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Boucheron French

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ARCHIVES SECRÈTES

VINCENT MEYLAN


Double page précédente : Ce collier en rubis et diamants a été créé en 1888 par Frédéric Boucheron pour Marie-Louise Mackay. Il a été vendu aux enchères chez Sotheby’s à New York en décembre 2025.

TABLE DES MATIÈRES INTRODUCTION Quinze années de découvertes autour de Boucheron CHAPITRE I — Les filles du péché Le terrible objet du désir – La Païva Le siècle des courtisanes Le fantôme de Frédéric Boucheron – La comtesse de Castiglione Le démon du jeu - La Belle Otero CHAPITRE 2 — Les rois du monde (de l’Ancien et… du Nouveau) L’amour conjugal – Gabrielle Boucheron La couronne des reines de Bulgarie La reine des vanités – « Madame Astor » Reines en exil – Isabelle II d’Espagne La reine du Nevada – Marie-Louise Mackay CHAPITRE 3 — Les « princesses dollar » « Nous sommes les princesses dollar… » Une héritière au bord de la crise de nerfs – Consuelo Vanderbilt, duchesse de Marlborough Comment la vengeance vient à une femme – Anna Gould, comtesse de Castellane Pour l’amour d’un vice-roi des Indes – Mary Leiter, lady Curzon

6 8 12 32 36 50

56 60 68 72 80 84 98 100 102 118 126

CHAPITRE 4 — La tournée des grands-ducs L’amour jusqu’à la mort – Nicolas et Alexandra Une femme fatale à la cour de Russie – Katia Dolgorouki Le tombeur de la cour de Russie – Le grand-duc Alexis Une « princesse rouble » - Barbara Kelch Les émeraudes de la grande-duchesse Wladimir CHAPITRE 5 — Les mariages de la Belle Époque L’autre Miss Vanderbilt… – Gertrude, Mrs Harry Payne Whitney La tradition des corbeilles de noces May Goelet, duchesse de Roxburghe L’héritière et le satyre – Mary Ethel Burns, lady Harcourt Carats et philantropie – Dorothy Pinto, Mrs James de Rothschild Le règne des diadèmes

134 138 146 148 154 160 162 166 170 172 176 182 192

CHAPITRE 6 — « God save the kings » Le premier amour du duc de Windsor – Freda Dudley Ward La redoutable « Frau Cobourg » – Marie, duchesse d’Édimbourg Les Mountbatten et le duc d’Edimbourg « With my loving thoughts » – Mrs Greville et queen mum CHAPITRE 7 — La caverne d’Ali Baba On a volé les diamants des Habsbourg Le règne des perles Les plus beaux colliers de trois rangs de perles Les perles du prince Youssoupov (et celles de sa belle-mère) Le collier de perles des Camondo CHAPITRE 8 — Caprices de maharadjahs Le Casanova du Pendjab – Bhupinder Singh, maharadjah de Patiala Les princes aux coups de canon Maharanis de mère en fille – Indira de Cooch Behar et Gayatri Devi de Jaipur

198 202 210 214 216 234 238 244 254 256 264 270 274 284

286

CHAPITRE 9 — Hollywood sur le Nil La reine de cœur – Farida d’Égypte La malédiction de la princesse Shivékiar La « reine » d’Alexandrie – Mahivesh Shirine, princesse Toussoun Le trésor d’Iran

292 296 304

CHAPITRE 10 — Les bêtes de scène La star et le prince d’Orient Rita Hayworth et Ali Khan Riche… comme l’Aga Khan Une femme bafouée – Sarah Bernhardt Qu’est-il arrivé à Joan Crawford ?

324

Boucheron à travers les âges

342

Une nouvelle ère

376

308 314

326 330 332 339

NOTES DE FIN 378 REMERCIEMENTS 381 CRÉDITS PHOTOGRAPHIQUES 382


Double page précédente : Ce collier en rubis et diamants a été créé en 1888 par Frédéric Boucheron pour Marie-Louise Mackay. Il a été vendu aux enchères chez Sotheby’s à New York en décembre 2025.

TABLE DES MATIÈRES INTRODUCTION Quinze années de découvertes autour de Boucheron CHAPITRE I — Les filles du péché Le terrible objet du désir – La Païva Le siècle des courtisanes Le fantôme de Frédéric Boucheron – La comtesse de Castiglione Le démon du jeu - La Belle Otero CHAPITRE 2 — Les rois du monde (de l’Ancien et… du Nouveau) L’amour conjugal – Gabrielle Boucheron La couronne des reines de Bulgarie La reine des vanités – « Madame Astor » Reines en exil – Isabelle II d’Espagne La reine du Nevada – Marie-Louise Mackay CHAPITRE 3 — Les « princesses dollar » « Nous sommes les princesses dollar… » Une héritière au bord de la crise de nerfs – Consuelo Vanderbilt, duchesse de Marlborough Comment la vengeance vient à une femme – Anna Gould, comtesse de Castellane Pour l’amour d’un vice-roi des Indes – Mary Leiter, lady Curzon

6 8 12 32 36 50

56 60 68 72 80 84 98 100 102 118 126

CHAPITRE 4 — La tournée des grands-ducs L’amour jusqu’à la mort – Nicolas et Alexandra Une femme fatale à la cour de Russie – Katia Dolgorouki Le tombeur de la cour de Russie – Le grand-duc Alexis Une « princesse rouble » - Barbara Kelch Les émeraudes de la grande-duchesse Wladimir CHAPITRE 5 — Les mariages de la Belle Époque L’autre Miss Vanderbilt… – Gertrude, Mrs Harry Payne Whitney La tradition des corbeilles de noces May Goelet, duchesse de Roxburghe L’héritière et le satyre – Mary Ethel Burns, lady Harcourt Carats et philantropie – Dorothy Pinto, Mrs James de Rothschild Le règne des diadèmes

134 138 146 148 154 160 162 166 170 172 176 182 192

CHAPITRE 6 — « God save the kings » Le premier amour du duc de Windsor – Freda Dudley Ward La redoutable « Frau Cobourg » – Marie, duchesse d’Édimbourg Les Mountbatten et le duc d’Edimbourg « With my loving thoughts » – Mrs Greville et queen mum CHAPITRE 7 — La caverne d’Ali Baba On a volé les diamants des Habsbourg Le règne des perles Les plus beaux colliers de trois rangs de perles Les perles du prince Youssoupov (et celles de sa belle-mère) Le collier de perles des Camondo CHAPITRE 8 — Caprices de maharadjahs Le Casanova du Pendjab – Bhupinder Singh, maharadjah de Patiala Les princes aux coups de canon Maharanis de mère en fille – Indira de Cooch Behar et Gayatri Devi de Jaipur

