Enjeux
La Corne, champ de batailles global
Histoire
Le système Mobutu
Business
OCP, entre dépendances et ambitions
+INTERVIEWS Sarah Tadlaoui
et la libération cognitive
Abibou Diouf
et la fabrique du masculin
L’IA, l’Afrique et nous
C’est une révolution brutale et transformatrice. Les États-Unis et la Chine investissent des centaines de milliards de dollars. Pour le continent, le risque de déclassement est réel. C’est aussi une opportunité historique de sauter les étapes. À condition d’inventer ses propres modèles.
Abidjan en arrière-plan.
N° 481 - OCTOBRE 2026
L 13888 - 481 - F: 4,90 € - RD France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € – Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 € Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3000 FCFA ISSN 0998-9307X0
ORNELLA
LE NOUVEAU RÉVEIL D’AFRICA RADIO
Votre matin commence ici.
AFRICA MATIN LUNDI AU VENDREDI | 6H-9H
édito PAR ZYAD LIMAM
NATIONS UNIES, 38e ÉTAGE C’est une institution vénérable, née de la tragédie et desmassacresdelaSecondeGuerremondiale.En1918, on disait déjà: «Plus jamais ça.» Le vœu pieux aura tenu à peine vingt ans. En 1945, dans les ruines, on retente: un système nouveau pour conjurer la guerre, bâtir des causes communes, le multilatéralisme… Ce sera l’Organisation des Nations unies et elle aura 81 ans le 24 octobre. Un rêve pensé à l’origine pour 51 États fondateurs. Quatre seulement étaient africains: l’Égypte sous tutelle britannique, l’Éthiopie du négus, le Liberia des anciens esclaves américains et l’Afrique du Sud de la ségrégation. Le projet s’incarne dans la «maison de verre», un immeuble très fifties, achevé en 1952, dessiné par Le Corbusier et Oscar Niemeyer, planté à New York, ville-monde où se croisent les langues, les rêves, les exils et la brutalité du capitalisme made in America… Dès l’origine, un système à deux niveaux. L’Assemblée générale, one state, one vote. Le seul lieu où l’on entend le bruit du monde. Avec, chaque année, un rassemblement qui convoque toute la planète dans un caravansérail assez spectaculaire. Un système prévu avec une hiérarchie. Celle du Conseil de sécurité, les «vainqueurs»,cinqmembrespermanentsarmésdudroitde veto: les États-Unis, l’URSS, qui cédera sa place à la Russie, la France, le Royaume-Uni et la Chine de Tchang Kaï-chek, avant celle de Mao. Bref, le poids des puissances est inscrit dans les murs. Au 38e étage siège le secrétaire général, l’incarnation du système. Il n’a ni armée ni pouvoir de contrainte, il est plus secrétaire que général… Mais ses talents de diplomate peuvent compter, sa parole aussi. António Guterres, le neuvième en titre, s’en va après deux mandats (peu probants). Le 1er janvier 2027, une nouvelle personnalité affrontera d’immenses responsabilités, tentera de sauver ce qui reste de l’idée même du multilatéralisme. L’organisation est au bord de la faillite. Les États-Unis de Donald Trump et du mouvement MAGA sapent les fondations, s’émancipent des règles communes. La Russie, enlisée en Ukraine, poursuit des rêves d’empire chimériques. La Chine, puissance montante, veille avec énergie sur sa souveraineté. La loi du plus fort redevient l’ordre du monde. Et l’Afrique ? Elle avance, comme souvent, fragile et divisée. Elle a deux candidats pour le poste : AFRIQUE MAGAZINE
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l’Ougandais Olara Otunnu et le Sénégalais Macky Sall. Mackyal’expérience–deuxmandatsàlatêteduSénégal, une présidence de l’Union africaine, le soutien réaffirmé du président Bassirou Diomaye Faye. Il a «pratiqué» les puissances,ilpourraitcertainementtenirlejob.Sacandidature paraît toutefois compromise (même si, à ce jour, rien n’est joué). Il est peut-être «trop politique». Et la rotation tacite désigne l’Amérique latine. Et puis, l’heure serait peut-être venue d’avoir enfin une femme au 38e. Surtout, l’Afrique pèse peu. L’Afrique idéalisée, c’est 54 États, plus d’un quart des voix à l’Assemblée, un humain sur cinq. Elle réclame une réforme du Conseil de sécurité et l’inclusion de deux membres permanents avec droit de veto (autant dire que ça ne passera pas à Washington…). Et sans vraiment avoir su dire qui serait désigné. Nigeria, Afrique du Sud, Égypte, Éthiopie, Kenya… Et l’Afrique réelle est précaire. Presque 20% de la population mondiale. À peine 3% de la richesse globale, un PIB cumulé proche deceluidelaFrance,inférieuràceluidel’Inde.Moinsde3% du commerce mondial, 2% des dépenses militaires. On «l’entend» peu aussi. Sur Israël et la Palestine, sur l’Ukraine, le commerce, l’énergie, le climat même, ses positions restent marginales. L’Afrique du Sud, qui a porté Gaza devant la Cour internationale de justice, fait parfois exception, et en paie d’ailleurs le prix face à la colère trumpienne. Il manque des voix incarnées, courageuses, pour porter une vision africaine. Nous avons connu la colonisation, nous avons mené le combat pour être libres. Nous avons lajeunesselaplusnombreusedelaplanète.Unelargepart des terres arables disponibles, de l’eau, du soleil, des ressources minérales critiques, la clé de la transition énergétique. Nous avons des atouts. Mais nous restons à l’écart, comme absorbés par nos propres problèmes. Et pourtant. Il y a une place à prendre, celle d’un continent médiateur, dans une forme renouvelée de non-alignement.Uneneutralitéactiveetutile.Active,parce qu’elle s’engage, elle prend parti pour le droit et l’équité, malgré tout. Utile, parce qu’elle propose des solutions, qu’elle fait de ses 54 voix un poids, une unité, plutôt qu’une dispersion.Unpoidsconstructif,pournepasbraquerlestrès puissants, et assez significatif pour compter. Au cœur des intérêts et en dehors des camps. ■ 3
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ÉDITO
Nations unies, 38e étage par Zyad Limam
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ON EN PARLE
C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE, DE LA MODE ET DU DESIGN La mode selon Mossi Traoré
CE QUE J’AI APPRIS Yamoussa Bangoura par Astrid Krivian
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C’EST COMMENT
Parcours d’écoliers par Emmanuelle Pontié
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P.40
TEMPS FORTS
L’IA, l’Afrique et nous par Zyad Limam
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La Corne, champ de batailles global
par Cédric Gouverneur
Jean Omasombo: «L’Occident n’a pas créé Mobutu»
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Sarah Tadlaoui: «L’accès sans précédent à l’assistance cognitive génère un besoin immense: la capacité à filtrer et à gouverner l’IA» par Catherine Faye
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par Astrid Krivian
DÉCOUVERTE
DÉCOUVERTE/Djibouti
Comprendre un pays, une ville, une région, une organisation
RETROUVEZ AFRIQUE MAGAZINE SUR TOUS VOS ÉCRANS
4
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La cité va Kraken
par Eva Sauphie
La jetée pétrolière de 3 km du nouveau complexe pétrochimique de Damerjog.
DJIBOUTI
LES GRANDES AMBITIONS
Le président Ismaïl Omar Guelleh entame un nouveau mandat. Avec un agenda exigeant: croissance inclusive, transition industrielle, énergétique et numérique. Une dynamique de modernisation permanente, symbolisée par la nouvelle jetée de Damerjog.
