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Extrait de "Silo - L'intégrale"

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Hugh Howey a quarante et un ans. Il vit à bord de son catamaran, le Wayfinder. Traduite dans plus de quarante pays, sa trilogie Silo a connu un immense succès. Son dernier roman, Phare 23, a également paru dans la collection “Exofictions”.

Romans traduits de l’anglais (États-Unis) par Yoann Gentric et Laure Manceau.

HUGH HOWEY

Dans un futur postapocalyptique indéterminé, une communauté d’hommes et de femmes a organisé sa survie dans un silo souterrain géant. Du monde extérieur, devenu hostile, personne ne sait rien, sinon que l’atmosphère y est désormais irrespirable. Les images de mauvaise qualité relayées par d’antiques caméras, montrant un paysage de ruines et de dévastation balayé de vents violents et de noirs nuages, ne semblent laisser aucune place à l’illusion. Pourtant, certains continuent d’espérer. Ces individus, dont l’optimisme pourrait s’avérer contagieux, représentent un danger potentiel. Leur punition est simple. Ils se voient accorder cela même à quoi ils aspirent : sortir. Dans une nouvelle qu’il met en ligne en 2011, Hugh Howey décrit une société où l’on ne percevrait plus le monde extérieur que par le biais d’un écran. Peu après, devant le nombre de messages de lecteurs lui réclamant une suite, il imagine quatre nouveaux épisodes, donnant naissance à Silo, devenu depuis un best-seller international. Viendront ensuite Silo Origines et Silo Générations. La trilogie culte se trouve pour la première fois réunie en un seul volume.

SILO L’INTÉGRALE

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

HUGH HOWEY

ACTES SUD DÉP. LÉG. : JANV. 2017 29,70 e TTC France www.actes-sud.fr

ISBN 978-2-330-07328-2

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ACTES SUD

Illustration de couverture : Jimmy Broxton

L’INTÉGRALE ACTES SUD

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02/12/2016 16:06


HUGH HOWEY

Silo roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Yoann Gentric et Laure Manceau

ACTES SUD


I HOLSTON

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1 Les enfants jouaient pendant qu’Holston montait vers sa mort ; il les entendait crier comme seuls crient les enfants heureux. Alors que leurs courses folles tonnaient au-dessus de lui, Hol­ ston prenait son temps, et chacun de ses pas se faisait pesant, méthodique, tandis qu’il tournait et tournait dans le colimaçon, ses vieilles bottes sonnant contre les marches. Les marches, comme les bottes de son père, présentaient des signes d’usure. La peinture n’y tenait que par maigres écailles, surtout dans les coins et sur l’envers, où elle était hors d’atteinte. Le va-et-vient ailleurs dans l’escalier faisait frémir de petits nuages de poussière. Holston sentait les vibrations dans la rampe luisante, polie jusqu’au métal. Ça l’avait toujours ébahi : comment des siècles de paumes nues et de semelles traînantes pouvaient éroder l’acier massif. Une molécule après l’autre, supposait-il. Peut-être que chaque vie en effaçait une couche pendant que le silo, lui, effaçait cette vie. Foulée par des générations, chaque marche était légèrement incurvée, son rebord émoussé comme une lèvre boudeuse. Au milieu, il ne restait presque aucune trace de ces petits losanges dont la surface tirait jadis son adhérence. L’absence s’en déduisait seulement du motif visible de chaque côté, où de petites bosses pyramidales, aux arêtes vives et écaillées de peinture, se découpaient sur l’acier. Holston levait sa vieille botte vers une vieille marche, appuyait sur sa jambe et recommençait. Il se perdait dans la contemplation de ce que les années sans nombre avaient fait, cette ablation des molécules et des vies, ces couches et ces 9


couches réduites à l’état de fine poussière. Et il se dit, une fois de plus, que ni les vies ni les escaliers n’étaient faits pour ce genre d’existence. L’espace resserré de cette longue spirale, qui se déroulait dans le silo enterré comme une paille dans un verre, n’avait pas été conçu pour pareil traitement. Comme tant de choses dans leur gîte cylindrique, il semblait obéir à d’autres fins, répondre à des fonctions depuis longtemps oubliées. Ce qui servait aujourd’hui de voie de communication à des milliers de personnes, dont les montées et descentes quotidiennes se répétaient par cycles, Holston le trouvait plus propre à servir en cas d’urgence et à quelques dizaines de personnes seulement. Il franchit un palier supplémentaire – un camembert de dortoirs. Alors qu’il gravissait les quelques étages qui restaient, pour sa toute dernière ascension, les bruits de joies enfantines se mirent à pleuvoir plus fort au-dessus de lui. C’était le rire de la jeunesse, d’êtres qui ne s’interrogeaient pas encore sur l’endroit où ils grandissaient, ne sentaient pas encore la terre presser de tous côtés, ne se sentaient pas le moins du monde enterrés, mais en vie. En vie et inusés, ils faisaient ruisseler leurs trilles heureux dans la cage d’escalier, des trilles qui s’accordaient mal aux actions d’Holston, à sa décision, à sa détermination à sortir. Alors qu’il approchait du dernier étage, une voix juvénile résonna un ton au-dessus des autres, et il se rappela son enfance dans le silo – toutes ses heures d’école et de jeux. À l’époque, l’étouffant cylindre de béton, sa succession d’étages d’appartements, d’ateliers, de jardins hydroponiques et de salles d’épuration aux mille tuyaux enchevêtrés, lui paraissait un univers immense, une vaste étendue qu’il ne pourrait jamais explorer en entier, un labyrinthe dans lequel lui et ses amis risquaient de se perdre à jamais. Mais plus de trente ans avaient passé. Holston avait l’impression que son enfance remontait à deux ou trois éternités, qu’elle avait été la joie de quelqu’un d’autre. Pas la sienne. Il avait derrière lui toute une vie de shérif qui pesait de tout son poids et lui barrait l’accès à ce passé. Et plus récemment, il y avait eu ce troisième stade de son existence – une vie secrète en plus de l’enfance et de sa vie de shérif. Les dernières couches de son être à se trouver réduites en poussière ; trois années à attendre 10


en silence ce qui n’allait jamais arriver, trois années où chaque jour lui avait semblé plus long qu’un mois des temps heureux. Au sommet du colimaçon, la rampe se déroba sous la main d’Holston. La barre de métal rond et usé s’arrêtait et la cage d’escalier se déversait dans les deux salles les plus spacieuses de tout le silo : la cafétéria et le salon adjacent. Les cris enjoués étaient maintenant à sa hauteur. Des formes vives zigzaguaient çà et là entre les chaises, jouant à s’attraper. Une poignée d’adultes essayait de contenir le chaos. Holston vit Donna ramasser des craies et des pastels éparpillés sur le carrelage sali. Son mari, Clarke, était assis derrière une table garnie de tasses de jus de fruits et de saladiers de biscuits à la farine de maïs. Il salua Holston de l’autre bout de la salle. Holston ne songea pas à répondre, il n’en eut ni l’énergie ni le désir. Il ignora les adultes et les enfants en train de jouer pour contempler le panorama flou projeté derrière eux, au mur de la cafétéria. C’était la plus grande vue existante de leur monde inhospitalier. Un tableau matinal. La lumière chiche de l’aube enveloppait des collines sans vie qui n’avaient guère changé depuis l’enfance d’Holston. Elles étaient là, telles qu’elles avaient toujours été, alors que lui était passé des courses poursuites à travers les tables de la cafétéria à cette sorte de vide qu’il était aujourd’hui. Et par-delà leurs crêtes ondoyantes, majestueuses, les sommets familiers d’une ville en décomposition captaient les rayons du matin par faibles miroitements. Verre et acier antiques se dressaient tout au loin, à l’endroit où, soupçonnait-on, des gens avaient un jour habité en surface. Un enfant, propulsé du groupe comme une comète, fonça dans les genoux d’Holston. Holston baissa les yeux et tendit le bras vers lui – c’était le garçon de Susan – mais comme une comète l’enfant était déjà reparti, ravalé dans l’orbite des autres. Holston pensa soudain à la loterie qui leur avait souri, à Allison et lui, l’année où elle était morte. Il avait encore le ticket ; il le gardait toujours sur lui. L’un de ces enfants – peut-être qu’il ou elle aurait deux ans aujourd’hui, et tituberait derrière les plus grands – aurait pu être le leur. Ils avaient rêvé, comme tous les parents, de la fortune double d’avoir des jumeaux. Ils 11


