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The Vendome Column

Page 1

Préface

.......................................................................................

p. 17

JEAN TULARD

U N MON UM EN T COM M ÉMOR AT IF HORS DU COM MU N . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 19 Naissance d’une colonne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 21 J E A N - PAU L N E R R I È R E

L’architecture de la colonne

........................................................

p. 35

L AU R E N T B A R I D O N

Du dessin aux bas-reliefs, une étonnante armée de sculpteurs . . . . p. 47 CLAIRE MAINGON

La colonne Trajane, modèle de la colonne Vendôme ?

p. 65

................

CLAIRE MAINGON

Empereur romain ou petit caporal, les statues sommitales

..........

p. 83

J E A N - PAU L N E R R I È R E

Démolition et reconstruction

....................................................

p. 97

J E A N - PAU L N E R R I È R E

La restauration de la colonne, 2014-2016

..................................

p. 113

C H R I S T O P H E B O T T I N E AU

Une colonne à la une, caricatures et polémiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 123 H U B E RT C AVA N I O L

LE PEU PLE DE L A GR A N DE A R M ÉE

................

p. 133

..............

p. 149

A N T O I N E D E M E AU X

L A GR A N DE A R M ÉE DE NA POLÉON J E A N - PAU L N E R R I È R E

La colonne de la Grande Armée d’Ambroise Tardieu . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 151 .....

p. 193

.............................................

p. 219

Dragons, hussard et grenadiers… les troupes de l’Empereur Musique, tambours et trompettes

.....................................

p. 227

Les illustres

..............................................................................

p. 237

Chronologie

.............................................................................

p. 269

Les principales armes, canons et fusils

...........................................................................

p. 274

........................................................................................

p. 278

Bibliographie Index

26 SEPTEMBRE 1805.

Traversée du Rhin à Kehl par le 5e corps et la cavalerie. PAGE PRÉCÉDENTE

Détail du piédestal du midi.


Préface

.......................................................................................

p. 17

JEAN TULARD

U N MON UM EN T COM M ÉMOR AT IF HORS DU COM MU N . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 19 Naissance d’une colonne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 21 J E A N - PAU L N E R R I È R E

L’architecture de la colonne

........................................................

p. 35

L AU R E N T B A R I D O N

Du dessin aux bas-reliefs, une étonnante armée de sculpteurs . . . . p. 47 CLAIRE MAINGON

La colonne Trajane, modèle de la colonne Vendôme ?

p. 65

................

CLAIRE MAINGON

Empereur romain ou petit caporal, les statues sommitales

..........

p. 83

J E A N - PAU L N E R R I È R E

Démolition et reconstruction

....................................................

p. 97

J E A N - PAU L N E R R I È R E

La restauration de la colonne, 2014-2016

..................................

p. 113

C H R I S T O P H E B O T T I N E AU

Une colonne à la une, caricatures et polémiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 123 H U B E RT C AVA N I O L

LE PEU PLE DE L A GR A N DE A R M ÉE

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p. 133

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p. 149

A N T O I N E D E M E AU X

L A GR A N DE A R M ÉE DE NA POLÉON J E A N - PAU L N E R R I È R E

La colonne de la Grande Armée d’Ambroise Tardieu . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 151 .....

p. 193

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p. 219

Dragons, hussard et grenadiers… les troupes de l’Empereur Musique, tambours et trompettes

.....................................

p. 227

Les illustres

..............................................................................

p. 237

Chronologie

.............................................................................

p. 269

Les principales armes, canons et fusils

...........................................................................

p. 274

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p. 278

Bibliographie Index

26 SEPTEMBRE 1805.

Traversée du Rhin à Kehl par le 5e corps et la cavalerie. PAGE PRÉCÉDENTE

Détail du piédestal du midi.


LA colonNE VendôME, Symbole napoléonien

« Oh ! quand il bâtissait de sa main colossale, Pour son trône, appuyé sur l’Europe vassale, Ce pilier souverain, Ce bronze devant qui tout n’est que poudre et sable, Sublime monument de foi impérissable, Fait de gloire et d’airain ¹… »

VICTOR HUGO est l’un des premiers à avoir compris la signification profonde de la colonne

1. Victor Hugo, « À la colonne », Les Chants du crépuscule.

Piédestal du couchant. Trophées pris à l’ennemi autrichien.

la colonne vendôme

érigée place Vendôme. On pouvait croire que l’on allait renouer avec la tradition monarchique – l’arc de triomphe de la porte Saint-Denis, érigé par l’architecte François Blondel, en 1672, ne célébrait-il pas la gloire de Louis XIV ? Fallait-il faire de même pour Napoléon ? Prudente, la ville de Paris, en 1800, décidait de dresser une colonne « en mémoire des braves du département », place Vendôme. C’était en réalité honorer le Premier consul. Finalement c’est vers Rome que se tourne l’arrêt consulaire du 1er octobre 1803, souhaitant « une colonne à l’instar de celle érigée à Rome en l’honneur de Trajan ». Au sommet devait prendre place la statue de Charlemagne. Mais le temps évoluant, la classe des beaux-arts de l’Institut suggéra, le 26 mai 1804, plutôt que Charlemagne, d’élever une statue à Napoléon devenu empereur. La colonne fut finalement consacrée à la Grande Armée, construite avec les canons en bronze pris à l’ennemi à Austerlitz. Au sommet : son général en chef. Napoléon eût souhaité être représenté en militaire, mais le sculpteur Chaudet choisit l’imperator romain. Qu’importe ! C’est bien le souverain du Grand Empire qui contemple du haut de sa colonne Paris, sa capitale. Entrés dans Paris en mars 1814, les alliés restaurent Louis XVIII. Les royalistes s’en prennent à la statue. Le 8 avril, le fondeur Launay est réquisitionné pour descendre la statue et la faire fondre. Mais le culte de Napoléon reste vivace. Pour satisfaire les bonapartistes, Louis-Philippe, monté sur le trône en juillet 1830, décide l’inauguration d’une nouvelle statue le 8 avril 1831. C’est le Napoléon de la légende – petit chapeau, redingote grise et main dans le gilet – que sculpte Charles Émile Seurre. Le retour de Napoléon au sommet de « sa » colonne annonce le rétablissement de l’Empire par le neveu. Celui-ci veut marquer son règne. La statue de Seurre est retirée. Elle gagnera les Invalides plus tard. Auguste Dumont en revient au modèle de Chaudet. La chute de la colonne Vendôme accompagne celle du Second Empire. Cette fois, ce sont les républicains, le peintre Courbet en tête, qui renversent la colonne. La Commune de Paris la déclare, le 12 avril 1871, « symbole de force brute et de fausse gloire ». La IIIe République la fait réparer, et la statue de Dumont, restaurée par le sculpteur Penelli, reprend sa place au sommet de la colonne le 28 décembre 1875. Elle considère à juste titre que c’était une armée « nationale », celle des Soult, Davout, Lannes, Ney et Murat, qui l’avait emporté à Austerlitz. La colonne devient le témoin de cette éclatante victoire. Mais comment oublier que figure à son sommet celui qui la commanda ? Cette colonne, chargée d’histoire, vous allez la découvrir dans ce magnifique livre d’art. Ce sont tous les héros de l’épopée qui figurent à travers ces pages, sculptés dans le bronze, superbement photographiés par David Bordes, avec des commentaires historiques par les meilleurs spécialistes. Voici un livre à la gloire de l’Empire, qui paraît cette année du bicentenaire de la mort de Napoléon. En réalité Napoléon n’est pas mort : il continue du haut de la colonne Vendôme de commander « sa » grande armée.

