Né en 1975 à Bâle, de mère française et de père slovaque, Pascal Janovjak étudie la littérature comparée et l’histoire de l’art à Strasbourg avant de partir au Moyen-Orient, d’abord en Jordanie, puis au Liban, où il enseigne le français à l’université de Tripoli. De 2002 à 2005, il dirige l’Alliance française de Dhaka, au Bangladesh. Puis il s’installe en Palestine, à Ramallah, où il enseigne la littérature. En 2011, l’obtention d’une résidence d’écriture à l’Institut suisse de Rome le mène en Italie, où il vit désormais. www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : AVRIL 2019 / 19,80 e TTC France ISBN 978-2-330-12082-5
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PASCAL JANOVJAK
LE ZOO DE ROME
Le Zoo de Rome
roman Illustration de couverture : Robert Havell d’après John James Audubon, American Flamingo, 1838. © akg-images / Liszt Collection
Depuis 1911, Rome voit vivre en son cœur, au beau milieu de l’antique, dans la verdure et sur dix-sept hectares, un zoo extraordinaire. Figure principale de ce livre, ce lieu baroque saura attirer, au fil des décennies, un monde de personnalités aussi diverses que Musso lini et sa lionne domestique, le pape, les actrices de Cinecittà ou Salman Rushdie… Mais l’auteur de ce roman ne se contente pas d’en traîner le lecteur dans la mémoire d’un lieu. Il en réinvente aussi le présent, en suivant les traces de Giovanna, directrice de la communication du zoo, et de Chahine, architecte algérien, l’un par l’autre attirés, l’un et l’autre fascinés par un tamanoir, ultime survivant de son espèce, objet des soins jaloux d’un vétérinaire sans scrupules et d’un gardien en fin de carrière. Tous sont happés par une aventure où s’affrontent en silence la corruption, la mémoire politique de l’Italie et la réalité économique d’un parc démesuré, qui survit loin des itinéraires touristiques. Pour Pascal Janovjak : “Le zoo est un sanctuaire de l’innocence.” Mais c’est aussi le miroir d’un siècle troublé, le révélateur d’une humanité fabulatrice. Dans cet envoûtant décor romanesque, l’auteur entremêle avec bonheur passé et présent, renommée et décadence, nostalgie et espoir.
Pascal Janovjak
Le point de vue des éditeurs
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La majestueuse entrée néo-baroque du zoo n’est pas l’œuvre de Karl Hagenbeck, qui soupire en voyant la maquette soumise par un certain Brasini : il aurait préféré quelque chose de plus Jugendstil, comme à Hambourg, et son équipe est du même avis, architectes et paysagistes allemands et intransigeants. Mais avec eux se trouve un homme qui admire en silence les lions rugissants, et le savoir-faire italien. C’est un type un peu inquiétant, qui se tient toujours à l’arrière des photos de l’époque, un grand chapeau noir, une barbe de prophète et un regard qui, s’il ne se perd pas hors du cadre, perce l’objectif. Il se trouve qu’il est suisse, lui, et sculpteur animalier aussi, on aurait pu lui confier les statues du portail. Mais il n’est pas assez doué, sans doute parce qu’il aime trop son sujet. On raconte qu’il élève des hyènes. Qu’il mange la viande avec les os. Qu’il rugit, au crépuscule. On chuchote, en regardant ses ongles, qu’à la nuit tombée il arpente les rues de Zurich en compagnie d’une lionne. Tout cela est absolument véridique, mais il faut préciser que la lionne est en laisse – et que s’il la promène de nuit, c’est parce que la police de Zurich l’a prié de ne plus le faire de jour.
