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NOVO 82

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Détails des visites guidées gratuites (DIM à 15h) et du programme-cadre sur konschthal.lu

Konschthal Esch 29, boulevard Prince Henri L-4280 Esch-sur-Alzette info@konschthal.lu

konschthal.lu

RUIN ECHOES Ruin Echoes réunit des artistes européens et internationaux autour du thème de la ruine envisagée non comme vestige nostalgique, mais comme espace d’exploration critique. L’exposition aborde la ruine comme un lieu de tension — matérielle, symbolique et politique — et interroge l’entropie, ce processus inévitable de désordre qui affecte structures, régimes et mémoires. À travers divers médiums (film, sculpture, installation, photographie), les artistes adoptent une approche analytique du fragmentaire, attentive aux traces et aux absences. Ruin Echoes propose de voir les ruines non comme des fins, mais comme des débuts possibles, porteurs de nouveaux récits et d’imaginaires futurs.

Photo : Incendie de Notre-Dame de Luxembourg le 5 avril 1985, Lé Siebenaler© Photothèque Ville de Luxembourg

24.10.2026 - 14.02.2027 Entrée libre MER 11h - 18h JEU 11h - 20h VEN/SAM/DIM 11h - 18h LUN/MAR fermé


OURS

SOMMAIRE

Rédacteur en chef : Philippe Schweyer ps@mediapop.fr 06 22 44 68 67 Secrétaire de rédaction : Aude Ziegelmeyer (absente pour cause de tournée des librairies) Relecture : Manon Landreau Direction artistique : Starlight Ont participé à ce numéro : RÉDACTEURS Florence Andoka, Nathalie Bach-Rontchevsky, Lucile Balestreri, Nicolas Bézard, Valérie Bisson, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Nicolas Comment, Claude De Barros, Alma Decaix-Massiani, Coralie Donas, Emmanuel Dosda, Nikol Dziub, Dominique Falkner, Christophe Fourvel, Clo Jack, Mathieu Jeannette, Bruno Lagabbe, Pierre Lemarchand, Lucas Le Texier, Luc Maechel, Guillaume Malvoisin, Mathieu Marmillot, Stéphanie-Lucie Mathern, Myriam Mechita, Mylène Mistre-Schaal, Martin Möller-Smejkal, Nicolas Querci, Martial Ratel, Öykü Sofuoğlu, Louis Ucciani, Jean Vales, Aurélie Vautrin, Nathanaelle Viaux, Gilles Weinzaepflen, Jean-Luc Wertenschlag, Clément Willer, Aude Ziegelmeyer. PHOTOGRAPHES ET ILLUSTRATEURS Vincent Arbelet, Pascal Bastien, Bearboz, Nicolas Bézard, Sébastien Bozon, Mar Castañedo, Nicolas Comment, Caroline Cutaia, Régis Delacote, Richard Dumas, Nikol Dziub, Alexandra Fleurantin, Romain Gamba, Alicia Gardès, Delphine Ghosarossian, Anne Immelé, Joan, Nicolas Leblanc, Olivier Legras, Benoît Linder, Renaud Monfourny, Zélie Noreda, Arno Paul, Laetitia Piccarreta, Bernard Plossu, Olivier Roller, Dorian Rollin, Christophe Urbain, Jean Vales, Henri Walliser, Nicolas Waltefaugle. COUVERTURE Ayline Olukman www.aylineolukman.fr IMPRIMEUR Estimprim – PubliVal Conseils Dépôt légal : octobre 2026 ISSN : 1969-9514 – © Novo 2026 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés. CE MAGAZINE EST ÉDITÉ PAR MÉDIAPOP

PROLOGUE 5 FOCUS 7-28

La sélection des spectacles, festivals et inaugurations

FESTIVAL ENTREVUES 30-34 SCÈNES 35-47

Antonella Zedda 36-39, Marion Siéfert 40-43, Mathilde Monnier et Ève Risser 44-45, Festival Premières 46-47

ÉCRITURES 49-58

Louise Chennevière 50-53, Les Petites Fugues et Karim Kattan 54-55, La péniche de l’association Caranusca 56-58

SONS 59-78

Lambchop , Rodolphe Burger et Sonnenblume 66-67, 68-69 Louis Jucker , David Demange et Serge Kakudji 70-72, Arthur Ely 73-75, Parklife 76-77, Jarvis Cocker 78 60-65

Émile Gallé

80-81

ARTS 79-88

, Nicole Marchand-Zañartu 82-83, Emil Ferris 84-88

IN SITU 91-103

Les expositions de l’automne

CHRONIQUES 105-120

MÉDIAPOP 12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1 380 000 centimes – Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer ps@mediapop.fr – 06 22 44 68 67 www.mediapop.fr Commercialisation : Bruno Chibane bruno.chibane@plaisirdesmarges.com – 06 08 07 99 45 www.mediapop.fr

Nikol Dziub 106-107, Myriam Mechita 108-109, Stéphanie-Lucie Mathern 110-111, Jean-Luc Wertenschlag 112-113, Adèle Barbier 114-115, Nathalie Bach-Rontchevsky 116, Claude De Barros 118, Bruno Lagabbe 120

FONDATEURS Emmanuel Abela, Bruno Chibane, Philippe Schweyer et Lionel Shili.

Disques 122 Livres 124

ABONNEMENT Novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez. Abonnement France : 4 numéros — 30 € Hors France : 4 numéros — 50 € DIFFUSION Contactez-nous pour diffuser Novo auprès de votre public. WWW.NOVOMAG.FR

SÉLECTA BRUT(ES) ET FERMENTS 126-127 ÉPILOGUE 130


POUR NOS 18 ANS

Le livre de nos plus belles rencontres

EN LIBRAIRIE LE 20 NOVEMBRE

35 € 464 pages

DOMINIQUE A, MATHIEU AMALRIC, PIERRIC BAILLY, MARIANNE BASLER, FRANÇOIS BÉGAUDEAU, BERTRAND BELIN, ARESKI BELKACEM, BEN, GÉRARD BERRÉBY, RAN BLAKE, BLUTCH, CHRISTIAN BOLTANSKI, PASCAL BOUAZIZ, GRÉGOIRE BOUILLIER, FRÉDÉRIC BOYER, FRANÇOIZ BREUT, ANNE BROCHET, PETER BRÖTZMANN, TAL BRUTTMANN, RODOLPHE BURGER, MICHEL BUTEL, MICHEL BUTOR, OLIVIER CADIOT, ROMEO CASTELLUCCI, THE CLASH, JARVIS COCKER, JONATHAN COE, OLIVIER COHEN, COSTA-GAVRAS, CÉCILE COULON, FRANCK COURTÈS, JULIA DECK, MARTINE DELVAUX, ALELA DIANE, PHILIPPE DJIAN, LOU DOILLON, VALÉRIE DONZELLI, BRUNO DUMONT, BOB DYLAN, SAM EASTGATE AKA LA PRIEST, JAMES ELLROY, DAN FANTE, CHRISTIAN FEVRET, PHILIPPE GARNIER, BARRY GIFFORD, JOHN GIORNO ET THURSTON MOORE, BRIGITTE GIRAUD, HARRY GRUYAERT, ROBERT GUÉDIGUIAN, THEO HAKOLA, PETER HOOK, MICHEL HOUELLEBECQ, NANCY HUSTON, OTAR IOSSELIANI, CHARLES JULIET, SERGE JULY, SERGE KAGANSKI, JEAN-PIERRE KALFON, LESLIE KAPLAN, PHILIPPE KATERINE, ABBAS KIAROSTAMI, JEFF KOONS, CLOÉ KORMAN, DANY LAFERRIÈRE, LES FRÈRES LARRIEU, DENIS LAVANT, ÉLISABETH LEBOVICI, DAVID LE BRETON, LESCOP, SOPHIE LETOURNEUR, DON LETTS, CELIA LEVI, SIMON LIBERATI, ANTÓNIO LOBO ANTUNES, JOHN LYDON, VINCENT MACAIGNE, NICOLE MARCHAND-ZAÑARTU, CHRISTIAN MARCLAY, ANDRÉ MARKOWICZ, MASSIN, NICOLAS MATHIEU, JOHN MCPHEE, MATTHIEU MESSAGIER, CATHERINE MILLET, CHRISTOPHE MIOSSEC, JEAN-PIERRE MOCKY, RENAUD MONFOURNY, JEAN-LOUIS MURAT, HELENA NOGUERRA, BULLE OGIER, F. J. OSSANG, LEONARDO PADURA, VINCENT PARONNAUD, PIERRE PELOT, BERNARD PLOSSU, PHILIPPE POIRIER, FRED POULET, NATHALIE QUINTANE, LES RITA MITSOUKO, ARCHIE SHEPP, LEÏLA SLIMANI, ZADIE SMITH, PETER STAMM, JOE STRUMMER, CLAIRE TABOURET, RACHID TAHA, YVES TENRET, YANN TIERSEN, TRICKY, TRISTRAM, LOUIS UCCIANI, GISÈLE VIENNE, ENRIQUE VILA-MATAS, MIREL WAGNER, WIM WENDERS, SAUL WILLIAMS, GAO XINGJIAN, CHRISTINE ZAYED, ALICE ZENITER.

Diffusion Distribution Harmonia Mundi

mediapop-editions.fr


LE COURS DE L’HISTOIRE Il était quatre heures du matin. La soirée s’était prolongée jusqu’à ce que les conversations s’éteignent à petit feu. Les anciens jeunes avaient picolé raisonnablement, refaisant le monde sans excès d’optimisme. C’était une de ces soirées qui ne laissent pas de trace. Un samedi soir ordinaire à l’écart des champs de bataille et du désastre planétaire. Dans un monde sur le point de vaciller, avoir deux ou trois amis était une richesse inestimable. Pressé de rentrer me coucher, je pédalais les mains dans les poches en sifflotant, quand j’ai senti une voiture approcher dans mon dos à vive allure. Elle était étrangement silencieuse, mais je devinais sa présence menaçante. Je l’imaginais beaucoup trop grosse pour me dépasser sans risquer de me renverser. J’ai accéléré légèrement, mais la voiture s’est rapprochée jusqu’à frôler mon pneu arrière. Malgré la peur qui me tenaillait, je continuais à pédaler. J’ai grillé un feu rouge pour tenter de lui échapper, mais la voiture ne s’est pas gênée pour griller le feu à son tour. J’allais probablement mourir écrasé comme un pauvre clebs. Je regrettais la soirée, le vin, les amis, le vélo. Il n’y avait que les idéalistes pour sortir la nuit quand le monde était infesté de tarés. Tout en pédalant de plus belle, je repensais à Duel, ce film de Spielberg dans lequel un représentant de commerce est pris en chasse par un énorme camion dans le désert de Californie. En tournant la tête, j’ai deviné la présence d’une femme blonde au volant. Ce n’était pas du tout ce que j’avais imaginé. Elle devait avoir la soixantaine bien tassée et semblait ricaner nerveusement. J’étais plongé dans un film d’horreur sans aucune possibilité de m’échapper. À chaque petite accélération, j’entendais distinctement le gémissement du moteur électrique de l’engin de mort lancé à mes trousses. J’étais en plein cauchemar. La conductrice attendait certainement que je sois arrivé devant chez moi pour me rouler dessus. Je me suis arrêté à quelques mètres de mon immeuble. La voiture a pilé net. La blonde a baissé les vitres de son char d’assaut. C’était Marine Le Pen, le visage légèrement déformé par l’alcool. Je me suis approché pour vérifier qu’il n’y avait personne d’autre à bord.

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Par Philippe Schweyer

— Qu’est-ce que vous avez à me suivre ? — Je cherche un spot pour me détendre. Pas moyen de dormir. — Ça doit être la pleine lune. Tout est fermé à cette heure-ci. — On ne peut pas aller chez toi ? Je crève de soif… En plus d’être ivre, elle semblait désespérée. Si ça n’avait pas été Marine Le Pen, je me serais inquiété pour elle. — Je ne peux pas accueillir toute la misère du monde. — J’aime bien ton humour. Viens faire un tour ! — Plutôt crever que de monter dans votre voiture. — J’ai besoin de parler à quelqu’un. Un bel homme qui traverse la ville à vélo en pleine nuit, ça me botte ! — Je n’ai rien à vous dire. Elle a encaissé comme un vieux boxeur habitué à s’en prendre plein les dents. — Pourquoi tu me détestes ? — Je n’aime pas vos idées. Elle m’a imploré en tentant un sourire crispé. — Allez, viens faire un tour ! C’était le moment, il suffisait de l’attirer dans ma cave et de la retenir prisonnière jusqu’aux élections pour faire dérailler en beauté le cours de l’Histoire. Comme si elle lisait dans mes pensées tordues, elle a relevé les vitres de son engin de mort avant de disparaître pied au plancher dans la nuit noire. En descendant mon vélo au sous-sol, j’ai écrasé machinalement une araignée de cave qui avait tissé sa toile à la va-vite le long de l’escalier. Puis, sans faire attention aux restes de son abdomen et de ses longues pattes collés à mes semelles, je suis monté me coucher. L’IA qui relit Novo tient à préciser que ce texte a été écrit par l’IA qui a pris le contrôle du cerveau de l’auteur, lequel décline toute responsabilité. Bienvenue à la petite Ariane, arrivée à bon port le 7 septembre. Bravo à Léo, le papa, et surtout à Mylène, la maman, sans qui les « In Situ » de Novo ne seraient pas ce qu’ils sont.


Sortie fin novembre 2026 En vente en librairie et sur shop.plaisirdesmarges.com

---> 39 €


focus

Prisoner Après deux albums remarqués chez Médiapop Records, The Prisoners devenu Prisoner sans « The » et sans « s » revient avec un 3e album signé sur l’excellent label américain spécialisé dans le rock garage Wicked Cool Records. Fini les reprises et le pain sec, cette fois les compos de tous les morceaux (excepté « Raumpatrouille ») sont de Philos très inspiré tout au long d’un album généreux (14 morceaux). Si les tempos et les ambiances varient, le groupe sonne comme jamais et Susanne au chant achève de nous ensorceler avec ses Wouah, Tou lou lou lou et Ahhh ahhh ahhh irrésistibles. Avec elle, le groupe a déniché la chanteuse doublée d’une bête de scène qui lui manquait pour partir à la conquête du monde en totale liberté. (P.S.) www.prisoner.fr

Vivre libre ou mourir Dans le cadre de Musica a été édité le fanzine Punk im Elsass au graphisme nec + ultra signé Claude Grétillat. Témoignages et archives retracent 50 ans de punk et de culture DIY dans le Grand Est. Au Bandit de Strasbourg, sur une péniche à Mulhouse ou dans un caveau de Munster, des Alsaciennes et Alsaciens se sont donné l’autorisation de (mal) gratter une guitare, cracher sur les tombes des anciens ou simplement porter des fringues déchirées. Le punk n’est pas mort : la preuve en 32 pages. (E.D.) festivalmusica.fr

Boxe Punk de Kamarad En dix ans et quatre EP sauvages, les Haut-Rhinois de Kamarad se sont fait une réputation de teignes de scène post-punk lors de concerts locaux et internationaux. En mutant leur ancien guitariste en bassiste, ils semblent avoir trouvé la formule parfaite pour enregistrer Boxe Punk en six mois. Un premier album quasi impeccable ; une guitare plus mélodieuse et aérienne, des breaks élégants, une basse enthousiasmante, tout est à l’avenant. Comme si les Cure et Joy Division conviaient The Fall en groove à l’Hacienda. Leur concert devant le parvis du Grillen de Colmar a mis tout le monde d’accord. Kamarad n’a rien perdu de son intensité mais a clairement gagné en créativité pour trouver son âme. (M.J.) Release party le 20 novembre au Grillen de Colmar

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Nouvel Album


20 e festi val

E C

L E C

16/10 >14/12

Tagada Jones

Opium du Peuple

DARCY

Sidilarse n Ianwill

PRAETOR Les Wampas

T I

O C K K

7 weeks Psykup

+apéromix Concerts jeune public Barathon musical...

Renseignements : 03 25 07 31 40 – les3scenes.saint-dizier.fr / Billetterie : 03 25 07 31 66 – billetterie.saint-dizier.fr Les Fuseaux – 11, avenue Raoul Laurent – 52100 Saint-Dizier

Illustration et design graphique : Alice Monvaillier - Numéros de licences : n°1 – 003095, n°2 – 003107, n°3 – 003106

Stephan Eicher


focus

Être artiste en Europe, quels enjeux ? Le pôle arts visuels Plan d’Est organise sa première Rencontre européenne des arts visuels avec le soutien des partenaires du Contrat triennal, Strasbourg capitale européenne. Artistes, structures, institutions et élus du Grand Est et de toute l’Europe débattront des enjeux et de la place des artistes dans l’espace européen tout au long d’une journée au cours de laquelle s’enchaineront conférences, tables rondes, débats participatifs et performances. Gratuit sur inscription. (P.S.) Rencontre européenne des arts visuels le 17 novembre de 9 h à 18 h à l’auditorium du musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg suivie d’une soirée au Karmen Camina plandest.org Espace Village Pro - Journée professionnelle Plan d’Est 2025 © Camille Landru

Alela Diane Dans un bel entretien au long cours publié dans le dernier numéro de Novo, la chanteuse américaine Alela Diane se confiait à Pierre Lemarchand : « La musique apporte du réconfort, permet d’exprimer des sentiments profonds, crée des liens entre les êtres. Elle devrait être le fruit d’un besoin irrépressible. Je crois qu’on peut faire de beaux albums en revenant à cet esprit-là. » (P.S.) En concert aux NJP à Nancy le 13 octobre et au Noumatrouff à Mulhouse le 5 novembre

© Richard Dumas

Vivement lundi À la manière d’un Régis Jauffret mariné dans la pop colmarienne, Mathieu Jeannette nous livre une cinquantaine de micro-fictions qui en trois pages max nous invitent à entrevoir des univers. « Dans la fenêtre d’en face, au cœur du crépuscule, un couple se partageait un dessert multicolore en riant », le tout parsemé d’un zeste d’Audiard saboté par Brautigan. « En laissant les jours couler comme une rivière de douceur, on se retrouve au-dessus des chutes du Zambèze au moment de l’addition avec le dos en vrac. » Un dernier extrait pour la route : « – Tu m’as déjà vue en tongs Patricia ? – Non, pourquoi… ? » Vivement la suite. (P.S.) Vivement lundi de Mathieu Jeannette, 12 euros (en vente chez Feuilles d’encre à Colmar et ailleurs)

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focus

Hommage à Pascal Mathieu Poète, auteur, interprète reconnu dans le monde de la chanson francophone, le Bisontin Pascal Mathieu nous a quittés il y a un an. Pour lui rendre hommage, sa compagne Caroline Thiebaud et l’association L’Écriture en Scène organisent une « soirée foirée » à son image avec les artistes chers à son cœur : Louis Arti, Sébastien Barberon, Maurice Boguet (Mégot), Sylvie Cobo (La Baronne), Diabolo, Romain Didier, Armelle Dumoulin, Enzo Enzo, Bernard Joyet, Nicolas Jules, Agathe Llhorca, Claude Mairet, Sofiane Messabih, Serge Migneret, Emmanuelle Miton, Guy Potier, Jean Rigo, Les Touffes qui frisent et, last but not least, l’ami Loran Stahl. (P.S.) Soirée foirée le 21 novembre dans la grande salle de la Rodia à Besançon larodia.com

Xpériences « Le jazz est une expérience à vivre » selon Vincent Bessières, nouveau directeur de Jazzdor. Dans le cadre du festival (avec David Binney Action Trio ft. Louis Cole ou le quatuor Émile Parisien, Yaron Herman, Prabhu Edouard et Joe Martin), un focus a notamment été créé afin de valoriser les formes les plus aventureuses et freestyle, dans le cadre spirituel de NooToos. À découvrir dans la programmation acoustico-électronique des soirées Jazzdor XP : Notes on the memory of notes du trio Bianchi Hoesch / Cassol / Viret, Ève Risser pour un Reve parti hypnotique et Morse.s du duo Musina Ebobissé & Christophe Imbs. La messe est dite. (E.D.) Festival Jazzdor Strasbourg du 6 au 15 novembre NooToos, Espace Django, Cité de la Musique et de la Danse, Fossé des Treize, Le Point d’Eau d’Ostwald, TJP, Reithalle d’Offenburg… jazzdor.com Musina Ebobissé & Christophe Imbs, Morse.s © Adrien Berthet

Festival du disque à Colmar Tel le blob, le festival du disque de la fédération Hiéro Colmar se propage et se ramifie d’une année à l’autre. Cette édition du 12 au 18 octobre a de quoi filer le tournis tant les animations foisonneront : des concerts, une rencontre littéraire avec François Gorin à la librairie Feuilles d’encre, une bourse aux disques, un salon d’écoute équipé du matériel d’exception fourni par la maison Klinger Favre où on pourra notamment découvrir les albums de Kamarad et de St Moon. Les meilleurs danseurs seront élus lors de DJ sets, après avoir admiré les expos dédiées au vinyle du Colonel et de Muriel Colin. Quant à Rodolphe Burger, il débattra d’Outre-Rhin avec D.J Hercules et Sylvie Reff… (M.J.)

Le grand discomane François Gorin

Un peu partout à Colmar du 12 au 18 octobre hiero.fr

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Théâtre national de Strasbourg Kenza Berrada

Création au TnS 22 sept. – 2 oct.

Paradis plage

(une vie comme dans du miel) ‫حياة مثل العسل‬ Éléonore Barrault

Esprit vieille

2 – 10 oct.

Juan Bescós

Anti-magie

8 – 16 oct.

Marion Siéfert

Bunker

3 – 13 nov.

Vanasay Khamphommala

ສຽງຂອງຍ່າ

16 – 24 nov.

Munstrum Théâtre

2 – 18 déc.

(La Voix de ma grand-mère)

Makbeth 1 avenue de la Marseillaise 67005 Strasbourg Cedex

Billetterie 03 88 24 88 24


Al’Tarba © DR

Quelle horreur ! Décors dantesques, set-up des enfers et ambiance de fin du monde : pour la seconde édition de son Horror Party, La Rodia promet une Fiesta de los Muertos qui devrait réveiller quelques morts – et probablement quelques voisins aussi. D’autant que cette année, les hostilités commencent dès l’après-midi avec un bal halloweenesque spécial kids, avant de virer à la grande foire aux monstres à la nuit tombée. Fantômes des bas-fonds, sorcières échappées du bûcher et autres damnés venus d’outre-tombe, votre heure a sonné ! Pour la bande-son, La Rodia a confié les commandes à quelques joyeux pyromanes : DCVRS, deux énergumènes masqués à la rave hybride made in Besançon ; le trio M.A.O. Cormontreuil, avec ses looks improbables et son indie house jouée live façon mixtape ; et Al’Tarba, beatmaker de la Droogz Brigade, pour un hip-hop electro punk aux compos aussi sombres qu’un caveau sans fenêtre. Mais Halloween ne serait pas Halloween sans son lot de réjouissances parfaitement déraisonnables… Concours de déguisements, flash tattoos macabres, atelier makeup pour ajouter quelques litres de sang – faux, normalement – et l’incontournable concours de scream pour départager les meilleurs hurlements : rien ne vous sera épargné. De quoi ressortir fourbu, maquillé, tatoué, passablement décoiffé et, avec un peu de chance, encore entier. Pour le reste, joyeux Halloween, et puisse le sort vous être favorable ! Par Aurélie Vautrin — HORROR PARTY concert le 31 octobre à la Rodia, à Besançon www.larodia.com

Le travail, la santé, tout ça « Nous voulons être libres, mais nous avons peur de la liberté. » Stefano Massini place ce froid constat en regard de cet extrait de son 7 minutes, texte fait d’écorchures et de tensions, « qu’est-ce que nous sommes tous prêts à accepter pour garder notre boulot ? » C’est Blanche, la porte-parole du comité d’usine au cœur de la dramaturgie, qui pose la question. Pour cette nouvelle version, montée après celle engageant les comédiennes de la Comédie-Française, Maëlle Poésy s’adjoint l’épaule du Théâtre national Wallonie-Bruxelles. Décalage francophone, autre terrain de tensions, d’écorchures et de chronomètres. 7 minutes, c’est le petit laps de temps que les ouvrières de la fabrique Picard et Roche doivent accepter de céder pour que l’usine ne ferme pas, pour que l’effectif reste au complet, pour que les salaires ne baissent pas. 7 minutes individuelles pour sauver le Collectif. La tâche est rude, le choix pas simple. 1 h 30 pour choisir, 1 h 30 pour placer les spectateurs face à ce cruel dilemme. Le théâtre a ceci de fascinant qu’il nous rend voyeur actif de la misère du monde, nous pousse dans les prospères de la pensée, dans le tragique des choix impossibles. Au cœur de ces étapes tendues d’un cheminement capital sur les mauvais pavés du Grand Capital, Blanche et ses comparses vacillent, débattent et discutent. Pendant que d’autres regardent, puis se questionneront, à leur tour, plus tard, une fois rentré·es chez iels, pour d’autres choix à faire. « Nous voulons être libres, mais nous avons peur de la liberté. Choisir, décider, est une obligation autant qu’une liberté. » Par Guillaume Malvoisin — 7 MINUTES, du 3 au 10 novembre au Théâtre de Dijon www.tdb-cdn.com

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Mouse DTC

En-quête de frissons Imaginées voilà six ans par l’équipe de La Filature, Les Nuits de l’Étrange prennent encore de l’ampleur en 2026 avec 14 structures partenaires (+4) qui métamorphosent fin octobre les terres et les nuits mulhousiennes. Certaines, en dévoilant leurs coulisses (Ballet du Rhin, Théâtre de la Sinne, zoo, bibliothèque Grand’rue, musée de la Mine et de la Potasse, cimetière), traquent leur propre étrangeté et s’affichent pendant deux soirées hors de la case à laquelle elles sont identifiées. Beaucoup mobilisent le jeu – de rôle, de société, de piste, de cartes (tarot de Marseille), escape game… – selon des formes qui créent du lien avec une culture, une histoire ou entre les générations. À La Filature, Les Petites Filles modernes (titre provisoire) de Joël Pommerat (Molière 2026 de la mise en scène) apprennent à affronter le réel grâce au surnaturel et lors d’une Nocturne (Parade), Phia Ménard jongle et dompte vents et objets. Le hall est aussi le départ de l’enquête paranormale « Chasseur de fantômes » de Quest, Créateurs d’Aventures. Le cinéma sera un actif passeur de frissons avec Ghostbusters, Evil Dead, L’Exorciste, Le Voyage de Chihiro, Gueules noires, les courts de la cinémathèque MIRA (Mémoire des Images Réanimées d’Alsace). Des ateliers interpelleront Jules Verne, les slasher movies… Ainsi qu’une soirée Crazy Beats avec l’excellent duo electro pop Mouse DTC au Noumatrouff ! Sur 23 propositions, certaines invitent à se costumer, d’autres sont gratuites, parfois il y a des limites d’âge, de jauge… et des tarifs préférentiels. Par Luc Maechel — LES NUITS DE L’ÉTRANGE les 30 et 31 octobre (dès le 24 septembre pour certaines propositions), à La Filature et sur le territoire mulhousien www.lafilature.org

Antigone(s) Antigonick est la réécriture par la poétesse canadienne Anne Carson de l’Antigone de Sophocle. Dans la mise en scène de Laëtitia Pitz, scénographiée par la plasticienne Anaïs Pélaquier, des bribes d’une Antigone du XVIe siècle, celle de Robert Garnier, traversent la pièce et se mêlent à la langue de Carson, offrant une figure à la fois archaïque et moderne, nimbée d’une clarté singulière. Derrière le conflit entre Créon et Antigone, Laëtitia Pitz nous donne en effet à voir et entendre une histoire plus intime, celle d’une famille détruite de l’intérieur par la violence du pouvoir. Sur scène, les trois actrices – Anne Alvaro, Océane Caïraty, Elsa Canovas – nous racontent cette histoire, sans jamais nous faire perdre de vue le présent de l’espace scénique depuis lequel se déploie leur parole. Anne Carson fait naître la figure de Nick – Alexandre Théry – qui résonne avec la soif de silence de Sarah Kane et l’épuisé de Samuel Beckett. C’est aussi, peut-être, le grain de sable dans notre irréductible besoin et désir de sens. Une pure gratuité du geste.Parallèlement, un ensemble musical dirigé par le compositeur norvégien Christian Wallumrød, constitué de claviers, percussions, aulos et voix, navigue entre échos de musique ancienne et éruptions électroniques, en une partition à la fois élégiaque et viscérale, qui porte le texte autant qu’elle suit sa propre voie. À la croisée de toutes ces strates que la pièce convoque, l’histoire ne se situe ni dans un passé mythique ni dans un lointain exotique, mais se tient dans un présent continu, dans lequel Antigone tour à tour apparaît et disparaît, à la fois inaccessible et à portée de main. Sa façon de se tenir à nos côtés pour nous hanter nous place face à la seule interrogation qui vaille : comment rester fidèle à notre humanité lorsque cela nous fait risquer notre vie ? Trois ans après Les Furtifs, après Sauve qui peut (la révolution) à l’automne dernier, La Filature accueille Antigonick, la nouvelle création de la compagnie Roland Furieux. Par Jean Vales — ANTIGONICK les 12 et 13 octobre à La Filature, à Mulhouse, le 26 novembre à la Cité musicale-Metz, les 9 et 10 décembre au Maillon, à Strasbourg et les 19 et 20 janvier 2027 dans les Théâtres de la Ville de Luxembourg www.compagnierolandfurieux.fr

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EXPOSITION

DU 17/10/26 AU 14/02/27

Trésors d‘archives

750 ans de rencontres franco-allemandes

Kostbare Schätze

racontées par les Archives du Bade-Wurtemberg

aus 750 Jahren deutsch-französischer Begegnungen Et suivez-nous sur Instagram

@ChateauMontbeliardWurtemberg


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Heureuses bizarreries Le dédale de briques rouges et de vastes fenêtres des anciennes usines DMC réinvesties par Motoco abriteront début octobre la dixième édition du salon Microsiphon, consacré au monde bouillonnant de l’édition artisanale. Ce sera l’occasion de tomber sur ces perles rares qu’on ne pourrait trouver nulle part ailleurs : ces fanzines reliés à la main ou ces tirages en risographie, trouvailles qu’on ne s’attendait pas à faire et qui pourtant s’adressent soudain à nous, au détour d’un regard ou d’une discussion, avec une évidence secrète. Participeront, entre autres, à cette édition anniversaire, The Pit et ses dessins à l’encre de Chine mêlant érotisme et noirceur, Simone Découpe et ses envoûtantes figures animales entrevues comme à contrejour, ou Quentin Faucompré, membre du groupe protéiforme l’armée noire fondé avec Charles Pennequin, connu notamment pour avoir participé à la réalisation des affiches du Grand Soulagement, mettant sur la table un certain nombre de propositions qui ressemblent à d’heureuses bizarreries : « remplacer le capitalisme par une bonne sieste », « remplacer Bolloré par un appareil à raclette », « remplacer Monsanto par rien »… Ateliers, performances, food trucks et concerts donneront également sa couleur festive à l’événement. Samedi soir, c’est par exemple le duo post-punk Servo formé par Arthur Pierre et Louis Hebert qui fera vibrer Motoco de ses mélodies tantôt contemplatives, tantôt brutales, à l’image de notre monde. Par Clément Willer — MICROSIPHON, SALON DE MICRO-ÉDITION du 2 au 4 octobre à Motoco, à Mulhouse www.microsiphon.net

C’est la fête © Mélanie Wenger

Conjurer la dette Quatorzième édition des Scènes d’Automne en Alsace… Et C’est la fête avec Thibaut Wenger et la Compagnie Premiers Actes (Magali Mougel au texte) qui bénéficient du soutien collégial de l’Espace 110 (Illzach) et de La Filature (Mulhouse, 8 et 9/10), de La Coupole (Saint-Louis, 13/10), de la Comédie de Colmar (15 et 16/10). La fête… pas tout à fait. Du Roi Lear à Festen, les échanges lors des banquets de famille accouchent de non-dits, de secrets trop lourds à porter. L’assemblée plus nombreuse s’improvise tribunal, enrôle les convives comme témoins et juges du patriarche soudain mis à nu avec l’envie de solder les comptes entre générations… De régler les dettes ! Cette préoccupation avait surgi lors d’un atelier d’écriture mené par Magali Mougel. Ne sachant comment exploiter ce matériau, Thibaut Wenger, hanté par le monumental Lear et convaincu que « la dette est le principe de base de nos sociétés dites de croissance », lui suggère d’imaginer le « point de rencontre – et de frottement aussi – entre les enquêtes documentaires et les personnages de Shakespeare. » Ainsi elle accommode l’endogamie sur trois générations dans une vallée vosgienne avec la tragédie shakespearienne devenue « palimpseste ». Ce huis clos éruptif interpelle aussi l’héritage de violence, sa transmission, sa possible irruption… Conjurer la dette ? Par le théâtre peut-être… Le festival accueille aussi Terre-Ville à l’Espace 110 (10/10) et à La Filature Antigonik (création, 12 et 13/10), ainsi qu’Aux suivantes (13 et 14/10). Par Luc Maechel — SCÈNES D’AUTOMNE EN ALSACE du 8 au 16 octobre à La Filature, Espace 110, Comédie de Colmar, Théâtre La Coupole www.lafilature.org

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6E ÉDITION

VENEZ JOUER À VOUS FAIRE PEUR À MULHOUSE ET AU-DELÀ…

lafilature.org

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© Agathe Poupeney

Sur leurs 31

Une longue histoire Quand on marche parmi les foules de la rue Mercière ou de la place du Château et qu’on jette un regard un peu rêveur sur la cathédrale de pierre rose, on oublie le plus souvent qu’il s’agit d’un immense work in progress, tant elle semble immuable. Depuis 800 ans, c’est la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame qui veille à l’édification et à la préservation de la cathédrale strasbourgeoise, transmettant un ensemble précieux de savoirs et de gestes à travers les âges. Depuis 2020, ces savoirfaire sont d’ailleurs inscrits au patrimoine immatériel de l’Unesco. À partir du 16 octobre, une exposition accueillie par le musée de l’Œuvre Notre-Dame retracera la longue et complexe histoire de cette institution qui a survécu à un nombre presque incalculable de bouleversements historiques. « Bâtir, Préserver, Transmettre » : ces trois formes infinitives qui donnent son titre à l’exposition disent bien le caractère infini de la tâche et la dimension extra-temporelle où elle s’inscrit. Un ensemble de sculptures, de dessins d’architecture, de documents d’archives, de moulages et de photographies permettra de s’en rendre compte. On pourra admirer, par exemple, cet Ange à plumes dont une copie en grès vient juste d’être restituée au portail Saint-Laurent, et qui semble avoir volé vers nous avec une grande légèreté à travers les siècles. Par Clément Willer — BÂTIR, PRÉSERVER, TRANSMETTRE : LES 800 ANS DE LA FONDATION DE L’ŒUVRE NOTRE-DAME exposition du 16 octobre 2026 au 11 avril 2027 au musée de l’Œuvre Notre-Dame, à Strasbourg www.musees.strasbourg.eu/musee-de-l-oeuvre-notre-dame

