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Extrait "L'amour du cinéma m'a permis de trouver une place dans l'existence"

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“Quand j’avais vingt ans, j’ignorais si je parviendrais à devenir réalisateur mais aimer le cinéma et m’y dévouer corps et âme, je savais que c’était en moi. […] L’amour du cinéma m’a permis de trouver ma place dans l’existence.” Bertrand Tavernier Voici la conversation que Thierry Frémaux a menée avec Bertrand Tavernier pour ouvrir la nouvelle édition d’Amis américains, qui reparaît en ce mois d’octobre 2019. Pour ceux qui possédaient déjà l’ouvrage, il est publié cette fois-ci en volume indépendant et de surcroît dans une version légèrement plus longue. Le réalisateur, connu pour son intarissable érudition et sa cinéphilie généreuse, revient sur la naissance d’une passion et aborde de nombreux sujets liés à l’Amérique et à son cinéma : les grands auteurs classiques, la Liste noire et le maccarthysme, la guerre de Sécession et le politiquement correct. On y croise également Clint Eastwood et Quentin Tarantino, Claude Chabrol et Jean-Pierre Melville, des producteurs de l’âge d’or d’Hollywood, quelques scénaristes oubliés ainsi que Steve Tesich et Russel Banks. Du Tavernier en direct pour un texte stimulant et souvent émouvant.

L’AMOUR DU CINÉMA M’A PERMIS DE TROUVER UNE PLACE DANS L’EXISTENCE

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

BERTRAND TAVERNIER

Bertrand Tavernier Post-Scriptum à Amis Américains

L’amour du cinéma m’a permis de trouver une place dans l’existence Conversation avec Thierry Frémaux

ISBN 978-2-330-13145-6 DÉP. LÉG. : OCT. 2019 10 e TTC France www.actes-sud.fr

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Photographie de couverture : John Huston sur le tournage de La Nuit de l’iguane (The Night of the Iguana, 1964). D. R.

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Ce que vous allez lire est l’entretien complet qui ouvre la nouvelle édition de l’ouvrage de Bertrand Tavernier, Amis américains, qui reparaît en ce mois d’octobre 2019. Nous arrivions tous deux de Cannes et sommes donné rendez-vous à son domicile parisien afin de voir si nous pouvions ajouter quelque chose aux conversations que nous avions déjà eues pour les précédentes éditions de ce recueil de textes. Nous devions produire huit pages, nous en avons livré trente-deux. Anne-Sylvie Bameule, qui s’occupe de notre collection cinéma chez Actes Sud, souhaitait que, pour ne pas obliger ceux qui possédaient le livre à l’acquérir à nouveau, il soit aussi publié en volume indépendant. Le voici, donc. Et de surcroît, ce que vous allez lire est une version légèrement plus longue que celle figurant dans Amis américains. On ne se refait pas. Bonne lecture. TF

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Amis américains a été publié la première fois en 1993 puis, après plusieurs retirages, une nouvelle édition revue et augmentée est parue en 2008. À nouveau épuisé depuis quelques années, le livre était régulièrement demandé par les lecteurs. Le revoici donc en librairie et nous nous retrouvons pour une autre préface-conversation, chez vous à Paris, pour cette troisième réédition… Une réimpression en paperback, comme disent les Américains : la maquette est identique mais le papier et le grammage diffèrent, d’où un objet moins imposant, plus léger. Je ne sais pas ce qui nous avait pris de faire un tel livre-monstre ! Mais les photos et la documentation que vous aviez réunies avec Julien Camy, le travail de conception des ateliers d’Actes Sud et celui du graphiste, Philippe Magnon, tout cela méritait, je crois, de le voir réapparaître en librairie.

