Mariella Guzzoni Si Vincent Van Gogh a vécu avec force sa passion de l’art et sa quête religieuse, il a été aussi un fervent lecteur. Cette exploration à la découverte de ses auteurs favoris et de ses livres préférés permet de saisir les liens directs qui unissent sa peinture aux écrivains qui l’ont inspiré. Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Christine Piot. ISBN 978-2-330-13540-9 DÉP. LÉG. : SEPT. 2020 29 e TTC France www.actes-sud.fr
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Les livres de Vincent
“J’ai une passion plus ou moins irrésistible pour les livres”
Mariella Guzzoni
Les livres de Vincent Les écrivains qui ont inspiré Van Gogh
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S omm a ir e 6 I N T RODUC T ION
19 C H A P I T R E 1 ~ D e l a p r é d i ca t i o n à l a p e i n t u r e 35 C H A P I T R E 2 ~ L’a r t e t l a v i e
71 CH A PI T R E 3 ~ Le peintre paysan 91 C H A P I T R E 4 ~ L a Vi l l e l u m i è r e
1 21 CH A PI T R E 5 ~ En Provence
147 C H A P I T R E 6 ~ L a l e c t u r e , t h è m e pi c t u r a l 167 C H A P I T R E 7 ~ Un l e c t e u r d e t o u t e é p o q u e
191 U N E V I E PA R M I L E S L I V R E S : C H R O N O L O G I E S É L E C T I V E 211 NOT E S 2 18 B I B L I O G R A P H I E S É L E C T I V E 2 2 3 R E M E RC I E M E N T S 224 CR ÉDI TS PHOTOGR A PH IQU E S 2 25 I N D E X
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de renouveler le genre, à une époque où la lecture elle-même connaît une évolution spectaculaire. Les nombreux livres que Van Gogh a représentés dans ses œuvres donnent à ses compositions novatrices un caractère particulier ; c’est le cas de la pile d’ouvrages qu’il a peinte à Paris en 1887, nature morte qui déborde d’enthousiasme. Vincent lit beaucoup, couvrant des siècles de littérature et d’histoire de l’art (ses lettres mentionnent des centaines d’œuvres littéraires, dues à quelque deux cents auteurs, en quatre langues4) et ses habitudes de lecture reflètent l’évolution de ses goûts, en étroite connexion avec ses changements de vie. Dans certains cas, elles annoncent même ses déplacements d’un pays à l’autre, ou d’une profession à l’autre. La correspondance régulière qu’il entretient avec Théo et quelques autres personnes permet de suivre son évolution intellectuelle et artistique des Pays-Bas à Paris (1886-1888), puis en Provence (1888-1890), jusqu’à ses derniers mois à Auvers-sur-Oise (mai-juillet 1890). Vincent n’est pas un spécialiste de la littérature ; ses lettres ne prétendent pas à la critique littéraire et, d’ailleurs, ce livre ne tend nullement à pénétrer dans ce domaine. C’est lui-même que Van Gogh cherche dans les livres et il se projette dans ses textes de prédilection, comme si ceux-ci lui tendaient un miroir ; il se trouve des affinités avec les idées ou les sentiments qui s’y expriment. Plusieurs de ses autoportraits l’illustrent, notamment cinq exemples reproduits ici, représentatifs d’étapes significatives de son parcours artistique (voir pages 75, 95, 118, 129 et 138). Ils ne témoignent pas de quelque influence extérieure mais de l’enthousiasme d’un homme qui ne peut se passer de lire. Quand un auteur le captive, il lit tout ce qu’il peut trouver de lui : “Pour ce qui est des écrivains, ne crois-tu pas, toi aussi, qu’on ne connaît des écrivains comme Dickens, Balzac, Hugo, Zola, que lorsqu’on peut avoir une certaine vue d’ensemble de leur œuvre ? À mon sens, Michelet et ErckmannChatrian appartiennent également à cette catégorie” [345]. Ces mots, adressés à son ami peintre Anthon Van Rappard (1858-1892), montrent combien le goût de la lecture est fort chez lui. Il trouve chez ses auteurs favoris – Charles Dickens, Émile Zola, Victor Hugo, Jules Michelet et Pierre Loti, pour n’en nommer que quelques-uns – une inspiration et une compagnie. Il y a plusieurs thèmes récurrents dans les ouvrages qu’il aime : l’injustice et la sympathie pour les pauvres ; la valeur de la simplicité, de l’humilité et du dur labeur ; la célébration de la terre et de la nature ; l’approfondissement 12
