L A S É R E N D I P I T É , fait de trouver ce que l’on ne cherchait pas initialement, est un phénomène bien connu dans le champ scientifique, mais qui prend aussi tout son sens dans la pratique artistique. Prune Nourry se penche, dans son œuvre, sur la sélection du genre et la préférence historique pour les garçons dans certaines cultures, mais pose plus largement la question de la définition de l’être humain. Avec les infinies possibilités offertes par la science, à quoi ressemblera le monde de demain ? L’artiste sillonne le monde et questionne les avancées de la science et les risques de sélection de l’humain, en lien avec des scientifiques, des psychanalystes et des philosophes. C’est ainsi que les voix de Prune Nourry et de François Ansermet, psychanalyste et professeur de pédopsychiatrie, s’entremêlent et que le dialogue commence. T H E P H E N O M E N O N O F S E R E N D I P I T Y , the fortuitous discovery of something one was not initially looking for, is a well-known phenomenon to scientists, but also fully relevant to art. Prune Nourry, in her art, explores gender selection and the historical preference for boys in certain cultures, but also raises the more general question of how to define the human being. With the infinite possibilities offered by science, what will tomorrow’s world look like? The artist travels the world over, questioning scientific progress and the risks of its application to human selection, in collaboration with scientists, psychoanalysts and philosophers. Thus, the voices of Prune Nourry and François Ansermet, psychoanalyst and Professor of Child Psychiatry, intertwine and the dialogue commences.
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D E T O U T T E M P S M A L H E U R E U S E M E N T, dans une grande partie de l’Inde, les filles ont été dépréciées. L’infanticide des filles était une pratique ancestrale largement répandue dans les familles des castes supérieures et les communautés rurales. La sage-femme était généralement chargée de tuer le nouveau-né de sexe féminin, l’entourage espérant que l’élimination du bébé dès la naissance empêcherait la mère de développer un lien affectif avec son enfant. Les filles n’étaient pas désirées car elles étaient considérées comme un fardeau financier pour leurs parents jusqu’à leur mariage. Et en se mariant, elles quittaient leur maison pour celle de leur belle-famille, pour faire des enfants et se mettre au service de la famille du mari. Avoir une fille ne présentait donc aucun avantage pour les parents. Bien au contraire, ils devaient investir pour protéger sa chasteté et veiller à ce qu’elle fasse un bon mariage, un mariage prestigieux impliquant le paiement d’une dot très élevée. À l’inverse, les garçons ont toujours bénéficié de la préférence, ils ont toujours été désirés. Ils étaient considérés comme porteurs de l’avenir de la famille dans la mesure où ils perpétuaient la lignée masculine et où ils subvenaient aux besoins de leurs parents âgés. Bien que la pratique de l’infanticide des filles ait considérablement reculé, l’époque moderne a marqué un tournant plus grave encore dans le destin de ces petites filles. L’avortement sélectif des foetus féminins a remplacé l’infanticide. L’échographie, utilisée à l’origine pour détecter des maladies congénitales comme le syndrome de Down, a été de plus en plus largement détournée à des fins sélectives. Dès 1980, le phénomène s’est répandu comme une traînée de poudre, donnant lieu à l’élimination de millions de foetus féminins. La détermination du sexe à l’aide de la technologie, dans un contexte de déclin rapide de la fertilité, s’est popularisée. Dans les familles réduites, les garçons ont été privilégiés au détriment des filles. Dans le cadre de nos recherches, nous avons rencontré des femmes qui avaient subi jusqu’à quatorze avortements pour donner naissance à un garçon. Soumises à une forte pression, les femmes devaient produire ce que l’on attendait d’elles, à savoir un fils (dans le cas contraire, elles-mêmes avaient le sentiment d’avoir manqué à leur rôle d’épouse, de mère ou de belle-fille). Les parents pensaient aussi embrasser la modernité en faisant appel à la science et à la technologie pour modeler leur famille. Médecins, radiologues, gynécologues et obstétriciens, ne cherchant que leur profit, se sont mis au service
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U N F O R T U N A T E L Y , in many parts of India, girls have always been less valued. In the past, many high castes and communities practiced female infanticide. Generally, the midwife was asked to put the infant to death. People hoped that by quickly killing the baby, they could prevent the mother from developing a bond with her. Girls were not wanted because they were seen as costly “guests” in the home of their parents, until their marriage. At marriage they would go away to their in-law’s homes, produce children and be a “work force” for the husband’s family. So the family that brought them up felt it did not gain anything by having daughters. Rather, the family had to invest to protect their chastity and marry them off suitably. For prestigious marriages, expensive dowries had to be paid. Opposite to daughters, sons were desired and preferred. Boys were perceived as the future of the family as they continued the male lineage, and were expected to provide old-age support to parents. While female infanticide decreased, the modern era had brought an even worse turn in the fate of daughters. Female infanticide was replaced by sex-selective abortion of female fetuses. Ultrasound, employed