Skip to main content

Extrait "Les yeux dans les yeux"

Page 1

À l’heure où les appareils connectés ont totalement envahi notre quotidien et où une toute nouvelle génération d’enfants a grandi entourée de tous ces objets numériques, Sherry Turkle s’interroge sur l’impact de cette hyperconnexion sur notre vie privée, mais aussi sur la gestion de nos émotions et nos relations interpersonnelles. À table, les enfants doivent entrer en compétition avec des smartphones pour attirer l’attention de leurs parents. Au travail, on se retranche derrière nos écrans, fuyant les discussions à bâtons rompus à côté de la machine à café qui nous rendaient, sans que nous nous en apercevions vraiment, plus productifs et plus engagés dans nos tâches. En ligne, nous ne partageons que des opinions à propos desquelles nous savons déjà que nos amis seront du même avis, échappant ainsi à d’éventuelles discussions conflictuelles, mais aussi au surgissement de solutions innovantes à des problématiques collectives. Le plus alarmant est que lorsque nous nous tournons vers nos écrans, au lieu de nous adresser les uns aux autres directement, il en résulte une perte d’empathie, qui touche toutes les catégories sociales, mais plus dramatiquement les jeunes. La solution est pourtant simple : se réapproprier la conversation. Se parler les yeux dans les yeux, en face à face, lever la tête de son téléphone, de sa tablette, et engager de vraies conversations avec ses amis, sa famille, ses collègues nous permettront de nous reconnecter avec nous-mêmes, de reconquérir notre créativité et de renouer avec nos émotions. Nous serons alors plus empathiques pour une société solidaire et reprendrons notre place dans le débat public et les pratiques démocratiques.

LES YEUX DANS LES YEUX LE POUVOIR DE LA CONVERSATION À L’HEURE DU NUMÉRIQUE

LES YEUX DANS LES YEUX

LES YEUX DANS LES YEUX

SHERRY TURKLE

SHERRY TURKLE

Professeure en sociologie des sciences et technologie au MIT, Sherry Turkle a consacré les trente dernières années à étudier les interactions entre les hommes et les objets technologiques, et particulièrement avec les objets informatiques (ordinateurs, jouets électroniques, robots…). Elle est l’auteure de cinq livres abordant notre relation à la culture digitale.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Elsa Petit Photographie : Depositphotos, 2020

DÉP. LÉG. : JANV. 2020 28 e TTC France www.actes-sud.fr

ISBN 978-2-330-13029-9

9:HSMDNA=VXUW^^: DOMAINE DU POSSIBLE

couv_conversation.indd 1,3

18/12/2019 16:34


CONVERSATION-INT-2019.indd 6

18/12/2019 13:41:56


À Rebecca, Kelly et Emily, avec tous mes remerciements pour toutes ces conversations autour de la table de la cuisine.

CONVERSATION-INT-2019.indd 7

18/12/2019 13:41:56


“Dans ma maison, j’avais trois chaises : une pour la solitude, deux pour l’amitié, trois pour le monde.” HENRY DAVID THOREAU, Walden1

CONVERSATION-INT-2019.indd 8

18/12/2019 13:41:56


PARTIE 1 – PLAIDOYER POUR LA CONVERSATION

11

1. CARNETS D’EMPATHIE

12

2. L’ÉVITEMENT DE LA CONVERSATION

35

PARTIE 2 – CONVERSATION À UNE CHAISE

90

1. LA SOLITUDE

91

2. L’INTROSPECTION

117

PARTIE 3 – CONVERSATION À DEUX CHAISES

146

1. E N FAMILLE

147

2. ENTRE AMIS

192

3. L ES RELATIONS AMOUREUSES

244

PARTIE 4 – CONVERSATION À TROIS CHAISES

283

1. À L’ÉCOLE

284

2. AU TRAVAIL

336

PARTIE 5 – POUR ALLER DE L’AVANT

393

1. S UR LA PLACE PUBLIQUE

394

2. LA LAME DU TEMPS

427

PARTIE 6 – UNE QUATRIÈME CHAISE ?