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Homme assis au coin du feu, lisant Pierre noire, fusain, lavis gris, aquarelle opaque sur papier vergé 47,5 × 56,1 cm Etten, octobre-novembre 1881
“[…] tout a changé pour moi & maintenant je suis en route & mon crayon est devenu quelque peu docile & parait le devenir davantage de jour en jour.” Lettre à Théo, Cuesmes, 24 septembre 1880 [158]
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et très certainement intéressant aussi en tant qu’être humain” [174]. Et, l’année suivante, alors qu’il vivait à La Haye, il a acheté La Mascarade humaine du même Gavarni, recueil de cent lithographies, dont l’une représente un homme dans un bar dans une pose frontale comparable. Les termes de l’introduction, par l’écrivain et dramaturge Ludovic Halévy (1834-1908), ont sans doute touché la corde sensible en lui : “C’était en 1828. Gavarni avait vingt-quatre ans… Il était pauvre ; il était inconnu… Il écrit sur son carnet ces simples mots : il reste à être vrai.” Vincent fait plusieurs fois référence à ce passage dans ses lettres ; l’opinion exprimée concorde parfaitement avec ses convictions. Gavarni est l’un des illustrateurs français qu’il admire le plus et qui, comme Honoré Daumier (1808-1879), voit selon lui “la société avec malice”, contrairement à d’autres artistes au “sentiment plus sérieux” [278]. Vincent n’a pas perdu son humour, et cet autoportrait, plus vrai que nature, marque un premier tournant dans son évolution artistique à Paris3. Dans la Ville lumière, l’art de l’Extrême-Orient acquiert clairement une plus grande visibilité à partir du milieu du XIXe siècle. Un accord commercial a été signé en 1858 entre le Japon et la France, cinq ans après que le Japon a ouvert ses ports à l’Occident, et l’Exposition universelle de 1867 à Paris marque la première expédition officielle de milliers d’objets en provenance de l’Empire du Soleil levant. L’art d’Extrême-Orient devient le point de mire de nombreux collectionneurs et critiques, comme Edmond de Goncourt, Louis Gonse et Philippe Burty (qui forge le terme de “japonisme” en 1872). Son succès auprès du grand public date de l’Exposition universelle de 1878, où le Japon est représenté par un pavillon, et le charme de l’art japonais fait alors des émules. Parallèlement, le monde parisien de l’édition s’emploie à promouvoir l’art et la culture du Japon. Des textes instructifs, écrits par d’éminents auteurs et somptueusement illustrés, contribuent largement à la diffusion de l’art extrême-oriental en France. L’une des premières publications de ce genre est Promenades japonaises d’Émile Guimet (1836-1918), illustrée par Félix Régamey (1844-1907), véritable journal de leur long circuit à travers l’archipel, présenté à l’Exposition universelle de 1878. L’illustrateur de talent a dessiné d’après nature les scènes et paysages qu’il a observés au cours de leur voyage en compagnie du collectionneur français (et futur fondateur du musée Guimet). Avec son regard attentif aux détails il a réalisé de nombreux dessins et aquarelles véritablement fascinants. Ce récit illustré de leurs vicissitudes, 94
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Autoportrait avec pipe et verre Huile sur toile 61,1 × 50,1 cm Paris, janvier 1887 Signé “Vincent 87” en haut à gauche
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première fois dans un portrait, Van Gogh, peu soucieux de véracité et de ressemblance, dépasse l’imitation. Très peu de lettres datent des deux années que Vincent passe à Paris, car les deux frères vivent alors ensemble, mais un courrier à Willemien atteste que Vincent est plus motivé et curieux que jamais. La correspondance avec sa sœur cadette, qui nous est parvenue, débute à Paris à la fin du mois d’octobre 1887. Willemien, qui pense devenir écrivaine, lui a envoyé un texte court, et Vincent l’encourage à suivre son inspiration, à laisser surgir son tempérament : “Dans tout être humain sain et naturel il existe comme dans le