mots ont un poids. Avec une phrase, tu peux sauver et construire la vie d’une personne, ou bien la détruire. Il faut garder ça en tête quand on s’adresse à nos enfants. Consacrée meilleure réalisatrice cette année à Sundance, vous avez cité Oprah Winfrey dans votre

AFRIQUE MAGAZINE

I

Quel est votre lien avec le Sénégal ?

J’adore y passer des vacances, voir ma famille. Je parle très bien le soninké, la langue de mes parents, et j’en suis extrêmement fière ! Je communique ainsi de façon très fluide avec ma grand-mère, mes oncles et tantes, mes cousins… Je me régale des spécialités culinaires, j’adore manger à la main. Le thiep [plat typique du pays, ndlr] n’a pas même le goût si je le mange avec une cuillère dans une assiette, ou dans un plat familial avec la main. Et mon amour des histoires est en grande partie hérité de l’Afrique. Quand j’étais enfant, pendant les vacances, ma grand-mère nous demandait de décortiquer les cacahuètes qu’elle plantait le lendemain et, en échange, elle nous racontait des contes. Je prenais tout mon temps pour les décortiquer et entendre le plus d’histoires possible ! Même si elle finissait toujours par s’endormir… Ce sont de beaux souvenirs. ■

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

93


littérature

YASMINA KHADRA « C’EST ENCORE LA NUIT DANS CERTAINS ESPRITS »

Avec Le Sel de tous les oublis, le prolifique écrivain algérien nous entraîne dans un récit magistral, à la mesure de son immense pays. Une fois de plus sous sa plume remarquable : la question de la liberté au féminin. propos recueillis par Fouzia Marouf 94

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


BRUNO ARBESU/REA

L’auteur dans les bureaux de son éditeur, à Paris.

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

95


LITTÉRATURE

É

crivain inclassable, passant avec aisance du roman à l’autobiographie, Mohamed Moulessehoul, alias Yasmina Khadra, signe Le Sel de tous les oublis, publié en France et en Algérie le 20 août, un roman à la veine philosophique et contemplative qui prend racine dans l’Algérie de l’aube de l’indépendance. Le récit suit les pas d’Adem, instituteur épris de sa femme qui le quitte sans un regard. Abattu, amer, le jeune homme abandonne ses élèves, son existence paisible, et choisi l’errance, sillonnant les routes au gré du vent, de l’eau, du feu. Au fil des saisons et des épreuves, il rencontre une galerie de personnages qui sont autant d’échantillons de l’humanité : fous, érudits, justes ou encore obscurantistes. À travers les pérégrinations d’Adem, l’auteur renoue avec ses souvenirs d’enfance, vit au rythme du pouls des villes, qu’il dépeint en allégories féminines, selon la tradition de la littérature arabe. Il rappelle la voix des Algériens, dignes après avoir gagné leur indépendance : confiants, ils ont l’espoir d’un pays porteur de justice, de tous les possibles, d’un renouveau du système éducatif. Si Le Sel de tous les oublis évoque en creux la mémoire d’une nation, il convoque aussi la liberté de la femme, dans la droite ligne de toute l’œuvre de l’auteur, ponctuée par des destins féminins singuliers : Aïda, prostituée dans Les anges meurent de nos blessures, Zunaïra, avocate interdite d’exercice dans Les Hirondelles de Kaboul, Siham, kamikaze dans L’Attentat. Révélé au grand public avec la trilogie policière clôturée par L’Automne des chimères en 1998, l’écrivain, alors dans l’armée algérienne – où il a été officier supérieur pendant trente-six ans – et interdit d’écriture, a choisi pour pseudonyme deux prénoms de sa femme, qui lui aurait confié : « Tu m’as donné ton nom pour la vie, je te donne les miens pour la postérité. » S’emparant de thématiques brûlantes liées à l’actualité, ses romans, traduits dans 40 langues, évoquent tour à tour les années noires de l’Algérie, le chaos de l’Afghanistan, le conflit israélo-palestinien, celui de l’Irak… L’Attentat a été adapté en long-métrage par le Libanais Ziad Doueiri en 2012 ; Les Hirondelles de Kaboul a inspiré à Zabou Breitman le film d’animation du même nom, qui a rencontré un retentissant succès au Festival de Cannes 2019. Disséquant le fanatisme et la corruption, l’auteur crée la surprise avec son dernier opus, conte intime sur le destin et la liberté de la femme. 96

AM : Quel est le point de départ de ce roman ? Yasmina Khadra : Toujours cette poche insondable qu’on

appelle le facteur humain. Je prends un être ordinaire et le mets dans une situation qui ne l’est pas pour voir sa réaction. L’imprévu étant, parfois, une épreuve, j’essaye d’analyser le chamboulement qu’il occasionne dans une vie jusque-là tranquille, voire banale. Je pars du principe, somme toute discutable, puisque la vérité absolue est un mirage, que nous sommes tous les enfants du hasard. Tantôt otages, tantôt titans, nous naviguons à l’aveugle vers notre destin. Qui saura garder la tête froide et qui perdra son sang-froid, et quels sont les paramètres fiables de notre authenticité ? Mes personnages m’aident à cerner ce qui me dépasse car je suis souvent chagrin, outré ou carrément désespéré en constatant l’ampleur du gâchis qui fausse l’harmonie censée nous protéger de nous-mêmes. Je trouve que le roman dispose d’outils susceptibles de nous éclairer sur notre condition, en nous confrontant à des personnages de fiction qui deviennent des repères probants, parfois notre propre reflet. C’est par le livre que j’ai accédé à certaines clefs de mon caractère. J’essaye, à mon tour, d’apporter un peu d’éclairage sur nos zones BIBLIOGRAPHIE d’ombre et de lumière. À travers mes approches, je m’aperSÉLECTIVE çois que les rédemptions sont possibles. Il suffit de situer les ◗ 2020 : Le Sel de failles pour contenir le naufrage. tous les oublis, Casbah et Julliard Le Sel de tous les oublis est né de cette réalité : n’est en perdition ◗ 2019 : L’Outrage que celui qui se verrouille obsfait à Sarah Ikker, tinément dans ses frustrations, Casbah quand la vie lui prouve qu’il et Julliard existe toujours une porte dérobée donnant sur d’autres hori◗ 2005 : L’Attentat, zons à conquérir après l’échec. Julliard Le personnage principal, Adem, est un homme complexe. Antihéros taiseux, en souffrance, il ne se bat pas pour regagner l’amour de sa femme mais accepte son départ et, meurtri, choisit l’errance…

◗ 2002 : Les Hirondelles de Kaboul, Julliard

Nous sommes au Maghreb, dans les années 1960. À cette époque, le sens de l’honneur supplantait toutes les autres vertus. Une femme répudiée était une chose, un homme « répudié » en est une tout autre. Adem menait son petit train-train sans se poser de questions. Modeste instituteur dans un village de la Mitidja, il a choisi de ne pas trop se bouger pour améliorer son existence, persuadé qu’il ne manquait de rien. Son couple prend l’eau et cela ne le préoccupe nullement. Chez nous, la femme est une sorte de protubérance organique de son époux. Il ne vient pas une seule seconde à l’idée de ce dernier qu’une épouse est d’abord une personne à part entière, qu’elle

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


SHUTTERSTOCK

29 novembre 2019 : 41e vendredi de manifestation contre le scrutin présidentiel prévu le 12 décembre. L’auteur exilé place de grands espoirs dans le peuple algérien, sans oublier les Algériennes, dont il ne doute pas qu’elles sauront se faire entendre… à la longue.

peut partager la vie d’un homme sans pour autant s’y diluer, qu’elle a des attentes, des états d’âme, des exigences, des principes. C’est dans l’inattention de l’époux à ces données capitales que le malentendu puise les ingrédients de l’implosion. Et un jour, la patience rompt, et la femme claque la porte derrière elle. Il a fallu cette rupture brutale pour qu’Adem sorte de son autisme et mesure l’importance de la femme dans un couple. Mais c’est trop tard. La femme est partie en emportant tout avec elle, ne laissant à l’époux que les dégâts causés par son incomplétude.

n’avait su préserver chez lui. Il est dans la préméditation d’un mal qu’il est le seul à cautionner. Bien sûr, comme tous les mensonges, son misérable projet emprunte au plausible ce qui pourrait le « justifier », mais ce n’est qu’une diversion. Adem sait qu’il est en train d’enfreindre les règles, sauf que ses propres déconvenues, son statut d’humilié et son besoin morbide de prendre sa revanche sur le « largué » qu’il était, l’ensemble de ces facteurs hautement dégradants l’emporte sur les autres considérations.

Sa franchise et ses convictions concernant sa rupture suscitent l’indignation de certains hommes sur sa route : « Oui… Une femme a le droit de se défaire d’un homme qui la déçoit, ou qui la maltraite, ou bien qui la retient en otage. Elle doit vivre sa vie comme elle l’entend. Elle n’a pas à sacrifier sa vie pour qui que ce soit. »

Je n’ai pas la prétention de tordre le cou à l’incongruité. Le monde est absurde par vocation. Tout le malheur de l’humanité vient de la faillite du bon sens. Depuis la nuit des temps, c’est encore la nuit dans certains esprits. Le poète a beau nous montrer la lune de ses rêves, nous nous obstinons à ne voir que son doigt sans ongles, rongé jusqu’au sang à cause de l’inquiétude que nous lui inspirons. Regardons ce que nous sommes en train de faire de notre mère la Terre, le vandalisme que nous commettons allègrement autour de nos rares quiétudes, les guerres

Il ne s’agit pas de franchise, mais d’une hypocrisie éhontée. Adem est en train de légitimer ses noirs desseins, de se donner le courage de braver « l’interdit », de profaner une intégrité qu’il AFRIQUE MAGAZINE

I

Est-ce une façon de tordre le cou à l’accablant Code de la famille en vigueur en Algérie au XXIe siècle ?

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

97


LITTÉRATURE

qui se succèdent, les manipulations qui nous rendent étrangers à nous-mêmes, les peurs chimériques qui floutent nos espérances. Pourtant, il suffit d’une présence d’esprit pour accéder à notre part du bonheur. Et quelle est la vraie prêtresse du bonheur, sinon la femme ? Si on mettait un peu plus de cœur dans le cœur d’une femme, on s’éveillerait enfin à la voie de notre salut. Or, nous persistons à ne faire de cette part de nous-mêmes qu’une excroissance secondaire de notre organisme, un membre subalterne de notre corps, et nous devenons ainsi des handicapés. Depuis que je suis enfant, en m’attardant sur le rapport des hommes aux femmes, dans nos contrées enclavées, je n’arrive pas à lui trouver de circonstances atténuantes. Rien ne justifie l’affront fait aux femmes chez nous et ailleurs, y compris dans le monde supposé émancipé. C’est d’une muflerie, d’une ingratitude inqualifiable. Mais je reste convaincu qu’à la longue, ou à l’usure, la femme aura raison de la fatuité des hommes car elle est la lucidité incarnée et elle a la patience de l’érosion, qui émiette les montagnes et façonne les reliefs. Quelles femmes vous ont inspiré et pourquoi ?

