I M PRESSIONS
Imprimeur Imprimer Empreintes Formes
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O N À T I RE R par Pascal Ory
de
l’Ac a d é m i e f rança i s e
Vous avez entre les mains un bel exercice de style en hommage aux métiers de l’imprimerie, autrement dit au métier de l’impression, ce qu’en langage professionnel on appellera 288 pages imprimées, reliées à la japonaise, réunies en un volume broché sous jaquette et étui cachepoussière… Cet objet en trois dimensions, qui tient du « chef-d’œuvre» artisanal, fait penser à la phrase finale du film de FrançoisTruffaut, L’Homme qui aimait les femmes : « Un objet rectangulaire, trois cent vingt pages brochées. On appelle ça un livre. »
À partir de là, on peut gloser sur le rapport que ce parallélépipède rectangle de 250 × 300 × 45 mm entretient avec un concept (impression), une technique (imprimerie), un artefact (livre, journal, magazine, affiche, pochette de disque…) et son contenu (Bible ou roman érotique, dictionnaire ou pamphlet, déclaration d’Indépendance ou publicité pour la peinture Ripolin…). Confié aux dessinateurs Sophie et Philippe Millot, cet unique volume trahit une démarche dont la cohérence est à rechercher dans un certain rapport à la matérialité. Il propose trois approches discursives complémentaires – historique (Olivier Deloignon), poétique (Raphaël Jerusalmy) et muséographique ( Jean-Marc Providence) –, en même temps que deux regards singuliers, ceux des photographes Stéphane Couturier et François Deladerrière. Pour qui promène sur les entreprises humaines un œil culturaliste – Régis Debray parlerait d’« œil médiologique » –, l’originalité et l’ambition de cet ouvrage sont à trouver dans la genèse du projet de musée qui associe une institution
privée (l’entreprise Maury) à une institution publique (le musée de l’imprimerie sis dans l’ancienne commune de Malesherbes). Ce que résume un nom : A M I , autrement dit, non un musée de plus, mais un atelier-musée, lieu combinant des collections d’objets imprimant et d’objets imprimés à des pratiques sociales : celles d’un public. Il y aurait beaucoup à dire sur ce mot redoutable, contemporain de la grande révolution de la modernité qui, quelque part entre le xvie et le xviiie siècle – les siècles d’émergence de l’imprimerie, comme un fait exprès –, a successivement inventé l’opinion publique, la presse périodique, le régime parlementaire et la souveraineté populaire : on voit que les enjeux sont loin d’être secondaires. Luther n’est sans doute pas par hasard issu de la même culture que Gutenberg, et la révolution protestante n’est pas par hasard fondée sur le libre accès du fidèle à la parole du Sauveur par le biais de la langue vulgaire. Le monde moderne est déjà là. La première « impression » est la bonne. C’est au cœur de l’été d’une étrange année, numérotée 2020, que l’auteur de ces lignes a découvert cet ouvrage mis en chantier quelques mois plus tôt. Sa lecture avait été précédée, à l’issue d’un printemps plus extraordinaire encore, par une autre modalité de la découverte, qui engage le corps autrement : une visite, sous la conduite de JeanMarc Providence, directeur de l’AMI, et c’est la dialectique entre ce livre en cours d’élaboration et ce lieu qu’on voudrait ici interroger. La démarche peut sembler surprenante, voire paradoxale, comme si le livre ne se suffisait pas à lui-même, comme s’il avait besoin d’une extension spatio-temporelle pour produire son plein effet. Mais ce serait oublier qu’après tout – ou, plutôt, avant tout – le livre que vous lisez n’existe que parce qu’en amont de sa livraison au susdit public agissent et interagissent une série de compétences. Sauf à l’autographier, comme s’était plu à le faire RodolpheTöpffer, l’un des initiateurs de la BD, on n’écrit jamais un livre : on écrit un texte. Et pour que ce texte devienne livre, il faut le métier – on mettra, bien entendu, tous les