DR/DPFZA
www.afriquemagazine.com
Abibou Diouf: «La liberté et la dignité sont des valeurs universelles»
DOSSIER RÉALISÉ PAR ZYAD LIMAM
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AFRIQUE MAGAZINE
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477 – JUIN 2026
AFRIQUE MAGAZINE
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481 – OCTOBRE 2026
SHUTTERSTOCK - JULIEN BENHAMOU - DR/DPFZA - DR - ADOBE STOCK
par Astrid Krivian
P.50 FONDÉ EN 1983 (43e ANNÉE) 31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE Tél.: (33) 1 53 84 41 81 – Fax: (33) 1 53 84 41 93 redaction@afriquemagazine.com Zyad Limam DIRECTEUR DE LA PUBLICATION DIRECTEUR DE LA RÉDACTION zlimam@afriquemagazine.com Assisté de Laurence Limousin
llimousin@afriquemagazine.com
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Michael Orange: «Un argument environnemental et un calcul économique»
RÉDACTION Emmanuelle Pontié DIRECTRICE ADJOINTE DE LA RÉDACTION epontie@afriquemagazine.com Lucie Locqueneux DIRECTRICE ARTISTIQUE Camille Lefèvre PREMIÈRE SECRÉTAIRE DE RÉDACTION sr@afriquemagazine.com Amanda Rougier PHOTO arougier@afriquemagazine.com
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L’Afrique entend profiter de l’embellie du coton
ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO
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MTN se rêve en financier
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Le tourisme africain en pleine forme
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Le Botswana va séquencer le génome de sa population
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BUSINESS
Recycler l’eau: une solution simple, une mise en œuvre complexe
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VENTES FRANCE Destination Media 66, rue des Cévennes - 75015 Paris TÉL.: (33)1 56 82 12 00
dossier par Cédric Gouverneur
CAMERAPIX/AFRICANPICTURES/CHRISTOPHEL CINEMA - CARLOS COLLADO SALLERAS - PASCAL ITO - DR
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ABONNEMENTS
OPPER – SERVICE ABONNEMENT AFRIQUE MAGAZINE
Enquête: OCP, entre dépendances et ambitions
CS60003 - 31242 L’Union Cedex
par Zyad Limam
90
Jean-Marie Chazeau, Catherine Faye, Cédric Gouverneur, Astrid Krivian, Luisa Nannipieri, Sophie Rosemont, Eva Sauphie.
Tél.: (33) 1 40 94 22 22 abonnement@afriquemagazine.com
VINGT QUESTIONS À…
COMMUNICATION ET PUBLICITÉ
par Astrid Krivian
regie@afriquemagazine.com AM International 31, rue Poussin - 75016 Paris Tél.: (33)1 53 84 41 81 Fax: (33)1 53 84 41 93
Mélissa Laveaux
P.62
AFRIQUE MAGAZINE EST UN MENSUEL ÉDITÉ PAR 31, rue Poussin - 75016 Paris. SAS au capital de 768200 euros. PRÉSIDENT : Zyad Limam.
Enjeux
La Corne, champ de batailles global
Histoire
Le système Mobutu
Business
Photogravure: Philippe Martin. Imprimeur: Léonce Deprez, ZI Secteur du Moulin, 62620 Ruitz.
OCP, entre dépendances et ambitions
+INTERVIEWS Sarah Tadlaoui
et la libération cognitive
Abibou Diouf
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L’IA, l’Afrique et nous
Commission paritaire: 0229 D 85602. Dépôt légal: octobre 2026.
C’est une révolution brutale et transformatrice. Les États-Unis et la Chine investissent des centaines de milliards de dollars. Pour le continent, le risque de déclassement est réel. C’est aussi une opportunité historique de sauter les étapes. À condition d’inventer ses propres modèles.
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COUVERTURE : PHOTO : NABIL ZORKOT / MONTAGE & IMAGE IA : LUCIE LOCQUENEUX
AFRIQUE MAGAZINE
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P.74
La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos reçus. Les indications de marque et les adresses figurant dans les pages rédactionnelles sont données à titre d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction, même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction. © Afrique Magazine 2026.
10-31-1495 Certifié PEFC Ce produit est issu de forêts gérées durablement et de sources contrôlées
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ON EN PARLE C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage
« MOSSI TRAORÉ, LA MODE AUSSI », Mucem, Marseille (France), jusqu’au 16 novembre 2026. mucem.org
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AFRIQUE MAGAZINE
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JULIEN BENHAMOU
Léonore Baulac, Mouvements, 2021.
EXPO
La mode selon Mossi Traoré
FOUST VISUAL STUDIOS - STUDIO MOSSI - YVES INCHIERMAN - DR
Un récit de transmission, une mémoire vivante et une manière de faire société. À découvrir au Mucem. AU MUCEM, Mossi Traoré n’est pas seulement célébré pour ses silhouettes épurées et son savoir-faire de couturier. C’est tout un parcours de vie qui se déploie, depuis les quartiers populaires de son enfance jusqu’aux ateliers de haute couture et la création de sa marque de prêt-à-porter, Mossi, en passant par le football, la danse, Bollywood et les cultures urbaines, qui ont façonné son imaginaire. Le titre de l’exposition, «Mossi Traoré, la mode aussi», joue volontairement sur le décalage, comme si la mode n’était qu’une partie de l’histoire. Chez le créateur franco-malien, le vêtement dépasse largement la question esthétique. Il devient langage, transmission, outil d’émancipation. Formé autant dans la rue qu’auprès des maîtres de la couture, il a toujours refusé les frontières entre culture savante et culture populaire. Son œuvre est nourrie autant par Madame Grès que par les tribunes du stade Vélodrome, les albums Panini, le hip-hop ou les films indiens. L’exposition évoque un univers empreint d’influences multiples, à travers silhouettes sculpturales, vidéos, textiles, archives personnelles et objets issus des collections du Mucem. Ici, un ballon commémorant la victoire de l’Olympique de Marseille en 1993; là, un album d’Olive et Tom retrouvé dans les réserves du musée. Autant de fragments de mémoire qui composent le récit sensible d’une génération. D’ailleurs, le cœur du projet se situe peut-être ailleurs. Depuis plusieurs années, le styliste a fait de la formation un engagement central à travers les Ateliers Alix, son école de couture, qui défend l’excellence sans exclusion. Cette dimension sociale explique sans doute la place singulière qu’il occupe aujourd’hui dans le paysage artistique. À rebours d’une mode souvent associée au luxe et à l’entre-soi, il revendique une création ancrée dans le réel, attentive aux invisibles, aux savoir-faire et aux territoires. Ses défilés, souvent organisés hors des lieux consacrés, dans les quartiers ou dans l’espace public, participent de cette même volonté de rapprocher l’art de celles et ceux qui s’en sentent éloignés. Rappelant que la mode peut être bien davantage qu’une industrie superficielle. ■ Catherine Faye AFRIQUE MAGAZINE
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Mossi Traoré.
Planche de recherche, collection printemps-été 2025.
Ballon commémoratif de la victoire de l’Olympique de Marseille face au Milan A.C, en 1993, en Ligue des champions.
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ON EN PARLE SOUNDS
À écouter maintenant !
Littératures Itinérantes
Pour sa 7e édition, le festival, qui, chaque année, pose ses valises dans une ville différente du royaume, se déroulera les 10 et 11 octobre 2026 à Rabat, désignée capitale mondiale du livre en 2026 par l’Unesco. SOUS LE THÈME «LE MONDE ÉCRIT PAR ELLES», sa programmation sera exclusivement féminine, afin de «montrer comment les femmes perçoivent, analysent et racontent les mutations mondiales, les crises et les beautés de notre époque», précise Nadia Essalmi, fondatrice, en 2017, de cet événement pionnier dans le paysage culturel marocain. Originaires du Maghreb, d’Afrique subsaharienne, d’Europe, du Moyen-Orient, du Canada, de Martinique, de La Réunion, 30 écrivaines, parmi lesquelles Camille Laurens, Vanessa Schneider, Viktor Lazlo, Amira Ghenim, Fawzia Zouari, Osvalde Lewat, Gaëlle Bélem ou encore Maram al-Masri, rencontreront le public lors de dédicaces, de lectures, de tables rondes (en arabe et en français), au sein de la Bibliothèque nationale du royaume du Maroc. Porté par des autrices, le spectacle littéraire Faut-il tuer Shéhérazade?, qui avait fait salle comble à Paris à l’Institut du monde arabe en mars dernier, clôturera les festivités: œuvre hybride épousant la forme d’un procès imaginaire, il questionnera «le rôle, l’héritage et l’avenir de la parole féminine dans nos sociétés». Avec Littératures Itinérantes, marrainé par Najat Vallaud-Belkacem, Nadia Essalmi porte son engagement, sa vision inclusive, son militantisme culturel: démocratiser la littérature, la rendre accessible à tous les publics. Autrice, créatrice de Yomad, première maison d’édition pour la jeunesse au Maroc, elle a notamment lancé l’activité Lire pour grandir, des séances de lecture gratuites pour les enfants le dimanche, dans quinze villes du royaume. ■ Astrid Krivian 8
❶ Wau Wau Collectif,
Teranga, Sahel Sounds/Modulor.