198 202 210 214 216 234 238 244 254 256 264 270 274 284

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CHAPITRE 9 — Hollywood sur le Nil La reine de cœur – Farida d’Égypte La malédiction de la princesse Shivékiar La « reine » d’Alexandrie – Mahivesh Shirine, princesse Toussoun Le trésor d’Iran

292 296 304

CHAPITRE 10 — Les bêtes de scène La star et le prince d’Orient Rita Hayworth et Ali Khan Riche… comme l’Aga Khan Une femme bafouée – Sarah Bernhardt Qu’est-il arrivé à Joan Crawford ?

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Boucheron à travers les âges

342

Une nouvelle ère

376

308 314

326 330 332 339

NOTES DE FIN 378 REMERCIEMENTS 381 CRÉDITS PHOTOGRAPHIQUES 382


CHAPITRE 1 — Les filles du péché 26

Lettre écrite par le comte Henckel de Donnersmarck à Frédéric Boucheron le 27 octobre 1883.

Quelques semaines avant le déclenchement de la guerre entre la France et la Prusse, le couple avait quitté la capitale française pour Neudeck. C’est là, dans ce château dont Hector Lefuel avait copié l’architecture sur le palais des Tuileries, qu’elle avait suivi les étapes de la défaite et de l’abaissement de ce pays qui l’avait trahie. Guido, lointain cousin du chancelier Bismarck, s’était engagé dans l’armée. Le jour où les troupes allemandes étaient entrées dans Paris, il avait fait illuminer l’hôtel des ChampsÉlysées. Au moment des pourparlers d’armistice, c’est lui qui avait conseillé à Bismarck d’augmenter l’indemnité due par la France de cinq à six milliards de francs (25 à 30 milliards d’euros). « La France est assez riche pour payer », avait-il précisé. Et la France avait payé. Et la Païva s’était vengée. Son retour à Paris, à la fin de l’année 1871, avait été un triomphe. « Tous mes désirs sont venus à mes pieds comme des chiens couchants », avait-elle déclaré alors. Pour s’attacher à jamais cette femme qui le fascinait, Guido lui avait offert son nom en l’épousant le 28 octobre 1871. La cérémonie avait eu lieu au temple luthérien de la rue Chauchat. Et cette fois encore elle avait changé de religion. Le matin de leurs noces, il avait déposé devant elle les dépouilles des vaincus : un écrin contenant le plus fabuleux collier qu’elle avait jamais vu. Cent vingt-et-un perles, grosses comme des noisettes, enfilées sur trois rangs. L’un des plus beaux joyaux de l’impératrice Eugénie. Exilée en Angleterre après la chute du Second Empire, l’épouse de Napoléon III était contrainte de se défaire de ses parures. Pour acquérir ses perles, Guido avait dû employer deux intermédiaires. L’impératrice n’aurait jamais accepté de lui vendre le bijou si elle avait su qu’il était destiné à la plus scandaleuse des courtisanes. Quelques mois après le mariage, un carton d’invitation était arrivé à l’hôtel des Champs-Élysées.

Adolphe Thiers invitait le comte et la comtesse Henckel de Donnersmarck à un dîner de gala au palais de l’Elysée. Le président de la République française ménageait le cousin du chancelier allemand. Parée des perles impériales, la comtesse Henckel de Donnersmarck avait franchi le seuil de la première demeure de France avec toute la hauteur d’une reine. Cette soirée avait aussi marque le début de son déclin. Riche, puissante, elle était parvenue à son but : ne plus dépendre de rien ni de personne. Mais autour d’elle la haine avait remplacé le mépris d’autrefois. À ses titres de fille de joie s’ajoutaient dorénavant ceux de traitresse et d’espionne. Alexandre Dumas, le fils, en avait même fait le thème d’une pièce, La Femme de Claude, jouée au théâtre du Gymnase en janvier 1873. Heureusement, elle avait été un four. Mais personne ne s’y était trompé. C’était bien elle qui était visée par les tirades patriotiques du héros qui vilipendait une femme « vile, adultère, prostituée, une bête infanticide qui mine la société, dissout les familles, corrompt l’amour, démembre la patrie, énerve l’homme et déshonore la femme ». Même ses domestiques l’espionnaient. Dans le secret de ses archives, la police des mœurs parisienne conservait les dénonciations accablantes de certains d’entre eux : « Madame de Païva, qui est mariée avec un Prussien, entretiendrait toujours des rapports avec Monsieur Bismarck au sujet de la politique. Elle donnait dans son hôtel des Champs-Élysées, de grandes soirées ou étaient invités et où se rendaient nos attachés d’ambassade, de qui l’on surprenait la bonne foi et que l’on faisait causer sur notre politique avec profit pour la Prusse. » Pire ! « Une Jeune fille de 18 ans, d’origine anglaise, fut arrêtée par le service des mœurs pour provocation


CHAPITRE 1 — Les filles du péché 26

Lettre écrite par le comte Henckel de Donnersmarck à Frédéric Boucheron le 27 octobre 1883.