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Finalement, ce livre, qui évoque votre jeunesse d’attaché de presse, de journaliste et de critique, ne questionne-t‑il pas la cinéphilie aujourd’hui ? Je ne sais pas. J’avais souhaité, en réunissant cet ensemble en 1993, qu’il soit un témoignage de notre façon de rendre au cinéma américain et à ses grands auteurs ce qu’il nous avait donné : un plaisir absolu de spectateur, une façon d’appréhender le monde, l’Histoire, la société. Une manière de vivre aussi car l’amour du cinéma m’a permis de trouver ma place dans l’existence. Quand j’avais vingt ans, j’ignorais si je parviendrais à devenir réalisateur mais aimer le cinéma et m’y dévouer corps et âme, je savais que c’était en moi. Aujourd’hui, les modes d’expression de la cinéphilie ont changé mais l’esprit, pour ceux qui en perpétuent la pratique – et ils sont plus nombreux qu’on ne le pense –, reste le même. Sans doute avons-nous eu la chance de vivre une période bénie de l’histoire du cinéma américain et de tomber sur une extraordinaire génération de cinéastes : imaginez que nous pouvions parler de la guerre du Pacifique avec John Ford ou évoquer le maccarthysme avec Joseph Losey ou Abraham Polonsky. Sauf qu’à l’époque, vous n’étiez pas metteur en scène. On a du mal à imaginer que ces gens 12

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recevaient un jeune attaché de presse parisien totalement inconnu. Sans doute étaient-ils moins sollicités quand, aujourd’hui, le contrôle règne en permanence. À l’époque, c’était possible. Bizarrement, la parole circule plus qu’avant mais de manière plus officielle. Les cinéastes voyagent et donnent énormément. Dans les années soixante, quand ils venaient à Paris, cela se savait peu. Il y avait certes des hommages à la Cinémathèque et j’ai pu entendre Clarence Brown évoquer Maurice Tourneur, ou Jean Negulesco déclarer qu’il s’était fait piquer sa première petite amie par Modigliani. Vérifiez, il n’y a eu aucun entretien avec Brown ou Negulesco alors que Fritz Lang était systématiquement interviewé. Les metteurs en scène s’en tenaient à la stricte promotion de leur dernier film. Avec Pierre Rissient, avec qui je travaillais, nous nous arrangions pour aller beaucoup plus loin, les faire parler de leur œuvre. Ainsi, pour John Ford que nous avions fait venir grâce aux frères Siritzky à Paris parce qu’ils ressortaient Fort Apache (Le Massacre de Fort Apache, 1948), il y avait notre travail d’attachés de presse mais aussi l’impatience de passer du temps avec lui. Qu’est-ce qui, chez vous, motivait l’envie de rencontrer tel ou tel artiste ? Les films. Quand j’aime une œuvre, j’aime en rencontrer l’auteur. Je continue de le faire. Par 13

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exemple, ces entretiens que nous avons réalisés en 2007 avec Quentin Tarantino, Alexander Payne ou Joe Dante : c’était pour le livre, mais j’avais vraiment envie de parler de leur travail avec eux. Quentin Tarantino, je l’avais rencontré avant Pulp Fiction grâce à Irwin Winkler. On se croise à Los Angeles dans sa salle du New Beverly ou à Lyon où nous lui avons remis le Prix Lumière ; Joe Dante, c’est quelqu’un avec qui j’entretiens une correspondance nourrie car il est lui-même très actif, toujours à l’affût de tel papier dans tel journal de l’Amérique profonde. Depuis quelques années, je suis heureux de voir régulièrement Taylor Hackford dont j’aime Dolores Claiborne (1995) ou Ray (2004) ou Michael Mann que j’ai découvert dès ses premiers films et qui est un militant du droit d’auteur à la Directors Guild. Quel fut votre premier voyage aux États-Unis ? Je suis parti grâce à l’argent gagné avec le sketch des Baisers, que je venais de réaliser1. J’étais avec Robert Benayoun, qui écrivait aussi dans Positif. Nous avons atterri à New York pour quelques jours de projection. Puis on a 1. Les Baisers, film à sketches de Bernard ToublancMichel, Jean-François Hauduroy, Claude Berri, Charles Bitsch et Bertrand Tavernier, auteur du sketch Le Baiser de Judas.