Tout est dans le titre: en wolof, teranga désigne l’hospitalité, l’accueil de l’autre, le plaisir de la rencontre. Bref, c’est le programme du Wau Wau Collectif, né en 2018 au Sénégal, dans le village de Toubab Dialaw, et fruit de l’aventure commune d’Arouna Kane et Karl-Jonas Winquist. Dernier volet d’une trilogie, Teranga impose une musique nomade, inventive, généreuse et volontiers rêveuse.
❷ Ziad Rahbani,
Ana Moush Kafer, Wewantsounds/Modulor.
Nouveau venu du programme de rééditions consacré à Ziad Rahbani par le label Wewantsounds, Ana Moush Kafer témoigne de l’art des mélanges du compositeur: sonorités arabes, jazz-funk et bossa nova. Enregistré à Beyrouth en 1985, en pleine guerre civile, cet album devenu culte connaît enfin sa première édition vinyle – remasterisée, mais fidèle à son artwork d’origine.
❸ Shabazz Palaces,
It’s a Style Sport, Sub Pop/Modulor.
Pas de règles à suivre pour le rappeur et musicien Ishmael Butler, aka Shabazz Palaces. Nouvelle preuve sur ce huitième album, où le rap se frotte aux textures électroniques et au jazz. Entouré notamment de Kassa Overall, Marquette Miller et Thaddeus «Thaddillac» Turner, il continue de brouiller les pistes avec un groove toujours aussi contagieux. ■ Sophie Rosemont
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DR (4)
R E N D E Z - VO U S
LITTÉRATURES ITINÉRANTES, «Le monde écrit par elles», Rabat (Maroc), du 10 au 11 octobre.
Claire Duburcq et Cherif Adekambi dans Conte cruel de Bordeaux.
CINÉMA
LA TENDRESSE INTERDITE
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Trois moyens-métrages dans le même programme, dont celui d’Alice Diop, césarisé en 2017, qui montre combien des jeunes de banlieues françaises ont du mal à exprimer leurs sentiments… «JE VAIS ÊTRE CRU, mais moi, je suis attiré par les putes et les meufs à problèmes.» Ainsi commence, cash, Vers la tendresse, qui montre comment les jeunes de la banlieue parisienne se débrouillent avec les tabous culturels sur le sexe, la virilité, les relations hommes-femmes… À l’écran, un jeune garçon noir dans une doudoune, filmé sans qu’il parle, tandis que ses confidences sont livrées en toute franchise en AFRIQUE MAGAZINE
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voix off. Un dispositif qui semble faciliter une parole difficile et rare: il faut entendre certains expliquer qu’ils n’ont jamais vu leurs parents s’embrasser («tu vois pas l’amour chez les Africains») et combien exprimer une forme de tendresse est compliqué pour eux. Signé par la Franco-Sénégalaise Alice Diop, ce film a reçu le César du meilleur court-métrage en 2017. Un format réduit qui atteint rarement les salles
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de cinéma – sauf, comme ici, quand plusieurs films sont rassemblés. Conte cruel à Bordeaux, quant à lui, montre le flirt qu’amorce une Française qui a grandi à N’Djamena avec un étudiant béninois, habilement traité façon roman-photo. ■ Jean-Marie Chazeau AMOUR(S) (France), d’Alice Diop, Claire Maugendre, Héléna Klotz. Avec Modibo Diarra, Nidhal Majdoub, Cherif Adekambi. En salles. 9
ON EN PARLE
Ci-contre, le cinéaste Abderrahmane Sissako.
RÉALITÉ VIRTUELLE
Deuil immersif
Le cinéma africain à la pointe de l’innovation avec le nouveau film d’Abderrahmane Sissako: un format court, taillé pour être vu à 360 degrés!
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Le cinéaste, qui filmait du football sans ballon pour cause d’interdiction par les islamistes dans Timbuktu, atteint une nouvelle forme de poésie dans un drame dépouillé, magnifié par les nouvelles technologies. Artou, c’est «le retour» en peul: on suit un cercueil de Paris à Nouakchott, puis sur un fleuve, à travers le désert, la savane, en compagnie des proches du défunt… Essentiellement en noir et blanc, cette traversée endeuillée nous emmène dans une barque, une voiture, mais à la différence d’un film traditionnel, quand on se retourne, on voit les passagers à l’arrière, pas les autres
spectateurs. Et quand, au pied d’un arbre, on lève la tête, c’est la cime et le ciel que l’on découvre, pas le plafond du cinéma. Pourtant, c’est bien le regard d’un artiste qui nous est donné à voir, maîtrisant parfaitement la grammaire de son cinéma pour raconter ses paysages et sa culture dans une nouvelle dimension. Un voyage initiatique et inédit au pays des morts et des vivants. ■ J.-M.C. ARTOU (Mauritanie-France) d’Abderrahmane Sissako. Avec Ould Dandou, Kessen Fatoumata Tall et la voix d’Omar Sy. En salles le 7 octobre.
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DR - DR - CHEVIE
UNE ÉPOPÉE DE VINGT-SEPT MINUTES, en immersion: après avoir tourné un film en Chine (Black Tea, 2024) [voir interview, AM 449], le maître mauritanien crée à nouveau la surprise. Coproduit par Omar Sy, ce moyen-métrage présenté à la Mostra de Venise a été conçu pour les casques de réalité virtuelle ou une diffusion dans une salle IMAX. «J’avais envie de comprendre ce que ce nouveau langage pouvait raconter et d’y apporter une voix venue d’un territoire où cette forme d’expression n’existe pas encore», explique Abderrahmane Sissako.
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PRODIGIEUSES TÉNÈBRES
Avec Septentrionale, Karim Kattan signe sans doute son roman le plus libre et le plus vertigineux. LA NUIT EST TOMBÉE. Au sud, les frontières se vident. Les familles fuient. Les routes débordent de voitures chargées à la hâte. Dans le vacarme des rumeurs, des explosions et des départs, un homme attend au bord de la route. Joseph fait du stop. Une femme s’arrête. Elle s’appelle Maryam. Ensemble, ils vont rouler vers le nord jusqu’à l’aube, à travers des villages désertés, des forêts obscures, des espaces qui semblent basculer hors du réel. Mais ce voyage n’a rien d’une simple fuite. Dans les ténèbres, les deux voyageurs avancent. Et tandis que les frontières vacillent, quelque chose demeure: la beauté d’un visage, une conversation, un souvenir, une promesse d’amour. Tout ce qui permet aux vivants de ne pas devenir seulement les habitants d’une catastrophe. Après Le Palais des deux collines, qui lui a valu le Prix des cinq continents de la Francophonie, puis L’Éden à l’aube, Karim Kattan poursuit son exploration des territoires perdus, des jardins menacés et des mondes au bord de la disparition. Le pays que traversent Maryam et Joseph n’a pas de nom. Les villes non plus. Pourtant, tout semble familier. Les checkpoints, les confins mouvants, la guerre devenue un état permanent, les départs sans cesse recommencés. On pense parfois à Cormac McCarthy pour la route, à Mahmoud Darwich pour la nostalgie des lieux perdus ou encore aux grands récits mythologiques, où les voyageurs avancent guidés par une étoile. Celle-ci porte ici un nom: Septentrionale. Elle éclaire le chemin sans promettre le salut. Mêlant le conte, le road-movie, le récit amoureux et la dystopie, l’écrivain palestinien choisit la fable plutôt que le témoignage. Ce territoire qui s’effondre sous nos yeux ressemble à la Palestine, mais aussi à tous les lieux où l’histoire menace de rendre la vie impossible. Ce qui frappe, c’est la beauté étrange du voyage. Sur la route surgissent un dauphin, un vieillard, des forêts profondes, des créatures presque mythologiques. Le merveilleux s’invite au cœur du désastre. «Il existe une planète où l’on part en vacances au bord de la mer avec ses potes sous les missiles qui sillonnent le ciel», écrit-il. Karim Kattan transforme l’apocalypse en odyssée nocturne et pose une question qui hante longtemps le lecteur: qu’est-ce qui disparaît vraiment lorsqu’un pays disparaît? ■ C.F. AFRIQUE MAGAZINE
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KARIM KATTAN, Septentrionale,
Elyzad, 208 pages, 19,50€.