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Ce n’est pas pour son amour des fauves qu’Hagenbeck l’a fait venir, ni pour ses talents de sculpteur. Urs Eggenschwyler est un expert du Zementrabitz, une charpente de bois habillée d’un maillage métallique, et recouverte de ciment : on sait désormais construire à peu de frais des grottes, des pyramides ou des falaises. Eggenschwyler est déjà l’auteur du paysage polaire du Tierpark de Hambourg, Hagenbeck compte beaucoup sur lui. Car plus que les animaux et les plantes, ce sont les fausses roches qui font les zoos. Escarpements surgis de terre, mystérieuses anfractuosités, icebergs entiers qui semblent avoir glissé jusque-là, dans les sages plaines des villes : c’est aussi ça que les gens viennent voir, même s’ils ne le savent pas. Urs Eggenschwyler voyage toutefois moins que ses icebergs, et il est tellement excité de se retrouver à Rome qu’il n’en dort pas, ou très mal. Le lendemain de son arrivée il a rêvé de son ami le peintre Arnold Böcklin, décédé dix ans plus tôt. Vêtu d’une longue chemise blanche, Böcklin entrait dans la chambre d’Urs, s’asseyait à son chevet et, sans bouger les lèvres, il lui ordonnait de construire, sur le lac central du zoo, la reproduction grandeur nature de son plus célèbre tableau, L’Île des morts. Quand Urs fait le récit de son rêve, le regard allumé et la voix tremblante, Hagenbeck l’écoute attentivement. Il hoche la tête, il pose sa main sur l’épaule d’Urs. Il comprend bien l’importance de cette vision, de la volonté de Böcklin. Bien sûr l’île des morts, là, au milieu du lac, ses pics et ses caveaux et ses cyprès – il approche son visage du visage hagard de son ami, ses favoris épais se mêlent à la barbe touffue –, entre toi et moi, oui, cela me
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paraît indispensable de reproduire ici, justement ici, le paysage du mythique tableau. Mais les Romains… je sais déjà ce qu’ils vont me répondre. Ils vont me dire qu’ils ont déjà des tombes plein la ville. Ils ne sont pas comme nous, ajoute Hagenbeck dans un souffle, sie können die Geister nicht hören, nous sommes les seuls à comprendre ces choses-là. Mais ne t’inquiète pas, dit l’Allemand en détachant délicatement ses favoris de la barbe du Suisse, on va voir, je vais leur en parler, je m’en occupe. Urs s’en va, les yeux brillants, le cœur battant, tandis qu’Hagenbeck regrette d’avoir logé ses collaborateurs dans le même hôtel que lui. Comme tous les matins depuis son arrivée, il se penche sur les croquis qui jonchent le bureau de sa suite. Il commence par caresser du doigt le futur restaurant, sur l’élévation au nord du terrain. Un grand restaurant, une ample terrasse qui dominera le jardin. Alors, comme tous les matins, Hagenbeck s’assied sur une chaise en fer forgé qui n’existe pas encore, dos au bâtiment qui n’existe pas encore, face à son rêve. Il commence par poser le coude droit sur le dossier, de façon à se tourner vers l’ouest : au loin, la pointe de l’iceberg brille dans la lumière du matin, dans ses failles scintille une tache plus claire, un ours blanc, au-dessus du bassin des otaries – plus près, cinq kangourous gambadent devant les berges du lac où s’ébrouent des flamants roses, des ibis rouges et quelques poules sultanes. Hagenbeck allonge maintenant les jambes et regarde droit devant lui : le soleil joue sur les eaux calmes, un couple de canards mandarins prend son envol, il passe au-dessus du lac, survole un groupe de gazelles et quelques zèbres qui paissent dans leur
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pré, sous le regard bienveillant des grands fauves assoupis à l’ombre de leurs cavernes, dans la chaleur de midi. Si l’on a de la chance, on peut même voir passer, entre le rocher des lions et celui des tigres, les cornes curieuses d’une girafe du Niger. C’est magnifique, se dit Hagenbeck, un paysage de carte postale. Et Eggenschwyler qui voudrait ruiner tout ça avec son île des morts, qui vous boucherait toute la vue. Il faut éviter qu’il n’en parle à qui que ce soit, on ne sait jamais, les Romains sont capables d’accepter. Ils ont déjà insisté pour construire un portail néo-baroque, c’est dire – et Hagenbeck l’aperçoit en se tournant un peu vers la gauche et vers l’est, derrière le parc des autruches, à côté de la maison des éléphants. Cela fait plusieurs jours qu’il se dit qu’il manque quelque chose, là, pour le cacher complètement, ce portail. Construire un petit quelque chose pour que les chèvres et les chamois puissent y gambader, au soleil couchant. Ce serait joli. Ça ferait pendant à l’iceberg, et puis ça tiendrait Urs occupé.
