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Extrait "Histoire des libraires et de la librairie de l'Antiquité jusqu'à nos jours"

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Jean-Yves Mollier est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris Saclay /Versailles Saint-Quentin. Spécialiste de l’histoire de l’édition, du livre et de la lecture, il est l’auteur de nombreux ouvrages : L’Argent et les Lettres. Histoire du capitalisme d’édition (Fayard, 1988), Édition, presse et pouvoir en France au xx e siècle (Fayard, 2008), Une autre histoire de l’édition française (La Fabrique, 2015, 2018 et 2019), Interdiction de publier. La censure d’hier à aujourd’hui (Double Ponctuation, 2020), et il a dirigé les trois éditions d’Où va le livre ? (La Dispute, 2000, 2002 et 2007).


19 De l’Antiquité à la fin de l’Ancien Régime 21 Aux origines de la librairie 43 Un monde à reconstruire 57 Un monde en pleine effervescence 81 La librairie moderne 83 Un monde en mutation 103 Des librairies spécialisées 115 De l’ancien à la nouveauté 133

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La librairie aujourd’hui 135 Diversité de la librairie 145 Le temps de l’organisation 161 Un univers fortement différencié

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Conclusion

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Notes Bibliographie sélective Index nominum

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173 Des chaînes de librairies aux librairies du poteau

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ma mère m’est tombée sur le paletot – j’étais pas un peu fondu d’avoir payé trois cents balles pour un bouquin ? Ah non ! non ! non !… Mais qu’est-ce que j’avais dans le crâne ?… Elle criait. Des goûts de riche ?… « C’est bien la peine qu’on te donne

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Il s’est passé dix ans pour que je rachète un livre. À la maison,

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Dans un court récit intitulé « Cheval de bois dans la tempête », l’écrivain Claude Duneton décrit son premier contact avec une librairie et son premier achat de livre dans sa Corrèze natale, en 1948 ou 1949. Âgé d’à peine treize ans, mais disposant d’un peu d’argent de poche gagné à la sueur de son front, il avait été saisi d’une soudaine envie de s’offrir un bel exemplaire de Pêcheur d’Islande de Pierre Loti. Ébloui par le cartonnage de couleur verte avec des filets d’or qui trônait dans la vitrine d’une librairie-papeterie de Brive-la-Gaillarde où il n’avait jamais pénétré, il avait osé accomplir le sacrilège et franchir le seuil de la boutique. De retour dans son village, il assista à une scène qu’il n’était pas près d’oublier, sa mère lui reprochant en termes très violents cette dépense jugée inutile et même scandaleuse.

de l’argent, toi ! Ah ! oui, merci ! »… Elle soufflait de rage, puis gémissait : « C’est bien la peine que je me crève la paillasse !… Mais t’es complètement idiot, alors ?… Hein ?… » Elle ricanait. Ça dure encore. À tombeau fermé, j’entends les sarcasmes.

Que c’était pas pour nous ce train-là. Que j’avais mis les pieds dans un autre monde, où les gens avaient l’air pareils que nous mais ils habitaient un autre secteur de l’espace, en fait, un autre climat. Ils respiraient un air différent du nôtre…

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Ça a duré, duré…

Il y avait erreur de démarche, comme si j’étais allé me faire soigner chez un vétérinaire, ou que j’aie mené la vache au docteur ! Les librairies, c’était pas fait pour notre espèce, voilà… !

Cette scène, inscrite pour toujours dans la mémoire du narrateur, fait songer à celle du roman de Stendhal publié en 1830, Le Rouge et le Noir, dans laquelle le père Sorel aperçoit son fils Julien, perché dans un arbre un livre à la main, et l’apostrophe en le traitant de « chien de lisard ! ». Alors même qu’il vient de parvenir à le placer chez M. de Rênal, le maire de la commune, parce qu’il possède de l’instruction et qu’il pourra devenir précepteur des enfants du notable, le vieux campagnard, artisan et propriétaire d’une scierie, ne peut admettre que l’on perde son temps à lire. Inutile donc d’épiloguer en se demandant quelle aurait été son attitude s’il avait vu son fils pénétrer à l’intérieur d’une librairie, puisqu’il n’y en avait aucune dans les petites communes françaises avant que le chemin de fer ne vienne leur apporter journaux, revues et livres. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’histoire de la librairie en France et dans le monde n’est donc pas simple à retracer, car elle s’écrit en zigzags, avec des avancées et des reculs, des apparitions puis des disparitions, et il faut en prendre conscience si l’on désire comprendre pourquoi le contact des hommes et des femmes avec le livre n’est ni évident ni aussi généralisé qu’on pourrait le croire. 15:12:2020

