Si le sentiment d’impuissance est à ce point répandu à travers le monde, c’est en grande partie parce que nous pensons, par désespoir et par pessimisme, que nous ne sommes pas capables de jouir de la vie. Arne Næss, “La place de la joie dans un monde de faits*”.
* Arne Næss, Une écosophie pour la vie. Introduction à l’écologie profonde, Le Seuil, Paris, 2017, p. 136.
À ma fille.
INTRODUCTION : TOUT A COMMENCÉ LÀ-HAUT 12 1. APPRENDRE AU CONTACT DE LA MONTAGNE LA VIE AU GRAND AIR NE FAIRE QU’UN AVEC LA ROCHE
2. LA CABANE DU PHILOSOPHE LE REFUGE TVERGASTEIN
20 21 28 36 37
SE METTRE EN RETRAIT DU MONDE : POUR LE FUIR OU MIEUX L’OBSERVER ?
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LA RETRAITE AU VERT À NOTRE ÉPOQUE : UNE NÉCESSITÉ OU UNE PRÉOCCUPATION OCCIDENTALE ?
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3. RESTONS CURIEUX !
56 57 62
EMBRASSER L’ÉTENDUE DU SAVOIR REVENIR À L’ÉTONNEMENT PHILOSOPHIQUE LA NÉCESSITÉ DU VOYAGE POUR S’OUVRIR L’ESPRIT : UNE IMPASSE ÉCOLOGIQUE ?
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4. QUAND LA PHILOSOPHIE RENCONTRE L’ÉCOLOGIE
74 75 79 85
ÉTAT D’URGENCE ET “ÉCOLOGIE SUPERFICIELLE” L’ÉCOLOGIE PROFONDE INVENTER SA PROPRE ÉCOSOPHIE
5. L’ENGAGEMENT L’ACTION NON VIOLENTE AGIR AUJOURD’HUI
CONCLUSION : UNE ÉCOSOPHIE EN CHEMIN
90 91 95 104
ANNEXES 108 NOTES BIBLIOGRAPHIE
INTRODUCTION
110 118
Carte de la Norvège
TOUT A COMMENCÉ LÀ-HAUT
Norvège, septembre 2010. Le soleil s’est couché il y a quelques heures, les zébrures du crépuscule ont complètement disparu du ciel, devenu noir. Le village le plus proche est à quelques kilomètres. Le firmament est splendide. À Paris, nous ne sommes pas habitués à voir autant d’étoiles. À la latitude où nous nous trouvons, à 250 kilomètres au nord du Cercle polaire, il devrait faire très froid. Pourtant, grâce au miracle du Gulf Stream, les températures ne chutent pas au-dessous de 5 degrés en cette période de l’année. Des conditions plutôt clémentes qui permettent de dormir dehors, avec un minimum d’organisation. Nous avons donc planté notre tente bleue sur la plage1. De quoi surprendre la citadine que je suis devenue avec le temps. J’ai grandi à la campagne, dans les années 1990. Le jardin sauvage de mes parents fut mon tout premier terrain de jeu. Je construisais des cabanes dans les buis, gambadais dans les champs de maïs sous le soleil brûlant de l’été méridional sans aucune contrainte. J’ai appris qu’on ramasse les fraises des bois au printemps et les châtaignes à l’automne, que les coccinelles chassent les pucerons qui pullulent sur les branches des sureaux et qu’on peut se laisser approcher par les abeilles sans craindre de se faire piquer. J’ai vu des chatons naître et d’autres petits animaux mourir. J’ai eu ce privilège que beaucoup d’enfants n’ont pas. Un privilège essentiel : grandir près de la nature pour en connaître le rythme et s’émerveiller de ses secrets sans en avoir peur. Devant la tente, face à la mer de Norvège, je me souviens de tout cela. Tout autour de moi s’étend une nature d’apparence hostile. Des montagnes pelées émergent de l’eau glaciale et ne comptent que quelques conifères à leur base. Une conséquence de la latitude : la limite des arbres est très basse2. Sur la plage, de nombreux rochers, humides, froids et glissants, émergent de l’écume comme pour nous – 13 –
rappeler qu’ils sont là depuis toujours. Les vagues à l’aura arctique, appréciées des surfeurs certains jours, me paraissent menaçantes. Je frissonne. Avec mon compagnon, nous faisons quelques pas au bord de l’eau, profitant de la lumière de la Lune, avant de nous mettre au chaud pour dormir. Je remarque une longue traînée blanche immobile dans le ciel. Peut-être la Voie lactée, me dit‑il. Nous poursuivons notre chemin sans y prêter attention. Une demi-heure plus tard, nos regards sont de nouveau happés par cette tache céleste. Comme prise de convulsions, elle semble vouloir se déchaîner. D’un coup, elle s’ouvre en deux, sur toute la longueur, telle une bouche monstrueuse. Des fils roses et verts en jaillissent et strient le ciel, au-dessus de la montagne, au bord de notre plage. C’est effrayant. J’ai le réflexe primitif de me protéger la tête. Mais nous comprenons vite que nous assistons au spectacle merveilleux d’une aurore boréale. Les filaments de couleur, presque fluorescents, se propagent dans toutes les directions. Tels des serpents enflammés, ils embrasent le ciel tout entier pendant de longues minutes. La tête penchée en arrière, nous restons plantés là, debout, impuissants, tâchant de garder l’équilibre sous ces tourbillons de lumière. Je me sens envoûtée par cette énergie sublime.
