Joan Fontcuberta, né à Barcelone en 1955, exerce dans le monde de la photographie une activité pluridisciplinaire : photographe plasticien, théoricien, critique, historien et enseignant, domaines dans lesquels il a publié de nombreux ouvrages. Diplômé en science de l’information, il a été professeur à l’université Pompeu Fabra de Barcelone et à Harvard. Il a été nommé docteur honoris causa de l’université Paris-8.
Essai traduit de l’espagnol par Émilie Fernandez.
Photographie de couverture : Joan Fontcuberta, Glitch, 2019.
ISBN 978-2-330-16686-1 DÉP. LÉG. : JUIN 2022 10 e TTC France www.actes-sud.fr
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JOAN FONTCUBERTA
Ce “petit précis pour les nouveaux post-photographes” entérine la dématérialisation de l’image et de son auteur, et dissout les notions d’originalité et de propriété, de vérité et de mémoire. Joan Fontcuberta nous donne l’occasion d’actualiser notre réflexion sur des questions qui touchent à la culture, à l’art, à la communication et, en somme, à la condition humaine elle-même.
Joan Fontcuberta
MANIFESTE POUR UNE POSTMANIFESTE POUR UNE POST-PHOTOGRAPHIE
MANIFESTE POUR UNE POST-PHOTOGRAPHIE
PHOTOGRAPHIE
L’EXCÈS ET L’ACCÈS NOUS OBLIGENT À REPENSER NOTRE RELATION À L’IMAGE
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SOMMAIRE Que penserait Walter Benjamin de Photoshop ?.......................................... Vers un nouvel ordre visuel : la condition post-photographique................................. Une explosion d’images................................. Le syndrome rider.......................................... Aux périphéries de l’image............................. Pour un manifeste post-photographique...... Atlas et sérendipités........................................ Des identités à la carte................................... L’artiste comme prescripteur.......................... Des images adoptées......................................
19 27 31 35 39 43 49 53 57
Épilogue.........................................................
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Notes.............................................................. Remerciements...............................................
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QUE PENSERAIT WALTER BENJAMIN DE PHOTOSHOP ?
Dans les dernières années du millénaire, l’idée que l’histoire s’essoufflait et touchait à sa fin a suscité d’intenses débats. En février 1989, un jeune politologue a donné une conférence à l’université de Chicago. Il s’appelait Francis Fukuya ma. Son exposé provocateur, intitulé “La fin de l’histoire ?”, a fait scandale. Six mois plus tard, il était publié par une influente revue académique de Washington, The National Interest, porte-parole du mouvement NeoCon, et en 1992, le texte édité et augmenté devenait un best-seller : La Fin de l’histoire et le Dernier Homme (entre-temps, le point d’interrogation avait disparu pour laisser place à une affirmation catégorique). Fukuyama voyait l’histoire comme une lutte d’idéologies qui aboutirait à l’effondrement du bloc communiste. Après la défaite des totalitarismes fascistes et communistes, seule resterait la promesse d’une victoire définitive du libéralisme économique, garant du libéralisme politique et de la pensée unique : l’économie se substituerait aux 9
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idéologies, désormais superflues, réduisant les individus à leur fonction d’Homo economicus. Ce principe de libre marché impliquait la validation d’États régis par des démocraties représentatives, qui rendaient des comptes et garantissaient la liberté des citoyens. L’histoire, par conséquent, n’avançait plus, puisqu’elle avait atteint son objectif. “L’ange de l’histoire” benja minien, qui, tourné vers le passé, ne voit “qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds”, pouvait ainsi prendre congé et partir en vacances. Par je ne sais quel alignement d’étoiles, il s’avère que l’année 1989 a connu d’autres événements marquants. Dans la nuit du 9 au 10 novembre, le mur de Berlin s’est écroulé : l’impensable s’était produit. Sous le regard passif de la redoutable police des frontières de la RDA, des milliers de Berlinois se sont pressés le long de l’infâme barrière de béton et de barbelés pour la détruire, sonnant le glas de la guerre froide et de l’empire soviétique. Le monde entrait dans une nouvelle ère, un ordre placé sous l’hégémonie du capita lisme. Les événements confirmaient le pronostic de Fukuyama. La réunification des deux Allemagnes servait de base au projet d’intégra tion européenne. En avril et en juin de la même année, en Chine, des manifestations massives ont éclaté contre le gouvernement de Deng Xiaoping, successeur de Mao, dont les réformes timides annonçaient la mise en place progressive 10