Toutes les femmes, car elles ont le même combat. La même foi et le même courage. Pourquoi ? Parce que la mienne a fait de moi un homme heureux. Ma mère me disait : « Tu ne pourras être heureux que lorsque ta femme t’aura béni » – « J’ai déjà ta bénédiction », lui rappelais-je. « La mienne puise sa substance dans mon amour maternel. Elle est naturelle. Celle de ton épouse se mérite et elle est la seule à sauver ton âme. »

Vous rappelez l’importance de l’éducation et de l’érudition à travers les mots du garant de l’autorité d’un village pour convaincre Adem d’être l’instituteur de sa communauté : « La liberté n’est pas une fin en soi ; elle n’en est que l’illusion. Si nous voulons accéder à des jours meilleurs, nous devons axer l’effort sur nos enfants. Ils sont l’Algérie de demain. Ils sont plus aptes à consolider la liberté que nous. »

Je crois que le véritable objectif de l’humanité n’est pas la liberté mais l’accès à la sagesse, dont l’école est le premier jalon. Une éducation saine, responsable et heureuse ne peut que rendre la société plus éclairée, plus digne et tolérante. À travers le périple d’Adem, devenu vagabond, vous ravivez la beauté et la mémoire des différents villages de l’Algérie, comparables aux multiples visages de l’humanité, tour à tour vertueux, corrompus, nantis, empreints de folie ou de sagesse…

L’Algérie est un paradis négligé par les siens, un eldorado en jachère. C’est un pays mythique, d’une beauté fascinante, mais il a le malheur d’être trop riche pour vivre en paix. Notre peuple est viscéralement bon, xénophile et capable du meilleur, mais il manque d’un phare bienveillant capable de l’orienter dans les opacités. On lui a tellement menti qu’il ne croit plus en rien et se méfie de tout ce qui ne le fait pas souffrir. Mais, comme les forêts sinistrées, il saura renaître de ses cendres, plus beau et plus averti que jamais, et il bâtira l’un des plus formidables comptoirs du bassin méditerranéen. Il suffirait d’une éclaircie pour que le soleil ne se couche jamais plus sur la terre algérienne. Un homme, ou une femme, une poignée de patriotes sensés et ambitieux, et la légende numide se remettrait en marche. Nous avons une diaspora d’une rare magie, qui n’attend qu’un signe pour rentrer au pays et en faire un enchantement. Je suis persuadé que ce grand jour est déjà à notre porte, et que tous les défis sont à notre portée.

L’écrivain est un confiné naturel mais, lorsqu’il est contraint de renoncer à ses petites habitudes, le confinement lui devient une épreuve.

Pourquoi avez-vous choisi de situer ce récit à l’aube de l’indépendance de l’Algérie ?

Toutes les époques ont leur histoire. Pourquoi pas les années 1960 ? L’Algérie venait de naître au forceps, dans la douleur et dans le sang, et elle rêvait de se reconstruire fibre par fibre. J’ai voulu, à travers Adem, montrer que rien de ce qu’on acquiert n’est définitif, que les plus beaux lauriers peuvent se transformer en oreillers vénéneux pour celui qui s’endort dessus. Ce roman est une parabole. Il raconte un peu ce que nous sommes devenus. 98

Dans la galerie de personnages singuliers que vous déployez dans Le Sel de tous les oublis, on retrouve des figures emblématiques comme le nain des Agneaux du Seigneur (1998) ou encore Turambo, le célèbre boxeur révélé dans Les anges meurent de nos blessures (2013).

J’aime les mises en abyme. La lecture n’en est-elle pas une ? En lisant, nous adjoignons une part de notre histoire à l’histoire que nous propose l’écrivain. Quelque part, nous sommes en quête de nous-mêmes à travers la vie des personnages. J’aime convoquer les personnes qui comptent pour moi, comme John Steinbeck dans Ce que le jour doit à la nuit, Emmanuel Roblès, Aït Menguellet, Messali Hadj, Ferhat Abbas. Tant d’autres artistes historiques ont traversé mes textes ! Notre existence n’est qu’une galerie de déjà-vu et de rencontres furtives aux-

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


inStargram

COMPTE INSTAGRAM YASMINAKHADRAOFFICIEL

Son compte Instagram, @yasminakhadraofficiel, affiche plus de 16 600 followers.

L’écrivain, qui réside et travaille à Paris, retourne régulièrement en Algérie pour retrouver sa famille et ses amis. Des séjours dont il profite par ailleurs pour participer à différentes manifestations culturelles, et notamment pour rencontrer son lectorat algérien.

quelles nous ne prêtons pas suffisamment attention, d’où notre égarement par moments.

déconnecte totalement que lorsque je pars en vacances en Algérie. Cette année, je n’irai nulle part. Alors j’écris.

Comment avez-vous vécu le confinement ?

Que ferez-vous lors de votre prochain voyage à Alger ?

L’écrivain est un confiné naturel mais, lorsqu’il est contraint de renoncer à ses petites habitudes, à son café à la brasserie du coin et à ses promenades du dimanche, le confinement lui devient une épreuve abominable. En ce qui me concerne, je ne pouvais ni lire ni écrire comme avant. Je passais mon temps à regarder le soleil qui me faisait un pied de nez derrière la vitre. J’ai trouvé qu’il était un beau salaud, ce soleil-là.

Ce que je fais d’habitude. Voir ma famille, mes amis, organiser des rencontres avec mon lectorat, me rendre disponible pour les projets culturels que les associations indépendantes tentent de réaliser. En 2019, j’ai passé plusieurs mois en Algérie, dont cent jours d’affilée. Je suis allé dans le Sahara me recueillir sur les tombes de mes disparus et montrer mon pays natal à ma fille. C’était fantastique. Je comptais renouveler l’expérience, cette année, avec mes autres enfants, mais la Covid-19 a mis son veto.

Qu’en retenez-vous ?

Qu’on est bien peu de chose, finalement. Un virus microscopique a mis sous scellés l’humanité entière. J’ai perdu beaucoup d’amis, emportés sans crier gare par la Covid-19. Du jour au lendemain, plus rien n’est comme avant. Ça donne à réfléchir. Espérons que cette épreuve nous éveille à nos responsabilités. La nature nous a tout donnés et elle peut tout nous reprendre sans que nous puissions faire quoi que ce soit. Que faites-vous pour vous déconnecter totalement ? Comment vous évadez-vous ?

Je suis constamment l’otage de mes personnages. Je ne me AFRIQUE MAGAZINE

I

Adapté en film d’animation, Les Hirondelles de Kaboul a connu un vif succès lors de sa présentation à Cannes l’an dernier. D’autres projets d’adaptation se profilent-ils, en Europe ou aux États-Unis ?

Il y a des intentions mais pas encore de projets. J’ai refusé certaines propositions, je suis en train d’en étudier d’autres. Je ne suis pas pressé. Quatre de mes romans ont été adaptés au cinéma, deux de mes scénarios aussi. J’ai appris une chose : au cinéma, il faut attendre au lieu d’aller chercher. ■

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

99


Maboula Soumahoro « Assumer le “je” femme et noire » 100

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

PATRICIA KAHN

interview


Universitaire reconnue, spécialiste des diasporas africaines en Amérique, née à Paris de parents ivoiriens, elle mène une réflexion sur le racisme, l’identité, les racines, les langues. Un voyage transatlantique et sans tabou. propos recueillis par Astrid Krivian

D

octeure en civilisation du monde anglophone, maîtresse de conférences à l’université de Tours, Maboula Soumahoro est spécialiste des études sur la diaspora noire africaine des Amériques. Née en 1976 à Paris de parents ivoiriens, elle a mené son cursus universitaire entre la France et les États-Unis, où elle enseigne régulièrement depuis 2003, notamment à Columbia. Sa thèse, soutenue en 2008, comparait la dimension spirituelle et religieuse des luttes identitaires des Africains-Américains de la Nation de l’islam aux États-Unis et des Afro-Jamaïcains du mouvement rastafari en Jamaïque. Réflexion incarnée sur son identité de femme noire, son essai Le Triangle et l’Hexagone, publié en 2020, ausculte les mécanismes du racisme à l’aune de son vécu. Un dialogue entre l’intime et le collectif, le passé et le présent, les trois continents atlantiques (Europe, Amérique, Afrique), la culture populaire et les productions intellectuelles, témoignage d’une construction identitaire aux racines plurielles, façonnée par l’Histoire. AM : Pourquoi avoir mené cet essai à la première personne ? Maboula Soumahoro : À ce stade de ma carrière et de ma vie,

il était temps d’assumer un « je ». L’intégrité intellectuelle et la scientificité peuvent aussi passer par le personnel. Mon histoire personnelle et familiale s’inscrit dans des configurations sociales, sociétales, historiques très précises. C’est impossible de s’en départir, alors autant s’y confronter. Tous les groupes humains évoluent dans cette socio-histoire qui les constitue, mais certains ont le privilège de l’oublier. Je fais partie d’un groupe qui ressent et doit gérer au quotidien les conséquences de cette histoire, notamment coloniale. C’est ancré dans le corps, des rappels quotidiens nous y renvoient. Je m’autorise à l’accepter pleinement et à le disséquer. Ce parti pris est un geste d’émancipation, et une façon d’assumer la réalité du monde. AFRIQUE MAGAZINE

I

Quels espaces désignez-vous par votre titre ?

L’Hexagone est une manière très commune et populaire de nommer la France. Le Triangle se réfère au triangle atlantique, un espace à la fois géographique – l’Europe, l’Afrique, l’Amérique – et historique, avec la traite négrière, le commerce transatlantique. C’est un rappel : la France ne se limite pas à sa vision hexagonale, donc strictement européenne. Elle est aussi placée dans les Amériques : la Guyane, Saint-Pierre-et-Miquelon, la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Martin. Cela permet d’envisager la présence de ces départements d’outre-mer actuels, et aussi l’histoire de territoires colonisés désormais indépendants, comme certains pays d’Afrique. On accède ainsi à des géographies, à des chronologies, à une histoire différente et plus complète de la France. Accepter ce déplacement de focale peut sans doute expliquer la France d’aujourd’hui. Justement, pourquoi entend-on actuellement ce discours, dans les débats publics, refusant toute comparaison entre la France et les États-Unis, au sujet des violences policières ?

On brandit cette impossible comparaison de manière absurde et arbitraire, en utilisant l’épouvantail états-unien comme outil rhétorique pour masquer la situation française. Comparaison n’est pas raison, mais on pourrait constater des points de similitude et de différence. Pourquoi imposer un silence, un tabou ? Quel est l’enjeu ? De se regarder, d’accepter la réalité, donc la vérité ? Ce déni, cette dénégation révèlent l’impossibilité d’articuler, d’énoncer la question du racisme systémique, des violences policières, et de la traiter. La France n’est pas états-unienne mais elle est américaine, elle est dans la Caraïbe, et en Guyane. Qu’est-ce que cela implique pour ces pays occidentaux d’avoir contribué au développement spécifique des Amériques, où le racisme se déploie ? Et le regard de la France sur les États-Unis ne date pas de 2020. Au XVIIIe siècle, l’écrivain français Jean de Crèvecœur s’intéresse par exemple à la naissance de la démocratie américaine. Les troupes françaises de La Fayette furent un allié puissant des États-Unis pendant la guerre d’indépendance contre la Grande-Bretagne. Cela fait longtemps que les deux pays sont en relation, en conversation, s’épient. Donc, pourquoi cette dénégation actuelle ? Les victimes mortes des mains de la police existent aux États-Unis comme en France, au Brésil, en Grande-Bretagne, en Allemagne.