* Comme beaucoup de gens de ma génération, j’ai grandi avec des discours alarmistes sur l’environnement et suis inquiète quant à l’avenir de notre planète et de ses habitants. Mon éducation, mes convictions et mon intuition m’ont poussée à soutenir les Verts quand je le pouvais et à adopter quelques gestes écologiques simples. Mais les repères stables et, surtout, l’espoir me manquent. Je me sens impuissante, mal à l’aise. Quand je me projette quarante ans dans le futur, je trébuche dans l’angoisse. Je sais que des dégâts irréparables ont été commis depuis les débuts de l’industrialisation. À l’avènement de ce que l’on nomme désormais Anthropocène, – 14 –
une immense partie de l’humanité continue à défendre des intérêts contraires à ceux de la nature et donc aux siens, à détruire ce qui nous entoure tous, et il est déjà trop tard pour ne parler que d’une simple crise dont on pourra sortir indemnes un jour. Après mon premier voyage en Norvège, j’étudie la philosophie contemporaine. Je comprends alors qu’il est toujours possible de poser des questions, mais que les réponses, à l’inverse, se font rares. Les existentialistes, psychanalystes et structuralistes que je lis m’enseignent chacun à leur façon qu’on est désespérément libres, que l’angoisse est sans filet et que l’on passe notre vie à courir derrière des choses qui n’existent pas ou qu’on n’atteindra jamais pour évincer les vrais problèmes… À dire vrai, j’y trouve beaucoup d’excitation intellectuelle mais peu de réconfort. Le défaitisme guette. Le pessimisme est presque entériné. Je continue régulièrement les voyages en Scandinavie, attirée par cette nature hors dimensions, puissante, aux contours dramatiques. Elle me pousse au-delà de mes repères et j’aime cette transition douce, dégagée de tout ce qui pourrait s’apparenter à une quête d’exotisme ou à des poussées d’adrénaline causées par ce que certains nomment “aventure”. Je pars à la rencontre de ceux qui vivent dans ces contrées lointaines et glaciales et ne les quitteront jamais, parce que “le Nord les tient”. Obsédée par le pôle à mon tour, je retourne sur la côte ouest de la Norvège, aux îles Lofoten, puis à Tromsø et au Spitzberg, à la recherche de fjords paisibles, d’aurores boréales folles, de minéralité sans âge et de vastes forêts silencieuses. Un jour, mes amis norvégiens me parlent d’un philosophe environnementaliste, véritable icône nationale dont l’aura dépasse largement les murs jaunes de l’université d’Oslo : Arne Næss. Il développa une philosophie de l’écologie très personnelle, une “écosophie” lui ayant permis de vivre simplement en harmonie avec la nature sans se retirer du monde moderne, invitant ensuite tout le monde à faire de même pour soi, incluant ainsi les “non-philosophes”. Au-delà de – 15 –
sa pensée philosophique, de ses ouvrages théoriques et des concepts qu’il développa, il s’attacha à convaincre que chacun pouvait s’inventer une vie plus écologique sans bouleverser complètement son mode de vie et en améliorant même sa qualité de vie. Une nouvelle voie pour le développement personnel, sans école de pensée. L’idée me plaît. Je me procure immédiatement quelques-uns de ses livres : Écologie, communauté et style de vie3 et Vers l’écologie profonde4, les seuls traduits en français à cette époque, puis Life’s Philosophy5 et The Ecology of Wisdom6. Ce que j’y découvre n’est pas une prétentieuse révolution des idées ni une injonction morale à changer de vie, rejetant tout de la modernité, mais une réflexion profonde et englobante, qui s’attache à revoir le lien fondamental qui nous unit à la nature – une entité dont nous faisons partie, au même titre que les autres espèces, et non une ressource inépuisable