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Extrait "M. Je-Sais-Tout"

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JOHN WATERS

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

Récit traduit de l’anglais (États-Unis) par Laure Manceau

www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : MARS 2021 / 23 € TTC France ISBN 978-2-330-14880-5

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Photographie de couverture : © Todd Franson/MetroWeekly

John Waters est l’auteur de plusieurs livres, dont Carsick (2014) et Role Models (2010). Il a également écrit et réalisé plus d’une douzaine de longs métrages et continue de se produire sur scène dans le monde entier avec ses stand-up This Filthy World et A John Waters Christmas. Une rétrospective de son œuvre artistique a récemment été organisée au musée d’Art de Baltimore et au Wexner Center for the Arts (Ohio).

M. JE-SAIS-TOUT

Cry-Baby, avec Johnny Depp dans un de ses premiers rôles ? C’est lui. Serial Mother, mettant en scène une Kathleen Turner en mère tueuse sur fond pastel ? Lui encore. Hairspray, qui a connu un énorme succès tant à Broadway que dans sa réadaptation cinématographique ? Lui aussi. Réalisateur, scénariste, acteur, écrivain et artiste jusqu’au bout de sa célèbre moustache dessinée à l’eye-liner, John Waters – alias le Pape du Trash – semble avoir autant de casquettes qu’il a eu de vies. À soixante-quatorze ans, toujours aussi déjanté et acerbe, il revient avec ce nouvel ouvrage, à la fois mémoires et livre de conseils, récit nourri d’anecdotes de tournage et d’expériences personnelles, d’hommages et d’exercices d’admiration (Warhol, Divine, Pasolini, Patty Hearst…), d’humour irrévérencieux et de punch lines ravageuses. Toujours aussi radical et transgressif, le dandy punk et kitsch de Baltimore, devenu culte malgré lui, continue d’épingler les travers de ses contemporains et de pourfendre ses ennemis : le conformisme, le bon goût, les racistes et homophobes de tous bords. Pour cela, il dispose d’une arme de subversion massive : l’humour noir. Qu’il évoque sa période underground et ses déboires hollywoodiens ou qu’il livre ses pensées sur la sexualité, le militantisme, la mort, l’art simiesque ou la drogue, John Waters le fait toujours avec une formidable liberté de ton et un sens de la formule percutant.

JOHN WATERS M. JE-SAIS-TOUT Conseils impurs d’un vieux dégueulasse

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Sommaire

M. Je-sais-tout . . ............................................................................. Au revoir, underground ................................................................ Accidentellement commercial ...................................................... Rallier Hollywood .. ....................................................................... Toujours plus haut ........................................................................ Accueil mitigé ............................................................................... Redescendre en douceur ............................................................... Retour à la case caniveau .............................................................. Le rythme dans la peau . . ............................................................... Act Bad .......................................................................................... Cartilage ........................................................................................ Retardé .......................................................................................... Surexposé .. ..................................................................................... Flashback . . ..................................................................................... Obsédé .. ......................................................................................... La maison brutaliste de mes rêves ................................................ Non-vacances ................................................................................ Betsy .............................................................................................. Andy en roue libre ........................................................................ Mon fils, Bill ................................................................................. La faucheuse ..................................................................................

7 19 35 53 73 83 95 105 125 155 173 187 205 225 249 263 273 297 311 325 339

Bibliographie .. ................................................................................ 359 Remerciements ............................................................................... 367

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Il sait de quoi il parle…

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M. JE-SAIS-TOUT

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Caricature de J. W. (Dessin de Ken Ingels)

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Bizarrement, je suis devenu quelqu’un de respectable. Je me demande bien comment. Le dernier film que j’ai réalisé s’est fait descendre par la critique et a été interdit aux moins de dixsept ans. Six de mes contacts personnels ont été condamnés à la réclusion à perpétuité. Et puis j’ai produit une œuvre d’art intitulée Douze trous de balle et un pied sale, composée de gros plans extraits de films pornos, et un musée l’a acquise pour sa collection permanente sans que personne se fâche. Qu’est-ce qui a bien pu se passer, bordel ? On me méprisait, et voilà qu’on me demande de prononcer des discours aux remises de diplômes dans de prestigieuses universités, d’assister aux rétrospectives de mon œuvre à la Film Society of Lincoln Center (devenue Film at Lincoln Center) et au British Film Institute, et que le gouvernement français me remet une médaille pour “contribution au rayonnement des Arts et des Lettres en France”. Cette maturité insensée me rend dingue ! Soudain, la pire chose qui puisse arriver à un artiste me tombe dessus : je suis accepté. Comment est-ce que je pourrais encore “galérer” alors que mes films autrefois underground sont désormais disponibles partout ? Même Multiple Maniacs est rentré dans la légalité du point de vue des droits musicaux et ressort en salle grâce à Janus Films, le premier distributeur américain de Godard et de Truffaut, rien de moins. Pink Flamingos est passé à la télé ! Comment est-ce que je peux me plaindre que mes films sont difficiles à voir maintenant que la Warner Bros. gère la plupart de mes titres et que Criterion, le plus classe des distributeurs DVD, restaure les pellicules de mes plus grossières 9