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Le Ballet de l’Opéra national du Rhin, le Maillon, Théâtre - Scène européenne et POLE-SUD CDCN se sont associés afin de proposer à tous les publics un voyage de découvertes dans l’univers de la danse. Le Parcours Danse propose, pour sa trente-etunième saison, un abonnement croisé de six spectacles chorégraphiques, une formule construite en coopération entre les trois grands établissements culturels strasbourgeois soutenant la danse contemporaine. La saison 26/27 a misé sur la diversité de la création chorégraphique et permettra tout au long de l’année une découverte ambitieuse de grands noms tels que Mathilde Monnier associée à Ève Risser en collaboration avec le festival Musica pour Le Mur, Nimble de Alexander Vantournhout, une danse tout en pulsations venue de Belgique et la déconstruction des carcans du classique avec Hatched Ensemble de Mamela Nyamza au Maillon ou encore, à POLESUD, Suspended Chorus de Silvia Gribaudi pour un solo stylé et énergique ou Fugaces de Aina Alegre, un hommage à Carmen Amaya, selfmade woman, danseuse flamenca, chanteuse et actrice du début du XXe siècle. Enfin, la saison s’achèvera évidemment sur L’Été de et avec Bruno Bouché, en collaboration avec l’auteur et metteur en scène Romain Gneouchev et la comédienne Clémence Boué, qui sera présenté à L’Opéra et à la Comédie de Colmar. Verbe et mouvement s’y répondront dans une enquête sur des traumatismes enterrés par la loi du silence. Les souscriptions sont à retrouver au guichet ou sur le site de l’Opéra national du Rhin. Par Valérie Bisson — PARCOURS DANSE www.onr.fr


18.09.2026 — 28.02.2027

À TIRED’AILE

MUSÉE TOMI UNGERER — CENTRE INTERNATIONAL DE L’ILLUSTRATION

Illustration : Anna Sommer, 2026 Graphisme : Rebeka Aginako

Anna Sommer en dialogue avec les collections


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© Benjamin Rupin

Il en faut peu Il faut se satisfaire du nécessaire. Un peu d’eau fraîche et de verdure que nous prodigue la nature. Quelques rayons de miel et de soleil. Des notes joviales et une joyeuse compagnie nommée Journal Intime (band qui a collaboré avec des sommités comme Tricky, Higelin ou Ducret). Leurs cuivres sonnent comme une parade d’éléphants qui barrissent sous une cascade de bananes. Parfois, la trompette, le saxophone, le trombone et les percussions fichent la brousse… Car tout n’est pas couleur émeraude dans Le Livre de la jungle et le tigré Shere Khan guette de ses yeux inquiétants. Journal Intime part en éclairage pour une excursion rebondissante et musicale dans l’ouvrage de Kipling revu par Disney. La BO du film animé est ici jouée live tandis que Mowgli / Florent Hamon danse et gesticule comme le petit d’homme élevé par des animaux de la forêt profonde. Un ballet jazz, burlesque et fanfaronnant. La recette est simple : un mini-orchestre, un danseur et un régisseurperformeur au plateau. Il en faut peu pour faire des heureux dès six ans. Par Emmanuel Dosda — LE LIVRE DE LA JUNGLE au TJP Grande Scène (dans le cadre de Jazzdor) du 10 au 12 novembre festivalmusica.fr tjp-strasbourg.com

Tagada Jones © Mathieu Ezan

Le bel âge Deux villes, quatre scènes et des comptoirs en renfort : pour son changement de dizaine, le festival Éclectik Rock reste fidèle à son credo – faire circuler les décibels dans un grand écart musical qui va du rock rageur à secouer les cheveux aux virées décalées qui se jouent des étiquettes. Et c’est Stephan Eicher qui lancera cette année les festivités du côté de Saint-Dizier, avec son mélange de pop, de rock et de chanson dont les morceaux se transmettent de playlist en playlist depuis plus de quarante ans maintenant. Après Eicher, changement de braquet. Tagada Jones d’abord : du punk rennais, des textes à vif et cette vieille manie de mettre les pieds là où ça fait mal. Puis Didier Wampas et sa bande prennent le relais à Vitry-le-François, avec cet humour de sale gosse et cette poésie bricolée qui sont devenus leur marque de fabrique depuis un sacré bail maintenant. Et quand on croit avoir compris où Éclectik Rock veut nous emmener, le festival bifurque encore, de Sidilarsen, Psykup et 7 Weeks côté metal jusqu’au hip-hop sans complexe de Dope Saint Jude. Ajoutez à cela une bonne dose d’apéromix, de séances jeune public et des parcours musicaux dans les bars des deux villes, et vous passerez sans vergogne du pogo au comptoir et du concert en famille au live qui finit tard. Vingt piges au compteur, et toujours aucune intention de couper le jus. Pourvu que ça dure. Par Aurélie Vautrin — FESTIVAL ÉCLECTIK ROCK festival du 5 au 28 novembre, Les Fuseaux à Saint-Dizier, Bord2Scènes à Vitry-le-François et autres lieux. www.les3scenes.saint-dizier.fr www.bords2scenes.fr

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Le guide illustré d’architecture de Mulhouse d’Araceli Calero et Pablo Martín

Architecture, paysage et frugalité

Au secours la réalité, visuel de travail © Cabinet, Théâtre de la Manufacture, CDN Nancy Lorraine

Misère de misère Montrer la misère sans la donner en spectacle, c’est tout l’enjeu de la nouvelle pièce de Julia Vidit, directrice du Théâtre de la Manufacture depuis plus de cinq ans. Sur scène, des bouts de papier colorés, des portes défoncées, un banc crasseux, des corps qui tiennent encore debout sans trop savoir comment. Un théâtre de tréteaux bricolé comme un monde en ruines, et quatre comédiens grimés en bouffons qui jouent les pauvres. Résumé comme ça, Au secours la réalité pourrait faire grincer des dents, mais c’est précisément cet inconfort que Julia Vidit veut examiner au scalpel : cet angle mort qui oblige aussi à interroger celui qui regarde – ou ne regarde plus vraiment, justement. Car le constat est sans appel. Aujourd’hui, en France, la pauvreté gagne du terrain, et plutôt que de s’attaquer à ses causes, on s’en prend à ceux qui la vivent. Invisibiliser, détourner le regard, rejeter la faute en se pensant hors de danger – mais qui peut encore se croire à l’abri ? La précarité menace aussi les classes moyennes et les artistes… Et pendant ce temps, les salles restent le territoire de ceux qui peuvent encore s’offrir le luxe d’y entrer. « Le théâtre ne fait pas partie du kit de survie », rappelle amèrement la metteuse en scène. Alors, la pièce choisit de faire dérailler les codes de la représentation, en convoquant le corps, la musique, la peinture et le bouffon. Pas question de rejouer le réel à l’identique, plutôt de le déplacer pour mieux secouer les consciences. Ainsi, avec Au secours la réalité, Julia Vidit ne cherche pas à donner de leçon – plutôt à mettre le spectateur face à son propre regard. À lui, ensuite, de décider ce qu’il choisit de voir. Par Aurélie Vautrin — AU SECOURS LA RÉALITÉ théâtre, du 9 au 17 décembre au Théâtre de la Manufacture, à Nancy www.theatre-manufacture.fr

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Créées en 2000, Les Journées de l’architecture sont le plus grand festival transfrontalier d’architecture européen dédié au grand public. Comme chaque automne, la Maison Européenne de l’Architecture – Rhin Supérieur met en lumière la culture architecturale dans la région. Face aux mutations climatiques, démographiques et écologiques, la thématique de cette année – Architecture et paysage – tombe à pic. Prendre soin du sol, de l’eau et du vivant devient vital et face à l’urgence, architectes et paysagistes sont invités à réfléchir ensemble. Impossible de lister les 180 manifestations en deux langues, dans une cinquantaine de villes d’Alsace, du Bade-Wurtemberg et des cantons de Bâle programmées pendant 25 jours. Parmi les nombreuses conférences, tables rondes, visites, parcours à vélo, spectacles etc… on se contentera de citer l’exposition Archiphoto à la Chambre à Strasbourg jusqu’au 31 octobre, les rendezvous de la Fédération française du paysage un peu partout en Alsace, une déambulation à Mulhouse le 18 octobre proposée par les auteurs du premier guide d’architecture de Mulhouse (photo) ou un parcours à vélo, qui s’annonce passionnant, de près de 36 kilomètres entre Saint-Louis, Bâle et Weil am Rhein le 10 octobre. Enfin, le quartier DMC à Mulhouse accueillera, du 15 au 18 octobre, les rencontres nationales du Mouvement pour une Frugalité heureuse et créative. La frugalité au menu d’un festival aussi copieux… il fallait oser. Par Philippe Schweyer — LES JOURNÉES DE L’ARCHITECTURE EN ALSACE dans le Bade-Wurtemberg et à Bâle jusqu’au 25 octobre m-ea.eu + frugalite.org


André Friederich, Erwin dit « de Steinbach » et ses enfants Johannes et Sabine (détail), 1852. Fondation de l’Œuvre Notre-Dame. Photo : M. Bertola. Graphisme : R. Aginako

MUSÉE DE L’ŒUVRE NOTRE-DAME — ARTS DU MOYEN ÂGE

LES 800 ANS DE LA FONDATION DE L’ŒUVRE NOTRE-DAME

BÂTIR PRÉSERVER TRANSMETTRE

16.10.2026 – 11.04.2027


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Broken Back, Follow The Sun Tour (final act) © DR

Pop fêlée U. (un canto) © Andrea Macchia

En cœur Une soirée, deux spectacles pour découvrir l’univers très personnel d’Alessandro Sciarroni qui aime à tisser des liens entre les disciplines. Plasticien, performeur et chorégraphe, il a découvert une danse du tout début de XXe siècle pratiquée dans la ville dont il est originaire : Bologne. La polka chinata est en voie de disparition, comme une espèce menacée. Sciarroni, habitué à concevoir des spectacles puisant leurs sources dans les archives culturelles de son pays, a confié les gestes oubliés de cette danse à Gianmaria Borzillo et Giovanfrancesco Giannini pour Save the last dance for me, une ronde tourbillonnante, danse de couple et de séduction qui se pratique entre garçons, loin de l’image machiste que l’on associe trop souvent à l’Italie. Une performance tournoyante, à la fois technique et acrobatique, qui réactive une tradition séculaire. La pièce musicale U. (un canto) découle également d’exhumations du folklore italien réinventées : elle met en voix et en scène des chants choraux allant du milieu du XXe siècle à aujourd’hui. Dans un sobre dispositif, les sept choristes habillé·es en noir et blanc font revivre des rengaines où l’humain vit en harmonie avec la nature en un discret clin d’œil au Cantique des créatures de SaintFrançois d’Assise. Les interprètes louent l’osmose avec les éléments et se déplacent lentement, en faisant corps, vers le public, comme un seul bloc, un roc où sont gravés des mystères du passé… Par Emmanuel Dosda — SAVE THE LAST DANCE FOR ME (19 H) ET U. (UN CANTO) (20 H 30), mercredi 25 et jeudi 26 novembre à POLE-SUD, à Strasbourg www.pole-sud.fr

Faire danser les gens avec un dos cassé : l’idée pouvait prêter à sourire, et pourtant Jérôme Fagnet en a fait sa marque de fabrique. En 2012, ce jeune étudiant de l’EDHEC a le mindset d’un entrepreneur-winner avec le world business en ligne de mire, quand son corps décide de changer de projet. Immobilisé plusieurs mois par de sérieux problèmes vertébraux, le bonhomme s’occupe en bricolant des chansons avec sa guitare… Et là, magie d’Internet : un premier album, des centaines de concerts, des millions d’écoutes. L’histoire est jolie, presque trop parfaite, façon storytelling de développement personnel, mais quatorze ans et plus de 400 scènes plus tard, de l’Olympia aux Francofolies, de Solidays au Montreux Jazz Festival, Broken Back a largement dépassé l’anecdote qui lui a soufflé son pseudonyme. Car depuis, le Malouin avance avec cette drôle de contradiction : une musique qui affiche le sourire mais garde toujours un pied dans la mélancolie. Guitares folk, beats electro, refrains qui s’attrapent au vol, lumière permanente qui flirte volontiers avec les codes de la pop feel good. Mais derrière les mélodies à faire chanter une salle entière, Fagnet laisse toujours traîner une pointe de nostalgie, un goût de départ ou de retrouvailles manquées. Et c’est sans doute là que Broken Back trouve son équilibre : dans cette façon de faire sourire en gardant les fêlures. Des chansons solaires pour raconter ce qui ne l’est pas toujours, à découvrir une dernière fois sur scène avant le retour en studio, au terme d’une tournée à guichets fermés. Par Aurélie Vautrin — BROKEN BACK concert le 5 novembre à L’Autre Canal, à Nancy www.lautrecanalnancy.fr

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MAILLON

THÉÂTRE DE STRASBOURG SCÈNE EUROPÉENNE EURO-MÉTROPOLE DE METZ

Saison 26 /27 Hors les murs

LE VOYAGE DE TAO

LE NOZZE DI FIGARO

COMPAGNIE DES PAPILLONS BLEUS SPECTACLE MUSIQUE ET MARIONNETTE JEUNE PUBLIC 8, 9 et 10 octobre 2026 Conservatoire à Rayonnement Régional Gabriel Pierné - Metz

W. A. MOZART OPÉRA 5 et 7 mars 2027 Arsenal Jean-Marie Rausch - Metz

DIE LUSTIGE WITWE LA VEUVE JOYEUSE

E R MIÈ

S

P

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FESTIVAL DE L’ÉMERGENCE EUROPÉENNE

6 – 14 NOV 2026

6 + 7 NOV

10 + 11 NOV

SIE WACHEN ÜBER DICH

AUTOTHÉRAPIE

what about: fuego Allemagne PREMIÈRE FRANÇAISE

UNBOLTING COLONIAL STATUES FROM OUR CONSCIOUSNESS Mackenzy Bergile France, Haïti

6 + 7 NOV

12 — 14 NOV

CONCERTO FETIDO SU QUATTRO ZAMPE

UNE HISTOIRE DE FAMILLE

AFROPÉENNES

Alice et Davide Sinigaglia Italie PREMIÈRE FRANÇAISE

Léa Sery France, Côte d’Ivoire CRÉATION

6 + 7 NOV

12 — 14 NOV

THE KILLING OF THE FIRST PERSON

STEAL THIS PERFORMANCE

Nicolás Lange Chili, Pays-Bas PREMIÈRE FRANÇAISE

MAILLON.EU

Pauli Patinen Finlande PREMIÈRE FRANÇAISE

FRANZ LEHÁR OPÉRETTE EN VERSION SEMI-SCÉNIQUE 6 et 8 novembre 2026 Arsenal Jean-Marie Rausch Metz

D’après L’ÉTRANGER de ALBERT CAMUS THÉÂTRE 26, 27 et 28 novembre 2026 Conservatoire à Rayonnement Régional Gabriel Pierné - Metz

CONCERT DE NOËL 19 décembre 2026 Hôtel de Ville - Metz

ROMÉO ET JULIETTE SERGUEÏ PROKOFIEV BALLET 30 décembre 2026, 1er, 2 et 3 janvier 2027 NEC - Marly

MARS JENNIFER WALSHE OPÉRA 22 et 23 janvier 2027 BAM - Metz

MURMURE DE L’ENVOL COMPAGNIE ARTIMOUV SPECTACLE CHORÉGRAPHIQUE JEUNE PUBLIC 11, 12 et 13 mars 2027 Conservatoire à Rayonnement Régional Gabriel Pierné - Metz

PETITE MESSE SOLENNELLE GIOACCHINO ROSSINI 16 avril 2027 Cathédrale Saint-Étienne - Metz

BOLÉRO / PAVANE POUR UNE INFANTE DÉFUNTE / L’OISEAU DE FEU MAURICE RAVEL / IGOR STRAVINSKY BALLET 23, 24 et 25 avril 2027 NEC - Marly

LUCIA DI LAMMERMOOR GAETANO DONIZETTI OPÉRA 7 et 9 mai 2027 Arsenal Jean-Marie Rausch - Metz

DIDO AND ÆNEAS DIDON ET ÉNÉE HENRY PURCELL OPÉRA BAROQUE 27, 28 et 29 mai 2027 Basilique Saint-Vincent - Metz

BILLETTERIE DE L’OPÉRA-THÉÂTRE À L’OFFICE DE TOURISME 2, PLACE D’ARMES - METZ

Réservations 03 57 88 36 66 opera.eurometropolemetz.eu OperaTheatreEuroMetropoleMetz OperaMetz Création graphique : Chloé Hommel-Redeler / Direction de la communication Ville de Metz et Euro-Métropole de Metz 2026 / Photos : Luc Bertau, Philippe Gisselbrecht. Licence d’entrepreneur de spectacles de 2e et 3e catégories / 2-013173, 3-013222.


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Roméo et Juliette © Luc Bertau

Dernière saison vagabonde billie © Sahteene Sednaoui

Une fille qu’on M Difficile de faire abstraction de son nom de famille quand on s’appelle Chedid. Sûrement pour ça qu’elle a choisi de n’en garder que le prénom – billie, tout en minuscules, comme pour s’affranchir du grand M, mais aussi de Joseph et Anna, héritiers de Louis, qui lui-même avait pris la relève d’Andrée. Quatre générations, une même famille, une véritable dynastie de « nepo babies » que l’on ne nommait pas encore ainsi. Alors évidemment, la musique, billie la connaît depuis qu’elle a poussé son premier cri. Biberonnée à France Gall autant qu’à Joy Division, elle a grandi sous la bonne étoile, entre tournées et studios d’enregistrement. Haute comme six pommes, elle pose sa voix sur les chœurs de Mister Mystère ; ado, elle embarque dans la grande tournée du clan Chedid, puis celle de Lamomali – en 2019, papa lui dédie même une chanson éponyme. Aujourd’hui, la demoiselle a vingt-trois ans, et trace sa route en solo, la tête haute, assumant le poids de l’héritage familial tout en cherchant à se faire un prénom dans le paysage. Le parcours est-il plus simple quand les portes sont ouvertes ? On ne relancera pas le débat. Mais toujours est-il qu’après un premier EP, J’avance, où elle affirme un rock plutôt sombre, elle revient avec À ce que les autres pensent de moi, où elle ausculte ce qui nous façonne à bas bruit : le regard des autres, les blessures qui ne cicatrisent pas toujours, les souvenirs qui s’incrustent et les expériences qui dessinent, malgré nous, la personne que l’on devient. Un disque intime et générationnel, où les fantômes d’hier nourrissent les guitares d’aujourd’hui, signé par une artiste qui, au milieu du vacarme, a trouvé sa propre voix. Par Aurélie Vautrin — BILLIE concert le 10 décembre aux Trinitaires, à Metz www.citemusicale-metz.fr

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Le chantier de rénovation de l’Opéra-Théâtre de Metz se poursuit : après un an de travaux, les extensions agrandissant les espaces destinés aux répétitions et les ateliers techniques sont achevées. Côté scène, le plancher prochainement installé optimisera la vue depuis les fauteuils, et un nouveau gril permettra davantage de volume pour l’accroche des décors ; en attendant le réaménagement des loges et d’autres aménagements intérieurs. Les travaux doivent s’achever en décembre 2027, et d’ici là c’est une nouvelle saison hors les murs qui a débuté. Fin novembre, voici La Veuve joyeuse de Franz Lehár, la plus célèbre opérette viennoise, où les participants à une réception de l’ambassade de Paris assisteront aux intrigues visant à sceller le destin d’Hanna Glawari, riche veuve tiraillée entre son amour de jeunesse et un nouveau prétendant. Suivra une adaptation de L’Étranger d’Albert Camus, où théâtre, musique et danse accompagneront le récit de la vie de Meursault, sa propre vérité et son refus du mensonge. Après le traditionnel Concert de Noël par le Chœur de l’Opéra-Théâtre, dirigé par Nathalie Marmeuse et accompagné par le pianiste Sergey Volyuzhskiy, Valentina Turcu livrera sa vision du ballet Roméo et Juliette de Prokofiev : une approche sensuelle et réaliste du plus célèbre des couples maudits, servie par une esthétique minimaliste inspirée de la Renaissance. Par Benjamin Bottemer — SAISON 26-27 théâtre, lyrique, ballet du 6 novembre au 3 janvier à Metz et alentour www.opera.eurometropolemetz.eu


Richard Strauss

ART FAIR

Ariane à Naxos

20-22 NOV. 2026 GLACIS SQUARE

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Direction musicale Christoph Koncz

Strasbourg, Opéra 31 oct. – 8 nov. 2026

Mise en scène Myriam Marzouki

Mulhouse, La Sinne 20 & 22 nov. 2026

Orchestre national de Mulhouse

Colmar, Théâtre municipal 29 nov. 2026

LUXEMBOURG ART WEEK Main Partners

operanationaldurhin.eu Institutional Partners


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B V E du L E 16 au F R T 22.11.26 O Festival N international du film R E T AU CINÉMA KINEPOLIS

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Un festival organisé par Cinémas d’Aujourd’hui

Graphisme — Le Futur

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FAITES VOS JEUX Par Nicolas Bézard

VIVANTE ET LUDIQUE, À L’IMAGE DES FILMS QU’ELLE DÉFEND, LA PROGRAMMATION DU FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM DE BELFORT – ENTREVUES EXPLORE CETTE ANNÉE CE QUE LE JEU FAIT AU CINÉMA.

Casino, Martin Scorsese, 1995

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Récompensé d’une mention spéciale au palmarès de la précédente édition d’Entrevues, le moyen métrage documentaire Still Playing de Mohamed Mesbah montrait comment, au sein d’un foyer palestinien, le jeu pouvait constituer un geste de résistance et de protection, une façon de transformer l’impuissance face à la guerre en acte de création. Du jeu vidéo développé par le père de famille au concours de robotique auquel participaient ses enfants, jouer devenait alors une manière de reconstruire des possibles en simulant, en expérimentant et en fabriquant, pour tenter de reprendre prise sur un réel douloureux.


Jessica Forever, Caroline Poggi et Jonathan Vinel, 2018

Cette thématique occupera une place essentielle lors de la 41e édition du festival qui lui consacrera sa Transversale, programmation phare donnant à ce dernier sa tonalité, mais trouvant aussi matière à se prolonger dans les nombreuses autres sections proposées. Qu’il apparaisse dans les films en tant que motif, modèle narratif ou principe de mise en scène, le jeu est un élément qui accompagne le cinéma depuis ses origines. Des hommes s’adonnant à des parties de cartes ou de boules lyonnaises sont filmés par les frères Lumière dès 1896. Par la suite, les fictions sur grand écran multiplieront les personnages se livrant à des activités ludiques, ces pratiques s’affirmant comme un ressort symbolique, psychologique ou dramatique prisé des scénarios. De Sharon Stone en femme fatale prise à son propre jeu dans Casino de Martin Scorsese à Daniel Craig, héros bondien de Casino Royale de Martin Campbell, qui a le génie de faire d’une partie de poker sa scène d’action principale, le cinéma n’a cessé d’exploiter le potentiel héroïque, tragique ou mélancolique de ces figures de joueuses et de joueurs, dont certaines auront voix au chapitre dans une sélection intitulée « Joueurs·ses ». IMAGINAIRES Il est probable qu’à chaque imaginaire de cinéphile soient attachées des scènes de jeu et d’amusement qui l’ont nourri. Dans les souvenirs de celui qui écrit ces lignes, ce sont d’abord des visions en provenance des cinémas d’Asie qui émergent. Les premiers films de Takeshi Kitano, grand turbulent du cinéma japonais, peuplés de jeunes gens désœuvrés et de yakuzas lunatiques qui, pour conjurer l’ennui ou tuer le temps entre

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deux méfaits, se laissent aller à des enfantillages aussi poétiques que régressifs. Ces personnages ne sont pas très éloignés de ceux que met en scène Jia Zhang-ke dans Plaisirs inconnus, où le jeu représente une échappée hors d’un réel hostile, et le symptôme d’une génération sans repères ni perspectives face à l’avènement d’une modernité qui la broie. Jouer aux cartes, au mah-jong, au billard ou sur des bornes d’arcade pour combler cette attente de quelque chose qui ne vient pas. Le jeu devient une stase, une forme de suspension dans le quotidien répétitif des protagonistes. L’illusion aussi, le temps d’une parenthèse, de venir enfin à bout de quelque chose et de maîtriser son destin, comme dans Goodbye South, Goodbye de Hou Hsiao-hsien ou Les Rebelles du dieu néon de Tsai Ming-liang, deux œuvres maîtresses du cinéma taïwanais où le jeu n’a plus rien d’un amusement, mais révèle la tristesse infinie d’une génération. Sublime trompe-la-mort chez Kitano, activité ô combien mélancolique chez Tsai Ming-liang, le jeu peut également devenir, pour revenir à la Transversale d’Entrevues et à l’un des films qui la composent, une puissante métaphore du combat des femmes dans une société verrouillée par les hommes. C’est le cas de l’habile et transgressif Hors jeu de Jafar Panahi où, partant d’une situation quotidienne tragiquement absurde – l’interdiction faite aux femmes d’entrer dans les stades de football en Iran –, le cinéaste joue en attaque et pousse à la faute le pouvoir patriarcal qui sévit dans son pays. En 1996, soit dix ans avant la sortie de Hors jeu et au plus fort de la Queer New Wave, mouvance du cinéma indépendant en rupture avec les représentations dominantes, des réalisatrices


racontaient des trajectoires de femmes singulières dans des films d’une grande inventivité formelle, offrant une approche libre et sans tabou du genre, du désir et des normes sociales. En partenariat avec le ciné-club Maestra, Entrevues présentera six de ces œuvres dans sa programmation Cinéma & Histoire, articulée autour de ce millésime 1996 queer et féministe. PIXEL ART Quand des adultes corrupteurs s’emparent des jeux de l’enfance, cela donne de grandes scènes de dilemme moral, comme dans Yi Yi d’Edward Yang. NJ, le père de la famille taïwanaise dépeinte par le cinéaste, se lie d’amitié avec Ota, un développeur japonais très inspiré par Shigeru Miyamoto, le génial créateur des Mario, Zelda et autres figures emblématiques de l’histoire du jeu vidéo Alors que NJ est sur le point de signer un accord avec Ota pour développer des titres novateurs, dans l’espoir de relancer sa société informatique en perte de vitesse, ses associés optent sans le prévenir pour une solution moins coûteuse : des contrefaçons cyniquement baptisées « Ato ». Choqué d’apprendre la nouvelle, NJ se retrouve face à un double cas de conscience : doit-il choisir entre son amitié et la survie de son entreprise ? Peut-il cautionner un système qui transforme l’imaginaire ludique en produit frelaté ? De façon subtile, et à une époque – 1999 – où le jeu vidéo traînait encore une mauvaise réputation auprès du grand public et des médias, Yang a l’intuition qu’il n’est pas une marchandise comme les autres et perçoit sa nature profondément créative, pour ne pas dire artistique. Car il est en effet derrière nous, ce temps où le jeu vidéo était relégué au rang de sous-produit culturel. Son importance et son influence sur la création contemporaine sont aujourd’hui reconnues, tant sur le plan musical, où il s’est imposé comme un univers de référence particulièrement fécond pour le rap et les musiques urbaines, que dans la littérature – Ready Player One d’Ernest Cline (2011), dont Steven Spielberg a réalisé l’adaptation, retenue dans la Transversale. Alors que, pendant longtemps, le jeu vidéo a cherché à acquérir une forme de légitimité en empruntant au cinéma ses codes et ses figures – Metal Gear Solid de Hideo Kojima, qui cite de manière littérale New York 1997 de John Carpenter, 2001, L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick ou Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino –, c’est désormais le cinéma qui, en quête de renouvellement de ses principes d’écriture et de mise en scène, lorgne du côté du

La Maman et la Putain, Jean Eustache, 1973

« JV », notamment lorsqu’il s’agit de dépoussiérer certaines franchises en perte de vitesse. La série Mission: Impossible en offre un exemple frappant : à partir du troisième épisode, Ethan Hunt semble moins y traverser des espaces que parcourir des niveaux dont il lui faut résoudre les pièges et les mécanismes, à la façon d’un personnage de jeu vidéo. Si Backrooms de Kane Parsons, l’un des phénomènes de l’année, confirme cette tendance à la « ludification » des productions hollywoodiennes, le cinéma indépendant propose quant à lui une réflexion approfondie sur le jeu vidéo, non plus considéré comme une simple référence esthétique, mais comme un langage susceptible de penser le monde. On songe à David Cronenberg et à son long métrage eXistenZ qui, à l’instar de The Den de Kaori Kinoshita et Alain Della Negra, s’inscrira dans la section thématique du festival. Deux propositions qui, chacune à leur manière – science-fictionnelle pour la première, documentaire pour la seconde –, explorent la porosité entre réel et monde virtuel, mettant la notion d’identité à l’épreuve d’une logique d’avatars. Autre duo porté au premier plan par Entrevues : celui formé par Caroline Poggi et Jonathan Vinel, dont la filmographie, imprégnée des imaginaires et des codes vidéoludiques, fera l’objet d’une programmation spéciale à la suite des questionnements soulevés par la Transversale, sans oublier, toujours autour de ce lien entre cinéma et jeu vidéo, une table ronde, l’installation Serious Games, conçue par Harun Farocki et une initiation proposée par l’association Playful.

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Vortex, Gaspar Noé, 2022

L’Effet aquatique, Solveig Anspach, 2016

JOUER, AIMER, INCARNER À jamais associée au personnage de Veronika dans La Maman et la Putain de Jean Eustache, auquel elle insuffla, en regard d’un Jean-Pierre Léaud tout en débordement, un jeu d’une retenue expressive très moderne, l’actrice, scénariste et réalisatrice Françoise Lebrun sera l’invitée d’honneur de la Fabbrica. Pensée comme une carte blanche, cette rétrospective retracera les temps forts d’un itinéraire artistique exigeant où s’exprime, film après film, une certaine idée de la liberté et de l’intelligence au cinéma. Outre le diamant noir de la Nouvelle Vague qu’est La Maman et la Putain, les festivaliers et festivalières pourront voir Françoise Lebrun déployer sa présence magnétique dans Ben et Bénédict de Paula Delsol, Trous de mémoire de Paul Vecchiali, Fragments sur la grâce de Vincent Dieutre ou Vortex de Gaspar Noé, mais aussi découvrir son travail derrière la caméra avec Crazy Quilt, où elle documente un voyage en Angleterre au fil de souvenirs ravivés par une correspondance entretenue pendant plus de cinquante ans.

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Autre invité de marque de cette édition, l’acteur Samir Guesmi accompagnera un choix de six films, parmi lesquels Andalucia d’Alain Gomis, L’Effet aquatique de Solveig Anspach ou encore Ibrahim, son premier long métrage en tant que réalisateur, lauréat à Belfort du prix Gérard FrotCoutaz en 2021. S’il fait partie des silhouettes et des visages familiers du cinéma français, Guesmi a choisi de tracer sa route avec discrétion et fidélité à l’égard des cinéastes qui lui ont donné sa chance, passant naturellement de la comédie populaire (RRRrrrr !!!, Adieu Berthe) à des œuvres plus chargées émotionnellement (Les Nuits fauves, Un conte de Noël), de premiers rôles à des seconds, d’acteur à réalisateur. Ce panorama-portrait initié par Entrevues nous donnera l’occasion de découvrir un parcours jalonné de compositions et d’inspirations très diverses, au terme duquel le passage à la mise en scène apparaît moins comme une lubie que comme l’aboutissement d’une longue expérience : celle d’un interprète qui, au fil des tournages, aura appris à regarder et à aimer les actrices et les acteurs. Non content d’être un espace de rencontres et de transmission, où comédiennes et comédiens, cinéastes, gens de la profession, scolaires et cinéphiles curieux se retrouvent dans la convivialité, un festival de cinéma, c’est aussi le jeu des prix et des récompenses décernés chaque année aux talents les plus prometteurs de la jeune création. Qu’ils s’appellent Kelly Reichardt, Justine Triet ou Sophie Letourneur, Alain Guiraudie, Jafar Panahi ou Sean Baker, toutes et tous ont joué le jeu de cette compétition qui réunit premiers, deuxièmes et troisièmes films et se sont vus, à leurs débuts, portés par Entrevues. Gageons que de nouveaux noms s’ajouteront bientôt à cette liste, aussi prestigieuse que représentative d’un cinéma qui, chaque année à Belfort, continue de s’inventer sous nos yeux. — ENTREVUES BELFORT, festival du 16 au 22 novembre, au cinéma Kinepolis Belfort, à Belfort www.festival-entrevues.com


Tout un monde Antonella Zedda dirige l’Opéra de Dijon, une maison de création qui change avec la société, Marion Siéfert monte Bunker au TNS, Mathilde Monnier et Ève Risser s’accordent à l’Opéra national du Rhin et le Festival Premières est de retour au Maillon.


ANTONELLA ZEDDA

DIRECTRICE GÉNÉRALE ET ARTISTIQUE DE L’OPÉRA DE DIJON

Par Guillaume Malvoisin ~ Photo : Vincent Arbelet

Commençons cette interview par une question personnelle et sensitive. Vous êtes une habituée des maisons de musique, vous êtes passée par Pleyel, par la Philharmonie et vous êtes désormais à la direction d’une maison d’opéra. Vous souvenez-vous de vos premières impressions sonores en arrivant à Dijon ? Sincèrement, c’est le silence qui m’a marquée. Le silence qui fait d’ailleurs partie de la musique. C’est cette impression sonore, de calme absolu… Un dimanche matin, un immense silence, que j’ai adoré. Pas le genre de silence qui peut faire peur ou étourdir ? Non, non, un silence très riche. Un silence apaisant, dense, un silence dans lequel on peut se balader, réfléchir, dans lequel on peut se laisser aller. Quand on quitte Paris, il y a un bruit obsédant qui s’arrête. Ici, il y a des silences magnifiques, un bonheur. De quel grand défi avez-vous accompagné ce silence magnifique en prenant la direction de l’Opéra de Dijon ? Pouvoir être à la hauteur de l’honneur qui m’a été fait, d’être nommée sur la base d’un projet au service du public et un projet de service public. Ceci s’est vraiment intégré à ma façon de penser, de raisonner. Aujourd’hui, la société a vraiment besoin qu’on pense moins à notre ego de programmateur. Ceci a eu longtemps cours à l’Opéra, avec la figure mythique du directeur d’opéra. Aujourd’hui, il faut être à l’écoute de la société, être à son service. Bien entendu nous devons souvent faire face à des injonctions contradictoires parce que, d’un côté, il faut préserver et présenter le patrimoine,

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le répertoire lyrique. Et c’est génial, tant il y a d’œuvres à redécouvrir, d’œuvres qui n’ont jamais été données. Mais, de l’autre, je suis convaincue qu’il faut s’ouvrir et continuer à créer. Il faut donc accompagner le public dans la découverte du répertoire contemporain, le fidéliser avec de nouveaux récits d’aujourd’hui. Il faut bien se dire qu’il n’y aurait pas de patrimoine s’il n’y avait eu de grands conteurs au fil des époques. Pour créer le patrimoine d’aujourd’hui, il faut aller vers la création et la partager avec toutes et tous, malgré les préjugés, l’intimidation ancrés depuis des années. Le public est fait d’êtres sensibles, il peut donc facilement être attiré par l’opéra. Pour pallier à cela, il y a quelques années, c’était surtout les politiques tarifaires qui travaillaient à rendre accessibles les spectacles au plus grand nombre. Mais aujourd’hui, cela ne suffit sans doute plus. Quel levier a-t-on pour faire face à ce que vous évoquiez, l’intimidation culturelle ? L’Opéra, je veux dire l’institution, a énormément changé depuis des décennies. Et ce parcours est toujours en marche. L’Opéra doit absolument changer avec la société, c’est indispensable, sans rien perdre de ses spécificités, de ses valeurs, de sa richesse. Aujourd’hui, quand on programme, on regarde aussi vers d’autres univers, pour capter un public qui n’est pas forcément un public d’habitués, moins intimidé. Par exemple, il y a une tendance de plus en plus marquée, d’aller chercher un metteur en scène de théâtre, un chorégraphe venu de l’univers hip-hop ou du krump, d’aller chercher des correspondances, des consonances avec d’autres arts comme les arts visuels, bien évidemment.