Quelques semaines avant le déclenchement de la guerre entre la France et la Prusse, le couple avait quitté la capitale française pour Neudeck. C’est là, dans ce château dont Hector Lefuel avait copié l’architecture sur le palais des Tuileries, qu’elle avait suivi les étapes de la défaite et de l’abaissement de ce pays qui l’avait trahie. Guido, lointain cousin du chancelier Bismarck, s’était engagé dans l’armée. Le jour où les troupes allemandes étaient entrées dans Paris, il avait fait illuminer l’hôtel des ChampsÉlysées. Au moment des pourparlers d’armistice, c’est lui qui avait conseillé à Bismarck d’augmenter l’indemnité due par la France de cinq à six milliards de francs (25 à 30 milliards d’euros). « La France est assez riche pour payer », avait-il précisé. Et la France avait payé. Et la Païva s’était vengée. Son retour à Paris, à la fin de l’année 1871, avait été un triomphe. « Tous mes désirs sont venus à mes pieds comme des chiens couchants », avait-elle déclaré alors. Pour s’attacher à jamais cette femme qui le fascinait, Guido lui avait offert son nom en l’épousant le 28 octobre 1871. La cérémonie avait eu lieu au temple luthérien de la rue Chauchat. Et cette fois encore elle avait changé de religion. Le matin de leurs noces, il avait déposé devant elle les dépouilles des vaincus : un écrin contenant le plus fabuleux collier qu’elle avait jamais vu. Cent vingt-et-un perles, grosses comme des noisettes, enfilées sur trois rangs. L’un des plus beaux joyaux de l’impératrice Eugénie. Exilée en Angleterre après la chute du Second Empire, l’épouse de Napoléon III était contrainte de se défaire de ses parures. Pour acquérir ses perles, Guido avait dû employer deux intermédiaires. L’impératrice n’aurait jamais accepté de lui vendre le bijou si elle avait su qu’il était destiné à la plus scandaleuse des courtisanes. Quelques mois après le mariage, un carton d’invitation était arrivé à l’hôtel des Champs-Élysées.

Adolphe Thiers invitait le comte et la comtesse Henckel de Donnersmarck à un dîner de gala au palais de l’Elysée. Le président de la République française ménageait le cousin du chancelier allemand. Parée des perles impériales, la comtesse Henckel de Donnersmarck avait franchi le seuil de la première demeure de France avec toute la hauteur d’une reine. Cette soirée avait aussi marque le début de son déclin. Riche, puissante, elle était parvenue à son but : ne plus dépendre de rien ni de personne. Mais autour d’elle la haine avait remplacé le mépris d’autrefois. À ses titres de fille de joie s’ajoutaient dorénavant ceux de traitresse et d’espionne. Alexandre Dumas, le fils, en avait même fait le thème d’une pièce, La Femme de Claude, jouée au théâtre du Gymnase en janvier 1873. Heureusement, elle avait été un four. Mais personne ne s’y était trompé. C’était bien elle qui était visée par les tirades patriotiques du héros qui vilipendait une femme « vile, adultère, prostituée, une bête infanticide qui mine la société, dissout les familles, corrompt l’amour, démembre la patrie, énerve l’homme et déshonore la femme ». Même ses domestiques l’espionnaient. Dans le secret de ses archives, la police des mœurs parisienne conservait les dénonciations accablantes de certains d’entre eux : « Madame de Païva, qui est mariée avec un Prussien, entretiendrait toujours des rapports avec Monsieur Bismarck au sujet de la politique. Elle donnait dans son hôtel des Champs-Élysées, de grandes soirées ou étaient invités et où se rendaient nos attachés d’ambassade, de qui l’on surprenait la bonne foi et que l’on faisait causer sur notre politique avec profit pour la Prusse. » Pire ! « Une Jeune fille de 18 ans, d’origine anglaise, fut arrêtée par le service des mœurs pour provocation


CHAPITRE 1 — Les filles du péché

CHAPITRE 1 — Les filles du péché

31

30

La broche en émeraude et diamants de la Païva qui a été vendue chez Christie’s en 2007.

À la suite, il avait inscrit l’inventaire détaillé de toutes les pièces déposées chez lui. Pour chacune d’entre elles un emplacement à ses mesures serait créé dans les boites à bijoux. Afin que les joyaux adorés de la Païva voyagent dans le plus grand confort, sans se heurter ou rayer les pierres. Quelques semaines plus tard, il avait apporté lui-même le sac de voyage bourré de pierres précieuses chez sa cliente. Au fond, il n’était pas fâché de se défaire de ce trésor qui lui avait causé pas mal de sueurs froides le temps qu’il avait séjourné dans ses coffres. La suite de la légende, Frédéric Boucheron l’apprendra bien des années plus tard, lorsqu’il achètera pour 600 000 francs (trois millions d’euros) le beau collier de perles de l’impératrice Eugénie dont le comte Henckel souhaitait se séparer. Loin de Paris, exilée dans les brumes prussiennes de Neudeck, la Païva n’avait pas survécu un an. Elle était morte le 21 janvier 1884. En dépit de son chagrin, le comte, âgé de 57 ans, s’était remarié avec une jeune Russe de trente-deux ans sa cadette, Catherine Slepzow, sans doute pour assurer la survie de sa lignée. Elle lui avait donné deux fils et jamais il n’avait évoqué devant elle le souvenir de sa première épouse. Jusqu’au jour où, selon la légende, profitant d’un voyage de son mari à Berlin, la nouvelle comtesse Henckel de Donnersmarck avait décidé d’explorer l’immense château de Neudeck. L’une après l’autre, elle avait ouvert les portes de l’appartement interdit, l’univers secret de la femme qui avait porté le même nom qu’elle ; sa chambre, son salon, sa garderobe... Et une pièce dont toutes les fenêtres étaient closes. Et là, elle avait poussé un hurlement que tout le château avait

entendu. Dans un immense aquarium de verre, elle avait découvert le corps nu de sa rivale morte, flottant dans une solution d’alcool. Même dans la mort, Guido n’avait pu se résoudre à se séparer de la Païva. En 1945, les bombes incendiaires des armées russes ont détruit le château de Neudeck dont il ne reste plus que le parc. Mais les bijoux de la Païva continuent de vivre. Au mois de mai 2007, des descendants de son époux ont mis en vente chez Sotheby’s à Genève un pendentif en diamants jaunes composé de deux pierres principales dont l’énorme coussin de 100 carats acheté chez Boucheron en 1882. Verdict des enchères : plus de cinq millions d’euros. La Païva l’avait payé 340 000 euros. Six mois plus tard, toujours à Genève, mais chez Christie’s, c’était au tour du collier et de la broche d’émeraudes et de diamants figurant dans l’inventaire des joyaux déposés chez Boucheron par la Païva lors de sa dernière visite, de passer en ventes. Ils furent adjugés plus de deux millions d’euros pour le collier et 350 000 pour la broche.


CHAPITRE 1 — Les filles du péché

CHAPITRE 1 — Les filles du péché

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La broche en émeraude et diamants de la Païva qui a été vendue chez Christie’s en 2007.