noms qui suivent aussi au féminin – d’un éditeur, voire d’un directeur de collection, d’un ou plusieurs correcteurs, d’un « béatiste » (en charge du bon à tirer), d’un imprimeur… Si on est un peu idéaliste, on y ajoutera un libraire, un critique, un bibliothécaire, voire un lecteur, mais, comme on sait, le livre n’en a pas vraiment besoin pour exister… Ce rappel à l’ordre, moins de la matière que de la matérialité, éclaire bien des distinctions qui structurent notre univers mental, à commencer par la distinction, en langue française, entre l’œuvre, conceptuelle, et l’ouvrage, matériel, mais la même langue, dans ses tréfonds, sait déjà qu’à partir de l’invention de la presse à imprimer un lien profond s’établit entre l’expression et l’impression. Il est assez beau de penser que la plus ancienne mention du mot presse, au sens de « mécanisme employé pour exercer une pression », se situerait dans les gloses du Talmud en français par Rachi deTroyes, dont on célèbre le rôle décisif dans l’histoire de la pensée juive comme dans l’histoire de la langue française, mais qui était aussi et d’abord, pour la société de son temps, un homme de la vigne et du vin, comme le seront ensuite un Michel de Montaigne et un Joseph Delteil, un François Mauriac et un Claude Simon. Mais il est aussi plein de signification, pour aujourd’hui comme pour hier, de vérifier à cette occasion qu’il n’y a pas de pratique sans technique, pas d’intelligence sans manière, pas de beau sans disposition. Si l’on veut bien admettre que le fil rouge de l’humanité est la conscience qu’elle assure de plus en plus nettement au long des âges de la nécessité de la trace, l’imprimerie prend place dans une tradition qui commence au moins à Lascaux, s’arrête dans la plaine limoneuse de Sumer et se poursuit aujourd’hui dans les recherches les plus avancées autour de l’A DN. Sous ce regard, le moment de la « galaxie Gutenberg » est dès lors loin d’être une étape parmi d’autres dans un itinéraire qui n’en finirait pas. Il représente un pas décisif sur deux plans : la mobilité et l’individualité. Nous sommes encore dans son sillage. À partir de là, circuler dans l’AtelierMusée, c’est toucher du doigt – et toucher des yeux – un paradoxe très
moderne. Cette mobilité et cette individualité, il faut de grosses machines pour les rendre possibles. Les visiteurs se trouvent ainsi confrontés à la mécanique, et puisque certaines de ces machines peuvent encore être manipulées par eux, à l’énergie qui les fait se mouvoir. Dans ce livre, les photographies – et d’abord celles de François Deladerrière, qui ne cherchent pas à imprimer une signature sur une structure mais à exprimer des formes et des couleurs exsudant, en quelque sorte, de la matière – ne sont pas seulement des œuvres qui, après Marinetti, Rodtchenko ou Léger, chantent la beauté machinique. Elles sont posées tout au long de ce chemin de livre pour accompagner la déambulation de nos corps dans un musée pas du tout « virtuel », où elles en imposent aux corps en question par leur simplicité complexe, leur massivité subtile, le tout au profit de fragiles feuilles de papier. Sur le fond, elles rendent concret le passage insensible entre l’artisanat et l’industrie, de la presse à bras médiévale à la rotative, de lord Charles Stanhope à Hippolyte Marinoni : passage, oui, mais, d’abord, insensible. Ce paradoxe est loin d’être le seul ici. On apprend ainsi – ou on réapprend, ou on comprend enfin – bien des choses dans cette déambulation. Par exemple, sur l’ambiguïté de l’individualité d’un texte à soi (mon livre, mon magazine, ma brochure, mon tract, voire ma pochette de disque) qui ne peut être assurée que par le multiple. Les contemporains du xxie siècle en savent quelque chose, qui vivent au quotidien l’association, parfois cruelle, parfois jouissive – ou cruellement jouissive –, de l’individualisme et de la massification. Être chaque jour un peu plus des individus de masse n’est pas de tout repos. Il suffit que cette planète postmoderne soit parcourue par une pandémie pour qu’on le vive violemment. C’est d’ailleurs parce qu’ils se révélaient incapables de trier le bon grain marxiste de l’ivraie technicienne que les intellectuels de l’École de Francfort n’ont jamais vraiment pu clarifier leur position à l’égard de la « reproductibilité mécanique ». L’échec théorique d’Adorno et de Horkheimer renvoie ici