originally to scan birth defects such as Down syndrome, soon became heavily used for sex determination. From the 1980s onwards, it spread like wildfire, leading to the elimination of millions of female fetuses. Technologically assisted sex determination became popular in the context of rapid fertility decline. In smaller families, boys were chosen over girls. In our studies, we came across mothers who underwent up to fourteen abortions to give birth to a baby boy. Women came under pressure to produce what was expected of them, a son (otherwise they would feel they hadn’t correctly performed their role of wife, mother or daughter-in-law). Parents also thought they were embracing modernity by employing science and technology to shape their families. Doctors, radiologists, gynecologists and obstetricians colluded in the process of daughters’ elimination to earn profits, forgetting the Hippocratic oath. As a result, in 1996, the Indian government passed a law banning sex selection. Since the late 1980s, sex-selective abortions have led to the elimination of 0.5 million girls every year. This has created a tragic gender imbalance and a more masculine population. Many regions are facing serious bride shortages: to
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de l’élimination des filles en oubliant le serment d’Hippocrate. La situation a contraint le gouvernement indien à adopter en 1996 une loi interdisant la sélection de genre. Depuis la fin des années 1980, les avortements sélectifs sont responsables de l’élimination silencieuse de 0,5 million de filles chaque année, laquelle a conduit à un tragique déséquilibre entre les sexes ; la population indienne compte aujourd’hui beaucoup plus d’hommes que de femmes. Dans de nombreuses régions, le manque d’épouses potentielles pose un grave problème ; des filles pauvres sont “importées” d’autres régions pour répondre à la demande, alors même que les couples ainsi formés n’ont rien en commun, du fait de leurs origines culturelles très différentes. Aujourd’hui, le biais du genre commence à perdre du terrain : de plus en plus de filles étudient, travaillent et même, prennent en charge leurs parents vieillissants. À mesure que le niveau d’éducation de la population indienne progresse et que la pauvreté recule, le sentiment que les filles ont moins de valeur évolue. Depuis 2008, le nombre de “filles manquantes” a reculé de 500 000 à 350 000 par an. Lorsque j’ai rencontré Prune Nourry, en 2012, nous avons parlé ensemble de la difficile condition de la femme dans la société indienne et de son projet Holy Daughters. Je l’ai aidée à choisir dans la rue les lieux où les sculptures seraient abandonnées. Le choix du stand de lait (Mother Dairy) était hautement symbolique : les gens se rendent tous les jours à ce “point de rendez-vous” pour y chercher un produit essentiel pour leur quotidien – et par ailleurs issu de la vache et de la femme. Le projet m’a paru très fort parce qu’il allait selon moi interpeller le “passant ordinaire” qui tient la vache pour “sacrée” mais qui en est venu à considérer les filles comme inutiles. Parce qu’elles créent la confusion et réalisent un amalgame de la vache et de la fille, les sculptures de Prune engendrent un élément de surprise contraignant le spectateur à s’interroger sur la condition des filles au sein de la société indienne. Signe encourageant, des études récentes montrent que l’avortement sélectif lié au sexe, en tant que manifestation de la discrimination de genre, aura disparu dans les grandes villes d’ici à 2025, et d’ici à 2050 dans les zones où il est le plus profondément enraciné.
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meet this need, poor girls are being “imported” from other regions of the country as brides. However, these couples share nothing in common as their cultural backgrounds are very different. Nowadays, the gender bias is beginning to lessen: more girls are being educated, are working, and even supporting old parents. As the Indian population becomes more educated and less poor, views on girls as being less valuable are changing. Since 2008, the number of “missing girls” has gone down from 500,000 to 350,000 annually. When I met Prune, in 2012, we talked about the difficult position of the woman in Indian society and we discussed her project Holy Daughters. I helped her choose the places in the streets where the sculptures were to be abandoned. The choice of the Milk booth (Mother Dairy) was highly symbolic: people come every day to this “meeting point” to take what is essential to their daily life —and that is also provided by the cow and the girls. I found the project powerful because I thought it would provoke with the “ordinary Indian” who thinks of the cow as “holy” but has come to treat daughters as being dispensable. Prune’s sculptures, by creating a confusion, and amalgam between the cow and the girl, create an element of surprise forcing people to reflect on the situation of daughters in Indian society. Hopefully, according to recent studies, sex-selective abortion as a form of gender discrimination will disappear in large cities by 2025 and by 2050 in the areas where it is deeply entrenched.
R AVINDER K AUR
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Professeur de sociologie et d’anthropologie sociale
Professor of Sociology and Social Anthropology
Institut indien de technologie (Delhi), Inde
Indian Institute of Technology, Delhi, India
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Walking Holy Daughter, 2012
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