À la suite, il avait inscrit l’inventaire détaillé de toutes les pièces déposées chez lui. Pour chacune d’entre elles un emplacement à ses mesures serait créé dans les boites à bijoux. Afin que les joyaux adorés de la Païva voyagent dans le plus grand confort, sans se heurter ou rayer les pierres. Quelques semaines plus tard, il avait apporté lui-même le sac de voyage bourré de pierres précieuses chez sa cliente. Au fond, il n’était pas fâché de se défaire de ce trésor qui lui avait causé pas mal de sueurs froides le temps qu’il avait séjourné dans ses coffres. La suite de la légende, Frédéric Boucheron l’apprendra bien des années plus tard, lorsqu’il achètera pour 600 000 francs (trois millions d’euros) le beau collier de perles de l’impératrice Eugénie dont le comte Henckel souhaitait se séparer. Loin de Paris, exilée dans les brumes prussiennes de Neudeck, la Païva n’avait pas survécu un an. Elle était morte le 21 janvier 1884. En dépit de son chagrin, le comte, âgé de 57 ans, s’était remarié avec une jeune Russe de trente-deux ans sa cadette, Catherine Slepzow, sans doute pour assurer la survie de sa lignée. Elle lui avait donné deux fils et jamais il n’avait évoqué devant elle le souvenir de sa première épouse. Jusqu’au jour où, selon la légende, profitant d’un voyage de son mari à Berlin, la nouvelle comtesse Henckel de Donnersmarck avait décidé d’explorer l’immense château de Neudeck. L’une après l’autre, elle avait ouvert les portes de l’appartement interdit, l’univers secret de la femme qui avait porté le même nom qu’elle ; sa chambre, son salon, sa garderobe... Et une pièce dont toutes les fenêtres étaient closes. Et là, elle avait poussé un hurlement que tout le château avait

entendu. Dans un immense aquarium de verre, elle avait découvert le corps nu de sa rivale morte, flottant dans une solution d’alcool. Même dans la mort, Guido n’avait pu se résoudre à se séparer de la Païva. En 1945, les bombes incendiaires des armées russes ont détruit le château de Neudeck dont il ne reste plus que le parc. Mais les bijoux de la Païva continuent de vivre. Au mois de mai 2007, des descendants de son époux ont mis en vente chez Sotheby’s à Genève un pendentif en diamants jaunes composé de deux pierres principales dont l’énorme coussin de 100 carats acheté chez Boucheron en 1882. Verdict des enchères : plus de cinq millions d’euros. La Païva l’avait payé 340 000 euros. Six mois plus tard, toujours à Genève, mais chez Christie’s, c’était au tour du collier et de la broche d’émeraudes et de diamants figurant dans l’inventaire des joyaux déposés chez Boucheron par la Païva lors de sa dernière visite, de passer en ventes. Ils furent adjugés plus de deux millions d’euros pour le collier et 350 000 pour la broche.


CHAPITRE 1 — Les filles du péché 51

La Belle Otero aimait à accumuler les pierres. La pièce de corsage créée par Boucheron est peut-être l’étrange bijou suspendu à sa rivière de diamants.

LE DÉMON DU JEU

LA BELLE OTERO

Paris, 26, place Vendôme, le 3 mai 1894

C’était une commande spectaculaire, par le nombre de pierres employées, l’originalité du dessin et le nom de la cliente. Lentement, Frédéric Boucheron détaillait le contenu des écrins ouverts devant lui. Quelques heures auparavant, ils avaient été déposés place Vendôme par Mademoiselle Otero. Ou plutôt, la comtesse Otero, comme elle exigeait qu’on l’appelle. Sans doute pour faire enrager ses collègues et rivales en galanterie, Liane de Pougy et Émilienne d’Alençon, dont les prétentions aristocratiques l’agaçaient prodigieusement. Sous la dictée du maître, un vendeur notait dans le livre de commande le détail des joyaux destinés à être démontés. La liste était éblouissante : « Un bracelet serpent en brillants, 60 brillants, 9 carats, 1/8 Un bracelet sertis d’un gros brillant jaune de 19 carats, Une riviere brillants, 36 pierres, 50 carats 1/8... » Pour faire bonne mesure, la « comtesse » Otero avait même apporte 13 brillants et un rubis non monté qu’elle conservait dans son coffre à bijoux. En tout, 584 brillants, d’un poids de 189 carats, 23 rubis pour 11 carats, 19 saphirs pour 18 carats et 128 petits diamants taillés en forme de rose devaient être sertis sur cette « pièce de corsage », aux couleurs de la France, « bleu, blanc, rouge ». Un quart de siècle après la défaite de Sedan et l’annexion par la Prusse de l’Alsace-Lorraine, la France de la Belle Époque était toujours

aussi patriotique, et même revancharde. Cela dit, ce n’était pas pour cette raison que la « Belle Otero », de nationalité espagnole, avait commandé ce bijou tricolore. C’était tout simplement pour se conformer à la mode. En cette fin du XIXe siècle, les élégantes renouent avec les habitudes de la cour de Louis XIV Les parures coordonnées, collier, diadème, broche, boucles d’oreilles et parfois même bracelets, telles que les femmes les portaient sous les deux Empires, sont passées de mode. Dorénavant, une femme de goût se doit de mélanger ses pierres précieuses, diamants, rubis, saphirs, émeraudes, et d’ajouter encore des perles, afin d’unifier l’ensemble. Plus question non plus de formes géométriques sur des joyaux bien ordonnés : un pendentif central, encadré par deux autres, disposés dans un ordre rigoureux... et ennuyeux ! Partout en Europe, l’Art nouveau est en train de naître. Cette nouvelle forme d’expression artistique s’inspire des courbes sinueuses de l’art japonais et de la nature, elle emploie des matériaux et des techniques oubliés comme l’émail. Appliquée à la joaillerie, elle souligne l’aspect artistique du bijou, considéré dorénavant comme une œuvre d’art et non plus un simple objet de parure. Le maître en la matière est René Lalique. Frédéric Boucheron connaît parfaitement ses créations. Pendant plusieurs années, il a été l’un de ses dessinateurs indépendants. Les deux hommes partagent le même goût pour l’innovation et l’originalité. Frédéric n’a jamais été un joaillier de cour, même s’il lui arrive de travailler pour celles d’Europe. René Lalique non plus.