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

101


INTERVIEW

Le racisme ne fonctionne pas de manière identique dans tous les pays, il a ses déclinaisons locales, nationales. Mais il y a un fonctionnement global, mondial et transnational du racisme. On ne peut pas nier ces constructions raciales. Un certain type de corps est spécifiquement ciblé par les institutions étatiques. Vous évoquez souvent cette question du corps…

Le racisme se déploie aussi dans les corps. Avant d’aborder le niveau plus abstrait de son fonctionnement, comme sa dimension systémique, c’est important de comprendre la lecture de ces corps. Car on en est encore là. Dans l’espace public, être blanc ou non-blanc signifie quelque chose. Le racisme n’est pas seulement un objet d’études, un concept. C’est aussi très concret, à travers l’enveloppe corporelle d’une personne, son phénotype, la perception par l’autre, et l’impact dans sa vie, son quotidien. Sous prétexte d’universalisme, la France rejette la question de la race alors qu’elle la pratique, dites-vous…

L’universalisme est très enviable, désirable, sauf qu’on ne l’a jamais vu ! On ne peut pas le brandir de manière désincarnée, rhétorique, alors que les faits quotidiens montrent qu’il n’existe pas. Regardons le traitement de ces territoires appelés « d’outremer », ou même les banlieues françaises. Le discours arguant qu’il n’existe qu’une seule race est très récent, né des conséquences de la Seconde Guerre mondiale, et de la honte française d’avoir collaboré avec l’Allemagne nazie. Si c’est le point de départ, qu’en est-il du Code noir, du code de l’indigénat ? Il ne suffit pas de dire que c’est terminé, et de passer sous silence des siècles de façonnement scientifique, historique, culturel de la psyché collective, des imaginaires. Il y a un legs, des effets, tout ne s’arrête pas à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Vous décidez donc d’être noire, réactualisant la négritude, acceptant cette identité pour mieux la dépasser ?

Oui. C’est ma façon de dire : bas les masques. Mon corps reste perçu comme tel. Les diplômes, l’ascension sociale ne changent pas les choses en profondeur. Mon but n’est pas l’effacement, où l’on ne verrait pas les couleurs et les différences. De par l’histoire, notre regard est habitué à regarder les corps d’une certaine façon. Je propose de reconnaître ces différences pour mieux les accepter. J’assume l’héritage parfois problématique de cette histoire hautement racialisée. Dans l’histoire des mondes noirs, de la diaspora, je trouve des pépites, des trésors, des cultures magnifiques dont je peux me réclamer. Et surtout, je donne un sens nouveau à cette identité noire qui a été construite comme inférieure. Elle peut représenter quelque chose de grand, de beau, d’important et, surtout, d’égal. Pourquoi la différence devrait-elle déclencher la hiérarchisation ? Votre arrivée aux États-Unis pour vos études est une seconde naissance. Pourquoi ?

J’ai accès à des savoirs très stimulants. Un nouveau monde s’ouvre à moi. Des professeurs noirs, très cotés, très talentueux, travaillent sur des thématiques qui m’aident à comprendre ma généalogie, la trajectoire de ma famille, ma place en France. 102

Et me réconcilient avec la France et la Côte d’Ivoire. Enfant d’immigrés, j’ai été élevée avec ce mythe du retour au pays. Chez nous, tout était différent du dehors, la nourriture, la façon de vivre… J’avais un rapport très exotique à la France. Je l’ai acquise, découverte. Elle m’a plu aussi dans sa différence. Mais il y avait cette conscience qu’elle n’était pas mienne naturellement, que je ne lui appartenais pas. La Côte d’Ivoire de mes parents était censée être familière, mais j’en avais une perception ambiguë car je n’y vivais pas. Aux États-Unis, un troisième espace se crée dans mon imaginaire. Je commence à regarder la France, la Côte d’Ivoire et l’Afrique en général avec distance, moins de pression, et une connaissance accrue. Je n’ai plus rien à rattraper en Côte d’Ivoire, rien à prouver en France. Je n’ai plus la nécessité de choisir, je m’autorise à m’approprier les deux, au lieu de me sentir défaillante, jamais à ma place. Ce n’est pas grave d’avoir des racines, des ancrages multiples. Maintenant qu’on a été déplacés, déracinés, volontairement ou non… par l’histoire, la configuration des sociétés, il est impossible d’avoir un seul chez-soi. Ça m’a libérée. À New York, ville-monde, la diversité se vit au quotidien. Les cultures d’origine ne sont pas effacées, elles sont valorisées. J’avais grandi avec beaucoup de honte : il fallait que ma mère s’habille autrement, qu’elle ne me parle pas en dioula devant les gens… Je voulais me fondre dans la masse. Car je comprenais qu’on était hypervisibles, qu’on ne faisait pas partie du groupe. Ça peut être épuisant d’être toujours « autre », extérieure, par le prénom, le nom de famille, la couleur… Parfois, on aimerait bien être invisible ! Vous ne parlez pas le dioula, la langue de votre mère. En quoi est-ce une blessure ?

Si le français n’est pas la langue de ma mère, quelle est ma langue maternelle ? C’est une question philosophique que je n’ai toujours pas résolue. Je n’ai pas pansé ma blessure. Que se passe-t-il quand le lien mère-fille est brisé par l’histoire et le présent ? Mes parents sont issus d’un groupe auquel on a dit : vous êtes originaires d’une partie du monde construite historiquement comme inférieure. La France est le lieu du mieux, de l’élévation, de la « civilisation », il va falloir vous oublier, jusqu’à votre langue, pour que vos enfants réussissent. Ma mère m’a toujours parlé en dioula mais, je ne sais pas pourquoi, cette langue ne m’est jamais restée, si violemment en compétition avec le français. Qu’est-ce que la langue de la mère si elle n’est pas ancrée dans une communauté qui la renforce ? Si c’est ma mère contre la France, ma mère a perdu. J’ai toujours aimé les langues. J’ai fait du latin, du grec, du russe, de l’allemand, de l’anglais, j’ai une passion pour le créole… La seule qui ne rentre pas, c’est le dioula. Et prendre des cours ne remplacera pas ce lien maternel, impacté par l’histoire, par l’intrusion du politique dans l’intime. L’un de mes défis pour cet essai était d’aborder ces questions intimes en français. Quand on parle une langue qui n’est pas « maternelle », comment énoncer ce rapport à l’intimité ?

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


« Maintenant qu’on a été déplacés, déracinés par l’histoire, la configuration des sociétés, il est impossible d’avoir un seul chez-soi. »

Le Triangle et l’Hexagone, Réflexions sur une identité noire, La Découverte, 2020.

Comment l’avez-vous retrouvée ?

On sait que c’est un continent, mais d’un point de vue intellectuel, qu’est-ce que l’Afrique ? L’histoire que j’aborde ici commence à un moment où personne ne se définit comme africain. Au sein de ces territoires, il y avait des affiliations ethniques, des entités politiques multiples… Donc, au vu de toutes ces transformations, si l’Afrique est une construction intellectuelle, on peut la construire comme on veut. Parler d’Afrique, c’est différent de parler des Dioulas de Côte d’Ivoire, par exemple. Pourquoi une université parisienne vous a-t-elle refusé de mener une recherche sur le nationalisme noir aux États-Unis et le rastafarisme en Jamaïque ?

Je voulais étudier l’imaginaire développé par les AfricainsAméricains au XIXe siècle autour de l’Afrique comme lieu de retour, paradis perdu. Alors qu’ils étaient exclus de cette société américaine où l’esclavage sévissait encore, quel était le symbole de cet ailleurs fantasmé ? On m’a dit que ce n’était pas un sujet sérieux, et que c’était même raciste ! Au sein du nationalisme noir, des groupes séparatistes, très pessimistes, pensaient que l’égalité était impossible et prônaient la volonté de ne pas se mélanger. Donc, si j’écrivais sur ces mouvements, cela voulait dire que je partageais leurs idées ? Je n’ai pas compris pourquoi c’était problématique et interdit d’explorer ces courants scientifiquement. Aux États-Unis existaient des livres, des articles universitaires à ce sujet, et on jugeait que ma recherche était une excellente idée. Je me suis alors demandé : est-ce parce que je suis noire ? Cette professeure française croit que je me suis radicalisée ? On me disait aussi que les rastas, c’était trop folklorique. Quelle simplification ! Je suis allée vers une autre université, en province, qui a accepté. Pourquoi vos interventions dans les médias provoquent-elles une telle hostilité chez certains ?

DR

À la rencontre des Africains-Américains, vous constatez que, vous aussi, vous avez « perdu l’Afrique »…

Mon ancrage au continent est amoindri à une génération, tandis que pour les Africains-Américains cela remonte beaucoup plus loin. Mais, en réalité, je ne pouvais pas jouer la superDioula, la super-Ivoirienne. J’ai réalisé que je n’étais pas plus légitime, et que je faisais partie de la diaspora. Alors que mes parents, dans leur esprit, étaient en France temporairement. Or, aujourd’hui, ma mère vit toujours en France. Même à leur retraite, beaucoup d’immigrés ne repartent pas au pays car ils ont des attaches, des enfants, des petits-enfants ici. J’ai un peu perdu l’Afrique d’une certaine façon, mais je l’ai retrouvée autrement. La diaspora m’a réconfortée, aidée à compenser cette perte, à gérer des complexes. AFRIQUE MAGAZINE

I

La télévision est un combat de boxe. Pour certains, c’est inacceptable et scandaleux de voir une femme noire tenir de tels propos. Je sais, c’est parce que je suis femme et noire. Il n’y a qu’à voir les réactions, les insultes, les menaces constantes. Les gens remettent en cause mon titre, avec cette volonté de me discréditer : j’ai fait une fausse thèse, j’ai été pistonnée… Certains écrivent à la présidence de l’université pour qu’on me renvoie, d’autres dissèquent ma thèse ou lancent des enquêtes à l’université de Columbia pour vérifier que j’y ai bien enseigné… Ce qui les dérange, c’est la légitimité : en tant que professeure maîtresse de conférences, on est en position d’autorité. Plus on monte, plus on essaie de nous discréditer. Ou alors, dans cette position-là, il faut tenir un certain discours : marcher dans les clous, dire merci à la méritocratie, se tenir droite, ne pas dénoncer le racisme. Beaucoup se permettent de s’exprimer sur des sujets qu’ils pensent basiques et simples sans les avoir explorés. Cette simplification, ce non-respect de la complexité par le biais de l’effacement est un fonctionnement du racisme, une arrogance raciste. ■

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

103


CE QUE J’AI APPRIS

Mo Laudi

CÔTÉ MUSIQUE, LE COMPOSITEUR ET PLASTICIEN

sud-africain livre une version afro-house du Boléro, avec Angélique Kidjo et Philippe Cohen Solal. Côté artistique, ses installations sonores en hommage à Ernest Mancoba devraient prochainement être exposées dans des événements internationaux. propos recueillis par Astrid Krivian « Afro Bolero » honore l’esprit des combattants pour la liberté, la justice, la paix, comme Patrice Lumumba, Steve Biko, assassinés par la police ou les forces de sécurité. J’ai voulu établir une connexion entre ces luttes africaines et les autres peuples. Un morceau fédérateur, car peu importe notre pays d’origine, nous sommes tous connectés par cette lutte pour la liberté. L’esprit révolutionnaire s’exprime aussi à travers la danse. J’ai imaginé une nouvelle forme de mouvement, inspirée par l’Afrique du Sud, le Congo, le Brésil…

Mes ancêtres m’ont transmis l’ubuntu (philosophie sud-africaine) : je suis grâce à ce que nous sommes. C’est un mode de vie, une tradition très ancienne, qui prône la bienveillance. À connaître l’autre, être conscient de ce qu’il vit, le comprendre, éprouver de la compassion. Je diffuse ce message dans ma musique, aussi pour sensibiliser la jeune génération, qui évolue dans un monde ayant oublié ces valeurs humanistes.