avaient essayé, bien sûr. Une fois l’implant d’Allison retiré, ils avaient passé nuit après nuit à essayer de concrétiser ce ticket, et si les parents déjà comblés leur souhaitaient bonne chance, ceux qui espéraient encore être tirés au sort priaient en silence pour une année blanche. Sachant qu’ils n’avaient qu’un an, Allison et lui avaient convié la superstition dans leur vie, cherchant de l’aide de tous côtés. C’était des trucs – suspendre de l’ail au-dessus du lit, ce qui était censé accroître la fertilité ; placer deux pièces sous le matelas pour avoir des jumeaux ; un ruban rose dans les cheveux d’Allison, des taches de bleu sous les yeux d’Holston –, le tout ridicule, éperdu et drôle. Une seule chose aurait été plus folle : ne pas tout essayer, laisser de côté la moindre légende ou séance de spiritisme idiotes. Mais cela ne devait jamais arriver. Avant même la fin de leur année, la loterie avait désigné un autre couple. Ça n’avait pas été faute d’essayer ; ç’avait été faute de temps. Faute, tout à coup, d’épouse. Holston se détourna des jeux d’enfants et de la vue floue projetée sur le mur pour diriger ses pas vers son bureau, qui se trouvait entre la cafétéria et le sas du silo. En chemin, ses pensées se tournèrent vers la lutte dont tous ces lieux avaient été témoins, une lutte de fantômes qu’il avait dû revivre au quotidien ces trois dernières années. Et il savait que, s’il se tournait et scrutait ce vaste panorama sur le mur, cherchait à percer le flou des caméras voilées et de la crasse en suspension dans l’air, suivait ce pli sombre qui gravissait la colline, cette ride qui sur la dune terreuse traçait son chemin vers la ville lointaine, il pourrait distinguer sa silhouette paisible. Là, sur cette colline, on pouvait voir sa femme. Elle y reposait comme un rocher endormi, érodée par l’air et les toxines, les bras repliés sous la tête. Peut-être. Il était difficile de voir, de distinguer clairement, même à l’époque où le flou n’avait pas encore commencé à se reformer. Et d’ailleurs, il n’y avait pas grand-chose de fiable dans cette image. Il y avait même vraiment de quoi douter. Hol­ ston fit donc simplement le choix de ne pas regarder. Il traversa les lieux du combat fantomatique de sa femme, décor 12


de sa folie soudaine, à jamais habité de mauvais souvenirs, et pénétra dans son bureau. — Tiens, regardez qui est tombé du lit, dit Marnes en souriant. L’adjoint d’Holston referma l’un des tiroirs métalliques du classeur, dont les antiques jointures pleurèrent une note terne. Il souleva un mug fumant puis remarqua l’attitude solennelle de son supérieur. — Tout va bien, chef ? Holston hocha la tête. Il désigna le tableau de clés derrière le bureau : — Cellule. Le sourire de l’adjoint s’affaissa en une moue perplexe. Il posa le mug et se retourna pour décrocher la clé. Pendant qu’il avait le dos tourné, Holston frotta une dernière fois dans sa paume l’acier froid, anguleux, puis il plaqua l’étoile sur le bureau. Marnes se retourna et tendit la clé. Holston s’en saisit. — Vous voulez que j’aille chercher le balai à franges ? Marnes pointa le pouce vers la cafétéria dans son dos. Sauf arrestation, ils ne se rendaient dans la cellule que pour la nettoyer. — Non. Holston hocha la tête vers la cellule, invitant son adjoint à le suivre. Il tourna les talons, entendit la chaise crisser derrière le bureau lorsque Marnes se leva pour l’accompagner, et acheva son périple. La clé glissa sans peine dans la serrure. Bien fabriqué et bien entretenu, le mécanisme de la porte émit un claquement sec. Il y eut un grincement minimal des gonds, un pas déterminé, une poussée, et clac, ce fut la fin du supplice. — Chef ? Holston tendit la clé à travers les barreaux. Marnes la regarda, perplexe, mais sa paume s’avança pour l’accepter. — Qu’est-ce qui se passe, chef ? — Fais venir le maire, dit Holston. Il laissa échapper un soupir, un souffle lourd qu’il retenait depuis trois ans. — Dis-lui que je veux sortir.

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Hugh HOWEY

Silo Origines roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Laure Manceau

ACTES SUD


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Ă€ tous ceux qui se retrouvent bel et bien seuls.

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En 2007, le CAN (Center for Automation in Nanobiotech – Centre d’automatisation des nanobiotechnologies) présentait dans les grandes lignes les plateformes matérielle et logicielle qui permettraient un jour à des robots plus petits que des cellules humaines d’établir des diagnostics médicaux, d’effectuer des soins et même de s’autoreproduire. La même année, CBS rediffusait une émission à propos des effets du Propranolol sur les victimes de traumatismes extrêmes. On s’était aperçu qu’une simple pilule était en mesure d’effacer le souvenir de tout événement traumatisant. Presque au même moment dans la grande histoire de l’humanité, l’homme avait découvert comment provoquer sa propre ruine. Et comment oublier qu’une telle chose avait pu se produire.

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Première faction L’Héritage

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Prologue 2110 Sous les collines du comté de Fulton, dans l’État de Géorgie À son retour parmi les vivants, Troy était dans une tombe. Il se réveilla dans un espace confiné, le visage tout près d’une vitre givrée. De l’autre côté de cette couche de glace, des silhouettes s’affairaient. Il essaya de lever les bras, de frapper à la vitre, mais il n’avait pas assez de force. Il tenta un cri, mais ne réussit qu’à tousser. Il avait un goût atroce dans la bouche. À ses oreilles retentirent le bruit métallique de gros verrous qu’on ouvrait, un chuintement d’air, le grincement de gonds restés longtemps en sommeil. La lumière était vive ; les mains sur sa peau, chaudes. Ils l’aidèrent à s’asseoir tandis qu’il toussait encore et que son souffle se condensait en petits nuages. On lui tendit de l’eau. Des pilules. L’eau était fraîche et les pilules, amères. Il parvint à avaler quelques gorgées. Il était incapable de tenir son verre seul. Ses mains tremblaient tandis qu’une déferlante de scènes cauchemardesques lui revenait en mémoire. Le passé lointain se mêlait aux souvenirs récents. Il frissonna. Une blouse en papier. Le picotement du sparadrap qu’on arrache, à son bras. Un tuyau qu’on retire de son entrejambe. Deux hommes en blanc l’aidèrent à sortir du cercueil. De la vapeur s’éleva tout autour de son corps avant de se dissiper. Assis, ébloui, Troy regardait, à travers le clignement de ses paupières restées longtemps fermées, les rangées de cercueils 15