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Elle avait relevé le col de son manteau, il s’était mis à pleuvoir et les gouttes rares clapotaient sur l’eau verte du bassin des phoques. Il n’y en avait qu’un d’ailleurs et qui tournait en rond, la fusée grasse de son corps frôlant les parois de ciment – il sortit un instant sa tête pour bâiller et elle trouva sa gueule étonnamment rouge, dans ce corps gris sale, un rouge vif et luisant sur lequel se découpait une rangée de dents pointues, elle ne pensait pas que les phoques avaient des dents si acérées. Mais il ferma la gueule et reprit sa course monotone, et Giovanna continua sa visite. Elle se laissa guider par la pente douce qui menait au petit lac et au Bar de l’Oasis, où personne ne lui servit de café, bien que le comptoir du cabanon fût éclairé. Quelques canards s’ébattaient sur les berges, on entendait surtout le glouglou de la pompe qui tentait de recycler une eau lourde de poussière. Derrière les tables de pique-nique, deux balançoires grinçaient dans le vent, condamnées par un ruban plastique. Un pont de bois menait de l’autre côté du lac, vers une allée jonchée de feuilles mortes. L’imposante végétation étouffait les bruits de la ville, couvant un silence épais, tissé de cris et de bruissements. Sa solitude
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en devenait plus pesante ; elle entrevoyait parfois le visage d’un gardien, derrière une barrière, elle avait la sensation désagréable d’être épiée. Le directeur du zoo lui avait pourtant proposé de l’accompagner, elle avait décliné, mais elle se rendait compte maintenant que venir incognito ne signifiait pas passer inaperçue. Le blond cendré de ses cheveux y était peut-être pour quelque chose, sa silhouette élancée – sa féminité ne faisait, ceci dit, aucun effet aux bêtes : le seul regard animal qu’elle croisa fut celui, oblique et inquiet, d’un paon qui traversa l’allée et celui d’un chameau qui la considéra en ruminant, depuis l’intérieur de son refuge. Peutêtre était-ce un dromadaire d’ailleurs, on n’en voyait que la tête, de toute façon Giovanna n’avait jamais su retenir la règle des bosses, elle n’aurait guère été surprise s’il en avait eu trois. Elle croisa ensuite un Tamandino africano et un Casuario elmato, dessinés sur des panneaux qui lui apprirent que le premier était une sorte de tamanoir et le second une autruche de Nouvelle-Guinée, des espèces toutes deux menacées d’extinction et qu’il aurait été intéressant d’observer, si ces spécimens n’avaient préféré rester invisibles. Giovanna chercha alors l’enclos des ours, dont on lui avait vanté la réfection, et puis elle chercha tout simplement à retrouver son chemin, prise aux pièges d’allées condamnées, barrées par des portails couverts d’affiches jaunies. La carte qu’on remettait aux visiteurs était vraiment mal fichue, ou quelqu’un avait‑il remodelé le zoo pendant la nuit ? Elle aurait dû se trouver devant le Rocher des Tigres maintenant, et non devant l’escalier qui menait à la Grande Volière. Il faut dire que Giovanna n’avait pas tellement le sens de l’orientation.