aux tentatives désespérées de Benjamin ou Kracauer, plus compréhensives mais toujours gênées aux entournures devant ce que ladite École a fini par appeler « industries culturelles » : pour elle, un oxymore, devenu pour notre société postmoderne un horizon. Mais le visiteur de l’AMI n’est pas au bout de ses découvertes, sinon de ses surprises. Il lui suffit de regarder attentivement ce qui sort de toutes ces machines et ce qui s’expose dans toutes ces vitrines pour comprendre que ce qui s’imprime n’est pas synonyme de littérature, ni même de livre, ni même de texte. Assurément les travailleurs, les ouvriers, les syndiqués parleront de leur métier comme de celui « du Livre ». Encore aujourd’hui, tout un système culturel fait de cet objet la clé de voûte du système symbolique des objets imprimés, même si ce primat pose autant de questions qu’il est supposé en résoudre. Ainsi la définition exacte du livre reste-t-elle encore floue : en 1964 l’Unesco en réserva le terme aux objets d’au moins 48 pages – en pure perte, évidemment. Mais l’essentiel est ailleurs. Il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour deviner derrière cette primauté l’« empreinte » du Livre, qui, en termes de contenant, mesure assurément plus de 48 pages, mais qui, en termes de contenu, se présente comme un texte révélé. Notons que si le christianisme est à cet égard dans l’exacte continuité du judaïsme, le monothéisme musulman qualifie son grand texte sacré non comme un écrit (l’Écriture, les Saintes Écritures), mais comme une « récitation » – coran en arabe (sourateVII, 204). Or, il suffit de se déplacer dans la vaste nef de Malesherbes pour se convaincre de ce que la presse à imprimer n’imprime pas seulement des textes. Dans la continuité du bas-relief aux côtés des inscriptions, de l’enluminure aux côtés de la calligraphie, l’image proprement dite a toujours été présente aux côtés du texte, avant même Gutenberg. Les siècles qui suivront accorderont une place croissante à l’iconographie. L’histoire de la presse périodique comme l’histoire de l’art se révèlent rythmées par le rapport texte/image. Au-delà, on ne prend pas assez conscience du fait que la « graphosphère » chère à Régis Debray a débouché
sur un xixe siècle caractérisé par une série continue de mises au point, sans cesse perfectionnées, de systèmes d’empreinte, et de ce que cette continuité peut s’interpréter comme une extrapolation de l’effet Gutenberg à tous les domaines de l’image : lithographie, photographie, cinématographie… On en est donc là, à l’aube du xxie siècle. D’un côté, l’imprimerie passe, insensiblement, au patrimonial, au risque de passer, tout aussi insensiblement, pour de l’obsolescence. De l’autre, les leçons en perdurent. D’un côté, la dématérialisation progresse, avec ou sans pandémie. De l’autre, le texte imprimé et ses librairies résistent, comme le spectacle vivant a résisté face à l’audiovisuel – dont on disait il y a un siècle qu’il allait, sous le nom de cinéma, tuer le théâtre –, tout simplement parce que l’homme a continué à avoir besoin de corps en scène, tout comme l’amateur de musique n’a pu se satisfaire des seuls enregistrements et leur a préféré le live. Faisons le pari que le lecteur d’écriture – dont tout indique qu’il continuera à se multiplier dans les temps à venir, malgré la généralisation des écrans, celle-ci rendant de plus en plus insupportable l’illettrisme – conservera ou découvrira le plaisir et la maniabilité du codex de papier. Plaisir sensuel qui mobilise le toucher, l’olfaction et l’ouïe sans fatiguer la vue comme le font les écrans, maniabilité du support broché ou relié, qui réussit à s’immiscer dans les interstices de nos vies rythmées par les logiques urbaines, de nos corps pris en charge par les machines et de nos cerveaux bombardés d’informations immatérielles, plus encore que dématérialisées. Il n’est donc pas exclu qu’à l’instar de toutes les « activités physiques » indispensables aux sociétés postmodernes, alors même qu’elles ne le sont plus en termes de survie, à l’instar de tous les arts de la scène et de toutes les sociabilités compromises qui ne manqueront pas de renaître dès que le virus de 2020 aura tourné le coin de la rue, l’impression, augmentée de toute sa 3D, de ses données variables et de toutes ses encres électroluminescentes, continue à prouver sa capacité à enchanter le monde.
On appelle ça un livre ?