J’ai créé mon label, Globalisto, avec l’idée de dépasser les barrières qui nous séparent : classes sociales, frontières, âges, genres… Je conçois une musique pour que les gens se connaissent, rencontrent différentes cultures. Je mixe des influences musicales et spirituelles très diverses. La musique et la danse permettent d’abolir toutes ces frontières, en accédant à un autre état de conscience. Une unité, une communion entre les personnes se forme. Ce mouvement élève le monde.

Dans mes créations, je défie le monde, ses conceptions, ses structures oppressives. Pourquoi la liberté de déplacement n’est-elle pas un droit pour tous ? Pourquoi devrais-je être limité à un seul endroit ? J’ai conçu ma tenue de scène, un kimono fabriqué avec du wax, tissu à la base originaire d’Indonésie, très populaire en Afrique. Le revers est un tartan écossais. J’ai été inspiré par l’histoire d’un Africain, capturé sur le continent pour servir d’esclave au Japon. Finalement, il devient samouraï, transcendant ainsi sa position sociale.

« Afro Bolero », Philippe Cohen Solal feat. Angélique Kidjo et Mo Laudi, Ya Basta!/Believe.

Vivre à Londres, à Paris, et voyager dans plus de 50 pays m’a appris que les luttes des peuples noirs sont les mêmes partout. Leurs souffrances aux États-Unis résonnent avec celles en France, au Royaume-Uni… Et partout survient la nécessité d’un changement. Mon pays est foncièrement raciste. Dans les années 1960, les Black Panthers ont inspiré les mouvements contestataires étudiants sud-africains. En 2015, ces étudiants ont été à l’origine du déboulonnage d’une statue du colonisateur Cecil Rhodes, au Cap. Cette révolte inspire les jeunes à Oxford aujourd’hui. La vie en Europe m’a aussi connecté aux différentes cultures africaines par ses diasporas. La place de leurs musiques est encore plus essentielle pour eux dans leur pays d’accueil. Changer le système éducatif sud-africain est une priorité. Il faut enseigner l’histoire africaine beaucoup plus largement, profondément. On a besoin de connaître la valeur de notre passé, de notre culture, comprendre le colonialisme, l’apartheid, et décoloniser les esprits. Ainsi, les gens auront plus de respect envers eux-mêmes, seront moins en souffrance. Et c’est grâce à l’éducation qu’ils pourront créer leur propre emploi, au lieu d’attendre des solutions du gouvernement. ■

104

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


«On a besoin de connaître

la valeur de notre passé, de notre

JO ZHOU

culture.»

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

105


BUSINESS Aérien

Deux géants en bout de piste

Infrastructures

Akon City, du rêve à la réalité

PME

Opération survie

Concurrence

L’OCP attaqué sur le pré carré africain

Économie La dette en question

Le Nigeria vent debout contre l’eco

La Cedeao cherche toujours le chemin de sa monnaie unique. En parallèle, la zone UEMOA avance sur les chapeaux de roues avec la réforme du franc CFA, destiné à être remplacé avant la fin de l’année par… l’eco ! L’imbroglio est total. Le Nigeria, première puissance régionale, tente de jouer la montre, le temps de revitaliser une économie mal en point… par Jean-Michel Meyer

« B

aba Go Slow » (le vieux qui va lentement) a tapé du poing sur la table. Si à 77 ans, Muhammadu Buhari mérite bien son surnom, il lui arrive de manifester avec force son mécontentement. Le 23 juin, le président du Nigeria a lancé des tweets rageurs lors d’une réunion virtuelle extraordinaire de la zone monétaire ouest-africaine (ZMOA), qui regroupe la Gambie, le Ghana, le Liberia, le Nigeria, la Sierra Leone et la Guinée. Au menu : l’agenda de la future monnaie unique de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Le Nigérian « s’est inquiété de la décision des pays francophones qui forment l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UMEOA) de remplacer le franc CFA par l’eco », sabrant ainsi le projet de monnaie commune poursuivi avec les pays 106

anglophones au sein de la Cedeao, avant de sceller un projet de monnaie elle aussi appelée l’eco ! Muhammadu unique avec les pays anglo-saxons. Buhari s’étonne : « nous avons fait des Or faire porter le même nom à deux progrès remarquables, notamment projets de monnaie commune dans la avec l’adoption d’un régime de même zone sème la confusion, le doute change flexible, le nom et le modèle et la méfiance entre les pays. de la Banque centrale commune Ce qui heurte les pays anglophones, et le symbole de la monnaie. » c’est aussi que la parité fixe avec l’euro De manière inattendue en effet, le – le cœur du système du franc CFA – est 21 décembre 2019, le président ivoirien maintenue, ainsi que la garantie de Alassane Ouattara convertibilité illimitée et son homologue de la France. Ils er Mais le 1 juillet français Emmanuel craignent de voir Paris 2020, l’eco est resté saisir l’opportunité Macron ont proclamé dans les cartons le remplacement du de l’eco pour étendre franc CFA ouest-africain dans l’ombre sa par l’eco. Adopté le 20 mai dernier en puissance sur toute l’Afrique de l’Ouest. Conseil des ministres à Paris, le texte Pourtant, tout était calé. Et ce instaurant cette réforme doit entrer en depuis le 29 juin 2019, date à laquelle vigueur avant la fin de l’année, après les chefs d’État de la Cedeao ont sa ratification par la France et les États entériné la création d’une monnaie membres de l’UEMOA. Pour Alassane unique au 1er juillet 2020. À partir de Ouattara, c’est une première étape cette date, le franc CFA et sept autres AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


NIGERIA PRESIDENCY/HANDOUT VIA REUTERS

Muhammadu Buhari promulgue le budget 2020 révisé, le 10 juillet dernier, à Abuja.

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

107


BUSINESS

change comme de nous assurer que nos dettes sont à des niveaux gérables. Nous devons discuter de la feuille de route », insistait, le 26 juin, la ministre nigériane des Finances, Zainab Ahmed. Sur le papier, le Nigeria a tout pour être le principal gagnant d’une monnaie unique ouest-africaine. Le poids lourd régional affiche un PIB évalué à 446,5 milliards de dollars et une population proche de 200 millions d’individus, soit 51 % de la population régionale. À lui seul, le pays pèse 66 % du PIB ouestafricain, reléguant à distance le Ghana (10 %) et la Côte d’Ivoire (7 %). Mais si Muhammadu Buhari se targue d’être à la tête de la première économie du continent, il ne peut envisager l’affront que représenterait pour lui et son pays d’être recalé à l’entrée d’une union monétaire régionale pour nonrespect des critères de convergence. D’où une stratégie d’enlisement. Car depuis son élection en 2015, le président affiche un bilan très modeste. En matière de croissance, seul le Liberia fait pire que le

monnaies nationales (naira, cedi, pièges d’une union douteuse. Nous franc guinéen, dollar libérien, etc.) sommes à la croisée des chemins. devaient donner naissance à l’eco, […] Nos ambitions pour une union devise commune à quinze pays. monétaire stratégique en tant que Mais le 1er juillet 2020, l’eco est resté bloc de la Cedeao pourraient très bien être sérieusement menacées. » dans les cartons. Depuis 1983 les chefs Ce différend arrive aussi à point d’État ouest-africains ont déjà repoussé nommé pour les pays anglophones, le lancement d’une monnaie unique le Nigeria en tête. Ils en 2003, 2005, 2009, sont conscients de leur 2015 et maintenant Buhari ne peut difficulté à respecter les en 2020 ! « L’impasse envisager dix critères de convergence de l’eco laisse les pays l’affront d’être économique définis en francophones d’Afrique recalé à l’entrée 2018. Pour adopter le projet de l’Ouest dans le initial d’eco, chaque pays vide monétaire. Après d’une union doit notamment afficher avoir proposé la fin monétaire d’ici à la fin de l’année du franc CFA, ils se régionale pour un déficit budgétaire retrouvent coincés entre non-respect des n’excédant pas 4 % du la stabilité coloniale PIB, un taux d’inflation offerte par la France et critères de à un chiffre ou un taux la volatilité potentielle convergence de change réel stable. d’une anglosphère Avec l’expérience du franc CFA, les dominée par le Nigeria », relevait pays francophones sont plus aguerris le Financial Times, le 24 juin. à ce type de gymnastique budgétaire. À la veille de ce rendez-vous Dès février 2020, le président nigérian manqué, Muhammadu Buhari a exhorté demandait un report du lancement de le 23 juin ses homologues à « adopter la monnaie unique. « Nous avons du une position commune pour protéger mal à essayer de stabiliser le taux de la zone monétaire ouest-africaine des 108

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

LUDOVIC MARIN/AFP

Romuald Wadagni, président du Conseil des ministres de l’UEMOA et Bruno Le Maire, ministre français de l’Économie signent l’accord mettant fin au franc CFA, le 21 décembre 2019, à Abidjan.


SHUTTERSTOCK - PLAINPICTURE/WAVEBREAK

Nigeria en Afrique de l’Ouest. Depuis l’effondrement des prix du pétrole en 2014-2016, le pays peine à se redresser. Son taux de croissance est tombé à 1,9 % en 2018 et 2 % en 2019. En 2020, en pleine récession mondiale, le PIB devrait se contracter autour de -5,4 %. L’inflation a atteint 12,26 % en mars, en glissement annuel, son plus haut niveau depuis deux ans. Tandis que le taux de chômage devrait s’envoler à 33,6 % en 2020, soit 39,4 millions de personnes sans emploi. Dans ce contexte, la dette publique a plutôt été contenue, passant de 13 % à 21 % du PIB en cinq ans. Avec la volatilité des cours du pétrole, la monnaie nationale a perdu près de la moitié de sa valeur par rapport au dollar en cinq ans. Et ce n’est peut-être pas fini. La banque centrale (Central Bank of Nigeria) a décidé d’une dévaluation du naira de 14,7 % en mars, puis de 5,54 % le 7 juillet. Malgré ses déboires, la monnaie nationale est une source de fierté et de souveraineté dans le pays qui rechigne à l’abandonner au profit de l’eco. « Cette année sera clairement difficile pour le pays », relève Abebe Aemro Sélassié, le directeur Afrique du FMI. Fin avril, l’institution a débloqué une aide financière d’urgence de 3,4 milliards de dollars pour le Nigeria. Alors, parler de critères de convergences à Muhammadu Buhari en ce moment… L’eco de la Cedeao paraît donc bien compromis pour 2020. « Alassane Ouattara a la témérité des chauffeurs de minibus de Lagos qui s’attendent à ce que les passagers sautent dans le bus en mouvement. Les pays anglophones de la Cedeao ne sont pas si pressés. Le président ivoirien pourrait se rendre à destination avec un bus vide », ironise Jerry Uwah, un éditorialiste nigérian. Sauf à ce que les passagers UEMOA le suivent, évidemment… ■ AFRIQUE MAGAZINE

I

LES CHIFFRES 37 milliards de dollars

C’est le montant attendu des transferts de fonds vers l’Afrique subsaharienne en 2020 contre 48 milliards de dollars en 2019.