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Peut-être était‑elle un peu anxieuse aussi : ce n’était pas la première fois qu’elle visitait le zoo, mais elle en était dorénavant responsable. L’annonce n’avait pas encore paru, mais Giovanna Di Stefano venait d’être nommée “directrice administrative et de la communication” – et ce double titre en disait long sur l’état des finances, tout comme les marches brisées qu’elle gravissait maintenant. Chacune de ses observations était les prémices d’un dossier à traiter, qu’il s’agisse de l’entretien des infrastructures ou de la gérance des commerces. Mais ce qui l’inquiétait davantage, c’était l’inertie du lieu. Son manque de saillant, de prises. Comment pourrait‑elle vendre le spectacle de cette cigogne immobile sur le sol constellé de fientes, de cet ibis endormi sur sa branche ? Aucun de ces animaux ne lui semblait plus vivant ici que dans un documentaire sur écran plasma. D’ailleurs les gens regardaient‑ils encore des documentaires animaliers, se demanda Giovanna en considérant un marabout déplumé et boitillant. Une voix grésilla dans les haut-parleurs, pour annoncer la fermeture, et le message résonna longtemps dans les allées désertes. L’institution courait au désastre. Les sociétés privées qui siégeaient au conseil d’administration renonçaient à investir le moindre centime supplémentaire, et semblaient indifférentes à l’imminence du naufrage. Tout cela se mordait la queue : sans public, pas de rentrées suffisantes pour l’accueillir correctement. Il ne fallait pas se faire d’illusions, on allait commencer par de petites choses, lister les urgences, vérifier les fondamentaux, répondre aux besoins les plus pressants, pensa Giovanna en suivant le panneau qui indiquait les WC les plus proches.
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Les toilettes étaient moins sales que prévu, mais tout de même trop poussiéreuses à son goût. Il n’y avait pas de papier, les coins étaient garnis de toiles, il manquait un miroir. Celles des hommes ne devaient pas être dans un meilleur état : par acquit de conscience, elle prit une profonde inspiration et poussa la porte d’à côté, pour se retrouver nez à nez avec un type, adossé au mur, près des lavabos. C’est parce que j’en profite pour recharger mon téléphone, bredouilla l’étranger de but en blanc, comme si c’était lui qui n’était pas à sa place, et elle surprise se mit à bêtement bégayer, en refermant la porte, peut-être aussi parce que l’homme avait les yeux très noirs, ou bien parce qu’il avait parlé en français. Mais à peine eut‑elle fait deux pas, retrouvé sa contenance, la conscience de sa position et sans doute aussi un brin de curiosité, qu’elle fit demi-tour pour signaler à l’individu que le zoo allait fermer. L’homme n’avait pas eu le temps de bouger ni d’effacer son sourire penaud, il hocha la tête et elle remarqua alors l’incongru cordon qui sortait de la poche de son pantalon, et l’attachait à la prise murale. À la vue de cet homme qui se rechargeait, Giovanna se pinça les lèvres. Finalement, ce travail serait peut-être plus amusant que prévu – cette fois, ce fut pour cacher un irrépressible sourire qu’elle referma la porte.
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Les croquis d’Hagenbeck passent de main en main. Ils sont étoffés par les architectes : la maison des éléphants sera d’un sobre Jugendstil-pharaon, on construira une mosquée à l’échelle des girafes, avec dôme et moucharabieh, pour les autruches un fortin mauresque, avec alternance de pierres blanches et noires surmontées d’une coupole byzantine. Il faut aussi dessiner tout l’envers du décor : les fausses roches sont creuses, on y glisse des couloirs de desserte, des aires de stockage, des cages. Les plans font des allers-retours entre les bureaux d’études et les chambres d’hôtel, le