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Toi qui veux qu’à la ville ainsi qu’à la campagne, Partout mon livre t’accompagne Et voyage avec toi dans de lointains climats, Sur tes rayons laisse les grands formats ; 10

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La librairie a en effet une très longue histoire, vieille de plusieurs millénaires, du moins au Moyen-Orient, en Chine et en Occident. Présent dans des œuvres de fiction dès l’Antiquité, le librarius romain était en général un esclave chargé de copier les manuscrits qu’il mettait en vente dans sa boutique, tel le fameux Secundus, un affranchi que le poète Martial met en scène dans une de ses épigrammes publiées autour de 80 apr. J.-C. :

Fais emplette d’un exemplaire Écrit en menu caractère, Bien réduit, bien compact, et dont le parchemin Tienne aisément dans une seule main. Pour t’éviter la fatigue inutile De parcourir tous les coins de la ville, Écoute, et dirige tes pas Au temple de la Paix, près celui de Pallas ; Tu te verras, après ce court voyage,

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Chez l’affranchi du docte Secundus, Qui pour tes cinq deniers au plus S’empressera de te livrer l’ouvrage.

Dans un autre passage, Martial indique le nom d’un autre librarius, Valerianus Pollius Quintus, et explique au lecteur qu’à Lyon, de nombreux libraires vendent ses livres, signe indéniable d’une diffusion de plus en plus étendue de ses écrits recherchés pour leur caractère incisif. Un siècle plus tard, le grammairien Aulu-Gelle confirme, dans ses Nuits attiques, le rôle de la grande ville gauloise des bords du Rhône où les savants et les érudits se réunissent chez les libraires pour lire les manuscrits récemment copiés et les soumettre à leur appréciation. Ainsi semble vouloir s’imposer à notre esprit l’idée d’une ancienneté de cette profession dont on verra cependant qu’il n’est pas certain qu’elle ait toujours et partout existé sous la forme que nous lui connaissons, à savoir une boutique où l’on vend des livres et où l’on peut entrer pour discuter de leur contenu. Toutefois, si l’on demeure un instant dans l’évocation d’un passé prestigieux, il est assuré que Platon et Aristote, au iv e siècle av. J.-C. cette fois, se rendaient régulièrement dans des librairies où se réunissaient les auteurs soucieux d’obtenir un jugement de leurs pairs sur leurs derniers écrits. Diogène Laërce rapporte le fait dans sa Vie de Zénon, il est vrai rédigée sept siècles plus tard, mais d’autres philosophes ont confirmé cette présence de boutiques que l’archéologie fait resurgir, comme on le verra, pour Pompéi. Dans cette cité proche de Naples, la lave du Vésuve a figé pour l’éternité la devanture d’une de ces boutiques semblables par plus d’un trait à celles que nous voyons sous nos yeux en Europe ou dans les pays développés au xxie siècle. Les affiches vantant les publications les plus récentes