451

1. L A FIN DE L’OUBLI

452

Notes 487 Remerciements 551

CONVERSATION-INT-2019.indd 9

18/12/2019 13:41:56


“On parlait sans arrêt, mais on ne discutait jamais.” SAMUEL JOHNSON, The Rambler, 1752

CONVERSATION-INT-2019.indd 10

18/12/2019 13:41:56


PARTIE 1 PLAIDOYER POUR LA CONVERSATION

CONVERSATION-INT-2019.indd 11

18/12/2019 13:41:56


1 CARNETS D’EMPATHIE

CONVERSATION-INT-2019.indd 12

18/12/2019 13:41:56


“Quand on observe des enfants de douze ans jouer dans la cour, on voit qu’ils se comportent comme des enfants de huit ans… Ils ne semblent pas capables de se mettre à la place d’autrui.” Le conseiller d’éducation de Holbrooke*, interrogé sur “l’absence totale d’empathie” chez les élèves du collège

À

quoi bon un livre sur la conversation ? Nous sommes en communication permanente avec les autres. Nous envoyons des SMS, nous “postons”, nous “chattons**”. Peut-être même commençons-nous à nous sentir plus à l’aise dans le monde des écrans qu’au sein de nos foyers… Quand nous nous trouvons réu­ nis, en famille, entre amis, avec nos collègues ou notre partenaire, nous nous détournons d’eux pour consulter nos portables. Nous admettons ­volontiers que nous préférons communiquer par SMS ou par e-mail plutôt que ­directement en tête à tête ou par téléphone. Ce nouveau mode de vie où des outils s’interposent entre nous et nos interlocuteurs nous a mis en fâcheuse posture. En effet, dans tout l’éventail de nos activités, la conversation est à la fois la plus typiquement humaine et la plus humanisante. C’est là que, plei­ nement présents à notre interlocuteur, nous apprenons à écouter. C’est là que nous développons nos capacités d’empathie. C’est là que nous goûtons à la joie d’être entendus, compris. De plus, la conversation favorise l’introspection, ces dialogues avec nous-mêmes *  Il s’agit d’un nom inventé. Dans cet ouvrage, les identités de toutes les personnes citées et de toutes les structures au sein desquelles j’ai mené des entretiens ont été anonymisées par mes soins. Les vrais noms apparaissent lorsque je cite des ­documents accessibles à tous ou des propos tenus lors d’événements publics. Vous trouverez davantage de précisions sur ma méthode, voir note 14, p. 489-491. **  À l’emprise du numérique sur nos vies s’ajoute celle du globish, langue v­ éhiculaire des technologies de la communication, sur les autres langues et donc sur la pen­ sée. (N.d.T.)

– 13 –

CONVERSATION-INT-2019.indd 13

18/12/2019 13:41:56


qui sont à la base du développement psychique de l’enfant et qui se poursuivent tout au long de la vie. Or, aujourd’hui, nous évitons les conversations. Quoique nous soyons en permanence connectés les uns aux autres, nous nous cachons les uns des autres, nous ne nous montrons pas sous notre vrai visage. En effet, sur nos écrans, la tentation de nous présen­ ter tels que nous voudrions être est trop grande. Bien entendu, aucune situation sociale n’est exempte de mises en scène de soi. Mais lorsque nous pouvons composer notre image en ligne, en y consacrant autant de temps que cela nous chante, il est très facile de la retoucher et de l’embellir. À nous entendre, nous nous plongeons dans nos smartphones lorsque nous nous “ennuyons”. Et, en définitive, nous nous ennuyons souvent1, parce que nous sommes en permanence connectés, sous perfusion d’information et de divertissement, et que tout cela a créé un phénomène d’accoutumance. Nous sommes toujours ailleurs. Que ce soit à l’école, à l’église ou lors de réunions de travail, nous écoutons uniquement quand cela nous intéresse. Quand ce n’est pas le cas, nous allons chercher sur nos appareils quelque chose qui retienne notre attention. Il existe même désormais un mot (le terme anglais phubbing, contraction de phone [téléphone] et snubbing [ignorer], traduit en québécois par “télésnober”) pour décrire le fait d’envoyer des SMS tout en continuant à regarder son inter­ locuteur. Mes étudiants me disent qu’ils le font en permanence et que ce n’est pas aussi difficile que ça en a l’air. Nous commençons à ne plus nous percevoir comme appartenant à un groupe, mais comme un groupe à nous tout seuls, avec un devoir de loyauté envers nous-mêmes uniquement. Nous regardons si nous avons reçu des messages dès que nous avons une minute, ou sim­ plement dès que l’envie d’aller voir ce qui se passe dans le monde connecté devient trop forte. Même les enfants préfèrent s’envoyer des SMS plutôt que de discuter ensemble – ou, a fortiori, que de “rêvas­ ser”, de passer du temps en tête à tête avec leurs propres pensées. – 14 –