À propos des arts visuels, une remarque presque idiote. Est-ce que le cinéma et des films comme la saga Star Wars ne vous auraient pas un peu plombé la tâche depuis les années 70 en donnant une nouvelle version populaire de l’art total ? Autrement dit, qu’est-ce que l’opéra possède encore de séduisant que Marvel et Star Wars n’auront jamais ? [Sourire amusé] Je ne suis pas très portée sur Star Wars, mais je comprends tout à fait cette idée. Du côté de l’Opéra, quand même, il y a un patrimoine, un savoir-faire… L’Opéra de Dijon est une maison de création, il y a des ateliers décor, des ateliers costumes. Une production lyrique est « vivante », toujours liée à l’humain, à la création, à la perception sensorielle. Et cela, je crois que c’est magnifique et que ça reste unique. Même si on a tendance à s’ouvrir à d’autres genres, à créer des passerelles, valoriser les crossovers, à chercher d’autres accès possibles pour rapprocher de plus en plus l’opéra de la comédie musicale et des ciné-concerts, la spécificité de l’opéra est là. Il faut préserver cela, c’est fondamental, sinon on va perdre une énorme partie de sa richesse. Encore et toujours plus. Il faut préserver ces savoir-faire, ces métiers liés à ce genre unique et incroyable. Quand on ne connaît pas l’opéra, on ne se rend pas compte de tout ce qui se passe les

semaines, les mois et les années qui précèdent une représentation. Quand quelqu’un découvre cela, il n’en revient d’abord pas, s’émerveille et il est ensuite fasciné par le genre et le répertoire. Ensuite, pour revenir à votre question, l’œuvre d’art total a toujours existé, Wagner, Bayreuth précèdent quand même le cinéma. [Rires] Là aussi, il s’agissait d’émerveillement et de découvertes, même au niveau du son. La découverte de l’acoustique de la salle, si spécifique, de Bayreuth, l’expérience du son dans cette salle, cela reste unique au monde et le restera pour toujours. Pour moi, l’Opéra reste un des derniers lieux qui réunit vraiment, qui rassemble en produisant de l’émerveillement. Bien entendu. Je suis fermement convaincue que c’est même notre mission. Chaque jour, on est abasourdis en écoutant la radio, en regardant la télé, par la violence qui nous entoure. Alors oui, bien sûr, là où nous sommes, nous ne sauvons pas de vies. Mais nous avons une mission. Et notre mission est justement de partager un répertoire avec le public, de lui raconter des histoires qui n’ont pas d’âge. Parce que les histoires, celles de l’amour, des haines, et même des violences, font partie de la vie de toutes les époques mais changent selon comment on les présente, les interprète, comment

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on les vit dans la réalité d’aujourd’hui. On ressort de nos salles dans un état proche de celui qu’on peut connaitre lors d’un voyage. Si l’œuvre d’art est puissante, si l’opéra est bien chanté, bien joué, bien représenté, personne n’en sort indemne. Déjà, c’est la musique même, la vibration qui agit sur le corps, tout simplement. L’impact sensoriel est primordial. L’opération charme tous les sens et toutes les sensibilités grâce au son, aux textures des costumes, à la vidéo aujourd’hui aussi. C’est indispensable de protéger tout cela. Il y a eu dans notre société un déplacement également à ce niveau. Peut-être ne sommes-nous plus dans une certaine verticalité stéréotypée : opéra en haut, concerts symphoniques, puis tout en bas, le jazz et les musiques actuelles. Dans notre société, les échelles de valeur n’ont plus cours. Un jeune peut découvrir Monteverdi et en être surpris comme il l’est à l’écoute d’un rappeur. Je vois ma fille écouter du rap et être bouleversée par le Sacre du Printemps. Ce rapport à la sensation revient beaucoup au fil de vos réponses. Est-ce cela qui pourrait justifier le nom du projet avec lequel vous avez initié votre mandat de directrice : Cœur battant ? Oui, c’est important. Je ne dis pas « tête pensante », mais bien « cœur battant ». Même si l’un ne va pas sans l’autre dans notre métier. Vous parliez, tout à l’heure du premier son reçu de cette ville, de Dijon. Le « Cœur battant » vient directement du sentiment de la ville, de la réflexion quant au rôle de l’Opéra dans cette ville. Une ville qui a une politique culturelle incroyable, avec une vraie volonté politique de soutenir la musique et plus largement la culture et, aujourd’hui, cela devient malheureusement de plus en plus rare et fondamental. Pour la société, c’est un ciment. C’est le rôle du cœur, tout simplement, physiquement, physiologiquement, d’impulser du sang dans tout le corps, physique et social. L’Opéra doit pouvoir irriguer la société, comme un cœur irrigue et nous permet de vivre. Cela peut vous sembler un peu cucul la praline, mais c’était un sentiment et une pensée véritables. Ceci m’évoque les fonctions annexes des maisons d’opéra italiennes, du Baroque et de la Renaissance. Elles pourraient presque être assimilées à des clubs de foot. Un totem, une équipe qui défendait un compositeur, un esprit, les valeurs d’une ville. Chacune d’elles défendait sa maison d’opéra. Chaque habitant de cette ville adhérait à ceci… …Absolument, absolument. Justement, cela raconte beaucoup sur ce qu’est le populaire et ce qu’est le savant. En Italie, les airs d’opéra étaient chantés à tue-tête par les gens dans la rue, par les livreurs de marchandises, joués par les fanfares. Tous les musiciens amateurs du sud de l’Italie connaissaient les opéras de Verdi par cœur. L’opéra

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faisait vraiment partie du répertoire populaire, de la vie de tous les jours. Et c’est cela qu’il faudrait essayer de retrouver. Travaillez-vous avec cette définition-là du populaire qui appartient à la vie quotidienne ? C’est fondamental aussi dans la création d’aujourd’hui. Il y a différents niveaux, forcément. Ne soyons pas trop simplistes. Il y a toujours plusieurs clés de lecture. Mais je ne considère pas les répértoires savants comme inaccessibles. Les musiques savantes peuvent être populaires. Et le populaire, c’est l’accès au plus grand nombre, sans souci ni question de classe sociale. Mais il ne faut jamais renoncer à l’exigence. C’est central, pour moi. Avec l’Opéra en région, on va à la rencontre des publics éloignés, qui n’ont probablement jamais écouté d’opéra. Pour moi, c’est fondamental de ne jamais oublier que ces projets doivent être d’une grande qualité artistique. La même qui agit dans nos murs, pour un public averti depuis longtemps. Il faut garder cette exigence-là. Parce qu’autrement, on ne pourrait pas créer les chocs esthétiques et artistiques auxquels on aspire, encore et toujours. Je viens d’une ville sarde où il n’y avait rien, enfin très peu. Je sais ce qu’être profondément ému par l’art veut dire. C’est cela que je veux réussir ici, sans jamais oublier d’où je viens. Mais mon histoire est juste une anecdote pour raconter que je sais ce qu’est une ville sans propositions artistiques, ce que ça fait d’être éloignée de l’art, de ne pas faire partie d’une élite culturelle. Ensuite, on se construit toutes et tous, au fil des opportunités. C’est pour cela qu’il faut essayer de partager les opportunités avec le plus grand nombre. Vous l’avez dit précédemment, une maison d’opéra, ça vit et ça vit aujourd’hui, donc dans la société actuelle. Par exemple, on assiste à la féminisation des directions de maisons d’opéra, comme à l’Opéra du Rhin. Quel écho donne un projet comme le vôtre à ces changements sociétaux et culturels ? La jeune génération de spectateurs interroge beaucoup l’héritage, le patrimoine de l’opération, ses représentations des rapports amoureux, par exemple. Oui, on se questionne énormément. Vous parlez de féminisation des directions avec l’exemple de la nomination de Chrysoline Dupont à Strasbourg, c’est vraiment bien, mais nous sommes encore bien loin de la parité. Pendant très longtemps les femmes n’ont pas pu avoir accès aux postes de direction, la femme à l’opéra dans le passé était plutôt la diva capricieuse ou la diva géniale. Sur les plateaux, ces artistes interprétaient des rôles très forts, avec des destins tragiques qui choquent beaucoup aujourd’hui. La société change, certes et heureusement, mais combien de féminicides y a-t-il encore en France, en Italie, en Espagne ? Quand on représente Carmen, aujourd’hui, il faut


des clés de lecture différentes. La saison dernière pendant la représentation de La Bohème, mise en scène par David Geselson, issu du théâtre, il y a eu par exemple une pluie de feuillets militant pour les droits des femmes, et au même temps la mise en scène était très fidèle à l’œuvre. Désormais, on relit les répertoires grâce à des ateliers, des rencontres avec les jeunes publics ou avec les personnes plus âgées, les publics lambda pour leur faire comprendre que dans ces œuvres, il y a parfois quelque chose de pas complètement ou de pas du tout « normal ». Nous ne pouvons plus représenter sur scène un féminicide comme si nous le cautionnions. Il faut sans cesse réinterroger le patrimoine lyrique et aider les spectateurs à les réinterroger avec nous, avec une prise de recul liée à notre réalité. Est-ce aussi la possibilité de redécouvrir des œuvres presque kidnappées par une vision au cours d’un siècle précédent ? Je pense, par exemple, à La Calisto de Cavalli, redécouverte aujourd’hui dans sa violence et son désir charnel. Réinterpréter, c’est aussi parfois changer un tout petit peu seulement, décaler, déplacer l’objet pour en donner une interprétation ou une fin différentes, ou carrément pour dire non ou : « Attention, ne soyez pas complètement happés par une histoire, méfiez-vous parfois des visions héritées. » C’est complexe l’héritage à l’Opéra. Exactement, mais c’est la culture, les modèles opératiques. On parle de féminisation de l’Opéra. Effectivement, il y a de plus en plus de metteuses en scène, de directrices d’opéra mais on reste encore bien minoritaires. Je pense être la septième à être nommée sur trente institutions lyriques. Ça avance beaucoup car, en 2024, elles n’étaient que quatre. Il y a encore du chemin à faire, car certains schémas sont ancrés dans la vision et la culture qu’on a, un, de l’institution, et deux, du pouvoir. Vous savez, je suis sarde et je rigole souvent quand on me dit qu’en Sardaigne, il y a une société matriarcale. Mais si on regarde bien les définitions dans l’organisation matriarcale, la mère a une influence, une autorité prépondérante, mais ce sont toujours les hommes qui détiennent le pouvoir. Ce sont des structures culturelles qui sont là depuis des siècles et des siècles. Le paternalisme nous ramènera à la Rome antique et au Latin, au pater familias… Mais alors quand arrivera-t-on à une organisation plus horizontale que verticale, à un échange autour d’une table plus ronde, avec la vision même de l’autorité qui changerait ?

siècles, nous avons manqué de modèles. Pour nous, aujourd’hui, créer des modèles, c’est fondamental. Dans la musique, un autre cas marquant est celui des cheffes d’orchestre, par exemple. Vous êtes la première femme à prendre la direction dijonnaise, et vos saisons s’annoncent plurielles et éclectiques. Je ne sais pas si c’est féminin ou pas, mais cela correspond au déplacement des attentes de toutes les sociétés, au déplacement de la vision de l’institution Opéra. Après ici, c’est assez spécifique. L’Opéra de Dijon a obtenu en 2017 le label « Théâtre lyrique d’intérêt national ». La pluridisciplinarité rentre donc dans notre cahier des charges. Même si cela fait partie de mon ADN, je n’invente rien du tout. Cela vient en partie aussi de mon passage durant 16 ans à la Cité de la musique - Philharmonie de Paris. Il y avait là-bas une grande ouverture qui m’a beaucoup enrichie. Pouvoir écouter tous les genres et tous les types de musique tout le temps, avec la même attention. C’est une grande chance, une grande richesse pour l’Opéra de Dijon de connaitre cette pluridisciplinarité. Est-ce difficile de l’imposer à un public comme celui de Dijon et alentour, habitué des chapelles ? Non, je ne crois pas, absolument pas. La première chose tient sans doute au fait qu’il y a peu de salles qui peuvent proposer de grands formats symphoniques, de la danse contemporaine. On croise d’ailleurs un vrai public mélangé, intergénérationnel pour la danse. La pluridisciplinarité est bien installée ici. Il y a également un public large pour le symphonique. Pour l’opéra, comme nous programmons trois, quatre ou cinq représentations, forcément, le public d’une ville qui n’est pas immense doit être complété par celui des grandes villes de la région et au-delà. Paris n’est pas si loin. On a besoin de rester attractifs pour tous les publics et notre mission est de les accompagner à la découverte de la création de grands formats contemporains. Je me dis que quand un public est fidèle, il a tout simplement envie qu’on lui explique, qu’on lui raconte une histoire. Et, dans un opéra, il y a toujours une histoire et des sentiments universels qui restent proches de notre vie. Ensuite, effectivement, la perception de la musique contemporaine demande d’être perméable, d’être ouvert. C’est cette curiositélà qu’on doit cultiver.

Les attentes des pouvoirs publics ont-elles changé également ? Nous parlons d’opéra, mais il en va de même dans beaucoup d’autres secteurs. On parle toujours de ce plafond de verre. Dans la culture, pendant des

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PAROLE TÉNUE

Par Nathalie Bach-Rontchevsky ~ Photo : Renaud Monfourny

CO-ÉCRIT AVEC MATTHIEU BAREYRE, LE SPECTACLE BUNKER FAIT SUITE À L’UNIVERS HAUTEMENT FASCINANT ET SUBVERSIF DE L’AUTRICE, METTEUSE EN SCÈNE ET PERFORMEUSE MARION SIÉFERT. Le mot « bunker » évoque évidemment un danger de mort imminent, mais aussi la protection par la réclusion, le contrôle absolu. Est-ce une allégorie de la société techno-fasciste dans laquelle nous sommes entrés, si tant est que vous avalisiez ce terme ? On s’est beaucoup documentés avec Matthieu Bareyre sur le terme « techno-fascisme », comment caractériser cette époque-là. Ça me semble être un terme juste même s’il est critiqué, en tous cas nous avons travaillé avec. Par rapport au titre, il nous est apparu qu’il était d’emblée très concret à partir du moment où on a imaginé l’histoire d’un PDG d’un grand groupe pétrochimique qui s’est enfermé dans son bunker, qui y vit avec sa fille, Ami, et n’en sort quasiment plus. « Bunker » est un mot très chargé et au-delà de toutes les évocations ou des liens métaphoriques qu’on peut avoir, c’est

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aussi un terme qui revient sur le devant de la scène et de l’actualité, puisque tous les ultra-riches se construisent des bunkers, qu’il y a un marché. Ils peuvent appeler ça aussi bien « immobilier apocalyptique » mais ça recouvre en fait une réalité dans le monde financier d’aujourd’hui très concrète, très tangible. Ce qui nous a intéressés c’était aussi la piste que ça ouvrait : quelle est la logique de ces espaces, quelle est la logique aussi des personnes qui construisent ces espaces. En prenant vraiment la réalité de ces ultra-riches, en se documentant beaucoup sur eux, on a exposé cette réalité en essayant de rendre compréhensible aussi la folie et les logiques qui les sous-tendent. Ça peut sembler caricatural quand on voit ça de façon brute sur une scène mais c’est malheureusement vrai. Vous faites clairement allusion à Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies ? Oui, parce que c’est un Français. C’était plus facile de nous renseigner sur le PDG d’un grand groupe pétrochimique français que sur un Américain par exemple. Il faut regarder les spécificités françaises de personnages comme ceuxlà, ce sont eux qui ont les mains dans le cambouis, enfin dans une matière assez sale, et qui viennent quand même de ces corps d’État, donc ils sont aussi d’une certaine façon porteurs d’une vieille France. Nous avions envie ne pas essayer de construire un personnage totalement futuriste, mais de l’ancrer dans la réalité de la France de toutes les valeurs et le retour aussi des traditions, cette espèce de mélange d’ambition très futuriste et en même temps cet archaïsme. « Zapper Bolloré » est une tribune que vous avez signée. Oui. Il est certain qu’il y a des conséquences, en tout cas d’un point de vue professionnel, de signer une tribune comme celle-là, surtout quand on se projette aussi dans le champ du cinéma. Maxime Saada, directeur de Canal+, les a clairement exposés en disant qu’il ne travaillerait plus avec des réalisateurs·trices qui ont signé cette tribune. Il y a des représailles qui sont très fortes. On savait à quoi on s’exposait, on ne l’a pas signée à la légère. Vous travaillez beaucoup en compagnie du cinéaste Matthieu Bareyre avec lequel vous avez co-écrit plusieurs de vos spectacles, dont Bunker. Y a-t-il eu des conséquences directes ? Non, parce qu’on en est encore au stade de l’écriture, mais c’est vrai qu’on se se projette avec ces conséquences, forcément. On connaît beaucoup de gens qui en étaient au stade du financement et se sont retrouvés soit lâchés par des producteurs·trices, soit des distributeurs·trices. C’est bien réel, ce ne sont pas des menaces en l’air qui vont passer. Ce qui est triste, c’est de voir que le champ du cinéma n’a pas fait front derrière les


signataires de la tribune. L’enjeu de Maxime Saada qui était de diviser pour mieux régner à fonctionné pour l’instant et on le sait très bien, c’est la manière de fonctionner des fascistes. Pour en revenir au théâtre, des spectacles sont annulés dans certaines municipalités RN. Avezvous des craintes par rapport à vos créations ? Pour l’instant, ce sont surtout des annulations pour des raisons économiques, tout d’un coup, notamment quand la région Pays de la Loire a complètement coupé toutes les subventions pour la culture. On devait jouer _jeanne_dark_ au Théâtre de Saint-Nazaire qui n’avait plus assez d’argent pour honorer la saison donc on a été déprogrammé. Il y a des partenaires auxquels on ne peut plus demander de construire une production parce qu’ils n’ont plus d’argent. C’est une attaque économique qui est là, plus insidieuse parce qu’on sait que le théâtre est aussi un champ contestataire avec des économies plus petites. Pour l’avenir c’est vrai, on est un peu suspendu, je dirais, aux élections présidentielles de 2027. Pour l’instant en tout cas, il se trouve que les circonstances ont fait que je n’ai pas joué dans des municipalités RN donc je n’ai pas de crainte à ce sujet-là. Les seules choses que j’ai

pu rencontrer, ce sont parfois les pressions de certains théâtres quand on veut porter telle ou telle parole politique, notamment sur la Palestine. Je ne suis pas la seule, tout le monde le dit, il y a des endroits où ce n’est pas possible. Je l’ai quand même fait et on m’a laissé faire, mais il y a eu malgré tout une volonté que cette prise de parole, quand on soutient la Palestine, n’ait pas lieu. Pour Bunker, vous avez bénéficié d’une résidence artistique dans deux services de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Oui, principalement dans un service de neurochirurgie. C’était une proposition de Francesca Corona (directrice artistique du Festival d’Automne) qui d’emblée trouvait interessant que nous puissions profiter de cette expérience. Déjà ça nous a vraiment permis de voir ce qu’était aujourd’hui l’implantation à des fins thérapeutiques, mais aussi comment fonctionne un implant. C’est quelque chose de très empirique, ce n’est pas quelque chose de magique. Il faut faire des réglages qui peuvent être très impressionnants parce que le patient attend de l’implant qu’il résolve totalement son problème. Par exemple l’arrêt du tremblement dans certaines pathologies. Mais si le tremblement s’arrête, il y aura d’autres effets secondaires, par exemple le fait d’avoir trop chaud ou de perdre l’équilibre. Le corps tolère l’implant plus ou moins bien selon les personnes, il s’agit de trouver un juste milieu entre la pathologie et ce que le corps est prêt à supporter. Parce que l’envie des patients est telle qu’ils se disent que ça va, qu’ils peuvent supporter, alors que le médecin va plutôt privilégier une amélioration peut-être moindre, mais au bénéfice d’un meilleur équilibre. C’est aussi une histoire de seuil et d’acceptation.

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Imaginer un personnage avec un implant neuronal dans son cerveau pour en faire « un homme augmenté » n’est plus une fiction. Il y avait une phrase d’Elon Musk qui m’avait accrochée quand j’écrivais Daddy, il disait que le langage humain n’existera plus. Quand on manie le langage, l’écriture, enfin ce qui fonde notre art, on se sent très attaqué quand on lit une phrase pareille. Dans Daddy, il y avait un peu cette petite pierre de touche qui était posée mais on ne savait pas encore ce que ça allait être pour Bunker. Et on s’est dit que si Musk imaginait comment les humains allaient se retrouver à communiquer avec des implants neuronaux, c’était parce qu’il était en train de les développer. Ça ouvre énormément de possibilités du point de vue théâtral et de l’écriture, mais aussi dans le jeu d’acteur : comment on joue un personnage qui a cet implant, ce qui vient mettre en tension le corps, le langage. Ça vient agiter le théâtre. Vous ne vous installez jamais dans la polémique du présent, vous en faites représentation. En interrogeant la question de la perversion à travers le virtuel avec Daddy, et on se souvient bien sûr de _jeanne_ dark_ hybridée en direct sur Instagram, une forme pionnière très remarquée aussi par la presse américaine. Vous venez de présenter Bunker en Avignon, c’est un spectacle qui se situe dans un futur proche, à +5° C, après ce que nous venons de vivre. Peut-on parler d’un théâtre d’anticipation? Je pense qu’avec Matthieu, on partage cette obsession d’essayer de repérer dans le présent des signes encore parfois indécelables ou recouverts, comme le réchauffement climatique, par des couches de déni. C’est organisé sur le plan médiatique, politique. Alors nous essayons de soulever ces couches de déni et de déceler ce qui se prépare puisque notre avenir est déjà dans le présent. Je ne dis pas qu’on y arrive tout le temps, mais c’est ce qu’on essaye de faire. Avec nos forces à nous qui sont humaines. En même temps vous renouvelez peut-être les ressorts du théâtre antique, particulièrement dans son rôle civil et politique. Je pense que le théâtre a une fonction différente selon les sociétés et les époques dans lesquelles il s’inscrit. Je ne sais pas s’il a la même fonction que dans l’Antiquité, mais c’est vrai que je prends très au sérieux la présence des spectateurs, des spectatrices et leur liberté. C’est pour ça, c’est vrai, que mes pièces n’ont pas de messages, ne cherchent pas à dire quelque chose. Elles sont animées bien sûr par des convictions qui sont fortes, profondes. Mais les gens les prennent comme ils l’entendent et avec ce qu’ils sont. Avec Bunker, c’était un véritable choix de se dire qu’on n’allait pas faire une pièce d’anticipation sur l’intelligence artificielle, sur des implants, avec plein d’écrans, du numérique, de la vidéo ; on voulait le moins de technologie possible. On voulait travailler vraiment avec les outils du théâtre. C’est aussi quelque chose qui m’est apparu dans _jeanne_dark_ et dans Daddy, c’est que le théâtre avec sa force très concrète, celle de la coprésence des corps, nous permet presque de mieux regarder ces technologies et ce monde numérique puisqu’il ne peut pas en faire partie, il est quasiment son antithèse. Parce que sinon, j’ai l’impression qu’on est englué dedans. Tout ça façonne notre perception, nos réalités, ça touche à la représentation et au langage. J’ai la sensation que ça vient faire travailler le théâtre, ça le questionne, ça le met à l’épreuve. Comment écrire un monologue si on imagine qu’un personnage a des implants dans la tête ? Ce qui ne s’articule plus dans le symbolique langagier devient évidemment silence, parfois violence. Ami, la fille de cet homme y substitue le corps, cette parole première. Elle fait un acte qui est celui de se taire, de refuser de répondre, de jouer le jeu du langage de son père en fait, ce qui forcément vient mettre

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la relation, son monde et le corps en tension. On a beaucoup travaillé avec Janice Bieleu, la danseuse qui joue ce personnage, avec des pratiques martiales issues du wing chun qui a été notamment popularisé par Bruce Lee. C’est véritablement dans le sens de l’art martial, pas dans le sens occidental qui implique de vouloir tuer et détruire l’autre. C’est-à-dire comment, par le corps, retrouver une maîtrise sur quelque chose qu’on ne maîtrise plus et comment arriver avec le corps à gérer et mettre à distance la violence de l’autre. C’est le geste qui importe et puis la disposition d’âme et d’esprit et l’absence de colère dans le geste. Tout cela a construit un rapport à l’espace, à l’autre. En tout cas, ce personnage dans le quotidien de ce bunker tient debout grâce à ça. Bunker est votre sixième création en une dizaine d’années. La place de l’enfant, et sa solitude, y est constamment interrogée, notamment quand il porte la culpabilité et la faillite du monde. On y sent très bien le souffle cinématographique. Comment ne pas penser ici à Allemagne année zéro par exemple, sauf que votre théâtre n’est pas déserté pas l’espérance. Il y a une actrice qui jouait dans Daddy qui est venue voir un filage de Bunker. Elle a dit quelque chose de très beau et qui était très juste par rapport à ce que vous dites : pour elle, le personnage d’Ami représentait le fait de réussir à hériter des choses sans en endosser toute la responsabilité et à trouver sa propre place à l’intérieur de ça. Elle évoquait aussi cet art japonais où quand un vase s’est cassé, on va le reconstituer en coulant de l’or entre les morceaux. On ne va pas chercher à masquer le fait que ça a été cassé, mais on va faire du beau à partir de ce qui est cassé. C’est quelque chose qui me touche beaucoup. Pour le dire un peu grossièrement, de toute la merde qu’on a pu vivre, essayer de faire en sorte que ce ne soit pas juste quelque chose qu’on subisse et le transformer, le sublimer, en tout cas lui donner une forme et construire quelque chose d’autre qui est une œuvre. Je pense que c’est quelque chose qui a été d’abord dans mon travail très inconscient mais qui est très profond. Qu’est-ce qu’un enfant en 2026? C’est toujours un espoir magnifique, ce qui me sidère à chaque fois c’est la vitalité que ces petits et tout-petits amènent dans le monde, dans la vie, dans l’existence, en permanence. En tant qu’adulte, j’ai envie à la fois d’apprendre à leurs côtés à nouveau et de les protéger. C’est ce qui est très dur je pense aujourd’hui, se dire que si ces petites pousses sont asséchées, si le monde n’est pas capable de les laisser grandir, comment on fait ? C’est très triste. Mais malgré tout il y a un espoir et une envie de se battre très forte et c’est ça qui est très important parce que ça donne un


avenir malgré les peurs, les angoisses, des choses très réelles qui nous assaillent. Bunker, c’est à la fois une vision d’effondrement et de résistance? Oui je crois que c’est ça. Bunker n’est pas un récit émancipateur, ni une pièce rassurante, elle s’éprouve dans l’adversité, dans ce que c’est que résister. Dans l’effort et la rigueur sans cesse renouvelés que ça demande aussi. Je pense aussi à l’économie de parole, le fait de parfois savoir se taire. Justement, le silence existe de moins en moins. Au théâtre aussi d’ailleurs, la peur du vide, de la pensée, a tout contaminé Dans le travail concret de la scène, quand on travaille le vide, le silence, c’est souvent une sorte de gouffre effrayant pour tout le monde. Les spectateurs, les acteurs, les actrices, le metteur en scène, tout le monde est paniqué face à ça parce que tout d’un coup, qu’est-ce qui se passe ? En faisant cette pièce sur le silence, en tout cas avec ce silence, c’est vrai qu’on s’est rendu compte qu’il ouvrait la porte a énormément d’interprétations possibles et leur acceptation. Je ne sais pas encore si on a réussi cette chose-là mais imposer ce silence, ne pas le recouvrir, ne pas vouloir rassurer et nous rassurer est aussi une âpreté et quelque chose de profondément déstabilisant pour tout le monde. Je le dis pour moi aussi. Est-ce chez vous une façon de chercher justement à rétablir le sacré ? J’ai du mal à en parler comme ça parce que j’ai été catholique pendant toute mon enfance et une partie de mon adolescence donc le sacré pour moi est très lié à cette religion. En tout cas c’est comme ça que je l’ai appris. Je sens qu’il y a un besoin spirituel très fort. Et je pense que je le trouve dans le théâtre, même si j’essaie de ne pas sacraliser parce que c’est quelque chose qui m’a enfermée aussi. Le sacré tel qu’il est construit dans la religion catholique est une forme d’autorité. Une sorte de …bunker? Oui exactement, de bunker, et voilà pourquoi j’ai souvent du mal à employer le terme de sacré mais c’est juste. Ce qui fait que j’ai aussi un plaisir à désacraliser – il y a une tension à cet endroit-là, c’est sûr. Pour moi le théâtre n’est pas une messe, n’est pas un rituel, c’est quand même beaucoup plus un endroit d’histoire et d’imaginaire. Ça ne m’empêche pas d’aimer beaucoup d’artistes, comme Angélica Liddell par exemple, qui ont un rapport profond au rituel ou qui tournent autour de sortes de sacrifices. Ce sont des choses que je ne ferai jamais, je n’en éprouve pas le besoin. Ce que j’aime, c’est le profond respect du travail des autres, l’écoute, le silence, c’est quelque chose qui est très important pour moi.

Vous êtes également artiste associée aux scènes nationales de Gennevilliers et de Cergy-Pontoise. Il y a un discours émanant des institutions qui se défend de plus en plus du caractère élitiste du théâtre. Peut-être avez-vous ouvert une voie nouvelle ? Dans les retours que j’ai pu avoir, je sais que le spectacle touche plus des gens qui n’ont pas l’habitude d’aller au théâtre. Ça me conforte et me réjouit. Ces personnes ont beaucoup à dire après le spectacle, elles nous parlent d’elles en fait, de leur vie. Je pense aussi que ça tient aux acteurs qui sont tellement généreux et tellement investis dans ce qu’ils jouent, profondément. C’est si difficile ce qu’ils font sur scène et ils s’y jettent comme dans un bain en sachant nager, mais quand même, il y a beaucoup de vagues ! Mais bien sûr que l’idée d’aller au théâtre quand ce n’est pas une habitude amène de l’appréhension, on est très regardés, jugés, on pense qu’il faut avoir un code. On peut très vite ne pas se sentir à sa place rien que par la façon dont un ouvreur nous accueille ou par le fait de devoir montrer son sac à l’entrée. C’est beaucoup, beaucoup de choses. Et puis ça a été longtemps attaché aussi à l’école et à la culture qu’on croit devoir avoir pour comprendre. En tout cas, pour moi, c’est fondamental que l’on puisse comprendre mes spectacles sans avoir aucune référence, aucun bagage quel qu’il soit, ce n’est pas ça qui m’intéresse ou qui m’importe. Nous sommes presque à mi-septembre et on peut palper une angoisse, disons quasi-mondiale. Même si ce n’était peut-être pas mieux avant et que « toutes les époques sont dégueulasses » ? On le sait tous, on a vraiment la sensation d’être à un point de bascule à beaucoup de niveaux différents. Et une rapidité qu’on a rarement éprouvée. La rapidité technologique et l’incapacité à freiner et à décélérer sont effrayantes. Je dirais qu’il ne faut pas être dans le déni, et y travailler chacun à sa façon. L’art, la création, ça me permet de regarder ce qui se passe tout en mettant les choses d’une certaine façon à distance, ça transforme, ça apaise. On crée une forme dans ce tout petit espace qui est celui d’une œuvre et on maîtrise. Ça peut sembler dérisoire, mais c’est très important. En tout cas ça permet de saisir ce qu’on vit sans se retrouver cloué dans l’impuissance qui est pour moi l’affect le plus terrible. — BUNKER, théâtre, du 3 au 13 novembre au TNS, à Strasbourg www.tns.fr

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SANS LES MOTS Par Valérie Bisson

lors de l’exposition « Territoire » qui se tenait au Centre Pompidou. La présentation du travail de Mathilde sous forme d’anthologie rassemblant une trentaine de fragments provenant d’une vingtaine de ses pièces chorégraphiques m’a confortée dans mon désir. Et j’étais tellement heureuse qu’elle accepte notre future collaboration. Mathilde Monnier : J’étais ravie de la demande d’Ève avec qui nous avons échangé pendant presque une année, les nombreuses discussions nous ont permis d’élaborer une ébauche du projet. Nous avons mené plusieurs workshops durant les six derniers mois avant d’entrer dans la phase des cinq semaines de création complète. C’est à ce moment précis que les choses s’accélèrent et viennent se fixer pendant les répétitions avec les danseurs.

Ève Risser

Parce que sous la frontière poreuse de la peau s’étend le rythme pulsionnel de la vie, la chorégraphe Mathilde Monnier et la compositrice-pianiste Ève Risser ont voulu se saisir de ce mur symbolique… Le spectacle chorégraphique et musical pour douze danseurs et danseuses du Ballet intitulé Le Mur ou la peau ouvre la programmation du Ballet de l’Opéra national du Rhin dans le cadre d’une collaboration inédite avec le festival Musica. Sur scène, deux claviers joués en direct portent une partition singulière faite de variations subtiles, de tensions éclatantes et d’intensité assumée. Pouvez-vous évoquer le moment de votre rencontre ? Ève Risser : Alain Perroux, l’ancien directeur de l’OnR, m’a proposé de travailler avec l’équipe, j’ai très vite rencontré Bruno Bouché qui m’a merveilleusement accueillie et avec qui j’ai pu avoir de longues discussions. Au bout d’un certain temps, le nom de Mathilde Monnier s’est imposé à nous comme une évidence. J’ai pu ensuite la rencontrer

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Le Mur ou la peau est un ballet où danse et musique se répondent, s’inventent et résonnent ensemble. Comment avez-vous mené le travail d’écriture de cette pièce ? Mathilde Monnier : Nous avons eu la chance de travailler avec les danseurs exceptionnels des Ballets de l’Opéra national du Rhin qui ont une énergie et un imaginaire incroyables ; ils ont fourni énormément de matériel et la pièce est un vrai travail de cocréation. Justement parce que c’est un ballet, j’avais envie de les emmener ailleurs, leur grand professionnalisme autorise un travail très joyeux, très créatif et très collaboratif. Les danseurs et danseuses proposent énormément d’idées, nous sommes en dialogue constant. La considération de la peau est une question très contemporaine qui a tout de suite parlé aux danseurs qui sont entrés dans le détail du corps avec leurs gestes, la manipulation de la peau, le soin… Je suis également assistée de Jone San Martin qui a longtemps dansé chez Forsythe, elle a un œil très précis et ses apports sont précieux. Ève Risser : La pièce s’écrit en live avec une grande spontanéité. Nous répétons, testons, ajoutons, enlevons, cocréons, autant avec Mathilde qu’avec les danseurs qui savent faire des choses très précises et millimétrées avec à la fois un


éventail d’expériences et d’univers très différents. Ils apprennent très vite et cette liberté commune ouvre des espaces. C’est aussi pour l’exploration de ce champ des possibles que je voulais travailler avec Mathilde. Comment l’idée du mur s’est-elle imposée à vous ? Mathilde Monnier : Le titre n’est pas arrivé tout de suite. La thématique s’est étoffée lors d’une session à Montpellier puis petit à petit, il y a d’abord eu l’idée d’un fond et aussi d’un paysage comme celui des Vosges, c’est-à-dire une limite et à la fois un espace poétique qui arrête le regard plus qu’un mur qui obstrue ou empêche. Puis le mur est devenu un partenaire de jeu à part entière. Dans les derniers axes de travail, nous avons eu envie de faire évoluer ce thème. Le mur est poreux, on le traverse, on peut se l’approprier et entrer en contact avec lui, l’effleurer. Il y a quelque chose de tactile qui s’ouvre, qui respire, comme la peau qui est notre propre limite. Nous voulions faire dialoguer la limite du corps et la limite de l’espace, par transposition. Le Mur ou la peau est un titre qui associe deux termes qui semblent antinomiques mais c’est ce paradoxe qui nous intéressait, il fait évoluer le propos. Ève Risser : Le mur peut être d’abord perçu comme un problème et c’est ce que nous avons tenu à désacraliser. D’obstacle, d’objet de séparation, il peut aussi devenir une simple paroi à franchir. Le mur des Vosges n’est pas un mur très haut, il sert à s’élever pour regarder l’horizon. De la même manière, on peut penser qu’on est enfermé dans son corps alors que la peau laisse passer l’extérieur à l’intérieur et vice versa. Le mur, comme la peau, est poreux, on le traverse, on se l’approprie, on essaye d’y faire entrer le jeu. Mathilde Monnier : On parle de tactilité, de sensibilité, de paroi qui se transforme. Le mot mur est un mot fort et intrigant, on en a pris le contrepied. Vous parlez de construction rythmique autour de ce projet, pourquoi un tel choix ? Mathilde Monnier : Dans la relation avec Ève, un travail sur le rythme m’intéressait beaucoup. Le mur, qui est un élément architectural, est devenu un véritable partenaire de jeu. Il est aussi devenu appui, confort, paysage, panorama, jusqu’à jouer de vitesse rythmique, il joue comme un instrument de musique. Ève Risser : Le mur joue littéralement. C’est une lutherie. Il est devenu un espace particulier qu’on a voulu faire sonner. Pour cela, on a décidé de le faire fabriquer en bois après en avoir écouté plusieurs fois les millimétrages.