55 milliards de dollars représentent les pertes des compagnies aériennes et de l’industrie touristique en Afrique avec la fermeture des frontières pour limiter la propagation du coronavirus.

86 MILLIARDS DE DOLLARS C’EST CE QUE PROJETTE D’ÉMETTRE L’AFRIQUE DU SUD EN OBLIGATIONS VERTES D’ICI 2030 POUR FINANCER DES INFRASTRUCTURES DANS L’ÉNERGIE ET L’EAU.

78 KIDNAPPINGS contre rançon dans le golfe de Guinée depuis le début de l’année 2020, une augmentation de 23 % par rapport à l’an dernier, selon Dryad Global, société de surveillance des mers.

Les réclamations liées à la Covid-19 de 500 PME sud-africaines auprès des assureurs se montent à 4 milliards de rands (210 millions d’euros).

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

109


BUSINESS Deux géants de l’aérien en bout de piste

Le tourisme tunisien en mode restreint

L

es pays d’Afrique ouvrent avec prudence leur espace aérien, imposant souvent des quarantaines aux passagers. Mais avec plus de 80 % de voyageurs peu disposés à se déplacer lorsqu’une quarantaine est requise, cela « menace le redémarrage de l’aviation en Afrique et au MoyenOrient », explique une étude du 2 juillet de l’Association internationale du transport aérien (IATA). Dans ce contexte, deux géants du ciel africain tentent d’éviter le crash. Le 3 juillet, les actions de Kenya Airways ont été suspendues jusqu’au 3 octobre à la Bourse de Nairobi. Date à laquelle le gouvernement, lassé de voir la compagnie connaître une 8e année consécutive de pertes, reprendra le contrôle total du transporteur national, détenu à 48,9 % par l’État et à 7,8 % par Air France-KLM. En 2020, Kenya Airways

devrait perdre entre 42 et 53 milliards de shillings (400 à 500 millions de dollars). Le 6 juillet, le PDG Allan Kilavuka a annoncé « un redimensionnement de l’organisation, qui entraînera une réduction du réseau, des actifs et du personnel, que nous prévoyons de conclure d’ici le 30 septembre 2020. » Climat très tendu aussi chez South African Airways (SAA). Le 14 juillet, les créanciers ont enfin approuvé le plan de sauvetage de la compagnie nationale élaboré par le gouvernement et qui nécessite de trouver 10,3 milliards de rands (600 millions de dollars), fixant une date limite jusqu’au 25 juillet pour obtenir les garanties de l’État. Dans la foulée, Phillip Saunders a été nommé PDG par intérim. Il devra licencier 2 700 salariés, soit 60 % des effectifs. SAA devrait reprendre ses vols dans les prochains mois avec seulement six appareils. ■ J.-M.M.

Togo : le coton privatisé

L

e Parlement a validé, le 29 juin, la privation de la Nouvelle société cotonnière du Togo (NSCT). Le négociant singapourien de coton Olam va acquérir 51 % du capital de la NSCT. L’État doit en conserver 9 %, tandis que les 40 % restant demeureront entre les mains de l’organisation des producteurs. Avec cette privatisation, le gouvernement espère parvenir à doubler les rendements en modernisant la filière et à garantir les prix aux producteurs. Au cours de la campagne 2019-2020, la production de coton a baissé de 15 %, à 116 000 tonnes. L’objectif est de la hisser à 200 000 tonnes de coton graine dès 2022. Déjà présent en Côte d’Ivoire, au Tchad, ainsi qu’en Ouganda, au Mozambique et en Tanzanie, Olam étend sa présence dans le coton africain. ■ J.-M.M. 110

AFRIQUE MAGAZINE

I

Les piliers du secteur − Europe, Russie, Algérie et Libye − seront moins porteurs en 2020.

L

a réouverture des frontières le 27 juin a été porteuse d’espoir, des avions commerciaux se sont posés en Tunisie pour la première fois depuis la fin mars, venant surtout d’Europe. Mais pas de quoi rassurer pour autant l’industrie touristique dont les pertes sont estimées à 1,4 milliard de dollars en 2020 à cause de la Covid-19. Le secteur, qui pèse 13,8 % du PIB (selon un audit de KPMG en 2019) et emploie 400 000 personnes, s’était réjoui du nombre record de 9,4 millions de touristes l’année dernière. Le secteur se remettait alors à peine des attentats de 2015 et de la faillite du voyagiste Thomas Cook, il doit maintenant imposer des contraintes sanitaires (quarantaine, tests, etc.). Venant de pays très touchés par la pandémie, les Russes et les Algériens ne seront donc pas autant à s’y rendre. 800 000 visiteurs et 2,9 millions respectivement s’y étaient rendus en 2019. Même déception prévue côté Européens (2,8 millions en 2019) et avec les voisins libyens qui ne viendront pas en masse non plus. ■ J.-M.M.

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

SHUTTERSTOCK

Kenya Airways et South African Airlines cherchent désespérément à échapper à la faillite.


Le chanteur devant son projet babylonien.

Akon City, du rêve à la réalité Le rappeur et producteur américain d’origine sénégalaise, Akon, a convaincu le président Macky Sall de l’intérêt de construire une ville à son nom, verte, futuriste, dédiée au tourisme et gérée par une cryptomonnaie.

DR

C

e projet colossal de Akon a d’abord fait sourire. Comme s’il s’agissait d’un caprice de star. Pourtant, depuis juin, Akon City a glissé un pied dans la réalité. « Nous avons commencé la construction en mars » a précisé sur Instagram le chanteur et producteur. Même si c’est le 4 juin dernier, qu’un communiqué de la société d’ingénierie américaine KE International, a annoncé avoir remporté le contrat de construction et d’exécution. Akon City doit donc voir le jour sur un terrain de 800 ha, offert par le président de la République Macky Sall en 2018, dans la petite cité balnéaire de Mbodiène, située au bord d’une lagune bordée de palétuviers, à 120 km au sud de Dakar et à 5 minutes du nouvel aéroport international Blaise Diagne. Akon City sera intégrée dans le plan touristique national grâce à un partenariat signé en janvier 2020 entre Akon et la Société AFRIQUE MAGAZINE

I

d’aménagement et de promotion des côtes et zones touristiques du Sénégal (Sapco-Sénégal). À la tête d’un portefeuille de 8 milliards de dollars de projets durables et renouvelables, KE international, qui a conçu la ville, mènera les travaux avec Bakri & Associates Development Consultants, basé à Dubaï. Une première phase, qui prévoit la construction d’un hôpital ultramoderne, d’un centre commercial, de résidences, d’hôtels, d’écoles, d’un centre de gestion des déchets et d’une centrale solaire, doit s’achever fin 2023. La deuxième, de 2024 à 2030, comprend des parcs, des universités, un stade et un complexe industriel. Afin d’attirer les investisseurs, la ville bénéficie déjà du statut de « zone fiscale spéciale » attribuée par le gouvernement sénégalais. La cité fonctionnera exclusivement avec une cryptomonnaie : l’Akoin.

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

Le projet nécessite un investissement total de 6 milliards de dollars. Sans plus de précisions, KE International a déclaré avoir « déjà obtenu 4 milliards de dollars » pour réaliser les deux phases du projet. Outre le chanteur, l’homme d’affaires kenyan vivant aux ÉtatsUnis, Julius Mwale, figure au tour de table. Cet ancien pilote de l’armée a bâti, près de Nairobi, une ville nouvelle, qui comprend notamment un hôpital de 5 000 lits. Un investissement de 2 milliards de dollars mené par KE International. Pour justifier la démesure de son projet, le rappeur s’est justifié : « si vous pouvez avoir un milliard de dollars qui dort à la banque, alors que toutes ces personnes souffrent, je trouve que c’est fou. C’est comme gaspiller un milliard de dollars. » Pas sûr qu’Akon City soit à portée de bourse du Sénégalais moyen. ■ J.-M.M. 111


BUSINESS

Opération survie pour les PME Le soutien aux petites et moyennes entreprises (PME) et aux microentreprises de moins de dix salariés, très durement impactées par la crise, s’organise en ordre dispersé. Maillon vital, elles créent pourtant 80 % des emplois et génèrent 33 % du PIB du continent.

A

112

Au Sénégal, comme ailleurs sur le continent, le secteur informel est encore plus touché.

ou de lutte contre le chômage n’est mis en œuvre par les gouvernements pour lever les obstacles à leur activité. » Au Maroc, 98 % des 142 000 entreprises affirment avoir été affectées par la crise, rapporte Tarik Haddi, directeur général d’Azur Partners. Et 720 000 emplois ont été supprimés, soit 20 % de la main-d’œuvre. À terme, 1 million d’emplois sont en danger dans le royaume. Au Sénégal, 90 % des PME se disent affectées par la crise actuelle. Une étude de l’Agence Côte d’Ivoire PME montre que 97 % des PME ivoiriennes ont été fortement pénalisées

subir une mortalité sans précédent d’ici à la fin de l’année. « 80 % des fonds finançant des PME déclarent que plus de 50 % de leurs clients auront besoin d’un soutien de liquidités sous forme de dette ou de subventions pour faire face à la crise », note Jean-Michel Severino, président du fonds Investisseurs & Partenaires (I&P), se référant à une étude de Collaborative for frontier finance (CFF) d’avril 2020 auprès de 90 fonds. De plus, l’étude pointe le fait que « 80 % des bailleurs de fonds des PME en Afrique déclarent qu’aucun programme majeur d’aide financière AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

SADAK SOUICI

ttention, risque de naufrage collectif ! Poumon suractif de l’économie africaine, les PME et les très petites entreprises (TPE), qui représentent 95 % des entreprises sur le continent, sont particulièrement frappées par la pandémie et la récession économique. « Le secteur privé a reçu un coup grave avec la crise, surtout les PME », a témoigné Vera Songwe, la secrétaire exécutive de la Commission économique pour l’Afrique (CEA) de l’ONU, le 8 juillet, lors d’une visioconférence. Et les coups pleuvent de tous côtés, avec un choc externe majeur, frappant les chaînes d’approvisionnement, faisant s’effondrer les recettes d’exportation, déstabilisant la distribution et les dynamiques de levée de fonds… Tandis que dans un second temps, la demande domestique pourrait être affectée, notamment par les coupes budgétaires des États. L’African Guarantee Fund (AGF), institution financière panafricaine créée pour aider les PME, estime que celles-ci devraient perdre de 20 à 40 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2020. « En moyenne, 70 % des start-up n’ont pas la capacité de survivre après trois mois sans revenus. Les revendeurs dans l’informel sont encore plus touchés : 90 % sont incapables de survivre après un mois sans revenus », explique Cyril Collon, directeur général de la société de capital-investissement Partech. À ce rythme, les PME devraient