paysagiste y plante quelques arbres, des conifères près des décors nordiques et des palmiers partout ailleurs, des buissons, des arbustes et des fougères pour cacher les infrastructures, pour que ces temples de l’ailleurs se fondent dans une végétation millénaire. Et on griffonne des corrections, on rajoute des fioritures, derrière les rochers des fauves, des bas-reliefs que l’on imagine d’abord sumériens, puis incas, avant d’opter pour quelque chose de délicatement babylonio-aztèque. Sur le papier tout va plutôt bien, ça se complique au moment de reporter les tracés dans la terre et dans le dur. On ne se comprend pas toujours, il y a des murs qui partent de
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travers, des fossés qui coupent des allées, le pavillon des orangs-outangs qui grimpe de guingois, la maison des reptiles percée de fenêtres qui ne devraient pas y être. Les Italiens en viennent à douter du bon sens des Allemands, les Allemands en viennent à douter des interprètes, on s’engueule, on jette son chapeau par terre, on brandit des plans contradictoires – et puis on finit par les tourner dans le bon sens et tout s’arrange, ou presque. On peaufine. On dessine l’érosion des siècles sur des rochers pas encore secs, on ajoute quelques cases somaliennes pour les bisons d’Amérique, un décor indien pour les cervidés, on n’a plus le temps de chipoter. Il reste un petit coin, là, pour les ours bruns et les meutes de loups, c’est un peu serré, ça ira. Les ingénieurs italiens sont venus à cinq, Ernesto Nathan les attendait dans ce qui deviendrait l’immeuble de la direction, il entend leurs pas lourds et soucieux dans l’escalier – en entrant ils regardent bien à droite et à gauche pour être sûrs d’être seuls, et puis ils commencent : rien ne va plus, signor sindaco, c’est la catastrophe, trop de retard, ils parlent tous en même temps, ils agitent les mains, les doigts en pointe, ils lèvent les bras au ciel, ils indiquent le sol. Nathan finit par comprendre qu’il faut repenser l’éclairage, ce qu’il savait, mais aussi qu’il faut revoir le réseau des égouts, ce qu’il ignorait. Hagenbeck a d’abord pensé à ce qui était à hauteur des yeux, paysage et animaux, on a négligé ce qui était au-dessus et en dessous. Or on n’a vraiment plus un sou, on manque de ciment, on manque de tout et surtout de temps : un disastro, signor sindaco. Le maire de Rome croise ses mains dans son dos. Il fait deux pas sur le parquet encore couvert de
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sciure, mais qui grince déjà. Il sait bien qu’ils ont raison. Il leur tourne le dos, il s’avance vers la fenêtre, il regarde le mont Cervin qui s’élève à contre-jour. C’est impressionnant, le mont Cervin à Rome. C’est ce qu’Hagenbeck a choisi pour faire gambader les bouquetins. Et ça a de l’allure, les lignes des échafaudages sur la masse informe de la montagne, son relief en dents de scie. Une silhouette s’agite tout là-haut, qu’il reconnaît à sa barbe foisonnante : le sculpteur suisse Eggenschwyler qui lacère savamment le ciment, échevelé et hilare. Il a l’air content, lui. Nathan décroise les mains. Derrière lui, les cinq ingénieurs ont toujours les doigts en pointe, ils attendent. Alors le maire de Rome se tourne vers eux et leur parle. Ce n’est que le brouillon du discours qu’il fera le 20 juin 1910 au Teatro Argentina, devant le parterre de bailleurs de fonds de la société anonyme, mais c’est déjà très convaincant : à cœur vaillant rien d’impossible, en gros. Et ce sont cinq cœurs vaillants qui redescendent l’escalier, le pas un peu moins pesant maintenant, et qui emportent toute son énergie du jour. Nathan se tourne à nouveau vers le mont Cervin, il repense à des histoires entendues enfant, des histoires de Babylone et de ziggourat, des fables qu’il balaye d’une main impatiente.