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ON EN PARLE RÉCIT
MANIFESTE
JC Lattès, 288 pages, 20,90 €. 20,90€.
FACE AU MUR
Roman d’apprentissage, récit de résistance, Championne, de Nina Bouraoui, est aussi un texte profondément politique. UNE BALLE JAUNE TAPE CONTRE UN MUR. Puis revient. Encore et encore. Dans la lumière écrasante de l’été 1979, une adolescente s’entraîne seule au pied de son immeuble. Elle frappe pour gagner. Mais aussi, et surtout, pour tenir debout. Avec ce vingtième roman, Nina Bouraoui nous ramène vers les territoires brûlants de son œuvre: la puberté, la violence, le désir de liberté. Le pays n’est jamais nommé, mais on reconnaît cette terre méditerranéenne qui ressemble à l’Algérie de son enfance, ce pays où les filles apprennent très tôt à négocier avec les regards, les interdits et la peur. «Je frappe tous les soirs […] pour m’échapper», dit la narratrice. Échapper à la colère du père, aux désordres familiaux, à la brutalité d’un monde dominé par les hommes. Le tennis devient alors bien plus qu’un sport: une discipline de survie, une manière de conquérir son propre territoire. La balle revient sans cesse, comme les souvenirs, comme la crainte, comme la honte qui tenaille la jeune joueuse depuis un acte commis quelques années plus tôt. Son geste obsessionnel donne au récit – composé de reprises, de mouvements circulaires, de phrases qui reviennent comme une vague – un rythme hypnotique. Roman de l’émancipation, de la colère et du courage, Championne dialogue de manière troublante avec Garçon manqué, publié en 2000. Dans ce texte fondateur, l’autrice racontait une enfance algérienne traversée par le trouble de l’identité, l’appréhension et le désir d’être un garçon pour échapper à la condition imposée aux filles. La révolte change de forme, ici, mais demeure un acte profond de résistance. ■ C.F. 12
Comme un cinéaste remontant une pellicule ancienne, Dorcy Rugamba choisit de revenir à la vie avant la tragédie. IL Y A D’ABORD UNE VILLE. Butare, au pied du mont Huye, au Rwanda. Une ville d’étudiants, de collégiens, de cafés et de conversations, où Binwa connaît les rues, les commerçants, les visages. Chaque année, il y retourne. Comme on retourne dans une maison dont on aurait perdu les clés. Il marche, regarde, se souvient. Peu à peu, la ville disparue reprend vie. «La veille du génocide, ceux qui allaient mourir ne le savaient pas. Ceux qui allaient tuer ne le savaient pas non plus.» Cette phrase, terrible par sa simplicité, ouvre dans le roman un espace vertigineux. Mais Les Enfants gâtés de Butare n’est pas un livre qui cherche à raconter une nouvelle fois le génocide des Tutsi. Dorcy Rugamba ne regarde pas ses personnages depuis leur fin. Il cherche ce qu’il y avait avant. Des bandes d’amis, des débats, des amours, des disputes, des rêves de cinéma. Il leur rend leur présent, leur légèreté, leurs contradictions. Ce qui l’intéresse, c’est la vie avant l’effondrement, cet instant fragile où tout paraît encore «léger» et «réparable». Un roman poignant. ■ C.F.
DORCY RUGAMBA, Les Enfants gâtés de Butare,
JC Lattès, 240 pages, 20,90€.
AFRIQUE MAGAZINE
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DR (2)
NINA BOURAOUI, Championne, Championne
MÉMOIRE HEUREUSE
Kerry James Marshall Kerry James Marshall, School of Beauty, School of Culture, 2012 © Kerry James Marshall - Courtesy de l’artiste et Jack Shainman Gallery, New York - Photo : M. Sean Pathasema
The Histories*
18 septembre 2026 — 24 janvier 2027
*Les récits
Better Homes, Better Gardens, 1994.
KERRY JAMES MARSHALL - DR
ART
KERRY JAMES MARSHALL À PARIS
Le musée d’Art moderne de Paris dédie une expo monographique à l’un des artistes contemporains qui a le plus œuvré à redonner aux corps noirs leur place dans l’histoire de l’art.
AFRIQUE MAGAZINE
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AVEC «KERRY JAMES MARSHALL – THE HISTORIES», le musée d’Art moderne de Paris présente pour la première fois en France 70 œuvres de l’un des peintres américains contemporains les plus influents. Connu pour ses compositions monumentales, qui élèvent le banal et le quotidien au rang d’épopée, l’artiste met les personnes noires au centre de ses tableaux, affirmant la puissance de leur présence. L’exposition retrace plus de quarante ans de sa carrière, à travers onze séries et cycles de travaux. Elle comprend aussi huit peintures inédites, qui explorent des épisodes méconnus de l’histoire du continent et rappellent le rôle joué par les Africains dans la traite. Les premières pièces matures de l’artiste, réalisées dans les années 1980, emploient une technique radicale – une gamme de pigments noirs se mêle aux autres couleurs –, qui joue sur notre perception des personnages.
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La deuxième salle présente de grandes toiles qui retracent la traversée de l’Atlantique des Africains vendus comme esclaves. Le parcours se poursuit avec des vues des salons de coiffure et de beauté ou de la vie en plein air. Reprenant des artistes tels qu’Édouard Manet, Georges Seurat et d’autres, Marshall corrige l’effacement dans l’histoire de l’art occidental de grandes compositions autour de la vie quotidienne des personnes noires. Les séries suivantes, comme «Souvenirs» et «Vignettes», parlent du mouvement pour les droits civiques et explorent le portrait de couple ou historique. Elles abordent aussi son travail fondamental de revisitation des icônes de la peinture classique occidentale. ■ Luisa Nannipieri « KERRY JAMES MARSHALL – THE HISTORIES », MAM, Paris (France), jusqu’au 24 janvier 2027. mam.paris.fr 13
ON EN PARLE NAZA (Royaume-Uni), de Yuval Abraham et Rachel Szor. En salles le 30 septembre et en ligne (gratuitement) en novembre sur theguardian.com.
LES TERRASSES DU GÉNOCIDE
Des agents de l’armée israélienne détaillent le système mis en place par l’État hébreu pour éradiquer le Hamas en visant délibérément la population civile à Gaza. Interrogés de nuit, sur les toits de Tel-Aviv, dans un film qui a fait sensation au dernier festival de Venise, leurs témoignages, inédits et édifiants, sont autant de pièces à conviction… IL Y A UN AN, La Voix de Hind Rajab, docu-fiction de la Tunisienne Kaouther Ben Hania sur une fillette tuée par des soldats israéliens à Gaza, recevait le Lion d’argent à la Mostra de Venise. On entendait sa vraie voix, mais les secouristes palestiniens qui lui parlaient au téléphone étaient incarnés par des comédiens. Cette fois, c’est un long-métrage documentaire réalisé par des journalistes israéliens qui a été récompensé (prix spécial du jury) après avoir reçu une standing ovation de près de vingt-cinq minutes. Le lendemain de la projection, le ministre de la Culture israélien, Miki Zohar, a dit vouloir leur «retirer la citoyenneté», dénonçant «une trahison envers l’État». Vingt-quatre officiers et soldats des services de renseignements de Tsahal racontent, dans la pénombre – leurs voix ont été modifiées –, comment ils écoutent et ciblent les terroristes du Hamas, mais aussi la population civile gazaouie. Les victimes collatérales sont baptisées «naza». Un terme qui donne son titre au film et qui participe de la déshumanisation 14
des Palestiniens, victimes de ce qu’un des officiers interrogés appelle sans détour un génocide. Car c’est bien un système d’éradication qui a été mis en place en réponse au pogrom sanglant du 7 octobre 2023. Sans qu’on sache s’ils sont pris de remords, ces hommes racontent comment sont écoutés les Gazaouis chez eux, le contrôle exercé sur leur téléphone, le ciblage de certains étages ou d’immeubles entiers, jusqu’aux cadavres non évacués dévorés par les chiens, comme le raconte un militaire qui a vu les images à distance. Car tout se passe souvent comme dans un jeu vidéo géré par l’intelligence artificielle. Les deux réalisateurs avaient remporté l’Oscar du meilleur documentaire l’an dernier, avec No Other Land, tourné en Cisjordanie occupée. Dans Naza, ils donnent à entendre des explications venues du cœur d’une machine de destruction massive. Produit par des Britanniques (The Guardian et le cinéaste Jonathan Glazer) avec le soutien des Français de MK2, ce film va documenter de futurs procès pour crimes de masse, à défaut de pouvoir faire bouger la société israélienne. ■ J.-M.C. AFRIQUE MAGAZINE
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ALAMY - DR
D O C U M E N TA I R E
Les cinéastes Yuval Abraham et Rachel Szor, lors de la 83e édition de la Mostra de Venise.