GLEZ

par la crise. « Les entreprises des différents secteurs ont été touchées, avec des taux de sinistralité allant jusqu’à 80 % pour des secteurs comme l’hôtellerie », a souligné le directeur général de l’Agence CI PME, Salimou Bamba. Déjà, en temps normal, 50 % des PME éprouvent des difficultés pour accéder au crédit. « Avec la crise, elles ont été 70 % à être confrontées à ce problème », précise Vera Songwe. Pour contrer la tendance, les initiatives se multiplient en ordre plutôt dispersé. Au Niger, la Banque sahélo-saharienne pour l’investissement et le commerce (BSIC -Niger) a débloqué, début juillet, 643 millions de francs CFA (980 000 euros) pour soutenir 28 PME et petites et moyennes industries (PMI) dans ses 14 pays d’implantation. Report de charges, gel des taux, report de crédit sans frais, remise des frais, etc. : en Guinée, la Bicigui (groupe BNP Paribas) décline les mesures pour soutenir les petites entreprises du pays. La Côte d’Ivoire a mis en place le fonds de soutien Covid-19 aux PME (FSPME) doté de 150 milliards de francs CFA (228,7 millions d’euros). De son côté, l’AGF a mis en place un fonds de garantie de 1,2 milliard de dollars pour financer les PME en difficulté. Par un effet de levier, il doit permettre de mobiliser 2,4 milliards dollars au moins pour une période de deux ans. Mais la crise impose aussi aux banquiers de se renouveler. « Historiquement, les banques en Afrique se sont basées sur des clients et des entreprises fortunés. Maintenant, elles doivent aller au service des classes moyennes et des PME en s’adaptant à leurs besoins. C’est une révolution dans la tête d’un banquier ! Grâce à la digitalisation, nous devrions acquérir l’agilité nécessaire », relève Ismail Douiri, directeur général délégué d’Attijariwafa Bank. ■ J.-M.M. AFRIQUE MAGAZINE

I

LES MOTS « Dans cette période post-Covid, le besoin d’un État différent, d’un État qui protège, qui peut agir et qui peut réguler mieux qu’il ne l’a fait, est de plus en plus ressenti. » CHAKIB BENMOUSSA, PRÉSIDENT DE LA COMMISSION SPÉCIALE SUR LE MODÈLE DE DÉVELOPPEMENT (CSMD) AU MAROC

« Le lien colonial s’est progressivement transformé en lien contractuel. Toutefois, comme le dit notre fameux proverbe africain, la main qui donne est au-dessus de la main qui reçoit, et ces rapports ont toujours été déséquilibrés. » ELISABETH MORENO, MINISTRE DÉLÉGUÉE AUPRÈS DU PREMIER MINISTRE, CHARGÉE DE L’ÉGALITÉ ENTRE LES FEMMES ET LES HOMMES, DE LA DIVERSITÉ ET DE L’ÉGALITÉ DES CHANCES EN FRANCE

« Un investisseur qui a peur de troubles en octobre en Côte d’Ivoire ne viendra pas investir en janvier, février, mars, c’est-à-dire, 6 ou 8 moiss avant les élections… Les investisseurs continuent de faire confiance à l’économie ivoirienne. » EMMANUEL ESSIS ESMEL, MINISTRE AUPRÈS DU PREMIER MINISTRE CHARGÉ DE LA PROMOTION ON DE L’INVESTISSEMENT PRIVÉ

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

113


BUSINESS

L’OCP bousculé sur son pré carré

de la sécurité alimentaire, érigée en priorité mondiale, et dont les engrais sont un élément stratégique. Dans ce contexte, l’agressivité commerciale est amplifiée entre acteurs. Et l’Afrique devient une terre de conquête, plus uniquement pour Incontournable sur le continent, l’Office chérifien l’OCP. Fin 2019, le Russe PhosAgro, l’un des phosphates (OCP) annonce de nouveaux des premiers producteurs mondiaux d’engrais, qui a déjà un pied au investissements. Mais ses positions sont désormais Burkina Faso depuis 2017, a annoncé contestées par des concurrents russes et saoudiens. sa collaboration avec le Sud-africain Kropz, pour exploiter le gisement de phosphate d’Elandsfontein, le deuxième plus grand du pays, et développer des projets en République du Congo OCP, le roi d’Afrique ? en Afrique l’an passé. Ce qui représente et au Ghana. « Chez PhosAgro, nous Une couronne que l’Office 20 % de ses exportations mais aussi travaillons en étroite collaboration chérifien des phosphates 58 % de la totalité des engrais vendus avec les agriculteurs africains, livrant (OCP) entend préserver. Le sur le continent. « Depuis le début de actuellement 300 000 tonnes d’engrais groupe marocain a confié, fin juin, qu’il l’année, l’OCP opère à son rythme par an au continent, et nous visons construisait quatre nouvelles usines, normal », rassurait, fin mai, le groupe. à multiplier par deux ou trois nos opérationnelles entre 2023 et 2025. En cette période troublée, toutefois, approvisionnements au cours des Un site de production d’engrais doit le groupe s’adapte à une baisse de la cinq prochaines années », promet le ainsi voir le jour au Ghana. Au Nigeria, demande et des prix par une course président de PhosAgro, Andrey Guryev. le groupe doit finaliser 1 milliard aux volumes. À 12,27 milliards de Détenu à 65 % par le fonds de dollars d’investissements dans la dirhams (1,15 milliard d’euros), le souverain saoudien, le groupe minier construction de deux usines d’engrais, chiffre d’affaires, a été quasi stabilisé Maaden, troisième producteur mondial de 1 million de tonnes par an chacune. entre janvier et mars 2020 par rapport de phosphate, est tout En Éthiopie, cette fois, une usine au premier trimestre de aussi déterminé. En 2019, d’engrais de 2,5 millions de tonnes, 2019, grâce à « des forts L’agressivité il a réalisé sa première pour un investissement de 3,7 milliards volumes à l’export », a commerciale acquisition hors du de dollars, sera érigée en collaboration justifié le groupe. Les est amplifiée royaume saoudien en avec l’entreprise locale Chemical trois premiers mois de reprenant 85 % de la Industries Corporation (CIC), tandis que l’année, les expéditions entre acteurs, 1,3 milliard de dollars supplémentaires d’engrais ont ainsi l’Afrique devient société de distribution d’engrais Meridian, seront engagés d’ici 2025 pour porter explosé de plus de 60 % une terre basée à Maurice. Forte la production à 3,8 millions de tonnes par rapport à la même de conquête. de 3 000 salariés, elle par an. Enfin, une usine d’engrais période de 2019, soit est bien implantée en est annoncée au Rwanda, dont le 2,9 millions de tonnes. Afrique australe, au Mozambique, au Marocain détiendra 57,4 % du capital Alors que celles des phosphates Malawi, en Zambie et au Zimbabwe. contre 42, 6 % à l’État, à travers augmentaient de 6,4 %, à 2,2 millions « Cette acquisition nous donne un accès Rwanda Fertilizer Company. Premier de tonnes. fantastique à la partie orientale de exportateur mondial de phosphate Ces tensions devraient persister. l’Afrique », se félicitait Darren Davis, le et acteur majeur dans la vente L’agence Fitch projette ainsi une baisse président de Maaden, qui est déjà à la d’engrais, avec un chiffre d’affaires de plus de 10 % du prix de la tonne recherche de nouvelles acquisitions sur de 54 milliards de dirhams en 2019 d’engrais à l’horizon 2022. Reste à faire le continent pour commercialiser sa (4,9 milliards d’euros), l’industriel a le gros dos. Car le marché reste porteur. production de phosphate. ■ J.-M.M. exporté 1,8 million de tonnes d’engrais La pandémie a réaffirmé l’importance

L ’

114

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020


La dette en question Moins de la moitié des 23 pays susceptibles de bénéficier d’un moratoire sur la dette en 2020 ont accepté le geste du G20. Tandis que les investisseurs privés redoutent que la mesure ne s’applique à eux.

SHUTTERSTOCK

L ’

initiative de suspension du service de la dette (ISSD), initiée par le G20 et le Club de Paris, le 15 avril 2020, a été unanimement saluée à l’époque. Ce moratoire sur le paiement des intérêts de la dette dus en 2020 par les pays les plus pauvres a ainsi libéré une cagnotte de 44 milliards d’euros pour armer la riposte africaine à la pandémie de Covid-19. Depuis, le soufflé est un peu retombé. Car concrètement, le geste des pays du G20 apparaît, au cas par cas, plus symbolique que réellement efficace pour soulager l’endettement des pays pauvres. L’initiative a divisé le continent en deux camps. Ainsi, le Burkina Faso a accepté le « cadeau » du G20, ce qui lui a permis d’épargner sur l’année 23,3 millions de dollars (0,2 % de son PIB). L’impact de la mesure s’élève à 104 millions de dollars pour la RD Congo (0,2 %). Idem pour la Côte AFRIQUE MAGAZINE

I

d’Ivoire et le Sénégal, qui économisent respectivement 231 et 131 millions de dollars, soit pour chacun 0,5 % de leur PIB. Toutefois, 13 pays africains, sur les 23 susceptibles de bénéficier de l’ISSD, ont refusé le geste. En renonçant à la mesure, le Kenya tire un trait sur une économie provisoire de 800 millions de dollars (0,8 % du PIB). De même pour le Nigeria, qui se prive de 107 millions de dollars (0,1 % du PIB) ou le Bénin qui se passe de 13 millions de dollars (0,1 % du PIB). Dans un débat très tranché, les milieux d’affaires redoutent que la tendance ne s’étende aux créanciers privés. « L’argent que vous devez est en fait l’épargne de quelqu’un d’autre », insistait Ade Ayeyemi, le directeur général d’Ecobank, lors d’une conférence en ligne de l’agence Bloomberg. D’où la réaction, le 19 juin, de l’agence de notation Standard and Poor’s. Elle confirmait les notes de

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

crédit souverain à long et à court terme « B +/B » du Bénin. La décision de ne pas participer à l’ISSD « a contribué à rassurer les investisseurs », a affirmé le ministre béninois de l’Économie, Romuald Wadagni. Et alors qu’au même moment, l’agence Moody’s plaçait la Côte d’Ivoire et le Sénégal « sous surveillance », avec une possible dégradation de leur notation, redoutant, malgré leur dénégation, que les deux pays n’étendent l’initiative du G20 à leurs créanciers privés. Les pays africains auraientils dû plutôt solliciter les marchés financiers pour refinancer leur dette plutôt que d’accepter l’ISSD ? Le Togo apporte une partie de la réponse. Le 17 juin, Lomé sollicitait un emprunt auprès de créanciers internationaux privés afin de rembourser une partie de la dette intérieure du pays. Le pays levait 150 millions d’euros à un taux avantageux de 4,5 %. « Le rééchelonnement de la dette devrait réduire les coûts du service de la dette du Togo d’environ 130 millions d’euros (1,6 % du PIB de 2020) au cours des trois prochaines années », se réjouissait l’agence Moody’s. ■ J.-M.M. 115


BUSINESS

Asta Rosa Cissé

« Nos équipes ont continué à travailler 7 jours sur 7 » Depuis deux ans, l’Ivoirienne dirige avec succès Abidjan Terminal, exploité par le groupe français Bolloré. Son dernier défi : faire face à la crise de Covid-19 tout en modernisant le système de paiement et d’échanges avec les douanes. propos recueillis par Emmanuelle Pontié AM : Comment une femme parvient-elle à s’imposer dans un tel monde d’hommes ? Asta Rosa Cissé : La fonction de directeur général d’Abidjan

Terminal requiert des compétences de leadership, de rigueur et de performance. J’ai la chance d’avoir le soutien d’une équipe compétente et soudée qui m’accompagne au quotidien. L’égalité des chances et la culture de la diversité font partie de l’ADN du groupe Bolloré. À ce jour, de plus en plus de femmes occupent des postes stratégiques. Pour ma part, la complémentarité est essentielle dans toute entreprise. Dès lors, dans la conduite des affaires, j’apporte une perspective féminine qui représente une forte valeur ajoutée et permet de conjuguer les efforts et synthétiser les points de vue. Quel impact a eu la crise de Covid-19 sur votre activité ?