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ont un air de modernité qui pourrait faire croire à la continuité de pratiques qui disparurent pourtant pendant plus d’un millénaire avant de revenir en force au xixe siècle, au point de tromper quiconque s’essaie à en faire l’histoire. En lisant Le Libraire de la favela d’Otávio Júnior, traduit en français en 2017, on découvre un univers où le livre ressemble à ce qu’il est pour nous, à savoir un ensemble de cahiers de deux ou trois cents pages présenté avec une belle couverture souvent illustrée. Pourtant, à côté de cette favela de Rio de Janeiro dans laquelle un gamin de huit ans trouve un livre qui va changer sa vie, au marché de São Cristovão, à quelques kilomètres de là, des libraires d’un genre particulier proposent aux chalands venus écouter des troubadours modernes de la literatura de cordel, des petits fascicules de huit ou seize pages grossièrement imprimés, épinglés sur une corde habituellement utilisée pour faire sécher le linge. Venue d’Espagne où les aveugles madrilènes possédaient le privilège de diffusion de ces petits imprimés dès le xvie siècle, la littérature de colportage brésilienne contemporaine commente l’actualité en vers, parle aussi bien du Padre Pio que de Che Guevara, du président Lula ou de Tony Blair et de Jacques Chirac au moment de la guerre de 2003 en Irak, ou du sida, des maladies vénériennes et des dangers de l’alcoolisme aujourd’hui. Vendus en plein air, ces livres qui ne ressemblent pas à ceux qui nous sont familiers nous rappellent que, dans les sociétés anciennes, le liber se présentait sous la forme d’une tablette d’argile, d’une planchette de bois, d’une tablette de cire ou d’un rouleau dit volumen avant qu’il ne prenne la forme du cahier ou codex que nous lui connaissons depuis deux mille ans. À l’heure où le fichier numérique commence à trouver sa place dans les librairies du monde occidental, il n’est peut-être pas inutile de relire la définition que le dictionnaire Le Robert donnait de la librairie en 1973 : « un magasin où l’on vend des livres », en ajoutant que cette fonction était « rare avant le xixe siècle ». En effet, selon les dictionnaires en usage au xiv e siècle, le terme libraire désignait un bibliothécaire veillant à la conservation des livres dans son scriptorium. Deux siècles plus tard, pour Furetière notamment, le libraire était devenu un vendeur de livres, mais c’est au xviie siècle que s’imposa la vision moderne du commerçant exerçant en boutique. Une autre précision est indispensable car, avec l’arrivée de l’imprimeur, le libraire fut confondu avec l’artisan fabriquant les livres pendant trois siècles. Le personnage du marchand libraire se stabilise au Grand Siècle, à l’époque où Louis XIV se veut le mécène des écrivains et des artistes. Toutefois, comme le colportage, comparable à celui qui était présent dans les sociétés anciennes, n’avait pas disparu en Occident, on voit que les fonctions exercées par le libraire étaient multiples, voire contradictoires. Ailleurs dans le monde, par exemple en Asie du Sud-Est et en Inde où le livre est écrit sur des feuilles de palmier, des ôles, dès les premiers siècles de notre ère, on parcourt les « livres » en faisant glisser les « pages » séchées et durcies et, par ailleurs, reliées entre elles par des cordelettes. Dans ces régions, le commerce de librairie ne peut donc s’effectuer de la même manière qu’en Occident. En Chine, c’est sous l’aspect des livres en lattes de bambou, dits aussi « livres accordéons », ou en bois, qu’il se présente le plus souvent, chaque latte étant écrite cette fois verticalement, et non plus horizontalement comme sur les ôles indiennes. Dans les deux cas


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cependant, ce sont les cordelettes qui rendent la conservation et le transport du livre possibles, le papier de soie ayant ensuite permis de ranger aisément ces ouvrages roulés dans des casiers ou sur des étagères. Le papier proprement dit, qui apparaît vers le ier siècle, ne remplacera que progressivement les autres matériaux, mais ses emplois demeurent limités dans des sociétés où les pouvoirs politiques et religieux se sont longtemps réservé l’usage régulier de l’écrit. Présent en Mésopotamie trois millénaires avant notre ère, en Asie bien avant l’époque chrétienne, le livre a utilisé la quasi-totalité des matériaux à sa disposition, argile, bois, pierre, feuille de palmier ou écorce de bouleau, pour circuler, informer ou soumettre les lecteurs aux volontés des autorités. La figure du scribe s’est ainsi imposée, à Sumer, à Babylone, à Ninive, à Ur ou en Égypte, avant de passer en Grèce. Pour autant, celle du libraire n’est pas attestée partout car son existence suppose qu’un commerce du livre ait pris une certaine ampleur, ce qui n’est le cas ni en Chine, ni en Corée, ni au Japon avant longtemps. En Amérique, où d’autres écritures sont apposées sur des codex et sur des pierres, le personnage du libraire ne se laisse pas vraiment deviner avant la période moderne, celle des voyages dits « de grandes découvertes » ou de circumnavigation, au xv e siècle par conséquent. Il en est de même en Polynésie ou en Australie, et également en Afrique où, avec la diffusion de l’islam, il utilisera les étoffes et les métaux, en plus du parchemin, pour faire passer son message religieux, sans que l’on connaisse bien le rôle des intermédiaires. Ici, ce sont les caravanes de marchands ambulants qui ont transporté les manuscrits, quel qu’en soit le support, ce qui explique la place majeure attribuée à la ville de Tombouctou, située à proximité du fleuve Niger, au Mali, dans ces échanges à travers le désert du Sahara.