LOUISA BABARI - COLLECTION MAM - LOUISA BABARI - COLLECTION MAM
DANS LA PÉNOMBRE, des chevaux surgissent de la nuit, des lions veillent, des voix résonnent. Au musée d’Art contemporain de Marseille, l’histoire semble flotter entre réalité et légende. À travers un ensemble de photographies, de collages, d’installations et de créations sonores inspirés de l’Afrique du Nord antique, des cultures et des récits berbères et numides, Louisa Babari nous invite à traverser un territoire mental, à la frontière de l’archéologie, du mythe et de la mémoire. Depuis plusieurs années, l’artiste franco-algéro-russe explore les archives familiales, les déplacements et les héritages multiples qui constituent son identité. Après avoir raconté le parcours de son père algérien en Union soviétique dans Journal d’un étudiant algérien à Moscou, elle poursuit ici une enquête plus ancienne encore: celle de ses propres origines. Les recherches menées sur son patronyme – issu de la tribu Babari, originaire des Aurès – nourrissent un imaginaire peuplé de figures guerrières, de cavaliers et de cavalières, de lions de Barbarie et de chevaux Barbes, formant un bestiaire antique réactivé par des dispositifs immersifs. Le titre de l’exposition, quant à lui, ne désigne pas un continent mais une figure. Celle d’Ifri ou Ifru, divinité berbère associée à la fertilité, au feu, à la guerre et au commerce. À travers cette référence, l’artiste interroge la genèse du nom Africa et son extension progressive à l’ensemble du continent, remontant le fil du temps et interrogeant ce qui demeure enfoui sous les couches du récit officiel. Une quête sensible où l’histoire devient un espace d’imagination autant que de connaissance. ■ C.F.
«AFRICA – LOUISA BABARI», Maison des mondes africains (musée d’Art contemporain de Marseille),
jusqu’au 3 janvier 2027. musees.marseille.fr AFRIQUE MAGAZINE
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Louisa Babari, AFRICA, 2026. D’après Le cavalier de Canosa, vers 200 avant J.-C., Musée du Louvre, département des antiquités grecques, étrusques et romaines. © Louisa Babari
Un voyage immersif entre l’histoire intime de l’artiste contemporaine Louisa Babari et une histoire beaucoup plus vaste, celle de l’Antiquité nord-africaine.
AFRICA
LOUISA BABARI
Ville de Marseille
DIALOGUE
TRAVERSÉE DES MÉMOIRES EXPOSITION GRATUITE 15 MAI 2026 3 JANVIER 2027
Autoportrait.
De haut en bas et de gauche à droite : pendentif en forme de masque masculin, Carthage (Tunisie), Ve - IVe siècle avant notre ère ; Africa, de Louise Babari ; pointe de lance datant de l’époque romaine.
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Nobel Koty, Pensées 1, « Incertitudes », 2024.
Reginald Boateng, Branches of Becoming, 2026.
Le prix Ellipse fête ses cinq ans
Le fonds célèbre dans une exposition parisienne les artistes émergents qui ont marqué les esprits et le programme avec leurs œuvres et leurs idées.
CINQ ANS, CINQ PAYS, CINQ ARTISTES PRIMÉS et accompagnés à l’international. Le prix Ellipse, initiative itinérante dédiée à la création émergente africaine, fête son anniversaire avec une exposition qui réunit pour la première fois à Paris les lauréats et finalistes des éditions consacrées au Sénégal, à la Côte d’Ivoire, au Togo, au Bénin et au Ghana. Une sélection de 23 œuvres, présentée au cœur du Marais, revient sur les récits et les imaginaires qui ont marqué le programme. Les pièces explorent des questions liées à la mémoire, à l’identité, à la transmission et aux récits collectifs, offrant un regard pluriel sur les réalités contemporaines du continent. Le collectif Atelier Ndokette, qui a remporté l’édition inaugurale, travaille entre Dakar, Conakry et Paris, mélangeant des techniques et des expertises différentes. Les textiles sont au cœur de ses explorations, entre mémoire, symbolisme et artisanat. En 2022, l’Ivoirien Assoukrou Aké fascine le jury avec son «récit de guérison», qui tisse un dialogue entre les mythologies africaines, l’iconographie occidentale, la photographie de presse et les symboles religieux. Il joue avec les associations et les détournements pour questionner nos héritages. Kossi Aféli Agboka (2023), connu sous le nom de Ras Sankara, est autodidacte: le Togolais fait de son corps un espace de résistance, de ses performances un outil pour dénoncer les problématiques sociopolitiques et provoquer des réactions. Quant à l’édition 2024, elle célèbre le Bénin et la démarche introspective de Nobel Koty qui, avec ses autoportraits, invite à réfléchir à la condition humaine, à s’interroger sur soi pour mieux appréhender le monde. Le prix 2025 revient à Emmanuel Aggrey Tieku. Artiste pluridisciplinaire et ingénieur civil basé au Ghana, il récupère des vêtements de seconde main abandonnés sur les plages, dans les décharges ou au marché de Kantamanto pour les assembler, les teindre et interroger l’identité, la surconsommation et l’héritage colonial. ■ L.N. EXPOSITION ANNIVERSAIRE, Paris (France),
du 15 au 31 octobre. ellipseartprojects.org
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KEREN LASME - DR - REGINALD BOATENG
Keren Lasme, Untitled III, 2023.
ANNIVERSAIRE
ON EN PARLE
DESIGN
Place aux écritures singulières À Paris, les talents émergents d’Afrique du Sud, invités de la Design Week, dessinent la cartographie vivante d’une scène créative en mutation.
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MEETLO STUDIO - DEFT STUDIOS - DR
2 LA FOIRE PARISIENNE MAISON&OBJET s’est associée pour la première fois à la plate-forme sud-africaine Decorex pour présenter les talents de la nouvelle scène locale. À l’intérieur du Design District, imaginé comme un «salon dans le salon» dédié aux créatifs émergents pendant la Design Week, ont été exposés les travaux de sept designers et studios sélectionnés par un jury d’experts. Cette édition des Rising Talent Awards 2026, portée par un mélange de savoir-faire, de narration et de multidisciplinarité, invite ainsi à découvrir les galeries et concept stores de Cape Town, l’art contemporain et le design critique de Johannesburg ou encore l’énergie de Durban. Elle rassemble des profils singuliers et audacieux, traçant le portrait choral d’une scène créative vivante. Studio Lloyd transforme assises et lumières en expériences sculpturales grâce au tressage artisanal de cordes. Meetlo Studio joue avec la mémoire et les références traditionnelles pour donner vie à des objets culturels. L’approche de Simphiwe Mlambo est à la fois technique et conceptuelle: sa nouvelle collection explore l’idée du tissage traditionnel, mettant en scène trois œuvres, dont un banc inspiré du métier à tisser. Tanisha Neill montre, de son côté, les pièces fondatrices et manifestes de son label, NISH. Avec leurs lignes simples et AFRIQUE MAGAZINE
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(1) Le banc Semoya de Meetlo Studio. (2) La commode Checkmate de DEFT Studios. (3) Deux lampes monumentales de DSGND ISMANJE, le studio de design fondé par Simphiwe Mlambo.
vives, elles rythment les espaces qui les entourent. L’artisanat durable est au cœur de la démarche de DEFT Studios. Chaque pièce est réalisée à la main par Martin Tallie et Zani Alberts, qui donnent une identité ludique au mobilier. La répétition et le rythme caractérisent les créations de Pinda Interior Design, en écho au verbe phinda, qui signifie «refaire» en isiZulu. Le mélange de formes géométriques, de motifs ndébélé et de couleurs vives établit un dialogue constant entre héritage et design contemporain. Le prix Rising Talent Awards Craft, décerné par Ateliers d’Art de France, récompense Karlien van Rooyen, une ancienne militante écologiste dont les œuvres en argile constituent une réflexion matérielle sur le paysage sud-africain. ■ L.N. kenzaklay.com
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INTE RVIEW
IBIBIO SOUND MACHINE
La joie en résistance
Avec Chopping Mountain, son sixième album, le collectif londonien dynamise plus encore son alliage de funk, disco, highlife, afrobeat et électronique. Rencontre avec sa chanteuse, Eno Williams.