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Pascal Ory
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uiconque cherche à retracer l’évolution technique de l’imprimerie est confronté à une difficulté majeure : la multiplicité et la transformation complète des méthodes depuis l’apparition du procédé alors que le résultat varie, en proportion, assez peu. Du xve jusqu’au xviiie siècle, on imprime sur une presse à bras en bois puis en métal ; au-delà, avec des presses mécaniques, rotatives, à retiration, à réaction, en blanc… mais aussi à l’aide de pédalettes. Les procédés xylographique, phototypique, métallographique, lithographique, héliographique, puis rotocalcographique et xérographique… sont développés concurremment et prévalent ensuite, et encore. La dépose sur un support d’une fine pellicule d’encre par un système « plan contre plan », « cylindre contre plan » ou « cylindre contre cylindre » avec une forme d’impression en relief, à plat ou en creux n’est pas seule concernée. La composition, qui lui est préalable dans l’ordre des opérations, passe de la période chaude, réalisée manuellement ou avec des machines à composer (que le plomb soit bouillant, tiède ou refroidi depuis bien longtemps), à la méthode froide (lettre-transfert, photocomposition, informatique…), dans laquelle la typographie est devenue pour ainsi dire immatérielle et n’a plus de température tangible… D’ailleurs, les auteurs ne s’y sont pas trompés. Rares sont les histoires des mécanismes d’imprimerie, et presque toutes datent de l’âge de l’« universel recensement ». L’inventaire, le classement et la relation des évolutions techniques relèvent au mieux de la gageure, au pire de la courbe statistique ou de la nomenclature de micromécanique. Les typographes et leurs chroniqueurs semblent considérer que le savoir-faire se jauge au résultat, pas à la machinerie d’arrière-scène. Les salles emplies de rangs ▸,1 ponctuées de marbres alignés comme à la parade, devant lesquels les compagnons se tiennent, composteur ▸ affûté, brucelles ▸ à la boutonnière, ficelles roulées en 8 et pointe au fond des poches, levant la lettre ▸, allant en Germanie ▸ ou peut-être en Galilée ▸, épicent la légende dorée du métier – doux souvenir. Les cages ▸ sombres logées dans une pièce exiguë, les casses ▸ le long des fenêtres, les presses, en retrait, étayées sur les poutres du plafond, sont devenues au fil du temps cathédrales industrielles parcourues par des compositeurs à la bourre ▸ ou des arpettes ▸ collectant les polygones de sustentation ▸. Puis ces monuments se sont vidés : trop de poutrelles rivetées, ouverts à tous les vents, incapables de s’adapter à la marche du progrès. Aujourd’hui, les Ala ▸ se sont tus : ce sont des environnements aseptisés, aux dalles flottantes, à l’hygrométrie contrôlée, qui accueillent la palpitation des presses en roulage. Mais laissons là, pour le moment, le ballet de robots qui portent le papier devant le trèfle ▸, le bobinier qui coupe un
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La flèche signale à sa première occurrence tout mot ou expression défini en note marginale. L’explication de nombreux autres termes techniques est donnée au fil du texte. Les mots ou expressions composés en italiques témoignent du jargon du métier.
Rang Meuble sur lequel travaille le compositeur typographe. Sa partie inférieure contient les casses ▸. La partie supérieure forme un plan incliné sur lequel est posée la casse ▸ en cours d’emploi.
Marbre 1. Table sur laquelle on impose ou corrige les compositions typographiques. 2. Partie plane portant la forme imprimante dans une presse typographique.
Composteur Outil du compositeur typographe permettant de réaliser la justification des lignes et constitué d’une cornière en bois ou en métal fermée, d’un côté, par une butée mobile, le coulisseau ▸ et de l’autre par une pièce fixe, le talon ▸. Les lettres sont alignées sur la cornière entre le talon ▸ et le coulisseau ▸. Brucelles n. f. pl. Petite pince destinée à saisir les lettres. Lever la lettre Composer un texte à la casse ▸. Germanie, aller en Allez, je remanie : remanier légèrement un texte. Galilée, aller en Remanier lourdement un texte, ce qui nécessite de le reposer sur une galée ▸. Cage Atelier de composition ou d’impression, généralement situé dans une petite pièce ouverte sur la rue. Casse Boîte rectangulaire de faible hauteur, divisée en cassetins ▸, dans laquelle on range les caractères typographiques. Bourre, être à la Bourrer les lignes dans son composteur ▸, sans soin, pour rattraper un retard dans son travail. Arpette Apprenti. Polygones de sustentation Verre à boire (de l’alcool). Ala Contraction de à la santé de…: intitulé d’une chanson à boire entonnée lors des nombreuses réunions festives autour du marbre ▸. Trèfle Dispositif d’alimentation du papier en bobine sur les rotatives. Disposées par trois, les bobines ressemblent à la plante herbacée.
bifteck ▸ à même la matière, puis la rotative qui engloutit la nappe par kilomètres, et revenons, sans nostalgie, un peu en arrière. Labore et constantia ▸.