CONVERSATION-INT-2019.indd 14

18/12/2019 13:41:56


La conséquence de tout cela est que nous fuyons les conversa­ tions, du moins celles sans but précis, spontanées, où nous jouons avec les idées, où nous nous permettons d’être pleinement présents et de baisser la garde. C’est pourtant à l’occasion de conversations de ce type que se développent l’intimité et l’empathie et que se ren­ forcent les liens sociaux. Ce sont elles qui permettent les échanges créatifs à la base de l’éducation et du commerce. Mais pour avoir ce type de conversation, il faut lui consacrer du temps et de l’espace, et nous prétendons être trop occupés pour cela. Distraits partout, autour de nos tables, dans nos salons, pen­ dant nos réunions de travail et dans nos rues, nous sentons néan­ moins souffler le vent d’un nouveau “printemps silencieux2”. Cette expression a été forgée par Rachel Carson à une époque où le public était prêt à prendre conscience de l’effet destructeur du pro­ grès technologique sur notre environnement. Aujourd’hui, le temps d’une deuxième prise de conscience est venu3, au sujet cette fois de l’effet destructeur de la technologie sur la capacité humaine d’em­ pathie. En effet, on a pu observer que même en mode silencieux, un téléphone portable a la capacité d’empêcher des conversations importantes de s’engager4. La simple présence d’un téléphone dans notre champ de vision suffit pour que nous nous sentions moins reliés les uns aux autres, moins investis dans la relation à l’autre. L’heure est grave. Pourtant, je suis optimiste en écrivant ce livre. Une fois conscients du problème, nous pouvons commencer à repen­ ser nos pratiques. Quand nous y serons prêts, il suffira de nous tourner à nouveau vers une activité essentiellement humaine, que j’ai nommée la “conversation”. Celle-ci n’est autre que la thérapie par la parole qui permettra de soigner les relations humaines mises à mal dans notre monde numérique.

– 15 –

CONVERSATION-INT-2019.indd 15

18/12/2019 13:41:56


“Ils se font des amis, mais leurs liens semblent superficiels” En décembre 2013, j’ai été contactée par la directrice du collège Hol­ brooke, établissement situé dans le nord de l’État de New York. Les professeurs du collège avaient en effet remarqué que les amitiés entre leurs élèves ne suivaient pas le schéma habituel, et elle me deman­ dait d’intervenir comme consultante auprès d’eux à ce sujet. Voici comment elle formulait sa demande : “On dirait que les élèves ne se font plus d’amis comme par le passé. Ils se fréquentent les uns les autres, mais leurs liens restent superficiels.” La situation de ce col­ lège, avec le constat de la superficialité des relations amicales entre les élèves, était pour moi du plus haut intérêt. Cela coïncidait par­ faitement avec ce que j’entendais dire dans d’autres établissements scolaires, au sujet d’élèves plus âgés. C’est ainsi que ma participation à un séminaire réunissant les enseignants de Holbrooke fut actée. À cette occasion, j’inaugurai un nouveau carnet de notes. À la fin de la première heure du séminaire, j’intitulai celui-ci “Notes sur l’empathie”. En effet, c’est le sujet qui préoccupe les professeurs de Holbrooke. Leurs élèves ne semblent pas développer leur capacité d’empathie comme les enseignants pouvaient s’y attendre en se fondant sur leur expérience professionnelle. La directrice du collège, Ava Reade, précise qu’elle intervient rarement dans les relations entre les élèves, mais qu’elle y a été obligée il y a peu, une élève de cinquième ayant tenté d’exclure une de ses camarades d’un événement orga­ nisé au collège. Elle a convoqué la fillette fautive dans son bureau et l’a interrogée sur les raisons de ses agissements. La réponse de celle-ci a été très laconique : “[L’élève de cinquième] me répondit presque comme un robot. Elle me dit : « Je ne vois pas où est le problème. » Elle n’était pas capable de décrypter les signes indi­ quant que l’autre élève avait de la peine.” Ces enfants ne sont pas méchants. Mais ils ne sont pas déve­ loppés émotionnellement. Quand nous les observons jouer dans – 16 –