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atrocités ? Mes tout premiers films en 8 mm qui n’ont jamais bénéficié d’une réelle sortie ont même intégré les collections du MoMA, et, la vache, sept des livres que j’ai écrits continuent à se vendre et deux d’entre eux figurent dans les meilleures ventes du New York Times. Comment est-ce possible ? Comment ? Je ne peux même plus me faire passer pour un artiste écorché. J’ai des amitiés qui remontent à une cinquantaine d’années et certains de mes dîners n’entrent pas dans le cadre de mes frais déductibles – ce qui est le signe d’une vie personnelle réussie. Touchons du bois, je suis en bonne santé. Bon sang, j’ai soixante-treize ans et mes rêves ont été exaucés. Est-ce que c’est pas à gerber ? Contrairement à ce que vous pensez quand vous êtes jeune, le succès n’est pas un ennemi, mais s’il survient trop rapidement, il peut devenir un problème de privilégié. Certes, vous devriez éprouver une légère panique si on prend au sérieux votre première œuvre déjantée sans vous opposer de résistance, mais sachez que le concept de l’artiste crève-la-faim est dépassé. Il n’y a rien de mal à gagner de l’argent en faisant ce qui nous plaît. On peut être heureux, à la masse, et réussir, je vous le garantis. Mais supposons que l’échec s’éternise, que vous ayez un mal de chien à trouver votre voie. Il faut alors vous demander : suisje la seule personne au monde à trouver que ce que je fais a de l’importance ? Si la réponse est oui, bon, vous êtes mal barré. Il vous faut au moins deux personnes – vous plus quelqu’un d’autre (pas votre mère). Un engouement même très limité peut faire décoller votre carrière, et si vous faites assez de bruit, les portes commenceront à s’ouvrir, et c’est seulement à ce momentlà que vous pourrez accéder à un degré de démence supérieur. M. Je-sais-tout est là pour vous dire très précisément comment mener votre vie à partir de ce jour-là. Je ne me trompe jamais – demandez à Joan Rivers – enfin non, vous ne pouvez pas parce qu’elle est morte, mais quand elle était en vie, je l’ai présentée au mec avec qui j’étais allé la voir sur scène à Provincetown et elle lui a demandé : “Vous êtes ensemble ?” Il a répondu oui, et elle lui a conseillé : “Faites tout ce que John vous dira de faire.” Joan savait que j’étais infaillible. Elle en était convaincue. 10

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Tout d’abord, acceptez qu’il y a un truc qui cloche chez vous. C’est un bon début. Moi aussi, j’ai un truc qui déconne, depuis toujours. On forme une sorte de club, les marginaux dérangés fiers de se rassembler. C’est tellement jouissif de courir à sa perte, et si vous m’acceptez comme gourou en conneries, je vous apprendrai à réussir dans la folie et à tirer parti de votre complexe d’infériorité. Rien de pire que de gâcher les troubles de la personnalité. Être fou dans la joie et la créativité, c’est avant tout une question de famille. Vous aurez beau faire de gros efforts, en vieillissant, vous deviendrez une version déformée de vos parents. Non, ce n’est pas juste. Mais manque de bol, on ne choisit pas la maison dans laquelle on naît, alors autant envisager son sort comme un carton de loto : parfois on a tiré le bon, et d’autres fois il faut improviser, changer de carton, voire tricher si on ne veut pas perdre. C’est la vie. Les enfants ne peuvent pas plus exiger une bonne éducation que les parents ne peuvent demander à leur progéniture de les rendre fiers. Moi, j’ai eu de la chance. Dès le début, mon père et ma mère m’ont soutenu dans mes rêves bien qu’ils aient dû avoir peur de leur fils aîné, venu au monde avec six semaines d’avance – un préma. Un bébé miniature. Un petit garçon avec un pète au casque, qui déjà n’obéissait pas aux règles, né avant la date prévue et paré pour l’aventure. On m’a peut-être baptisé trop souvent, dépouillé de ma doublure intérieure de péché originel. Il n’y a qu’une chose qui cloche avec le bébé Waters – il est vivant ! Tout ce que je sais, c’est que je suis né avec un boulon en moins. Je me rends compte de tout le mal que mes parents ont dû avoir à comprendre mes premières excentricités. Petit, quand je rentrais de l’école maternelle, je parlais à ma mère de ce gamin qui ne faisait que dessiner au crayon noir et qui ne parlait jamais aux autres enfants. Je jacassais tellement à propos de cet ami sans jamais le nommer que ma mère a fini par en parler à l’institutrice qui, perplexe, a bredouillé : “Mais c’est de votre fils qu’il s’agit !” Très tôt, je me suis inventé des personnages, et vous devriez laisser vos enfants faire pareil. Avoir plusieurs personnalités quand on est jeune est indispensable à une enfance épanouie. Quelques années plus tard, tous les matins à la maison je descendais les marches en chaloupant pour aller à l’école, me 11