Jean Tulard Membre de l’Académie des sciences morales et politiques


LA colonNE VendôME, Symbole napoléonien

« Oh ! quand il bâtissait de sa main colossale, Pour son trône, appuyé sur l’Europe vassale, Ce pilier souverain, Ce bronze devant qui tout n’est que poudre et sable, Sublime monument de foi impérissable, Fait de gloire et d’airain ¹… »

VICTOR HUGO est l’un des premiers à avoir compris la signification profonde de la colonne

1. Victor Hugo, « À la colonne », Les Chants du crépuscule.

Piédestal du couchant. Trophées pris à l’ennemi autrichien.

la colonne vendôme

érigée place Vendôme. On pouvait croire que l’on allait renouer avec la tradition monarchique – l’arc de triomphe de la porte Saint-Denis, érigé par l’architecte François Blondel, en 1672, ne célébrait-il pas la gloire de Louis XIV ? Fallait-il faire de même pour Napoléon ? Prudente, la ville de Paris, en 1800, décidait de dresser une colonne « en mémoire des braves du département », place Vendôme. C’était en réalité honorer le Premier consul. Finalement c’est vers Rome que se tourne l’arrêt consulaire du 1er octobre 1803, souhaitant « une colonne à l’instar de celle érigée à Rome en l’honneur de Trajan ». Au sommet devait prendre place la statue de Charlemagne. Mais le temps évoluant, la classe des beaux-arts de l’Institut suggéra, le 26 mai 1804, plutôt que Charlemagne, d’élever une statue à Napoléon devenu empereur. La colonne fut finalement consacrée à la Grande Armée, construite avec les canons en bronze pris à l’ennemi à Austerlitz. Au sommet : son général en chef. Napoléon eût souhaité être représenté en militaire, mais le sculpteur Chaudet choisit l’imperator romain. Qu’importe ! C’est bien le souverain du Grand Empire qui contemple du haut de sa colonne Paris, sa capitale. Entrés dans Paris en mars 1814, les alliés restaurent Louis XVIII. Les royalistes s’en prennent à la statue. Le 8 avril, le fondeur Launay est réquisitionné pour descendre la statue et la faire fondre. Mais le culte de Napoléon reste vivace. Pour satisfaire les bonapartistes, Louis-Philippe, monté sur le trône en juillet 1830, décide l’inauguration d’une nouvelle statue le 8 avril 1831. C’est le Napoléon de la légende – petit chapeau, redingote grise et main dans le gilet – que sculpte Charles Émile Seurre. Le retour de Napoléon au sommet de « sa » colonne annonce le rétablissement de l’Empire par le neveu. Celui-ci veut marquer son règne. La statue de Seurre est retirée. Elle gagnera les Invalides plus tard. Auguste Dumont en revient au modèle de Chaudet. La chute de la colonne Vendôme accompagne celle du Second Empire. Cette fois, ce sont les républicains, le peintre Courbet en tête, qui renversent la colonne. La Commune de Paris la déclare, le 12 avril 1871, « symbole de force brute et de fausse gloire ». La IIIe République la fait réparer, et la statue de Dumont, restaurée par le sculpteur Penelli, reprend sa place au sommet de la colonne le 28 décembre 1875. Elle considère à juste titre que c’était une armée « nationale », celle des Soult, Davout, Lannes, Ney et Murat, qui l’avait emporté à Austerlitz. La colonne devient le témoin de cette éclatante victoire. Mais comment oublier que figure à son sommet celui qui la commanda ? Cette colonne, chargée d’histoire, vous allez la découvrir dans ce magnifique livre d’art. Ce sont tous les héros de l’épopée qui figurent à travers ces pages, sculptés dans le bronze, superbement photographiés par David Bordes, avec des commentaires historiques par les meilleurs spécialistes. Voici un livre à la gloire de l’Empire, qui paraît cette année du bicentenaire de la mort de Napoléon. En réalité Napoléon n’est pas mort : il continue du haut de la colonne Vendôme de commander « sa » grande armée.

Jean Tulard Membre de l’Académie des sciences morales et politiques


34

Lenormand, Construction de la colonne Vendôme, dessin, vers 1806. Paris, musée Carnavalet, Histoire de Paris.

la colonne vendôme

L’architecture de LA colonNE

L AU R E N T B A R I D O N


34

Lenormand, Construction de la colonne Vendôme, dessin, vers 1806. Paris, musée Carnavalet, Histoire de Paris.

la colonne vendôme

L’architecture de LA colonNE

L AU R E N T B A R I D O N


LE PREMIER ACTE de la construction

de la colonne fut la destruction de la statue équestre de Louis XIV. Inaugurée le 13 août 1699, la statue de François Girardon dominait l’espace de la place Vendôme sur un piédestal haut de 10 mètres dessiné par Jules HardouinMansart, l’architecte des façades de la place ¹. Quand la statue fut déposée le 12 août 1792, le piédestal accueillit une allégorie en plâtre de la Liberté. Il servit aussi à la cérémonie funèbre des honneurs rendus à la mémoire de Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau le 24 janvier 1793. Jacques-Louis David avait fait réaliser pour l’occasion deux rampes à degrés autour du piédestal, sur lequel gisait la dépouille mortelle dans la même pose que celle que le peintre adopta pour son tableau – aujourd’hui perdu. En dépit du concours lancé en 1795 pour la construction d’autels de la patrie et l’embellissement des places parisiennes, la statue de la Liberté resta en place jusqu’en 1800. Sous le Consulat, par un arrêté préfectoral du 15 messidor an VIII (4 juillet 1800), un nouveau concours fut institué pour ériger une colonne dans tous les départements dans le but de glorifier les victoires de la France ². Il suscita 800 projets. Un arrêté consulaire du 20 mars de la même année prévoyait dans son article 4 que la colonne du département de la Seine serait érigée place Vendôme, tandis qu’une colonne nationale serait érigée place de la Concorde. Le piédestal de Jules Hardouin-Mansart fut alors rasé, et les médailles à la gloire de Louis XIV qu’il renfermait déposées à la Bibliothèque nationale. Les fondations en furent conservées et elles servirent à la future colonne Vendôme. Le 14 juillet 1800, le préfet de la Seine Nicolas Frochot posait la première pierre, bien qu’à cette date aucun projet n’eût encore été arrêté. Pierre Bienaimé avait remporté le concours national des colonnes départementales, mais ce fut finalement Jacques Molinos, l’architecte de la Ville, qui se vit charger des travaux de celle du département de la Seine place Vendôme. Son projet de colonne en marbre et bronze prévoyait une riche iconographie. Une minerve sommitale reposait sur un chapiteau orné de quatre Renommées, et le piédestal devait recevoir trois figures allégoriques des batailles les plus mémorables. Quatre fontaines étaient également prévues. Ce projet ne se concrétisa