CONVERSATION-INT-2019.indd 16

18/12/2019 13:41:56


la cour, nous remarquons que des enfants de douze ans se com­ portent comme on pourrait s’y attendre de la part d’enfants de huit ans. Ils ne semblent pas être capables de se mettre à la place des autres. Ils excluent d’autres élèves de leurs jeux en leur disant tout simplement : “Non, tu ne peux pas jouer avec nous.” Ce qu’ils ne développent pas, c’est un mode de relation où l’on écoute l’autre, où l’on apprend à le regarder et à entendre ce qu’il dit. Les professeurs du collège Holbrooke sont des utilisateurs enthou­ siastes des TICE (technologies de l’information et de la communica­ tion pour l’enseignement). Mais pour leur séminaire, ils appliquent ce que certains appellent le “principe de précaution” qui consiste à agir dès que des signes indiquent la nocivité d’un phénomène plu­ tôt que d’attendre que celle-ci soit démontrée par A + B5. Or ces professeurs pensent identifier ici les signes d’un phéno­ mène néfaste. Ils constatent à quel point il est difficile d’amener les élèves à dialoguer, aussi bien entre eux qu’avec l’équipe ensei­ gnante. En outre, un professeur fait la remarque suivante : “Quand les élèves sont au réfectoire, ils regardent leurs portables. S’il leur arrive d’échanger entre eux, cela se borne à partager un contenu de leur téléphone.” Est-ce là ce qu’on entend par “conversation” à notre époque ? Si c’est le cas, ce simulacre ne remplit absolument pas le rôle que remplissait la conversation à l’ancienne. Selon ces professeurs, la conversation telle qu’elle se pratiquait par le passé avait pour effet de développer les capacités d’empathie. Or, ces élèves semblent moins bien se comprendre les uns les autres que ceux des générations précédentes. On m’a invitée à intervenir à Holbrooke parce que je scrute depuis de nombreuses décennies l’impact de l’innovation technolo­ gique sur le développement des enfants dans notre contexte cultu­ rel. J’étudiais déjà la question à la fin des années 1970, alors que les TICE étaient peu répandues dans les écoles : quelques-unes expé­ rimentaient leur utilisation au sein des classes ou dans des salles informatiques dédiées. Je continue à l’étudier aujourd’hui encore, – 17 –

CONVERSATION-INT-2019.indd 17

18/12/2019 13:41:56


alors que ces technologies ont largement pénétré l’école et que de nombreux élèves viennent en cours avec une tablette ou un ordi­ nateur, qu’il s’agisse de leur propre matériel ou de matériel fourni par l’établissement. Depuis le début, mes recherches ont montré que les enfants uti­ lisaient le monde numérique pour explorer de façon ludique leur identité6. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, quand ils faisaient de la programmation toute simple, c’était pour eux un moyen de s’exprimer. Comme l’expliquait une adolescente de treize ans qui avait créé toute seule son propre univers graphique : “Programmer un ordinateur, c’est mettre un peu de ce qu’on a dans sa tête dans l’ordinateur. Ça permet de se voir différemment.” Ensuite, quand les ordinateurs ont permis d’accéder à des jeux en ligne, les enfants ont continué à faire des expériences questionnant la notion d’identité en créant des avatars. Bien entendu, les détails variaient à chaque fois que sortaient de nouveaux jeux ou de nou­ velles machines, mais un élément essentiel demeurait constant : le rôle de l’espace virtuel comme espace d’exploration identitaire. Autre constante : l’inquiétude des adultes au sujet des relations entre les enfants et les machines. Depuis le début, parents et ensei­ gnants déplorent le caractère trop attrayant des ordinateurs. Depuis le début, ils se désolent que les enfants s’immergent totalement dans leurs jeux, oubliant pendant de longs moments les personnes qui les entourent et préférant les mondes virtuels au monde réel. Dans cet espace, les jeunes se retrouvent dans ce qu’il faut bien appeler un “refuge”, décrit en ces termes par un adolescent de seize ans : “Dans les jeux, les choses sont imprévisibles, mais dans la limite du prévisible.” Les mondes virtuels peuvent être conçus pour susciter l’exaltation, mais ils permettent aussi d’évoluer dans un univers que certains commencent à qualifier de “sans friction”. Les lois de Newton ne s’appliquent pas. Pour déplacer les objets, il suffit de les faire glisser. Le joueur lui-même peut glisser sans effort, si le jeu le prévoit. Dans les mondes virtuels, les joueurs – 18 –