CHAPITRE 1 — Les filles du péché 51

La Belle Otero aimait à accumuler les pierres. La pièce de corsage créée par Boucheron est peut-être l’étrange bijou suspendu à sa rivière de diamants.

LE DÉMON DU JEU

LA BELLE OTERO

Paris, 26, place Vendôme, le 3 mai 1894

C’était une commande spectaculaire, par le nombre de pierres employées, l’originalité du dessin et le nom de la cliente. Lentement, Frédéric Boucheron détaillait le contenu des écrins ouverts devant lui. Quelques heures auparavant, ils avaient été déposés place Vendôme par Mademoiselle Otero. Ou plutôt, la comtesse Otero, comme elle exigeait qu’on l’appelle. Sans doute pour faire enrager ses collègues et rivales en galanterie, Liane de Pougy et Émilienne d’Alençon, dont les prétentions aristocratiques l’agaçaient prodigieusement. Sous la dictée du maître, un vendeur notait dans le livre de commande le détail des joyaux destinés à être démontés. La liste était éblouissante : « Un bracelet serpent en brillants, 60 brillants, 9 carats, 1/8 Un bracelet sertis d’un gros brillant jaune de 19 carats, Une riviere brillants, 36 pierres, 50 carats 1/8... » Pour faire bonne mesure, la « comtesse » Otero avait même apporte 13 brillants et un rubis non monté qu’elle conservait dans son coffre à bijoux. En tout, 584 brillants, d’un poids de 189 carats, 23 rubis pour 11 carats, 19 saphirs pour 18 carats et 128 petits diamants taillés en forme de rose devaient être sertis sur cette « pièce de corsage », aux couleurs de la France, « bleu, blanc, rouge ». Un quart de siècle après la défaite de Sedan et l’annexion par la Prusse de l’Alsace-Lorraine, la France de la Belle Époque était toujours

aussi patriotique, et même revancharde. Cela dit, ce n’était pas pour cette raison que la « Belle Otero », de nationalité espagnole, avait commandé ce bijou tricolore. C’était tout simplement pour se conformer à la mode. En cette fin du XIXe siècle, les élégantes renouent avec les habitudes de la cour de Louis XIV Les parures coordonnées, collier, diadème, broche, boucles d’oreilles et parfois même bracelets, telles que les femmes les portaient sous les deux Empires, sont passées de mode. Dorénavant, une femme de goût se doit de mélanger ses pierres précieuses, diamants, rubis, saphirs, émeraudes, et d’ajouter encore des perles, afin d’unifier l’ensemble. Plus question non plus de formes géométriques sur des joyaux bien ordonnés : un pendentif central, encadré par deux autres, disposés dans un ordre rigoureux... et ennuyeux ! Partout en Europe, l’Art nouveau est en train de naître. Cette nouvelle forme d’expression artistique s’inspire des courbes sinueuses de l’art japonais et de la nature, elle emploie des matériaux et des techniques oubliés comme l’émail. Appliquée à la joaillerie, elle souligne l’aspect artistique du bijou, considéré dorénavant comme une œuvre d’art et non plus un simple objet de parure. Le maître en la matière est René Lalique. Frédéric Boucheron connaît parfaitement ses créations. Pendant plusieurs années, il a été l’un de ses dessinateurs indépendants. Les deux hommes partagent le même goût pour l’innovation et l’originalité. Frédéric n’a jamais été un joaillier de cour, même s’il lui arrive de travailler pour celles d’Europe. René Lalique non plus.


CHAPITRE 2 — Les rois du monde 74

Le collier de saphirs et de diamants créé par Boucheron pour « Madame Astor » en 1884.

Sa rencontre avec Caroline Astor avait été un véritable coup de foudre mondain. Indignés devant l’afflux de nouveaux riches qui s’installaient à New York au lendemain de la guerre de Sécession, tous deux avaient décidé de mettre la ville au pas. Contre toute attente, ils y étaient parvenus en entretenant un voile de mystère autour de leurs conciliabules mondains et en lançant des anathèmes sur les indésirables. New York et ses millionnaires avides de respectabilité, de codes et de rites s’étaient soumis à leurs ukases. Organisé sur un mode pyramidal, l’univers de « Madame Astor » comptait à peine un millier de personnes. Au sommet, elle régnait, seule, retranchée derrière les murs de sa résidence du 350, 5e avenue. Jamais elle ne prononçait un jugement direct. Juste en dessous d’elle, son grand chambellan, McAllister, diffusait les « diktats » de celle qu’il avait surnommé en toute simplicité la « Rose mystique ». À lui revenait de stigmatiser officiellement les fautes de goût, et de rendre publiques les exclusions ou les admissions dans le cercle enchanté. Ensuite, venait le Comité des patriarches : 25 gentlemen chargés de dresser les listes d’invités aux trois bals de charité organisés chaque année par McAllister et « Madame Astor ». Enfin, au bas de la pyramide, mais tout en haut de l’échelle sociale new-yorkaise, se tenaient, en rangs serrés, les « 400 ». 400 couples invités au mois de janvier au bal donnent chaque année par « Madame Astor » chez elle. Le nombre d’invités avait été fixé une fois pour toutes à 800 personnes, la salle de bal de « Madame Astor » ne pouvant en contenir plus. Chacun de ces bals donnait lieu à des semaines de préparatifs. La liste des invitations n’était révélée qu’à la fin du mois de décembre lorsque les cartons parvenaient à leurs destinataires. Pendant tout le mois précédant le bal, chacun commentait l’événement. Les heureux élus paradaient. Les exclus tentaient de dissimuler leur dépit. Avec d’autant plus