La danse est un acte de joie, et la joie crée de l’amour dans le monde. Or, l’amour est la seule force capable d’apporter harmonie et paix face aux obstacles. Il y a beaucoup de peurs et d’incertitudes aujourd’hui: la danse est donc plus nécessaire que jamais.
Dans la culture nigériane, un malheur peut être attribué à une «attaque spirituelle» et l’expression return to sender sert à la repousser. Le morceautitre part d’une autre idée: un petit caillou jeté dans un lac provoque des ondulations susceptibles, à terme, de faire tomber la plus haute montagne. Même lorsqu’on se sent insignifiant face aux bouleversements du monde, il faut croire en sa propre force.
Derrière l’énergie de Chopping Mountain,quelle part de votre propre histoire retrouve-t-on?
Comment puiser dans le disco, le highlife ou l’afrobeat sans céder à la nostalgie?
Les chansons mêlent des expériences personnelles et un sentiment général sur l’état du monde. «Return to Sender» est née d’un accident de voiture que j’ai eu.
Trouver sa propre signature est sans doute ce qu’il y a de plus difficile pour un artiste… Il faut puiser dans ce qui nous précède, puis faire passer ces influences par le filtre du présent
AM: Dans un monde anxiogène, la joie peut-elle devenir une forme de résistance? Eno Williams: Absolument!
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pour créer quelque chose de nouveau. Nous essayons simplement de rester ouverts au passé, au présent et au futur. L’amour et la paix sont défendus tout au long de l’album.Après presque quinze ans d’Ibibio Sound Machine,votre message vous semble-t-il plus urgent que jamais?
Chaque année qui passe, il nous semble de plus en plus évident, en tant qu’artistes, de continuer à envoyer des messages d’amour dans le monde… Il n’y aura jamais un moment où cela ne sera pas nécessaire, mais cela semble particulièrement pressant aujourd’hui! Alors nous continuons notre chemin, en essayant d’incarner une force positive, à notre modeste échelle. ■ S.R.
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IBIBIO SOUND MACHINE, Chopping Mountain.
SIMON WEBB - DR
En concert le 14 avril 2027, au Hasard Ludique, à Paris.
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T-shirts et foulards de la collection « Bloom ».
LE VÊTEMENT EST UNE TOILE
L’artiste Ruramai Musekiwa crée des pièces minimalistes d’art à porter, en édition limitée et numérotées, pour promouvoir un autre récit visuel du continent. 20
RURAMAI «RUDO» MUSEKIWA est une artiste visuelle et designer graphique zimbabwéenne basée à Johannesburg. Parmi ses projets les plus connus à l’international figure une série d’affiches de femmes africaines inspirantes: Sibahle, «nous sommes belles» en langue zouloue. Elle rend hommage à des figures comme l’activiste anti-apartheid Winnie Madikizela-Mandela ou l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie. Une dizaine d’années plus tard, celle qui travaille aussi dans l’univers du branding poursuit sa recherche visuelle à travers son studio Rudo Art et sa marque d’art textile. «L’expérience de Sibahle montre à quel point l’art est un outil puissant pour changer les narrations. Je veux AFRIQUE MAGAZINE
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Ci-contre, T-shirt de la capsule pensée en hommage à la ville de Dakar. Ci-dessous, un foulard de la même collection.
continuer à célébrer le continent, en racontant visuellement des histoires positives.» C’est ainsi qu’elle imagine des pièces d’art à porter qui parlent de l’Afrique et à l’Afrique. Sa première collection capsule, limitée à 60 pièces numérotées, cousues sur mesure par ses deux collaborateurs couturiers, est un hommage à Dakar. À son architecture, ses arches, ses portes et ses fenêtres semi-circulaires, mais aussi à ses habitants et à ses couleurs. La palette de cette collection – du terracotta au rouge-orangé, presque rose délavé, et jusqu’au noir intense – compose des figures qui ressortent sur le tissu blanc chatoyant. Une toile minimaliste et des lignes simples, inspirées des haori et des kimonos japonais, que Ruramai adore porter. «Mon voyage à Dakar en 2016 m’a profondément marquée, explique l’artiste. Les atmosphères, mais surtout les rencontres, sont restées en moi.» À défaut de reprendre des motifs géométriques traditionnels, que l’on retrouve de plus en plus dans la mode et le design, pour sa première collection, elle a plutôt misé sur des images qui évoquent des émotions et des relations humaines. Un principe qui revient dans sa deuxième capsule, «Bloom», où des fleurs bleues évoquent le printemps qui arrive et le courage de s’épanouir en tant que personne, d’explorer son potentiel et de sortir de sa zone de confort. ■ L.N. AFRIQUE MAGAZINE
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Foulard de la collection « Bloom ».
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Dévoreuses de certitudes
À l’heure où les identités sont souvent sommées de se définir, « Le Bal des ogresses » célèbre, au contraire, l’ambiguïté.
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à l’oralité, à ces récits transmis à voix basse, qui traversent les siècles sans jamais se figer, les ogresses apparaissent comme des passeuses, circulant entre les cultures, les langues et les générations. Monstrueuses et protectrices, désirables et inquiétantes, humaines et animales, elles refusent de choisir un camp. Rappelant que les mythes sont peut-être moins faits pour rassurer que pour interroger. ■ C.F.
«LE BAL DES OGRESSES»,
Institut des cultures d’islam, Paris (France), jusqu’au 7 février 2027. www.ici.paris
institut-cultures-islam.org
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ARTHUR PEQUIN - ADAGP - DR
LONGTEMPS, ELLES ONT HANTÉ les nuits de l’enfance. Elles vivaient au bord des rivières, dans les forêts, derrière les portes que l’on n’osait pas ouvrir, et inspiraient la peur autant que le désir. À l’Institut des cultures d’islam, les ogresses – le mot apparaît au XVIIe siècle, notamment chez Charles Perrault dans Le Petit Poucet – sortent aujourd’hui de l’ombre et reprennent la parole. «Le Bal des ogresses» réunit treize artistes femmes venues d’horizons divers. Elles dialoguent autour d’une figure mythique aussi fascinante qu’insaisissable: Aïcha Kandisha. Créature du folklore marocain, à la fois séductrice fatale, djinn et résistante, elle devient ici la porte d’entrée vers un vaste territoire d’histoires et de mémoires partagées. Derrière l’ogresse apparaissent les peurs ancestrales liées au corps féminin, à la sexualité, à la liberté et à la puissance des femmes. D’une rive à l’autre de la Méditerranée, des mythologies préislamiques aux cérémonies soufies, des contes amazighs aux récits mésopotamiens, les œuvres explorent les multiples visages de ces créatures hybrides, qui échappent aux catégories et aux normes. Appartenant
© Extrait du clip AÏCHA CANDYSHOP de LALLA RAMI
ÉVÉNEMENT
À gauche : Silina Syan, J’aurais pas osé, 2020 ; à droite : Kubra Khademi, Untitled Birth Giving – Qoonos, 2025.