Mathilde Monnier © Marc Coudrais

Comment ce travail rythmique parvient-il à déconstruire l’idée de frontière ? Ève Risser : Il y a une dizaine d’années, j’ai voulu faire un passage des musiques dites « contemporaines » vers des musiques traditionnelles et de « transe », des musiques aux rythmes ternaires qui engagent le corps et font danser. Mon corps me demandait cela, j’avais besoin de bouger de mon siège de piano auquel j’étais clouée depuis trop longtemps et d’incarner la musique physiquement. Je faisais des choses très contemporaines sans tempo, je voulais être plus dans le corps. J’ai pu apprendre auprès de femmes maliennes avec qui je travaille, la musique ternaire de la culture mandingue m’a aidée à incarner mes émotions et à les suivre. Mathilde Monnier : C’est une forme de correspondance avec Ève, dans un jeu qui est à la fois rythmique et mélodique. Je tenais à ce que le travail se construise dans la compréhension du fait que les danseurs sont aussi des musiciens tout comme Ève en tant que musicienne est aussi une performeuse. Et tout le spectacle se construit finalement comme cela, Le Mur fait naître un espace scénique en perpétuelle transformation. Les corps s’y croisent, vibrent, se confondent et se confrontent, brouillant les frontières dans une incessante recherche de création harmonique. — LE MUR OU LA PEAU, à l’Opéra national du Rhin, à Strasbourg, du 1er au 4 octobre et à La Filature, à Mulhouse les 5 et 6 novembre

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Afropéennes © Marion Cadeau

JE ET UN AUTRE Par Emmanuel Dosda

DES RACINES ET DES AILES… À L’AFFICHE POUR LA TOUTE PREMIÈRE FOIS, SIX REGARDS NEUFS SUR LE MONDE, SIX RÉCITS FLIRTANT AVEC L’INTIME POUR ALLER VERS L’UNIVERSEL. CETTE NOUVELLE ÉDITION DE PREMIÈRES, FESTIVAL DE THEÂTRE ÉMERGENT ORCHESTRÉ PAR LE MAILLON, FAIT « VOLER EN ÉCLATS LE CONCEPT DE GÉNIE CRÉATEUR ». 46


Il y a une vingtaine d’années naissait PREMIÈRES, festival dédié à l’émergence théâtrale dont la mission demeure de dénicher des jeunes talents, encore inconnus des grandes salles européennes, loin des radars, mais repérés grâce à quelques paires d’antennes défricheuses. L’événement – lancé par le TNS et Le Maillon – est aujourd’hui porté par Barbara Engelhardt, directrice du Maillon à l’affut et tête chercheuse de ce « laboratoire de l’indiscipline artistique ». Les pièces présentées sont polymorphes : les créations de Nicolás Lange, Léa Séry, Pauli Patinen ou du collectif what about: fuego ne priorisent pas un genre, elles préfèrent assumer l’hybridation contemporaine en jetant un œil au rétro. Il faut en finir avec le complexe de l’acte créatif définitif, de la réinvention totale : nous sommes imprégnés de ce que nous voyons, pétris de ce que nous écoutons. Faire table rase du passé est une cause perdue d’avance. LE CORPS PENSE / PANSE Le corps demeure central dans ces pièces en équilibre entre performance, danse et concert. Il pense, danse, chante. Et il parle, raconte des histoires de (re)constructions. D’héritages qui nous traversent et qu’il faut questionner. S’en emparer, s’assumer et se bâtir une identité propre, culturelle, familiale. En prenant en compte la violence structurelle : « Elle passe les siècles et se cristallise de différentes manières dans le temps. » The Killing of the First Person (Chili, Pays-Bas) de Nicolás Lange mêle ses souvenirs et des faits historiques pour un voyage spatio-temporel. Une peinture de la Renaissance en toile de fond, il s’offre une régénération qui se fait dans les flammes des buchers médiévaux où l’on brûlait ceux dont les penchants amoureux et orientations sexuelles étaient jugés pas dans la norme. Il convoque une imagerie religieuse pour chasser ses démons tout en sachant qu’il n’est jamais suffisant de ne parler que de soi-même. Pour Barbara Engelhardt, Nicolás part de quelque chose de personnel et concret « pour ensuite dézoomer », en faisant preuve de vigilance et d’écoute des autres, sans se refermer sur la question autobiographique. Ainsi, il se sert des cendres pour renaître. Du « je », il arrive au « nous ». Comme chez Alice et Davide Sinigaglia et leur Concerto fetido su quattro zampe (Concert fétide sur pattes, Italie) qui interroge l’humanité à travers le canin – quitte à mordre et aboyer de colère –, un étrange rituel (masqué) se met en place. Il en est de même dans Autothérapie, Unbolting Colonial Statues From Our Consciousness (Haïti) où Mackenzy Bergile nous convie à une cérémonie d’exorcisme postcoloniale.

RITES ET HÉRITAGES Un pur objet fictionnel ? Pas vraiment : pour Afropéennes, une histoire de famille (France, Côte d’Ivoire), Léa Sery (ex-TNS) part de sa propre réalité… « augmentée par des enjeux théâtraux ». Née d’une mère française et d’un père ivoirien, Léa a ressenti la nécessité de renouer avec son héritage, avant l’effacement, « la disparition de [s]a culture ivoirienne. J’ai grandi dans un milieu rural et blanc. Lorsque nous faisions les courses au Super U, les gens s’arrêtaient pour nous regarder comme des curiosités. Il fallait s’affirmer, avoir du répondant ! Nous n’avons pas subi le racisme systémique, mais en sommes les cibles », dit-elle en paraphrasant Christiane Taubira. Enfants, elle et sa sœur Koïsso ont conçu des spectacles, des chorégraphies domestiques à destination familiale. Les deux ont choisi une activité artistique comme échappatoire, pour sortir de leur campagne. Le théâtre, l’une, la danse, l’autre. Leur collaboration au plateau fut une évidence pour les sœurs franco-ivoiriennes, accompagnées par les percussions de Sorie Bangura, dans un « état de présence à la fois très pur et très structuré ». Au départ, il y a la découverte d’archives familiales, des photos, des pagnes, le portrait de la grand-mère paternelle… Les mots, notes de marimba et gestes dansés deviennent matière, malaxée et transformée pour une reconnexion avec des racines enfuies. Advient une communion avec le monde, dans des mouvements de danse traditionnelle puissante, au bord de la transe. Durant l’un des chapitres d’Afropéennes, les lettres du père sont lues, ou plutôt jouées. Il a perdu sa mère et manifeste son immense chagrin. Sur scène, un rite de réparation pendant lequel le trio va « soigner le passé et réparer les blessures originelles ». Il y aura des larmes pendant cette pièce « de partage et d’ouverture qui ramènera les publics à leur propre histoire ». La mémoire collective est sollicitée, les larmes coulent, l’émotion rayonne et l’espoir pointe son nez. Barbara Engelhardt : « Ça me rend optimiste : la relève est là. La jeune génération ne débarque pas au plateau avec des postures, mais une position ! Malgré les coupes financières et les couperets politiques, le théâtre reste un lieu où s’exprimer » et créer des faisceaux lumineux tranchant l’obscurité du monde. — FESTIVAL PREMIÈRES, du 6 au 14 novembre au Maillon, à la HEAR et La Pokop, Strasbourg Durant le festival, de nombreuses rencontres sont organisées : ateliers (de danse krump avec Koïsso Sery…), bords plateaux, tables rondes, grand banquet, DJ set, open mic… //maillon.eu

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Être utile, c’est accompagner la magie des instants partagés. Musées, théâtres, centres d’arts et festivals, la Caisse d’Epargne Grand Est Europe s’engage pour faire vivre la culture en région.

Caisse d’Epargne et de Prévoyance Grand Est Europe, Banque coopérative régie par les articles L.512-85 et suivants du Code Monétaire et Financier, Société Anonyme à Directoire et Conseil d’Orientation et de Surveillance au capital de 681.876.700 € - Siège Social à STRASBOURG (67100), 1, avenue du Rhin - 775 618 622 RCS STRASBOURG - Immatriculée à l’ORIAS sous le n° 07 004 738. Crédit photo : Istock + Midjourney. Contenu visuel prompté par l’humain et généré ou modifié par l’IA. Conception et réalisation : agence-cornelius.fr.


La littérature et la vie Louise Chennevière se sépare de sa mère, Karim Kattan a des choses à nous dire au festival littéraire Les Petites Fugues et la péniche de l’association Caranusca embarque des auteurs de tous horizons.


UNE EXISTENCE À SOI Par Emmanuel Abela ~ Photo : Delphine Ghosarossiam

QUAND LES MOTS ÉCHOUENT, IL RESTE LA LITTÉRATURE. DANS FAIRE LA PEAU, LOUISE CHENNEVIÈRE S’ATTAQUE AUX RÉCITS QUI NOUS ENFERMENT : LA MÈRE, L’AMOUR, LA FAMILLE. POUR ENFIN COMMENCER À VIVRE. Vous avez grandi avec une pensée que vous considériez comme « indicible » : souhaiter, ou du moins attendre, la mort de votre mère. Et vous en faites la première phrase du livre. Nous sommes sur un véritable passage à l’acte par l’écrit, une coupure nette que la vie, généralement, ne permet pas. La littérature commence-t-elle pour vous précisément à l’endroit où quelque chose devient impossible à dire ailleurs, ou même à faire ailleurs ? Oui, complètement. Je pense que c’est exactement ça. Déjà, je ne sépare pas du tout la littérature de la vie. C’est toujours dans les livres que j’ai trouvé des choses qui m’ont éclairée sur ce que je lisais moins ou que je n’arrivais justement pas à dire. D’une certaine manière, c’est à la fois tout ce qui reste – et quand même un échec, parce que cela veut dire que, dans le réel, on n’a pas réussi. Mais, en même temps, cela signifie qu’il nous reste malgré tout quelque chose : on peut quand même faire ça, à défaut d’autre chose. C’est une solution comme une autre, un passage à l’acte comme un autre, mais peut-être un peu moins problématique puisqu’on reste dans l’ordre du symbolique. Dans ce type de passage à l’acte, l’écriture prend parfois le pas sur ce que l’on souhaitait dire au départ. Vous êtes-vous découvert une âpreté que vous ne soupçonniez pas ? Il y a tout de même une forme de sécheresse dans la tonalité du livre. C’est assez étonnant avec ce livre parce que tout le monde reçoit sa tonalité très différemment. Certaines personnes me parlent de tout l’amour

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qu’il y a dans le livre, d’autres me disent qu’il est très dur. Il contient beaucoup de choses assez contradictoires. Je ne sais pas si je me suis découvert quelque chose. C’est plutôt que le livre m’a aidée à aller vers ça. Et, effectivement, concernant l’âpreté ou même la cruauté, je pense que c’est particulièrement intéressant en tant que femme, parce que c’est un endroit qui nous a été largement interdit. C’est quelque chose qu’on ne nous autorise pas beaucoup. Je trouvais donc intéressant de travailler cette violence dans le langage, cette affirmation, et de dire : oui, nous avons le droit de nous l’approprier aussi. Nous vivons dans des sociétés où la figure des parents, et peut-être plus encore celle de la mère, demeure largement sacralisée. Est-ce aussi ce qui nous empêche de regarder certaines violences lorsqu’elles s’exercent au sein de la famille ? À un moment, vous écrivez que les filles se détruisent de toutes les façons possibles pour ne pas toucher à leur mère. Et l’environnement semble empêcher de dire simplement combien c’est dur. Oui. Je pense que cette sacralité, du côté des pères, commence à être un peu attaquée depuis un moment, et Dieu merci. Du côté des mères, en revanche, il y a quelque chose que nous avons encore beaucoup de mal à regarder. Mais de la même manière que, généralement, nous avons beaucoup de mal à regarder la violence des femmes. Il y a une sorte de filtre. Tout le monde me parle de violences psychologiques à propos de mon


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livre. Mais c’est comme si les gens ne voyaient pas les violences physiques qui y sont aussi décrites. Pour moi, cela participe également d’une vision complètement misogyne de la femme. Ce que vous mettez également en évidence, c’est le pouvoir qu’une femme peut exercer sur une autre femme, et particulièrement celui d’une mère sur sa fille, avec des effets absolument dévastateurs. Oui, parce qu’encore une fois, comme on a tellement dit que les femmes n’avaient pas de pouvoir, on a oublié que, face à un enfant, elles en avaient toujours. Et un pouvoir énorme, en fait, puisqu’elles règnent malgré tout sur l’imaginaire de l’enfant, sur sa construction affective. Je pense qu’aujourd’hui nous commençons un peu à le regarder. Depuis qu’on parle beaucoup de l’inceste, on arrive enfin à voir certaines choses. Mais ce point de vue n’est pas si souvent exprimé. C’est la première fois que je le lis formulé de cette manière. Avez-vous trouvé dans la littérature des textes qui allaient dans ce sens-là ? Moi non plus, je n’en ai pas vraiment trouvé. Je reviens toujours à Électre : c’est l’endroit où la violence maternelle s’exerce le plus, et où apparaît aussi la haine de la fille. Je viens de finir Hot Milk, de Deborah Levy, dans lequel on découvre une relation mère-fille fusionnelle et complètement toxique. La mère éprouve des symptômes physiques que la fille endosse. C’est elle qui s’occupe de sa mère et qui, à la fin, essaie de la tuer. Mais c’est un roman. Des traces de haine, il y en a ailleurs, chez Nelly Arcan notamment, mais j’ai l’impression que la mère est toujours sauvée. Cela me permet justement de faire la transition. On constate une lutte chez vous, avec cette volonté de « voir le meilleur » en votre mère, comme vous le formulez dans le livre, et même de la « sauver ». Cela est-il demeuré impossible malgré toutes vos tentatives ? Oui. Je pense que c’est de là que vient une grande part du malheur des enfants maltraités. D’abord, ils ne peuvent pas le voir. Ils essaient en permanence de sauver leurs parents. On ne leur a pas appris qu’on pouvait se séparer de ses parents, qu’on avait le droit de se séparer d’eux, qu’on ne leur appartenait pas, qu’on avait le droit de rompre les liens. Nous n’avons pas ces récits-là.

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Et puis, comme dans toutes les relations d’emprise, lorsque vous êtes sous le pouvoir de vos parents et que votre vie en dépend – parce que c’est tout de même ce qui se passe pendant quinze ou vingt ans –, votre survie, même physique, dépend d’eux. Vous êtes donc aussi obligé de vous raconter des histoires. Sinon, c’est trop difficile. C’est une stratégie classique et connue dans les relations où il y a de la violence : on se raconte que tout va bien, on se raconte que c’est de l’amour. Commencer à voir la réalité de la chose est extrêmement difficile. Revenons au titre, Faire la peau, qui m’a interpellé d’emblée. Il y a évidemment le sens de tuer, mais aussi celui d’arracher une enveloppe. Et pour vous, un autre sens encore : se donner vie à soimême. Fallait-il symboliquement donner cette mort, ou l’attendre, pour pouvoir naître une seconde fois – voire naître véritablement ? Oui. Très simplement, « faire la peau », c’est aussi ce que fait la mère à l’enfant. Elle lui fait un corps, elle lui donne une vie. Et effectivement, quand cela s’est mal passé, quand cela s’est mal fait, il faut se le faire à soi-même. C’est pour cela que, pour moi, c’est un livre qui est plein de pulsions de vie. Il faut, à un moment, faire le deuil de certaines choses pour pouvoir commencer à se donner une existence à soi. Faire la peau, pour vous, c’est aussi – et vous le formulez très tôt – faire la peau à la fiction elle-même. Vous semblez y voir quelque chose devenu impossible. Je ne sais pas si c’est exactement le réel que vous recherchez, pas au sens documentaire, ni même une « vérité » au sens strict, mais peut-être tout simplement l’expression d’une forme de sincérité ? Oui, quand même. La figure maternelle est justement une fiction qui a été entretenue par toutes les fictions : par les livres, par les récits… C’est comme si, pour moi, la fiction avait un peu trahi, n’avait cessé de trahir. Si on prend l’amour romantique, c’est pareil. Ce sont quand même les livres qui, en tant que femmes, nous ont appris à gérer notre conscience. Il y a effectivement une part de moi qui n’arrive plus tellement à croire à la fiction comme outil. Il y a malgré tout une forme de vérité, évidemment, une vérité des rapports. Il ne s’agit pas de dire que je défendrais une vérité, mais plutôt d’enlever toutes ces couches qui nous empêchent de voir les choses. Retirer les couches de fiction, les récits qui sont là et qui nous empêchent de regarder les choses telles qu’elles sont : beaucoup plus compliquées, beaucoup plus différentes que ce qu’on essaie à chaque fois de nous faire croire.


On vit effectivement votre livre comme une expérience, avec parfois des instants presque obsédants. On le vit de l’intérieur et, forcément, il peut faire écho à chacune de nos existences. Est-ce qu’un livre peut savoir quelque chose avant même celle qui l’écrit ? Y a-t-il eu, dans le récit, des choses qui vous ont été révélées différemment de la manière dont vous vous en souveniez ? Oui, de toute manière. Quand j’écris, je ne sais jamais ce que je vais écrire. J’ai une intuition, j’ai des questions, puis le livre se déroule selon une logique qui lui est propre. Cela peut paraître un peu mystique, mais c’est néanmoins vrai. Je ne fais jamais de plan, je ne sais jamais ce que je vais raconter. Il y a d’ailleurs des choses que j’aurais voulu raconter et que je n’ai pas racontées. Cela se décide au fur et à mesure de la manière dont le récit avance. Il y a aussi la nécessité de faire des choix pour avancer. Vous dites une chose importante : ce livre vous rend libre. Quand avez-vous senti que quelque chose avait effectivement cédé ? Et de quelle liberté s’agit-il ? Pour moi, je ne sais pas. En revanche, ce que je vois, c’est qu’il y a beaucoup de femmes qui m’écrivent pour me dire que cela les libère et que cela les aide. Je pense donc qu’il y a quelque chose de juste dans le geste. Beaucoup de femmes vivent avec cette réalitélà, avec cette violence-là. Je suis assez surprise de l’ampleur des témoignages que je reçois. À une échelle collective, il y a donc peut-être quelque chose de l’ordre d’une libération qui se joue autour de ces questions. Il y a ces quelques phrases très touchantes où vous dites à votre mère : « Je t’aimais malgré tout, je t’aimais plus que personne n’aurait jamais pu t’aimer. » Cela traverse le livre. Je l’ai aussi vécu comme une histoire d’amour forcément déçue entre une fille et sa mère, et comme l’impossibilité d’avoir accès à cet amour en retour. Oui, bien sûr. Mais aussi parce que, vu la manière dont les choses se passent aujourd’hui, un enfant ne peut qu’aimer sa mère. Il ne peut que l’aimer absolument, peu importe ce qu’elle va faire. On nous construit aussi comme ça. Personne ne nous dit : « Peut-être que ta mère ne t’aimera pas, tu n’es pas obligé de l’aimer en retour et tu pourras aimer d’autres personnes. » On nous dit : c’est une mère, elle aime forcément son enfant ; un enfant aime forcément sa mère. Et c’est vrai aussi parce que l’enfant est pris dans une relation où cette personne a un pouvoir absolu. Cela fonctionne avec les mêmes mécanismes

—R etirer les couches de fiction, les récits qui sont là et qui nous empêchent de regarder les choses telles qu’elles sont : beaucoup plus compliquées, beaucoup plus différentes que ce qu’on essaie à chaque fois de nous faire croire. — que l’emprise amoureuse : la manipulation, la fascination… L’enfant est forcément fasciné. C’est quelque chose que j’ai toujours retrouvé dans les livres. Même lorsqu’il y a de la violence maternelle, en définitive peu importe la violence qui s’exerce, on en revient à : « malgré tout, c’est ma mère ». Et moi, c’est vraiment cela que j’ai voulu montrer avec ce livre, essayer de pratiquer : « cette mère », ça ne veut rien dire. Ce n’est pas un lien qui oblige. Louise Chennevière, Faire la peau, P.O.L

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REFLETS DE CIEL Par Clément Willer ~ Photo : Rebecca Topakian

HORTUS CONCLUSUS CARTOGRAPHIE LES SIGNES INTÉRIEURS DE L’IRRÉDUCTIBLE EN MÊME TEMPS QU’IL OUVRE SUR CE QUE NOTRE PRÉSENT A DE PLUS BRÛLANT. POUR PARLER DE CE « JARDIN ENCLOS » ET D’AUTRES CHOSES, KARIM KATTAN SERA L’INVITÉ DU FESTIVAL LITTÉRAIRE LES PETITES FUGUES, AUX CÔTÉS, NOTAMMENT, DE MARIN FOUQUÉ, MARIE-HÉLÈNE LAFON OU FANNY TAILLANDIER. En lisant le programme des Petites Fugues tandis que je préparais ma valise pour partir quelques jours à Hambourg, l’idée m’est venue de prendre avec moi Hortus conclusus de Karim Kattan. J’avais l’intuition inexplicable, depuis que je l’avais ouvert la première fois, que c’était un livre qui avait quelque chose à me dire, à nous dire. En faisant ma valise, il m’arrive d’imaginer que je sois empêché de revenir pour une raison ou pour une autre (ce n’est pas si difficile à imaginer par les temps qui courent), et de me demander quels livres j’aimerais avoir emportés. Bien sûr, ils sont trop nombreux. Il faut alors faire un second choix, où joue le hasard. Cette fois, le hasard fut de bon conseil : Hortus conclusus ne m’a pas quitté au long de ces quelques jours dans le nord de l’Allemagne. Il se trouvait toujours dans une poche de mon sac ou de ma veste, et je l’ouvrais dès que je le pouvais, le plus souvent dans le métro. Quand on lit dans le métro, beaucoup de choses entrent dans le livre qui n’y étaient pas : un parfum, un visage, les façades d’immeubles entrevues par la fenêtre, les miroitements de la lumière, les nuages. En même temps, chaque phrase se met à exister avec une intensité nouvelle, comme si plus rien

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d’autre n’importait. C’est ce que j’ai ressenti en lisant le poème « Hôtel Mirage », qui commence ainsi : « je vais te dire (un secret), quand je vais dans certains endroits, j’y vais comme si tu étais là avec moi. Et je te parle comme si tu étais là (mieux que quand tu étais là, plus précisément, plus justement). J’ai eu les meilleures conversations avec toi depuis que tu es parti. » On ne sait pas vraiment à qui renvoie ce « tu ». Peut-être à une ville (« Bethléem, ma ville, est en éclats partout » dans le livre, dit Karim Kattan), peut-être à une personne (un être cher qu’on imagine disparu). Je réfléchis à cela en regardant la ville où je me trouve, Hambourg, qui défile par la fenêtre du métro aérien. Je replonge dans le livre et je lis, juste après : « je pense que ruiné, c’est ce que j’appelle quand tu me manques et ce grand vide qui est là où tu fus un jour. » Je regarde à nouveau la ville qui défile lentement par la fenêtre. Comme chaque fois sur la ligne U1, je remarque cette enseigne, en lettres jaunes sur fond noir : Trouble Bar. Ce bar semble perpétuellement fermé, me dis-je, avant de reprendre ma lecture : « si j’écris ça pour te dire que la ruine ça fait penser au temps et à la mort, franchement autant fermer ma gueule. »


En lisant Hortus conclusus, je ne vois pas seulement défiler par la fenêtre les façades géométriques de verre et de briques rouges, les larges avenues sous la pluie. En lisant certains poèmes, on ne peut pas ne pas voir ressurgir dans sa mémoire ces images du champ de ruines qu’est devenue Gaza. Mais si les poèmes font référence aux crimes commis contre le peuple palestinien, c’est de manière indirecte, déroutante : pas en se lamentant, pas en méditant sur de grandes questions comme le temps ou la mort, plutôt en déplaçant la question. Karim Kattan tourne en dérision les discours creux sur la question de l’origine, qui ne sont pas rares à notre époque : « je viens d’un pays blablabla », dit-il au passage, laconique. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas une origine figée dans sa prétendue authenticité, ce sont au contraire « le multiple et l’irréductible », dont les jardins de son enfance, comme celui d’Artas proche de Bethléem, sont l’image. Il se pourrait que nos jardins intérieurs ressemblent à cette « baie vitrée » de l’hôtel Mirage, en ruines, qui « gît fracassée en cent reflets de ciel ». Difficile cependant de savoir, en s’imaginant contempler les nuages qui passent dans ces reflets de ciel, si la beauté s’apprête à renaître, ou si elle s’en va. À nouveau, j’ouvre Hortus conclusus dans le métro. Il est tard cette fois, pas loin de deux heures du matin. Je suis fatigué, distrait. En face de moi sont assis un garçon aux longs cheveux ébouriffés et une fille en tenue de sport noire. Ils doivent avoir une vingtaine d’années et sont lancés dans une longue conversation en allemand, touchant à des sujets graves et ponctuée malgré tout de rires complices. Je ne comprends pas tout, mais je comprends assez de choses pour savoir qu’il est question des technologies de surveillance développées par la société Palantir, dont font usage l’ICE américaine ou l’armée israélienne. Ils mentionnent également une manifestation qui s’est dirigée ces derniers jours vers le domicile argentin du fondateur de Palantir, Peter Thiel, connu pour ne pas faire mystère de la teneur suprémaciste et fasciste de ses plans pour l’avenir du monde. Ils sortent du métro quelques arrêts avant moi, toujours plongés dans leur conversation, dont je ne connaitrai pas la suite. Je rouvre mon livre, et je tombe sur ce passage d’un poème troué, adressé aux oracles de Dodone : « j’ai demandé alors s’il suffisait d’ ? et les pigeons de l’abîme m’ont interrompu et le silence est revenu. » Ces silences qui scandent les poèmes me rappellent la façon de parler de Karim Kattan lui-même, qu’il m’est arrivé d’entendre à la radio. Dans mes souvenirs, sa voix est souple et grave, c’est une belle voix. On pourra s’en faire une idée à l’occasion des Petites Fugues, alors qu’il sera

jeudi 19 novembre à la bibliothèque d’Arbois, vendredi 20 novembre à la médiathèque SimoneVeil à Grandvillars, et samedi 21 novembre à la médiathèque George-Sand à Devecey, pour lire ses textes et en parler, avec l’absence de grandiloquence et la finesse qu’il fait siennes. — LES PETITES FUGUES, Festival littéraire itinérant en Bourgogne-Franche-Comté du 16 au 28 novembre www.lespetitesfugues.fr

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UN VOYAGE INATTENDU Par Benjamin Bottemer ~ Photos : Romain Gamba

LA PÉNICHE DE L’ASSOCIATION CARANUSCA TRANSPORTE UNE CARGAISON INSOLITE : UNE VINGTAINE D’AUTEURS DE TOUS HORIZONS, EMBARQUÉS DANS UNE TRAVERSÉE ENTRE CRÉATION, RENCONTRES ET CONTEMPLATION. Avez-vous déjà tenté un rangement en bataille avec un véhicule de 39 mètres de long pesant une centaine de tonnes ? C’est pourtant la manœuvre effectuée par Manu, le régisseur/batelier de l’association Caranusca, pour accoster au port de plaisance de Basse-Ham, à trente kilomètres de Metz. Par l’un des hublots de la péniche, on aperçoit une frêle silhouette penchée sur sa table à dessin, pas vraiment perturbée par les mouvements de l’accostage : Inbar Heller Algazi, qui vient à peine d’achever la première étape de sa traversée, a déjà visiblement pris ses marques. « J’ai amené avec moi plusieurs projets sur lesquels je travaille, je m’adapterai à l’énergie du moment, confie-telle. Je vais profiter pendant une semaine d’une atmosphère totalement magique. » La Baraka se range le long du ponton, la passerelle glisse jusqu’à la berge : autorisation de monter à bord.

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UN CIRCUIT OUVERT AUX ÉCHAPPÉES Sur la terrasse récemment aménagée pour recevoir du public, Marie-Hélène Brice, la directrice de Caranusca, détaille l’itinéraire de cette édition, qui change chaque année depuis la création de l’événement en 2017. Au départ de Talange, port de mouillage de la Baraka près de Thionville, seize escales sont prévues le long de la Moselle et de la Sarre. Metz, Nancy, Sarrebruck, Pont-à-Mousson et des communes plus petites comme Sierck-les-Bains, Merzig ou Lutzelbourg accueilleront des rencontres, des ateliers, des concerts et des lectures, à bord ou sur un site proche. Au cours d’un trajet d’un mois et demi à travers trois pays, une vingtaine d’auteurs embarqueront et débarqueront au fil des escales. Les Passerelles est à la fois un festival littéraire itinérant destiné au public et une résidence de création. « Les auteurs peuvent créer sur place, prendre des notes, recueillir une inspiration qui pourra réapparaître plus tard, mais on n’exige aucune production de leur part ; même si nous avons déjà édité des publications issues de la résidence », précise Marie-Hélène en nous montrant le leporello réalisé par le peintre et affichiste Ronald Curchod et le carnet de voyage de l’écrivain Olivier Rolin. POUR PRENDRE LE LARGE Dans les entrailles de la péniche, tout a été pensé pour le confort des passagers : quatre cabines avec espace de travail, une cuisine où l’équipage prépare les repas (après avoir fait les courses à vélo) et une vaste salle commune percée de grands hublots,


avec plantes vertes et bibliothèque. Trois ans de travaux ont été nécessaires pour aménager la Baraka, l’embarcation attitrée de Caranusca depuis 2025 ; auparavant, l’association louait une péniche en Belgique pour l’occasion. « Désormais c’est plus pratique pour organiser l’itinéraire, on évite les problèmes mécaniques inattendus pendant la traversée, et ça nous permet d’organiser des événements tout au long de l’année à Talange », indique la directrice, qui a acheté la péniche à son nom et en a fait sa maison. Une nouvelle étape pour celle qui fut pendant cinq ans la programmatrice du festival Le Livre à Metz, avant de céder à l’envie irrésistible de prendre le large pour créer cette résidence unique en son genre. En dix éditions, Les Passerelles ont accueilli plusieurs grands noms comme Nancy Huston, Pierre Michon, Emmanuel Guibert, la dessinatrice Coco, Jean Echenoz, Étienne Davodeau ou encore le Goncourt 2015 Mathias Enard.

ÉLOGE DE LA LENTEUR Installée face au hublot, Marie-Laure Cruschi est sous le charme. L’illustratrice admire les berges de pierres moussues, où un saule pleureur fait délicatement reposer ses branches à la surface de l’eau. À quelques mètres de la Baraka, un cygne prend son envol. « Comme je travaille sur ordinateur, je n’aurais jamais pensé être contactée pour une telle résidence, où on imagine plus facilement des auteurs peignant des aquarelles sur le pont », sourit-elle. Marie-Laure souhaite réaliser une partition musicale où chaque note sera illustrée par un symbole de son voyage, animal, végétal ou humain. En ce début de traversée, les trois autrices présentes pour une semaine doivent encore s’imprégner de l’atmosphère et rencontrer le public. Mais leur environnement, à la fois confiné, ouvert sur la nature et sur les autres, les a déjà nourries. Tout comme l’allure

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décrit l’auteur parisien, qui sort fin octobre Le Retour de la reine des fourmis avec son complice Fred Bernard. Sur cette péniche très silencieuse, on peut admirer la flore et la faune, ça a été une vraie respiration dans mon quotidien de moine copiste, j’ai ramené plein d’images et de matière. » La dessinatrice et scénariste Chloé Cruchaudet, qui se décrit comme « assez introvertie », a été conquise par la bienveillance de l’équipage et une lenteur « propice à la méditation », qui l’a amenée à beaucoup écrire et à peindre quelques aquarelles des bords de Meuse. Elle s’est aussi livrée, pour la première fois, à une session de dessin en musique face au public, auquel elle a également proposé un atelier d’initiation au portrait, en plein air. « J’ai touché des gens que je n’aurais jamais rencontré autrement, explique celle qui vient de sortir un nouvel album, Home sweet home, chez Futuropolis. Ce genre de projet atypique est une chance, ça n’arrive qu’une fois dans une vie d’autrice. » CHERCHER UN COURANT FAVORABLE

de sénateur de la Baraka : cinq km/h en moyenne. « Le rythme est très différent d’une résidence classique, remarque l’illustratrice. On a vraiment le temps de côtoyer d’autres auteurs, un aspect plaisant et enrichissant pour moi. » En créant Les Passerelles, Marie-Hélène Brice avait en tête l’idée d’un moment privilégié, lors des escales mais aussi à bord. « Une résidence est souvent solitaire, ici il y a une vie d’équipage, un cadre sans cesse changeant, la possibilité de s’isoler mais aussi d’être en communauté. » TÉMOIGNAGES DE RETOUR SUR TERRE L’an dernier, le dessinateur François Roca a passé cinq jours à discuter avec le marinier, découvrir les subtilités de la navigation et observer le paysage ; ce qui lui a inspiré l’affiche de l’édition 2026, où un héron majestueux déploie ses ailes. « Cet autre rapport au temps, si rare à notre époque, fait toute la richesse de l’expérience,

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La fin de journée approche, c’est l’heure du repas sur la Baraka. Claire Diverrès et David Klam, les deux autres salariés de Caranusca, coupent des courgettes. Aux petits soins avec leurs invités, ils sont attentifs au bon déroulement du festival sur terre comme sur l’eau. Le restant de l’année, ils prennent en charge la programmation, la production et la communication. « On recherche des partenaires pour chaque escale, et on met en place le programme avec les auteurs, en fonction de leurs œuvres et de leurs envies », décriventils. Inbar Heller Algazi, qui est née à Berlin et a grandi à Tel Aviv, proposera deux jours plus tard un atelier autour de son livre Le Trousseau de clés. Agrémenté de textes et de poèmes de Georgia Makhlouf, en français et en arabe, il évoque les thèmes de l’exil, de la mémoire et de la transmission à travers le regard d’un enfant. « Les Passerelles a pour objectif d’effacer les frontières, de créer des liens entre les genres, entre les auteurs et avec les lecteurs », résume Marie-Hélène, qui espère que le nouveau cap franchi par l’association, avec des activités toute l’année, permettra de créer une dynamique avec les acteurs locaux et de se pérenniser. « C’est un vrai défi de maintenir le projet à un moment où il y a une grande fragilité du monde culturel en général, ajoute-t-elle. Nous ne proposons pas qu’une jolie croisière : nous faisons naître des inspirations concrètes, tout en créant les conditions d’un partage autour de la littérature sous toutes ses formes. » — LES PASSERELLES festival littéraire jusqu’au 24 octobre le long de la Moselle et de la Sarre caranusca.eu


Le goût des rencontres Le capitaine Kurt de Lambchop se confie d’une voix tendre et blessée, Rodolphe Burger se lance dans une aventure poétique avec Sonnenblume, Louis Jucker imagine un singulier laboratoire, David Demange et Serge Kakudji nous enchantent avec leur étonnante rencontre, Arthur Ely brasse sa mélancolie, Parklife fête ses trente ans et Jarvis Cocker est cool aux Eurockéennes.