Nous sommes en Flandres, à Anvers, Au Compas d’or, en décembre 1566. Christophe Plantin, le grand imprimeur des anciens Pays-Bas, termine de réviser un boequin ▸, une civilité ▸ puérile anthume destinée à l’apprentissage du français.² À l’extérieur, la lumière décline. La haute cheminée suffit à peine à éclairer la pièce. Probablement rédigé par le médecin et dramaturge réformé Jacques Grévin avec des passages de sa main, mais sous anonymat, l’ouvrage est composé d’une série de dialogues de type platonicien sur le modèle des Colloques d’Érasme, chacun élevant le propos par degrés successifs. Les dialogues sont bilingues, français-flamand, pour passer de l’une à l’autre langue aisément. Dans les six premiers, l’usage de lettres de civilité (alors appelées lettres françaises) pour retranscrire la langue natale de ses auteurs, d’origine française, indique qu’il s’agit d’élèves déjà avancés, qui savent leurs alphabets courants (gothique ▸, bâtard ▸) et apprennent les lettres livresques et documentaires (italique ▸, romain ▸, civilité ▸) en plus du vocabulaire. Ils seront marchands, clercs ou porteront l’épée ▸ avec leur saint-jean ▸. La première partie porte sur les sujets habituels : le lit, la prière, la conduite à table, les études…, mais aussi la prononciation et l’usage des accents, encore peu usuels en français. L’ouvrage est didactique. Un protagoniste interroge un camarade ou un expert qui le guide de ses explications. La seconde partie porte sur les nombres, la musique et l’écriture, qui sont les arts de la juste mesure et de la divine proportion, à la base de la formation de l’homme en tant qu’être humain dans la pédagogie humaniste. Sur la page de gauche on trouve le texte en français, en italique cette fois, à droite, en romain, la traduction en flamand de CornelisVan Bomberghen. Terminant sa révision, Plantin reste songeur, il manque le pinacle : l’écriture artificielle. Écriture naturelle et typographie sont mère et fille de l’écriture au poinçon ▸ qui institue l’éternelle mémoire. Pour cela, elles empreignent leurs signes sur la feuille comme dans l’âme, recouverte à la naissance, par Mnémosyne ▸, d’une couche de cire vierge. Pourquoi taire cette parenté ? La typographie permet aujourd’hui de rendre immuable l’immatérialité de l’esprit, comme la calligraphie permettait jadis de rendre visible la fugacité de la pensée. Cette formidable capacité n’est pas sans contrepartie. Si, d’un avis quasi unanime, elle éclaire le monde, fait reculer ignorance et bêtise, sa mise en œuvre s’exécute dans un environnement impénétrable, obscur et sale, qui semble de surcroît altérer ses serviteurs régulièrement accusés de goinfrerie, de paresse, de débauche ou d’ivrognerie. Un art divin pratiqué dans un univers infernal… Typosine ▸, muse de la typographie, égérie ténébreuse, énigmatique et farouche, régit ce monde où tout est inversé. Les éléments souillés de poussière, de crasse de plomb et d’encre font des pages immaculées. L’espace ▸ de même que l’interligne ▸ en plomb sont féminines, mais du genre masculin sur le papier. Le haut y est en bas, les lettres à l’envers, l’organisation des mots, des phrases, des pages, en miroir… Plantin voit dans cet art de la spécularité la possibilité pour chacun d’être entendu par tous, au même instant et aux quatre coins du monde. La typographie concède de conserver les idées passées, de pouvoir les consulter aujourd’hui et de les préserver sans altération pour les temps futurs. Par ses progrès incessants, elle offre surtout à tout écrivant de s’affranchir partiellement du « paiement dû au temps » en lui mettant « les ailes aux flancs, pour voler par-dessus [la mort], & s’élever tellement que chacun le pourra voir » à jamais… Mais, pour se hausser et capter une parcelle d’éternité, il faut passer par la caverne ▸, sens dessus dessous. Perdu dans ces considérations, Plantin laisse son esprit divaguer sur la courbe des lettres, sur l’enchaînement des lignes, mélangeant mots et pensées, lecture, annotations et vaticination, il vagabonde, imagine… un maître d’écriture.