pas, mais Molinos réalisa sur la place Vendôme un décor pour la fête de la Paix du 27 thermidor an X (15 août 1802) ³. Le modèle de la colonne Trajane s’imposa progressivement. Durant les campagnes d’Italie, Bonaparte avait probablement admiré la colonne de marbre romaine, au point d’envisager de la déplacer à Paris. Pierre Daunou, en mission à Rome, était chargé d’organiser l’acheminement des œuvres spoliées vers la capitale. Le 26 germinal an VI (15 avril 1798), tout en annonçant l’envoi de 350 caisses d’objets d’art, il refusa le déplacement de la colonne Trajane pour des raisons de coût. Il rappela également au Premier consul qu’il avait lui-même fait afficher dans Rome qu’aucun monument public ne serait enlevé, avant de conclure avec autorité : « Il faut qu’il y ait un terme à tout, et surtout au droit de conquête ⁴. » Bonaparte renonça, mais maintint néanmoins son projet de colonne en hommage à la Grande Armée, et plusieurs emplacements furent étudiés. L’arrêté du 8 vendémiaire an XII (1er octobre 1803) entérinait le choix de la place Vendôme pour l’érection d’une colonne « à l’instar de celle érigée à Rome en l’honneur de Trajan ». Dominique Vivant Denon en fut probablement l’inspirateur. L’arrêté prévoyait qu’elle serait surmontée d’une statue de Charlemagne reposant sur un socle « en demi-cercle », détail qui a été respecté sur le monument actuel (voir le texte « Naissance d’une colonne », p. 21-33). L’architecte C. F. Thierry dessina un premier projet architectural. Le décret impérial du 1er janvier 1806 confiait au ministre de l’Intérieur Nompère de Champagny le soin de réaliser la colonne avec les quelque 200 tonnes de bronze des canons pris après la victoire d’Austerlitz ⁵. Vivant Denon fut chargé de coordonner les travaux et désigna deux architectes : Jacques Gondoin et Jean-Baptiste Lepère. De deux générations différentes, ils se partagèrent le travail. Un projet conservé au musée Carnavalet est signé de Gondoin. Quatremère de Quincy, dans l’éloge – mesuré – qu’il fit de l’architecte, lui attribue la paternité de la construction de la maçonnerie : « M. Gondoin fut chargé de la construction en pierre de la colonne de la place Vendôme, ouvrage dans lequel il n’eut d’autre mérite que d’y transporter avec une fidélité scrupuleuse les formes, les détails et les proportions de la colonne

1. Hendrik Ziegler, « Piédestaux de statues royales (1685-1699) », dans Alexandre Gady (dir.), Jules Hardouin-Mansart 1646-1708, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2010, p. 532-537.

2. Franck Folliot, « Des colonnes pour les héros », Les Architectes de la Liberté : 17891799, cat. exp., Paris, École nationale supérieure des beauxarts, 1989, p. 305-322.

3. Voir Antoine Vaudoyer, Décor pour la fête de la Paix, place Vendôme, 27 thermidor an X par Molinos, musée Carnavalet (inv. D14238).

4. « Documents biographiques du P.C.F. Daunou, par M. A. H. Taillandier », Nouvelle revue encyclopédique, t. III, janvier-avril 1847, p. 439-440.

5. Selon Fernand de Saint-Simon, La Place Vendôme, Paris, Vendôme, 1982, p. 123.

6. Antoine Quatremère de Quincy, Notice historique sur la vie et les ouvrages de M. Gondoin, lue à la séance publique de l’Académie royale des beaux-arts, 6 octobre 1821, p. 15.

36 37

Paul-Thomas Bartholomé, Projet pour la colonne Vendôme, dessin, début du xixe siècle. Paris, musée Carnavalet, Histoire de Paris.

C.-F. Thierry, Coupe de la colonne dite de Charlemagne pour la place Vendôme, dessin, vers 1806. Paris, musée Carnavalet, Histoire de Paris.

la colonne vendôme


LE PREMIER ACTE de la construction

de la colonne fut la destruction de la statue équestre de Louis XIV. Inaugurée le 13 août 1699, la statue de François Girardon dominait l’espace de la place Vendôme sur un piédestal haut de 10 mètres dessiné par Jules HardouinMansart, l’architecte des façades de la place ¹. Quand la statue fut déposée le 12 août 1792, le piédestal accueillit une allégorie en plâtre de la Liberté. Il servit aussi à la cérémonie funèbre des honneurs rendus à la mémoire de Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau le 24 janvier 1793. Jacques-Louis David avait fait réaliser pour l’occasion deux rampes à degrés autour du piédestal, sur lequel gisait la dépouille mortelle dans la même pose que celle que le peintre adopta pour son tableau – aujourd’hui perdu. En dépit du concours lancé en 1795 pour la construction d’autels de la patrie et l’embellissement des places parisiennes, la statue de la Liberté resta en place jusqu’en 1800. Sous le Consulat, par un arrêté préfectoral du 15 messidor an VIII (4 juillet 1800), un nouveau concours fut institué pour ériger une colonne dans tous les départements dans le but de glorifier les victoires de la France ². Il suscita 800 projets. Un arrêté consulaire du 20 mars de la même année prévoyait dans son article 4 que la colonne du département de la Seine serait érigée place Vendôme, tandis qu’une colonne nationale serait érigée place de la Concorde. Le piédestal de Jules Hardouin-Mansart fut alors rasé, et les médailles à la gloire de Louis XIV qu’il renfermait déposées à la Bibliothèque nationale. Les fondations en furent conservées et elles servirent à la future colonne Vendôme. Le 14 juillet 1800, le préfet de la Seine Nicolas Frochot posait la première pierre, bien qu’à cette date aucun projet n’eût encore été arrêté. Pierre Bienaimé avait remporté le concours national des colonnes départementales, mais ce fut finalement Jacques Molinos, l’architecte de la Ville, qui se vit charger des travaux de celle du département de la Seine place Vendôme. Son projet de colonne en marbre et bronze prévoyait une riche iconographie. Une minerve sommitale reposait sur un chapiteau orné de quatre Renommées, et le piédestal devait recevoir trois figures allégoriques des batailles les plus mémorables. Quatre fontaines étaient également prévues. Ce projet ne se concrétisa