LAMBCHOP BYE BYE GUITARE Par Pierre Lemarchand ~ Photo : Ingo Pertramer

À L’OCCASION DE PUNCHING THE CLOWN, SON SEIZIÈME ALBUM EN TROIS DÉCENNIES, LE GROUPE DE NASHVILLE LAMBCHOP CONTINUE DE FROTTER SA COUNTRY AUX VENTS IMPRÉVISIBLES DE L’EXPÉRIMENTATION. UN ORCHESTRE DE CHŒURS, UN BANJO ET UNE GUITARE Y SONT, CETTE FOIS, LE SEUL ÉQUIPAGE DE LA VOIX TENDRE ET BLESSÉE DE KURT WAGNER, CAPITAINE AU LONG COURS D’UNE DES FORMATIONS LES PLUS ATTACHANTES DE L’AMÉRIQUE. POUR NOVO, LE CAPITAINE KURT TÉMOIGNE. J’ai entendu dire que ce disque était né d’une chanson entendue à la radio, tandis que tu conduisais. Est-ce vrai ? Oui, c’est à peu près ce qui s’est passé. Avant d’entendre cette chanson au volant de ma voiture, j’avais déjà une idée en tête du genre d’album que je voulais créer : quelque chose basée sur la voix et un instrument unique, le banjo. C’était une idée qui me trottait dans la tête depuis un bon moment. Et un jour, alors que je me dirigeais vers une station essence car j’étais à sec, j’ai entendu ce morceau à la radio ; il illustrait parfaitement ce que j’imaginais.

C’était, en tout cas, un exemple concret de ce qu’il était possible de faire. Il n’y avait que des voix et un instrument au son très rudimentaire, proche du banjo, et c’est tout. Mais c’était magnifique. Je me suis garé sur le bas-côté pour rester là et écouter. Je me suis dit : « Waouh, c’est génial, il faut absolument que je sache de qui il s’agit. » Je pensais que ce serait simple, mais vous savez, les radios associatives ne précisent pas toujours ce qu’elles diffusent. Ça s’est avéré une véritable chasse au trésor pour trouver le nom de cette chanson… Au cours de cette recherche, j’ai découvert d’autres

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—Q uand on allait à l’église, tout le monde se levait pour chanter et, moi… je faisais semblant. — formes de chant a capella, notamment le style « lining-out singing » (où un meneur chante une phrase avant que l’assemblée ne la reprenne, à la manière du « call & response » des vieux chants de travail). Cela m’a ouvert la voie vers d’autres manières d’aborder la musique à travers la voix humaine. As-tu, finalement, retrouvé cette chanson ? Non, jamais. Je l’ai longtemps traquée mais sans succès. Je cours toujours derrière… Je me demande si je retomberai dessus un jour. Et si ça arrive, est-ce que je la reconnaîtrai ? Franchement, je ne sais pas. Je commence à me demander si je l’ai vraiment entendue. Peut-être l’ai-je imaginée ? Ou alors, je l’ai gravée dans ma mémoire dans une version différente de l’originale. La mémoire est une chose étrange, je m’en aperçois en vieillissant ; ce n’est pas un point de repère fiable. Tu vois, il arrive que mes amis et moi nous souvenions du même moment différemment, tout en étant chacun persuadé d’avoir raison. Je ne suis pas sûr que l’un ou l’autre détienne la vérité. C’est fascinant. [Depuis le début de la conversation, Kurt se démène avec son briquet qui ne semble pas vouloir fonctionner. Dans une dernière tentative, le briquet lui échappe des mains et tombe par terre. Sa cigarette en bouche, il sort de sa poche une boîte d’allumettes… vide ! Il ramasse son briquet et parvient enfin à allumer sa cigarette.] Mais cette chanson fantôme t’a mis sur le chemin de ton album et tu lui dois la prédominance des voix, avec cette chorale qui t’accompagne, te répond… Oui, c’est vraiment ce qui comptait pour moi. Je ne la concevais pas comme un accompagnement, mais comme un élément prédominant. C’était là tout l’intérêt. J’avais déjà travaillé avec Blake Morgan – homme de chœur, chanteur a cappella, arrangeur et compositeur – et j’avais remarqué que, lorsqu’il se voyait confier des projets d’ordre commercial, son rôle se limitait à chanter derrière ; il venait juste compléter quelque chose qui existait

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déjà. Moi, je voulais qu’il joue un rôle fondamental dans l’œuvre que nous allions créer, qu’il occupe le premier plan plutôt que d’être relégué à l’arrièreplan du décor – comme c’est le cas lorsqu’une vedette se fait accompagner par des choristes. Je crois qu’il a apprécié cette approche. L’album porte pleinement son empreinte ; sa sensibilité a modelé les chansons. Les voix sont systématiquement mises en avant, parfois même jusqu’à devenir la seule source sonore dans la chanson. Cela offre je crois les moments les plus intenses de l’album. Avais-tu déjà chanté dans une chorale, enfant ? Non, cela m’intimidait. Surtout quand on allait à l’église : tout le monde se levait pour chanter et, moi… je faisais semblant. Ça me mettait mal à l’aise. Mais autour de moi, je connais pas mal de monde qui participent à des chorales – je pense à la mère d’un de mes amis qui adore ça, ça la rend très heureuse de chanter avec les autres. Je comprends cette dimension communautaire : le fait de se retrouver, de partager un moment ensemble autour de la musique. De s’unir pour produire quelque chose de plus grand, de plus beau que soi. L’un des aspects qui confère sa beauté au disque est ce contraste entre les voix mêlées de la chorale, puissantes, agiles et la tienne, intime, tâtonnante – une voix qui confie, qui parle presque, qui murmure parfois. Quand as-tu commencé à chanter ? C’est arrivé par défaut. Au tout début, quand on lançait ce qui allait devenir Lambchop, personne ne voulait chanter. Jusque-là, je ne jouais que de la guitare ; je n’avais jamais envisagé de chanter. Toujours cette timidité j’imagine, mais comme personne ne voulait s’y coller, j’ai fini par dire : « Bon, je vais le faire », car il y avait aussi le fait que je ne voulais pas me contenter de reprises. Nous passions de bons moments mais, au fond, nous nous contentions de jouer la musique des autres. En rien, je n’exprimais ma créativité – je me rassurais en me disait que j’étais bon guitariste… Mais je n’exprimais aucune intention artistique propre. Alors, j’ai commencé à chanter à ma façon, sans jamais prétendre, ni croire, que j’étais doué pour ça. J’ai simplement trouvé un style dans lequel je me sentais à l’aise, et il s’est avéré que certaines personnes l’ont aimé. D’autres ont trouvé ça épouvantable ! Mais j’ai persévéré. Et aujourd’hui, je m’efforce vraiment de me concentrer là-dessus. J’ai en quelque sorte abandonné l’idée de jouer d’un instrument, ou de considérer cela comme une nécessité pour ma contribution à Lambchop. Je me focalise désormais sur ma voix, comme un acteur se concentre sur un rôle.


Et tu changes de rôle en fonction des chansons ? Oui. Je m’en suis vraiment rendu compte sur cet album. Je me posais la question : « Mais qu’est-ce que tu fais, là ? On dirait un péquenaud. » Ce n’était pas délibéré, je me laissais juste aller à la chanson, souhaitant adapter ma voix à l’idée que je voulais faire passer, et je m’apercevais que j’empruntais une voix nouvelle. Après l’enregistrement, je me suis aperçu que les chansons sont interprétées par une personnalité, un « acteur » différent à chaque fois. Mais, contrairement à quelqu’un qui jouerait un rôle de composition, chez moi ça sort tout seul. J’ai toujours eu… cette étrange habitude d’adapter ma façon de parler à mon interlocuteur. Par exemple, quand je travaillais comme manœuvre dans le bâtiment, j’adoptais une manière de parler un peu plus populaire, plus simple. Ou, quand j’étais gamin et que je vivais en Angleterre, au bout de huit ou neuf mois, j’en ai eu marre qu’on me dise à tout bout de champ : « Oh, vous êtes américain ? » Alors, j’ai appris le dialecte du Yorkshire ; le but, c’était de tromper mon monde : les commerçants, le chauffeur de bus.... Et ça a marché ! C’était assez curieux comme démarche. Pourquoi penses-tu que tu agissais ainsi ? Je voulais juste m’adapter. Me fondre dans le décor, pouvoir avoir avec les gens un échange véritable, sans cette barrière qui s’installe souvent à cause de votre façon de vous exprimer, les mots que vous utilisez, votre accent. Ce genre de situation où l’on vous fait sentir que vous n’êtes pas d’ici. Et qui vous relègue, vous met à part. Je ne voulais surtout pas ça. Tu disais que, le temps passant, tu souhaitais te concentrer sur le chant. En effet, dans ce dernier album, et c’est à ma connaissance la première fois, tu ne joues pas de guitare. C’est pourtant ton moyen d’expression premier et sa sonorité – mate, étouffée – a assis le style de Lambchop presque autant que ta voix, chiffonnée et tendre… Ta guitare ne t’a pas manqué ? Cela faisait un bon moment que je n’y avais pas touché : j’ai pris récemment la décision d’arrêter de jouer de la guitare. Il y a plein d’autres musiciens qui jouent mieux que moi, après tout. Je vais peutêtre continuer de m’en servir pour composer, mais je ne compte plus en jouer sur scène. Pour cet album, je voulais me concentrer sur le chant – sur ce qui sortait de ma bouche. C’est difficile de partager son attention entre les deux ; les choses finissent par s’entremêler, se bloquer l’une l’autre. En supprimant la guitare, j’ai voulu ménager un espace de liberté, être simplement « le chanteur ». Le meilleur interprète possible. J’ai toujours

— J e voulais offrir plus qu’un disque de bonnes chansons. Ma démarche musicale a, depuis toujours, été motivée par la volonté de créer des choses nouvelles. — admiré les artistes qui se contentaient de chanter, renonçant délibérément à jouer de leur instrument. Aujourd’hui, ça me semble logique de faire ainsi. Je suis ravi de ce choix. Je me sens libéré. Un des personnages marquants de l’album est le vieil homme malade et alité de « Weakened ». Comment t’est venue l’idée de consacrer une chanson à cet homme ordinaire, presque un « anti-héros » ? C’est quelque chose d’assez personnel… C’est en lien avec mon père. Comment trouver les mots pour te parler de cela ? Quand mon père est décédé, j’ai hérité de l’appartement où il avait vécu avec ma mère. Il était rempli des livres et des objets qui avaient occupé sa vie. Et je n’ai rien touché. J’ai tout laissé tel quel, un peu comme un musée – je l’ai juste gardé propre et en bon état, mais je ne voulais vraiment rien jeter. Et c’est devenu mon lieu de travail. Parfois, au milieu d’une séance d’écriture, je me promenais dans les pièces et je contemplais ses objets, je pensais à sa vie. C’est comme ça que je suis retombé sur deux livres que je lui avais offerts peu avant son décès. Ils étaient posés sur la table de nuit, à côté du lit où il avait dormi chaque nuit. Ce sont certainement les derniers qu’il avait lus. Je les ai feuilletés et j’ai pensé au dernier paragraphe qu’il avait pu parcourir, les toutes dernières lignes, et cela m’a hanté.

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— J ’ai pris récemment la décision d’arrêter de jouer de la guitare. Il y a plein d’autres musiciens qui jouent mieux que moi, après tout. — Quels étaient ces livres ? Les deux derniers livres de Cormac McCarthy, Le Passager et Stella Maris, publiés peu de temps avant sa mort [survenue en 2023]. Cette chanson est très émouvante, car tu adoptes son point de vue : une vie au ralenti, le regard d’un homme qui se contente d’observer le plafond : ses fissures, les rais de lumière qui s’y invitent. Il y a eu un glissement des dernières choses qu’il avait lues aux dernières choses qu’il avait vues ? Tout à fait. Et pour interroger ce qu’il pouvait ressentir, voir, entendre, j’ai utilisé certaines phrases des deux livres de McCarthy. J’ai agencé ces citations les unes avec les autres, de manière à parvenir à décrire ce qu’il pouvait éprouver, tandis qu’il sentait que sa vie touchait à sa fin. En empruntant les mots d’un autre, ça s’est révélé plus aisé. Ca m’a permis d’appréhender la disparition de mon père. En écrivant la chanson, j’ai compris que ce sujet – cette fragilité, cette faiblesse qui s’empare du corps et de l’esprit – avait un potentiel très puissant. Il y a une autre chanson dont j’aimerais parler, car elle aussi s’attache à des personnages ordinaires et, d’une certaine manière, à ces outsiders que Lambchop a toujours aimé célébrer : « New World Wave ». Elle se déroule durant la Grande Dépression : qu’est-ce qui t’a conduit à puiser l’inspiration dans le passé ? J’aime beaucoup ton interprétation, tu n’es d’ailleurs pas le seul à la proposer ! C’est parce que je parle de l’année 1929… Mais ça n’a rien à voir avec la Grande Dépression. C’est ce qui ne cesse de m’étonner avec le journalisme musical et, plus largement, les auditeurs : ils emmènent mes chansons ailleurs. Dans le cas de cette chanson, il s’agit d’une expérience très personnelle. Quand j’ai vu qu’on lui accolait une référence historique, ça m’a soulagé, car je n’avais pas envie d’en dévoiler la signification intime.

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Avoue quand même que le décor que tu plantes – l’année 1929, des personnages qui peinent à trouver du travail et luttent pour leur survie – peut emmener sur cette piste ! Oui, et encore une fois, cette interprétation me plait beaucoup. Elle vaut bien toutes celles que je pourrais proposer moi-même. Mais en réalité, 1929, c’est l’année de naissance de mon père. Et il s’est toujours agi de retracer, dans cette chanson, sa naissance et l’histoire de ses parents. Tout commence par eux : Harry, son père et Loretta, sa mère ; lui était boucher et elle tenait la comptabilité de la boucherie. [C’est exactement ce que raconte la chanson.] Je n’ai jamais pensé à la Grande Dépression, juste à l’enfance de mon père, à mes grands-parents. Je pensais ne jamais raconter cette histoire, et je me rends compte que je viens de le faire ! Mais je ne la verrai pas, car elle sera imprimée en français. Alors je pourrai oublier que je l’ai révélée ! Les chansons avancent en majesté, lentes et belles, dans la pure tradition country folk, mais des fragments expérimentaux – des samples, des zébrures électroniques – en percent la surface. Est-ce pour les empêcher de ronronner, de tourner trop rond ? Je voulais offrir plus qu’un disque de bonnes chansons. Ma démarche musicale a, depuis toujours, été motivée par la volonté de créer des choses nouvelles. Beaucoup y parviennent en produisant une musique très abrasive, difficile à écouter – du jazz expérimental perché, de la musique électronique déjantée ou du hardcore très agressif, par exemple. Moi, je voulais trouver une autre voie. Ce que j’ai créé aurait pu – et a d’ailleurs d’abord été enregistré ainsi – être un album de facture classique, avec une grande beauté formelle. Mais ce n’était pas mon intention. Je voulais créer des sonorités ou une expérience uniques, sans pour autant tomber dans l’excès ; je tenais à préserver la beauté et les éléments déjà présents, tout en les emmenant ailleurs… Je n’ai jamais placé la musique sur un piédestal, ni considéré mes chansons sacrées : c’est pour ça que je peux les altérer. Je ne suis pas un grand chanteur, ni un grand guitariste : ce n’est pas là que réside mon talent premier. C’est dans la vision d’ensemble, l’idée générale, la direction à prendre. La manière de combiner les éléments musicaux pour donner naissance à une forme que j’espère inouïe. Quand j’ai commencé à insérer tous ces éléments étranges dans les chansons, je tâtonnais, je n’étais pas sûr, je me demandais si j’allais dans le bon sens. Et puis chemin faisant, j’ai découvert que je ne pouvais plus imaginer ces chansons autrement. Cela m’a


convaincu que c’était la bonne approche. Je voulais « cueillir » l’auditeur, créer des effets de surprise. Comme s’il se laissait bercer dans un état de torpeur, de rêverie, tout à la beauté des chansons quand soudain, quelqu’un venait lui taper sur l’épaule et lui disait : « Attention, il y a autre chose qui se passe par là, réveillez-vous ! » Le fait de greffer, sur une musique très organique et aux sonorités éternelles, des éléments beaucoup plus contemporains, crée aussi un effet de brouillage temporel… Absolument. Il y a aussi le fait que la musique country folk que je fais depuis toujours est devenue très tendance ces dernières années, et c’est une manière pour moi de démarquer Lambchop, de faire qu’on ne puisse pas trop facilement l’étiqueter, le faire rentrer dans une case, ce qui est déprimant, n’est-ce-pas ? Et, en même temps, un peu comme le ferait un sale gosse, c’est une façon pour moi d’empêcher cette sacro-sainte musique country, surtout ici à Nashville, de se regarder trop le nombril. Ce disque, je le vois comme une invitation à élargir le spectre de la country, comme une manière de lui dire : « Va te confronter au monde, à ce qu’il a d’étrange et surprenant. Réveille-toi, nous sommes en 2026 ! » J’ai l’impression qu’avec les arrangements de ce disque : un chant, des chœurs, une guitare et un banjo – des voix d’un côté, des cordes de l’autre – tu as recherché un équilibre. Il y a aussi cette balance entre le son acoustique et les incursions électroniques. On dirait que les chansons avancent sur un fil, comme des funambules. C’est vrai, nous marchions véritablement sur un fil : il fallait éviter de trop pencher d’un côté ou de l’autre, sous peine de tomber dans l’excès. L’équilibre était précaire et il nous fallait laisser subsister une certaine tension jusqu’à l’extrémité de ce fil – jusqu’aux dernières secondes de chaque chanson. Je trouve cela passionnant. On retrouve cette recherche de tension dans la littérature, le cinéma et même la peinture. On peut d’ailleurs tenter une comparaison picturale… Prenons Norman Rockwell et Kandinsky : si l’un s’était un peu inspiré de l’autre, ou inversement : que ce serait-il passé ? Quelle nouvelle forme de peinture aurait pu en naître ? C’est ce qui est excitant : faire se rencontrer des mondes lointains. C’est ce que j’ai souhaité faire en demandant à cette chorale de chanteurs virtuoses et sophistiqués de chanter à la manière très rustique des appels et réponses du « lined-out singing », qui peuvent être rudes à l’oreille. Le résultat s’est avéré magique : ces chanteurs, qui sont passés par les écoles les plus

© GrahamTolbert

prestigieuses, sont allés puiser au plus profond d’eux-mêmes quelque chose d’élémentaire. C’est ce genre de démarche qui, à mon avis, permet de créer de nouvelles sonorités. Le chemin – cette quête de l’inouï qui t’anime – compte-t-il autant que la destination, le résultat final ? Oui. Depuis un certain temps, j’explore différentes pistes pour me remettre en question. Je ne suis pas sûr que le résultat soit toujours une réussite, mais je suis fier d’essayer. Lors de précédents albums, j’utilisais un processeur vocal pour transformer ma voix : je me fichais de si ça allait plaire ou non ; ce qui importait, c’était d’aller au bout de la démarche. De me questionner. De faire des expériences et d’en tirer des enseignements. D’ouvrir de nouvelles voies, de nouvelles manières de créer de la musique. — LAMBCHOP, Punching the Clown, City Slang, 2026

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LE MONDE SURVIVRA Par Emmanuel Abela ~ Photo : Ben Pi

AVEC RODOLPHE BURGER DANS L’AVENTURE, SONNENBLUME A TRACÉ SA ROUTE DU RAYON POISSONNERIE DU SUPER U AU PALAIS DE TOKYO. EN LAISSANT, TOUJOURS, LE RÉEL DÉVIER LÉGÈREMENT DE SA TRAJECTOIRE. Chez Sonnenblume, l’heure est exacte mais le monde déraille. Les GPS s’égarent, les horoscopes voient juste de travers, les proverbes perdent une lettre en route et les listes de courses finissent par faire danser les gens. Basse, batterie, guitare. Des voix qui scandent autant qu’elles chantent. Parfois un thérémine passe là-dessus comme une soucoupe volante ayant raté son aire d’atterrissage. Du rock ? Oui. Du rap ? Oui aussi. De l’electro ? Sans doute. Du punk ? Assurément, au sens où personne ici ne semble avoir demandé l’autorisation. Sonnenblume fait de la musique comme on entrouvre une porte dans la réalité. Et puis on regarde ce qui se passe. En 2010, Jean-Noël Gvozden arrive au foyer d’accueil spécialisé des Tournesols de SainteMarie-aux-Mines et décide d’épargner à tout le monde quelques interminables spectacles de fin d’année. Il y a des musiciens dans la maison ? Alors faisons un groupe. France Gall, Bashung, AC/DC : branchez les amplis. Le FAS Band est né. Olivier

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Berger est déjà au chant. Dominique Pavarati arrive avec sa basse, ses souvenirs de Graffiti, groupe strasbourgeois dans lequel il a joué, et son amour de Jaco Pastorius ou de Glenn Hughes. Et puis il y a l’autre Dominique, Frindel, celui qui aime les listes et possède un drôle de rapport au temps. En 2019, lors de « C’est dans la vallée », il monte sur scène, regarde sa montre et devient horloge parlante. « Au quatrième top, il sera exactement… » Dans la salle, Rodolphe Burger assiste à la performance. Il est saisi par cet homme qui ne chante pas vraiment mais égrène le temps, et suggère à Jean-Noël de resserrer une formation autour de lui. Quelque chose vient de se produire. Quelque chose qui ressemble déjà à Sonnenblume. Dominique aime donc les listes. L’heure, les horoscopes, le GPS, les rayons du Super U. Tout ce matériau parfaitement banal dont la poésie officielle ne saurait que faire devient ici combustible. Sonnenblume travaille par « improvisation dirigée » : une trame demeure, autour de laquelle chacun peut bouger. Les mots appellent une boucle, une ligne de basse, un riff. Surtout, lorsqu’ils trébuchent, personne ne les relève. Au stammtisch du foyer, les proverbes passent ainsi de bouche en bouche et subissent de minuscules accidents. « Il n’y a pas de fumée sans


feutre. » « On n’apprend pas à nager à un canard. » Un phonème suffit. Le réel vient de bouger de quelques centimètres. C’est peut-être là que réside la poésie de Sonnenblume : non dans une volonté d’écrire poétique, mais dans cette manière de laisser les mots tranquilles, de ne pas les ramener aussitôt à ce qu’ils auraient dû dire. Jean-Noël possède d’ailleurs sa petite règle de trois : ne pas cavaler, articuler, laisser de l’air. Elle vaut pour la scène comme pour le reste. Dans cet air peuvent désormais entrer Victoria François, sa voix et son thérémine, Olivier Berger, les deux Dominique, Jean-Noël derrière les fûts et, régulièrement, la guitare de Rodolphe Burger. « Pump up the Volume » peut devenir « Pump up the Valium ». Pourquoi pas ? Le monde survivra. À partir de là, la géographie devient elle aussi légèrement fantaisiste. Pantin, d’abord, pour un festival de musique brute où Rodolphe dispose d’une carte blanche. La rencontre avec Choolers Division conduit ensuite à une résidence de dix jours et à un concert commun au Grillen de Colmar. Une obsession les réunit : le Super U. Alors pourquoi ne pas aller au bout de l’idée ? En 2023, « C’est dans la vallée » donne rendez-vous à son public sur le parking du Super U de SainteMarie-aux-Mines. Personne ou presque ne sait ce qui l’attend. On entre. On traverse les rayons.

Poissonnerie. Les instruments sont là. Le concert commence pendant que le magasin continue de vivre. Un artiste présent s’enthousiasme : même au Palais de Tokyo, on ne verrait pas ça. Rodolphe retient l’idée. Puisque le Palais de Tokyo est convoqué, autant y aller. Le 14 mars 2024, Sonnenblume y joue donc pour le lancement d’un numéro du Papotin. Après une odyssée ferroviaire, le groupe fait danser près de 500 personnes dans les sous-sols de l’institution parisienne. « Pump Up the Valium » fait mouche. Du rayon poissonnerie au Palais de Tokyo : on a connu des trajectoires artistiques plus rectilignes. Pas forcément plus belles. Restait à enfermer tout cela sur un disque. Ou plutôt à essayer, puisque Sonnenblume semble précisément fait de ce qui échappe. Enregistré au studio Klein Leberau, Sonotone fixe cette matière étrange née des répétitions, des ateliers, des rencontres et des accidents. L’Horloge peut désormais donner l’heure quand Dominique n’est pas dans la pièce. Les listes continuer à tourner. Et cette musique, née dans un foyer de Sainte-Marieaux-Mines, mener sa vie ailleurs. Elle revient pourtant toujours dans la vallée. En octobre 2025, Sonnenblume ouvre une nouvelle édition de « C’est dans la vallée ». Sur scène, Heike, La Chambre de Kat Onoma, les horoscopes, les proverbes et même Eisbär, passé à son tour dans la machine et contaminé par la liste du Super U. Au balcon du théâtre, les résidents des Tournesols sont les premiers debout. Ils frappent dans leurs mains, la salle les suit. On pourrait parler d’inclusion, de handicap, d’art brut. Tout cela existe, naturellement. Mais à trop vouloir expliquer Sonnenblume par ce qui le rend différent, on manquerait peut-être ce qu’il est devenu : un groupe, avec son son, ses obsessions, son répertoire, ses accidents et cette poésie immédiatement reconnaissable qui apparaît précisément là où personne ne semblait l’avoir convoquée. Jean-Noël continue donc de répéter à l’envi : ne pas cavaler, articuler, laisser de l’air. Ils en ont laissé beaucoup. Assez pour qu’y entrent un GPS, un horoscope, quelques riffs, un rayon poissonnerie, un prince charmant sur son cheval blanc et une poignée de mots refusant obstinément de marcher droit. Au quatrième top, il sera exactement… Mais il est déjà trop tard : Sonnenblume est ailleurs. — RODOLPHE BURGER & SONNENBLUME, SONOTONE, Dernière Bande Avant-première le 17 novembre du documentaire de Julie Roth et Alain Morvan sur Rodolphe Burger & Sonnenblume au Cosmos à Strasbourg dans le cadre du Festival Augenblick, avant sa diffusion sur France3 Grand Est et en ligne le 3 décembre

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LOUIS JUCKER A PHARMACY OF SONGS

Par Lucile Balestreri ~ Photo : Michael Hartwell

l’artiste suisse imagine un singulier laboratoire où des histoires confiées lors de consultations individuelles deviennent des chansons. Présenté cet automne à Besançon dans le cadre du festival D’Autres Formes, le projet investit l’ancienne apothicairerie Baratte et la maison natale de Victor Hugo. Rencontre avec Louis Jucker autour de cette pharmacie, faite de musique, de bricolage et d’une attention portée aux choses comme aux personnes. Sur scène, notamment avec Coilguns, tu sembles chercher constamment à abolir la frontière avec le public : tu descends dans la salle, la traverses, t’éloignes parfois jusqu’à disparaître. Comment envisages-tu cette relation au public ? Je ne suis pas particulièrement attaché au dispositif frontal, j’aime expérimenter des formes de relations spatiales variées. Le but est que chacun·e se sente à l’aise, mais qu’on reparte avec quelque chose de partagé, physiquement, un espace commun. Le but n’est pas de choquer, ni de brusquer, mais de rencontrer. Notre monde génère trop de solitude, je crois que les concerts permettent de se sentir moins seul.

Musicien de pratique, architecte de formation, Louis Jucker écrit ses propres chansons folk, chante au sein du groupe noise rock Coilguns et construit parfois ses instruments. Mais sa pratique déborde volontiers du seul champ musical : installations, images, films, objets ou éditions viennent prolonger un travail où chaque médium semble en appeler un autre. Avec A Pharmacy of Songs,

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Cette attention à l’autre se retrouve, sous une forme beaucoup plus intime, dans A Pharmacy of Songs. Comment est née l’idée de cette rencontre en tête-à-tête, sous la forme d’une consultation ? J’ai reçu l’invitation de produire quelque chose pendant un mois dans une galerie installée dans une ancienne pharmacie à Lausanne. Je venais de récupérer un juke-box, tout s’est assemblé logiquement. J’avais envie que la pharmacie de quartier rouvre, mais sous une autre forme. J’avais envie de travailler de la musique sentimentale dans des horaires de bureau, en vitrine, comme un cordonnier. La musique me soigne depuis toujours. En écrire me permet de « processer » plein de choses sur lesquelles je peine à mettre des mots. J’ai eu l’idée de mettre cet outil à disposition d’autres histoires et d’autres personnes, pour voir si ça marchait.


Comment les p ersonnes arrivaient- elles jusqu’à toi ? Savais-tu quelque chose d’elles ou de ce qu’elles souhaitaient te confier avant la rencontre ? Et concrètement, comment se déroulait une consultation ? Je connaissais déjà certaines personnes, d’autres non. Il y avait un local de consultation dédié. Le galeriste faisait office d’assistant, et servait un thé ou un café aux personnes qui attendaient pour consulter. Tout se passait de manière très instinctive. On remplissait ensemble un formulaire que j’avais préparé. On le faisait à la machine à écrire, donc on devait se mettre d’accord avant d’écrire. Une fois la consultation terminée, comment passes-tu de ce qui t’a été confié à la création d’une chanson ? Je travaillais aux chansons du lundi au jeudi, pendant les horaires de fermeture de la pharmacie. Les gens pouvaient me voir travailler en vitrine. La patientèle n’était pas présente. Je relisais le formulaire de consultation, m’immergeais dans la discussion et j’écrivais et enregistrais rapidement. Comment trouves-tu la juste distance entre ce qui t’a été confié et ce que tu vas en faire musicalement ? Il n’y a pas de distance. Je réponds naïvement et sincèrement à ce que la consultation m’a évoqué. Je n’essaie pas de résoudre un problème, je me mets simplement en résonance et je laisse sortir ce que cela fait vibrer en moi sous la forme d’une chanson. Les chansons n’étaient pourtant pas destinées à rester dans le seul cadre de la consultation : elles pouvaient ensuite être écoutées par d’autres. Les personnes qui venaient te consulter le savaientelles ? Oui le juke-box était installé dans la pharmacie, je gravais une copie vinyle pour la patientèle et une copie pour le juke-box. Les personnes acceptaient lors de la consultation que leur chanson puisse être écoutée par d’autres, mais en échange je m’engageais à respecter leur anonymat. On appelait ça le « secret musical ». Après cette expérience très intime entre deux personnes, pourquoi était-il important pour toi que la chanson devienne un objet physique ? Pour que ce genre de savoir-faire ne se perde pas ! Et que l’inscription physique d’une chanson lui conférait un pouvoir magique, celui de donner l’impression d’avoir toujours existé. Au-delà des chansons, A Pharmacy of Songs prend de multiples formes : photographies, vidéos, installation, livre… Est-ce une manière de prolonger la musique ? Je pense tout à la fois et un projet de musique est le prétexte à plein de tests sur d’autres médiums.

Je fais une chanson, mais aussi une vidéo, et une installation, et un livre. Tout se déclenche en cascade. J’ai une pratique artistique qui démarre par la musique et ne se limite à rien d’autre que mon temps et mes moyens. J’explore tout ce que je peux car je crois que chaque médium visité nourrit les autres en retour. Né dans une ancienne pharmacie lausannoise, A Pharmacy of Songs va retrouver à Besançon une officine historique, l’ancienne apothicairerie Baratte, voisine de la maison natale de Victor Hugo. Qu’est-ce que cette rencontre avec ce lieu t’inspire ? Il existait un temps où les lieux de travail étaient des œuvres d’art. À nous de faire de ces œuvres d’art des lieux de travail. Le projet investira également le sous-sol de la maison Victor Hugo. Comment imagines-tu cette nouvelle présentation de A Pharmacy of Songs ? On y verra le juke-box, des images, un courtmétrage, les fiches-remèdes de chaque chanson. C’est l’occasion de partager en quatre dimensions une œuvre qui autrement ne vit plus qu’à travers un livre et un site Internet. C’est beau de voir ces chansons voyager d’oreilles en oreilles, de les voir servir à de multiples personnes dans de multiples endroits. On partage nos peines et nos joies. À Besançon, tu présenteras également le concertspectacle Suitcase Suite, avec tes instrumentsvalises. Comment sont nés ces objets et qu’ont-ils ouvert dans ta manière de faire de la musique ? J’ai pu assouvir ma passion dévorante pour les brocantes et les valises anciennes. J’ai appris à souder plein de choses, à bobiner des micros, à démonter des appareils et les ré-assembler sous diverses formes, faire tenir le tout dans une valise plus ou moins pratique à transporter. On voit un concert avec les yeux, on l’entend avec les oreilles, il stimule notre cœur et notre cerveau. On repart, je l’espère, avec une envie de bricoler et de prendre soin des choses et des personnes qu’on aime. — A PHARMACY OF SONGS, du 24 au 31 octobre, à la Maison Victor-Hugo, à Besançon, rencontre avec l’artiste le 31 octobre — SUITCASE SUITE, concert le 23 octobre à La Rodia, à Besançon Le Festival d’Autres Formes aura lieu du 23 octobre au 1er novembre à Besançon. festivaldautresformes.com

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DAVID DEMANGE ET SERGE KAKUDJI LES YEUX LEVÉS VERS LE CIEL Clément Willer ~ Photo : Studio M

DAVID DEMANGE, MUSICIEN FORMÉ AU CONSERVATOIRE DU PAYS DE MONTBÉLIARD, ET SERGE KAKUDJI, CHANTEUR D’OPÉRA ORIGINAIRE DE KOLWEZI EN RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO, FORMENT UN DUO SOUDÉ PAR LEUR GOÛT POUR L’HYBRIDATION ET L’EXPÉRIMENTATION MUSICALE. ILS VIENNENT DE SORTIR LEUR PREMIER ALBUM, MWEZI UNA ANGARA. Il semble que le duo que vous formez a vu le jour en 2022, à l’École d’art de Belfort, lors d’une performance musicale improvisée. Est-ce que vous pourriez nous parler de ce moment un peu spécial, et de l’histoire qui a mené, de fil en aiguille, à l’album que vous venez de réaliser ensemble ? David Demange : C’est effectivement une rencontre atypique ! L’association belfortaine Bonus Track voulait faire un pas de côté vers la musique classique dans le cadre de l’édition 2022 de son festival de jazz, et elle m’avait invité à donner un récital de guitare à l’École d’art de Belfort. Le matin de mon concert, le programmateur (François Lanneau) m’informe qu’un certain Serge Kakudji, chanteur lyrique reconnu internationalement qui venait de s’installer à Belfort, viendra assister au concert. J’ai alors pris son numéro et décroché le

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téléphone pour le contacter et lui demander si ça le tentait d’imaginer quelque chose ensemble sur scène. Il a immédiatement accepté et m’a alors rejoint quelques minutes avant que je ne monte sur scène. On s’est dit que ce serait chouette de faire le morceau « Flow, my tears » de John Dowland. Nous avons à peine eu le temps de nous accorder sur la tonalité que le public rentrait dans la salle… Serge n’a même pas pu se changer et il a dû rester en short ! Pendant mon concert, je l’ai invité à me rejoindre sur scène et la rencontre s’est faite directement en live sans vraiment avoir pu répéter ! On a vécu un vrai moment d’émotion partagée et on s’est dit qu’on avait envie de poursuivre l’aventure. Serge Kakudji : Bonus Track nous a alors proposé de faire un concert en duo quelques mois plus tard dans cette même École d’art de Belfort. En quelques répétitions on a monté un répertoire et le


concert fut un très beau succès. Les propositions de concerts se sont multipliées au fil des mois avec le bouche à oreille : Rencontres et Racines à Audincourt, le FIMU de Belfort, le 70e anniversaire de la chapelle Le Corbusier à Ronchamp… À chaque répétition et à chaque concert on prenait beaucoup de plaisir à jouer ensemble. Assez rapidement j’ai commencé à dire à David : « Faisons un disque ! » Au début il ne réagissait pas vraiment, puis lors d’une répétition il s’est arrêté de jouer et m’a dit : « OK Serge on le fait ! » L’aventure Mwezi Una Angara était lancée… « Mwezi Una Angara », c’est le titre d’une de vos compositions, Serge Kakudji, mais c’est aussi le titre de l’album. Comment traduire cette expression, et que signifie-t-elle pour vous ? Pourquoi l’avoir choisie pour nommer l’album?