pleins de vie qui s’étendaient à perte de vue le long des murs incurvés. Le plafond lui semblait bas, impression renforcée par toute la terre qui s’amoncelait au-dessus d’eux. Et par les années. Tant d’années avaient passé. Tous ceux qu’ils chérissaient auraient disparu à présent. Tout avait disparu. Les pilules lui piquaient la gorge. Il essaya d’avaler. Ses souvenirs s’évanouirent comme des rêves au petit matin, et il sentit que son emprise sur tout ce qu’il avait connu jusqu’alors lui échappait. Il tomba à la renverse – mais les hommes en blanc l’avaient vu venir. Ils le rattrapèrent et posèrent à terre son corps qui frissonnait sous sa blouse de papier. Des images lui revinrent ; un bombardement de souvenirs, puis plus rien. C’est ainsi qu’agissaient les pilules. Mais il faudrait du temps avant de détruire le passé. Troy se mit à sangloter dans ses mains, sous l’œil compatissant des deux hommes en blanc. Ils lui laissèrent le temps. N’expédièrent pas la procédure. C’était là une politesse que se transmettaient entre elles les âmes tirées du sommeil, une faveur que tous les hommes dormant dans leur cercueil découvriraient à leur réveil. Et qu’ils finiraient par oublier.

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1 2049 Washington, DC Les hautes vitrines de trophées avaient autrefois servi de bibliothèques. Certains détails ne trompaient pas. La quincaillerie utilisée sur les étagères datait de plusieurs siècles, alors que les gonds et les petits verrous des portes vitrées remontaient à peine à quelques décennies. L’encadrement des portes était en cerisier, mais le reste du meuble était en chêne. On avait essayé d’harmoniser le tout au moyen de teintures, mais le fil du bois n’était pas le même. La couleur non plus. Détails qui ne sautaient qu’aux yeux avertis. Le député Donald Keene rassemblait ces indices sans s’en rendre compte. Il remarquait simplement qu’il y avait eu une purge, qu’on avait fait de la place. À un moment donné du passé, la salle d’attente du sénateur avait été dépouillée de ses inévitables livres de droit jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’une poignée. Ces tomes rescapés étaient tapis dans les recoins sombres des vitrines, repliés sur eux-mêmes, le dos zébré de craquelures, leur vieux cuir s’effritant, telle de la peau cloquée par le soleil. Quelques collègues de Keene, eux aussi au début de leur mandat, faisaient les cent pas, s’agitaient. Comme Donald, ils étaient jeunes et irrémédiablement optimistes. Ils incarnaient le renouveau du Congrès. Ils espéraient tenir parole, là où leurs prédécesseurs, tout aussi naïfs, avaient échoué. Tandis qu’ils attendaient leur tour pour s’entretenir avec le grand sénateur Thurman, la nervosité était palpable dans les 17


discussions. Dans l’imagination de Donald, ils ressemblaient à un troupeau de prêtres, en rang pour rencontrer le pape, pour baiser son anneau. Il poussa un gros soupir et se concentra sur le contenu des vitrines, se perdit dans la contemplation de ses trésors, tandis qu’un collègue bavassait à propos du Centre de contrôle et de prévention des maladies de sa circonscription. — Et ils ont un guide très détaillé sur leur site internet, un manuel de préparation au cas où on devrait affronter, accrochez-vous bien, une invasion de zombies. Non mais vous y croyez ? Des zombies, bordel. Genre, ils en sont rendus à croire qu’on pourrait se bouffer les uns les autres… De peur que son reflet ne se voie dans la vitrine, Donald réprima un sourire. Il se tourna vers une série de photos accrochées au mur, où l’on voyait le sénateur avec les quatre derniers présidents. La même pose et la même poignée de main sur tous les clichés, le même décor de drapeaux immobiles et d’emblèmes gouvernementaux démesurés. À mesure que les présidents allaient et venaient, le sénateur semblait rester le même. Ses cheveux étaient blancs depuis le début et les ans ne semblaient avoir aucune emprise sur lui. D’une certaine façon, le fait qu’elles soient côte à côte diminuait la valeur de ces photos. On avait une impression de mise en scène, d’hypocrisie. C’était comme si ce cortège d’hommes les plus puissants de la planète avait à tout prix voulu poser avec une silhouette en carton, une attraction locale en bord de route. Donald se mit à rire, et le député d’Atlanta l’imita. — Je sais. Des zombies ! Hilarant, non ? Mais réfléchissez une minute. Pourquoi ils auraient pris la peine de rédiger ce manuel si… Donald eut envie de lui dire à propos de quoi il riait. Regardez ces sourires, voulait-il souligner. C’étaient les présidents qui souriaient. Le sénateur, lui, avait l’air de vouloir s’échapper par tous les moyens. On avait l’impression que chacun de ces commandants en chef savait qui était le plus puissant, qui serait encore là après qu’eux seraient partis. — Leurs conseils, c’est par exemple de toujours ranger une batte de baseball avec ses lampes torches et ses bougies. Juste au cas où. Pour éclater de la cervelle, quoi. 18


Donald vérifia l’heure sur son téléphone. Il jeta un œil vers la porte en se demandant combien de temps il lui restait à attendre. Il se tourna à nouveau vers les vitrines et examina un uniforme militaire disposé comme un origami. La poche de poitrine gauche de la veste était bardée de médailles, les manches étaient repliées de manière à souligner les galons dorés cousus autour des poignets. Devant l’uniforme, une série de médailles décoratives étaient exposées dans un présentoir en bois fait sur mesure – cadeaux de remerciement d’hommes et de femmes en service à l’étranger. Ces deux compositions en disaient long : l’uniforme, sur le passé ; les médailles, sur les soldats actuellement sur le terrain. Deux serre-livres qui contenaient deux guerres. Une à laquelle le sénateur avait participé dans sa jeunesse. L’autre, qu’il s’était efforcé d’empêcher avec la sagesse des années. — Ouais, je sais, ça a l’air complètement dingue, mais est-ce que vous savez ce qu’est un chien enragé ? Je parle de la rage, des effets biologiques de… Donald se pencha davantage pour examiner les médailles. Le chiffre et la devise inscrits sur chacune d’elles représentaient un déploiement militaire. À moins qu’il ne s’agisse d’un bataillon ? Il ne se rappelait plus. Sa sœur Charlotte le saurait, elle. Elle était là-bas, quelque part, sur le terrain. — Alors, t’appréhendes un peu, toi, ou pas ? Donald se rendit compte que c’était à lui que s’adressait la question. Il se retourna pour faire face au député bavard, qui devait avoir le même âge que lui, dans les trente-cinq ans. En lui, Donald voyait ses propres cheveux clairsemés, son propre début de bedaine, ce délicat glissement vers le milieu de la vie. — De rencontrer des zombies ? Non, pas vraiment. Le député fit un pas vers lui en regardant au passage l’imposante veste d’uniforme maintenue à la verticale, comme si un torse guerrier la remplissait encore. — Non, de le rencontrer lui. La porte de l’accueil s’ouvrit, laissant filtrer des sonneries de téléphone. — Monsieur Keene ? 19