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C’est en 1643 que paraît à Paris un petit texte intitulé Le Libraire du Pont-Neuf ou Les Romans. Dans cet argument de ballet, qui met en scène les chevaliers de la Table ronde, Don Quichotte et Sancho Pança, les quatre fils Aymon, ou encore Cardenio, et qui inscrit les romans d’amour au cœur de l’intrigue, c’est le libraire installé au vent et à la pluie qui est le véritable héros. Colporteur à la hotte ou libraire étalant, il tente de placer les fictions à la mode sur le pont le plus commerçant de Paris, celui qui relie la rive gauche, siège des imprimeurs, des parcheminiers, des enlumineurs et des relieurs, à la rive droite où se presse une population nombreuse. Un siècle et demi plus tard, les libraires parisiens auront commencé à franchir allègrement les ponts et c’est autour du Palais-Royal que les gravures les représentent, offrant leurs « nouveautés » aux passants qui déambulent dans les galeries de bois situées autour du jardin. Côtoyant les boutiques de mode où l’on aperçoit les élégantes, mais aussi les prostituées à la recherche d’un client fortuné, les libraires auront bientôt leur souverain en la personne de Pierre-François dit Camille Ladvocat, le « padisha de la librairie » immortalisé par Balzac dans Illusions perdues, donc plutôt un éditeur selon notre manière de voir les choses qu’un détaillant en boutique. Mis en scène par un dramaturge, Jean-François Bayard, dans la comédie intitulée Le Roman à vendre ou Les Deux Libraires, il est décrit « fêté de tous », exploitant les réputations, couvrant d’or les journalistes et présent tant au théâtre qu’à la Bourse. Pour être certain que l’acteur interpréterait


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correctement son rôle, Ladvocat lui avait prêté son gilet fleuri, ce qui ne laissait aucun doute aux spectateurs sur son identité. On s’en rend compte, le terme libraire est polysémique et recouvre des réalités que nous avons l’habitude de séparer mais qui, historiquement, furent longues à se détacher les unes des autres. En 1810, le décret napoléonien sur l’imprimerie et la librairie, qui allait fixer le cadre administratif dans lequel évolueraient les professions du livre pendant soixante-dix ans, ignorait l’édition, et le terme librairie incluait encore l’imprimerie, alors même qu’elle entamait sa marche vers une autonomisation que rendait nécessaire l’arrivée de la révolution industrielle. Les écrivains romantiques fréquentaient déjà certains professionnels qu’ils tenaient en haute estime, tel le libraire Salvi, l’ami de Charles Nodier, qui lui dénichait les éditions rares et les belles originales dont ce collectionneur impénitent était friand. Trente ans plus tard, c’est le père d’Anatole France, Noël Thibault, qui est une mine inépuisable pour les amateurs d’histoire de la Révolution. Libraire spécialisé dans l’ancien, l’Antiquariat, comme disent les bibliophiles, qui tournent leurs regards vers les grands professionnels allemands, il témoigne d’un stade de développement du commerce du livre qui atteindra son apogée au xx e siècle. Dès le début des années 1870, Pierre Larousse consacre trois pages de son Grand Dictionnaire universel du xix e siècle à ce personnage qui le passionne depuis l’enfance. Ayant découvert le monde du livre grâce aux colporteurs qui faisaient étape dans l’auberge familiale à Toucy, dans l’Yonne, il avait voulu devenir instituteur puis libraire-éditeur avant de se faire imprimeur de son grand œuvre, cette encyclopédie du xix e siècle qui était l’adaptation à son époque de celle de Diderot. Rendant un vibrant hommage aux libraires qui, depuis l’Antiquité, avaient donné le goût de la lecture à leurs proches, il citait les plus fameux d’entre eux, tel Claude Barbin, libraire de Corneille, de La Fontaine et de Molière. Selon les décomptes de l’administration qu’il reproduit, on dénombrait 1 098 libraires dans la capitale, et 4 520 dans les départements au début de la Troisième République, ce qui traduit bien l’extraordinaire essor d’une profession qui profitait de l’alphabétisation des Français, commencée avec François Guizot en 1833, et de la progression du chemin de fer dans le pays après 1850, pour leur vendre ces livres qu’ils empruntaient autrefois au cabinet de lecture. Plus proche de la bibliothèque de prêt, quoique ce fût un commerce privé, le cabinet de lecture avait eu son heure de gloire, de 1780 à 1850 environ, et bien des libraires avaient débuté dans le métier par cette activité à laquelle Adrienne Monnier se consacra, en ouvrant, en 1915, la boutique de l’Odéon baptisée La Maison des Amis des livres et que fréquentèrent Louis Aragon, Paul Claudel, Jean Cocteau, Pierre Drieu la Rochelle et Paul Valéry. Si le cabinet de lecture déclina en France dans la seconde moitié du xix e siècle, son équivalent outre-Manche, la circulating library, continua sa progression, notamment à Londres où Charles Edward Mudie et ses concurrents monopolisèrent longtemps le commerce du livre. Dominant l’édition par ses achats à grande échelle de romans à la mode, Mudie prêtait à trois emprunteurs différents les trois tomes d’un roman puisque, depuis Walter Scott, le standard britannique était le triple decker, le roman découpé en trois unités. Quand ses volumes commençaient à présenter des signes de vieillissement, il les revendait