pas, mais Molinos réalisa sur la place Vendôme un décor pour la fête de la Paix du 27 thermidor an X (15 août 1802) ³. Le modèle de la colonne Trajane s’imposa progressivement. Durant les campagnes d’Italie, Bonaparte avait probablement admiré la colonne de marbre romaine, au point d’envisager de la déplacer à Paris. Pierre Daunou, en mission à Rome, était chargé d’organiser l’acheminement des œuvres spoliées vers la capitale. Le 26 germinal an VI (15 avril 1798), tout en annonçant l’envoi de 350 caisses d’objets d’art, il refusa le déplacement de la colonne Trajane pour des raisons de coût. Il rappela également au Premier consul qu’il avait lui-même fait afficher dans Rome qu’aucun monument public ne serait enlevé, avant de conclure avec autorité : « Il faut qu’il y ait un terme à tout, et surtout au droit de conquête ⁴. » Bonaparte renonça, mais maintint néanmoins son projet de colonne en hommage à la Grande Armée, et plusieurs emplacements furent étudiés. L’arrêté du 8 vendémiaire an XII (1er octobre 1803) entérinait le choix de la place Vendôme pour l’érection d’une colonne « à l’instar de celle érigée à Rome en l’honneur de Trajan ». Dominique Vivant Denon en fut probablement l’inspirateur. L’arrêté prévoyait qu’elle serait surmontée d’une statue de Charlemagne reposant sur un socle « en demi-cercle », détail qui a été respecté sur le monument actuel (voir le texte « Naissance d’une colonne », p. 21-33). L’architecte C. F. Thierry dessina un premier projet architectural. Le décret impérial du 1er janvier 1806 confiait au ministre de l’Intérieur Nompère de Champagny le soin de réaliser la colonne avec les quelque 200 tonnes de bronze des canons pris après la victoire d’Austerlitz ⁵. Vivant Denon fut chargé de coordonner les travaux et désigna deux architectes : Jacques Gondoin et Jean-Baptiste Lepère. De deux générations différentes, ils se partagèrent le travail. Un projet conservé au musée Carnavalet est signé de Gondoin. Quatremère de Quincy, dans l’éloge – mesuré – qu’il fit de l’architecte, lui attribue la paternité de la construction de la maçonnerie : « M. Gondoin fut chargé de la construction en pierre de la colonne de la place Vendôme, ouvrage dans lequel il n’eut d’autre mérite que d’y transporter avec une fidélité scrupuleuse les formes, les détails et les proportions de la colonne

1. Hendrik Ziegler, « Piédestaux de statues royales (1685-1699) », dans Alexandre Gady (dir.), Jules Hardouin-Mansart 1646-1708, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2010, p. 532-537.

2. Franck Folliot, « Des colonnes pour les héros », Les Architectes de la Liberté : 17891799, cat. exp., Paris, École nationale supérieure des beauxarts, 1989, p. 305-322.

3. Voir Antoine Vaudoyer, Décor pour la fête de la Paix, place Vendôme, 27 thermidor an X par Molinos, musée Carnavalet (inv. D14238).

4. « Documents biographiques du P.C.F. Daunou, par M. A. H. Taillandier », Nouvelle revue encyclopédique, t. III, janvier-avril 1847, p. 439-440.

5. Selon Fernand de Saint-Simon, La Place Vendôme, Paris, Vendôme, 1982, p. 123.

6. Antoine Quatremère de Quincy, Notice historique sur la vie et les ouvrages de M. Gondoin, lue à la séance publique de l’Académie royale des beaux-arts, 6 octobre 1821, p. 15.

36 37

Paul-Thomas Bartholomé, Projet pour la colonne Vendôme, dessin, début du xixe siècle. Paris, musée Carnavalet, Histoire de Paris.

C.-F. Thierry, Coupe de la colonne dite de Charlemagne pour la place Vendôme, dessin, vers 1806. Paris, musée Carnavalet, Histoire de Paris.

la colonne vendôme


64 James Anderson, La Colonne de Trajan et les débris de la basilique ulpienne, photographie, 1859. Los Angeles, The J. Paul Getty Museum.

la colonne vendôme

modèle de la colonne Vendôme ?

LA colonNE TRAjaNE

CLAIRE MAINGON


64 James Anderson, La Colonne de Trajan et les débris de la basilique ulpienne, photographie, 1859. Los Angeles, The J. Paul Getty Museum.

la colonne vendôme

modèle de la colonne Vendôme ?

LA colonNE TRAjaNE

CLAIRE MAINGON


EN 1803, Napoléon Bonaparte, Premier

consul, rend un décret qui confirme l’érection, place Vendôme, d’une colonne honorifique « à l’instar de celle érigée à Rome en l’honneur de Trajan ¹ ». Le modèle est donc clairement revendiqué : il s’agit de la colonne Trajane, élevée sur le forum romain au ier siècle après J.-C (107-113). Ce monument fut dédié à l’empereur romain Trajan par le Sénat et le peuple à la suite de la seconde campagne victorieuse contre les Daces (101-106 après J.-C.). Faut-il s’étonner du choix de ce modèle ? Depuis les découvertes archéologiques du xviiie siècle (en particulier les fouilles d’Herculanum et de Pompéi), le goût pour les monuments antiques s’était amplifié en Europe. Certes, l’influence de la culture grecque était dominante, notamment dans la formation académique des peintres et sculpteurs français, mais la colonne Trajane, chef-d’œuvre de l’Antiquité romaine, possédait une aura particulière. Elle n’était pourtant pas la première des colonnes triomphales édifiées par les sociétés du passé. L’usage des colonnes commémoratives et honorifiques remonte, en effet, à la plus haute Antiquité grecque. L’iconographie de certains vases en témoigne (des colonnes élevées sur des tombeaux de soldats légendaires), tout comme des décors de Pompéi (fresque de l’ekklesiasterion du temple d’Isis). Cependant, il ne s’agissait pas de colonnes historiées, c’est-à-dire portant un tel décor sculpté se déroulant à la manière d’une frise en spirale le long du fût. La colonne Trajane s’est imposée, dès le monde romain, comme une œuvre exceptionnelle, sujette à des citations et des reprises plutôt qu’à des copies. Bien avant d’inspirer la colonne Vendôme, mais aussi plusieurs colonnes de l’époque moderne (la colonne Médicis à Paris, des projets de colonnes départementales sous la Révolution ²),  ²  ²), elle influença la colonne de Marc Aurèle (176-192 après J.-C.) à Rome, celles de Théodose (détruite à la fin du xve siècle) et d’Arcadius (détruite à la fin du xviiie siècle) à Constantinople. Ces différentes colonnes, ornées d’un important décor, sont donc beaucoup plus impressionnantes et esthétiquement audacieuses que des monuments non historiés, à l’exemple des colonnes d’Antonin (161 après J.-C.), de Constantin (toutefois, en porphyre, 328-330 après J.-C.) ou de Marcien

Fresque de l’ekklesiasterion, temple d’Isis, Pompéi.