Serge Kakudji : « Mwezi una angara » signifie « la Lune brille » en swahili. Cette création est née d’un souvenir d’enfance au Congo, profondément lié à la famille, au village et à ces moments simples qui restent longtemps gravés en nous. Je me souviens de vacances passées au village, de ces soirées où nous nous retrouvions tous autour du feu pour partager des histoires. Les voix se croisaient, les rires résonnaient, les souvenirs se racontaient et chacun avait quelque chose à transmettre. Puis, un soir, après que tout le monde eut beaucoup parlé, le silence s’est doucement installé. Mes parents nous ont alors invités à lever les yeux vers le ciel. Dans ce silence, une autre forme de communication apparaissait. La Lune et les étoiles semblaient dialoguer entre elles, sans mots, dans une danse silencieuse et lumineuse. La Lune était là, présente, majestueuse. Autour d’elle, les étoiles semblaient

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lui laisser l’espace de briller. Puis, lorsque la Lune se retirait peu à peu, les étoiles reprenaient leur place et illuminaient à leur tour l’immensité du ciel. Cette image m’a profondément marqué. Elle m’a fait penser à nos propres vies, à nos relations et à nos rêves. Comme dans le ciel, nous avons parfois besoin de prendre notre place, de laisser notre lumière apparaître et d’oser briller pleinement. Mais nous avons aussi besoin de savoir nous effacer, écouter et laisser l’autre trouver son espace. Les étoiles m’évoquent ainsi les rêves de chacune et chacun : des rêves différents, des lumières singulières, parfois visibles, parfois cachées derrière les nuages de la vie. David Demange : C’est rare qu’un chanteur d’opéra compose des airs en plus d’être interprète. Dans tous nos concerts, il y a un moment pour « Mwezi Una Angara ». Au moment de réfléchir au nom de cet album, on s’est dit que ce titre mystérieux susciterait la curiosité. Et il symbolise à lui seul la démarche de l’album, qui mêle la musique occidentale européenne et les Afriques. L’album mêle en effet différentes cultures et différentes époques musicales : on retrouve des compositions originales de Serge Kakudji, donc, mais aussi des adaptations de Haendel, de John Dowland ou de Satie. Comment définiriez-vous cet art du croisement ? Serge Kakudji : En tant qu’artiste, j’aime créer des rencontres. Des rencontres entre les cultures, entre les histoires, entre les sonorités et les imaginaires. J’aime faire dialoguer des univers qui, à première vue, peuvent sembler éloignés : Haendel et la rumba congolaise, l’Orient et l’Occident, les Afriques et l’Europe. Pour moi, ces rencontres ne sont pas des oppositions. Elles sont des espaces de création, de dialogue et de transformation. Elles permettent de faire émerger quelque chose de nouveau, quelque chose qui n’appartient complètement ni à l’un ni à l’autre, mais qui naît précisément de leur rencontre. Je me construis dans cet entre-deux. L’Afrique est une de mes jambes, l’Europe est l’autre. Et pour avancer, pour tenir debout, j’ai besoin des deux. Je ne veux pas choisir entre l’une et l’autre. Je veux marcher avec les deux. Elles portent mes histoires, mes souvenirs, mes influences, mes questionnements et ma manière de regarder le monde. Cet album est le reflet de cette identité en mouvement. Il est traversé par ces rencontres culturelles et artistiques, par ces passages d’un univers à l’autre, par ces ponts que je cherche à construire entre les mondes. Il y a dans ma musique une volonté de faire coexister, plutôt que de séparer. De faire entendre que plusieurs héritages peuvent

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habiter un même corps, une même voix, une même œuvre. L’Afrique et l’Europe ne sont pas deux directions opposées. Elles sont les deux jambes avec lesquelles j’avance. Et peut-être que la musique est précisément cet espace où elles peuvent marcher ensemble. David Demange : J’ai toujours considéré que la musique était à la fois une et plurielle. De mon côté j’ai une jambe dans les musiques actuelles en tant que directeur de La Rodia à Besançon et l’autre dans la musique baroque et classique. Je cultive donc au quotidien cet art du croisement ! J’aime l’idée que cet album qui propose une démarche avec du rap, des instruments africains, permette à des personnes qui n’écoutent pas nécessairement du chant lyrique de rentrer dans cet univers. Et vice-versa, qu’il permette à des amateurs d’opéra de se dire à l’écoute que finalement le rap ça peut être incroyablement élégant et profond… J’ai le sentiment que pas mal d’artistes de la nouvelle génération cherchent à briser les frontières établies, à l’image de Rosalía dans la pop ou de Jakub Józef Orliński dans le monde de l’opéra. Vous avez d’ailleurs invité plusieurs musiciens issus de divers horizons à participer, comme Petit Solo Diabaté, Fayçal Salhi et Napoleon Maddox, qui donne une touche rap à votre reprise d’un classique baroque comme « Music for a While » de Purcell. Serge Kakudji : Dans ce voyage émotionnel, on cherche à ce que l’émotion soit partagée. Et la participation de ces amis musiciens dans le disque était pour nous tout à fait naturelle ! Leur présence a permis de mettre une lumière particulière sur chacun des titres où ils apparaissent. On a gardé une dimension très organique et spontanée puisque les arrangements ont été imaginés ensemble en live et enregistrés dans la même pièce dans les conditions du direct. Au-delà de l’enregistrement, on espère les retrouver sur scène dans certains de nos concerts. David Demange : On a la chance d’avoir pu inviter trois artistes exceptionnels sur ce disque. On est très fiers de les avoir avec nous car ce sont des personnes qu’on admire et avec qui nous avons des liens forts de longue date. On voulait absolument que leur participation ne soit pas « cosmétique » mais qu’elle soit pleinement intégrée à la démarche artistique de l’album et cohérente par rapport aux pièces originales. Le résultat est au-delà de ce qu’on imaginait initialement. Par exemple l’apport du oud de Fayçal Salhi dans le « Flow, my tears » de John Dowland donne une résonance très actuelle à cet air anglais du XVIe siècle. On a l’impression que le morceau évoque le drame qui se joue au Proche et au Moyen-Orient.


LA FORCE Par Nathalie Bach-Rontchevsky ~ Photo : Pascal Bastien

AUTEUR, COMPOSITEUR ET PRODUCTEUR, ARTHUR ELY, STRASBOURGEOIS D’ORIGINE ET DÉSORMAIS HAVRAIS, BRASSE AVEC UNE RARE ÉLÉGANCE SA MÉLANCOLIE DANS SON DERNIER ALBUM INTITULÉ SAIGNANT. « Pas rentable », c’est un de vos titres. C’est une réalité ? Ça me faisait rire mais c’était la réalité. C’est quand le titre sort que mon métier est un peu rentable. Mais cette pression à rentabiliser, à donner un but et une utilité à tout ce qu’on fait, à ces moments censés être purement contemplatifs, je la ressens aussi. C’est un geste de réussir à rompre avec ça, de se laisser un peu plus traverser par les choses.

« On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. » Vous l’êtes devenu de façon tragique. Mon père est mort à ce moment-là mais est-ce que je suis devenu sérieux, je ne sais pas. C’est l’âge où tu passes le bac, où tu découvres la liberté. J’ai eu une sensation de « dos au mur », d’être un héros, qui m’a donné de la force pour travailler, faire des chansons. Ça m’a rendu un peu délirant, mais c’était un bon délire.

C’est toujours étonnant de savoir à quel point l’économie culturelle contribue à la richesse et au rayonnement d’un pays, et à quel point on ne le dit pas. J’ai entendu qu’en France l’industrie culturelle produisait presque plus de richesse que les voitures. La culture rend aussi les personnes meilleures, découvrir des œuvres génère de la réflexion et une forme de responsabilité. Et comme les plantes qui poussent sur le goudron, les gens arrivent toujours à trouver des chemins pour raconter leurs histoires et se faire entendre. La liberté de penser la liberté.

Entre votre tout premier album et Saignant brillent les deux faces d’une même quête, « réparer ses morts ». On y perçoit un apaisement jusque sur les pochettes, les couleurs ont fait leur apparition. Je suis un adulte en paix. Arriver à écrire avec la présence des morts est très bénéfique. On n’est pas une sorte d’extraterrestre qui arrive encapsulé sur la planète Terre, on est relié aux gens qu’on a perdus, même à ceux qu’on n’a pas connus. C’est rassurant de savoir qu’on n’est pas tout seul et que même la façon dont on parle, ce sont des mots que les gens ont construit avant nous. Savoir qu’on a tous ces morts avant nous, ça me fait du bien.

Il reste cette vision fantasmée des artistes qui se lèvent à midi, en attendant de trouver « un vrai travail ». Carrément, même si j’aime bien travailler le matin ! Longtemps, quand je parlais à mes sœurs ou à des amis qui sont dans des entreprises, je réfléchissais à comment leur formuler mon organisation de la journée avec l’impression d’avoir une lumière braquée sur moi alors que les gens s’en foutent ! De toute façon quand tu fais de l’art, 80 % du taf, c’est de dévorer d’autres œuvres et d’entendre les histoires des gens dans l’histoire.

La disparition des autres nous certifie la nôtre. Comme le chantait Jeanne Moreau : « Le vrai scandale, c’est la mort. » Le rapport à la mort est inconscient mais à la mort de mon père, je ne me suis pas dit que j’allais mourir. À 17 ans, tu meurs pas ! C’est marrant, je viens d’ouvrir un numéro de Novo et je tombe sur une interview de Pascal Rambert qui dit : « Je ne crois pas à la mort, ça ne m’intéresse pas, je ne veux pas mourir d’ailleurs, je veux que ça continue tout

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le temps, tout le temps… » La mort c’est scandaleux, en même temps c’est complètement normal. Et vous l’explorez assidument. Votre premier recueil Les jours fument ta viande (éd. 10 pages au carré) en témoigne aussi. Je pense surtout beaucoup à l’âme. Mais oui ça m’habite. C’est une façon d’en parler en y mettant de la lumière à des endroits différents. En écrivant de la poésie, j’ai capté que c’était ça mon truc : parler de la mort. Mais il y a aussi l’amour qui est un miroir. J’écris tout le temps, j’y reviens, j’essaie de comprendre ce qui s’est passé, comment ça résonne. En ce moment, je suis en résidence pour un texte qui paraitra aux éditions Les Intranquilles. Il s’agit plutôt du rapport aux animaux, mais ça se lie aussi au deuil à certains endroits ! Après deux concerts à la Maison de la Poésie intitulés « Hyperpoésie », vous avez imaginé une série de live sessions qui prolonge ce moment avec succès. C’est quoi l’Hyperpoésie ? C’est le côté hyper vivant de la poésie actuelle en France, par la performance, le fait de dire les textes dans l’espace public, sur des scènes, partout. En m’intéressant à la poésie, comme celle de Laura Vazquez, je me suis rendu compte d’un mouvement très fort. Dans les live sessions, la musique est acoustique, au squelette de la compo. Je cherchais un nom qui soit clair, qui ne renvoie pas forcément à de la poésie intello un peu universitaire. La poésie peut aussi être hyper con, hyper énervée, hyper douce. C’est un endroit de l’excès. J’ai l’impression qu’entre les années 70 et 2000, c’est devenu un truc un peu officiel. Il y a de très belles choses dedans mais j’ai cette vision de colloques avec des gens très intelligents qui connaissent toute l’histoire de la littérature sur le bout des lèvres. J’observe que la poésie est de nouveau entre les mains de personnes avec des expériences très différentes de la vie et des rapports peut-être plus instinctifs au texte. La poésie de façon ancestrale, c’est de raconter des histoires, de tenir les gens au coin du feu. Ce rapport à l’oralité a toujours été là, le vers est dans le fruit… Et rien de tel qu’une chanson pour vendre de la poésie. L’éditeur Pierre Seghers ne discriminait pas l’écrin du contenu. D’ailleurs certaines parties de L’Odyssée sont des chants, il y a toujours eu cette idée que la poésie soit chantée. La question du rythme est très importante, même s’il y a des poètes qui s’en foutent et c’est très bien aussi. Et puis ça dépend de la voix, du souffle. En commençant à écrire de la poésie, je ne voulais plus chanter, j’avais besoin d’un refuge. Maintenant j’ai renoué avec ça, j’ai compris que c’est un seul mouvement qui ne va pas forcément de soi. C’est un mystère de tous les jours d’admettre qu’un texte brillant à lire soit impossible à mettre en chanson et l’inverse aussi.

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En 2019, un premier contrat avec Universal, des retours dithyrambiques, et puis le Covid… Depuis, les choses sont reparties de plus belle ? C’est une question d’endurance. À un certain moment, faut-il accepter le contrat du diable ? J’ai choisi le chemin de la galère et de l’indépendance, des tournées pirates en Twingo. Quand les concerts étaient annulés, on réussissait à rebondir. Il s’agit aussi d’instinct. Il faut être vif, ne pas s’endormir sur une façon de travailler. J’ai des partenaires qui me soutiennent et des gens avec qui je travaille bien. Dans les décisions et la liberté artistique, je suis quasiment complètement autonome tout en étant aujourd’hui coproducteur. L’IA annonce-t-elle la disparition des musiciens ? Sur scène, personne n’a envie de voir des androïdes chelous faire de la guitare. Je ne me suis pas encore tellement intéressé aux histoires de musique générative, ça me prendrait trop de temps. D’autant que je ne compose quasiment plus qu’en guitare-voix, je suis revenu à l’ancienne ! Ce qui est sûr, c’est que ceux qui créent des choses intéressantes en utilisant l’IA sont ceux qui expérimentent et sont capables de bien guider l’outil qu’ils vont utiliser. Les gros tubes générés par des machines, les gens vont trouver ça chiant. Il y a déjà une sorte de retour vers des niches avec de la musique bricolée dans la chambre. Beaucoup de gens m’ont découvert avec la live session « Hyperpoésie » où on est juste avec des guitares dans un salon. J’aime ce rapport un peu brut aux instruments, imparfait et humain. Est-ce que les gros artistes vont devenir des sortes d’écuries qui fonctionnent à fond avec de l’IA ? Je pense qu’en partie oui, mais ça va créer autre chose en miroir. C’est l’époque du Moi. Votre album célèbre la résistance du Nous. Scroller sur les réseaux où t’es complètement seul, la souffrance que ça peut engendrer tout en se sentant connecté au monde c’est un peu comme avec la télé avant, c’est ambivalent. Mais il y a un corps du nous dans les concerts, plein de gens y vont, il y a même une sorte d’explosion. Saignant, c’est une déclaration d’amour, pour les morts aussi, et les amis, avec une tournée qui ne s’arrête pas, des projets qui se nourrissent les uns des autres, c’est une sorte de tornade. Si cette tornade s’arrêtait, vous deviendriez négociant, trafiquant d’armes ? Non. Je suis consacré. — SAIGNANT (Soixante Sept Mille) Le 4 novembre à L’Autre Canal à Nancy


PARKLIFE L’ANNÉE DES DÉCENNIES Par Mathieu Jeannette ~ Photo : Arnaud Locher

Entouré des Manson’s Child, les frisettes au vent devant une pinte de sa brasserie préférée, Mathieu Marmillot m’attend pour m’annoncer la liste des réjouissances de Parklife Records. Alors que l’association célébrera ses 30 ans en novembre lors de deux événements colmariens, son boss vient de franchir une nouvelle décennie. Il animera notamment une conférence sur les débuts du punk à Colmar, en parallèle des 50 ans du mouvement. L’année des remises à zéro, des bilans et des comptes ronds ? « Non, on veut juste continuer à promouvoir la culture et le rock indé en dehors des institutions et des subventions. Et voilà ! » Depuis 1996, le label indépendant l’a prouvé maintes fois avec la sortie des albums d’Herman Düne, Son des discos, Pull, Pause Longue, de quelques compiles et, surtout, de la production bien garnie des Manson’s Child. Chacune de ces sorties a été agrémentée de conférences, de nombreux DJ sets ou du trop rare fanzine Parklife. En short, Docs et t-shirt New Order noir, sous le soleil cuisant de ce début septembre, une détermination inflexible perce dans cet accueil généreux de pintes et d’amuse-gueules. Une rébellion qui semble couver en boutades derrière un sourire affable. Un label, un cercle d’amis très soudés, qui, 30 ans durant, a promu la pop avec l’esprit punk. Une association indissociable des membres de Manson’s Child, qui, après avoir foulé la scène des Eurockéennes en 2025, ont investi celle des Dominicains de Guebwiller dans une prestation aussi pertinente qu’esthétique. Un groupe electro-pop qui ne s’est jamais arrêté en route. M. Marmillot, chanteur et bassiste, exprime aussi régulièrement sa verve passionnée comme conférencier au sein des Dominicains ou lors des sessions live de la Kamaraderie. Mais allons droit au but : l’anniversaire se déroulera lors de deux événements à Colmar. D’abord le vendredi 6 ou samedi 7 novembre au PMC pour une conférence sur les débuts du punk à Colmar de 1977 à 1987, accompagnée de la projection du documentaire B-Movie : Lust & Sound in West-Berlin 1979–1989, récompensé à la Berlinale de 2015. Brigitte Clergue, Karine Ollagnier et Mathieu Schuster acquiescent avec un flegme élégant. Mais en provoquant un peu, les infos tombent à la pelle et je tombe des nues.

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« Ah bon, il y a une histoire punk à Colmar en 1980 ? — Mais oui, bien évidemment !!! Détrompe-toi… » Vous apprendrez par exemple que le premier concert punk en Alsace aurait eu lieu à Colmar avec Police et le Kalfon Rock Chaud en 1977. Suivront The Damned et Starshooter. Certains se souviendront que Radio Colmar Pulse d’Emmanuel Lenys et la boîte de nuit Le Marcaire, tenue par Gabrielle Haumesser et son DJ Norbert Sparrow, ont joué des rôles de pionniers dans la diffusion de la musique punk à Colmar. Les premiers à écouter


les Dead Kennedys, le Gun Club, Television et les icônes, les Ramones. Quant à la projection du documentaire B-Movie, elle vous entraînera dans un voyage au bout des nuits berlinoises de 1979 à 1989. Un périple conduit dans la folie, les excès et la radicalité de l’époque par Mark Reeder, acteur aux rôles douteux et musicien polymorphe à la gueule de nazi copain de Joy Division qui sert de fil rouge à ces nuits de chaos. Puis, la deuxième célébration aura lieu le samedi 14 au Grillen pour un concert des Manson’s Child, avant le fameux set de Dombrance et son electro-

pop loufoque à moustache ralliant Manchester à Rimini. Sorte de Tom Selleck bidouillant élégamment sur un filon politique avec ses albums République Électronique et son EP Double Trouble, il s’y paye la tête des présidents de la Ve République et de quelques canards boiteux. « On finira évidemment la soirée par un DJ set, pour danser jusqu’à autorisation, ou non, canettes en main », termine Mathieu Marmillot avec un clin d’œil et un sourire narquois. Les frisettes grises seraient-elles devenues le nouveau hair code punk de 2026 ?

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JARVIS COCKER Par Mathieu Marmillot ~ Photo : Vincent Arbelet

La nuit tombée, Jarvis Cocker fait son entrée sur la grande scène des Eurockéennes de Belfort. Fidèle à son look de dandy britpop un peu gauche, Jarvis se dandine avec grâce au milieu de ses compagnons. Le chanteur filiforme ne fait pas son âge (63 ans). Volubile, il échange en français avec un accent parfaitement en phase avec son rôle. Jarvis partage du raisin tiré de sa poche, demande qui dort au camping et avoue que ce n’est plus de son âge. Puis, il se remémore le dernier passage de Pulp en 1998,

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aux côtés de The Prodigy, Underworld, Tortoise et The Divine Comedy. Ce samedi 4 juillet 2026, il est 23 heure et Pulp nous offre un set impeccable et jouissif. La remarquable orchestration et interprétation transforment chaque titre moyen en véritable hit – imaginez donc pour les tubes. Sur scène, Jarvis s’installe dans un fauteuil puis se lève, Jarvis chante avec ses mains, Jarvis aime les câbles Jack, bref Jarvis est cool.


Le cercle et le bizarre Valérie Thomas dévoile un Émile Gallé à la fois bizarre, minutieux et audacieux à Nancy, Nicole MarchandZañartu se passionne pour les cercles dans l’art comme dans la vie, Emil Ferris nous parle d’art, des grands-mères, d’astrologie… et de politique.


ÉMILE GALLÉ PLUS ÉTRANGE QU’IL N’Y PARAÎT Par Aurélie Vautrin

Émile Gallé, ses fleurs, ses insectes, ses paysages : l’image est installée depuis plus d’un siècle. Un peu trop, peut-être. Car derrière les volutes et les arabesques, il y avait un homme à la curiosité dévorante pour les plantes, les sciences et tout ce que son époque était en train de découvrir ; mais aussi un créateur acharné et engagé, qui n’hésitait pas à faire de ses œuvres des prises de position. Cet hiver, « L’Étrange cas de Monsieur Gallé » au musée des Beaux-Arts, et « Émile Gallé. Portraits d’une vie » au musée de l’École de Nancy nous invitent à explorer les facettes moins connues d’un artiste aux multiples curiosités. Rencontre avec Valérie Thomas, l’une des commissaires de ce double événement, et directrice du musée de l’École de Nancy. Artiste, botaniste, verrier, ébéniste, écrivain, industriel… Pourquoi est-il si difficile de résumer Gallé ? Parce qu’il a beaucoup écrit, beaucoup cherché et beaucoup produit, continuellement, durant toute sa carrière. On a tendance à le présenter comme un artiste botaniste. C’était effectivement un botaniste reconnu, membre de sociétés horticoles en France, et il écrivait dans des revues spécialisées. Mais il était aussi écrivain, dessinateur, collectionneur de documentation… On a l’impression de bien le connaître, alors qu’il reste beaucoup de choses à évoquer. D’autant que paradoxalement, la dernière grande exposition monographique consacrée à l’ensemble de ses créations remonte à 1985 ! Vous avez choisi de structurer « L’Étrange cas de Monsieur Gallé » autour de trois notions : « Bizarre », « Minutieux » et « Audacieux ». Pourquoi ces trois termes plutôt que des catégories plus traditionnelles de l’Art nouveau ? Pour montrer que toutes ces pratiques existaient

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en même temps chez lui. « Bizarre », c’est d’abord la diversité de son répertoire. Impossible de montrer tous les sujets qu’il a abordés, mais nous tenions à faire apparaître des thèmes beaucoup moins attendus. Parce qu’il n’y a pas seulement les belles fleurs : Gallé s’intéressait aussi aux courges, à l’avoine, aux légumes, aux insectes, aux microbes… Il y avait chez lui une curiosité pour des formes et des sujets très divers. Cette curiosité passe aussi par un énorme travail en amont. Diriez-vous que Gallé travaillait davantage comme un chercheur ? En tout cas, ce qui est sûr, c’est que lorsqu’il avait un sujet d’inspiration, il aimait avoir beaucoup de documentation. Pour arriver à dégager son sujet, il avait besoin de réunir énormément de sources, de faire des croquis, d’écrire. C’est pour cela que la deuxième section de l’exposition s’appelle « Je suis un minutieux », une formule qu’il avait luimême employée. C’est quelqu’un qui cherchait continuellement, sur les formes, les sujets mais aussi sur les techniques. Il avait un laboratoire au sein de son entreprise et travaillait pour expérimenter de nouveaux procédés. Ce qu’on voit aujourd’hui en relisant ses écrits, c’est que les défauts n’étaient pas forcément un problème. Certains défauts apparus lors des essais pouvaient être réutilisés ensuite comme des effets décoratifs ou des effets de matière. C’est notamment ce qui explique certaines œuvres de céramique qui peuvent nous sembler aujourd’hui assez étranges, voire laides. Il a essayé dans la céramique de faire ce qu’il avait très bien réussi dans le verre, mais avec des résultats parfois moins convaincants. Le troisième axe, « Audacieux », concerne notamment son rapport à la technique, mais aussi son usage de l’écrit. C’est une caractéristique assez propre à Gallé : la volonté d’utiliser l’écrit comme élément de la décoration, notamment sur les verres et les meubles. Il a d’ailleurs reçu des critiques à ce sujet, mais il a toujours défendu cette pratique. Au début, dans ses « verreries parlantes », l’inscription est très lisible. Puis, avec le temps, elle se fond de plus en plus dans le décor, jusqu’à devenir presque illisible. On peut alors se demander pourquoi il utilise l’écrit s’il le cache en même temps… Chez Gallé, il y a parfois cette forme d’incohérence entre sa volonté et le résultat auquel il aboutit. Peut-être que l’écrit lui permettait aussi de faire passer ses convictions politiques ? Oui effectivement, notamment dans ses œuvres liées à l’affaire Dreyfus. Mais son engagement est

—L a nature n’est pas toujours belle chez Gallé, car en vérité il s’intéressait à tous ses cycles : sa naissance, sa vie, mais aussi le moment où elle dépérit. — parfois très subtil. Dans Le Calice au figuier, par exemple, il utilise tout un système symbolique autour de cet arbre, associé à la synagogue et à l’origine juive du capitaine Dreyfus, et du calice, qui évoque le sacrifice du Christ. Mais ce message n’est pas toujours immédiatement lisible. Une pièce peut être regardée sans que l’on comprenne son engagement politique, il faut connaître le contexte et avoir les clés de lecture pour déchiffrer le message caché. Qu’est-ce que Gallé peut encore nous dire aujourd’hui ? Beaucoup de choses, et c’est aussi pour cela que l’on a voulu inscrire son œuvre dans le présent, en invitant deux artistes contemporaines, Hélène Bleys et Julie Freichel, à entrer en dialogue avec ses créations. Son rapport à la nature est particulièrement intéressant. Car contrairement à ce que l’on croit, chez lui, ce n’est pas toujours une belle nature. Il s’intéresse à tous ses cycles : sa naissance, sa vie, mais aussi le moment où elle dépérit. Ce regard rencontre forcément un écho contemporain, à une époque où l’on s’interroge beaucoup sur la fragilité de la nature. On ne peut pas dire que Gallé était écologiste, cette notion n’existait pas à son époque. Mais il avait conscience de l’importance du vivant. — L’ÉTRANGE CAS DE MONSIEUR GALLÉ exposition du 21 octobre 2026 au 28 février 2027 au musée des Beaux-Arts de Nancy musee-des-beaux-arts.nancy.fr — ÉMILE GALLÉ. PORTRAITS D’UNE VIE exposition du 18 septembre 2026 au 28 février 2027 au musée de l’École de Nancy musee-ecole-de-nancy.nancy.fr

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LE CERCLE EN MOUVEMENT Par Emmanuel Abela ~ Photo : Delphine Ghosarossian

AVEC N’EFFACEZ PAS MES CERCLES, NICOLE MARCHAND-ZAÑARTU ET JEAN LAUXEROIS EXPLORENT UNE FORME QUI NOUS ACCOMPAGNE DEPUIS L’ENFANCE : LE CERCLE. DANS L’ART COMME DANS LA VIE, CELUI-CI NE CESSE DE RÉAPPARAÎTRE LÀ OÙ ON NE L’ATTEND PAS. Vous écrivez que nous portons tous en nous des images de cercles. Est-ce une forme que nous apprenons ou une forme que nous reconnaissons, tant elle nous est familière ? Nous n’avons pas souhaité établir une histoire des cercles – il en existe – mais plutôt prolonger notre recherche sur l’imaginaire graphique. Il y a une sorte d’énigme : comment commencent ces cercles ? Comment entre-t-on dedans ? Je crois que c’est surtout la dynamique du cercle qui nous prend. J’aime cette dynamique. Vous évoquez l’enfance, la berceuse, la ronde, les manèges, les toupies, les cerceaux, les billes… Notre première expérience du cercle est-elle une expérience du jeu ?

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Oui, absolument. La toupie ! Je l’avais oubliée… Il y a aussi la ritournelle, et tous ces jeux où l’on se place en rond, en cercle. Pourquoi les créateurs ont-ils recours à cette figure pour exprimer leur pensée, leur création ? C’est très étrange. Mais il est vrai que le cercle est une figure primordiale. Il existe depuis toujours pour représenter le monde. C’est une figure essentielle. Et c’est aussi une expérience que l’on éprouve avec le corps. Tourner, courir en cercle… Avant même la dimension visuelle, y aurait-il une expérience physique du cercle ? Absolument. C’est comme une pulsation, quelque chose que l’on ressent au plus profond de soi-même. Dans sa lettre à Émile Bernard, Cézanne écrit que tout dans la nature se modèle selon la sphère, le cône et le cylindre. Et Munch dit : « Tout est rond. » Pourquoi s’attache-t-on à une image comme celle-là ? Dans le livre, Jean [Lauxerois] choisit la « rose des tempéraments » de Goethe et Schiller, qui reprend la théorie des humeurs d’Hippocrate. Pour moi, c’est comme un aimant. Mais c’est en réalité sa fabrication qui m’enchante : l’amitié de ces deux personnages, leur correspondance autour de cette rose, Schiller très exigeant, se méfiant un peu des passions de Goethe, et Goethe aimant les sujets scientifiques – il adore les expériences ! – tout en étant sensible à l’art et au dessin… Je les imagine autour de ce cercle des humeurs, tâtonnant, essayant. Il y a cette phrase très intrigante en quatrième de couverture : « Quand il y a chaos, l’abîme du monde qui ne tourne pas rond parce qu’il a perdu son centre, il faut le cercle. » Le cercle serait-il une manière de remettre le monde en ordre ?


Oui, je crois. Le cercle permet de se recentrer. Avec lui, on évite l’éparpillement, la distraction. C’est comme un recentrage sur soi, sur le monde et sur ce qui nous semble important. Le cercle est traditionnellement considéré comme une figure de la perfection. Jirō Yoshihara, lui, passe des années à tracer des cercles qui demeurent imparfaits. Que cherchet-il dans cette répétition du geste ? Yoshihara, c’est vraiment le maître du cercle, en quelque sorte. C’est un homme qui a tracé des cercles toute sa vie. Il y a le fameux ensō, cette figure japonaise de la circularité, reprise jusqu’à parvenir au cercle parfait, tracé d’un seul trait. Yoshihara était un obsédé du cercle. Vous avez choisi, vous, le radiogramme de Běla Kolářová. Et je me suis demandé : mais où est passé Marcel Duchamp ? Avec ses Rotoreliefs, il avait tout de même une petite chance d’entrer dans le cercle… Nous avions pensé aux Rotoreliefs. Ils inspirent d’ailleurs Běla Kolářová, d’une façon un peu dévoyée. Mais nous voulions vraiment sortir de cela. Il y a bien sûr des cercles fondamentaux : Kandinsky, Malevitch… Ce sont des essentiels du cercle. Mais nous voulions aussi aller ailleurs. Vous avez aussi cherché le cercle là où on ne l’attend pas forcément. Avec Johann Le Guillerm, par exemple, le cirque entre dans le livre. Johann Le Guillerm est un homme étonnant. Il fabrique ses machineries. Je lui ai envoyé un mot, comme je le fais très souvent : je vais vraiment à la pêche. Ce sont des choses intuitives, que j’aime ou que j’ai vues. Je lui ai écrit et, dès le lendemain, il m’a répondu : « Oui, madame, absolument, ça m’intéresse beaucoup. Je vous enverrai un petit texte. » Et il l’a fait. C’était aussi une manière de montrer que nous ne voulions faire ni une histoire du cercle ni une histoire de l’art. Ce sont plutôt des rencontres autour du cercle. Et peut-être un élargissement du cercle ? Oui, en quelque sorte. Johann Le Guillerm représente le cercle d’une manière très inattendue. Et c’est vrai : on n’y pense pas nécessairement, mais le cirque est éminemment un cercle. Le titre, N’effacez pas mes cercles, sonne pourtant d’une manière étrangement inquiète. Qui voudrait effacer les cercles ? C’est assez curieux… Vous savez, c’est toujours difficile de trouver un titre. En réalité, nous sommes tombés dessus en lisant Éloge de la lecture

de Stefan Zweig, où il évoque cette phrase attribuée à Archimède : « N’effacez pas mes cercles. » Mais dans un propos tout à fait différent. Est-ce une boutade ? Presque une boutade. Alors, une dernière question un peu malicieuse. Si je vous demandais aujourd’hui de tracer votre cercle, à quoi ressemblerait-il ? Mon cercle ? Ce serait un cercle d’amis. Parce que je trouve que c’est la plus belle chose dans la vie. Et surtout ce qui vous arrive comme ça, par Philippe [Schweyer, des éditions Médiapop] par exemple, de manière inattendue, et qui constitue un univers… vraiment le plus beau cercle qu’on puisse imaginer. Le plus fidèle et, quelque part, le plus stable. — NICOLE MARCHAND-ZAÑARTU ET JEAN LAUXEROIS, N’effacez pas mes cercles, Médiapop Éditions


DANS LES TÉNÈBRES, UN REGARD FLEURIT Par Alice Marquaille ~ Photo : Nikol Dziub ~ Dessins : Bearboz

LA PUBLICATION DE MOI, CE QUE J’AIME, C’EST LES MONSTRES L’A IMMÉDIATEMENT PLACÉE AU RANG DES PLUS GRANDS AUTEURS DE BANDE DESSINÉE. EMIL FERRIS EST À L’HONNEUR À BÂLE, OÙ LE CARTOONMUSEUM LUI CONSACRE UNE VASTE EXPOSITION. L’OCCASION POUR UNE HISTORIENNE DE L’ART ET UN DESSINATEUR D’ALLER À SA RENCONTRE. 84

Depuis la parution de son premier roman graphique Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, en 2017, beaucoup a été dit et écrit sur la dessinatrice américaine Emil Ferris. Je me permettrai donc de passer tout de suite à l’épisode suivant, celui de son exposition au Cartoonmuseum de Bâle, tout en vous invitant à découvrir son parcours de vie : handicap dans l’enfance, coma à 40 ans, rééducation par le dessin, publication tardive et reconnaissance immédiate (prix Eisner en 2018, Fauve d’or à Angoulême en 2019, entre autres distinctions). L’exposition du Cartoonmuseum présente des planches originales de l’artiste, regroupées par thématiques, ainsi que des objets personnels permettant de découvrir son univers, parmi lesquels des jouets fabriqués dans l’enfance, déjà cousus de monstrueux et d’imaginaire. Peut-on séparer l’œuvre de l’artiste ? Avec les monstres de Ferris rien n’est moins sûr. L’affiche lève les doutes que nous aurions encore : Ferris se dessine en tant que masque de son personnage, la jeune Karen Reyes, elle-même révélée pour ce qu’elle est : un loup-garou ! Trois figures qui s’enchâssent telles des matriochkas.