de difficulté que l’événement était devenu le sujet favori de la presse mondaine. Les journalistes relayaient à plaisir les bons mots, réels ou supposés, de « Madame Astor ». Et Dieu sait si celle-ci pouvait avoir la dent dure : « Ce n’est pas parce que je lui achète des tapis que je vais l’autoriser à marcher dessus », avaitelle notamment déclaré au sujet d’un richissime commerçant new-yorkais qui sollicitait une invitation à son bal. Le soir de l’événement, « Madame Astor » en grande toilette, parée de tous ses diamants telle une aurore boréale, s’installait debout, face à un immense portrait d’elle-même, dans le vestibule de sa demeure, pour accueillir les « 400 ». Le dernier invité arrivé, la « reine » se dirigeait vers la fameuse salle de bal afin de prendre place sur son « trône », un immense fauteuil, disposé sur une estrade, elle-même surmontée d’un dais. Autour d’elle, six fauteuils moins imposants étaient réservés à ses dames d’honneur, dont les noms avaient été disposés à l’avance sur le siège. Si l’on en croit la légende, l’attribution de ces six fauteuils était encore plus convoitée que les cartons d’invitation au bal. Une dame de la meilleure société, désespérée d’être repoussée pour la quatrième ou cinquième fois, se serait même effondrée dans une crise d’hystérie en hurlant « elle ne m’aime pas, elle ne m’aime pas », avant de s’évanouir. Pour se remettre de tant d’émotions, « Madame Astor » quittait New York chaque année au mois de février pour traverser l’Atlantique et s’installer à Paris dans son immense appartement du 146, Champs-Élysées. Son séjour durait au moins deux mois. Le temps de commander ses robes de la saison suivante, de découvrir les nouvelles modes et de faire une visite à son joaillier : Frédéric Boucheron. Dire que les pierres précieuses jouaient un rôle fondamental dans le style de vie de « Madame Astor » est très en dessous de la réalité. Elles en étaient un des fondements.


CHAPITRE 2 — Les rois du monde 74

Le collier de saphirs et de diamants créé par Boucheron pour « Madame Astor » en 1884.

Sa rencontre avec Caroline Astor avait été un véritable coup de foudre mondain. Indignés devant l’afflux de nouveaux riches qui s’installaient à New York au lendemain de la guerre de Sécession, tous deux avaient décidé de mettre la ville au pas. Contre toute attente, ils y étaient parvenus en entretenant un voile de mystère autour de leurs conciliabules mondains et en lançant des anathèmes sur les indésirables. New York et ses millionnaires avides de respectabilité, de codes et de rites s’étaient soumis à leurs ukases. Organisé sur un mode pyramidal, l’univers de « Madame Astor » comptait à peine un millier de personnes. Au sommet, elle régnait, seule, retranchée derrière les murs de sa résidence du 350, 5e avenue. Jamais elle ne prononçait un jugement direct. Juste en dessous d’elle, son grand chambellan, McAllister, diffusait les « diktats » de celle qu’il avait surnommé en toute simplicité la « Rose mystique ». À lui revenait de stigmatiser officiellement les fautes de goût, et de rendre publiques les exclusions ou les admissions dans le cercle enchanté. Ensuite, venait le Comité des patriarches : 25 gentlemen chargés de dresser les listes d’invités aux trois bals de charité organisés chaque année par McAllister et « Madame Astor ». Enfin, au bas de la pyramide, mais tout en haut de l’échelle sociale new-yorkaise, se tenaient, en rangs serrés, les « 400 ». 400 couples invités au mois de janvier au bal donnent chaque année par « Madame Astor » chez elle. Le nombre d’invités avait été fixé une fois pour toutes à 800 personnes, la salle de bal de « Madame Astor » ne pouvant en contenir plus. Chacun de ces bals donnait lieu à des semaines de préparatifs. La liste des invitations n’était révélée qu’à la fin du mois de décembre lorsque les cartons parvenaient à leurs destinataires. Pendant tout le mois précédant le bal, chacun commentait l’événement. Les heureux élus paradaient. Les exclus tentaient de dissimuler leur dépit. Avec d’autant plus

de difficulté que l’événement était devenu le sujet favori de la presse mondaine. Les journalistes relayaient à plaisir les bons mots, réels ou supposés, de « Madame Astor ». Et Dieu sait si celle-ci pouvait avoir la dent dure : « Ce n’est pas parce que je lui achète des tapis que je vais l’autoriser à marcher dessus », avaitelle notamment déclaré au sujet d’un richissime commerçant new-yorkais qui sollicitait une invitation à son bal. Le soir de l’événement, « Madame Astor » en grande toilette, parée de tous ses diamants telle une aurore boréale, s’installait debout, face à un immense portrait d’elle-même, dans le vestibule de sa demeure, pour accueillir les « 400 ». Le dernier invité arrivé, la « reine » se dirigeait vers la fameuse salle de bal afin de prendre place sur son « trône », un immense fauteuil, disposé sur une estrade, elle-même surmontée d’un dais. Autour d’elle, six fauteuils moins imposants étaient réservés à ses dames d’honneur, dont les noms avaient été disposés à l’avance sur le siège. Si l’on en croit la légende, l’attribution de ces six fauteuils était encore plus convoitée que les cartons d’invitation au bal. Une dame de la meilleure société, désespérée d’être repoussée pour la quatrième ou cinquième fois, se serait même effondrée dans une crise d’hystérie en hurlant « elle ne m’aime pas, elle ne m’aime pas », avant de s’évanouir. Pour se remettre de tant d’émotions, « Madame Astor » quittait New York chaque année au mois de février pour traverser l’Atlantique et s’installer à Paris dans son immense appartement du 146, Champs-Élysées. Son séjour durait au moins deux mois. Le temps de commander ses robes de la saison suivante, de découvrir les nouvelles modes et de faire une visite à son joaillier : Frédéric Boucheron. Dire que les pierres précieuses jouaient un rôle fondamental dans le style de vie de « Madame Astor » est très en dessous de la réalité. Elles en étaient un des fondements.


CHAPITRE 4 — La tournée des grands-ducs

CHAPITRE 4 — La tournée des grands-ducs

138

139

L’AMOUR JUSQU’À LA MORT

NICOLAS ET ALEXANDRA

Château de Windsor, 14 juillet 1894 Le grand-duc Tsarévitch m’a chargé de vous informer que Son Altesse Impériale verra les objets que vous souhaitez lui montrer, mardi 17, à dix-sept heures précises. Prince Galitzine

Ce n’était pas une lettre, plutôt une simple

À gauche : Fiançailles officielles de la princesse Alix de Hesse-Darmstadt et du future tsar Nicolas II de Russie, avril 1894. Ci-contre : La lettre adressée par le prince Galitzine au représentant de Frédéric Boucheron à Londres qui lui confirme le rendez-vous au château de Windsor avec le tsarévitch de Russie.