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à des confrères étrangers, et on les retrouvait en Australie ou au Brésil, alimentant d’autres cabinets de lecture, tel le magnifique Real Gabinete português de leitura de Rio de Janeiro où on peut encore les parcourir aujourd’hui. Ainsi, par l’intermédiaire du commerce de second hand, très développé dans les pays anglo-saxons, mais aussi dans la péninsule Ibérique et en Amérique latine, d’autres libraires donnaient une deuxième chance à des volumes qui étaient passés entre de multiples mains, à une époque où le prix du livre a singulièrement baissé en France et aux États-Unis, mais ni en Grande-Bretagne ni dans la plupart des pays du monde. Selon qu’on se trouve aujourd’hui en Afrique – où la « librairie du poteau » se branche directement sur l’éclairage public pour offrir ses photocopies des livres les plus demandés, les manuels scolaires notamment –, au Pérou – où les libraires vendent plus de livres contrefaits que de volumes régulièrement sortis des presses –, ou en Asie du Sud-Est – où bien des guides de voyage, Routard ou Lonely Planet, sont également reproduits illicitement –, le libraire présente des visages bien différents. Il règne sur sa boutique le plus souvent, mais la minuscule échoppe tout en longueur du quartier du Caire où sont rassemblés les libraires en 2021 n’a que peu de rapport avec la librairie Mollat de Bordeaux ou les chaînes de librairies Barnes & Noble de New York et de Chicago. En Inde, étalés à même le sol, les récits épiques à la gloire des bandits locaux sont offerts aux passagers des bus ou des trains près des gares ou sur les marchés. Dans une partie du monde musulman, c’est également par l’intermédiaire de la « librairie du trottoir » que le livret islamique, quand ce n’est pas islamiste, tente lui aussi de conquérir des lecteurs et d’imprimer sa marque dans les consciences. Installés à proximité des mosquées, ou dans les marchés et les lieux les plus passants, les libraires religieux essaient de profiter d’un engouement pour tout ce qui se rattache au Coran ou aux discours des prédicateurs en vue. En d’autres temps, c’est en brandissant le Petit Livre rouge du président Mao que d’autres libraires improvisés, plus proches du colporteur itinérant que du commerçant payant patente et ayant pignon sur rue, essayaient de diffuser les livres que l’actualité rendait indispensables.

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C’est à rendre compte de ces réalités très diverses, mais qui ont toutes rapport avec la librairie, que ce livre invite. On a évoqué plusieurs figures de libraires, bibliothécaires conservant les rouleaux à Alexandrie ou à Ninive, authentiques marchands en boutique à Athènes, Rome ou Lyon et dans les grandes cités de l’Empire romain, ou colporteurs itinérants ailleurs. Imprimeur et éditeur au sens moderne du terme, au moment où débute l’invention mise au point par Johannes Gensfleisch et ses compagnons, à Mayence, vers 1450, le libraire a revêtu bien d’autres habits au cours de l’histoire. Dans le monde musulman déjà évoqué, il a longtemps occupé les fonctions du calligraphe et de l’enlumineur, tant le respect du texte sacré, sans cesse reproduit, est inhérent à ces sociétés où de grands libraires, marchands enrichis, se sont installés à Damas puis à Bagdad et au Caire ainsi qu’en Perse, dès les viiie-ix e siècles, au fur et à mesure de la progression de cette religion. Dans le monde juif, ce sont l’impression et la commercialisation de la Torah, les cinq premiers livres