Emil Ferris était venue une première fois à Bâle durant l’hiver à l’invitation du Cartoonmuseum et d’Atelier Mondial. Cet été, elle est revenue en résidence pour travailler à un nouveau récit, le prequel de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres. Nous l’avons rencontrée avec le dessinateur Bearboz, un échange baroque s’en est suivi, mi-interview mi-discussion, entre deux artistes et une historienne de l’art. Alors que Bearboz lui offre un minuscule carnet à dessin fait par ses soins, Emil Ferris le remercie ainsi : « C’est très secret. C’est comme un petit sort. Je vais chérir cette petite chose. » Le rapport à la magie, la sorcellerie même, elle l’évoquait déjà durant son discours à la presse, en enfilant son chapeau de sorcière. C’est une pyramide « dotée d’une énergie très spéciale » qui protège celle qui le porte et celui de Ferris en particulier, qui a été fait par des femmes ukrainiennes. Après que je lui offre un dessin d’une étudiante1, Emil Ferris pense à son pays où au moins cinq lynchages d’étudiants ont été perpétrés ces dernières années, ramenant dans l’actualité l’horreur du passé. Cette entrée en matière impulse la suite : je voulais parler d’art mais nous avons discuté de la vie, de l’espoir, des grands-mères et d’astrologie. Et de politique, partout présente.

Je reviens souvent à Nietzsche, je suis en train de lire Par delà le bien et le mal et j’ai envie de tout citer. Il n’y a pas de hasard dans la vie. Cela trouvera place dans l’histoire du Blemmy que j’écris3. Il y a une forme de joie à se quitter soi-même pour avoir une expérience en dehors de soi. C’est un peu religieux. J’adore les histoires des saints, elles sont fascinantes, belles et folles, et glorieuses et mythologiques. Elles sont étranges, bizarres et inspirantes comme celle de ce saint à qui on a coupé la tête et qui continue à parler [saint Denis]. Ces récits donnent des indications de ce que sont les ténèbres et la lumière. Carl Jung, si intelligent...

Vous voici à Bâle en résidence de recherche. Pourrons-nous voir dans les prochains tomes des dessins des œuvres que vous auriez vues ici ? Je pense notamment aux Holbein ? Je n’en parle pas trop car finalement je ne sais pas encore. J’ai une mauvaise nouvelle pour vous : j’ai 65 ans, et les questions ouvertes dans les tomes 1 et 22 ne trouvent pas encore de réponse. Le troisième tome est un peu différent, c’est un prequel ; dans le quatrième il y aura de nombreuses réponses, mais il ouvrira aussi à de nouvelles questions. Ici, j’apprécie beaucoup L’Île des morts d’Arnold Böcklin [né à Bâle en 1827, mort en 1901], qui se trouve à côté [au Kunstmuseum]. J’ai pu lire que c’était l’œuvre la plus reproduite et appréciée dans l’Allemagne nazie, la préférée d’Hitler. Quelle étrange prémonition du résultat du nazisme ainsi accrochée à leurs murs. Mais Böcklin disait de cette œuvre que c’était un support de rêverie.

Pour moi cela fait sens que vous soyez ici, car je retrouve dans votre travail un lien à l’humanisme de la Renaissance tel qu’il se présentait dans la région avec Érasme par exemple. Je pense aussi à la célèbre fresque de la Danse macabre, réalisée vers 1440, et à l’intense activité d’édition et d’impression… [Bearboz :] Cela me fait aussi penser qu’en août 1897 s’est tenu dans la ville le Premier Congrès sioniste, celui qui posera les jalons pour demander un foyer juif en Palestine. Que de choses à propos de Bâle. Je suis contente de le savoir, mais j’aimerais être plus à l’aise à ce propos, de nos jours... J’ai grandi entourée de nombreux amis juifs, ma grand-mère maternelle était juive. J’ai de nombreuses résonances avec la culture juive. Mais aujourd’hui la fréquence n’est plus la même que la mienne. Je suis complètement dans l’humanité.

Carl Jung aussi a passé beaucoup de temps à Bâle… Encore une personne incroyable qui a passé du temps ici ! Donc, il parlait de la créativité qui sort des ténèbres : il présentait les ténèbres non seulement comme quelque chose de terrible, mais aussi comme quelque chose de riche et de magique. Je retrouve cette obscurité lorsque je regarde un Goya. Je les retrouve, ces ténèbres, dans tant d’autres œuvres, c’est caché, mais pas totalement, ça rigole. Combien de visages ai-je pu voir dans des draperies de la Renaissance, ou de larmes ?

Savez-vous que Nietzsche a longtemps enseigné à Bâle ? Il était lié à l’historien de l’art Jacob Burckhardt, lui-même lié à Arnold Böcklin. Pendant la visite, nous avions déjà évoqué Acéphale, la revue de Georges Bataille et d’André Masson, qui inventent et développent la figure d’un homme sans tête, pour reprendre Nietzsche au nazisme, par la philosophie et aussi l’occultisme.

Cette discussion sur Bâle a permis de faire surgir, comme à chaque coin de rue, des résonances avec votre travail. Ce qui se montre ici, c’est comment votre histoire propre se dévoile et vient ancrer vos récits dans une dimension humaniste. Nous devons porter la foi que toute personne sur cette planète puisse avoir un toit pour vivre, manger et ne pas expérimenter le danger et la peur. Cette conviction, je crois que nous la portons quand nous faisons notre travail. [Elle pointe le carnet à

1 — Laura Vincent. L’impression est une photo dessinée d’un figuier étrangleur caribéen. 2 — Publiés en France aux éditions Monsieur Toussaint Louverture.

3 — Des dessins préparatoires de ce nouvel opus sont présents dans l’exposition. Blemmy est le doudou de Karen Reyes, il a perdu sa tête, son corps s’est donc transformé en visage.

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dessin de Bearboz ; puis, à mon intention :] Il y a ces fréquences dans votre travail, celui d’éduquer des personnes et d’en prendre soin, vous transmettez quelque chose d’important. Je me souviens que je jardinais avec ma grand-mère, celle qui était juive, elle me prenait par la main et nous sortions en pleine nuit. Elle voulait me montrer l’onagre qui ne s’épanouit que la nuit. Nous étions dans la fraîcheur et l’obscurité, et l’on ne voyait que cette magnifique fleur qui s’ouvre uniquement pour la Lune. Cette expérience d’être sous la Lune, à entendre les cris des coyotes du désert du Nouveau-Mexique, était magique. Le désir, c’est le virus le plus puissant. Elle me l’a insufflé, il est passé par nos mains et est entré en moi. J’adore jardiner, les fleurs, les plantes, la vie, j’en ai plein, c’est le virus qu’elle m’a transmis. L’autre virus que j’ai attrapé, et qui me rend plus triste, c’est qu’elle était une juive pieuse mais élevée dans une période où il fallait le cacher. Elle ne pouvait pas être publiquement qui elle était vraiment. Pourtant c’était une personne honorable et qui croyait dans l’être humain. Et pour moi c’était cela la judéité. [Elle ajoute ce mot qu’elle m’offre tel un

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cadeau :] « Lorsque tu ne feras plus grandir des gens et leur esprit, alors tu pourras faire grandir des dahlias. Tu dois attendre à vieillir. » J’ai l’impression que vos livres aident à voir sous la surface, à montrer un chemin vers la complexité, l’ambiguïté des personnes, nos vies dans lesquelles nous devons continuer à espérer et briller autant que possible. La figure de Deez4, par exemple, passe de rayonnante à ombrageuse. Je me demande si pour vous, protéger les bizarres, les marginaux, c’est cela qui est vraiment politique. Nous vivons dans un monde qui n’est pas conçu pour la liberté mais pour les contraintes. Les jeunes ont l’impulsion de mettre les choses en boîte en réponse à un monde qui n’offre clairement pas de justice sociale. Ils comprennent depuis petits que la part d’eux que l’on voit, celle qui fait ta force, ton éclat, ton originalité, cette part ne rentre pas 4 — Deez est le grand frère de Karen Reyes. Dans le récit, c’est lui qui l’initie au dessin et l’emmène au musée de Chicago.


dans les boîtes et doit être supprimée. Mais eux, ils veulent la liberté, la dignité, l’honneur, mais je crains qu’ils ne posent pas la question qui doit être posée. La plus importante de toutes, pour moi, celle à laquelle je n’ai jamais trouvé de réponse : « Et si personne ne mérite l’amour, et si tout le monde mérite l’amour ? » Deez peut être vu comme ne méritant pas d’amour, mais si vous le comprenez, alors vous pouvez affirmer qu’il mérite tout l’amour. On ne sait pas combien il mérite. Karen me l’a soufflé il y a six mois environ, j’ai été époustouflée ! Les lecteurs n’en croiront pas leurs yeux. Le deuxième tome semble porter une urgence, votre style a évolué, vous semblez ne plus avoir besoin de prouver quoi que ce soit, et vous utilisez votre virtuosité comme vous le voulez, ou bien comme Karen le veut ! J’ai dû me retirer pendant un temps, car je ne percevais pas ce qui allait arriver, je ne voyais pas ce qu’elle voulait. Quand j’ai commencé le livre je ne savais pas où cela irait, je n’avais rien prévu. Je suivais un fil et c’était excitant parce que je ne savais pas où il menait5. Dans le tome 2, nous faisons face à une nouvelle histoire, celle de Karen et de son frère, et l’enquête est tout juste présente. Le thriller reviendra, toutes les questions trouveront leur réponse, mais quand ? Si Karen est votre alter ego, alors qui est votre Deez ? Quelle est cette figure complexe qui éveille votre regard et votre pensée critique ? Quand on va dans un musée, les toiles se tiennent là et on peut plonger à l’intérieur. Je l’ai fait. Je l’ai fait avec mon père. Nous plongions dans les peintures, nous y trouvions des choses, j’y ai appris des choses, j’y ai appris des secrets. Si vous restez vraiment devant une œuvre, vous serez en présence de l’artiste qui a invité ses amis à regarder cette œuvre, pleuré et mangé un biscuit devant ce tableau, s’est disputé avec son épouse ou son mari devant ce tableau. Il y a une histoire à l’intérieur, une énergie, il y a une résonance avec vous qui le regardez qui est surnaturelle. J’ai pu partager des expériences de regard avec des personnes qui étaient extraordinaires. Vous parlez de cette expérience du regard comme un fondement de l’imaginaire, et du risque que le monde actuel nous prive de cette capacité, condamnant ainsi l’humanité. Ma première compréhension du féminisme vient du Village des sirènes [1942] de Paul Delvaux, j’avais environ 6 ans. J’ai compris qui j’allais devenir : j’allais soit être une sirène courant vers la mer, 5 — Dans le tome 1, la voisine de Karen meurt d’une balle. Karen enquête pour trouver l’assassin et découvre le passé de sa voisine, Anka, juive allemande qui avait réchappé aux camps d’extermination. Elle nous révèle par ailleurs toute la violence de son quartier de Chicago des années 1960.

soit l’une de celles avec les jupes longues le long des cabanes de plage. J’allais devoir prendre cette décision ! Sinon comment une sirène ferait-elle pour aller de la ruelle à la plage sans détruire sa queue, la déchirer en lambeaux sanglants ? Ça n’arrive pas, mais pourtant c’est ce que nous faisons en tant que femmes. Mais vous savez, j’ai compris ce qu’est la liberté. Cela m’a pris toute une vie. La liberté ce n’est pas de vivre sans contrainte. La liberté c’est vivre au plus fort de vos pouvoirs, dans une situation qui vous attend. Vous parliez du peintre Paul Delvaux, mais votre première atmosphère artistique est-elle celle des femmes surréalistes au travers des œuvres de votre mère6 et de ses livres ? Je me demande si la question de l’héritage personnel et culturel ou celle de la maternité seront davantage explorées dans les prochains tomes ? La relation maternelle est tellement complexe, si vous faites un enfant, vous lui transmettez vos ailes et vos chaînes. Cela semble inévitable. La seule chose que l’on peut espérer, c’est que la grâce de la Lune, la nuit dans le jardin où s’épanouit l’onagre, viendra soigner votre magnifique enfant de tous les dommages que vous lui causez7. Dans ces paroles, on sent la lumière qui brille au-delà des ténèbres, tout comme dans vos livres, très sombres mais qui laissent pourtant une impression très lumineuse lorsqu’on les ferme… C’est parce que j’ai aussi traversé tant de ténèbres. J’ai tellement échoué à tellement de choses, la seule chose que j’ai faite c’est de ne pas abandonner. Mais il faut aussi dire aux plus jeunes que ce livre représente des milliers de cuvettes de WC que j’ai nettoyées pour gagner ma vie. J’appelle cela le principe du bottage de fesses : le monde te botte les fesses jusqu’au moment où il décide d’arrêter. De mon point de vue vous semblez plutôt être un bodhisattva qu’une sorcière, quelqu’un qui décide de reprendre le cycle des réincarnations terrestres, porter tous nos soucis, afin de montrer la voie vers la lumière. Merci, j’accepte ce compliment. Mais j’aime bien la sorcière. Elle est juste… la façon dont… c’est comme au bord du gouffre. Je suis toujours en train de m’effondrer. C’est pourquoi la figure de la sorcière est importante, car elle aussi est toujours en train de se décomposer, mais c’est attendu. J’aime ses connaissances du monde, la récolte d’herbes qu’elle sait pouvoir vous guérir. J’aime tout chez elle. Et ne la trahis pas, elle ne sera pas ton amie si tu la trompes. 6 — Eleanor Spiess-Ferris, 1941, artiste peintre. 7 — Une salle de l’exposition montre des dessins où le jardin s’épanouit ainsi pour les personnages.

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Vous reproduisez dans vos livres tant d’art et d’images populaires, dessinées avec autant d’attention, et ces œuvres ouvrent une relation à l’invisible. Vos livres s’inscrivent comme objets dans une histoire de l’art et c’est pour ça, je crois, qu’ils sont dignes d’un si grand succès : ils permettent de porter sur soi cet objet magique. Et Karen loup-garou est le personnage thaumaturge qui nous guide. Ce livre est un grimoire de guérison qui propose une formule de soins pour traverser les deuils, la violence, la souffrance… L’art est l’un des premiers moyens de cette guérison. Il est en lien avec l’humanité, avec ce qui est invisible. C’est un outil de guérison spirituel et sensoriel. J’ai tellement de joie à faire des livres. J’adore raconter des histoires. C’est un peu comme cuisiner un dîner pour des personnes qui en sortiraient guéries. Imaginons, vous savez que le dîner que vous allez préparer va participer non seulement à nourrir des personnes malades, mais en plus à les guérir. C’est réjouissant et c’est dur. Elles vont peut-être pleurer, se perdre en ellesmêmes durant ce processus. Mais la lecture va finir, le livre se refermer et elles vont se sentir mieux. C’est un miracle et je ne le comprends pas bien encore. J’ai été très touchée par vos explications sur votre façon de dessiner : votre maîtrise du crayon, par hachurage, vient de votre rééducation et de la difficulté à tracer en continu. On le voit dans le deuxième tome où vous oscillez entre virtuosité et urgence du croquis. On vous a rattachée à des bédéistes américains comme Maurice Sendak ou Robert Crumb, mais je pense à la technique de la gravure, particulièrement à la pointe sèche de la Renaissance. Votre ouvrage répand de la même façon8 les Cranach, les Gentileschi, les dessins populaires américains du xxe siècle. Je fais apparaître la page par les moyens de la sculpture. J’apprécie de trouver la page vide et faire apparaître la forme qui en sort. Je creuse les ombres en augmentant les traits. Une voyante incroyable, celle que consultait David Chapman, m’a dit un jour : « Ne va pas frustrer ta Lune en Vierge » et 8 — Rappelons que les gravures servaient aussi à reproduire les tableaux des maîtres, pour imprimer en grand nombre ces images et faire circuler les œuvres à travers l’Europe. Les imprimeries de Bâle ont joué un rôle important dans la circulation des images à la Renaissance, et par la suite.

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je lui ai demandé ce qu’elle voulait dire par là : « C’est l’amour du détail, tu vas devoir t’autoriser à prendre le temps que tu souhaites. » Et cela m’a demandé quatre ans pour terminer le premier tome. [Nous avons cherché nos signes du zodiaque occidental et chinois à sa demande, pour Bearboz le résultat est bluffant :] Votre signe est un conquérant, mais la vérité c’est qu’il n’y a que l’ignorance que l’on peut conquérir, on le fait à chacune des pages, vous allez vraiment dedans, vous lui donnez tout et c’est magnifique ! Et vous ? Je suis tigre : il n’obéit pas et il a toujours quelque chose à dire ! Et si l’on devait s’interrompre maintenant, pourrions-nous revenir à votre expérience d’artiste dans notre région ? Pour revenir à Böcklin, j’ai beaucoup apprécié son autoportrait dans son atelier, j’imagine le reproduire car je suis fascinée par son travail et je suis toujours émue de voir les artistes dans leurs ateliers. Ceux du xix e semblent toujours bien rangés, pas comme celui de Francis Bacon. Le mien ressemble à celui-là, c’est terrible. Et j’adore le basilic. J’aime le voir partout. C’est loufoque : c’est un coq, un serpent, un dragon… et je ne sais quoi, c’est fantastique. — EMIL FERRIS. BETWEEN SELVES, exposition jusqu’au 15 novembre au Cartoonmuseum Basel, à Bâle cartoonmuseum.ch


© Région Grand Est / Direction de la communication / Mars 2026 / Crédits photo : Super Idée

LA RÉGION GRAND EST FAIT DÉCOLLER LE QUOTIDIEN DES FAMILLES ! Famille Maurice, au Lac du Der

Depuis 10 ans , la Région a permis aux familles d’économiser jusqu’à scolarisé en Région Grand Est. *données Région Grand Est - photographie retouchée


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Luxembourg Art Week Avec la Grande Région comme aire de jeu, la LAW revient mettre des couleurs aux joues du mois de novembre. À la croisée géographique et culturelle de l’Europe, la foire d’art contemporain luxembourgeoise draine galeries internationales et scène locale autour d’une programmation toujours très riche. Petit Poucet devenu grand, elle signe une 12e édition réunissant 15 pays et 78 exposants et multiplie les actions hors les murs. Cette année, c’est la photographie et ses multiples déclinaisons qui seront sous le feu des projecteurs, avec des solo shows dédiés au médium, la présence de galeries spécialisées et des stands mixtes. (M.M.S.) Du 20 au 22 novembre 2026 à Luxembourg ville www.luxembourgartweek.lu

Galerie Zidoun-Bossuyt, Luxembourg Art Week 2025 © Sophie Margue

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Séraphine Louis, de Senlis et sans rivale On l’a d’abord connue en femme de ménage, vieille fille de province et peintre autodidacte d’une humble naïveté dans le film éponyme de Martin Provost. Au Centre Pompidou, on découvre une créatrice passionnée au tempérament bien affirmé, figure d’émancipation et même, pionnière de l’écoféminisme contemporain. Avec un titre comme un statement, « Séraphine Louis, de Senlis et sans rivale », dépasse le mythe romantique de l’artiste maudite que l’on avait un peu facilement assigné à la peintre. À travers ses natures mortes d’une exubérance folle, où fruits, fleurs et feuilles hypnotisent la rétine dans un tourbillon de couleurs vives, on apprend à déceler une modernité plus radicale qu’il n’y paraît. Ses toiles, habitées d’une puissance mystique unique et d’une fascinante intériorité, défient décidément toutes les assignations ! (M.M.S) Du 31 octobre au 12 avril, au Centre Pompidou Metz, à Metz www.centrepompidou-metz.fr

Séraphine Louis (dite “de Senlis”), Marguerites © Courtesy Zander Collection, Cologne. Photo © Alistair Overbruck.

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Anna Sommer, La lettre, Chambre d’amies (Les Cahiers dessinés, 2023) © Les Cahiers dessinés / Anna Sommer

À tire d’aile. Anna Sommer en dialogue avec les collections Une allumette tenue du bout des doigts, un lapin au milieu du salon, une enveloppe qui tient lieu de couvre-chef… Anna Sommer met en image récits et saynètes à l’aura singulière. Au fil de son œuvre, débutée à l’orée des années 90, cette artiste, illustratrice et autrice de bande dessinée nous régale de portraits intimistes qui cultivent le sens du mystère. Sous la ligne franche de ses papiers découpés au cutter, elle laisse sourdre, non sans humour, une certaine ambivalence. Érotique et poétique, doux et sarcastique à la fois, son travail explore les nuances de la féminité contemporaine et résonne particulièrement bien avec les expérimentations graphiques de Tomi Ungerer. (M.M.S) Du 18 septembre au 28 février, au musée Tomi-Ungerer Centre international de l’illustration, à Strasbourg www.musees.strasbourg.eu

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À la gloire de l’objet « Le regard posé sur les objets dépend du contexte. » Estelle Hoffert s’est d’abord questionnée quant à la manière dont on a, « à la période coloniale, manipulé le public en fonction de la manière d’exposer, de montrer ». Fruit d’une résidence sélestadienne, l’artiste a réalisé des compos quasi arte povera faites des déchets exhumés d’une décharge municipale qu’elle fait dialoguer avec des œuvres du Frac et des reliques archéologiques. De nouveaux récits s’écrivent entre, au hasard, une molaire de mammouth du paléolithique, un dessin de Waydelich et une céramique d’Estelle. Des cadavres exquis de vestiges. Des rébus / rebus visuels. (E.D.) Jusqu’au 10 janvier au Frac Alsace, à Sélestat frac-alsace.org

« À la gloire de l’objet », Estelle Hoffert

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Günther Uecker, Wald aus einem Baum (détail au 1er plan, 2002–2003) et photographié par Franziska Messner-Rast ; au centre, cimaise au fond : Andy Warhol, Friedrich II (1986)

ZOOM. Visages et œuvres de la Collection Würth Roberto Matta en chef d’orchestre un pinceau à la main, Magritte, Dalí masquant leur visage, Jim Dine, Roy Liechtenstein interposant des miroirs, Hartung braquant son propre appareil, Frank Stella singeant Groucho Marx… tous posent dans l’intimité de leur atelier pour Angelika Platen, Brassaï, Capa, Freund… et s’en amusent ! Un émouvant voyage parmi les figures de l’art moderne et contemporain en regard d’une quarantaine de leurs œuvres. Un monumental Baselitz et de beaux portraits de femmes artistes clôturent le parcours : Kahlo, Sherman, Oppenheim, Niki de Saint-Phalle, O’Keefe, Abramović… Le musée Würth d’Erstein, le premier en France, expose le fond Platen acquis par la Fondation en 2023. (L.M.) Du 25 janvier 2026 au 10 janvier 2027 au musée Wurth, à Erstein www.musee-wurth.fr 95


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Fortune Voici une exposition très personnelle qui sent bon l’herbe coupée, les cueillettes rousses de la fin de l’été, les menus trésors glanés et les vieux pulls qui retricotent du lien. Jeune trentenaire issue des Beaux-Arts de Paris, Pauline Beck nous raconte les terroirs et la famille, la douceur feutrée du foyer et les traditions de nos régions. Pensée comme un journal intime de la création, « Fortune » réunit un corpus d’œuvres et pratiques quotidiennes, aussi variées que des cuillères sculptées dans la pierre, la ronde blondeur des mirabelles gorgées d’eau de vie, une collection de trèfles à quatre feuilles ou des recettes de cuisine. Une approche aussi plurielle que sensible, où vitrail, sculpture, fragments de vie et installations poétiques se répondent. (M.M.S.) Du 24 octobre au 20 décembre à l’espace André-Malraux, à Colmar www.colmar.fr/espace-malraux

Ciel, coing, main © Pauline Beck

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Maurizio Cattelan, Mother © Maurizio Cattelan / Pinault Collection

Conversation(s) Quel est le rapport entre les plis de métal des compressions de César et les volutes de bois polychrome d’un retable du XVIe siècle ? A priori, pas grand-chose. Mais pour celui qui prend le temps de les regarder de plus près, leurs caractéristiques formelles font drôlement écho. Voici tout le propos de « Conversation(s) ». Pensée comme un manifeste en faveur d’une lecture transhistorique de l’art dans les musées, cette exposition s’attache aux affinités sélectives, aux accointances et aux confrontations entre les œuvres des collections du musée d’Unterlinden. Peu importe les époques, les médiums ou le sujet, quand Soulages fait un clin d’œil à Holbein ou que Niki de Saint-Phalle revisite le martyre de Saint-Sébastien, la magie opère ! (M.M.S.) Jusqu’au 7 décembre au musée Unterlinden, à Colmar www.musee-unterlinden.com 97


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Yves Möhrle, YES © photo : Yves Möhrle

Kaufmannstraße – Rue des Marchands Cet automne, l’art fait son marché à la Kunsthalle ! De la fabrication à la spéculation, de la matière première au produit fini et sa commercialisation, « Kaufmannstraße – Rue des Marchands », mêle production artistique contemporaine et histoire socio-économique. Rondes capitalistes, autopsies d’objets industriels ou sculptures documentaires, les œuvres rassemblées font écho à l’économie et aux (r)évolutions techniques du territoire mulhousien. Mêlant le regard de neuf jeunes artistes, cette exposition collective met nos valeurs et celles de la création contemporaine sous le feu de la critique. (M.M.S.) Du 27 novembre au 10 janvier à la Kunsthalle, à Mulhouse www.kunsthallemulhouse.com

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Peut-on faire comme si de rien n’était ? Pur produit de la scène londonienne des années 90, Fabienne Audéoud jongle avec l’absurde, une vibe indé un peu punk et un humour qui s’aventure volontiers du côté du trash. Avec des titres aussi inventifs qu’inspirés, ses séries de toiles convoquent, pêle-mêle, les lapinous de Beatrix Potter, un certain culte du houmous, des prières barbouillées et des hippopotames sous cocaïne. Cette rétrospective inédite dévoile plus d’une centaine de peintures réalisées entre les années 2000 et aujourd’hui en un réjouissant panorama. (M.M.S.) Du 9 octobre au 28 février au Crac Alsace, à Altkirch www.cracalsace.com

Fabienne Audéoud, NO! (D’après une image de Olive Oyl par E. C. Segar trouvée sur Internet), © Photo : Camille Besson. Courtesy de l’artiste et de l’association Café des Glaces, Tonnerre.

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On vivra deux fois Philip Anstett – Eddie Prot

Sandrine (Nout) © Philip Anstett

Dix ans qu’ils n’avaient pas été réunis dans une exposition commune – c’était en 2016, au Séchoir, pour « Zoom urbains ». Les voici de nouveau invités à dialoguer sur les murs de la galerie de La Filature, dans le cadre de la Régionale 27, manifestation transfrontalière d’art contemporain. Des frontières, Philip Anstett en a franchi beaucoup, glanant aux quatre coins du monde lumières, paysages et scènes de vie étonnantes. Celui qui a exercé le métier de photographe-reporter pendant 30 ans livre ici un ensemble d’instantanés où se mêlent voyages et quotidien, noir et blanc argentique et couleurs numériques. Tout aussi remplies d’une tendre humanité que celles de son comparse, les images d’Eddie Prot semblent davantage attirées par le silence. Dans la solitude de son labo argentique, ce dernier invente pour elles un noir et blanc tout en contrastes et textures marquées qui leur confèrent un aspect de rêve éveillé. (N.B.) Du 20 novembre 2026 au 1er Janvier 2027 à La Filature, à Mulhouse www.lafilature.org

Tournez manège ! © Eddie Prot

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Viewfinder #36 © Photo : Aurora Király - Courtesy: Anca Poterașu Gallery

Aurora Király. Parcours de regards Il y a là des images du quotidien, Bucarest par la fenêtre, des natures mortes domestiques et des autoportraits mélancoliques. En noir et blanc, les photographies d’Aurora Király, ont le parfum nostalgique des années 90 et le charme ambivalent de la routine. Quand elles sont enchâssées dans des cadres graphiques où découpes de carton et dessins s’entremêlent, elles revisitent la perspective et croisent les regards. Mêlant photographies intimistes de ses débuts et séries d’œuvres plus récentes où transparaît son engagement féministe, « Parcours de regards » nous emmène à la recontre d’une des artistes roumaines les plus prolifiques de sa génération. (M.M.S.) Du 10 octobre au 7 mars à la Fondation Fernet-Branca, à Saint-Louis www.fondationfernet-branca.org

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Aujourd’hui, nos corps Limités ou augmentés, libres ou contraints, mécaniques ou violentés, nos corps sont les réceptacles privilégiés de l’expérience et de la mémoire. La manière dont ils se meuvent questionne en permanence les notions de temps, d’espace et de mouvement. Mobilisant un panel varié issu des collections du Frac Franche-Comté, c’est autour de ces points cardinaux que se structure la nouvelle exposition de la Villa. Elle met en scène d’étonnantes contorsions domestiques avec les remarquables toiles de Dhewadi Hadjab, touche du doigt les limites de l’endurance physique grâce aux images d’archives d’Émilie Pitoiset et entreprend de faire danser une IA avec la complicité de Justine Emard. Autant de puissants corps à corps, aux prises avec le monde contemporain. (M.M.S.) Du 19 septembre 2026 au 22 août 2027, à la Villa - Frac collection, à Arc-lès-Gray www.lavilla-frac.fr

Dhewadi Hadjab, Dream dancing I, 2019. Collection Frac Franche-Comté © Adagp, Paris 2026. Photo : Blaise Adilon

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Papa Bear Chair © Courtesy Galerie Peter Kilchmann, Zurich, Paris. Photo : Sebastian Schaub © Zilla Leutenegger

Zilla Leutenegger, Zwischenraum/Hindurchzuschaun Dans ses dessins d’une déroutante simplicité, Zilla Leutenegger collectionne les moments suspendus. Ces plaisirs minuscules, petites épiphanies quotidiennes aussi douces que la rondeur d’un chat sur un sofa, poétiques que le vent dans le linge fraîchement lavé ou aussi délicates qu’un filet de lumière sur les reliefs d’un lit froissé. Mêlant dessin analogique et projection numérique, l’artiste suisse donne tout son sens au dessin animé et s’infiltre avec malice dans les moindres recoins du musée. Pans de murs, cages d’escalier et autres éléments architecturaux se trouvent ainsi transfigurés. Livrées à leur propre rythme, ses installations multimédia atmosphériques entament un échange singulier avec les œuvres de Tinguely. (M.M.S.) Du 23 septembre au 7 mars, au musée Tinguely, à Bâle www.tinguely.ch

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PLACE PLACE à la CULTURE ! PLACE à la la CULTURE à CULTURE!!

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5elieu.strasbourg.eu 55elieu.strasbourg.eu P L A C E D U C H ÂT E A U STRASBOURG


À travers l’incendie Nikol Dziub voyage en Ukraine en temps de guerre, Myriam Mechita se réveille la boule au ventre, Stéphanie-Lucie Mathern collectionne les collectionneurs, Jean-Luc Wertenschlag fait un tour à Fribourg, Adèle Barbier s’inquiète de la montée du technofascisme, Nathalie Bach-Rontchevsky regarde à travers l’incendie, Claude De Barros découvre des inconnus dans Novo et Bruno Lagabbe se rendort puis ouvre un œil.


ROCK, LIBERTÉ ET POÉSIE, FAÇON UKRAINE Texte et photo par Nikol Dziub

UKRAINE : VIVRE POUR RÉSISTER Les voyages ont toujours quelque chose de magique : on part découvrir un lieu rêvé, partager avec un amoureux un moment inoubliable, retrouver l’album photo familial disparu à jamais à cause d’un exil brutal… Voyager en Ukraine en temps de guerre n’est pas un exploit en comparaison de ce que signifie y vivre. Il suffit de jeter un œil aux actualités pour comprendre combien il faut de ténacité morale pour supporter des conditions aussi inhumaines depuis autant d’années. La vie est semée d’épreuves, parfois de balles – telle est la réalité, me disais-je. Et ce n’est pas d’un film d’action que je parle, mais de ce que l’Ukraine m’a laissé dans les yeux. Ou, mieux : de la manière dont l’Ukraine m’a ouvert les yeux. Un samedi d’août, à sept heures du matin, le train arrivait à la gare centrale de Kyïv. Les sirènes retentissaient, les cheminots s’affairaient parmi les rails brillants. Les guichets ouvraient petit à petit. Vous pouvez partir où vous voulez. Seulement, ce n’est pas recommandé. Je suis arrivée là-bas pour retrouver cette sensation fugitive : celle de la beauté inoubliable des moments de l’enfance. J’ai retrouvé ma famille, mes amis, après avoir plaisanté avec le contrôleur du train qui, au dernier moment, m’a surclassée. Telle est la vie là-bas : les hommes sont généreux, et incroyablement courageux quand ils construisent eux-mêmes des chars avec les carcasses de ceux que les assaillants ont laissés sur leur terre. Et moi, je suis arrivée là-bas pour respirer, de tout mon être, l’odeur de l’herbe familière et entendre le langage secret des oiseaux. Nous sommes allés à un festival, dans des bars, dans des restaurants. J’ai dansé. J’ai ri comme rarement. Ou peut-être comme toujours lorsque je suis là-bas. Artem est peintre lorsqu’il n’est pas à l’armée ; Artem est à l’armée lorsqu’il n’est pas peintre ; Vova s’est marié ; Zhenia a divorcé, mais il est toujours officier… C’est comme dans la célèbre chanson cosaque où Sahaïdatchnyï échange son épouse contre une pipe et du tabac. Il faut sans doute avoir voyagé en Ukraine pour comprendre comment en ukrainien un même mot peut désigner l’épouse et la troupe militaire. Un soir, à l’Hydropark – cette immense plage au milieu du Dnipro, dont l’eau vient caresser un sable doré –, j’observais un couple danser. L’homme avait une rose coincée entre les lèvres. Ils s’enlaçaient avec une douceur presque irréelle, comme si le couvre-feu n’allait pas tomber un quart d’heure après. Comme si la guerre pouvait, l’espace d’une chanson, attendre son tour. Je finissais mes brochettes dans l’un de ces cafés dansants tenus par des exilés criméens avant de rentrer me coucher dans une maisonnette en bois entourée de sapins. Cela aurait presque pu être un séjour à la Walden de Thoreau. À une condition près : qu’il n’y ait pas de guerre. Des générations entières, l’une après l’autre, ont connu de terribles exils, au point qu’il devient parfois impossible de distinguer l’attachement au pays de son enfance de la nostalgie.

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Les villes s’endorment pour renaître à l’aube grâce aux mains discrètes des jardiniers, des éboueurs, des médecins, des nounous, des soldats, des vendeurs, sur leur lieu de travail à six heures du matin. Chacun remet le monde debout avant que le soleil se lève. De temps à autre, les sirènes tentent de déchirer les nuages. Pourtant, quelque chose résiste. Une paix intérieure, peut-être. Une paix obstinée… qui sait. Et puis le ciel, là-bas, étoilé, merveilleux. Derrière presque chaque porte, pourtant, il y a un mort, un blessé, un absent… Des enfants à conduire dans les sous-sols, à tenir contre soi, les oreilles bouchées. Une lessive à lancer et des devoirs à préparer. De l’argent à gagner pour avoir de quoi nourrir les siens. Il faut continuer, comme si de rien n’était, parce que la seule alternative serait de s’effondrer. Il m’a semblé qu’ici le point de non-retour avait déjà été franchi. Les hommes pleurent autant qu’ils combattent. Les femmes fleurissent autant qu’elles portent le deuil. La guerre n’a pas seulement changé le paysage ; elle a changé la manière d’habiter le temps, de se tourner vers Dieu, de lire la solitude sur les visages. Puis vient le soir. C’est le moment le plus tendre et le plus cruel de la journée. Celui où l’on voudrait simplement fermer les yeux, être dorloté par la nuit. Celui où les missiles et les Shahed traversent le ciel. — Tu es sûre que ce n’est pas une étoile filante ? — J’ai vu un Shahed être abattu. Je l’ai vu tomber. Je l’ai vu parce que des hommes, bien réels, veillaient pendant que d’autres tentaient de dormir. — Mon fils a eu toutes ses fenêtres cassées. Il en a pour 15 000 euros de dettes… Dans le métro, les gens sourient ; dans les épiceries, on choisit de bons mets ; chez le bijoutier, les dames essaient des bagues. On vit au présent, peut-être plus intensément que jamais. L’autre jour encore, sur ces voies ferrées où passent des trains qui traversent l’Ukraine en long et en large, sur des rails semblables à ceux que j’ai pris pour traverser les Carpates, on a tué des innocents. On arrache des vies avec la même légèreté que l’on arrache des fleurs avant de les jeter sur l’asphalte et de les écraser.