3. Pline, Histoire naturelle, vol. 11, Paris, 1778, p. 29.

4. Paul Veyne, « Lisibilité des images, propagande et apparat monarchique dans l’Empire romain », Revue historique, no 621, 2002/1, p. 4.

5. Martin Galinier, « La colonne Trajane et les pouvoirs européens : reproductions et imitations », Moulages, actes des rencontres internationales sur le moulage, Montpellier, 1997, p. 201-210.

6. Napoléon III eut aussi cette velléité en 1865, mais le coût du transport l’en dissuada.

1. Correspondance de Napoléon Ier, er, t. XII ; er citée dans Charles et Alfred Normand, La Colonne Vendôme, Paris, s.d., p. 137.

2. Voir Claire Barbillon, Le Relief, au croisement des arts du xixe siècle, Paris, A&J Picard, 2014, p. 110-111.

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( e siècle, Constantinople). Toutes sont (v cependant le signe d’un grand honneur, comme le confirme Pline : « L’érection d’une colonne désigne un homme élevé en gloire au-dessus de ses semblables ³. » Les grandes colonnes historiées, paradoxalement, se caractérisent par la faible lisibilité de leur décor au sein de l’espace public. Paul Veyne y voit une raison : il ne s’agit pas d’une iconographie de propagande, visant à convaincre, comme on pourrait le penser, mais d’images de gloire. « Ce qu’on attend d’un faste, d’un apparat, est qu’il soit fastueux : il n’est pas nécessaire qu’il soit lisible comme un tract ⁴ », résume l’historien. Le choix que fit Napoléon du modèle de la colonne Trajane, influencé par son fidèle Vivant Denon, n’est pas étonnant si l’on considère la fascination exercée par l’empereur romain sur les rois européens depuis la Renaissance. De François Ier (et Charles Quint) à Louis XIV, tous ont voulu être des « Trajan » modernes. L’attrait pour l’héritage trajanien débute sous François Ier. En 1540, le roi envoie le Primatice, peintre italien alors à son service, acheter des moulages de la colonne Trajane à Rome (ils seront disposés dans les jardins de la reine à Fontainebleau afin de servir de modèles aux artistes français) ⁵. Il sollicite en même temps les Turcs afin de permettre la démolition d’une pile du pont de Drobeta dans le but de découvrir le secret de sa construction. La monarchie espagnole, elle aussi, revendique cet héritage. Pourquoi de tels

enjeux autour de Trajan ? Chacune des monarchies voulait rattacher son pouvoir à celui de l’Empire romain. Les colonnes, monuments phalliques s’élevant vers le ciel, sont un reflet symbolique (un analogon) de la puissance d’un empereur, d’un roi, de son système politique, de sa capacité à dominer et à triompher. Louis XIV n’a, bien sûr, pas ignoré cette symbolique. Lui aussi fit exécuter des moulages de la colonne Trajane, sous l’impulsion de Colbert, entre 1665 et 1671. Ils furent exposés à Paris, un jeu ayant été réservé à l’Académie de France à Rome (où ils pouvaient être utiles aux artistes français). À la même époque, l’Autriche, détenue par la couronne des Habsbourg, remployait le principe de la colonne historiée à des fins religieuses. Dans la Vienne baroque, la Karlskirche est entourée de deux colonnes retraçant la vie et l’apothéose de saint Charles Borromée, contre-réformateur du xvie siècle. Napoléon, quant à lui, fit usage de ce modèle à des fins dynastiques.

NA POLÉON ET LA COLONNE TR AJA NE À l’instar de François Ier, er, de Louis XIII er et Louis XIV, Bonaparte cultivait une passion pour le pouvoir impérial romain et sa capacité à utiliser l’art à des fins politiques. Dès le Directoire, le Premier consul voulut ramener la colonne Trajane à Paris, sur la proposition du général Pommereul, mais en aurait été dissuadé par Pierre Daunou, rédacteur de la Constitution de l’an VIII ⁶. Devenu empereur, Napoléon lança en 1811 une campagne de dégagement de la zone de la colonne sur le forum romain. L’administration impériale poursuivit ainsi des travaux entrepris en 1536 pour débarrasser la base de ses décombres. Cela faisait longtemps, en effet, que la colonne Trajane était un motif de fierté pour les Romains, le Sénat ayant pris des mesures pour la soustraire au vandalisme depuis 1162. Rappelons qu’à la date où Napoléon souhaite intervenir à son tour, et jusqu’en 1814, Rome lui appartient (et que sa famille était d’origine italienne). Voulait-il réveiller l’âme de la Rome impériale endormie ? N’avait-il par pour modèles, comme

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Simon Bening, La Flagellation, tempera et or sur parchemin, 1525-1530. Los Angeles, The J. Paul Getty Museum.