Une réceptionniste d’un certain âge se tenait sur le seuil, silhouette mince et tonique mise en valeur par son chemisier blanc et sa jupe noire. — Le sénateur Thurman va vous recevoir. Donald tapa sur l’épaule du député d’Atlanta en passant. — Bonne chance, bredouilla ce dernier. Donald sourit. Il se serait bien retourné pour lui expliquer qu’il connaissait bien le sénateur, qu’il avait sauté sur ses genoux étant petit. Seulement, il était trop occupé à cacher sa nervosité. Il passa la porte en bois massif et pénétra dans le sanctuaire sénatorial. Ça n’avait rien à voir avec le fait d’entrer dans le vestibule d’une maison quand on passe prendre une fille pour un rendez-vous galant. La pression était différente. C’était l’angoisse de rencontrer un homme d’égal à égal alors que Donald avait encore l’impression d’être un petit garçon. — Par ici, dit la réceptionniste. Elle le guida entre divers bureaux larges et encombrés, au son d’une douzaine de téléphones tous en alerte. De jeunes gens en costume ou tailleur travaillaient, un combiné dans chaque main. L’ennui qui se lisait sur leur visage semblait indiquer que c’était une charge de travail normale pour un matin de semaine. Donald effleura la surface d’un bureau du bout des doigts. De l’ébène. Les assistants du sénateur disposaient d’un plus beau mobilier que le sien. Sans parler du décor : moquette épaisse, moulures, et lustres qui étaient peut-être bien en cristal véritable. Au fond de la pièce des bips et des sonneries en tout genre, une porte s’ouvrit pour laisser sortir le député Mick Webb, qui venait de passer son entretien. Absorbé par le dossier qu’il tenait entre les mains, il ne remarqua pas Donald. Donald s’arrêta et laissa son collègue et ancien camarade de faculté approcher. — Alors, comment ça s’est passé ? lui demanda-t-il. Mick leva les yeux et ferma le dossier d’un coup sec. Il le coinça sous son bras. — Bien, bien. Il sourit. 20


— Désolé que ça se soit éternisé. Le vieux ne voulait plus me lâcher. Donald rit. Il voulait bien le croire. Mick avait été élu haut la main. Il avait le charisme et l’assurance qui allaient de pair avec sa stature et sa beauté. Donald disait souvent que si son pote avait eu une meilleure mémoire des noms, il aurait pu être président un jour. — Oh, t’en fais pas pour ça, répondit Donald en pointant un pouce par-dessus son épaule. J’étais en train de me faire de nouveaux amis. — J’en doute pas. — Bon, on se voit plus tard au bureau. — Ça marche. Mick lui tapa le bras du revers de son dossier et se dirigea vers la sortie. Sous l’œil désapprobateur de la réceptionniste, Donald se remit vite en marche. Elle lui fit signe d’entrer dans le bureau à l’éclairage tamisé et ferma la porte derrière lui. — Député Keene. Debout derrière son bureau, le sénateur Paul Thurman tendit une main vers Donald. Il lui adressa un sourire que Donald connaissait bien pour l’avoir vu sur des photos et à la télé aussi bien que dans son enfance. Malgré son âge – il devait approcher les soixante-dix ans s’il ne les avait pas déjà –, le sénateur avait l’air en forme. Sa chemise en natté de coton moulait un tronc charpenté ; un cou épais surmontait son nœud de cravate ; ses cheveux blancs étaient aussi impeccablement coiffés que ceux d’un soldat. Donald traversa la pièce sombre et serra la main du sénateur. — Content de vous voir, monsieur. — Assieds-toi donc. Thurman lâcha la main de Donald et désigna l’un des fauteuils qui faisaient face à son bureau. Donald s’installa sur le cuir rouge, entre les accoudoirs plantés d’œilletons dorés. — Comment va Helen ? —  Helen ? Donald resserra sa cravate. — Elle va bien. Elle est repartie à Savannah. Elle était très contente de vous voir à la soirée. 21


— C’est une très belle femme que tu as là. — Merci, monsieur. Donald s’efforçait de se détendre, ce qui avait en fait l’effet inverse. Il régnait dans le bureau une lumière crépusculaire, malgré l’éclairage du plafond. Dehors, les nuages, bas et noirs, s’étaient faits franchement menaçants. S’il se mettait à pleuvoir, il devrait retourner à son bureau par le tunnel. Il détestait ce tunnel. Malgré la moquette et les petits lustres à intervalles réguliers, il savait qu’il était sous terre. Quand il empruntait les tunnels de Washington, il avait l’impression d’être un rat détalant dans les égouts. Il craignait toujours que le toit ne vienne à s’effondrer. — Le travail, comment ça se passe jusqu’à maintenant ? — Très bien. Je suis occupé, mais ça va. Il voulut demander des nouvelles d’Anna au sénateur mais on ouvrit la porte avant qu’il en ait le temps. La réceptionniste entra et posa deux bouteilles d’eau sur le bureau. Donald la remercia, tourna le bouchon de la sienne et s’aperçut qu’elle avait été préouverte. — J’espère que tu n’es pas occupé au point de refuser la tâche que je m’apprête à te confier, dit le sénateur en arquant un sourcil. Donald prit une gorgée d’eau et se demanda si ça s’apprenait, le haussement de sourcil. Ça lui donnait instantanément l’envie de se mettre au garde-à-vous. — Je suis sûr que je peux trouver le temps, avec tout le soutien que vous m’avez apporté pendant la campagne… Sans vous, je n’aurais jamais dépassé le stade des primaires. Il jouait avec la bouteille d’eau sur ses genoux. — Mick Webb et toi, vous étiez ensemble à la faculté, c’est bien ça ? Tous les deux des Bulldogs. Donald mit un certain temps à comprendre que le sénateur faisait référence à la mascotte de l’université de Géorgie. Il n’avait pas franchement passé ses années de fac à suivre l’actualité sportive. — C’est ça, monsieur. Allez les Dogs. Il espérait ne pas dire n’importe quoi. Le sénateur sourit. Il se pencha légèrement en avant de sorte que son visage fut pris dans les rais de lumière douce qui 22


tombaient sur son bureau. L’ombre s’infiltra dans ses rares rides. Ses traits fins et son menton carré le faisaient paraître plus jeune de face que de profil. C’était un homme qui approchait les autres de front plutôt qu’en embuscade. — Tu as étudié l’architecture, à l’université. Donald acquiesça. Il était facile d’oublier qu’il connaissait Thurman mieux que le sénateur ne le connaissait. L’un des deux apparaissait plus souvent dans les gros titres que l’autre. — Très juste. En premier cycle. Puis maîtrise d’urbanisme. Je me suis dit que les gens auraient une vie meilleure si je les gouvernais au lieu de dessiner leurs appartements. Il grimaça tout de suite. C’était une réponse toute faite qui datait de la fac, un truc qu’il aurait mieux fait de laisser derrière lui, avec les boîtes de bière qu’il s’écrasait sur le front et le cul des filles en jupe qu’il reluquait. Il se demanda pour la énième fois pourquoi lui et les autres nouveaux venus au Congrès avaient été convoqués. Au début, il avait cru à une visite de courtoisie. Puis Mick avait lui aussi reçu une convocation, alors Donald avait pensé à un genre de formalité, de tradition. Mais il se demandait à présent s’il ne s’agissait pas plutôt d’un jeu de pouvoirs, d’une occasion de passer de la pommade aux représentants de l’État de Géorgie pour les fois où Thurman aurait besoin d’un vote particulier dans la Chambre basse. — Dis-moi, Donny, est-ce que tu sais garder un secret ? Le sang de Donald se glaça. Il se força à rire pour faire redescendre la pression. — Je me suis fait élire, non ? Le sénateur sourit. — Alors tu as certainement retenu le meilleur moyen de garder un secret, dit-il en levant sa bouteille comme pour trinquer. Le déni. Donald acquiesça et but une gorgée d’eau. Il ne savait pas où le mènerait cette conversation, mais il était déjà mal à l’aise. Il sentait venir les tractations en coulisses qu’il avait précisément promis d’éradiquer pendant sa campagne. Le sénateur se carra dans son fauteuil. — Le déni, c’est la sauce secrète de cette ville. C’est la saveur qui unit tous les autres ingrédients. Voilà ce que je ne manque 23