grain de blé, une force germinatrice.” Pour écrire, insiste-t-il, il n’est pas nécessaire d’étudier – “Non, ma chère petite sœur, apprend à danser…” [574]. Les lettres de Vincent à sa “petite sœur” sont touchantes, le ton en est libre et protecteur. Elles donnent aussi un aperçu de sa propre sensibilité littéraire à travers ses conseils de lecture car il lui propose des auteurs contemporains parmi les principaux représentants du naturalisme français : Émile Zola, Edmond de Goncourt et Guy de Maupassant (1850-1893). Ses suggestions enthousiastes révèlent qu’il dévore quantité de romans et notamment qu’il vient de “lire Mont-Oriol de Guy de Maupassant”, fraîchement sorti des presses. Au cours de l’automne de la même année, Vincent peint à deux reprises des Piles de romans français (voir pages 7 et 112), la seconde toile étant plus grande et plus fouillée que l’étude préparatoire. Les livres y sont éparpillés sur la table, leurs titres illisibles. Ils ont des couvertures souples et jaunâtres pour beaucoup, typiques des romans naturalistes français de l’époque, publiés pour la plupart par Georges Charpentier. Un livre est ouvert au premier plan, à côté d’un autre à droite avec une couverture bleue qui crée un contraste. Ce dernier est peut-être le “chef-d’œuvre de Maupassant”, Bel-Ami, voire MontOriol que Vincent “venait de lire”, comme on le sait11. Pour lui, les livres et en l’occurrence la littérature française offrent le moyen de mieux se comprendre soi-même et d’appréhender le monde environnant. Dans ce tableau, il expose ses convictions : c’est un grand hommage à la narration française moderne. Sur la suggestion de Théo, l’œuvre est montrée à Paris au Salon des Indépendants en mars 1888, ce qui nous vaut d’apprendre qu’il “faudra donner comme titre de cette étude : « Romans parisiens »” [584]. On ne possède aucune date précise pour ces deux toiles exécutées, suppose-t-on, en octobre-novembre 1887. Mais on sait, grâce à une lettre 10 8
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Père Tanguy Huile sur toile 92 × 75 cm Paris, 1887
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ultérieure envoyée d’Arles, qu’à Paris Vincent a été impressionné par “un bien beau portrait” de Puvis de Chavannes, “le vieillard serein dans son clair intérieur bleu lisant le roman à couverture jaune – un verre d’eau dans lequel un pinceau pour l’aquarelle et une rose – à coté de lui” [655]. Or, l’exposition, consacrée à des “Peintures, pastels et dessins par M. Puvis de Chavannes”, qu’il a vue à Paris, s’est tenue à la galerie Durand-Ruel du 20 novembre au 20 décembre. Il est possible que ce soit la vue de ce tableau qui l’ait incité à renouer avec le thème du lecteur. En outre, Vincent a ajouté dans sa seconde toile un verre avec trois boutons de rose dedans, en référence au peintre “si sage et si juste” dont l’œuvre plonge “dans l’intimité de notre époque même” [655]. À Paris, aucun modèle, aucun vieillard n’est prêt à poser pour ces deux toiles comme c’était le cas pour les quatre œuvres sur papier de l’époque hollandaise, qui représentaient des lecteurs âgés (voir frontispice et pages 13 et 54). Traiter de façon “moderne” la “figure du lecteur” n’était pas chose aisée. Vincent ne s’est jamais représenté avec un livre dans aucun autoportrait, pas plus qu’il n’en a mis entre les mains de son ami Alexander Reid, dans son portrait du marchand d’art écossais, assis dans un fauteuil, quand celui-ci est venu séjourner chez les deux frères, rue Lepic. Romans parisiens est sa réponse très intime et personnelle à la question du traitement du thème de la lecture : il fait pour ainsi dire poser les livres comme des amis. Il y en a vingt et un dans la première toile, brossée plus largement, et vingt-deux ou vingt-trois dans la seconde. Et, bien qu’invisible, le lecteur est présent : dans les deux œuvres, un livre est ouvert au premier plan, comme une invitation à la lecture. Malheureusement, le texte en est illisible12. Vincent renoue avec le thème de la lecture entre la fin de 