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Anonyme [Christophe Plantin et Jacques Grévin], La premiere, et la seconde partie des dialogues francois, pour les jeunes enfans. Het eerste ende tweede deel van de Françoische t’samensprekinghen, overgheset in de nederduytsche spraecke, Anvers, Christophe Plantin, 1567.
Ce maître d’écriture, c’est H., en compagnie de E., imprimeur du roi, comme Plantin. Tous deux parcourent les faubourgs d’Anvers au côté de G. – appelons-le Grévin. Le trio lambine, G. devisant de l’histoire, de l’apprentissage et du vocabulaire de l’écriture avec H., le calligraphe et protagoniste du dialogue. Peut-être s’appelle-t-il Henry. Sa fonction, dit-il, consiste à portraiturer la parole, à figer les réflexions, les discours et raisonnements. Il énumère consciencieusement les arcanes d’un art exercé pour que chacun, à tout instant, puisse poser les yeux et s’enrichir de la pensée d’autrui. Progressant d’un pas mesuré, H. termine son exposition aux alentours d’une grande bâtisse dont les abords grouillent de chevaux d’attelage, de palefreniers et d’une volée d’enfants de la balle ▸ en quête d’une fiole d’huile de coude ▸. C’est la fin du récit, le colophon ▸ approche. Mais il reste des pages blanches. Alors G. se ravise.
Poinçon À l’époque de la typographie au plomb, bloc d’acier à l’extrémité duquel était gravé un caractère. Cette gravure en relief était ensuite frappée dans un métal plus doux, créant une matrice à partir de laquelle était fondu le type. Mnémosyne Déesse de la mémoire, mère des Muses. Elle aurait inventé les mots et donc le langage. Typosine Muse de l’imprimerie. Dixième muse dont le nom apparaît en 1560 dans « Gélodacrye », le poème de Jacques Plantin s’étonne.Typosine, parlant à son âme en secret, s’amuse. Grévin paru dans L’Olimpe de Jacques Grévin. Ensemble les autres œuvres poëtiques dudit auteur. Elle avait été évoquée mais pas nommée par Joachim Du Bellay, dans La Deffense et Illustration de la Langue Françoyse, en 1549. Espace ▸ Petite pièce de plomb plus basse que les éléments imprimants et servant à séparer les mots. Interligne Petite lame de plomb plus basse Gothique que les éléments Appellation commune imprimants et servant des différents types à séparer les lignes. d’écriture et de Bifteck Caverne caractères angulaires Chute de papier Atelier de en usage à partir découpé à même composition, souvent e du XII siècle, employés la bobine. Romain sale et obscur. Labore et constantia en Allemagne jusque Style de caractère Enfants de la balle Devise de Plantin : dans les années 1940. formé de lettres De balle d’encrage. Par le travail Bâtarde droites. Les enfants des et la constance. Caractère gothique ▸ Épée ouvriers typographes Boequin cursif, inspiré de Des interdictions devenus eux-mêmes Du néerl. Boeck, l’écriture manuscrite réitérées typographes. « livre ». Livre produit apparue dans régulièrement Huile de coude dans un pays le Nord de la France aux compagnons L’un des nombreux (Hollande, et aux Pays-Bas dans typographes objets introuvables Allemagne…) la seconde moitié d’Ancien Régime à la recherche où la censure royale du XIV e siècle. montrent desquels on envoyait, française ne Italique qu’ils s’étaient arrogé par plaisanterie, s’applique pas. Style de caractère le droit de porter les apprentis. Civilité incliné vers la droite l’épée, normalement Colophon 1. Manuel ou parfois vers réservé à la noblesse. Note finale portée d’apprentissage la gauche, s’inspirant La tradition en fin d’un livre pour de lecture et de l’écriture a perduré ensuite. indiquer d’écriture à destination manuscrite. Ne pas Saint-jean son achèvement. des enfants. confondre avec Trousseau que Naïf 2. Caractère les versions penchées se doit de posséder Le patron. typographique inspiré du romain ▸ (oblique). chaque typographe. Tremperie de l’écriture cursive, Le mot italique est Il comprend Pièce dans laquelle couramment féminin quand une blouse, ramoitit ▸ le papier utilisé pour il renvoie à l’écriture un composteur ▸, et sont lessivées la composition et masculin quand des brucelles ▸ et les formes des livres de civilité ▸. il renvoie au caractère. une pointe à corriger. d’impression.