la colonne vendôme

u n mon um en t com m émor atif hors du com mu n


EN 1803, Napoléon Bonaparte, Premier

consul, rend un décret qui confirme l’érection, place Vendôme, d’une colonne honorifique « à l’instar de celle érigée à Rome en l’honneur de Trajan ¹ ». Le modèle est donc clairement revendiqué : il s’agit de la colonne Trajane, élevée sur le forum romain au ier siècle après J.-C (107-113). Ce monument fut dédié à l’empereur romain Trajan par le Sénat et le peuple à la suite de la seconde campagne victorieuse contre les Daces (101-106 après J.-C.). Faut-il s’étonner du choix de ce modèle ? Depuis les découvertes archéologiques du xviiie siècle (en particulier les fouilles d’Herculanum et de Pompéi), le goût pour les monuments antiques s’était amplifié en Europe. Certes, l’influence de la culture grecque était dominante, notamment dans la formation académique des peintres et sculpteurs français, mais la colonne Trajane, chef-d’œuvre de l’Antiquité romaine, possédait une aura particulière. Elle n’était pourtant pas la première des colonnes triomphales édifiées par les sociétés du passé. L’usage des colonnes commémoratives et honorifiques remonte, en effet, à la plus haute Antiquité grecque. L’iconographie de certains vases en témoigne (des colonnes élevées sur des tombeaux de soldats légendaires), tout comme des décors de Pompéi (fresque de l’ekklesiasterion du temple d’Isis). Cependant, il ne s’agissait pas de colonnes historiées, c’est-à-dire portant un tel décor sculpté se déroulant à la manière d’une frise en spirale le long du fût. La colonne Trajane s’est imposée, dès le monde romain, comme une œuvre exceptionnelle, sujette à des citations et des reprises plutôt qu’à des copies. Bien avant d’inspirer la colonne Vendôme, mais aussi plusieurs colonnes de l’époque moderne (la colonne Médicis à Paris, des projets de colonnes départementales sous la Révolution ²),  ²  ²), elle influença la colonne de Marc Aurèle (176-192 après J.-C.) à Rome, celles de Théodose (détruite à la fin du xve siècle) et d’Arcadius (détruite à la fin du xviiie siècle) à Constantinople. Ces différentes colonnes, ornées d’un important décor, sont donc beaucoup plus impressionnantes et esthétiquement audacieuses que des monuments non historiés, à l’exemple des colonnes d’Antonin (161 après J.-C.), de Constantin (toutefois, en porphyre, 328-330 après J.-C.) ou de Marcien

Fresque de l’ekklesiasterion, temple d’Isis, Pompéi.

3. Pline, Histoire naturelle, vol. 11, Paris, 1778, p. 29.

4. Paul Veyne, « Lisibilité des images, propagande et apparat monarchique dans l’Empire romain », Revue historique, no 621, 2002/1, p. 4.

5. Martin Galinier, « La colonne Trajane et les pouvoirs européens : reproductions et imitations », Moulages, actes des rencontres internationales sur le moulage, Montpellier, 1997, p. 201-210.

6. Napoléon III eut aussi cette velléité en 1865, mais le coût du transport l’en dissuada.

1. Correspondance de Napoléon Ier, er, t. XII ; er citée dans Charles et Alfred Normand, La Colonne Vendôme, Paris, s.d., p. 137.

2. Voir Claire Barbillon, Le Relief, au croisement des arts du xixe siècle, Paris, A&J Picard, 2014, p. 110-111.

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( e siècle, Constantinople). Toutes sont (v cependant le signe d’un grand honneur, comme le confirme Pline : « L’érection d’une colonne désigne un homme élevé en gloire au-dessus de ses semblables ³. » Les grandes colonnes historiées, paradoxalement, se caractérisent par la faible lisibilité de leur décor au sein de l’espace public. Paul Veyne y voit une raison : il ne s’agit pas d’une iconographie de propagande, visant à convaincre, comme on pourrait le penser, mais d’images de gloire. « Ce qu’on attend d’un faste, d’un apparat, est qu’il soit fastueux : il n’est pas nécessaire qu’il soit lisible comme un tract ⁴ », résume l’historien. Le choix que fit Napoléon du modèle de la colonne Trajane, influencé par son fidèle Vivant Denon, n’est pas étonnant si l’on considère la fascination exercée par l’empereur romain sur les rois européens depuis la Renaissance. De François Ier (et Charles Quint) à Louis XIV, tous ont voulu être des « Trajan » modernes. L’attrait pour l’héritage trajanien débute sous François Ier. En 1540, le roi envoie le Primatice, peintre italien alors à son service, acheter des moulages de la colonne Trajane à Rome (ils seront disposés dans les jardins de la reine à Fontainebleau afin de servir de modèles aux artistes français) ⁵. Il sollicite en même temps les Turcs afin de permettre la démolition d’une pile du pont de Drobeta dans le but de découvrir le secret de sa construction. La monarchie espagnole, elle aussi, revendique cet héritage. Pourquoi de tels

enjeux autour de Trajan ? Chacune des monarchies voulait rattacher son pouvoir à celui de l’Empire romain. Les colonnes, monuments phalliques s’élevant vers le ciel, sont un reflet symbolique (un analogon) de la puissance d’un empereur, d’un roi, de son système politique, de sa capacité à dominer et à triompher. Louis XIV n’a, bien sûr, pas ignoré cette symbolique. Lui aussi fit exécuter des moulages de la colonne Trajane, sous l’impulsion de Colbert, entre 1665 et 1671. Ils furent exposés à Paris, un jeu ayant été réservé à l’Académie de France à Rome (où ils pouvaient être utiles aux artistes français). À la même époque, l’Autriche, détenue par la couronne des Habsbourg, remployait le principe de la colonne historiée à des fins religieuses. Dans la Vienne baroque, la Karlskirche est entourée de deux colonnes retraçant la vie et l’apothéose de saint Charles Borromée, contre-réformateur du xvie siècle. Napoléon, quant à lui, fit usage de ce modèle à des fins dynastiques.

NA POLÉON ET LA COLONNE TR AJA NE À l’instar de François Ier, er, de Louis XIII er et Louis XIV, Bonaparte cultivait une passion pour le pouvoir impérial romain et sa capacité à utiliser l’art à des fins politiques. Dès le Directoire, le Premier consul voulut ramener la colonne Trajane à Paris, sur la proposition du général Pommereul, mais en aurait été dissuadé par Pierre Daunou, rédacteur de la Constitution de l’an VIII ⁶. Devenu empereur, Napoléon lança en 1811 une campagne de dégagement de la zone de la colonne sur le forum romain. L’administration impériale poursuivit ainsi des travaux entrepris en 1536 pour débarrasser la base de ses décombres. Cela faisait longtemps, en effet, que la colonne Trajane était un motif de fierté pour les Romains, le Sénat ayant pris des mesures pour la soustraire au vandalisme depuis 1162. Rappelons qu’à la date où Napoléon souhaite intervenir à son tour, et jusqu’en 1814, Rome lui appartient (et que sa famille était d’origine italienne). Voulait-il réveiller l’âme de la Rome impériale endormie ? N’avait-il par pour modèles, comme

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Simon Bening, La Flagellation, tempera et or sur parchemin, 1525-1530. Los Angeles, The J. Paul Getty Museum.

la colonne vendôme

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122

W. Aléxis, La Colonne Vendôme, estampe, vers 1871. Paris, musée Carnavalet, Histoire de Paris.

la colonne vendôme

caricatures et polémiques

LA colonNE À LA UNE

H U B E RT C AVA N I O L


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W. Aléxis, La Colonne Vendôme, estampe, vers 1871. Paris, musée Carnavalet, Histoire de Paris.