CONVERSATION-INT-2019.indd 18

18/12/2019 13:41:56


peuvent rencontrer des obstacles difficiles (grands méchants, sor­ ciers, maléfices) avec la certitude d’en sortir vainqueurs. Ou bien, option alternative, ils peuvent mourir et revenir aussitôt à la vie. Les personnes réelles ayant des réactions imprévisibles, il peut sembler difficile d’interagir avec elles après avoir passé un certain temps dans un monde virtuel. Dès le début de mes recherches, j’ai constaté que les jeux ont d’abord donné aux joueurs l’illusion d’être entourés en les affran­ chissant des exigences d’une véritable amitié et ensuite, quand ils ont commencé à devenir vraiment bons, l’illusion de l’amitié sans les exigences liées à l’intimité. Parce que quand vous les avez en face de vous, les autres vous demandent des choses, alors que les ordinateurs ne demandent jamais rien. Pour que tout se passe au mieux avec les autres, il faut être très attentif à eux et savoir se mettre à leur place. Les personnes réelles exigent non seulement qu’on réagisse par rapport à leur ressenti, mais, en plus, elles ne se satisfont pas de n’importe quel type de réaction. Passer du temps en immersion dans un monde virtuel prépare les enfants à y passer davantage de temps. Passer du temps avec des gens apprend aux enfants comment se comporter dans une relation, en commençant par la capacité à avoir une conversation. Ce qui me ramène aux inquiétudes des professeurs de Holbrooke. Quand les collégiens se sont mis à passer davantage de temps à envoyer des SMS, leur pratique de la discussion en face à face a diminué. Cela signifie que leurs savoir-faire liés à l’empathie – ­discuter avec autrui, apprendre à le regarder, à l’écouter, à s’occuper de lui – ont également diminué. Pour faire l’expérience de l’intimité, de l’appar­ tenance à un groupe ou de la communion avec autrui, il faut en passer par la conversation. Sa reconquête est la première étape vers celle de nos valeurs humaines les plus fondamentales. Dans le futur, la technologie mobile continuera à faire partie de notre quotidien, avec toutes les possibilités fantastiques qu’elle offre. Néanmoins, nous devons aujourd’hui prendre en considération qu’elle – 19 –

CONVERSATION-INT-2019.indd 19

18/12/2019 13:41:57


peut porter préjudice à d’autres aspects de nos vies auxquels nous sommes attachés. Une fois cette prise de conscience effectuée, nous pourrons commencer à agir, et ce sur deux fronts simultané­ ment : d’une part, en concevant les technologies différemment et, d’autre part, en changeant notre façon de les intégrer à nos vies.

Militante proconversation Étant sociologue, professeure et psychologue clinicienne de forma­ tion, j’ai passé toute ma vie professionnelle à étudier le champ de la conversation. Ces trois vocations ont fait de moi une militante proconversation, car elles m’ont appris tout ce que celle-ci apporte à l’être humain – qu’il s’agisse de mettre en œuvre la maïeutique dans une classe ou de papoter autour de la machine à café. Mon mentor, le sociologue David Riesman, les appelait les “métiers de la parole”, et il avait raison. Chacun à sa manière, ces métiers sont fondés sur la faculté humaine de parler avec autrui et ils lui en demandent beaucoup. Chacun d’eux est une facette de la réponse à la question suivante : à quoi la faculté de parler avec ses semblables sert-elle à l’homme ? Les anthropologues et les sociologues utilisent la parole pour décrypter les réseaux de relations qui structurent les rapports humains dans le cadre de la famille, du travail et de la vie publique. Quand tout se passe bien, les entretiens menés par le spécialiste en sciences sociales prennent peu à peu la tournure d’une conversation ouverte et facile. Cela se produit souvent quand la confiance a été établie, une fois que le chercheur a refermé son carnet de notes et que celui qui n’était jusqu’ici qu’un simple “participant” à “votre étude” comprend que l’échange lui apporte quelque chose à lui aussi. À partir de là, “votre” question devient aussi la sienne. Une conversation débute. Dans le cadre de la classe, l’échange parlé ne se limite pas à trans­ mettre des informations sur un sujet donné ; les professeurs sont là – 20 –