La Covid-19 n’a quasiment pas affecté les volumes des trois premiers mois d’activité du terminal, avec une hausse de 6 % par rapport à 2019. L’effet s’est plutôt fait ressentir sur les mois d’avril et de mai avec un marché paralysé en raison de

la fermeture des frontières, des mesures de confinement dans les grands pays importateurs (Inde, Vietnam, etc.) ; et des difficultés d’acheminement des produits à l’export notamment le cajou et le coton depuis les zones de production à Abidjan. Au sein de notre organisation, nos équipes ont continué à travailler 7 jours sur 7 pendant le confinement pour assurer la continuité de la chaîne logistique. Notre activité étant une délégation de service public, il était essentiel de faire preuve de la plus grande flexibilité, afin de limiter les conséquences socio-économiques de la crise sanitaire. Comment avez-vous fait face au plan sanitaire, avec 3 500 emplois directs et indirects et près de 100 000 emplois induits ?

Pour une structure de ce niveau, tout l’enjeu consiste à gérer les difficultés liées à la crise sanitaire tout en garantissant la sécurité de tous les employés. Nous avons la chance d’appartenir à un grand groupe qui a su capitaliser sur sa présence en Asie (premier continent foyer de Covid-19)

L’or des pharaons

116

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

SHUTTERSTOCK

L’

Égypte possède un important gisement d’or dans le désert du sudest du pays évalué à près de 30 tonnes. Il a été découvert dans une zone exploitée par la compagnie minière nationale Shalateen Mining Company. Les investissements dans ce gisement pourraient atteindre près d’un milliard d’euros dans les dix ans, selon les autorités. La découverte tombe à pic. Depuis janvier, l’or a gagné près de 13 % par once. Et depuis 2019, l’Égypte a assoupli sa réglementation pour attirer les investisseurs étrangers. Le Canadien Aton Resources est le deuxième groupe étranger à obtenir une licence d’exploitation et d’exploration minières après l’Australo-britannique Centamin, seule compagnie étrangère à exploiter l’or, dans la mine Sukari. ■ J.-M.M.


Asta Rosa Cissé, directrice générale d’Abidjan Terminal.

et sur son expérience dans la gestion de crises sanitaires de type Ebola en Afrique pour appréhender cette nouvelle épidémie. Abidjan Terminal, filiale de Bolloré Ports, a su anticiper les mesures à prendre dès le mois de janvier en déclenchant en coordination avec l’Autorité Portuaire son plan de continuité des activités (PCA), bien avant l’apparition du premier cas Covid-19 en Côte d’Ivoire. Pour protéger le personnel et l’ensemble des usagers du terminal, nous avons mis en place des mesures visant notamment à sensibiliser le personnel sur la bonne application des gestes barrières, fournir à nos agents et à leurs familles respectives des masques de protection en quantités suffisantes, mettre en place le télétravail et réorganiser les horaires de travail en plusieurs shifts pour les équipes sur le terrain.

Nous avons la chance d’appartenir à un grand groupe qui a su capitaliser sur sa présence en Asie »

EMOTIONS PHOTOGRAPHY

Où en est votre activité et comment vous projetez-vous sur l’avenir ?

L’heure est à la reprise. Les volumes à l’export du mois de juin 2020 affichent une forte progression par rapport à 2019 sur les principales commodités (cacao, cajou, banane, etc.). À l’import, la résilience de l’économie nationale rassure et les volumes affichent des taux de croissance positifs similaires à ceux du premier trimestre 2020. Vous mettez en place des systèmes de dématérialisation pour le paiement, les échanges avec les douanes, etc. Pouvez-vous en dire plus ?

L’ensemble de nos projets de dématérialisation s’inscrivent dans la dynamique de reprise actuelle. Notre but est de AFRIQUE MAGAZINE

I

gagner des points additionnels de productivité et d’accroître la célérité de nos opérations. D’ailleurs, la crise sanitaire nous a démontré la nécessité de limiter les interactions physiques dans notre activité. Notre projet d’échanges de données informatisées (EDI) avec la Douane pour la mise en place d’un guichet unique portuaire s’intègre dans cette démarche. Elle aura pour bénéfice d’accélérer les procédures douanières et d’augmenter considérablement les opérations d’import et d’export de conteneurs. La solution de paiement en ligne, deuxième projet sur lequel nous travaillons, sera lancée au mois de septembre 2020. Quels sont les projets pour Abidjan Terminal (ATL) à plus long terme ?

Le défi permanent d’ATL est de favoriser la fluidité portuaire au bénéfice des usagers, de l’économie ivoirienne dans son ensemble et de la sous-région. Nos projets à moyen terme visent à désengorger la zone portuaire et à améliorer les flux à l’import et l’export. À titre d’exemple, ATL envisage de mettre en place un outil d’optimisation des flux camions entrants et sortants, nous permettant de limiter les engorgements dans l’enceinte portuaire. Au-delà, notre ambition est de développer et d’accroître l’orientation client d’Abidjan Terminal afin d’apporter des solutions adaptées aux problématiques de chaque industrie. Cela se fera notamment à travers la mise en place d’un nouvel outil CRM (Customer Relationship Management) propre à l’environnement portuaire. ■

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

117


VIVRE MIEUX Pages dirigées par Danielle Ben Yahmed, avec Annick Beaucousin et Julie Gilles

QUELS PROGRÈS POUR NOTRE SANTÉ ?

AVANCÉES, ÉTUDES, RECHERCHES… IL Y A AUSSI DE BONNES NOUVELLES ! Selon une étude publiée dans Neurology : les personnes qui associent quatre ou cinq principes de mode de vie sain ont jusqu’à 60 % de risque en moins d’être touchées ! Quelles sont les habitudes à prendre ? De l’activité physique durant 2 h 30 par semaine (marche rapide, vélo, natation…), l’absence de tabagisme, une alimentation de type régime méditerranéen, une consommation d’alcool modérée, la pratique d’activités cognitives comme la lecture ou jeux de réflexion. Les personnes adoptant trois de ces routines ont, elles, un risque d’Alzheimer réduit de 37 %. Encourageant et simple à faire ! ARTHROSE DU GENOU, BIENTÔT UN « GEL CARTILAGE »

Douloureuse, l’usure du cartilage du genou peut nécessiter la pose d’une prothèse. Des scientifiques américains ont enfin développé le premier cartilage synthétique sous forme d’hydrogel qui mime mécaniquement le naturel : il est à la fois résistant, flexible et amortissant. 118

Un traitement réparateur révolutionnaire qui permettrait d’éviter l’opération. Les tests sur l’homme sont en cours. UN TRAITEMENT PROMETTEUR POUR LE CANCER DE LA PROSTATE

Pour le plus fréquent des cancers chez les hommes, des chercheurs australiens ont réussi à modifier la formulation du médicament actuel (traitement par hormonothérapie) – qui a l’inconvénient d’être mal absorbé par l’organisme –, en « une solution huileuse encapsulée dans des microparticules de silice poreuse ». Résultat : c’est 40 % plus efficace, avec une dose moindre, et une réduction considérable des effets secondaires. Cette innovation à venir pourrait être adoptée pour nombre d’autres médicaments. REPENSER LA FORMULE DES ANTIBIOTIQUES

La résistance de plus en plus fréquente aux antibiotiques est un problème mondial. Un laboratoire de l’Inserm a enfin réussi à en mettre au point de nouveaux. Ils sont efficaces AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

SHUTTERSTOCK

ALZHEIMER : LE MODE DE VIE PROTÈGE


contre des bactéries multirésistantes, ne semblent pas déclencher de résistances chez l’animal, sont dépourvus de toxicité, et ont l’air bien tolérés. Les essais en laboratoire sont concluants, les études sur l’homme vont démarrer. DE LA LUMIÈRE ROUGE POUR GARDER UNE BONNE VUE

Cela avait été constaté chez les mouches et les souris. Une étude chez l’homme parue dans Journal of Gerontology va dans le même sens : l’exposition à une petite lampe émettant une lumière rouge profonde pendant 3 minutes pas jour, aiderait à prévenir le déclin de la vue lié à l’âge. Une nette amélioration de la vision en lumière faible et de celle des couleurs a été observée. La technologie agit au niveau des cellules de la rétine. Les résultats sont à confirmer sur un plus grand nombre de patients, avec peut-être à la clé un traitement simple et peu onéreux ! GS-6207, LA MOLÉCULE PORTEUSE D’ESPOIR

L’OMS a souligné la résistance accrue du VIH aux traitements existants. Une nouvelle molécule baptisée GS-6207 a été développée par le laboratoire Gilead. Elle perturbe l’enveloppe contenant le matériel génétique du virus, et est ainsi capable d’agir sur sa multiplication dans le corps. Autre atout : comme elle se maintient dans l’organisme jusqu’à six mois, elle pourrait être un traitement de longue durée intéressant. DES NOIX POUR ÊTRE AU TOP

Leur bienfait sur la santé cardiovasculaire a déjà été prouvé. Une vaste étude internationale publiée dans l’American Journal of Clinical Nutrition le confirme. Diverses populations, consommant toutes sortes de noix, ont été suivies pendant dix ans. Les conclusions ? Le risque de mortalité cardiovasculaire est 23 % moins élevé chez les personnes consommant plus de 120 g de noix par semaine que chez celles en mangeant moins de 30 g par mois.

SHUTTERSTOCK

DES FEMMES CONNECTÉES

En facilitant l’accès à l’information, les smartphones transforment des vies, notamment en matière de santé dans les pays en voie de développement. Dans la revue Proceedings of the National Academy of the Sciences, une étude démontre que les femmes possédant un téléphone portable utilisent davantage les moyens de contraception modernes, et ont plus de chance de savoir à qui s’adresser pour un dépistage du VIH. Équiper les femmes de mobiles permettrait aussi de réduire le taux de mortalité maternelle et infantile. ■ Annick Beaucousin AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

POINT DE CÔTÉ : COMMENT REPRENDRE SON SOUFFLE ? LORS D’UN EFFORT, CETTE DOULEUR NOUS BLOQUE D’UN COUP. ON PRESSE LE PAS, on allonge la foulée et voilà un point de côté qui surgit. Si on le sent venir, on ralentit la cadence, on expire profondément, et cela peut passer. Si le point s’installe d’emblée, on s’arrête, on se penche en avant, on respire lentement à fond, et on appuie sur la zone douloureuse. Quand la douleur s’est envolée, on repart progressivement. Les points de côté surviennent quand on respire mal. Les enfants, ayant souvent une respiration un peu anarchique lors d’un effort physique, sont d’ailleurs plus concernés. Alors, que faire ? Tout d’abord, pratiquer une activité adaptée à sa condition physique, et ensuite démarrer toujours lentement. Il faut en effet aller à son rythme pour bien contrôler sa respiration. Il est important d’expirer profondément et de veiller à ne jamais en arriver au stade de l’essoufflement. Et on n’oublie pas de boire fréquemment durant l’effort. Dernier conseil : ne pas faire de sport dans les deux à trois heures qui suivent un repas. ■ A.B. 119


VIVRE MIEUX

APNÉES NOCTURNES : CHERCHEZ LES SIGNES

LES ALIMENTS FRAGILES,

ET CEUX QUI DURENT IL FAUT ÊTRE VIGILANT À BON ESCIENT SUR LA FRAÎCHEUR DE CE QUE L’ON MANGE. ET À L’INVERSE, NE PAS JETER INUTILEMENT.