jamais de dire aux nouveaux élus : la vérité sortira – elle sort toujours – mais elle se fondra dans les mensonges. Il fit des cercles avec sa main. — Il faut nier chaque vérité et chaque mensonge avec le même vinaigre. Laisse les sites internet et les mythomanes qui se repaissent d’affaires étouffées et de dissimulations embrouiller le public à ta place. — Euh, d’accord monsieur. Ne sachant que dire, Donald but à nouveau. Le sénateur lui refit le coup du sourcil. Il resta figé un instant puis lui posa une question surgie de nulle part. — Est-ce que tu crois aux extraterrestres, Donny ? Donald faillit recracher son eau par le nez. Il toussa derrière sa main, dut s’essuyer le menton. Le sénateur n’avait pas cillé. — Aux extraterrestres ? Donald secoua la tête en frottant sa main sur son pantalon. — Non monsieur. En tout cas, pas à ceux qui enlèvent les humains pendant leur sommeil. Pourquoi ? Il se demanda si c’était un genre de réunion d’information. Pourquoi le sénateur lui avait demandé s’il savait garder un secret ? Était-ce une initiation au protocole de sécurité ? Le sénateur ne disait rien. — Ils n’existent pas, finit par dire Donald en guettant un signe. Si ? Le vieil homme lâcha enfin un sourire. — C’est tout le propos. Qu’ils existent ou non, les discussions iront toujours bon train. Est-ce que tu serais étonné si je te disais qu’ils existent autant que toi et moi ? — Euh, plus qu’étonné, oui. — Bien. Le sénateur glissa un dossier vers lui. Donald y lança un regard et leva la main. — Attendez. Ils existent, oui ou non ? Qu’est-ce que vous essayez de me dire ? Le sénateur se mit à rire. — Bien sûr que non, ils n’existent pas. Il ôta sa main du dossier et posa les deux coudes sur le bureau. 24


— Tu as vu combien la NASA nous réclame pour faire l’allerretour sur Mars ? On n’ira jamais sur une autre planète. Et personne ne va venir ici. Pourquoi quiconque voudrait venir ici, d’ailleurs ? Donald ne savait plus quoi penser, avait perdu toute conviction. Il voyait ce que le sénateur avait voulu dire, comprenait comment mensonges et vérité semblaient soit noirs soit blancs et comment, mélangés ensemble, ils jetaient un voile gris et opaque sur toute chose. Il regarda le dossier, qui ressemblait à celui avec lequel Mick était parti. Cela lui rappela le penchant qu’avait le gouvernement pour tout ce qui était obsolète. — Ça, c’est du déni, n’est-ce pas ? Ce que vous êtes en train de faire. Vous essayez de me déstabiliser. — Non. Je suis simplement en train de te dire que tu re­­ gardes trop de films de science-fiction. Je me demande même pourquoi toutes ces grosses têtes rêvent de coloniser une autre planète. Tu as une idée de ce que ça coûterait ? Non, c’est ridicule. Absolument pas rentable. Donald haussa les épaules. Il ne trouvait pas ça ridicule. Il reboucha sa bouteille. — C’est dans notre nature de rêver de grands espaces, ditil. De trouver un endroit où prospérer. N’est-ce pas comme ça que nous nous sommes retrouvés ici ? — Ici, en Amérique ? Le sénateur rit. — On n’est pas venus ici pour les grands espaces. On a in­­ fecté tout un peuple avec nos maladies, on les a tués et là, on a eu de la place. Thurman désigna le dossier. — Ce qui m’amène à ceci. J’ai un projet sur lequel j’aimerais que tu travailles. Donald posa sa bouteille sur le bureau et prit le dossier. — Ça doit passer en commission ? Il essaya de ne pas s’emballer, bien qu’il s’envisageât tout à fait coauteur d’un projet de loi la première année de son mandat. Il ouvrit le dossier et le tourna pour bénéficier de la lumière. Dehors, l’orage menaçait. — Non, ce n’est rien de ce genre. Ça concerne le site SDR. 25


Donald opina. Évidemment. Le petit préambule sur les secrets et les complots prenait tout son sens, tout comme le rassemblement des députés de Géorgie. Il s’agissait du site de Stockage des déchets radioactifs, au cœur du nouveau projet de loi énergétique du sénateur, un endroit qui abriterait un jour la majeure partie du combustible nucléaire mondial usagé. Ou, selon les sites internet que Thurman avait évoqués, ce serait la nouvelle Zone 51, ou le hangar où serait mise au point une nouvelle génération de bombes surpuissantes, ou encore un quartier sécuritaire pour les anarchistes ayant acheté trop d’armes à feu. Faites votre choix. Il y avait assez de rumeurs pour pouvoir cacher n’importe quelle vérité. — Oui, dit Donald, déçu. J’ai reçu des appels très divertissants des habitants de ma circonscription. Il n’osa pas mentionner celui de la Ligue de défense des lézards. — Monsieur, je veux tout d’abord que vous sachiez que je suis pour la réalisation de ce site à cent pour cent. Il leva la tête vers le sénateur. — Je suis content de ne pas avoir eu à voter la question en public, bien sûr, mais il était temps que quelqu’un propose son jardin, n’est-ce pas ? — Exactement. Pour le bien de tous. Thurman but à longs traits avant de s’éclaircir la voix. — Tu es un jeune homme très perspicace, Donny. Car tout le monde ne voit pas l’aubaine que ça représente pour notre État. Ça va nous sauver la vie, vraiment. Il sourit. — Excuse-moi, on te surnomme toujours Donny, au moins ? Ou est-ce que c’est exclusivement Donald, maintenant ? — L’un ou l’autre, mentit Donald. Il n’aimait plus qu’on l’appelle Donny, mais difficile de changer de nom après trente ans. Il ouvrit le dossier, tourna la lettre d’accompagnement et tomba sur un dessin qui ne lui sembla pas à sa place. Il était… trop familier. Familier, et pourtant, il n’avait rien à faire là. Il appartenait à une autre vie. — Tu as lu les rapports économiques ? demanda Thurman. Tu sais combien d’emplois ce projet de loi a créés du jour au 26


lendemain ? Quarante mille, comme ça, ajouta-t-il en claquant des doigts. Rien que pour la Géorgie. Mais il y en aura davantage, dans ta circonscription, sans compter les postes dans le transport maritime, tous les dockers qu’il faudra… bien sûr, à présent que le projet est passé, nos collègues les moins réactifs se plaignent de ne pas avoir pu… — C’est moi qui ai dessiné ça, l’interrompit Donald en sortant la feuille de papier. Il la montra à Thurman comme s’il s’attendait à ce que ce dernier s’étonne qu’elle se soit glissée dans le dossier. Il se demanda si la présence de ce dessin était imputable à la fille du sénateur, un petit clin d’œil de la part d’Anna. Thurman acquiesça. — Oui, je dirais que ça manque un peu de détails, tu ne trouves pas ? Donald examina son plan d’architecte et se demanda de quel genre de test il s’agissait. Il se souvenait de ce dessin. C’était un projet de dernière minute pour son cours d’éco-habitat en dernière année. Il n’avait rien d’inhabituel ni de génial, c’était un simple bâtiment cylindrique d’une centaine d’étages aux parois de béton et de verre et aux balcons verdoyants ; une coupe révélait à l’intérieur une alternance d’habitations, d’espaces de travail et de commerce. La structure était sobre, fonctionnelle, sans prise de risques, alors que d’autres avaient présenté des projets audacieux. Des touffes vertes jaillissaient du toitterrasse – affreux cliché, concession au bilan carbone neutre. En somme, c’était d’un ennui mortel. Donald ne pouvait imaginer un bâtiment aussi dépouillé s’élever du désert de Dubaï à côté de la nouvelle génération de gratte-ciel autonomes du point de vue énergétique. Il ignorait en tout cas ce que le sénateur lui trouvait. — De détails, répéta-t-il tout bas. Il feuilleta le reste du dossier en quête de contexte, d’indices. — Attendez, dit-il en tombant sur une sorte de cahier des charges. On dirait un avant-projet d’études. Des mots qu’il avait oublié avoir appris un jour attirèrent son attention : circulation intérieure, plan de masse, systèmes CVCA, jardins hydroponiques… 27