la colonne vendôme

caricatures et polémiques

LA colonNE À LA UNE

H U B E RT C AVA N I O L


AVEC SON TEINT hâlé et sa

silhouette massive, la colonne Vendôme ne répondait guère aux canons de son époque. Elle n’en devint pas moins l’une des grandes séductrices du xixe siècle. Dévorée des yeux par les humoristes de tout poil, croquée sans retenue par les caricaturistes de tous bords, elle doit sa fortune éditoriale à la prodigieuse ascendance de deux empereurs, et non des moindres : Trajan et Napoléon. L’un pour la forme, l’autre pour le fond. Désirée, pensée, érigée pour la seule gloire d’un homme porté au sommet par ses hommes – « leur unique destination semble être de servir de support à leur chef » –, la colonne Vendôme fut d’abord chef ¹  une affaire… d’hommes. Et ce n’est pas un hasard si elle devint le mètre étalon des plaisirs de ces messieurs lorsqu’ils devisaient dans les fumoirs – de ce que nous en connaissons toutefois par la presse satirique : « Si tout le tabac que j’ai consommé dans ma vie était aggloméré sur un seul point, il formerait un cigare deux fois gros comme la colonne Vendôme ² » ; un autre amateur de cigares et de canons ajouta plus tard quelques litres d’alcool fin à cette affaire fumeuse : « Et si l’on additionne les cigares de toute une vie, on arrivera à cette conclusion, qu’un homme à la centaine de bouteilles de liqueur qu’il boit dans son existence, doit ajouter un joli cigare de 1 800 mètres de longueur, que nous pouvons bien transformer, en épaississant sa maigre taille, en un solide et copieux cigare gros comme la colonne Vendôme ³. » De la caricature esthétique au portrait-charge, une armée d’encenseurs et de flagellateurs ⁴,  ⁴  ⁴, prodigieux dessinateurs et écrivains du quotidien, munis pour seules armes de crayons, de plumes et de palettes, va faire de la colonne Vendôme, installée aux premières loges des soubresauts de l’histoire, le témoin fidèle des évolutions politiques auxquelles elle assista. Des salons mondains aux salles de rédaction, il n’y avait pas qu’un pas, il y avait aussi la rue et les tourbillons de son peuple. Mieux encore, pire sans doute : d’objet cristallisant toutes les haines, emblème tendu fièrement dans le ciel parisien, symbole de l’oncle et du neveu, la colonne Vendôme devint, malgré elle, actrice de la folie destructrice des hommes à la faveur du soulèvement populaire de la Commune de Paris, car si « une dynastie est renversée, il est tout simple que ses emblèmes disparaissent

1. Jules-Antoine Castagnary, Gustave Courbet et la Colonne Vendôme. Plaidoyer pour un ami mort mort, Paris, E. Dentu, 1883, p. 11.

2. Ovide Desgranges, « Cancans littéraires et autres », Le Journal pour rire, no 185, 14 avril 1855, p. 7.

3. J. Jérôme, « L’appétit des gens bien portants (suite) », La Croix Croix, no 16899, 13 mars 1938.

4. Ils se nommaient Aléxis, Artig, Bertall, Bouquet, Caran d’Ache, Cham, Daumier, Demare, Duchêne fi ls, Dupendant, Forain, Faustin, Fleury, Fréville, Frondas, Gill, Gillot, Grandville, Grévin, Hadol, Klenck, L.A. Stick, Ladreyt, Léandre, Laluyé, Le Petit, Moloch, Morel, Nérac, Robida, Roby, Schérer, Steinlen, Taltimon, Telliap, Vernier ou Willette…

124

Bertall, Le Citoyen Courbet. Humble supplique des hommes qui demandent à ne pas être fondus, illustration parue dans Le Grelot, 30 avril 1871.

Faustin, 1871. Pour servir à perpétuer la mémoire de l’occupation prussienne, lithographie, 1871.

Paris, musée Carnavalet, Histoire de Paris.

Paris, musée Carnavalet, Histoire de Paris.

la colonne vendôme

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AVEC SON TEINT hâlé et sa

silhouette massive, la colonne Vendôme ne répondait guère aux canons de son époque. Elle n’en devint pas moins l’une des grandes séductrices du xixe siècle. Dévorée des yeux par les humoristes de tout poil, croquée sans retenue par les caricaturistes de tous bords, elle doit sa fortune éditoriale à la prodigieuse ascendance de deux empereurs, et non des moindres : Trajan et Napoléon. L’un pour la forme, l’autre pour le fond. Désirée, pensée, érigée pour la seule gloire d’un homme porté au sommet par ses hommes – « leur unique destination semble être de servir de support à leur chef » –, la colonne Vendôme fut d’abord chef ¹  une affaire… d’hommes. Et ce n’est pas un hasard si elle devint le mètre étalon des plaisirs de ces messieurs lorsqu’ils devisaient dans les fumoirs – de ce que nous en connaissons toutefois par la presse satirique : « Si tout le tabac que j’ai consommé dans ma vie était aggloméré sur un seul point, il formerait un cigare deux fois gros comme la colonne Vendôme ² » ; un autre amateur de cigares et de canons ajouta plus tard quelques litres d’alcool fin à cette affaire fumeuse : « Et si l’on additionne les cigares de toute une vie, on arrivera à cette conclusion, qu’un homme à la centaine de bouteilles de liqueur qu’il boit dans son existence, doit ajouter un joli cigare de 1 800 mètres de longueur, que nous pouvons bien transformer, en épaississant sa maigre taille, en un solide et copieux cigare gros comme la colonne Vendôme ³. » De la caricature esthétique au portrait-charge, une armée d’encenseurs et de flagellateurs ⁴,  ⁴  ⁴, prodigieux dessinateurs et écrivains du quotidien, munis pour seules armes de crayons, de plumes et de palettes, va faire de la colonne Vendôme, installée aux premières loges des soubresauts de l’histoire, le témoin fidèle des évolutions politiques auxquelles elle assista. Des salons mondains aux salles de rédaction, il n’y avait pas qu’un pas, il y avait aussi la rue et les tourbillons de son peuple. Mieux encore, pire sans doute : d’objet cristallisant toutes les haines, emblème tendu fièrement dans le ciel parisien, symbole de l’oncle et du neveu, la colonne Vendôme devint, malgré elle, actrice de la folie destructrice des hommes à la faveur du soulèvement populaire de la Commune de Paris, car si « une dynastie est renversée, il est tout simple que ses emblèmes disparaissent

1. Jules-Antoine Castagnary, Gustave Courbet et la Colonne Vendôme. Plaidoyer pour un ami mort mort, Paris, E. Dentu, 1883, p. 11.