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de l’Ancien Testament, qui ont donné naissance à des libraires transportant un peu partout en Europe les volumes, d’abord manuscrits et recopiés sur parchemin, puis imprimés à partir du xv e siècle. À Byzance, à Kiev puis à Moscou ou Saint-Pétersbourg, d’autres traditions, celles du monde orthodoxe, ont entraîné la survie dans d’autres espaces de pratiques nées en Grèce ou à Rome. Les bibliopoles d’Athènes, esclaves ou affranchis copieurs et vendeurs de livres, sont passés dans l’Empire romain d’Orient, à Constantinople, puis, après la chute de cette capitale d’un empire déclinant, en 1453, en Russie. Les Pères de l’Église chrétienne avaient eu besoin de nombreux copistes, eux aussi, pour retranscrire leurs récits puis leurs exégèses, et ils se multiplièrent encore au Moyen Âge, au fur et à mesure du développement des abbayes et des ordres religieux qui proliféraient à cette époque. Ce furent les universités qui organisèrent, à partir des xiie-xiiie siècles, les hommes du livre en corporations soumises à des règlements de plus en plus stricts. La librairie lyonnaise et la librairie parisienne prirent ainsi leurs marques et, dans la capitale du royaume en formation, c’est autour de la rue Saint-Jacques que les libraires vont s’installer en nombre avant de coloniser la ville et l’ensemble de ses quartiers, cinq siècles plus tard. Le palais de justice joua un rôle lui aussi, au xviie siècle, comme les théâtres au xixe, puis les universités ouvertes à tous au xx e, sans oublier les quais de la Seine, les grands magasins, les passages, ou encore les lieux de plaisir, tous donnant naissance à des libraires spécialisés. Bouquiniste ou étalant, employé ou à son compte, le libraire s’est aussi organisé, en adhérant au Cercle de la librairie, fondé en 1847, dans un premier temps, puis en se syndiquant, à partir du début des années 1890, et en exigeant le respect du prix unique du livre, cent ans plus tard, pour ne pas céder la place aux grandes surfaces et aux hypermarchés. Ainsi est-on passé du libraire défini comme un artisan ou un marchand qui vend ou qui relie ses livres, selon le dictionnaire de Furetière en 1690, à ce marchand de livres que campe dans sa boutique la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française en 1762. Dès 1809, il aura son guide spécialisé, le Manuel du libraire et de l’amateur de livres de Jacques-Charles Brunet, destiné à se repérer dans le maquis des saisies révolutionnaires qui ont mis en circulation des centaines de milliers de livres. Le Bulletin du bibliophile suivra, en 1834, avant que ne surgissent de nombreux autres périodiques, du Papetier libraire des années 1880 au Bouquiniste de la Sorbonne de 1908 en passant par le Bulletin des libraires de 1892, l’organe officiel de la profession jusqu’à la fin des années 1950. Des libraires-éditeurs ou imprimeurs s’étaient transformés, dès 1850, en historiens de leur profession, et, en 1891, paraissait la recherche savante de Paul Delalain intitulée Étude sur le libraire parisien du xiiie au xv e siècle. Depuis la fin du xix e siècle, encouragés par le Cercle de la librairie qui a pignon sur rue, à l’angle du boulevard Saint-Germain et de la rue Grégoire-de-Tours, au cœur du quartier Latin, de nombreux livres ont été publiés, retraçant les origines de la profession ou s’attachant à un aspect particulier de son organisation. Depuis le début du troisième millénaire, le libraire occupe même une place enviée en littérature, et les romans qui le mettent en scène se sont multipliés, du Libraire de Kaboul en 2003 au Libraire de Damas en 2018, comme si les destructions