G. — C’est à vous que je veux m’adresser, E., puisque vous offrez de me faire tant de bien en acceptant de me parler de cet admirable art qu’est l’imprimerie.
H., dépité d’être ainsi détrôné de la place majeure du livre, laisse les deux autres s’avancer au-delà du perron, porte un mouchoir parfumé à son nez et les salue d’un signe, puis s’en retourne. Un bruit sourd et régulier scande leurs derniers pas, une bouffée lourde d’effluves balsamiques et d’urine les enveloppe, un sifflement prévenant de l’arrivée du naïf retentit. Dans l’atmosphère obscurcie de la tremperie ▸, de grandes bassines d’eau savonneuse chauffent sur des fourneaux, l’air âcre suinte l’huile de lin. Les murs et le pavé sont gras et noircis, luisants d’une moiteur visqueuse.
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dilon habite un cube de verre. À Solome, chacun vit dans le sien, encastré dans des tours résidentielles qui semblent toucher les nuages. Ce matin, en désopacifiant sa fenêtre, Odilon aperçut une phrase qui s’inscrivait en grandes lettres sur le ciel. Elle tenait en quelques mots, qu’il lut et relut jusqu’à ce qu’ils s’étirent en un vol d’oiseaux et que le vent les disperse. L’énoncé lui parut d’une évidence si désarmante qu’il fut le temps d’un instant tenté de s’élancer vers la rampe de transport longeant l’immeuble pour y hurler sa joie et danser. Mais des démonstrations de cette nature sont ici formellement interdites. Jetant à nouveau les yeux dehors, il observa la ville : la file des aérotrains avançait comme à l’ordinaire, dense et linéaire, et les voisins quittaient leurs cubes, pressés, comme chaque jour… La plupart n’avaient sans doute pas repéré la devise apparue furtivement dans le ciel, ou, s’ils l’avaient lue, ils hésiteraient à en parler. Et si elle était relatée, la nouvelle mettrait du temps à se propager. Ce n’est qu’alors qu’un communiqué officiel serait diffusé, peut-être même une allocution d’O. C. en personne. Odilon ne sait à quoi s’en tenir. Personne ne lève les yeux, ni ne s’attarde. Se pourrait-il que le message flottant dans les airs n’ait été lisible que de sa fenêtre ? De tout Solome, en fut-il l’unique destinataire ? Cette pensée l’effraie. À quoi, à qui devrait-il tel privilège, si du moins c’en est un ? « Écran », commande-t-il. Un rectangle luminescent vient se positionner en suspension à la hauteur de son visage. Il en incline le plan pour y transcrire la phrase céleste. La répéter à haute voix ne suffira pas : il veut la fixer autrement que du bout des lèvres. Sa main tremble. Cela fait si longtemps qu’il n’a pas écrit. Il caresse la lueur laiteuse de l’écran, esquisse du bout du doigt une première lettre. Le caractère qui s’affiche ondoie à la façon d’un mirage. Rien de commun avec les lettres inscrites au firmament, qui avaient du corps. Dans l’azur, elles se détachaient avec une telle force du voile cotonneux qu’Odilon en avait enregistré chaque contour. « Clavier. » Trois rangées de touches s’alignent à la base de l’écran. Odilon tape puis efface, puis retape la lettre L, testant plusieurs fontes – Clarendon, Bodoni, Galliard,Verdana, Albertus –, sans obtenir l’intensité voulue. Il augmente le corps du caractère. Un L démesuré s’affiche, auquel il ajoute un petit e, puis le reste de la phrase. Il compose la devise en italiques, puis en gras, il tente le soulignement, lui accole des guillemets… Rien n’y fait. Ce qu’il consigne demeure sans vie. Les mots en plein ciel présentaient une puissance émotionnelle, presque dramatique, qu’il ne retrouve pas dans la froideur placide de l’écran. Comment restituer cette Ah ! Il comprend. Ce ne sont pas les lettres qui netteté, ce saisissement ?