extérieure à nous. Une perspective écologiste qui pourrait sembler évidente mais qui apporte un autre point de vue que celui de nos philosophes français. Arne Næss invite chacun à découvrir son propre rapport à la nature, dans un processus d’identification et donc d’empathie, afin de fonder les bases nouvelles d’une écologie qu’il nomme “profonde7”, par opposition à celle qu’il qualifie de “superficielle” et qui serait selon lui celle de la politique actuelle, n’ayant finalement pour but que d’améliorer les conditions de vie des pays industrialisés en réduisant la pollution par le biais de lois et de régulations, sans remettre en question tout notre système de consommation ni revoir la notion de “besoin” pour garantir un bien-être général à long terme. J’y trouve surtout une figure inspirante et apaisante, jeune d’esprit, qui n’est ni politique, ni morale, ni cynique et ne montre pas non plus les dents aiguisées du prosélytisme – le philosophe n’ayant jamais souhaité fonder d’école de pensée. Conquise par la joie qu’il transmet et la rigueur de sa réflexion, inspirée de Spinoza et de l’empirisme logique, je vois en lui un compagnon de route pour la – 16 –
formation de ma pensée écologique, tout en retrouvant dans ses textes l’influence de la nature norvégienne. Arne Næss a vécu presque centenaire. Il a traversé le xxe siècle, dans ce qu’il eut de pire comme de meilleur. Sa curiosité et son ouverture d’esprit l’ont fait voyager d’une discipline à l’autre, enrichissant ainsi son parcours intellectuel jusqu’à le mener, au terme d’un itinéraire solide, à un engagement écologique entier. Né à Oslo, il grandit au plus près de la nature et de ses éléments. La montagne, à laquelle il s’identifia très jeune, constitua l’une des bases de sa philosophie. À l’âge de vingt-cinq ans, il construisit une hutte en bois sur un haut plateau montagneux. Ce lieu, qu’il nomma Tvergastein (la “cabane des pierres croisées” en norvégien), devint plus qu’un refuge pour sa pensée : ce fut un véritable havre de paix où, en contact étroit avec la nature sauvage, il développa son écologie profonde. Professeur de philosophie à l’université d’Oslo pendant trente ans, il ne cessa jamais de voyager, pour la recherche scientifique, l’alpinisme ou encore d’innombrables conférences sur la paix et l’écologie. Son engagement prit des formes multiples : dans ses textes, ses rapports avec les étudiants et ses collaborateurs, en lançant des actions non violentes, en participant à des manifestations, en s’engageant au sein d’organisations… La pensée écologique et la vie philosophique d’Arne Næss gagnent à être connues par les gens de ma génération, la génération Y. Je suis persuadée que cette dernière, réputée consommatrice, désabusée et impatiente, ne veut plus du discours pessimiste ambiant, tout simplement parce qu’elle ne peut rien en faire pour construire un nouvel horizon. Elle souhaite au contraire s’investir dans des solutions joyeuses pour l’avenir de la planète et de ses habitants, comme certains travaux et initiatives récentes l’ont montré8. Même si la philosophie seule ne remplacera jamais l’action concrète et ne renversera pas la politique pour enclencher un vrai changement – 17 –
de cap à l’échelle mondiale, se tourner vers elle ressortit à une urgence qui a toujours existé et reste fondamentale : s’interroger soi-même et sur le monde dont on fait partie avant de se retrousser les manches, puis s’étonner sans cesse pour, un jour, s’émerveiller de nouveau. À l’heure où tout nous affole, où tout semble nous pousser à nous résigner, je perçois dans les écrits d’Arne Næss un discours qui prône qu’attitude responsable et joie de vivre peuvent faire bon ménage.