1887 et le début de l’année 1888 dans une composition novatrice, Nature morte avec statuette en plâtre et livres. Il y peint deux livres, l’un en jaune, l’autre en bleu clair, en peignant cette fois clairement les titres : Germinie Lacerteux des frères Goncourt et Bel-Ami de Guy de Maupassant. À côté se dresse une statuette en plâtre de sa collection et, à l’arrière-plan, un pan de “ciel” bleu nuit imaginaire qui contraste avec le jaune citron de la draperie. Vincent a de nouveau introduit une seule tige chargée de trois boutons de rose, quasiment identique à celle de Romans parisiens. Chez les maîtres hollandais, fleurs et statues figurent souvent dans les natures mortes comme des attributs traditionnels de l’artiste. Mais ici Vincent renouvelle le genre en construisant 114
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Nature morte avec statuette en plâtre et livres Huile sur toile 55 × 46 cm Paris, fin 1887
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Portrait de l’artiste par lui-même, à l’estampe japonaise Huile sur toile 43,2 × 33,9 cm Paris, 1887-1888
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yeux sont pour la première fois en amande – yeux verts aux touches fragmentées, terre verte pour l’iris et la pupille, vert d’eau pour le reste de l’œil13. Cet autoportrait, peu connu mais très touchant, est comme une photographie du peintre, prêt à s’évader de Paris pour trouver son “Japon” dans le Midi de la France. Cette période de transition dans son évolution artistique se reflète dans ses changements de goût en matière de lecture, qui ont même peut-être en partie influé sur elle : ses années parisiennes marquent en effet un grand tournant entre “anciens” et “nouveaux” auteurs. Comme il l’écrit à sa sœur : “Ce que je trouve si beau chez les modernes, c’est qu’ils ne moralisent pas comme les anciens” [574]. Mais Paris n’a plus rien à lui offrir, la Provence l’appelle.
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Gauguin, Bernard, Laval, Signac… En mai, il trouve ce qu’il allait appeler sa “petite maison jaune” : “une station intermediaire entre l’Afrique & les tropiques et les gens du nord” [714]. Cette habitation se compose de quatre pièces, formant l’“aile droite” d’un bâtiment, place Lamartine. C’est concrètement le premier pas vers le rêve qu’il caresse depuis le début de sa carrière de peintre [626, 602]. L’heure est au renouveau et à l’excitation, simplement et avec sincérité : une maison à meubler, douze chaises, deux lits. Au cours de ces premiers mois à Arles, Van Gogh réalise une série d’études sur la poétique de la nature, auxquelles il mêle des éléments de l’art japonais désormais assimilés. Les premières toiles auxquelles il travaille comptent “2 petites études” [582] dont l’une représente un unique rameau d’amandier, “déjà en fleur, malgré tout”, dans le concentré de lumière d’un simple verre. La seconde est une symphonie en rose. Derrière le rameau d’amandier est posé un livre également rose, assez épais, sans le titre. Le choix de la couleur de la couverture repose probablement sur un parti pictural, en accord avec les fleurs. L’œuvre a été offerte en cadeau à sa sœur Willemien qui allait fêter ses vingt-six ans. Les compagnons de route de Vincent en Provence sont des livres moins sérieux, plus drôles et plus légers que ceux qu’il lisait à Paris. Les Aventures prodigieuses de l’intrépide Tartarin de Tarascon de Daudet et sa suite, Tartarin sur les Alpes, l’ont beaucoup amusé, et les illustrations des couvertures évoquent leur aspect comique : le héros, un rustre, est à la fois maladroit et retors. Il a le don de se retrouver dans des situations invraisemblables. Les romans satiriques de Daudet tournent en dérision les Provençaux, en particulier les Tarasconnais et, de toute part, Vincent voit des caricatures du héros local – des figures qui lui paraissent “d’un Daumier absolu souvent” [695]. Curieux de voir la ville elle-même, située à seulement 20 kilomètres au nord d’Arles, il ne tarde pas à en prévoir la visite. Le 4 juin, il est aux Saintes-Maries-de-la-Mer, où il peint les vagues de la Méditerranée, et écrit à Théo : “Semaine prochaine je desirerais aller à Tarascon faire deux ou trois études” [619]. On sait qu’il s’y est rendu autour du 10 juin : “J’ai été un jour à Tarascon, malheureusement il faisait un tel soleil et une telle poussière ce jour que je suis rentré bredouille” [623]. Mais les gratifications vont venir plus tard. La première de ses toiles spectaculaires est un autoportrait sans équivalent : “une pochade que j’ai faite de moi chargé de boites, de batons, 122