CONVERSATION-INT-2019.indd 20

18/12/2019 13:41:57


pour aider les élèves à poser des questions et à ne pas se satisfaire de réponses simples. Au-delà de cet aspect, les conversations avec des enseignants compétents leur apprennent que l’important dans l’apprentissage, ce n’est pas tant de connaître les réponses aux ques­ tions que de parvenir à leur donner une signification. Les conversa­ tions avec les professeurs aident les élèves à se construire des récits – que ce soit sur le thème du port d’armes ou sur la période de la guerre de Sécession – qui vont leur permettre d’apprendre et de se souvenir des faits d’une façon qui fasse sens pour eux. Sans ces récits, il est possible d’apprendre de nouvelles informations, mais sans savoir qu’en faire ni quelle signification leur donner. Dans le cadre d’une thérapie, la parole permet d’explorer le sens des relations qui façonnent nos vies. On s’intéresse aux pauses, aux hésitations, aux associations d’idées et à ce qui se dit à travers les silences. On y pratique un type de conversation qui ne donne pas de “conseils” mais qui aide les gens à découvrir ce qu’ils se sont caché à eux-mêmes afin qu’ils puissent trouver leur boussole intérieure. Les conversations sur lesquelles sont fondées ces trois pratiques classiques ont beaucoup de points communs. Quand elles fonc­ tionnent de façon optimale, les gens ne font pas que parler, ils écoutent. Ils écoutent les autres et ils s’écoutent eux-mêmes. Ils s’autorisent à montrer leurs failles. Ils sont pleinement présents et ouverts au tour que peut prendre la conversation. Inutile d’être un professionnel de ces métiers pour appréhender l’étendue de ce que la conversation peut apporter à l’être humain. J’ai demandé à des personnes de tous les âges et de tous les milieux de me parler des conversations les plus importantes qu’elles aient eues, que ce soit avec leurs enfants, leurs amis, leur conjoint, la personne qui partage leur vie ou celles qu’elles aiment, ou encore avec leurs collègues. Eh bien, c’est une question à laquelle elles avaient envie de répondre. Elles m’ont parlé des conversations qui ont marqué leur vie, à des moments bien particuliers : le moment où elles sont tombées amoureuses, le moment où elles ont réalisé – 21 –

CONVERSATION-INT-2019.indd 21

18/12/2019 13:41:57


que leurs parents avaient vieilli et avaient besoin d’elles, le moment où elles ont compris que leurs enfants n’étaient plus des enfants… Elles m’ont parlé de la conversation au cours de laquelle elles ont été confirmées dans leur choix de carrière par un mentor qui les a encouragées à persister dans une idée saugrenue. Et j’ai reçu tous ces témoignages comme des cadeaux. Ayant tout cela à l’esprit, quand j’entends des personnes me dire qu’elles préfèrent “parler” par SMS à l’élu de leur cœur, abor­ der leurs problèmes familiaux par mail pour éviter les conflits en face à face, ou quand des directeurs généraux de grandes entre­ prises me disent que pour eux les réunions d’affaires sont des “temps morts où on peut faire le tri dans ses mails”, j’entends un désir de divertissement, de confort et d’efficacité. Mais je sais aussi que tous ces gens passeront à côté de tout ce que la conver­ sation peut apporter.

Le cercle vertueux Nos technologies nous réduisent au silence. D’une certaine manière, elles nous confisquent la parole. Ces silences – qui s’installent sou­ vent en présence de nos enfants – ont provoqué une crise de la faculté d’empathie qui appauvrit aussi bien notre vie familiale et notre vie professionnelle que notre vie publique. Comme je l’ai dit plus tôt, le remède à tout cela est une cure de parole, tout simple­ ment. Ce livre est mon plaidoyer pour la reconquête de cette acti­ vité humaine essentielle qu’est la conversation. Je le commence en évoquant celui qui est considéré – à tort – par beaucoup de gens comme un ermite ayant voulu quitter la ­compagnie des hommes et leur conversation. En 1875, l’écrivain Henry David Thoreau partit vivre pendant deux ans dans une cabane près de l’étang de Walden dans le Massachusetts. C’est de cette expérience qu’il tira son œuvre la plus célèbre, Walden7, considérée – 22 –