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sont défectueuses, mais leur support holographique : la fluorescence en absorbe les pleins et les déliés, en éteint la noirceur et n’en affile pas le trait. Odilon sait qu’elle n’aura pas la portée attendue s’il se contente de la déclamer à voix haute ou de la répandre par transmission de pensée. Jamais il ne trouverait le ton. Seule l’écriture lui rendra sa majesté, la gravera dans les esprits comme jadis les inscriptions solennelles au fronton des temples, mais il n’y a aucun temple à Solome, ni lieu de culte. Dieu n’existe pas : ainsi l’a décrété O. C. Odilon est sur le point d’effacer le texte quand une notification surgit : « Enchanté ! » Un virus ? Vite, il active son programme anti-malveillance, puis balaie de la main écran et clavier. Il est en retard et ne doit plus tarder à rejoindre le laboratoire. Arrivé à l’air libre, il lève les yeux : des centaines d’aérodynes sillonnent le ciel, traçant des arabesques. Probablement n’y a-t-il jamais rien eu d’inscrit tout là-haut…
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L’
aérotrain B traverse la mégapole, filant à la poursuite de lui-même. Son propre reflet flashe sur les parois de verre et les façades d’acier. Aucun hublot ne perce le fuselage rutilant ; la course est bien trop rapide pour qu’on se risque à fixer le paysage. Les compartiments baignent dans une lumière tamisée pour que les passagers, paupières baissées en mode visio, s’absorbent à leur aise dans les vidéos de leur choix. Ceux qui bavardent le font sans mot dire, branchés sur les réseaux de télesthésie. D’autres somnolent. Seul un voyageur, assis tout au fond, garde les yeux grands ouverts, qu’il fixe droit devant lui, sans clignements. Son visage serait dénué de toute expression n’était la ligne des lèvres qui le traverse en entaille, légèrement de guingois. Il n’est pas certain que ce soit là un sourire. Les caméras de sécurité aussi en doutent. Braquées sur le faciès impassible, elles tentent d’en décrypter la mimique. À l’approche d’un arrêt, le passager se lève. En parcourant le long couloir, il sort de son gilet de laine des feuillets blancs qu’il laisse voleter entre ses doigts, comme un magicien ferait avec des colombes. Un à un ils se déposent tout en douceur sur les genoux des voyageurs. Ils sont si légers. La plupart des passagers, rivés à leurs écrans ou somnolant, n’ont rien vu ni senti. Odilon, dont le tour est venu, tressaille lorsque l’homme au rictus, au lieu de lui glisser le feuillet, se penche et, le fixant de ses yeux de glace, lui fait signe de le suivre. Sans mot dire. Odilon n’a aucunement l’intention d’obtempérer. Il est attendu au laboratoire et aime commencer à l’heure. Même si les Solomites n’ont d’emploi – on parle d’occupation – que s’ils en expriment le désir, lui a choisi un travail auquel il se tient : depuis quelques mois il recense les étoiles. L’ aérotrain ralentit à l’approche d’une station. Odilon reste rivé à son siège. Les portes s’entrouvrent. L’inconnu, resté immobilisé à sa hauteur, lui souffle à l’oreille : « Je frappe des lettres à la surface du ciel », avant de gagner le quai, certain qu’Odilon lui emboîtera le pas. Lorsque l’aérotrain s’élance à nouveau, les passagers découvrent un à un l’offrande déposée sur leurs genoux. Certains laissent glisser le feuillet, comme si de rien n’était, et vont s’asseoir un peu plus loin. D’autres, moins craintifs, l’examinent, mais sans oser le toucher. Seuls les plus téméraires le prennent entre les doigts, surpris par une senteur aigre-douce et le velouté de la texture. Le rectangle de papier a la brillance mate d’un écran, mais une luminosité plus caressante. Des vers y sont couchés. Un poème au refrain aérien. Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.
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Mots Olivier Deloignon, Raphaël Jerusalmy, Pascal Ory, Jean-Marc Providence & Images Stéphane Couturier, François Deladerrière, Primo Sallpist
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