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filé en Californie, on a traversé l’Amérique en bus Greyhound. Est-ce pendant ce séjour que Robert Benayoun a écrit le fameux “Vous vous croyez à Hollywood ?” publié dans Positif ? Absolument. On rencontrait les gens ensemble ou séparément. Don Siegel, on le voit tous les deux mais c’est Robert qui signe le texte. Lui qui s’est passionné très tôt pour l’animation m’entraîne à la rencontre de tas de gens épatants comme Robert Cannon, qui avait travaillé avec Chuck Jones et Tex Avery. J’en profite pour rencontrer Angie Dickinson, que je vénérais. Je fais aussi une interview de Richard Bartlett, publiée dans Les Nouvelles littéraires. Et surtout, je vais voir William Witney sur le plateau de Bonanza, dont il a réalisé 27 épisodes au début des années soixante. À part les gens du Nickel Odéon, personne ne s’intéressait à lui. Nous, on aimait ses serials et ses westerns Republic, comme The Outcast (Les Proscrits du Colorado, 1954). Je me souviens que Paratroop Command (Les paras attaquent, 1959) fut le dernier film que j’ai vu à Paris avec un avant-programme. C’était dans un cinéma du 19e arrondissement, qui avait des attractions. On est moins d’une dizaine dans la salle, dont la moitié du Nickel Odéon, notre ciné-club. Or, juste avant la projection, un type arrive sur scène et présente un 15

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numéro de… siffleur. Il a fallu se taper le spectacle. À un moment, je me souviens, il a dit : “Et maintenant, le chardonneret !” Et il a sifflé le chant du chardonneret. Il a également sifflé l’air de The Bridge on the River Kwai (Le Pont de la rivière Kwaï, David Lean, 1957). Ce sont des moments que vous n’oubliez pas ! À part ça, je n’ai jamais revu Les paras attaquent, j’ignore s’il y a du matériel. Il faudrait que je demande à Tarantino. J’en ai gardé un très bon souvenir, même avec le siffleur ! Quand Truffaut raconte les préparatifs du livre qu’il projette de faire avec Hitchcock, on sent que, dans les années soixante, les rapports étaient directs, presque amicaux, qu’il n’y avait pas d’entourage… Oui, tout était plus simple. J’envoyais des lettres à la Directors Guild, seul moyen pour repérer les réalisateurs, et à la Writers Guild pour les scénaristes. Et ils répondaient. Puis on passait par le studio et quelqu’un arrangeait tout. J’ai eu des réponses de Tay Garnett, Allan Dwan, Budd Boetticher ou Gordon Douglas. Ils étaient ravis car personne ne s’intéressait à eux, sauf des gens comme Kevin Brownlow. Aujourd’hui, la moindre demande d’interview paraît insurmontable. Nous n’avions pas conscience de tout ça, ni de la chance que nous avions. On rencontrait des gens nés au xixe siècle, des cinéastes qui avaient fondé 16

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Hollywood. L’une de mes premières lettres fut pour Delmer Daves, qu’on retrouve dans ce livre, ainsi que pour Niven Busch, l’écrivain et scénariste, l’auteur de Pursued (La Vallée de la peur, 1947) de Raoul Walsh. Lui n’y figure pas car je n’ai rien écrit à l’époque, mais je viens de publier son roman, Les Furies1, dont Anthony Mann a tiré son film, comme quoi j’ai de la suite dans les idées. Donc, vous arrivez à Los Angeles en Greyhound avec Benayoun… Et j’ai demandé à rencontrer plein de cinéastes. Pour moi, c’était comme une énorme pâtisserie ! Je n’avais qu’à puiser et, à chaque voyage ultérieur, je découvrais des gens nouveaux avec lesquels, pour la plupart, je suis resté longtemps en contact. Comment se comportaient-ils avec le jeune homme que vous étiez ? Ils étaient intrigués. Mais ils me laissaient venir. Par exemple, je voulais voir Richard Bartlett, qui avait réalisé neuf films entre 1954 et 1958. Il m’a donné rendez-vous dans un coin très éloigné du centre de Los Angeles. La course 1. Niven Busch, Les Furies, postface de Bertrand ­Tavernier, Actes Sud, “L’Ouest, le vrai”, 2019, 288 pages.