CONVERSATION-INT-2019.indd 22

18/12/2019 13:41:57


aujourd’hui comme une des sources d’inspiration les plus impor­ tantes de la pensée écologiste moderne. En faisant cela, son o ­ bjectif était ­d’apprendre à vivre plus “délibérément”, en échappant aux bavar­ dages fortuits qui l’oppressaient. Mais les objets qu’il choisit pour meubler sa cabane et atteindre son but suggèrent qu’il ne s’agis­ sait pas d’un simple “retrait de la vie mondaine”. Il évoque en effet ses “trois chaises : une pour la solitude, deux pour l’amitié, trois pour la société”. Ces trois chaises sont trois points qui définissent un cercle vertueux reliant trois facultés humaines : converser avec autrui, éprouver de l’empathie et réfléchir sur soi. Dans la solitude, nous trouvons qui nous sommes, nous nous préparons à entrer en conversation avec autrui en apportant quelque chose d’authentique, quelque chose qui nous est propre. Quand nous savons qui nous sommes, avec l’aplomb que cela confère, nous sommes en mesure d’écouter les autres et d’entendre véritablement ce qu’ils ont à nous dire. Et quand nous discutons avec autrui, nous développons notre capacité au dialogue intérieur. Bien entendu, ce cercle vertueux est un modèle idéal, mais cela étant, il fonctionne. La solitude renforce la sécurité intérieure procé­ dant de la connaissance de soi, et, de ce fait, la capacité d’empathie. Quand on est prêt à écouter, la conversation avec autrui fournit une matière particulièrement riche pour l’introspection. Tout comme la solitude nous prépare à parler aux autres, parler aux autres nous prépare à une solitude plus fertile. La technologie brise ce cercle vertueux. Le premier élément du cercle à être perturbé est celui de la pre­ mière chaise de Thoreau, celle de la solitude. Des études récentes montrent que désormais les gens ressentent un inconfort s’ils doivent rester face à face avec eux-mêmes, ne serait-ce que quelques ins­ tants. L’une des expériences réalisées consistait à rester assis tran­ quillement pendant un quart d’heure, sans livre à lire ni téléphone à consulter. Au début de l’expérience, on demandait également aux participants s’ils envisageraient de s’administrer des électrochocs – 23 –

CONVERSATION-INT-2019.indd 23

18/12/2019 13:41:57


s’ils venaient à s’ennuyer. Question à laquelle ils répondirent par la négative : s’électrocuter eux-mêmes était absolument hors de ques­ tion. C’est pourtant ce que firent bon nombre d’entre eux après six minutes à peine passées seuls avec eux-mêmes8. Ces résultats sont sidérants, mais, d’une certaine manière, ils n’ont rien d’étonnant. Aujourd’hui, on voit que les gens se jettent sur leurs portables dès qu’ils doivent attendre à un feu rouge ou à la caisse d’un supermarché, car se retrouver seuls avec eux-mêmes les met dans un état proche de la panique. Nous sommes telle­ ment habitués à être connectés en permanence que nous vivons le fait d’être seuls comme un problème auquel la technologie devrait apporter une solution. Et c’est là que le cercle vertueux se brise : effrayés par la pers­ pective de la solitude, nous n’arrivons plus à être attentifs à nousmêmes. Et c’est notre faculté à être attentifs aux autres qui en pâtit. Si nous sommes incapables de trouver notre propre centre, nous nous mettons à douter de ce que nous avons à apporter aux autres. Mais le cercle est brisé dans les deux sens : nous n’arrivons plus à être attentifs aux autres, et c’est notre capacité ­d’introspection qui en fait les frais. Nous vivons un comportement collectif d’évitement de la conver­ sation, qui est aussi un évitement de l’introspection, de l’empathie et de l’influence bénéfique d’autrui – les trois vertus cardinales cor­ respondant aux trois chaises de Thoreau. Mais nous ne sommes pas condamnés à cet évitement. Si le cercle vertueux est brisé, il suffit d’entrer en conversation pour qu’il se forme à nouveau. En effet, il y a une bonne nouvelle : c’est que malgré l’emprise de la technologie sur nous, nous sommes résilients. Par exemple, on a évalué la capacité d’empathie d’enfants participant à un camp de vacances interdisant l’usage de tout appareil électronique, en leur demandant d’identifier l’expression de visages filmés ou photogra­ phiés9. Il s’est avéré que cette aptitude augmentait au bout de cinq jours seulement. Quand je suis allée moi aussi enquêter dans une – 24 –