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prenant pour le Nu descendant un escalier, à propos duquel j’avais lu un article dans le magazine Life. “Qu’est-ce qui t’arrive, encore ?” marmonnait mon père, dubitatif, et à juste titre. “T’as jamais entendu parler de Duchamp, bouffon ?” je crânais intérieurement, sans jamais expliquer tout haut les fondements de mon comportement fantasque. Sans piquer de crise, mes parents prenaient une grande respiration et ouvraient un peu plus leur esprit. Mais supposons que vos parents aient flippé. Ça ne veut pas dire qu’il faut vous punir en répétant leurs humiliations pour le restant de vos jours. Comprenez bien que tout le monde a eu une enfance semée d’embûches, et que les années d’adolescence qui suivent sont une torture supplémentaire. En fin de compte, devenir adulte devrait être un soulagement. Ne perdez pas votre temps à vouloir trouver un moyen de vous venger de vos parents. Émerveillez-vous plutôt du fait qu’ils étaient bien plus névrosés à l’époque que vous ne l’êtes maintenant. Les torts sont partagés, quelle que soit la personne qui mène la danse, mais pourquoi ne pas danser tout de même ? Soyons honnêtes. Vous leur avez peut-être tapé sur le système aussi. Après l’adolescence, arrêtez de vouloir les choquer. Est-ce qu’ils n’en ont pas vu assez ? Très tôt vous avez su tester leurs limites parce qu’eux-mêmes ont passé leur temps à tester les vôtres quand vous grandissiez. Mais c’est une bataille perdue d’avance. Dans la chronologie des dingos, c’étaient eux les premiers. Disons par exemple que vous êtes gay, tendance bear, et que non seulement ils ont accepté votre préférence sexuelle mais aussi la sous-culture homo à laquelle vous appartenez. Vous êtes un homme poilu en surpoids qui s’apprête à convoler avec le nounours de son cœur et vos parents sont d’accord pour assister aux noces velues censées avoir lieu pendant la “Bear Pride” annuelle de votre ville natale. C’est bon, n’en rajoutez pas. Inutile d’expliquer aux invités que les demoiselles d’honneur sont des “marinières” (actifs efféminés). Laissez-leur la surprise. Ils n’ont pas non plus besoin de savoir que le témoin est devenu un “dauphin” bear, c’est-à-dire une ancienne boule de poils qui, lassée de son rôle masculin, s’est entièrement rasé le corps et s’est 12