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d’une économie de marché. À Pékin, les manifestations étudiantes de la place Tiananmen, réprimées sans ménagement par l’armée, se sont terminées en bain de sang. Pourtant, malgré la réticence des autorités à le reconnaître officiellement, cette tragédie a ouvert la voie à la libéralisation de la Chine, à l’origine de l’extraordinaire développement économique qui en fait aujourd’hui une des premières puissances mondiales. Pendant ce temps-là, les frères Thomas et John Knoll créent un logiciel graphique permettant de traiter et de retoucher des images numériques. Les jeunes entrepreneurs vendent la licence à Adobe début 1989 et, en février 1990, après dix mois de travail acharné, ils lancent la première version du logiciel. Photoshop était né, un nom devenu presque générique aujourd’hui. Cet outil permettait au photographe de sortir des lapins d’un chapeau sans difficulté. L’appareil photo avait déjà démontré son habileté en matière de tours de passe-passe, mais c’était maintenant plus facile, à la portée de n’importe qui, et les lapins semblaient plus beaux et plus soyeux. Surtout : le monde prenait conscience du tour de magie, et du fait que l’image trompeuse était partie pour durer. À partir de ce moment, Photoshop a permis d’effectuer des interventions picturales indécelables sur l’image photographique, ouvrant ainsi un débat ontologique sur la nature hybride du résultat de ces opérations. Ce débat avait déjà 11
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été introduit par la technologie numérique qui avait remplacé les sels d’argent par des pixels, permettant ainsi l’émergence de la post-photographie. Photoshop n’a fait que donner le coup de grâce à la dénommée “parenthèse indicielle”. Les plus scandalisés auguraient que Photo shop entraînerait la mort de la photographie. Pour certains, ce funeste présage s’appliquait uniquement au photojournalisme ; pour d’autres, c’était la mort de la vérité elle-même qui était à craindre. Or, la vérité est précisément l’instrument de mesure de l’histoire. Par conséquent, en plus d’annoncer la mort de la photographie, Photoshop annonçait également, bien que par des raisonnements différents de ceux de Fukuya ma, la mort de l’histoire. Car si nous appliquons au développement de la photographie la dialectique hégélienne que Fukuyama attribuait à l’histoire (le documentaire versus l’artistique, la reproduction versus la subjectivité, la littéralité versus la fiction, l’expérience versus l’imagination, l’honnêteté versus la prestidigitation), il est clair que Photoshop mettait fin à cette bipolarisation et confirmait que l’histoire de la photographie – en termes fukuyamiens – s’arrêtait là. Photoshop, j’insiste, n’était que la première étape du phénomène post-photographique à venir. La consécration retentissante de la photographie comme artifice, et non comme émanation du réel, était incontestable. Si la disparition du Mur instaurait un nouvel ordre politique, 12
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l’apparition de Photoshop instaurait un nouvel ordre visuel. On pouvait dès lors dire adieu au ça-a-été *, le noème proclamé par le grand gourou Roland Barthes ; la photographie devenait autre chose. Le plus drôle, c’est qu’en cette même année 1989, la photographie fêtait ses cent cinquante ans d’existence à grand renfort de fastes commémoratifs. De nombreux musées et institutions dressaient un bilan nombriliste dans des expositions, des livres et des colloques, sans se rendre compte de la météorite colossale qui s’apprêtait à balayer l’ancien régime* photographique. Cette crise de l’histoire et ces célébrations fastueuses ont fortement incité à revisiter l’histoire de la photographie, élan révélateur d’un symptôme culturel de notre époque : si l’histoire atteignait son apogée et cessait d’avancer, si la photographie disparaissait sous la menace du darwinisme technologique, alors la création photographique cessait de progresser et se repliait sur une critique de son propre passé. Deux phénomènes sont nés de cette tendance. Le premier était la revendication de ce qui était resté dans les marges, de ce qui ne correspondait pas aux canons institutionnels. C’est sous cet angle qu’on peut interpréter la revalorisation du vernaculaire : les albums photo, la photo amateur, la publicité populaire, la photographie commerciale, la * Les termes en italique suivis d’un astérisque sont en français dans le texte original.
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Joan Fontcuberta, né à Barcelone en 1955, exerce dans le monde de la photographie une activité pluridisciplinaire : photographe plasticien, théoricien, critique, historien et enseignant, domaines dans lesquels il a publié de nombreux ouvrages. Diplômé en science de l’information, il a été professeur à l’université Pompeu Fabra de Barcelone et à Harvard. Il a été nommé docteur honoris causa de l’université Paris-8.
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JOAN FONTCUBERTA
Ce “petit précis pour les nouveaux post-photographes” entérine la dématérialisation de l’image et de son auteur, et dissout les notions d’originalité et de propriété, de vérité et de mémoire. Joan Fontcuberta nous donne l’occasion d’actualiser notre réflexion sur des questions qui touchent à la culture, à l’art, à la communication et, en somme, à la condition humaine elle-même.
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