— Il faudra faire sans la lumière du soleil, dit le sénateur en faisant grincer son fauteuil. — Pardon ? Qu’est-ce que vous attendez de moi, au juste ? — Il faudrait des lampes comme celles que ma femme utilise. Thurman mit sa main en coupe comme s’il tenait quelque chose de minuscule et pointa un index vers sa paume. — Elle fait éclore des petites graines en plein hiver grâce à des ampoules qui me coûtent une petite fortune. — Des lampes de croissance. Thurman claqua à nouveau des doigts. — Et ne te soucie pas des coûts. Tu auras tout ce qu’il te faut. Je vais t’adjoindre un ingénieur pour la partie mécanique. Et toute une équipe. Donald continua à feuilleter le dossier. — Mais qu’est-ce que c’est que ce projet ? Et pourquoi moi ? — C’est ce qu’on appelle un bâtiment au-cas-où. Il ne servira probablement jamais, mais ils refusent qu’on stocke les barres de combustible si on ne construit pas ce truc à côté. C’est comme cette fenêtre dans mon sous-sol que j’ai dû abaisser avant que notre maison soit bonne pour… comment on dit déjà ? — Le diagnostic immobilier ? — Voilà, c’est ça. Bref. Ce bâtiment, c’est comme ma fenêtre. C’est un passage obligé pour qu’on ait le feu vert. Dans l’éventualité très improbable d’une fuite ou d’une attaque, c’est là que se réfugieraient les employés. Un abri. Qui doit être absolument parfait, sous peine de quoi ce projet sera arrêté en moins de deux. Ce n’est pas parce que notre projet de loi a été approuvé qu’on est tirés d’affaire, Donny. Un projet similaire a eu le feu vert dans l’Ouest il y a des dizaines d’années, le budget était voté. Ça ne l’a pas empêché d’avorter. Donald voyait à quoi il faisait allusion. Un site de confinement sous une montagne. La rumeur courait au Capitole que le projet de Géorgie avait les mêmes chances de succès. Le dossier pesa soudain plus lourd dans ses mains lorsqu’il s’en rendit compte. On lui demandait de s’associer à cet échec annoncé. C’était carrément son poste qu’il jouait, là. — J’ai mis Mick Webb sur la logistique et la planification. Vous serez amenés à collaborer sur quelques aspects du projet. 28


Et Anna a demandé un congé au MIT pour nous prêter mainforte. —  Anna ? Donald chercha sa bouteille d’une main tremblante. — Mais oui. Elle sera l’ingénieur en chef sur ce projet. Le dossier contient des détails en ce qui concerne ce dont elle aura besoin. Donald eut du mal à avaler sa gorgée d’eau. — Je pourrais faire appel à bien d’autres personnes, mais ce projet ne peut pas échouer, tu comprends ? J’ai envie qu’on soit comme une famille. C’est pour ça que je veux m’entourer de gens que je connais, à qui je peux faire confiance. Le sénateur croisa les doigts. — Si c’était la seule chose pour laquelle tu aies été élu, je veux que tu la fasses de ton mieux. C’est pour ça que j’ai fait campagne pour toi. — Bien sûr, répondit Donald en opinant malgré sa perplexité. Il avait craint que le soutien du sénateur ne découle de vieux liens familiaux. Mais la vérité était pire, en quelque sorte. Donald n’avait bénéficié d’aucune sorte de service, c’était le contraire. En examinant le dessin posé sur ses genoux, le député fraîchement élu sentit un travail pour lequel il était moyennement préparé lui échapper – et se faire remplacer par une tâche différente, mais tout aussi redoutable. — Attendez. Je ne comprends toujours pas. Pourquoi des lampes de croissance ? Thurman sourit. — Parce que ce bâtiment que tu vas concevoir pour moi sera sous terre.

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Hugh HOWEY

Silo Générations roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Laure Manceau

ACTES SUD


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Pour les survivants.

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Prologue — Il y a quelqu’un ? — Allô ? Oui. Je suis là. — Ah. Lukas. Vous ne parliez pas. L’espace d’une seconde, j’ai cru que… que vous étiez quelqu’un d’autre. — Non, c’est bien moi. Je viens de mettre mon casque. La matinée a été bien remplie. — Ah oui ? — Oui. Rien de palpitant. Réunions de conseils. On est un peu juste au niveau effectifs. Il y a beaucoup de réaffecta­ tions. — Mais les choses s’arrangent ? Pas de soulèvement à signaler ? — Non, non. La situation revient à la normale. Les gens se lèvent et vont travailler le matin. Ils s’effondrent dans leur lit le soir. On a eu une grande loterie cette semaine, ce qui a fait plus d’un heureux. — Bien. Très bien, même. Le travail sur le serveur no  6 avance ? — Oui, ça avance, merci. Tous les mots de passe que vous avez fournis fonctionnent. Pour l’instant, on continue à collecter des données du même genre. J’avoue que je ne comprends pas bien en quoi c’est important. — Continuez à y jeter un œil. Tout est important. Si c’est là, c’est pour une raison. — C’est ce que vous avez dit à propos de tous ces articles dans les grands livres. Mais il y en a tant que je trouve absurdes. Au point que je me demande s’il y a la moindre part de vérité dans tout ça. — Pourquoi ? Qu’est-ce que vous êtes en train de lire ? 11


— J’en suis à la lettre C… Ce matin, il s’agissait de ce… champignon. Attendez une seconde. Je vais le retrouver. Ah, le voilà. Le cordyceps. — C’est un champignon ? Jamais entendu parler. — Ils disent que ça agit sur le cerveau des fourmis, que ça le reprogramme, comme une machine, que ça les fait grimper au sommet d’une plante et puis elles meurent et… — Une machine invisible qui reprogramme les cerveaux ? Je suis sûr et certain que ce n’est pas là par hasard. — Ah oui ? Alors qu’est-ce que ça veut dire ? — Ça signifie que… que nous ne sommes pas libres. Qu’aucun de nous ne l’est. — Voilà qui met de bonne humeur. Je comprends pourquoi elle m’a demandé de répondre à sa place. — Vous parlez de votre maire ? C’est pour ça qu’elle… ? Ça fait un moment que je ne lui ai pas parlé. — Elle n’est pas dans les parages. Elle travaille sur quelque chose. — Sur quoi ? — Je préfère ne pas en parler. Je ne pense pas que ça vous ferait trop plaisir. — Et qu’est-ce qui vous fait croire ça ? — Parce qu’à moi ça ne me plaît pas, déjà. J’ai essayé de l’en dissuader. Mais elle peut se montrer assez… têtue, parfois. — Si ça doit causer des problèmes, vous devriez m’en informer. Je suis là pour vous aider. Je peux détourner leur attention… — Le problème, c’est qu’elle ne vous fait pas confiance. D’ailleurs, elle pense qu’elle ne parle pas à la même personne chaque fois. — Mais si. C’est moi. Ce sont les machines qui modifient ma voix. — Je ne fais que vous rapporter ce qu’elle pense. — J’aimerais qu’elle change d’avis. Je veux vraiment vous aider. — Moi je vous crois. Mais pour le moment, je pense que le mieux que vous puissiez faire, c’est croiser les doigts pour nous. — Pourquoi ça ? — Parce que j’ai l’impression que ce qu’elle prépare va nous attirer des ennuis. 12