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de livres perpétrées à Mossoul ou à Tombouctou par l’État islamique (Daech), ou en Afghanistan par les talibans, plaçaient soudainement cette profession sous les feux de l’actualité. Dans un autre contexte, celui des nouvelles concurrences que les jeux vidéo et Internet commençaient à développer face au livre, Lawrence Block publiait en 1997 Le Blues du libraire, un polar plein d’humour qui traite, à sa façon, du commerce des livres d’occasion. Sans qu’il y ait un rapport évident avec le contenu de ce roman, de nombreux articles de presse reprennent alors l’antienne du blues ou du mal-être des libraires au début des années 2000, mais, cette fois, en traitant de la montée en puissance du commerce en ligne et du développement des livres numériques qui semblent vouloir annoncer la fin d’un monde. On est loin à cette date du Libraire amoureux de Maurice Toesca, paru en 1975, mais, du Libraire de la rue Poliveau (2005) au Libraire d’Amsterdam (2008) et au Libraire de Berlin (2015), le personnage a continué à essaimer, et chaque ville semble vouloir considérer son libraire comme un être suffisamment représentatif pour qu’il se transforme en personnage de fiction. Avec La Libraire, le romancier Jean Michelon fait pénétrer le lecteur au cœur des fantasmes érotiques d’une libraire de province qui ne peut assumer autrement qu’en imagination les désirs qui la hantent. Adaptation à peine voilée des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, cette fiction a du moins le mérite de rappeler que la librairie est aussi un monde qui s’écrit au féminin, ce que le cinéma montre davantage que le roman. Si dans Coup de foudre à Notting Hill (1999), la librairie n’est guère que le décor indispensable à la rencontre entre une star de cinéma, Julia Roberts, et un jeune libraire, Hugh Grant, elle est au centre de The Bookshop, le film d’Isabel Coixet de 2017 qui retrace l’installation d’une jeune libraire dans un manoir du Nord de l’Angleterre au début des années 1950. Dans Les Faussaires de Manhattan (2018) de Marielle Heller, c’est le quartier des libraires d’ancien et des marchands d’autographes de Greenwich Village, à New York, qui sert d’arrière-plan aux manipulations des deux escrocs, Lee Israel et Jack Hock. Plusieurs libraires et notamment celle qui fait constamment confiance à l’héroïne, Anna, interprétée par Dolly Wells, gravitent autour de Lee Israel, lui achetant toutes les fausses lettres d’écrivains qui alimenteront leur commerce. Libraire indépendante, passionnée par son métier, attirée par celle qu’elle considère comme une authentique écrivaine, Anna offre un assez bon exemple d’Américaine libérée, ayant sans doute puisé dans les livres qu’elle vend ou qu’elle collectionne le fondement même de sa liberté. Avant de revenir, dans la troisième partie de ce livre, à la librairie aujourd’hui, en France mais aussi dans le monde, on parcourra les étapes essentielles de son histoire, de la haute Antiquité à la fin de l’Ancien Régime dans un premier temps, puis de 1789 à nos jours dans une deuxième partie consacrée à la librairie moderne. En multipliant les angles d’attaque, en donnant autant à voir qu’à lire les moments essentiels de cette histoire, on voudrait insister sur le rôle primordial de ces médiateurs du livre que furent et que sont, aujourd’hui encore, les libraires, dans la diversité des fonctions qui sont les leurs un peu partout dans le monde. Gardiens et conservateurs d’une partie du patrimoine de l’humanité à travers ce que


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l’on appelle les classiques qu’ils font lire au public, ils sont aussi les découvreurs des talents de demain qu’ils s’efforcent de mettre au contact de nouveaux lecteurs. Obligés d’innover en permanence pour ne pas se laisser dépasser par les sirènes des entreprises de la « Netéconomie », Amazon en Occident, Alibaba en Asie, les libraires dépensent beaucoup d’énergie à modifier le visage de leur profession depuis une vingtaine d’années. Dans un monde qui change en permanence et où le temps de lire des livres se réduit au profit de la lecture des messages qui inondent les smartphones, un effort inouï d’imagination est exigé de ceux et de celles qui continuent à croire que le livre demeure la plus belle invention de l’humanité. C’est sans doute en songeant à cet aspect fondamental du livre que, dans certaines régions de Russie, les parents de condition modeste continuent à placer des feuilles de papier imprimé dans le berceau des nouveau-nés, persuadés qu’ainsi protégés contre l’adversité et l’ignorance, ils bénéficieront d’une existence meilleure que celle de leurs géniteurs.


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Extrait "Histoire des libraires et de la librairie de l'Antiquité jusqu'à nos jours" by Actes Sud Issuu - Issuu