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mis à jouer les grandes folles en agitant ses bras dans tous les sens comme Flipper lui-même… ou devrait-on dire elle-même ? Les gamins radicaux oublient d’avoir pitié de leurs parents progressistes qui, malgré tout le mal qu’ils se donnent pour comprendre la vie sexuelle des jeunes en perpétuelle mutation, sont parfois simplement désemparés. Ces gens de gauche bien intentionnés ont dépensé une fortune pour envoyer leurs enfants dans des écoles privées très chics, ils acceptent qu’il n’y ait pas de carnet de notes et que les danses traditionnelles de NouvelleGuinée soient bel et bien une matière enseignée. Quand leur fille rentre de ses vacances de printemps affublée d’une barbe de vieux trappeur en leur annonçant qu’elle prend des hormones mâles, a subi une ablation des seins, demande à ce qu’on l’appelle Fred et a besoin de 25 000 dollars d’acompte pour la première étape de la “chirurgie du bas”, eh bien, c’est la panique à bord. Je veux dire à ces parents dépassés, pères et mères, mères et mères, pères et pères, que, de nos jours, ils n’ont plus vraiment le choix. La réponse adéquate à la question “Vous avez un fils ou une fille ?”, c’est “Ça change tout le temps”. Deux enfants peuvent en réalité être quatre si l’on prend en compte leur identité de réassignation sexuelle. Il ou elle peut également se déclarer gay après avoir changé de sexe, et même changer d’avis et redevenir hétéro, changer de sexe à nouveau et finir gay. La minorité à venir ? Les rares transgenres qui auront l’impression de s’être trompés une fois qu’ils auront changé de sexe et demanderont à revenir à leur tuyauterie d’origine. Est-ce que “chatte indécise” sera un nouveau mode de rébellion ? “Bite exilée” la nouvelle frontière ? C’est tout à fait possible, et plus que probable. Ça arrivera plus tôt que vous ne le pensez. Être une fille ou un garçon, ça n’existe plus. Il va falloir vous y faire. Alors c’est quoi être un vrai homme aujourd’hui ? Un mâle hétérosexuel doit comprendre (même s’il a été une femme) que Freud ne s’est planté que sur un point : ce sont les hommes qui éprouvent l’envie du pénis, et non les femmes. Ou du moins le devraient-ils. Avoir envie de tous les pénis qui se dressent pour les femmes fortes, sans se recroqueviller de peur ou s’amollir face à celles qui revendiquent “aimer ça”. Être jaloux de tous les pénis qui ont appris à exercer le male gaze avec humour, 13

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lubricité, et pourquoi pas domination, tant qu’ils sont prêts à inverser les rôles et à laisser n’importe quelle femme se montrer invasive avec eux à son tour. Toute entité pubienne qui se respecte devrait envier les pénis à l’intellect plus développé de ceux qui ont envisagé et essayé de comprendre tous les comportements érotiques tant que cela reste entre adultes consentants et curieux. Il faut que les gays acceptent que, oui, les hommes hétéro­­ sexuels à cent pour cent existent, et qu’ils ne devraient pas avoir à supporter cette inlassable drague libidineuse sous prétexte qu’elle est le fait d’autres mâles. Un hétéro, ça peut vouloir dire “non”, tout comme une femme, mais au moins ces derniers comprendront désormais ce que vit leur petite amie tous les jours de sa vie en marchant dans les rues de n’importe quelle grande ville. Les jeunes homos branchés apprécient par ailleurs le fait que vous les hétéros modernes vous vouliez parfois tenter une expérience avec nous, mais soyez avertis que, malgré la bonne volonté dont vous faites preuve, vous restez pour la plupart nuls en fellation, et devez éprouver ce que le défunt acteur et artiste de scène Spalding Gray a décrit dans son journal après avoir essayé de tailler sa première pipe avec un coup d’un soir en Grèce, juste pour voir ce que ça faisait : “J’ai eu l’impression de m’étouffer avec un bout de tuyau d’arrosage vide.” Mais de la même manière, les hétéros, ne vous attendez pas à ce que votre petite amie feigne le lesbianisme rien que pour satisfaire vos désirs voyeuristes. Et votre pénis n’est absolument pas ce dont les Sappho de ce monde ont “besoin”, sinon elles ne seraient pas homosexuelles, n’est-ce pas ? Ça vous plairait que votre dulcinée vous demande de pomper votre coloc hétéro beauf pour son plaisir et ses beaux yeux ? A priori, non. Et au passage, si vous espérez des gâteries de votre “patronne”, soyez prêts à vous adonner au cunnilingus à la demande avec le même enthousiasme que vous attendez de sa part. Mesdames, je comprends votre colère. Nous devrions tous aimer les femmes qui détestent les hommes et détester les hommes qui détestent les femmes, ce qui ferait de nous des féministes radicaux parfaitement équilibrés. Lisez Andrea Dworkin, qui compte parmi les militantes féministes les plus virulentes, 14