PORTRAIT
LE ZEITZ MOCAA A UNE NOUVELLE DIRECTRICE
RAMIIE G/COURTESY OF ZEITZ MOCAA
Elvira Dyangani Ose marche dans les pas de Koyo Kouoh, prenant la direction artistique du plus grand musée d’art contemporain africain. LE ZEITZ MUSEUM OF CONTEMPORARY ART AFRICA DU CAP, l’un des plus grands musées du monde dans son genre, a été marqué depuis son inauguration en 2017 par l’extraordinaire vision de Koyo Kouoh, qui nous a quittés il y a plus d’un an. Aujourd’hui, l’institution accueille sa nouvelle directrice artistique: Elvira Dyangani Ose. Spécialiste de l’art africain moderne et contemporain, elle est née en 1974 en Espagne, à Cordoue, dans une famille originaire de Guinée équatoriale. Elle est la directrice artistique de la deuxième édition de la Biennale d’art d’Abu Dhabi, qui s’ouvre cet automne, et a dirigé le MACBA de Barcelone de septembre 2021 jusqu’en avril dernier. Auparavant, elle a travaillé à Londres, contribuant notamment à l’élaboration de la première stratégie d’acquisition d’art africain et des diasporas de la Tate Modern. Son parcours de curatrice passe par la Fondazione Prada comme par la deuxième édition de la Biennale de Lubumbashi. En 2006, au Centro Atlántico de Arte Moderno, à Gran Canaria, elle coorganise «Olvida Quien Soy / Erase from Who I Am» autour de 14 artistes sud-africains émergents. Sa dernière exposition pour le MACBA, «Project a Black Planet: The Art and Culture of Panafrica», retrace cent ans d’histoire à travers plus de 500 œuvres de 100 artistes et une collaboration avec de grandes institutions culturelles à Chicago, Londres et Bruxelles. Sous sa direction, le Zeitz inaugure un nouveau chapitre, en renouvelant son engagement en faveur d’un discours artistique international et en honorant l’héritage de Koyo Kouoh. ■ L.N.
ON EN PARLE
PREKESSE
DÎNERS NOMADIQUES
À Accra, des chefs imaginent la gastronomie autrement: passer à table devient ainsi une expérience conviviale et immersive, en dehors des murs du restaurant. D’UNE PART PARCE QU’ALLER AU RESTAURANT n’est pas un acquis culturel au Ghana, d’autre part du fait des coûts fixes, la nouvelle scène gastronomique se développe hors du cadre classique. Avec des rendezvous ponctuels, dans des lieux à chaque fois différents, où les chefs donnent libre cours à leur créativité. Prekesse dresse sa table environ une fois par mois. Mawuli Dzansi s’inspire des repas communautaires, où amis et voisins partagent des plats faits avec les ingrédients disponibles. Il crée de véritables «paysages de table» aux côtés d’artistes locaux et 24
compose la carte à partir de ses envies du moment, avec des produits sourcés dans les dix régions du pays: du fonio au prekesse – une épice odorante et audacieuse, qui parfume les soupes et les plats mijotés du dimanche, et qui remplace les aromates importés –, en passant par le tilapia. Mêlant techniques de cuisson locales et occidentales, il livre des plats riches en goût et porteurs de sens. Pour Wisdom Adzakpa, derrière Roots Afrique, la recherche culinaire naît d’une image. Un projet visuel qu’il transforme en expérience gastronomique totale: la texture
des plats et la présentation aident les convives à visualiser le processus de transformation des ingrédients. Et, comme pour créer, il faut du temps, il prépare déjà le dîner du homecoming de décembre, qui sera aussi animé par des performances live. Lors de sa dernière résidence, intitulée «Palm Fruit», il avait mis à l’honneur toutes les parties de la plante. De l’eau et du vin de palmier pour l’apéro, une soupe Nkakra de palmier avec bouchées de plantain, du beurre de coco artisanal fouetté et servi dans des buns chauds. ■ L.N. @prekesse / @roots_afrique_
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APAG STUDIOS - FIIFI NARH JNR - YECHANGFUSEYING - YECHANGFUSEYING
SPOTS
ROOTS AFRIQUE
ARCHI
Modernisme et adaptation
MATTHIEU GAFSOU/DR
L’architecture diplomatique est une équation délicate. Ce cabinet suisse relève le défi haut la main, en faisant dialoguer les formes et les matières de façon poétique.
LE CABINET SUISSE LOCALARCHITECTURE a récemment livré un nouveau projet en Côte d’Ivoire. Après avoir transformé, en 2014, une villa moderniste des années 1960 au sein de l’ambassade helvétique à Cocody, il a construit la résidence du premier collaborateur de la mission diplomatique. La villa Crocodile est un lieu de vie familiale et de réception. Une double fonction traduite par deux entrées – une pour les habitants, une pour les visiteurs –, qui mènent vers un vaste séjour ouvert sur un porche ombragé et projeté vers le jardin. Les pièces, privées ou non, sont disposées autour du patio central, qui favorise le rafraîchissement et l’éclairage naturel. Les deux projets s’inspirent de l’esthétique moderniste, qui caractérise encore le contexte urbain d’Abidjan. Mais les AFRIQUE MAGAZINE
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architectes ont adapté leur choix de matériaux de construction à l’évolution de la réalité locale. Après la crise de 2010, l’usage du béton ne sert pas seulement à rendre hommage aux années de l’indépendance. Son abondance dans le pays évite aussi aux architectes d’importer des matériaux plus coûteux. Ainsi, à la villa Crocodile, on le retrouve, aux côtés de la terre crue, dans l’ossature et la toiture plissée, qui permet l’évacuation efficace de l’eau de pluie à travers des gargouilles à tête de crocodile. De la latérite rouge, extraite de la carrière de Bonoua, à proximité, est compressée en briques et employée pour les murs extérieurs et intérieurs de la maison, assurant le confort thermique. Le jeu de motifs géométriques anime les façades et rend les espaces plus chaleureux. ■ L.N.
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La production de briques en terre pour ce chantier a engendré une nouvelle filière productive et poussé la demande des constructeurs locaux.
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CE QUE J’AI APPRIS
Yamoussa Bangoura Avec ses spectacles époustouflants et poétiques présentés à l’international, l’artiste guinéen multidisciplinaire, fondateur de la compagnie Kalabanté, mêle TRADITION ET APPROCHE CONTEMPORAINE. Incarné par la virtuosité et l’énergie de jeunes circassiens, Afrique en cirque a ébloui la 40e édition du festival Nuits d’Afrique de Montréal. propos recueillis par Astrid Krivian
J’ai grandi en Guinée, à Conakry, en bord de mer, un environnement de pêcheurs, dont je m’inspire pour créer. Mon frère me surnommait Kalabanté, qui signifie «enfant fonceur, ambitieux et courageux» en langue soussou. J’ai choisi de nommer ma compagnie de cirque ainsi. Mon rêve était d’abord de devenir footballeur; je faisais des acrobaties quand je marquais des buts. C’est ainsi que j’ai été repéré par un professeur de danse pour rejoindre sa troupe.
J’ai appris l’acrobatie en autodidacte, en regardant des représentations des cirques européens, puis j’ai été formé par plusieurs maîtres dans mes différentes disciplines (danse, kora, jonglerie, acrobatie, etc.). J’ai débuté au sein de la troupe guinéenne Circus Baobab, avant de travailler pour les compagnies québécoises Cirque Éloize, Cavalia, ainsi que le Cirque du Soleil. Je me suis perfectionné à l’École nationale de cirque de Montréal. Après avoir fait le tour du monde avec ces spectacles, je ressentais un manque. Je voulais porter sur scène une compagnie qui défende les valeurs africaines. C’est ainsi que j’ai fondé Kalabanté, en 2007. Et Toumani Diabaté et Ballaké Sissoko m’ont donné l’amour de la kora, un instrument magnifique, magique, apaisant, qui fait voyager.
À travers mon spectacle Afrique en cirque, joué notamment lors du festival Nuits d’Afrique de Montréal en juillet, je veux montrer une autre facette du continent. Le voir réduit aux images de pauvreté, de famine, d’immigration clandestine, etc., me heurte. Nous avons aussi la joie de vivre, des athlètes, des artistes. Et si l’on marche pieds nus, comme nos ancêtres, ce n’est pas par manque de moyens, mais pour être connectés avec la nature, la terre. De même qu’être torse nu est lié à notre climat. C’est tout un écosystème. À travers la performance des circassiens, Afrique en cirque véhicule nos couleurs et l’incroyable énergie de la jeunesse. Je souhaite donner aux gens la force de commencer leur journée le lendemain et leur permettre de voir le monde – et surtout l’Afrique – différemment. Je tiens à ce que tout le continent soit fier de ce travail.