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Branche d’amandier en fleur dans un verre Huile sur toile 24 × 19 cm Arles, 1888
“De mon côté il faut aussi que je te félicite à l’occasion de ton anniversaire. Comme je tenais à t’offrir une de mes œuvres qui puisse te plaire, je mettrai de côté pour toi une petite étude représentant un livre et une fleur.” Lettre à Willemien, Arles autour du vendredi 30 mars 1888 [590]
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rose et, quand il habite la Maison jaune, il envisage de placer deux de ces plantes “devant la porte dans des tonneaux” [685], mais il semblerait qu’il ne l’ait pas fait. Il place en revanche un bouquet de lauriers roses en fleurs dans un vase de majolique au centre de l’une de ses toiles, en une symphonie de tons de rose et de vert. À côté, sur la table, est posé sur un autre livre sans titre un de ses compagnons de route, La Joie de vivre de Zola, rehaussé de touches de jaune citron10. Van Gogh montre souvent les deux visages de la vie – d’une part, une fleur – “cela parle amour” [763] ; de l’autre, l’amère vision du monde de Zola, dissimulée sous un titre faussement optimiste. Dans Madame Chrysanthème de Pierre Loti, les descriptions poétiques de la nature, depuis “la nuit est fraîche, silencieuse, exquise” au Japon jusqu’à “la montagne alentour est silencieuse”, sont agrémentées d’images d’insectes, disséminées ici ou là à travers tout le livre. Une cigale solitaire est si réussie qu’elle semble près de s’envoler de dessus de la page (voir page 136). Son chant, “pour moi le bruit caractéristique de ce pays”, imprègne le texte de Loti, “strident, immense, éternel qui sort nuit et jour dans les campagnes japonaises”. Au plus fort de cet été brûlant, Van Gogh se sent en harmonie avec la cigale : “je travaille même en plein midi en plein soleil sans ombre aucune dans les champs de blé et voilà, j’en jouis comme une cigale” [628]. À Arles, il observe que ces insectes sont très bruyants : “Ces cigales (je crois que leur nom est cicada) chantent au moins aussi fort qu’une grenouille” [638]. Dans sa lettre à Théo, il en dessine une au milieu de cette précision : “Les cigales – non pas celles de chez nous mais des comme ceci on les voit dans les albums japonais.” Si c’est le livre de Loti qui a vraiment nourri son imagination11, il connaît l’estampe Vers et Insectes d’Utagawa Yoshimaru. À la mi-septembre, tout est prêt et il emménage dans sa nouvelle maison. Il écrit à Théo qu’il se sent comme “une locomotive à peindre” [680]. Willemien revient tout juste de Paris, où elle a découvert les nouveaux courants artistiques : “Théo m’a écrit qu’il t’a donné des japonaiseries. C’est certes le moyen le plus pratique pour arriver à comprendre la direction qu’actuellement a prise la peinture. colorée et claire” [678]. La Provence, avec sa nature vierge et son soleil puissant, est pour Vincent “son” Japon : “ici je n’ai pas besoin de Japonaiseries car je me dis toujours qu’ici je suis au Japon” [678]. Il accorde une place d’honneur à Hokusai (1760-1849), artiste emblématique de l’époque d’Edo, celle “du plus habile de tous les artistes qui croquent 134
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Pierre Loti Madame Chrysanthème Édition du Figaro, Calmann-Lévy, Paris, 1888, Frontispice
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Lettre à Willemien [720] 21,1 × 26,9 cm Arles, 12 novembre 1888