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et qui écrit que les rapports hétérosexuels sont “l’expression formelle, pure et stérile du mépris masculin envers les femmes”. “Le coït”, poursuit-elle, communique à la femme “son statut d’infériorité, en le lui inculquant, en l’imprimant en elle par scarification, poussant et poussant sans relâche jusqu’à ce qu’elle cède – ce que le lexique mâle qualifie d’« abandon »*”. Devrait-on croire ce que Dworkin suggère : que toute pénétration hétérosexuelle est un viol ? Bien sûr que non ! Nous, le peuple éclairé, nous savons qu’une femme peut se faire doigter et ne rien perdre de sa liberté, mais nous devons nous vautrer dans tous les mouvements radicaux de libération sexuelle, même les plus fous, afin de comprendre pleinement la condition humaine. Nous considérons ces vérités et contre-vérités comme allant de soi. Absolument. Vieillir en beauté est ce qu’il y a de plus ardu pour un rebelle. À mesure que les années passent, il vous reste deux possibilités : être gros ou émacié. Préférez l’option numéro deux. Les gens pensent que je suis maigre, mais depuis que j’ai arrêté de fumer il y a 5 965 jours (chiffre que j’écris quotidiennement), rien n’est plus faux. Je suis obligé de me surveiller et vous devriez en faire autant. Mangez raisonnablement en semaine et lâchez-vous le week-end. Pesez-vous le vendredi matin quand vous serez le plus léger, jamais le lundi matin quand vous serez le plus lourd, et tenez un journal pour suivre votre perte de poids. Après quoi on peut Manger à s’en rendre heureux, comme l’annonce le titre hilarant de ce bouquin dont je garde une édition de poche bien en vue dans ma cuisine à Baltimore. En cas d’échec, j’ai aussi découvert que si vous arborez quelque chose de bizarre sur le visage (une moustache) et aux pieds (des tennis violettes à bout pointu), personne ne regardera votre ventre, où le moindre gramme de mes excès semble finir. Cooking Light aurait dû être votre bible. J’ai toujours cuisiné (même pour des invités) à partir des recettes de ce magazine, et non, on ne me paie pas pour le dire. En fait je leur en veux de ne * Coïts, d’Andrea Dworkin, paru en 2019 aux éditions du Remue-ménage, dans la traduction de Martin Dufresne. (Toutes les notes sont de la traductrice, sauf mention contraire.)

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pas m’avoir recruté comme ambassadeur publicitaire. Me considérait-on comme l’ami des gros à cause de Hairspray, et donc suspect, pour les lecteurs qui essayaient de mincir ? J’aurais dit à ces Twiggy-coincées-dans-le-corps-de-Tracy-Turnblad que Cooking Light fonctionnait – en suivant leurs recettes à la lettre, je n’ai jamais pris de poids. Mais mon magazine culinaire préféré ne paraît plus, alors c’est trop tard. J’aurais pu garder mes numéros si seulement ils m’avaient prévenu. Bon, je vous glisse autre chose. Nora Ephron avait raison de s’inquiéter à propos de son cou, comme le suggère le titre d’un de ses livres, et avec l’âge vous devriez en faire de même. C’est pour ça que les cols roulés ont été inventés, et cette pièce devrait être la base du vestiaire de toute personne sortie de l’adolescence. Un tee-shirt sur un homme de plus de quarante ans ne sert qu’à lui en faire paraître cinquante. Je suis tombé récemment sur des photos de moi en tee-shirt et j’ai eu envie de crier. C’est un vêtement à éviter même lorsque la température extérieure est de trente-deux degrés. Même dans l’intimité de votre maison. Je veux bien faire une exception pour Bruce Springsteen, mais vous n’êtes pas Bruce, que je sache ? Le jean moulant quand on a plus de vingt ans, c’est également interdit – ça vous donne l’air d’avoir mis un déguisement des Ramones pour Halloween. Et se balader en short et sans chaussettes en hiver, ça ne fait pas jeune, ni viril, c’est juste aussi crétin que l’expression “température ressentie”. Si on la remarque, une intervention de chirurgie esthétique est ratée. Une opération est réussie à condition que personne ne la soupçonne, et c’est très rare, sauf en Suisse, où la discrétion est un sport national. Bientôt, à Los Angeles, tous les gens se ressembleront : sans âge, moitié poissons, moitié androïdes – l’air désespéré et constamment surpris. Rien ne renseigne mieux sur la crise de la cinquantaine que vous traversez que le cabriolet que vous conduisez. Or, toute personne âgée sensée sait que le vent est l’ennemi des cheveux, quelle que soit la quantité qu’il vous reste. “Échevelé” et “vieillir en beauté”, ça ne va pas ensemble. Quant aux teintures pour homme, elles ne trompent personne. Aucun humain n’a cette couleur de cheveux uniforme que Just For Men produit en série. 16