2. Ovide Desgranges, « Cancans littéraires et autres », Le Journal pour rire, no 185, 14 avril 1855, p. 7.

3. J. Jérôme, « L’appétit des gens bien portants (suite) », La Croix Croix, no 16899, 13 mars 1938.

4. Ils se nommaient Aléxis, Artig, Bertall, Bouquet, Caran d’Ache, Cham, Daumier, Demare, Duchêne fi ls, Dupendant, Forain, Faustin, Fleury, Fréville, Frondas, Gill, Gillot, Grandville, Grévin, Hadol, Klenck, L.A. Stick, Ladreyt, Léandre, Laluyé, Le Petit, Moloch, Morel, Nérac, Robida, Roby, Schérer, Steinlen, Taltimon, Telliap, Vernier ou Willette…

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Bertall, Le Citoyen Courbet. Humble supplique des hommes qui demandent à ne pas être fondus, illustration parue dans Le Grelot, 30 avril 1871.

Faustin, 1871. Pour servir à perpétuer la mémoire de l’occupation prussienne, lithographie, 1871.

Paris, musée Carnavalet, Histoire de Paris.

Paris, musée Carnavalet, Histoire de Paris.

la colonne vendôme

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126 127

Sem, Voyage autour de ma colonne, in-folio, 1924. l a c omusée Paris, l o n nCarnavalet, e v e n d ôHistoire me de Paris.

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Sem, Voyage autour de ma colonne, in-folio, 1924. l a c omusée Paris, l o n nCarnavalet, e v e n d ôHistoire me de Paris.

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L’éditeur et les auteurs souhaitent dire leur reconnaissance aux personnes suivantes pour leur intérêt, leurs encouragements, la mise à disposition de leurs sources et observations, et leurs recommandations ou introductions auprès de contacts utiles aux recherches entreprises. Ils remercient en premier lieu pour son aide précieuse le Comité Vendôme, et plus particulièrement Béatrice de Plinval, sa présidente, ainsi qu’Élisabeth Tarantino et Delphine de La Ferrière, déléguées générales. Ils expriment leur gratitude à toutes celles et ceux qui ont apporté leur soutien, et plus particulièrement Le Ritz JP Morgan Schiaparelli Chanel Qeelin Gecina Louis Vuitton Panerai Chaumet Dior Grand Seiko Swatch Group Van Cleef & Arpels. Pour leurs contributions, ils tiennent à remercier particulièrement Jean Tulard, membre de l’Académie des sciences morales et politiques ; Christophe Bottineau, architecte DPLG, architecte en chef, Monuments historiques.

crédits photographiques Picture credits Sauf mention contraire, toutes les photographies contemporaines de la colonne sont de David Bordes./Unless otherwise stated, all contemporary photographs of the column are by David Bordes. 24 Musée du Louvre, RMN-Grand Palais/Pierre Philibert 26 Musée Vivant Denon/Philip Bernard 38 Alamy 40 Rheinisches Bildarchiv 41-42 Beaux-Arts de Paris/RMNGrand Palais 49 RMN-Grand Palais/ Musée des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau/Daniel Arnaudet/ Gérard Blot 54hg DR 54mh DR 54hd Alamy 54bg Alamy 54mb DR 57 DR 58 RMN-Grand Palais/Château de Versailles 66 Alamy 70 DR 72 DR 75h RMN-Grand Palais/Institut de France/Gérard Blot 77 Alamy 78 Alamy 88 RMN-Grand Palais/ Musée de l’Armée/Pierre-Luc BaronMoreau 90d RMN-Grand Palais/ Musée des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau/Franck Raux 110-111 RMN-Grand Palais/Musée d’Orsay/René-Gabriel Ojeda 128 Allied Artists Production 129 Sotheby’s Image 236 DR 244 RMN-Grand Palais/Château de Versailles/Gérard Blot/Jean Schormans 247 Alamy 248 RMN-Grand Palais/Château de Versailles/Gérard Blot 251 RMNGrand Palais/Château de Versailles/ Franck Raux 252 RMN-Grand Palais/Musée de l’Armée 255 RMNGrand Palais/Château de Versailles/ Gérard Blot 256 RMN-Grand Palais/Château de Versailles/Franck Raux 264 Alamy 269 Roger Schall 270h Archives Van Cleef & Arpels

Ainsi que les institutions et les personnalités qui ont prêté leur concours à l’élaboration du livre Grande chancellerie de la Légion d’honneur Benoît Puga, général d’armée, grand chancelier ; Fondation Napoléon Thierry Lentz, directeur, et Chantal Prévot, responsable de la bibliothèque ; Conservation régionale des Monuments historiques Antoine-Marie Préaut, conservateur régional des Monuments historiques d’Île-de-France, et Jean-Charles Leyris, responsable de la documentation et de la bibliothèque ; Musée national des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau Amaury Lefébure, directeur ; Alain Pougetoux, ancien conservateur aux Châteaux ; Aurélie Caron, documentaliste ; Musée de l’Armée Émilie Robbe, conservateur en chef du patrimoine ; Sylvie Leray-Burini, conservateur du département iconographique ; Thibault de Noblet, adjoint de conservation au département moderne ; Anthony Petiteau, adjoint au chef du département des beaux-arts et du patrimoine ; Musée Carnavalet, Histoire de Paris Valérie Guillaume, directrice ; Jose de los Llanos, conservateur en chef du patrimoine, cabinet des arts graphiques et département des maquettes ; Musée Vivant Denon, Chalon-sur-Saône Danièle Renaud, assistante principale de conservation ; Musée de l’Empéri, Salon-de-Provence Lisa Laborie-Barrière, conservatrice du musée et directrice du patrimoine culturel ; Pascale Talon, direction du patrimoine culturel ; Musée de la Légion d’honneur et des Ordres de chevalerie Anne de Chefdebien, conservateur. Bernard Droz, historien • Hervé Gobilliard, général d’armée, ancien gouverneur des Invalides et ancien président de la Société des membres de la Légion d’honneur • Isabelle Grasswill, chargée du développement commercial, Centre des monuments nationaux, pôle image • Sylvie Juvénal, chargée des fonds patrimoniaux, Monnaie de Paris • Yves de Kermabon, général de corps d’armée • Émile Lardeux, lieutenantcolonel, chef de la musique de la Légion étrangère • Éric Ledru, rédacteur en chef de la revue, Institut Napoléon ; Fatima Louli, agence photographique, Réunion des musées nationaux – Grand Palais • Yves Martin et le colonel Hughes de Bazouges, La Sabretache • Nicolas Parc, directeur, Fonderie de bronze lauragaise • Anne Pons, historienne et écrivain.

Coordination éditoriale Virginie Hagelauer et Matthieu Flory Conception et réalisation Aurore Jannin et Laurent Pinon pour Prototype, Paris Révision Lorraine Ouvrieu Photogravure Arciel Graphic, Paris

I S BN : 9782376660460 © 2021 Éditions Norma 149 rue de Rennes 75006 Paris France www.editions-norma.com Achevé d’imprimer en octobre 2021 sur les presses de Graphicom, Vicence


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