a recommandés et qu’elle a lus avec plaisir, comme l’attestent ses lettres à Théo. Malheureusement, aucune des lettres qu’elle a adressées à Vincent n’est venue au jour et l’on ignore comment elle a réagi à cette esquisse. Il est probable que beaucoup des images que Vincent a admirées au fil des ans ont contribué à la construction de ce tableau : notamment, parmi ses favorites, les œuvres du père Corot (1796-1875), d’Ernest Meissonier (1815-1891) et de Pierre Puvis de Chavannes (1824-1898). Il connaît certainement aussi plusieurs peintures sur le thème même de la liseuse, réalisées d’après nature par des artistes contemporains, mais il n’en commente 156
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Liseuse de romans Huile sur toile 73 × 92,1 cm Arles, novembre 1888
“J’ai maintenant peint aussi une liseuse de romans. de grands cheveux très noirs, un corsage vert, des manches lie de vin, la jupe noire, le fond tout jaune, des rayons de bibliothèque avec des livres. elle tient à la main un livre jaune. Voila pour aujourd’ hui.” Lettre à Willemien, Arles, autour du 12 novembre 1888 [720]
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les ouvrages sont en français, les couvertures étant rouges. C’est le seul exemple où les titres sont donnés en deux langues dans tout son œuvre peint. Si, durant le plus clair de sa vie, il a lu en français et en anglais (deux langues étrangères pour lui), l’attention qu’il a portée aux différentes traductions d’un même texte est remarquable. Chez Dickens comme chez Beecher Stowe, le potentiel éthique et politique de la littérature traverse leurs œuvres de fiction avec une clarté et un engagement moral exemplaires. Les messages d’humanité ne connaissent pas de barrières linguistiques et ce n’est pas un hasard si Vincent a réuni ces deux livres quatre fois de suite en cette période de sa vie. Même durant les mois les plus déstabilisants de son existence quand, à l’asile, “« L’oisiveté » où végètent ces pauvres malheureux est « une peste »” [866], – “pas un livre, rien pour les distraire” [776] –, Vincent s’accroche à son credo de toujours. Il pense que c’est “un devoir d’y résister” [801] : “Si je n’étudie pas, si je ne cherche plus, alors je suis perdu” [155]. En mai 1890, après une longue année passée à Saint-Rémy, le désir de Vincent de retourner dans le Nord est plus fort que jamais. Tout se décide vers le milieu du mois ; il ira à Auvers-sur-Oise, un village tranquille à une trentaine de kilomètres de Paris. Le 16 mai, il prend le train pour la capitale, où il passe quelques jours pour rendre visite à Théo et à sa nouvelle famille et renouer avec quelques vieux amis et connaissances. Puis il se rend à Auvers-sur-Oise, où il loge à l’auberge Ravoux. Il rencontre son nouveau médecin, Paul Gachet, recommandé à Théo par Camille Pissarro. Artiste amateur et ami de nombreux peintres, il accepte de veiller sur Vincent qui le trouve, dès l’abord, “assez excentrique” [873], mais le considère bientôt comme “un ami tout fait” [879]. Gachet l’engage à travailler, la meilleure chose à faire dans ces “cas”. Van Gogh lui rend souvent visite et peint chez lui. Dans l’un des deux portraits qu’il fait de lui, apparaissent deux livres : Germinie Lacerteux et Manette Salomon des frères Goncourt, que le peintre a apportés chez son médecin30. Germinie Lacerteux est l’un des romans favoris de Vincent, et Edmond de Goncourt lui-même le considère comme le “livretype qui a servi de modèle” à tout ce que son frère et lui ont produit “sous le nom de réalisme, naturalisme, etc.31”. Une fois de plus, la fameuse préface a dû impressionner Van Gogh. Dans ses premières lignes, les deux 186
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Le Docteur Gachet Huile sur toile 66 × 57 cm Auvers-sur-Oise, 1890
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Les livres de Vincent
“J’ai une passion plus ou moins irrésistible pour les livres”
Mariella Guzzoni
Les livres de Vincent Les écrivains qui ont inspiré Van Gogh
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