PREMIÈRE PARTIE LE TUNNEL

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1 Silo 18 Une pluie de poussière tombait dans les couloirs des Machines, sous l’effet des violentes vibrations. Au plafond, les fils électriques ondulaient. Les tuyaux tressautaient. Et dans la salle de la génératrice, une série de boums retentissait entre les murs, non sans rappeler une époque où des machines mal réglées tournaient dangereusement. Au cœur de cet effroyable vacarme se tenait Juliette Nichols, combinaison ouverte jusqu’à la taille, manches nouées autour des hanches, maillot taché de poussière et de sueur. Elle pesait de tout son poids contre le marteau-piqueur, ses bras musclés secoués par les coups incessants du piston métallique contre la paroi en béton du silo 18. Elle sentait les vibrations jusque dans ses dents. Tous les os et articulations de son corps tremblaient, de vieilles blessures se réveillaient. À l’écart, les mineurs qui manipulaient l’engin en temps normal observaient la scène d’un mauvais œil. Juliette détourna un instant la tête du béton pulvérisé et vit leurs bras croisés en travers de leurs larges torses, leurs mâchoires serrées, leurs sourcils froncés. Ils devaient lui en vouloir de s’être approprié leur machine. Ou alors ils s’inquiétaient du tabou qu’enfreignait ce forage interdit. Juliette avala le sable et la craie accumulés dans sa bouche et se concentra sur le mur qui s’effritait. Il y avait une autre raison possible à leur mécontentement, à laquelle elle ne pouvait se soustraire. De braves mécaniciens et mineurs étaient morts par 15


sa faute. Des violences avaient éclaté lorsqu’elle avait refusé de se soumettre au nettoyage. Combien d’hommes et de femmes parmi ceux qui la regardaient avaient perdu un être cher, un meilleur ami, un membre de leur famille ? Combien lui en voulaient ? Elle ne pouvait pas être la seule. Soudain, le marteau-piqueur se braqua et l’on entendit l’entrechoquement du métal contre le métal. Juliette dévia la machine sur le côté, faisant apparaître une nouvelle armature métallique dans la chair blanche du béton. Elle avait déjà creusé un véritable cratère dans la paroi extérieure du silo. Une première grille d’armature pendait au-dessus de sa tête, sectionnée et passée au chalumeau. Soixante centimètres de béton supplémentaires avaient suivi, et maintenant, à nouveau des barres de fer. Les murs du silo étaient plus épais qu’elle ne l’avait imaginé. Les membres engourdis, à bout de nerfs, elle fit avancer la machine sur ses chenilles et dirigea le burin contre la pierre, entre les barres métalliques. Si elle n’avait pas vu le plan de ses yeux – si elle ignorait l’existence des autres silos –, elle aurait abandonné depuis longtemps. Elle avait l’impression de croquer dans la terre même. Ses bras se remirent à trembler, ses mains n’étaient plus qu’une masse floue. C’était le mur du silo qu’elle attaquait, qu’elle voulait défoncer, déterminée à percer de l’autre côté. Les mineurs avaient l’air gêné. Juliette se concentra à nouveau sur son outil, qui heurtait justement le métal. Elle le redirigea entre les barres. D’un coup de botte, elle actionna la manette des gaz et pesa de tout son poids sur la machine, qui progressa de quelques centimètres. Il y avait déjà longtemps qu’elle aurait dû faire une pause. La craie l’étouffait, elle mourait de soif, elle avait mal aux bras, les gravats s’entassaient à la base de la machine et à ses pieds. Elle envoya valser les plus gros morceaux et continua à creuser. Si elle s’arrêtait à nouveau, elle craignait de ne pas les convaincre de la laisser poursuivre. Des hommes qu’elle avait crus dotés d’un courage à toute épreuve avaient déjà quitté la salle de la génératrice l’air plus qu’inquiet. Ils avaient semblé terrifiés qu’elle perce un sceau sacré et laisse entrer un air toxique et meurtrier dans le silo. Juliette avait bien vu le regard que 16


certains posaient sur elle, sachant qu’elle avait été au-dehors, comme si elle était une sorte de fantôme. Beaucoup gardaient leurs distances, à croire qu’elle était porteuse d’un virus. Elle serra les dents, broyant de gros grains au goût infect, et donna un nouveau coup de botte dans la commande des gaz. Les chenilles grignotèrent quelques centimètres supplémentaires. Et quelques autres. Juliette n’en pouvait plus des percussions, de cette douleur dans les poignets. Au diable la lutte, ses amis décédés. Au diable Solo et les enfants qui hantaient ses pensées, à une éternité de pierre d’ici. Et au diable cette élection absurde au poste de maire, les gens qui la regardaient comme si elle dirigeait tout à tous les étages, comme si elle savait ce qu’elle faisait, comme s’ils devaient lui obéir malgré la crainte qu’elle leur inspirait. La machine fit une embardée soudaine et le burin du marteau-piqueur émit une plainte stridente. Juliette lâcha prise d’une main et l’engin rua, prêt à exploser. Les mineurs bondirent comme un seul homme pour venir à son secours. Juliette tapa du poing sur le bouton d’arrêt rouge, presque invisible sous la poussière blanche. La machine, coupée dans son élan, s’immobilisa. — Ça y est ! Tu es de l’autre côté ! Raph la tirait en arrière, ses bras pâles et musclés de mineur autour des siens, engourdis. D’autres lui criaient qu’elle avait réussi. C’était terminé. Elle avait entendu cette plainte dangereuse et caractéristique d’un moteur puissant qui tourne à vide, sans friction, sans rien pour lui résister. Elle lâcha les commandes et s’abandonna à l’étreinte de Raph. Mais le désespoir revint aussitôt, à la pensée de ses amis enterrés vivants dans ce silo vide, et elle qui était incapable de les atteindre. — Tu as percé ! Vite, reviens ! Une main qui empestait la graisse et la sueur se plaqua sur sa bouche pour la protéger de l’air extérieur. Elle n’arrivait plus à respirer. Devant elle, à mesure que le nuage de poussière se dissipait apparaissait un espace noir. Entre deux barres de fer, un vide. Sombre. Un vide entre deux barreaux de prison, le vide qui les entourait, des Machines jusqu’au sommet du silo. 17


Elle avait réussi. Elle était de l’autre côté. Et elle avait à présent un aperçu différent de ce que pouvait être l’extérieur. — Le chalumeau, bredouilla-t-elle en retirant la main calleuse de Raph. Va me chercher le chalumeau. Et une lampe torche.