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Il paraît que certains se teignent la barbe avec le même produit, pour une question d’harmonie, ce qui est doublement fâcheux. L’idée de poils pubiens à l’agonie est insupportable, mais j’ai entendu dire que ça se faisait aussi. Et il va sans dire que le postiche est l’infraction suprême. Tout le monde remarque illico votre moumoute, sait que ce sont de faux cheveux, et se marre dans votre dos. Pire, vous risquez d’être sujet aux OP (odeurs de perruque), un mélange nauséabond de sueur et de colle. Beurk ! Bien, je vous ai filé des tuyaux sur la famille, l’éducation des enfants, l’identité sexuelle, les régimes, la beauté et le vieillissement. Vous voilà bien partis pour atteindre une sorte de sérénité ultramoderne, mais quel que soit votre âge, il vous faut encore des conseils sur les affaires de cœur. Tomber amoureux est un boulot à temps plein sans grande sécurité de l’emploi. Le chômage romantique, ça n’existe pas. “Il y en a toujours un plus amoureux que l’autre dans un couple, m’a toujours dit mon amie Pat Moran, alors faites en sorte que votre moitié ne sache jamais si c’est vous ou non !” C’est un bon conseil, même s’il est difficile à suivre. Bafouiller “je t’aime” est toujours hasardeux parce que ça exige une réponse. Un petit conseil : ne dites jamais “je t’aime” tout haut à la personne concernée à moins qu’elle ne soit endormie. Ça met moins de pression. Ça évite les réponses non désirées. Et vous serez entendu, de façon subliminale. Quand votre moitié se réveillera, elle aura intégré ce que vous lui avez dit. Elle sentira votre amour sans pression, sans contrôle, sans disparité, et elle pourra vous aimer en retour. Et si c’est à vous qu’on le dit dans votre sommeil, vous l’entendrez sans en avoir conscience, vous vous réveillerez de meilleure humeur, sûr de votre bien-être, éveillé par cette confession subconsciente, curieusement émotionnellement satisfait, et, oui… oserai-je le dire ? Content. Ça peut ne durer qu’une seconde et s’évanouir, et alors ? Tout un tas de gens n’ont jamais droit à cette seconde. Faites-le. Chuchotez “je t’aime” ce soir, tout bas. Mais surtout, qu’on ne vous entende pas.

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John Waters est l’auteur de plusieurs livres, dont Carsick (2014) et Role Models (2010). Il a également écrit et réalisé plus d’une douzaine de longs métrages et continue de se produire sur scène dans le monde entier avec ses stand-up This Filthy World et A John Waters Christmas. Une rétrospective de son œuvre artistique a récemment été organisée au musée d’Art de Baltimore et au Wexner Center for the Arts (Ohio).

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Cry-Baby, avec Johnny Depp dans un de ses premiers rôles ? C’est lui. Serial Mother, mettant en scène une Kathleen Turner en mère tueuse sur fond pastel ? Lui encore. Hairspray, qui a connu un énorme succès tant à Broadway que dans sa réadaptation cinématographique ? Lui aussi. Réalisateur, scénariste, acteur, écrivain et artiste jusqu’au bout de sa célèbre moustache dessinée à l’eye-liner, John Waters – alias le Pape du Trash – semble avoir autant de casquettes qu’il a eu de vies. À soixante-quatorze ans, toujours aussi déjanté et acerbe, il revient avec ce nouvel ouvrage, à la fois mémoires et livre de conseils, récit nourri d’anecdotes de tournage et d’expériences personnelles, d’hommages et d’exercices d’admiration (Warhol, Divine, Pasolini, Patty Hearst…), d’humour irrévérencieux et de punch lines ravageuses. Toujours aussi radical et transgressif, le dandy punk et kitsch de Baltimore, devenu culte malgré lui, continue d’épingler les travers de ses contemporains et de pourfendre ses ennemis : le conformisme, le bon goût, les racistes et homophobes de tous bords. Pour cela, il dispose d’une arme de subversion massive : l’humour noir. Qu’il évoque sa période underground et ses déboires hollywoodiens ou qu’il livre ses pensées sur la sexualité, le militantisme, la mort, l’art simiesque ou la drogue, John Waters le fait toujours avec une formidable liberté de ton et un sens de la formule percutant.

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