LES PRODUITS FRAIS ou avec la mention « à consommer jusqu’au… » sont plus ou moins vite périssables. C’est le cas des viandes et des poissons, qui peuvent toutefois être conservés un peu plus longtemps une fois cuits. Pour les gratins et les quiches maison contenant du beurre, du lait, de la crème, ou des œufs, on ne dépasse pas deux jours au réfrigérateur. Idem pour les desserts comportant les mêmes ingrédients. En ce qui concerne les œufs, le fait de les cuire en œufs durs ne prolonge pas leur fraîcheur. On respecte donc les dates de péremption. Pour ceux achetés en local (sans date de péremption), on peut faire ce test : placer un œuf dans un bol d’eau froide, s’il reste au fond, il est frais ; s’il remonte légèrement, on peut le manger cuit ; s’il flotte à la surface, on le jette. Dernier point : une préparation à base d’œufs crus comme la mayonnaise ne se conserve pas. A contrario, il est des aliments qu’on pourrait garder davantage qu’on ne le fait ! Ainsi, les yaourts nature peuvent être consommés sans problème jusqu’à trois semaines après leur date de péremption. Le lait UHT non ouvert peut être consommé jusqu’à deux mois après sa date de péremption (à utiliser dans les 48 heures une fois ouvert). Enfin, riz, pâtes, sucre, farine, maïzena, sel, épices, café, peuvent être utilisés longtemps après leur date de péremption, même des mois et années après car les bactéries ne s’y développent pas. Il n’y a pas de danger pour la santé, ces produits risquant simplement de perdre un peu de leur qualité gustative ou nutritionnelle. ■ A. B. 120

LES APNÉES sont de brèves interruptions de la respiration en dormant : elles surviennent à cause d’un obstacle au passage de l’air au niveau de la gorge. Se produisant surtout à partir de 45-50 ans, elles concernent autant les hommes que les femmes (après la ménopause), notamment ceux ou celles avec un excès de poids (la graisse épaissit les tissus au fond de la gorge). Jusqu’à 5 apnées par heure, c’est anodin. Mais quand elles se répètent bien plus, cela devient un problème. Quels signes doivent faire penser à des apnées anormales ? Soi-même, on ne les perçoit en général pas. Mais le partenaire de lit décrit un sommeil assez agité, avec des blocages de la respiration suivis de reprises de celle-ci assez mouvementées… Les apnées sont quasiment toujours associées à un ronflement (mais à l’inverse, on peut ronfler sans en faire). Le masque Les désagréments de ventilation, une solution liés aux apnées pour l’apnée du sommeil. sont nombreux : une fatigue importante dès le matin, des maux de tête au réveil, des envies d’uriner plusieurs fois par nuit, une baisse de la libido… En cas de suspicion, il est important de faire confirmer le diagnostic par un enregistrement du sommeil (en service hospitalier ou à domicile), car les apnées dites sévères (au-delà de 30 par heure) ont des conséquences sur la santé. Perturbant le fonctionnement de l’organisme, elles exposent à un risque accru d’hypertension artérielle, de diabète, d’infarctus, et d’accident vasculaire cérébral. Elles favorisent le surpoids, ou l’augmentent s’il est déjà là. Perdre du poids peut être extrêmement bénéfique pour les réduire, voire les faire disparaître. Autrement, côté traitements pour les supprimer et retrouver un sommeil reposant, il est proposé, selon les cas: le port d’un masque de ventilation la nuit afin de redonner du passage à l’air, le port d’orthèses dentaires (sorte de gouttières) sur les mâchoires, voire une chirurgie pour avancer ces dernières. ■ Julie Gilles

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

SHUTTERSTOCK

DÉPISTER CE TROUBLE RESPIRATOIRE DURANT LE SOMMEIL EST ESSENTIEL.


En bref Prendre des précautions simples peut éviter de douloureuses brûlures.

À l’écoute de l’audition ◗ Dans ce livre, on découvre le fonctionnement de l’oreille, les causes des baisses d’audition et ce qu’il faut faire pour les éviter, mais aussi de nouveaux tests de repérage auditif, les dernières données concernant la recherche, ou les solutions auditives… L’Audition pour les nuls, par Françoise Bettencourt Meyers et le Pr Bruno Frachet, éditions First, 11,95 euros.

SOLEIL ET PEAU

LES BIENFAITS ET LES PIÈGES À CONNAÎTRE

SHUTTERSTOCK

LE SOLEIL PEUT ÊTRE UN AMI OU UN ENNEMI. POUR CERTAINES MALADIES de peau, les UV sont bénéfiques. Ainsi, ils atténuent l’eczéma ou ont une action antiinflammatoire sur le psoriasis. Il suffit d’exposer sans protection les zones atteintes, à petite dose le matin ou en fin de journée. Par contre, en cas de vitiligo, la peau se colore à cause des UV, accentuant les taches blanches. Avis aux ados : avec l’acné, la prudence est de mise ! Si le soleil fait partir les boutons grâce à un effet antiinflammatoire et un épaississement de la peau, c’est un effet ponctuel. À l’arrêt des expositions, le sébum accumulé sort, d’où une flambée. Règle d’or ici : s’exposer modérément, avec une haute protection solaire non grasse. Autre situation piège : lorsqu’on prend des médicaments. Nombre d’entre eux sont dits « photosensibles ». Cela AFRIQUE MAGAZINE

I

signifie qu’ils augmentent la sensibilité de la peau au soleil, avec un risque d’inflammation. Si c’est indiqué sur la notice, on demande conseil à son médecin. Employés en automédication pour des douleurs (courbatures, entorses…), les gels anti-inflammatoires (kétoprofène) exposent à un autre danger : au soleil, ils peuvent provoquer une réaction allergique avec de grosses cloques, et même entraîner par la suite une allergie à cette famille d’antiinflammatoires (comprimés ou gels). On se méfie également du gel hydroalcoolique qui ne fait pas bon ménage avec une exposition au soleil. L’alcool qu’il contient augmente le risque de brûlures, notamment chez les enfants. De même, attention aux parfums mis à même la peau, mieux vaut les mettre sur ses vêtements. ■ J.G.

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

Testez votre santé dentaire ◗ L’Union française de la santé bucco-dentaire, centre collaborateur de l’OMS, propose sur son site deux tests d’évaluation des risques en matière de santé dentaire : un sur le risque carieux, et le second sur le risque parodontal (maladies des gencives et des tissus de soutien des dents). Le tout, avec des conseils pour réajuster si besoin ses habitudes d’hygiène bucco-dentaire. Sur ufsbd.fr

121


Ça dépend des contingences. Dans des moments relax, je suis un flambeur ! La bonne bouffe, la fête avec les amis…

10 De jour ou de nuit ? Je suis noctambule. Enfant, au village, j’ai appris à aimer le mystère de la nuit, à regarder les étoiles. Je suis aussi plus concentré et productif.

11 Twitter, Facebook, e-mail,

coup de fil ou lettre ?

J’aime écrire des lettres, raconter ma pensée. C’est aussi une marque de respect. Je suis attaché à la conversation, écrite ou parlée.

Soro Solo

12 Votre truc pour penser

à autre chose, tout oublier ?

Avec sa nouvelle émission Covid-19, c’est quoi même ? diffusée sur 15 radios ouestafricaines, le JOURNALISTE IVOIRIEN décrypte les enjeux de la crise sanitaire sur le continent. Un magazine optimiste, qui réunit débats de société, contes, et informations d’utilité publique. propos recueillis par Astrid Krivian

13 Votre extravagance favorite ? Sur scène, en tant que choriste du Bal de l’Afrique enchantée. Je ne me contrôle plus !

14 Ce que vous rêviez d’être

quand vous étiez enfant ?

Ce que je suis. Mon père avait ramené une radio d’Abidjan. Elle me subjuguait. Après le lycée, j’ai tout de suite intégré le studio école de la RTI.

15 La dernière rencontre

1 Votre objet fétiche ?

qui vous a marquée ?

Mes bracelets.

Le poète slameur Marc Alexandre Oho Bambe, pour son écriture, son humanisme.

2 Votre voyage favori ?

16 Ce à quoi vous êtes incapable

Le Cap-Vert, pour la beauté du pays, des citoyens, et sa gestion politique. L’alternance respecte le jeu démocratique.

de résister ?

3 Le dernier voyage que vous avez fait ?

Une belle fringue ! Ou la polenta, plat italien proche d’un mets de ma tribu sénoufo.

Le Sénégal. Près de Saint-Louis, à Gandiol, j’ai découvert le centre culturel Aminata. Une belle initiative citoyenne.

17 Votre plus beau souvenir ?

4 Ce que vous emportez Ma boîte à musique : mon iPod.

Pokaha, le village d’origine de mes parents. Retrouver les valeurs paysannes simples et vraies, et les sensations de l’enfance.

5 Un morceau de musique ?

19 Votre plus belle déclaration d’amour ?

« Ibhola Lethu » de Johnny Clegg. Une métaphore de la victoire des Africains noirs sur l’apartheid.

Exilé en France il y a 17 ans, je suis devenu un membre de ma famille d’accueil, qui m’a adopté comme les siens.

6 Un livre sur une île déserte ?

20 Ce que vous aimeriez que l’on retienne de vous au siècle prochain ?

Les premiers babillages de ma fille aînée.

18 L’endroit où vous aimeriez vivre ?

toujours avec vous ?

Les Âmes du peuple noir de W. E. B. Du Bois. Il a inspiré les mouvements de revendication des Afro-Américains.

7 Un film inoubliable ? Lumumba de Raoul Peck.

8 Votre mot favori ? Mogoya, qui signifie « valeurs humanistes » en bambara. 122

La musique. Ma pilule pour booster le moral ou porter ma joie.

C’était un vagabond, mais il était drôle ! Il aimait la vie comme un épicurien. ■ Covid-19, c’est quoi même ? En replay sur facebook.com/watch/ social.raes/193827668669414/

AFRIQUE MAGAZINE

I

407-408 – AOÛT-SEPTEMBRE 2020

FRANÇOIS LEPAGE/HANS LUCAS

LES 20 QUESTIONS

9 Prodigue ou économe ?


afriquemagazine.com ÊTRE EN AFRIQUE, ÊTRE DANS LE MONDE. TOUT LE TEMPS.

Suivez-nous sur Twitter et Facebook

@afriquemagazine

S’informer. Découvrir. Se cultiver. Et rester connecté.


MERCI

Ă€ TOUS NOS

Dans le contexte inÊdit de la crise sanitaire actuelle, les collaborateurs de BollorÊ Transport & Logistics ont su s’adapter pour assurer la continuitÊ des activitÊs et maintenir la cohÊsion au sein du rÊseau. Merci à tous nos hÊros 8I EICH=8=9B DCIF @9IF =AD@=75H=CB @9IF ACH=J5H=CB 9H @9IF 9:b757=Hž A5@;Fž @9G conditions de travail complexes liÊes au Covid-19.

SC BTL-06/2020

HÉROS DU QUOTIDIEN


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
AM 407-408 by Afrique Magazine - Issuu