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2 Silo 18 — Ce machin est rouillé jusqu’à l’os. — Ça ressemble à des circuits hydrauliques, là. — Elle doit avoir un millier d’années. Les derniers mots de Fitz s’échappèrent de sa bouche en un sifflement, par des trous entre ses dents. Les mineurs et les mécanos qui s’étaient tenus à l’écart pendant le forage s’étaient attroupés derrière Juliette tandis qu’à travers le voile de roche pulvérisée, le faisceau de sa lampe balayait l’obscurité. Raph, aussi pâle que la poussière en suspens, se tenait serré contre elle dans le cratère conique creusé dans les deux mètres d’épaisseur de béton. Il avait ses yeux albinos grands ouverts, les joues gonflées, les lèvres pincées et exsangues. — C’est bon Raph, tu peux respirer, lui dit Juliette. On est simplement dans une autre pièce. Il souffla avec soulagement et demanda à ceux qui étaient derrière eux d’arrêter de pousser. Juliette passa la lampe torche à Fitz et se détourna du trou qu’elle avait fait. Elle se fraya un chemin à travers la foule. Son pouls s’était emballé à la vue d’une machine de l’autre côté de la paroi. Ce qu’elle avait aperçu n’avait pas tardé à être confirmé par les murmures des autres : vérins, boulons, tuyau, acier, peinture écaillée et traînées de rouille… Une bête mécanique que leur faible torche ne leur avait pas permis de voir entièrement. On lui tendit un gobelet d’eau, qu’elle but avidement. Malgré l’épuisement, son cerveau tournait à plein régime. Elle était 19


impatiente de faire part de la nouvelle à Solo par radio. Elle avait hâte de l’annoncer à Lukas. Elle était tombée sur un peu d’espoir, enfoui là. — Et maintenant ? demanda Dawson. Le nouveau chef d’équipe, qui lui avait donné à boire, l’observait avec méfiance. Il n’avait pas encore quarante ans, mais le travail de nuit et le manque d’effectifs le faisaient paraître plus vieux. Il avait de grandes mains noueuses et s’était cassé les doigts plusieurs fois, soit au travail, soit au combat. Juliette lui rendit le gobelet. Dawson y jeta un œil et but la dernière lampée. — Maintenant, on élargit le trou, lui répondit-elle. On y va, et on voit si cette chose est récupérable. Un mouvement au-dessus de la génératrice principale attira son attention. Elle leva les yeux juste à temps pour voir le regard désapprobateur de Shirly avant que cette dernière tourne la tête. Juliette serra le bras de Dawson. — Mais ça nous prendrait une éternité d’agrandir ce trou. Ce qu’il faut, ce sont des dizaines de trous plus petits qu’on pourra relier. Il faut qu’on puisse abattre de grands pans de mur à la fois. Sors l’autre marteau-piqueur. Et lâche dans la nature tous ceux de tes hommes qui ont une pioche. Mais essayez de faire le moins de poussière possible. Dawson acquiesça et tapota ses doigts contre le gobelet vide. — Pas d’explosifs ? — Non, pas d’explosifs. Je n’ai pas envie d’endommager ce qu’il y a de l’autre côté. Il acquiesça à nouveau, et elle le laissa mener à bien la suite du forage. Elle s’approcha de la génératrice. Shirly elle aussi avait enlevé le haut de sa combinaison et noué les manches autour de sa taille, et arborait sur son maillot le même triangle de sueur. Avec un chiffon dans chaque main, elle astiquait le dessus de la machine, pour la débarrasser à la fois des anciens surplus de graisse et de la pellicule de poussière due au forage. Juliette dénoua les manches de sa combinaison et les enfila pour cacher ses cicatrices. Elle grimpa sur la génératrice, sachant parfaitement où elle pouvait prendre appui, quelles parties risquaient de la brûler. 20


— Tu as besoin d’aide ? demanda-t-elle, profitant de la chaleur et des douces vibrations de la machine dans ses muscles endoloris. Shirly s’essuya le visage au revers de son maillot. Elle secoua la tête. — Non, ça va. — Désolée pour les résidus, dit Juliette en haussant la voix pour couvrir le bruit des pistons. Il y avait un jour pas si lointain où elle aurait perdu ses dents, debout sur cette même machine, alors réglée pour les propulser en enfer. Shirly lança les chiffons sales à son ombre, Kali, qui les plongea dans un seau d’eau crasseuse. C’était bizarre de voir la nouvelle chef du département des Machines s’atteler à une tâche aussi quelconque que le nettoyage de la génératrice. Juliette essaya d’imaginer Knox perché là, en train de faire la même chose. C’est alors qu’une vérité la frappa pour la énième fois : elle était bien maire, elle, et à quoi passait-elle son temps ? À faire des trous dans un mur et à couper du fer à béton. Kali lança à Shirly les chiffons humides qu’elle attrapa en s’éclaboussant un peu. Elle se remit au travail, murée dans un silence qui en disait long. Juliette observa l’équipe qu’elle avait rassemblée pour les besoins du forage, qui déblayait les gravats. Shirly n’avait pas apprécié qu’on pioche dans sa main-d’œuvre, et encore moins qu’on mette à mal l’étanchéité du silo. Surtout à un moment où leurs rangs étaient déjà décimés par les violences qui avaient éclaté. Et que Shirly en veuille à Juliette pour la mort de son mari n’était pas la question. Juliette s’estimait responsable, et la tension perdurait entre elles comme du cambouis sur les mains. Il ne fallut pas longtemps pour que le forage reprenne. Juliette repéra Bobby aux commandes du marteau-piqueur, ses bras musculeux s’agitant dans le flou des vibrations. La vision d’une étrange machine – d’un objet ancien enterré derrière ces murs – avait redonné du cœur à l’ouvrage à ses troupes. La peur et le doute s’étaient mués en détermination. Un porteur arriva, les bras chargés de nourriture, et Juliette le vit observer les travaux en cours avec attention. Il se délesta de sa cargaison de fruits et de plats chauds et emporta ses ragots avec lui. 21


Perchée sur la génératrice, Juliette s’efforça de chasser ses doutes. Ils agissaient dans le bon sens. Elle avait vu de ses yeux à quel point le monde était vaste, gravi un sommet et embrassé la vue. Il ne lui restait plus qu’à montrer aux autres ce qui existait dehors. Et alors ils redoubleraient d’ardeur à la tâche au lieu de la craindre.

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Hugh Howey a quarante et un ans. Il vit à bord de son catamaran, le Wayfinder. Traduite dans plus de quarante pays, sa trilogie Silo a connu un immense succès. Son dernier roman, Phare 23, a également paru dans la collection “Exofictions”.

Romans traduits de l’anglais (États-Unis) par Yoann Gentric et Laure Manceau.

HUGH HOWEY

Dans un futur postapocalyptique indéterminé, une communauté d’hommes et de femmes a organisé sa survie dans un silo souterrain géant. Du monde extérieur, devenu hostile, personne ne sait rien, sinon que l’atmosphère y est désormais irrespirable. Les images de mauvaise qualité relayées par d’antiques caméras, montrant un paysage de ruines et de dévastation balayé de vents violents et de noirs nuages, ne semblent laisser aucune place à l’illusion. Pourtant, certains continuent d’espérer. Ces individus, dont l’optimisme pourrait s’avérer contagieux, représentent un danger potentiel. Leur punition est simple. Ils se voient accorder cela même à quoi ils aspirent : sortir. Dans une nouvelle qu’il met en ligne en 2011, Hugh Howey décrit une société où l’on ne percevrait plus le monde extérieur que par le biais d’un écran. Peu après, devant le nombre de messages de lecteurs lui réclamant une suite, il imagine quatre nouveaux épisodes, donnant naissance à Silo, devenu depuis un best-seller international. Viendront ensuite Silo Origines et Silo Générations. La trilogie culte se trouve pour la première fois réunie en un seul volume.

SILO L’INTÉGRALE

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

HUGH HOWEY

ACTES SUD DÉP. LÉG. : JANV. 2017 29,70 e TTC France www.actes-sud.fr

ISBN 978-2-330-07328-2

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ACTES SUD

Illustration de couverture : Jimmy Broxton

L’INTÉGRALE ACTES SUD

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02/12/2016 16:06


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Extrait de "Silo - L'intégrale" by Actes Sud Issuu - Issuu