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Près d’un siècle plus tard, un petit homme chauve se tenait debout devant cette même fenêtre, à la même heure. Le paysage avait bien changé mais ce n’était pas le paysage qui l’intéressait, ni ce que lui racontait le directeur du zoo, assis derrière lui dans son grand fauteuil de cuir. Cela faisait longtemps qu’il ne l’écoutait plus, il lui arrivait même d’être obligé de lui tourner le dos pour supporter sa présence. Ce qui intéressait Guido Anselmo Moro, c’était cette femme qui remontait l’allée. Il l’observait attentivement, par-dessus ses petites lunettes rondes : elle venait de sortir du passage souterrain, sa démarche était souple et décidée, un peu trop pressée – elle s’arrêta à contrecœur devant le bassin des hippopotames pygmées, elle venait d’être interpellée par un soigneur. Pas de chance, c’était le seul gardien un peu bavard du zoo, soixante-trois ans dont quarante passés dans l’enceinte : il avait beaucoup de choses à raconter, il ne ratait pas une occasion, surtout s’il s’agissait d’une jolie femme. Du haut de sa fenêtre, Moro admirait la stratégie du soigneur, qui allait lâcher son tuyau d’arrosage pour s’approcher de sa victime sans jamais la quitter des yeux, et la prendre dans les rets d’une histoire infinie. Moro
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aimait observer les êtres : il était titulaire d’un doctorat d’éthologie, c’était aussi le responsable scientifique du zoo. Il connaissait tous ses habitants et tous ses employés, et il savait aussi qui était cette femme aux cheveux blond cendré. C’était sa réaction à elle qui l’intéressait. Il vit la main blanche sortir de la poche du manteau pour indiquer un objectif, une excuse, mais il remarqua aussi l’hésitation, dans le buste qui peinait à suivre le mouvement. Sans doute craignait‑elle de froisser le vieux gardien dont elle serait la supérieure. Elle se trompait déjà sur ce point : c’était lui, le docteur Moro, qui était responsable des soigneurs, de leur recrutement et de leur bien-être, tout comme il était responsable des animaux. Mais cela, elle l’apprendrait vite. Ce qui l’inquiétait davantage, c’était son hésitation. Moro n’aime pas les gens qui hésitent. C’est dangereux. Les soigneurs par exemple : ils hésitent un peu, dans une cage, et puis ils perdent une main. Les animaux n’hésitent pas, eux. Ils se méfient. C’est tout différent. La femme venait de tourner la tête : une autre silhouette était apparue sur l’allée, manteau gris et mallette, teint mat cheveux courts quarantaine. Celui-là Moro ne le connaissait pas, juste un visiteur, mais il nota le pas un peu trop court pour la stature, et une épaule plus basse que l’autre, comme si la petite mallette qu’il portait était très lourde. L’homme se redressa pourtant en apercevant la femme et le gardien, il passa derrière elle – et elle dans un instant ferait semblant de se recoiffer, pour le suivre des yeux. Quel manège, pensa Moro. Les humains avaient beau construire des pyramides et fissurer l’atome, ils restaient désespérément prévisibles. Le
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directeur qui parlait dans son dos l’était tout particulièrement, c’était un être bienveillant, social et adipeux, expert en banalités et en vins de Calabre. Au début, Moro l’avait observé comme un spécimen rare, fasciné par la profonde bêtise d’un homme qui avait tout de même des responsabilités – et puis il avait décelé en lui ce mélange d’opportunisme et de paresse mentale qui affectait tant de ses semblables, et il ne l’avait plus écouté. Cela avait des avantages, un supérieur idiot : il suffisait à Moro d’émettre une idée pour que le directeur la répète à qui voulait l’entendre, ce qui expliquait d’ailleurs qu’il fût encore en poste malgré les mauvais chiffres de son bilan. Dehors, on fermait les grilles derrière l’unique visiteur de l’après-midi, tandis que la femme aux cheveux blond cendré mettait enfin un terme au bavardage du gardien : les épaules déjà tournées elle écouta une dernière phrase, avança le pied, salua encore et finit par s’extraire de son emprise pour reprendre sa route vers l’immeuble de la direction, d’un pas toujours plus pressé, c’était même devenu une petite course, maintenant, elle approchait et l’on pouvait entendre le claquement de ses talons sur le bitume et sur les marches du perron, en contrebas, exactement deux étages sous les pieds de Moro qui retira ses lunettes et se frotta le nez. — Vous m’excuserez, je ne vous écoutais pas. Vous disiez ? — Qu’elle devrait arriver d’un instant à l’autre. Vous verrez, on m’en a dit le plus grand bien, c’est vraiment la personne dont nous avons besoin. Moro sourit. Le directeur n’avait besoin de rien, c’était lui, Moro, qui avait des besoins, et des projets.
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— Tenez, qu’est-ce que je vous disais, je l’entends dans l’escalier… Oui, pensa Moro, mais elle allait passer aux toilettes avant. Soulager son envie pressante et puis se regarder dans le miroir. Prendre peut-être le temps de refaire son maquillage, si elle en portait. Il allait enfin pouvoir l’observer de près.