confirmation de rendez-vous, sans même une formule de politesse à la fin. Le prince Galitzine, chef de la maison du tsarévitch Nicolas de Russie, informait un fournisseur que l’héritier de la couronne de Russie acceptait de voir ses créations lors de son séjour en Grande-Bretagne au château de Windsor où il était l’hôte de la reine Victoria. Et pourtant, Frédéric Boucheron l’attendait depuis des semaines. Depuis ce jour où il avait appris, sous le sceau du secret et par l’un de ses plus illustres clients russes, la nouvelle que beaucoup espéraient depuis des mois. L’héritier de la couronne la plus puissante du monde, S.A.I. le tsarévitch Nicolas, s’apprêtait à annoncer ses fiançailles. L’heureuse élue était une princesse allemande : Alix de Hesse-Darmstadt. Elle était jolie et appartenait à une illustre lignée. En outre, elle était la petitefille chérie de Sa Majesté la reine Victoria d’Angleterre. Sa mère, la princesse Alice de Grande-Bretagne, étant morte de la diphtérie alors qu’elle-même n’avait que six ans, la reine Victoria s’était beaucoup occupée de ses petits-enfants


CHAPITRE 4 — La tournée des grands-ducs

CHAPITRE 4 — La tournée des grands-ducs

138

139

L’AMOUR JUSQU’À LA MORT

NICOLAS ET ALEXANDRA

Château de Windsor, 14 juillet 1894 Le grand-duc Tsarévitch m’a chargé de vous informer que Son Altesse Impériale verra les objets que vous souhaitez lui montrer, mardi 17, à dix-sept heures précises. Prince Galitzine

Ce n’était pas une lettre, plutôt une simple

À gauche : Fiançailles officielles de la princesse Alix de Hesse-Darmstadt et du future tsar Nicolas II de Russie, avril 1894. Ci-contre : La lettre adressée par le prince Galitzine au représentant de Frédéric Boucheron à Londres qui lui confirme le rendez-vous au château de Windsor avec le tsarévitch de Russie.

confirmation de rendez-vous, sans même une formule de politesse à la fin. Le prince Galitzine, chef de la maison du tsarévitch Nicolas de Russie, informait un fournisseur que l’héritier de la couronne de Russie acceptait de voir ses créations lors de son séjour en Grande-Bretagne au château de Windsor où il était l’hôte de la reine Victoria. Et pourtant, Frédéric Boucheron l’attendait depuis des semaines. Depuis ce jour où il avait appris, sous le sceau du secret et par l’un de ses plus illustres clients russes, la nouvelle que beaucoup espéraient depuis des mois. L’héritier de la couronne la plus puissante du monde, S.A.I. le tsarévitch Nicolas, s’apprêtait à annoncer ses fiançailles. L’heureuse élue était une princesse allemande : Alix de Hesse-Darmstadt. Elle était jolie et appartenait à une illustre lignée. En outre, elle était la petitefille chérie de Sa Majesté la reine Victoria d’Angleterre. Sa mère, la princesse Alice de Grande-Bretagne, étant morte de la diphtérie alors qu’elle-même n’avait que six ans, la reine Victoria s’était beaucoup occupée de ses petits-enfants


CHAPITRE 4 — La tournée des grands-ducs 159

Ci-contre : Le collier de diamants créé par Boucheron pour Barbara Kelch en 1910. Ci-dessous : Quelques bracelet achetés par Barbara Kelch chez Boucheron (de haut en bas) : Un bracelet en saphir et diamants de 1906 ; un bracelet en diamants à motifs de feuillage de 1907 ; un bracelet en diamants de 1910 ; un bracelet en émeraudes et diamants de 1910.


CHAPITRE 4 — La tournée des grands-ducs 159

Ci-contre : Le collier de diamants créé par Boucheron pour Barbara Kelch en 1910. Ci-dessous : Quelques bracelet achetés par Barbara Kelch chez Boucheron (de haut en bas) : Un bracelet en saphir et diamants de 1906 ; un bracelet en diamants à motifs de feuillage de 1907 ; un bracelet en diamants de 1910 ; un bracelet en émeraudes et diamants de 1910.


CHAPITRE 7 — La caverne d’Ali Baba

CHAPITRE 7 — La caverne d’Ali Baba

254

255

Le collier de perles à trois rangs du sultan Abdul Hamid vendu 920 000 francs (2 940 000 euros) à Paris en 1911. De 1870 à 1920, le prix des perles ne cesse de grimper.

LES PLUS BEAUX COLLIERS DE TROIS RANGS DE PERLES 1. Collier de l’impératrice Eugénie et de la Païva. Trois rangs, 35, 39 et 47 perles : 4 262 grains. Un rang de 36 perles pesant 1 046 grains. Vendu par Boucheron en 1889 à William Kissam Vanderbilt. Vendu 535 000 francs. 2. Collier de la reine de Hollande et de la princesse Mathilde. Trois rangs, 38, 44 et 51 perles : 3 320 grains. Vendu à Paris en 1904 pour 855 000 francs. 3. Collier du sultan Abdul Hamid de Turquie. Trois rangs, 46, 51 et 57 perles : 3 008 grains. Vendu à Paris en 1911 pour 920 000 francs. 4. Collier de Mme Thiers. Trois rangs, 41, 49 et 55 perles : 2 936 grains. Vendu à Paris en 1924 pour 11 280 000 francs. 5. Collier de la princesse Lobanoff de Rostov. Trois rangs, 51, 57 et 63 perles : à peu près 2 000 grains. Vendu en Suisse en 1920 pour 553 000 francs. 6. Collier de la princesse Januária de Bragança, comtesse d’Aquila. Trois rangs, 64, 70 et 75 perles : 1 788 grains. Vendu à Paris en 1903 pour 101 000 francs.


CHAPITRE 7 — La caverne d’Ali Baba

CHAPITRE 7 — La caverne d’Ali Baba

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Le collier de perles à trois rangs du sultan Abdul Hamid vendu 920 000 francs (2 940 000 euros) à Paris en 1911. De 1870 à 1920, le prix des perles ne cesse de grimper.