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du taxi a englouti une partie de mon budget. Mais quand il a vu que je m’intéressais vraiment à lui, il a demandé à Universal de m’organiser des projections de I’ve Lived Before, qu’il avait réalisé en 1956, et de Slim Carter, tourné l’année suivante. Je lui parle de la dimension morale et religieuse qu’on trouve dans Joe Dakota (1957), un western méditatif et pacifiste, et dans Money, Women and Guns (L’Héritage de la colère, 1958). Ça avait l’air de lui plaire. Et d’un coup, il me déclare : “Vous savez, je suis un disciple du Christ.” Puis, il précise : “En fait, je suis à moitié disciple du Christ et à moitié conducteur de camion, un boulot que je fais car c’est bien payé.” C’était pittoresque mais nous étions heureux de constater qu’on n’avait pas déliré en parlant de fable christique. J’ai également rencontré Charles Lawton Jr qui était le chef opérateur de tous les Daves formidables comme 3:10 to Yuma (3 h 10 pour Yuma, 1957), Jubal (L’Homme de nulle part, 1956) ou Cowboy (1958) ou de certains De Toth comme Man in the Saddle (Le Cavalier de la mort, 1951). Il avait aussi éclairé The Lady from Shanghai (La Dame de Shanghai, 1947) de Welles et Two Rode Together (Les Deux Cavaliers, 1961) de Ford ainsi que beaucoup de westerns qu’hélas je ne connaissais pas à l’époque. Il m’avait donné rendez-vous au Tail o’ the Cock, un restaurant aux intérieurs sombres, sur 18

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cienega Boulevard. Je me demandais comment j’allais le reconnaître et c’est lui qui est venu vers moi. il m’accueille, massif, cheveux blancs, avec un côté jovial et chaleureux qui donnait confiance. Je l’ai fait parler, je m’en souviens comme si c’était hier : “parmi les réalisateurs avec lesquels j’ai travaillé, deux connaissaient spécialement bien les objectifs et la photo : delmer daves et orson Welles. et aussi de toth. daves était imbattable sur le choix des objectifs. Ford avait tout en tête, il n’avait jamais besoin de regarder dans l’œilleton de la caméra.” Je voulais en savoir plus sur André de toth que j’aimais déjà beaucoup mais que je n’avais pas encore rencontré1. c’est lui qui m’a dit qu’André était un réalisateur très original et très libre, capable de créer une séquence de duel dans un saloon seulement éclairé par la lueur des revolvers. sinon, John Ford lui aurait aussi fait ce formidable aveu : “J’ai fait 125 films et je ne sais toujours pas où mettre la caméra pour les séquences de repas.”

1. cf. André de toth, Fragments, institut Lumière/Actes sud, 1998, 592 pages.

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“Quand j’avais vingt ans, j’ignorais si je parviendrais à devenir réalisateur mais aimer le cinéma et m’y dévouer corps et âme, je savais que c’était en moi. […] L’amour du cinéma m’a permis de trouver ma place dans l’existence.” Bertrand Tavernier Voici la conversation que Thierry Frémaux a menée avec Bertrand Tavernier pour ouvrir la nouvelle édition d’Amis américains, qui reparaît en ce mois d’octobre 2019. Pour ceux qui possédaient déjà l’ouvrage, il est publié cette fois-ci en volume indépendant et de surcroît dans une version légèrement plus longue. Le réalisateur, connu pour son intarissable érudition et sa cinéphilie généreuse, revient sur la naissance d’une passion et aborde de nombreux sujets liés à l’Amérique et à son cinéma : les grands auteurs classiques, la Liste noire et le maccarthysme, la guerre de Sécession et le politiquement correct. On y croise également Clint Eastwood et Quentin Tarantino, Claude Chabrol et Jean-Pierre Melville, des producteurs de l’âge d’or d’Hollywood, quelques scénaristes oubliés ainsi que Steve Tesich et Russel Banks. Du Tavernier en direct pour un texte stimulant et souvent émouvant.

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ISBN 978-2-330-13145-6 DÉP. LÉG. : OCT. 2019 10 e TTC France www.actes-sud.fr

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Photographie de couverture : John Huston sur le tournage de La Nuit de l’iguane (The Night of the Iguana, 1964). D. R.

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