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Les bêtes arrivent dans la capitale au cœur de la nuit, le 2 novembre 1910. Elles sont un millier. L’odeur habituelle de la gare de marchandises, suie et cambouis, se charge soudain d’autres relents plus lourds, c’est d’abord l’odeur de paille et de merde et le purin qui s’écoule à flots des wagons ouverts, charriant les cadavres les plus petits. De nombreuses bêtes n’ont pas survécu au voyage, certaines étaient déjà malades au départ de Hambourg, des corps jonchent le sol des wagons, on ne sait ni combien ni lesquels, il faudra attendre l’aube pour faire un bilan détaillé. Hagenbeck avait beau avoir de l’expérience dans le transport d’animaux sauvages, il n’en prévoyait pas moins un cinquième de pertes à chaque déplacement, c’était une moyenne. De toute façon on aura tout remplacé dans un mois ou deux, l’important est que les grosses bêtes soient là, celles à trompes et à longs cous – tant il est vrai que les visiteurs se déplacent rarement pour admirer un lémurien. Les curieux sont nombreux, cette nuit-là, et ceux qui ne sont effrayés ni par l’odeur ni par l’heure tardive ont le plaisir de voir des caisses, des cages et des pachydermes sanglés traverser le ciel de la gare, dans les faisceaux des lampes à acétylène, soulevés
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par les petites grues jusqu’aux voitures, et dans la confusion de la mise à quai les badauds veulent se frayer un passage, voir de plus près, scruter le fond des cages, deviner des respirations. On entend surtout claquer des portières, pétarader des moteurs et crier des hommes, des hommes qui se donnent des ordres, qui agitent les bras, dans les lueurs affolées des lanternes. On eut deux mois pour calmer les animaux, les éparpiller dans le décor, vérifier les serrures des cages et le menu du restaurant. C’est étonnant mais les délais furent tenus. Balayer vite les allées. Le 5 janvier 1911 on inaugura le Jardin zoologique de Rome. Ce fut le premier événement du cinquantenaire de l’Unité de l’Italie.
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Né en 1975 à Bâle, de mère française et de père slovaque, Pascal Janovjak étudie la littérature comparée et l’histoire de l’art à Strasbourg avant de partir au Moyen-Orient, d’abord en Jordanie, puis au Liban, où il enseigne le français à l’université de Tripoli. De 2002 à 2005, il dirige l’Alliance française de Dhaka, au Bangladesh. Puis il s’installe en Palestine, à Ramallah, où il enseigne la littérature. En 2011, l’obtention d’une résidence d’écriture à l’Institut suisse de Rome le mène en Italie, où il vit désormais. www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : AVRIL 2019 / 19,80 e TTC France ISBN 978-2-330-12082-5
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Le Zoo de Rome
roman Illustration de couverture : Robert Havell d’après John James Audubon, American Flamingo, 1838. © akg-images / Liszt Collection
Depuis 1911, Rome voit vivre en son cœur, au beau milieu de l’antique, dans la verdure et sur dix-sept hectares, un zoo extraordinaire. Figure principale de ce livre, ce lieu baroque saura attirer, au fil des décennies, un monde de personnalités aussi diverses que Musso lini et sa lionne domestique, le pape, les actrices de Cinecittà ou Salman Rushdie… Mais l’auteur de ce roman ne se contente pas d’en traîner le lecteur dans la mémoire d’un lieu. Il en réinvente aussi le présent, en suivant les traces de Giovanna, directrice de la communication du zoo, et de Chahine, architecte algérien, l’un par l’autre attirés, l’un et l’autre fascinés par un tamanoir, ultime survivant de son espèce, objet des soins jaloux d’un vétérinaire sans scrupules et d’un gardien en fin de carrière. Tous sont happés par une aventure où s’affrontent en silence la corruption, la mémoire politique de l’Italie et la réalité économique d’un parc démesuré, qui survit loin des itinéraires touristiques. Pour Pascal Janovjak : “Le zoo est un sanctuaire de l’innocence.” Mais c’est aussi le miroir d’un siècle troublé, le révélateur d’une humanité fabulatrice. Dans cet envoûtant décor romanesque, l’auteur entremêle avec bonheur passé et présent, renommée et décadence, nostalgie et espoir.
Pascal Janovjak
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