LES PLUS BEAUX COLLIERS DE TROIS RANGS DE PERLES 1. Collier de l’impératrice Eugénie et de la Païva. Trois rangs, 35, 39 et 47 perles : 4 262 grains. Un rang de 36 perles pesant 1 046 grains. Vendu par Boucheron en 1889 à William Kissam Vanderbilt. Vendu 535 000 francs. 2. Collier de la reine de Hollande et de la princesse Mathilde. Trois rangs, 38, 44 et 51 perles : 3 320 grains. Vendu à Paris en 1904 pour 855 000 francs. 3. Collier du sultan Abdul Hamid de Turquie. Trois rangs, 46, 51 et 57 perles : 3 008 grains. Vendu à Paris en 1911 pour 920 000 francs. 4. Collier de Mme Thiers. Trois rangs, 41, 49 et 55 perles : 2 936 grains. Vendu à Paris en 1924 pour 11 280 000 francs. 5. Collier de la princesse Lobanoff de Rostov. Trois rangs, 51, 57 et 63 perles : à peu près 2 000 grains. Vendu en Suisse en 1920 pour 553 000 francs. 6. Collier de la princesse Januária de Bragança, comtesse d’Aquila. Trois rangs, 64, 70 et 75 perles : 1 788 grains. Vendu à Paris en 1903 pour 101 000 francs.


CHAPITRE 7 — La caverne d’Ali Baba 265

Le collier des Camondo en 1893. Il a déjà cinq rangs.

LE COLLIER DE PERLES DES CAMONDO Camp de Drancy, 7 mars 1944

Béatrice de Camondo avait attendu plus de trois mois avant de pouvoir rejoindre son époux et leurs deux enfants, Fanny et Bertrand. Trois mois passés dans la solitude angoissante de Drancy, ce camp de transit où chacun partageait déjà une douleur comparable à la sienne. Son convoi, le 69, devait quitter la France le 7 mars 1944. Sans doute l’apprit-elle en arrivant à Auschwitz : Fanny, sa fille âgée de 23 ans, avait été gazée un mois à peine après son arrivée, le 31 décembre 1943. Bertrand, lui, était encore vivant. L’a-t-elle revu ? On ne sait. Il succombe à son tour le 15 avril 1944. Un mois avant son père, Léon Reinach, qui disparaît le 12 mai suivant. Béatrice de Camondo, Mme Léon Reinach, avait vu mourir toute sa famille. Son frère, Nissim, en 1917. Leur père, Moïse, en 1935. Et maintenant son mari, après son fils et sa fille. Il ne lui restait plus aucune raison de vivre, et pourtant elle leur survivra huit mois dans l’enfer d’Auschwitz. Avant de mourir à son tour, début janvier 1945. Elle avait 51 ans et avec elle, c’était une légende de la diaspora juive qui s’éteignait. Quelques semaines plus tard seulement, l’Armée rouge libérait Auschwitz. « Les Rothschild de l’Est ». Ainsi avait-on décrit les Camondo lorsqu’ils étaient arrivés à Paris en 1869. Il est vrai qu’en débarquant dans la capitale de ce qui était encore le Second Empire, les deux frères Camondo, Nissim (1830–1889) et Abraham-Behor (1829–1889) avaient déposé à la Banque de France la modique somme de 40 millions de francs or (200 millions d’euros). Et encore ne s’agissait-il que de liquidités. À Istanbul, la capitale de l’Empire ottoman où ils vivaient depuis le XVIe siècle, les Camondo

La baronne Élise de Camondo (1840–1910) en 1900. Elle porte le collier de perles des Camondo.


CHAPITRE 7 — La caverne d’Ali Baba 265

Le collier des Camondo en 1893. Il a déjà cinq rangs.

LE COLLIER DE PERLES DES CAMONDO Camp de Drancy, 7 mars 1944

Béatrice de Camondo avait attendu plus de trois mois avant de pouvoir rejoindre son époux et leurs deux enfants, Fanny et Bertrand. Trois mois passés dans la solitude angoissante de Drancy, ce camp de transit où chacun partageait déjà une douleur comparable à la sienne. Son convoi, le 69, devait quitter la France le 7 mars 1944. Sans doute l’apprit-elle en arrivant à Auschwitz : Fanny, sa fille âgée de 23 ans, avait été gazée un mois à peine après son arrivée, le 31 décembre 1943. Bertrand, lui, était encore vivant. L’a-t-elle revu ? On ne sait. Il succombe à son tour le 15 avril 1944. Un mois avant son père, Léon Reinach, qui disparaît le 12 mai suivant. Béatrice de Camondo, Mme Léon Reinach, avait vu mourir toute sa famille. Son frère, Nissim, en 1917. Leur père, Moïse, en 1935. Et maintenant son mari, après son fils et sa fille. Il ne lui restait plus aucune raison de vivre, et pourtant elle leur survivra huit mois dans l’enfer d’Auschwitz. Avant de mourir à son tour, début janvier 1945. Elle avait 51 ans et avec elle, c’était une légende de la diaspora juive qui s’éteignait. Quelques semaines plus tard seulement, l’Armée rouge libérait Auschwitz. « Les Rothschild de l’Est ». Ainsi avait-on décrit les Camondo lorsqu’ils étaient arrivés à Paris en 1869. Il est vrai qu’en débarquant dans la capitale de ce qui était encore le Second Empire, les deux frères Camondo, Nissim (1830–1889) et Abraham-Behor (1829–1889) avaient déposé à la Banque de France la modique somme de 40 millions de francs or (200 millions d’euros). Et encore ne s’agissait-il que de liquidités. À Istanbul, la capitale de l’Empire ottoman où ils vivaient depuis le XVIe siècle, les Camondo

La baronne Élise de Camondo (1840–1910) en 1900. Elle porte le collier de perles des Camondo.


BOUCHERON À TRAVERS LES ÂGES

BOUCHERON À TRAVERS LES ÂGES

365

364

Broches Art déco, 1934-1936.


BOUCHERON À TRAVERS LES ÂGES

BOUCHERON À TRAVERS LES ÂGES

365

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Broches Art déco, 1934-1936.


Boucheron : Archives secrètes

Quinze ans après la première parution de Boucheron : Archives secrètes, de nouveaux documents et photographies conservés dans les archives de la maison et plusieurs collections privées ont permis à Vincent Meylan de faire de nouvelles découvertes dans l’histoire de cet extraordinaire joaillier parisien. Cette édition entièrement mise à jour et complétée lui a permis de creuser encore plus loin dans l’histoire fascinante de Boucheron et de sa clientèle haute en couleur.

ISBN: 978-1-78884-396-6

9 781788 843966 www.accartbooks.com


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