CONVERSATION-INT-2019.indd 24

18/12/2019 13:41:57


de ces colonies sans portable, j’ai entendu de la bouche même des enfants les accents de la résilience. Dans un chalet, à la veillée, un groupe de garçons de quatorze ans parle de la randonnée de trois jours en pleine nature qu’ils viennent de faire. Il y a de cela quelques années à peine, on aurait pu s’attendre à ce que ce soit le fait de “vivre à la dure” pendant quelques jours ou de contempler la beauté d’une nature inaltérée qui les ait le plus enthousiasmés. Mais à notre époque, ce qui est le plus marquant, c’est de passer du temps sans téléphone, de pro­ fiter d’un “moment où il n’y a rien d’autre à faire que de discuter entre amis et de penser tranquillement”, comme le dit l’un des adolescents. Un autre, qui vient de découvrir les joies du silence, profite de la veillée pour approfondir le sujet : “Parfois, c’est juste merveilleux d’être assis dans une voiture et de regarder le paysage défiler par la fenêtre. C’est fou que les gens ne le sachent pas !”

À la croisée des chemins Comme certains ne vont pas manquer de me le demander, “Pour­ quoi écrire un livre sur la conversation ? On est en permanence en train de parler”. D’autres diront : “Pourquoi monter en épingle les aspects négatifs ? Toutes sortes d’échanges nouveaux et passion­ nants ont lieu sur Internet, vous n’êtes pas sans le savoir…” Oui, je le sais. Sans Facebook, la soirée réunissant tous mes camarades de classe de sixième du collège public de Brooklyn n’aurait jamais eu lieu. Quand elle avait vingt-trois ans, certains des SMS de ma fille qui travaillait à l’autre bout du pays semblaient avoir le pou­ voir d’atténuer la distance entre nous. C’est le cas de ceux-ci, qui datent de l’automne 2014 : “Salut ! Suis en train de lire Une vie après l’autre. Ce livre est vraiment fantastique !”, “Pas de ‘hallas* *  Pain traditionnel juif. (N.d.T.)

– 25 –

CONVERSATION-INT-2019.indd 25

18/12/2019 13:41:57


À l’heure où les appareils connectés ont totalement envahi notre quotidien et où une toute nouvelle génération d’enfants a grandi entourée de tous ces objets numériques, Sherry Turkle s’interroge sur l’impact de cette hyperconnexion sur notre vie privée, mais aussi sur la gestion de nos émotions et nos relations interpersonnelles. À table, les enfants doivent entrer en compétition avec des smartphones pour attirer l’attention de leurs parents. Au travail, on se retranche derrière nos écrans, fuyant les discussions à bâtons rompus à côté de la machine à café qui nous rendaient, sans que nous nous en apercevions vraiment, plus productifs et plus engagés dans nos tâches. En ligne, nous ne partageons que des opinions à propos desquelles nous savons déjà que nos amis seront du même avis, échappant ainsi à d’éventuelles discussions conflictuelles, mais aussi au surgissement de solutions innovantes à des problématiques collectives. Le plus alarmant est que lorsque nous nous tournons vers nos écrans, au lieu de nous adresser les uns aux autres directement, il en résulte une perte d’empathie, qui touche toutes les catégories sociales, mais plus dramatiquement les jeunes. La solution est pourtant simple : se réapproprier la conversation. Se parler les yeux dans les yeux, en face à face, lever la tête de son téléphone, de sa tablette, et engager de vraies conversations avec ses amis, sa famille, ses collègues nous permettront de nous reconnecter avec nous-mêmes, de reconquérir notre créativité et de renouer avec nos émotions. Nous serons alors plus empathiques pour une société solidaire et reprendrons notre place dans le débat public et les pratiques démocratiques.

LES YEUX DANS LES YEUX LE POUVOIR DE LA CONVERSATION À L’HEURE DU NUMÉRIQUE

LES YEUX DANS LES YEUX

LES YEUX DANS LES YEUX

SHERRY TURKLE

SHERRY TURKLE

Professeure en sociologie des sciences et technologie au MIT, Sherry Turkle a consacré les trente dernières années à étudier les interactions entre les hommes et les objets technologiques, et particulièrement avec les objets informatiques (ordinateurs, jouets électroniques, robots…). Elle est l’auteure de cinq livres abordant notre relation à la culture digitale.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Elsa Petit Photographie : Depositphotos, 2020

DÉP. LÉG. : JANV. 2020 28 e TTC France www.actes-sud.fr

ISBN 978-2-330-13029-9

9:HSMDNA=VXUW^^: DOMAINE DU POSSIBLE

couv_conversation.indd 1,3

18/12/2019 16:34


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
Extrait "Les yeux dans les yeux" by Actes Sud Issuu - Issuu