Les valeurs africaines, comme l’entraide, l’esprit de communauté, la prise en
La 40 e édition du festival international Nuits d’Afrique s’est tenue du 7 au 19 juillet à Montréal.
charge de nos aînés, sont très importantes pour moi. Je les cultive et j’essaie de les transmettre. En Occident, on place les parents dans des maisons de retraite. Je comprends que les gens travaillent. Mais en Afrique, on ne connaît pas ça. Un proverbe africain dit en substance: quand un enfant pleure, il demande à ses parents de le porter sur leur dos, car, quand il sera grand, c’est lui qui les soutiendra.
On fait en sorte de garder les traditions que nous ont transmises nos aînés du Circus Baobab, tout en évoluant avec le monde. En Afrique de l’Ouest, la Guinée est le premier pays à développer le
Mes différentes disciplines me permettent d’être un performeur complet. Ça me facilite la tâche pour guider les artistes. On répète toute la journée et, dans la soirée, on compose la musique. La réflexion et la conception de la mise en scène mobilisent chaque instant de mon quotidien. Je vis pour ça. ■ 26
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cirque. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes sont motivés et engagés dans ce secteur, ce qui pousse les autorités à le développer. Et de nombreuses jeunes femmes pratiquent ces arts, qui leur étaient fermés auparavant. Je travaille sur mon projet d’ouvrir une école nationale de cirque dans mon pays natal.
«Après avoir fait le tour du monde avec ces spectacles, je ressentais un manque. Je voulais porter sur scène
PETER GRAHAM
une compagnie qui défende les valeurs africaines.» AFRIQUE MAGAZINE
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Contemporain, en prise avec ce continent qui change, ouvert sur le monde d’aujourd’hui, est votre rendez-vous mensuel indispensable.
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MINES
PATRICK LUABEYA «La RDC s’impose comme un acteur souverain»
7e ART
Le Maroc veut faire son cinéma
Sélection
Interview
LES INNOVATEURS
SUSPECT 95
««Je Je ressens une vraie fierté quand je vois le chemin parcouru parcouru»»
Elles et ils œuvrent dans des secteurs pointus – industrie, énergie, agriculture, santé, tech, IA, défense… On trouve des jeunes et des moins jeunes, des patrons et des syndicalistes, des intellectuels et des petits génies. Toutes et tous ont un point commun: leur détermination à transformer les règles du jeu et à construire de véritables souverainetés.
Cameroun
HEMLEY BOUM
««IlIl est extrêmement important d’éclairer le récit historique» historique »
««Dénoncer Dénoncer une société d’apparence» d’apparence »
OBJECTIFS 2030
Les enjeux et les défis du nouveau PND Dossier spécial de 30 pages
Le président Alassane Ouattara.
France 5,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € - Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C – DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € – Luxembourg 6,9 0 € – Maroc 39 DH – Pays - Bas 6,9 0 € – Por tugal cont. 6,9 0 € - Royaume - Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 500 FCFA ISSN 0998-9307X0
ÉTATS D’URGENCE DANS LES GRANDS LACS
ÉNERGIE
L 13888 - 479 - F: 5,90 € - RD
FELWINE SARR
«L’érotisme, c’est le fait de se sentir libre»
MINERAIS
LA RDC CHERCHE À PROTÉGER SES RÉSERVES
Et aussi ◗ XAVIER ALDEKOA ◗ ABDERRAZAK
EL ALBANI
SÉNÉGAL
DIOMAYE ET LE DUEL DU DUO
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N° 479-480 - AOÛT-SEPTEMBRE 2026
Interviews
«Pour une économie politique de la dignité»
NANA DARKOA SEKYIAMAH
LE NIGERIA, ROI DU PÉTROLE?
1AN
BADIADJI HORRÉTOWDO
CÔTE D’IVOIRE
EBOLA
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Le chef de l’État est désormais en première ligne. Mais son mentor, l’ex-Premier ministre et actuel président de l’Assemblée nationale Ousmane Sonko, n’a pas renoncé à son ambition: être le seul et vrai patron.
N° 478 - JUILLET 2026
L 13888 - 478 H - F: 4,90 € - RD
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C’ESTCOMMENT ?
PAR EMMANUELLE PONTIÉ
PARCOURS D’ÉCOLIERS Voici revenu le casse-tête de la rentrée des classes. En septembre dans quelques pays, comme en Côte d’Ivoire, où 5,3 millions d’enfants ont rejoint les bancs du primaire et 3,5 millions ceux du secondaire le 14. Mais aussi en octobre, le 1er au Mali et au Congo, le 8 au Sénégal. En Afrique, c’est une période compliquée, aussi bien pour les parents que pour les élèves et les professeurs. Mettons de côté les familles de nantis qui inscrivent leur progéniture dans l’école bilingue ceci ou française cela. Privées et payantes. Pour tous les autres, le parcours du combattant annuel est de rigueur. Financièrement d’abord, avec une flambée des prix des fournitures scolaires importées, due aux différentes crises mondiales qui ont fait grimper le coût du papier, du transport et de l’énergie. Et peu d’États appliquent une gratuité dans le secteur, malgré les budgets souvent colossaux qui sont alloués aux ministères chargés de l’Éducation. Dans certaines régions, en plus des cahiers et des livres, il faut apporter son banc ou sa chaise dans des écoles dénuées de tout mobilier, qui ressemblent la plupart du temps à des coquilles vides, notamment dans les villages reculés. En cette période, les banques multiplient les propositions de prêt, souvent à des taux faramineux et inaccessibles pour la population. Résultat : il faut parfois faire un choix et contourner le concept de l’école obligatoire, en gardant à la maison certains de ses enfants, surtout les filles, que l’on assigne aux tâches ménagères. On peut ajouter à cela le souci des zones en guerre, où les établissements n’ouvrent pas. Et enfin, les nombreuses grèves des enseignants, qui réclament une hausse de leurs salaires, voire un salaire tout court, fréquemment versé en retard dans certains pays. Selon le Rapport mondial de suivi sur l’éducation 2026 de l’Unesco, paru le mois dernier, le nombre d’enfants et de jeunes non scolarisés a augmenté AFRIQUE MAGAZINE
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481 – OCTOBRE 2026
pour la septième année consécutive, atteignant 273 millions dans le monde, dont près de 100 millions sur le continent… Dans presque toutes les régions du globe, les progrès réalisés pour maintenir les enfants à l’école ont ralenti depuis 2015. Et particulièrement en Afrique subsaharienne, en raison de la multiplication des conflits et d’une croissance démographique effrénée. Ce dernier point représente une réelle inquiétude pour les années à venir. Le nombre d’écoles construites et d’enseignants formés augmente moins vite que le nombre de naissances. De fait, le système scolaire aura du mal à s’améliorer et à absorber le flux de nouveaux arrivants. Un nombre impressionnant d’études, de projections et d’analyses sur le sujet fleurissent un peu partout sous la plume des experts africains et internationaux – sans que la situation s’améliore ni que la tendance s’inverse dans le système scolaire. On peut comprendre qu’il n’est pas facile de maîtriser les courbes démographiques et qu’il n’est pas aisé de mettre fin aux conflits et aux crises multiples. Pourtant, ces mêmes experts rappellent à qui veut l’entendre que l’éducation est absolument vitale pour la bonne santé de nos sociétés de demain. Sans elle, le développement et la prospérité ne seront pas possibles. Alors pourrait-on (re)mettre l’école au cœur des politiques africaines, concrètement, et pas seulement dans les beaux discours ? En dotant encore davantage les ministères qui lui sont consacrés, en instaurant une vraie gratuité dans le secteur public, y compris pour les fournitures diverses. En formant des professeurs motivés, mieux payés, afin qu’ils repeuplent les nombreux établissements vides. Augmenter le taux de scolarisation, notamment celui des filles, est une nécessité absolue. Il faut trouver des solutions et sortir l’Afrique de l’ornière, faire en sorte qu’elle ne détienne plus, d’année en année, le triste record du continent le plus déscolarisé du monde. ■ 29
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