Là-bas, on sent la terre trembler, éclater, s’ouvrir. On aurait peur de mourir, seulement on n’en a guère le temps : il y a les enfants à récupérer à l’école, le travail à poursuivre, le foyer à faire tourner avant que l’électricité soit coupée. Et pourtant, le lendemain, quelqu’un replante des fleurs toutes fraîches, toutes neuves. Il y a des miracles sur terre – accomplis par des femmes et des hommes. C’est de cette force d’esprit, de cette volonté et de ce courage que l’on souhaiterait entendre parler plus souvent aujourd’hui. Car il faut du courage pour continuer à rêver sans passer pour fou, comme il en faut pour préserver son humanité sans être pris pour naïf. Qu’on nous montre à la télévision à quelle vitesse rouvre ce café situé à deux mètres d’un bâtiment qui vient d’exploser. Qu’on nous parle de ceux qui, à leurs risques et périls, non pour être appelés des héros, mais pour défendre et préserver les leurs, ramènent des provisions dans les tranchées ou dans ces lieux où régnaient autrefois l’amour et la paix, et où ne restent aujourd’hui que ceux qui n’ont nulle part où aller, ceux qui ne rêvent même plus de rester en vie et ceux qui aiment si fort leur maison et leur potager qu’aucun soldat russe ne les effraie. Près du métro Loukianivska, où tout a déjà sauté trois fois d’affilée, des mamies vendent les fruits et les légumes de leurs jardins. C’est une histoire de survie, mais aussi d’esprit : si l’on ne se lève pas le matin pour prendre le train régional, pour travailler, pour vivre, que deviendrons-nous ? Que ferons-nous de nos vies ? Les fleurs sont fraîches. Les hommes, là-bas, ont cette coutume : dorloter leurs femmes, se dépêcher de rentrer à la maison après le travail. Ces derniers temps, cependant, ils disparaissent vite, beaucoup trop vite. Ce n’est pas un secret. Inutile de répéter que c’est la guerre et qu’on ne peut rien y faire. Les femmes aussi s’engagent dans l’armée et continuent d’être mères. Peut-on se débarrasser de la foi, de l’espoir, du désir de voir un monde meilleur ? Non, vraiment, c’est impossible. Parce que là-bas, on a coutume de s’agenouiller devant la tombe des soldats morts au combat. Parce qu’on fait trois fois le signe de croix au passage du cortège. Parce qu’on respecte chaque jour, à neuf heures du matin, une minute de silence, la main sur le cœur. Parce que sur cette terre, bénie pour certains, maudite pour d’autres, sont restés ceux qui vivent avec ce sentiment de responsabilité : j’aime, donc je reste, quel que soit le prix à payer. Aucune autre question, aucun doute ne viennent alors à l’esprit. Voir un tel sens de la loyauté et de la communauté donne envie de croire et d’aimer son prochain. Et puis il y a les enfants et les jeunes gens qui ont connu plusieurs exils, ceux dont le père ou la mère a

été mutilé, ceux qui ont été déportés de force, ceux qui n’ont jamais connu une nuit paisible ni une journée d’école sans devoir courir vers un abri. Et pourtant, tout fonctionne : la maîtresse est là, les cours sont prêts, les livres attendent leurs lecteurs sur les pupitres. À l’exception, peut-être, de ce million et demi de livres – parmi lesquels des manuels scolaires – qui ont brûlé. Le savoir et la vérité peuvent-ils vraiment brûler ? Alors rappelons-nous chaque jour que nous avons la chance d’être sains et saufs, remercions le destin et donnons un coup de main dès que nous le pouvons. Cela peut commencer, tout simplement, par l’achat d’un livre ukrainien traduit en français… Le vendredi soir, mes amis et moi nous sommes rendus au bar Alternative pour assister à la finale du championnat ukrainien de catch. Mais ce soir-là, les champions n’étaient pas seulement sur le ring…

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UNE HISTOIRE

D’OURAGAN ET DE CRÂNE COLLÉ Par Myriam Mechita (Voix de journaliste sportif) PAN! « Et c’est parti, les concurrents s’élancent sur la piste, chacun donne toute sa puissance pour que leur course soit une réussite. — N’oublions pas, Michel, qu’il s’agit d’un marathon… — Je n’oublie pas, Thierry, je n’oublie pas… » Ça y est, la course aux présidentielles est lancée, avec bracelet au pied ou pas, plus rien n’arrête l’indécence. Même celle de nous faire croire que nous allons dans le bon sens. Septembre est de retour, heureusement. Les différents biscuits et lattes à la citrouille vont nous faire passer la pilule plus vite, ensuite Halloween, et Noël, rien de mieux que du sucre en overdose pour nous anesthésier. Cet été merdique n’en finissait plus de toutes façons. Des chaleurs à crever, des feux partout, une vision de l’apocalypse en direct live sur nos écrans, des dictateurs qui se congratulent, des menaces de guerre qui planent comme des drones en escadrille. Et moi qui me prend une échelle sur le crâne. Vous me direz, ça n’est pas bien grave… ça remet les idées en place. Je pense que cette phrase je l’ai entendue au moins une dizaine de fois. Sauf que je crois que mes idées, je les ai bien en place depuis des années, voire des décennies. Être artiste te remet les idées en place avant même que tu commences à imaginer quoique ce soit qui pourrait ressembler à une vie normale. Parce que je crois que dans ce monde, les seuls et seules, qui poursuivent leurs idées, droits dans leur bottes, qui jonglent avec des précarités permanentes, qui savent budgétiser sans budget, qui respectent leurs convictions, ce sont bien les artistes. Quand je suis arrivée couverte de sang, en ambulance aux urgences, je pénétrais sans le savoir dans les entrailles des enfers et la cour des miracles réunis. Avec des infirmiers et médecins charmants, dépassés par tout ce qui arrivait à chaque ouverture des portes automatiques. — On va pas faire de scanner, ils sont en panne, on va vous mettre de la colle dans la plaie, on fait comme ça désormais… les artistes, ça vous connait le bricolage… (Rires en fermant la porte derrière lui) Sur le moment je n’ai pas su quoi répondre… c’est pas faux en réalité… et je suis restée silencieuse. Sonnée.

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Une infirmière, qui prenait ma tension, me demande : « Vous avez un Insta? On m’a dit que vous êtes artiste. — Oui, j’ai un Insta… — Trop bien, je vais regarder à ma pause, c’est tellement bien d’être artiste… on en a des fois. » Quand elle est partie en me laissant dans cette salle délabrée, je me suis entendue dire : « Ah bon… c’est tellement bien d’être artiste ? » À quel moment c’est tellement bien, Caroline ? Quand le budget de la culture se voit amputé de manière si drastique que penser avoir une politique culturelle française devient une hérésie ? Quand on ferme les écoles d’art, faute de les soutenir ? Quand on censure les artistes, parce qu’ils ou elles ne rentrent pas dans la bonne voie de ce que les gens doivent voir ou entendre ? Quand on supprime des festivals ? Quand dans cette présidentielle qui s’ouvre, quasiment jamais la question de la culture est étudiée, avec des propositions ambitieuses et publiques ? Quand on demande aux artistes « allez encore un effort » et qu’on fait quand même les choses parce que sinon notre travail n’est pas valorisé ? Quand je trimballe mes œuvres dans le train, les avions, avec des surcharges de poids colossales, à m’en péter les genoux, pour que le lieu qui m’expose ne paie pas le transport ? Quand je dois dire : « Non, je suis à l’ADAGP, vous devez verser des droits si vous utilisez mon travail pour votre affiche » et qu’on me raccroche au nez ? Quand un galeriste avec qui je travaillais me payait deux ans après, des ventes de petits montants, parce que selon lui c’était pas « grand chose » ? Quand on me pose la question : « Et à part ça tu as un travail ? » Quand je me réveille chaque matin, la boule au ventre en ne sachant pas si je vais pouvoir payer mon lieu de travail un mois de plus ? Quand on me dit : « Le paiement partira à la fin du mois prochain » alors que le contrat a été conclu deux mois avant ? Alors Caroline, tu peux me dire à quel moment c’est trop chouette d’être artiste ? Quand on nous balance à la tronche qu’on est des parasites ? Des non-essentiels ? Des débiles... Dis-moi Caroline, je suis curieuse… Un des candidats à la présidentielle, base son programme sur « après la culture pour tous, la culture par tous » (au secours). J’ai proposé à ce


Pendant que le monde brule, crayon sur papier, 60 × 50 cm

technocrate de l’aider s’il le souhaite à connaitre les conditions réelles des artistes qui ne sont pas dans des ultra-galeries avec des millions sur leurs comptes, gagnés à coups de vitrail et autre pont-neuf enrobé de papier. J’écris une thèse sur le statut des artistes, je sais de quoi je parle. Si nous ne comprenons pas que l’art et la culture ne sont ni un divertissement, ni superficiels, mais un service public nécessaire à tout le monde, alors ce

putain de monde sera bel et bien foutu. Pas besoin de sparadrap sur un écorché déjà bien refroidi. New York est aussi en état d’urgence, un ouragan va traverser la ville ce week-end. J’ai laissé Roubaix pour quelques semaines, histoire de respirer. Mon crâne réparé. Nous sombrons, soit, mais laissons au moins les artistes nous permettre de le faire avec élégance et beauté.

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PAUL-HENRI R.

TERO UT PROSIM, * « JE BROIS POUR ÊTRE UTILE » Par Stéphanie-Lucie Mathern ~ Photo : Benoît Linder

Quartier des musiciens, Strasbourg, il est 16 h 30. Nous sommes chez Paul-Henri, trésorier de la paroisse Saint-Guillaume. Il se dit protestant libéral, détestant le rite même si toute sa famille était au gymnase Jean-Sturm. Il ne fait « pas confiance aux pasteurs », plaisante-t-il. Dans l’entrée, le chien, Jay-Z (c’était l’année des J) monte la garde. Son intérieur d’antiquaire nous amène à vite parler d’anciennes ventes aux enchères du Palais des fêtes. Lui est avant tout collectionneur de mortiers. Les antiquités pharmaceutiques se mélangent à l’art nouveau et asiatique – sa mère était déjà collectionneuse de faïences Hannong. Une telle collection impose sa présence. Avant la chimie, toute la pharmacie c’était écraser. Le mortier est un des symboles du pharmacien. Le caducée avec le mortier. On est proche de l’alchimie, une sorcellerie raisonnable. La croix verte des pharmacies a remplacé le mortier doré. Un miroir aux colombes sans têtes me fait comprendre son divorce. Paul-Henri est biologiste. Il est content de nous montrer ses plus belles pièces. Le bronze, lourd et solide pour les drogues dures, la froideur du marbre, puis le fer pour le mercure, aujourd’hui satanisé. Et d’évoquer certains maîtres en la matière, Robert de Montaigu – qui semble avoir traité des mortiers alchimiques, Guillaume-François (faut-il avoir un nom composé ?), Rouelle, spécialiste du mortier chimique au XVIIIe qui a eu pour élèves Lavoisier et Diderot. Je m’étonne de la ressemblance du pilon avec un os. Le pilon, c’est le temps. Dans les gravures alchimiques, il est souvent surmonté du signe de Saturne, le temps qui broie. La mort n’est jamais loin. De là vient la quintessence, affinage jusqu’à l’impalpable. Transformer la matière brute en remède par un geste circulaire. Le mortier garde tout.

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Paul-Henri a fait son premier achat en 1976, à 16 ans. Un bureau Sormani, haut de gamme Second Empire, qui ressemble à un bonheur-du-jour avec son mécanisme secret. Il nous proposera sur cette table un Moët et un frichti, belle installation de feuilletés et fruits secs dans des vases en cristal. « Je mange dans de la vaisselle de Sarreguemines », dit-il. Un luxe décontracté à son image. Il porte aujourd’hui un pull avec un ourson en smoking et des baskets compensées. Nous parlons assez rapidement de sa timidité et de sa peur du sang – mais avec l’envie de mener des recherches malgré tout, comme son père, géologue. Cette peur du sang ne l’empêche pas de collectionner aussi le vin. « On commence par le bordeaux et on finit par la vallée du Rhône. » C o l l e c t i o n n e r, c ’e s t a p p a r t e n i r à u n e communauté, celle des pharmaciens, celle des protestants, celle de la SAAMS (Société des amis des arts et des musées de Strasbourg) – qui a permis notre rencontre. Paul-Henri ne néglige pas le sport, il a un coach et une baignoire balnéothérapie. Le Canard enchaîné traîne négligemment sur le lavabo des toilettes. Le chien reste près de nous pendant l’entretien. « J’aurais aimé avoir un fils, c’est pas grave j’ai le chien », dit-il en s’amusant, alors qu’il nous a parlé de ses deux filles avec passion. Le chat finit par arriver, un borgne de la SPA. À la fin, il tient à nous raccompagner à la voiture et en découvrant un ancien numéro de Novo, s’exclame : « Ah, Vincent Wackenheim, je le connais depuis longtemps, les premières boums. » *devise qu’on gravait sur les mortiers en bronze


— Je ne fais pas confiance aux pasteurs. —


TA VOISINE CETTE INCONNUE Par Jean-Luc Wertenschlag

FREIBURG, 14 LIEUX POUR RATER LA CATHÉDRALE Promenade à Freiburg-im-Breisgau dans le Schwarzwald, la région la plus ensoleillée d’Allemagne. Départ depuis Mulhouse, capitale du monde, avec un train maudit, un flixbus trop rare ou un aller-retour en autoroutes gratuites à 199 € le plein. Un autre Freiburg est-il possible ? Une ville de librairies politiques, de cafés militants, de radios libres, de caves à concerts, d’archives de luttes sociales, de magazines culturels et de lieux qui fonctionnent avec trois bouts de ficelle, quelques bénévoles et une foi hallucinée dans la culture et l’amour. Hopla on y va ! Et pas pour fumer des joints légalement ! JOS FRITZ, LE PAYSAN QU’ON LIT ET QU’ON BOIT Première halte Wilhelmstraße, à quelques pas de la gare, au Jos Fritz. Ou plutôt aux deux Jos Fritz. D’un côté, le Kaffee-Kneipe-Kultur : café, bar, concerts, débats, expos, rencontres LGBTQIA+ ou pas. De l’autre, la librairie. Le lieu porte le nom de Jos Fritz, paysan du XVIe siècle révolutionnaire jusqu’au Haut-Rhin. On y vient boire, discuter, bouquiner. Une terrasse peut devenir une tribune, un comptoir une salle de rédaction et un livre le début d’une conversation. Ou l’inverse. Le quartier du Sedanviertel garde les traces d’une longue histoire alternative. Dans les années 70, artistes, étudiants et activistes ont investi des bâtiments vacants et participé à la transformation du secteur en bastion culturel. LÀ OÙ EST NÉ LE NOUMATROUFF Quelques mètres plus loin : Jazzhaus. Cette ancienne cave voûtée devenue institution culturelle accueille depuis 40 ans jazz, rock, hip-hop, electro, chanson avec plus de 200 concerts et soirées chaque saison. Une ville capable de passer de Miles Davis à Rammstein sans changer de trottoir ne peut pas décevoir. À deux minutes, le Cräsh raconte une autre histoire. Punk, rock, metal, nuits agitées. Un club underground né de l’activisme et des squats punks des années 80, devenu un quasi-monument historique aujourd’hui fermé au public. Les lieux alternatifs, tant qu’ils existent, sont considérés comme gênants, et quand ils disparaissent, ils deviennent soudainement patrimoniaux. Et la proie des promoteurs immobiliers... Rappelons

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que le Noumatrouff, scène de musiques actuelles de Mulhouse, est né en 1992 parce que Jazzhaus et Cräsh existaient et montraient la voie aux Alsaciens assoiffés de rock et de lancers de bières… CHANGER DE FRÉQUENCE Adlerstraße. Radio Dreyeckland, RDL pour les intimes. Un modèle de radio libre dans le Rhin supérieur, incroyable et foutraque, née dans la culture des radios pirates et des mouvements sociaux. Le principe reste délicieusement simple : permettre à des gens de fabriquer eux-mêmes leurs émissions, de parler de tout et de rien, et de ce dont les médias traditionnels ne parlent pas forcément. Dans toutes les langues, toutes les musiques, toutes les cultures. Avec perquisition policière les grands soirs. De l’autre côté de cette cour pleine de dangereux gauchistes, voici Archiv Soziale Bewegungen qui conserve les traces de ces luttes : affiches, tracts, journaux, documents, archives militantes. Les historiens ont leurs bibliothèques. Les luttes sociales ont leurs étagères. Une conversation avec Michael Koltan raconte davantage une époque qu’un discours de De Gaulle ou Adenauer. Les professionnels des musiques actuelles visiteront le studio d’enregistrement Voice Versa caché pas loin du tram Stadttheater. Le producteur et musicien Zeus B. Held, précurseur krautrock depuis les 70s, y développe régulièrement de nouvelles créations musicales. MANGER LE MONDE Midi passé, il faut manger. Au cœur de la ville, la populaire Markthalle à côté du McDo de la Martinstor. Plus de dix cuisines mondiales, plusieurs langues, des gens debout, assis, pressés, pas pressés. L’Europe qui rencontre l’Asie, l’Afrique, les Amériques. Assis à la même table, chacun choisit en toute indépendance sa géographie gastronomique. Le ventre plein, filons Münsterplatz, place de la cathédrale... pour Das Historische Kaufhaus et ses magnifiques façades rouges impeccables datées 1520. Idéal pour Instagram. On peut la louer pour un prix prohibitif. Ou préférer une entrée gratuite en demandant un rendez-vous au Kulturamt, le service culturel


municipal. Et pour le Centre culturel français de Freiburg, installé au Kornhaus, là où le moteur franco-allemand se révèle. Un espace de circulation internationale sans polizei. Même pas besoin de faire semblant de parler allemand pour échanger. AAA+ Un détour par Artline, Kunstmagazin édité par Artforum3, diffusé jusqu’en Suisse et au Liechtenstein, rappelle qu’une scène artistique a aussi besoin de gens pour raconter ce qu’elle fabrique. Poussez la porte de ces incroyables bureaux sur l’eau et demandez au Sud-Africain de service, un certain Bjorn Barg, de vous raconter ses projets un peu fous. Pas loin, Schwabentor et son Café Atlantik. Bar punk historique aux airs de saloon. Ambassade officieuse de la culture alternative. Pour boire, manger, fumer, jouer, slammer. Avec Ivor, passionné de musiques qui ne vit que pour les concerts. Même Rodolphe Burger a voté pour lui en y présentant à 70 ans son premier concert en Allemagne. Sans parler un mot d’allemand. Ensemble, tout devient possible ! Traversons la rivière Dreisam pour Kultur Aggregat. Le nom de cette galerie d’art urbain dit tout : des artistes, des musiciens, des collectifs qui s’agrègent. Expo de pièces géantes, séances de cinéma unterkaller, musiques débridées, le lieu accueille tout. Toi aussi tu peux présenter ton projet au collectif de bénévoles.

ON N’IRA PAS AU SCHLOSSBERG On quitte le centre, les arbres prennent le relais, le décor devient bucolique. Le Waldsee accueille concerts, soirées et événements en mangeant des wurst presque dans l’eau. La culture peut être au centre-ville, dans une cave, derrière un comptoir, dans un studio radio ou au bord d’un lac. — EINMAL FREIBURG, IMMER FREIBURG Et si on le faisait « pour de vrai » ce tour de Freiburg ? Rendez-vous samedi 24 octobre 2026 à 10 h au Jos Fritz Kaffee. Puis départ pour une balade guidée à pied à travers la ville. Achtung : seule une sélection de lieux sera visitée, on ne montera pas jusqu’au Waldsee. Mais on ira l’après-midi aux concerts « Hopla Mulhouse ! » à la Mensa. Tout gratuit. Toi aussi tu peux venir ! Et emmène tes enfants ou tes parents ! Version augmentée de cet article : www.radiowne.eu/post/freiburg8

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Par Adèle Barbier

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REGARD N°32 Par Nathalie Bach-Rontchevsky ~ Photo : Michel Grasso

Fermer les yeux

Tourner le ciel À l’envers l’éternel Embrasser À l’envers l’enfer Tourner la terre se refaire

La vie les palaces pas dégueulasses La vie la plage les glaces À revers le paradis Les tunnels démentiels La nuit les redites le fiel

Crever le temps ce bazar Les dollars les milliards Les bâtards sa mère Enlacer L’amour seul dans le désert

Fermer les yeux Les oiseaux soudain silencieux La clarté pourtant des eaux bleues À travers l’incendie Du scandale dont personne ne dit La parole trahie des corps enfuis

Sur le chemin l’étrange musique D’un détroit au désir oblique Oblige exige Un baiser contre le mien Mais le mensonge de vos mains

Chaque fois je vous regarde, je ne vois que le visage de mon désastre.

Croisés la chance les mots les doigts Fermer les yeux pourquoi Tourner la langue tourner la langue Comme autant de fois Que bat votre cœur sans loi

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MAUVAIS ESPRIT Par Claude De Barros

BELLES INCONNUES, BEAUX INCONNUS Nous nous sommes croisés. Elle n’a pas eu un regard pour moi. Cela vous remet à votre place. J’ai apprécié ce moment tranquille ; il avait plu souvent après plusieurs semaines caniculaires, la rivière reprenait ses couleurs d’eau, une brise douce et caressante a accompagné le « vent » que je venais de prendre. J’ai pensé que c’était agréable de croiser une jolie inconnue. J’ai pensé qu’une belle journée pouvait se résumer à une rencontre brève avec une belle femme – ou un bel homme. Économe, j’ai estimé que cela valait pour une semaine entière. Pratique, j’ai conclu que cela expliquait pourquoi je préfère vivre en ville qu’à la campagne : les gens ne sont pas moins beaux, mais les rencontres avec des inconnus y sont très rares. Novo est rempli d’inconnus. C’est une expression à prendre au premier degré. Novo 81 ne déroge pas à la règle. Avant juillet, je ne connaissais ni Pierre Fahys ni Lucie Morel. Encore moins Alela Diane ou Pierre Walter. Sans oublier Chrysoline Dupont – c’est un singulier prénom, ça –, Harry Gruyaert ou Nino Barattini. Contrairement à mes rencontres urbaines, éphémères et inutiles, les inconnus de Novo me fixent, me parlent d’eux, de leurs désirs ou de leurs projets. Paresseux, j’apprécie le fait de ne rien dire et de me taire sans chercher à établir un dialogue. Effacé, je découvre en silence et c’est bien là ma place. J’écoute, je regarde, je profite de l’instant. Au pire, je reporte à plus tard. Cela suffit à mon bonheur. Cela vaut pour la durée d’un été : juillet-septembre.

J’avançais le long de la rivière qui traverse ma ville. Une très belle fille venait en sens inverse. « Une très belle fille » : je veux dire une jeune femme dont la silhouette a accroché mon regard, moi, vieux garçon de plus de 50 ans, peu ou pas assez déconstruit, solitaire par indécision, plus compétent en célibat qu’en relation amoureuse – il suffit de lire mon CV sentimental pour y déceler les trop longues périodes d’oisiveté, à la suite de mes nombreux licenciements et de mes rares démissions – mais à l’œil curieux et sensible au singulier.

Si je découvre, le temps d’une lecture, les inconnus de Novo, ils sont, pour moi, comme un Harvey Keitel de couverture – pourtant si commun avec sa cigarette aux lèvres –, des figures médiatiques imprimées sur un papier de qualité – il faut que je pense à faire, un jour, l’éloge du papier utilisé par Novo. Nous les aimons sous leur meilleur jour. Nous ne connaissons pas les mauvais. Nous pourrions les reconnaître dans la rue, le long de la rivière qui traverse notre ville. Mais tel Fernando Pessoa, en vieux comptable désabusé, il sera sage de ne rien dire, de se taire et de se persuader que le mystère de la rivière de son village est aussi beau que celui qui enveloppe le Tage (Le Gardeur de troupeaux).

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CRÉATION-PREMIÈRE

JE 05 + VE 06 NOV 20:30 AKIKO HASEGAWA MUE... ET MUES, (É)MUES

24 octobre 2026 15 février 2027

MA 01 DÉC 20:30 ALMA SÖDERBERG INFINÉTUDE

POLE-SUD.FR +33 (0)3 88 39 23 40 / 1 rue de Bourgogne 67100 Strasbourg ©photos : Anaïs Baseilhac, Jonas Verbeke

Fertiliser comme passer au travers Rétrospective Céline Lachkar beaux-arts.musees-mulhouse.fr


LE PALÉOPHONE DU COLONEL Par Bruno Lagabbe

ET BÂILLER ET DORMIR

Le ronflement de la balayeuse municipale qui passe sous la fenêtre ouverte me tire doucement du sommeil. Il ne fait pas encore clairement jour et les cloches sont encore endormies, je profite du silence et de l’air frais sur mes paupières pour me détendre les oreilles. Les cigognes d’en face sont parties depuis un mois déjà, plus de clacclac-clac annonciateur du lever de soleil… j’aimais bien. La balayeuse s’éloigne, elle reviendra dans un petit quart d’heure. Elle a réveillé les tourterelles. Échange de rou-rou parfaits, comme un écho, elles sont au point.

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Les moineaux qui piaillaient à tue-tête au printemps sont aujourd’hui très discrets. Ce n’est plus la folie de l’été quand au plus chaud de la saison il y avait cet effronté qui d’abord réclamait du rebord de la gouttière, puis de la margelle de la fenêtre et finissait par entrer dans le salon pour venir se servir directement sur la table du petitdéjeuner. Non, juste quelques gazouillis par ci par là… Et Bing ! Bang ! Ça y est ! Les cloches s’agitent ! Je compte les coups pour savoir l’heure, ça prend un certain temps. Je me rendors avant le septième. La lointaine et paisible rumeur de la ville me berce, puis c’est le passage discret d’une voiture électrique... La dame du ouh-ooouh va pas tarder. Tous les matins elle lance son cri à l ’intention me semble-t-il d’une personne éloignée. Elle l’interpelle comme quelqu’un de perdu au fond des bois, mais en plein centre-ville… Par contre, plus de nouvelles du garçon calypso qui chantait : « Day-oh, day hey hey oh ! » l’intro de « Banana Boat Song » de Harry Belafonte à tue-tête. Ils ont dû l’enfermer. La balayeuse revient et repart, c’est fini pour aujourd’hui. J’entends les tourterelles s’envoler du chêne chevelu qui me sert de rideaux, un dernier rhooou dans un bruissement d’ailes… je vais pouvoir me rendormir. Quelques talons sur les pavés, accompagnés d’une valise à roulettes me ramènent à la vie, puis plus rien... J’ouvre un œil, il fait jour. Au dessus des toits c’est ouf, le ciel est d’un joli bleu Schtroumpf. Quelle heure il poète ? — EDDY CONSTANTINE : ET BÂILLER ET DORMIR (Charles Aznavour – Jeff Davis) 45 tours Mercury - 1953


Du 9 octobre 2026 au 28 février 2027, le CRAC Alsace présente deux expositions personnelles: Peut-on faire comme si de rien n’était ? de Fabienne Audéoud et Ouija de Michael Van den Abeele. Les deux expositions sont ouvertes du mercredi au dimanche de 14h à 18h, et le mardi sur réservation. Des visites commentées se font sur rendez-vous les samedis et dimanches à 15h. L’entrée est libre. Le CRAC Alsace, Centre rhénan d’art contemporain, est situé à Altkirch, au 18 rue du Château. Les futurs, présents et passés du CRAC Alsace sont accessibles sur www.cracalsace.com.

Regionale 27

KAUFMANNSTRAßE — RUE DES MARCHANDS 27.11.26——10.1.27 kunsthallemulhouse.com Un projet


sons

NINA WINDER-LIND Wild Love / Transgressive Records

GIRL TONES Precious / Parallel Vision

Avec Wild Love, Nina Winder-Lind ne chante pas la vie : elle lui saute dessus. Échappée de The New Eves, la Suédoise installée à Brighton fait de la guitare électrique un outil d’émancipation, parfois une arme, toujours un prolongement du corps. Ça tremble, griffe, chavire ; la voix ellemême semble trop pleine pour rester sagement dans la chanson. Amours, amitiés, paysages, lignées de femmes : tout mérite ici la même ferveur. Le rock retrouve quelque chose de primitif, débarrassé de ses poses, rendu au désir et à l’instinct. Wild Love porte merveilleusement son nom : un disque libre, charnel, indocile. Et terriblement vivant. (E.A.)

Deux sœurs, une guitare, une batterie. Et surtout : ne rien ajouter. Avec Precious, Girl Tones retrouve cette vieille vérité du rock : quand ça cogne juste, le vide autour fait partie du morceau. Kenzie et Laila Crowe taillent des chansons courtes, sèches, traversées par un punk primaire obstinément rythmé à la façon de Beat Happening. Les riffs mordent, la batterie pousse, les mélodies surgissent là où on ne les attendait plus. « Pretty Face » résume le geste : arracher les masques, refuser de rentrer dans le rang. Pas de graisse, pas de pose, pas d’excuse, Girl Tones joue comme si le rock venait d’être inventé dans le garage d’à côté. (E.A.)

THIS IS LORELEI The Singer in My Band / Matador

JUSTUS EICHHORN The Source / Deutsche Grammophon

Avec The Singer in My Band, This Is Lorelei fait tenir des mondes entiers dans des chansons qui semblent parfois bricolées avec trois bouts de ficelle. À la manière de Kurt Vile, Nate Amos avance de travers : folk cabossée, pop domestique, guitares qui accrochent, mélodies soudain immenses. Rien ne cherche la perfection et tout finit par atteindre une forme d’évidence. Les morceaux bifurquent, se défont, retrouvent leur chemin ailleurs, comme une pensée qui aurait décidé de chanter avant de savoir exactement ce qu’elle voulait dire. Sous le désordre apparent, une émotion affleure, nue, presque embarrassante. This Is Lorelei ne polit rien. Il laisse la chanson vivre – et nous surprendre avec elle. (E.A.)

Seize ans. Et déjà cette insolence tranquille : jouer Bach, Liszt ou Hindemith sans jamais les enfermer sous verre. Avec The Source, Justus Eichhorn retourne à Weimar, sa ville natale, et traverse quelques siècles comme un garçon parfaitement de son temps. Il arrange pour piano Czerny et Vivaldi – superbe relecture du « Largo » du Concerto pour flautino RV 443 –, glisse ses propres compositions parmi celles des maîtres, passe du piano de concert à l’upright sans demander la permission. Sa virtuosité sidère ; sa liberté davantage encore. Rien de révérencieux ici : Eichhorn joue avec l’histoire parce qu’elle est vivante. Ses illustres devanciers ne sont pas pour lui des figures du passé ; il s’abreuve à la même source. (E.A.)

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HORROR PARTY avec AL'TARBA + DCVRS + M.A.O. CORMONTREUIL + DIAMOND DOLL PROHIBITION ZAMDANE ALEXANDRIE SUPERNOVA #3 AVEC MDNS + LESSWINTER UN DIMANCHE EN FAMILLE : MAJOR DOG D'AUTRES FORMES avec MATSUTAKÉ x DYLAN COTE + S8JFOU

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4, avenue de Chardonnet 25000 Besançon www.larodia.com

Scène de musiques actuelles de Besançon


lectures

PEINE KAPITAL. MONOLOGUE AVEC L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE Marie José Mondzain — Éditions La Fabrique Reprenant le « K » de son précédent ouvrage K comme Kolonie, où elle scrutait notamment à travers Franz Kafka la colonisation du système capitaliste, tout en faisant signe vers Marx, la philosophe et directrice de recherche émérite au CNRS Marie José Mondzain se penche ici sur l’intelligence artificielle générative. À travers un monologue admettant et reprenant certains usages et modes d’adresse liés à ces bots, elle en débusque les tâches aveugles, comme les mécanismes – celui tenant l’ensemble étant la « décapitation symbolique (…) de toutes les têtes ». Éminemment ludique également par son exploitation des conventions de la conversation, Peine Kapital se donne comme une exploration rhizomatique stimulante, une pérégrination qui met au jour l’irresponsabilité intrinsèque et calculée de la machine – et ce faisant, notre responsabilité face à elle. (C.C.) LA CROIX PERCÉE Siméon Lerouge — Tristram Le narrateur fait de son intérêt pour ce qui n’intéresse personne le fil rouge de son récit. Tout est nouveau autour de lui, il vient de déménager. C’est l’occasion de s’arrêter sur les détails environnants, de se laisser porter par la curiosité et les hasards, par la lenteur aussi. Au détour de ses chemins de pleine campagne, en vérité sous sa fenêtre, il découvre une croix de pierre percée d’un trou « Une croix enfermant du vide. C’est Lao-Tseu crucifié » et, non sans humour, tente d’en déceler les secrets. Ce premier roman de Siméon Lerouge raconte une manière très personnelle, humble et jubilatoire d’être au monde. Sa pérégrination apparemment erratique autour de diverses traces et de l’insignifiant s’achèvera sur un mystère, infime, révélé. (V.B.)

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DIVAS Martine Delvaux — Héliotrope Diva : le mot est devenu une insulte, rappelle Martine Delvaux, de passage en cette rentrée à la librairie strasbourgeoise Quai des brumes, attachée à nous faire découvrir ce que la littérature québécoise a de plus vivant. Elle ne craint pas cependant de reprendre ce mot à son compte et d’inverser le signe de sa connotation, pour donner à sentir la force lumineuse de « celles qui osent parler […], faire sortir d’elles ce qui se cache à l’intérieur, dans les viscères, sous leur peau, qui frémit, grandit, se répand et explose à la face du monde ». Divas est un salut à ces voix qui traversent la nuit, de Nina Simone à Rosalía. Mais c’est aussi un récit de la lutte de l’écrivaine elle-même avec le « Boa constrictor » tressé de toutes ces paroles incarnant la violence patriarcale et visant à la faire taire. Si Divas est si émouvant, c’est qu’il est la preuve que le Boa constrictor ne l’a pas emporté. (C.W.) SAUF LA FRONTIÈRE Elisa Shua Dusapin — Zoé Y a-t-il un sujet plus périlleux pour un écrivain que le conflit israélo-palestinien ? Quel ton, quelle position adopter ? Pour raconter quoi ? On imagine sans peine toutes les questions qui ont accompagné l’écrivaine franco-suisse au moment de raconter son séjour au Levant, où elle s’est installée à l’été 2024, poussée par une nécessité intérieure qui la renvoie à sa propre histoire. Sur place, en Jordanie, en Israël et en Cisjordanie, elle découvre un tout autre monde que celui auquel elle est habituée. Tout est source d’étonnement. Les observations et les témoignages qu’elle consigne d’abord sans but précis formeront la matière d’un récit personnel qui, à travers de courtes scènes parfois dramatiques, parfois absurdes, permet d’entrevoir les difficultés concrètes auxquelles les gens sont confrontés, et l’état de vigilance et de suspicion permanent dans lequel ils se trouvent. (N.Q.)


16 auteurs & autrices invité·es

Festival littéraire itinérant en Bourgogne-Franche-Comté 25e édition du 16 au 28 novembre 2026

www.lespetitesfugues.fr

Tatiana Arfel Guillaume Aubin Valérie Clo Louis-Philippe Dalembert Marin Fouqué Simon Johannin Karim Kattan Marie-Hélène Lafon Magali Mougel Victor Pouchet Rouda Gwendoline Soublin Fanny Taillandier Stéphane Servant Maryse Vuillermet Jo Witek


LE BON, LE BRUT ET LE FERMENT Par Emmanuel Dosda

POUR SA HUITIÈME ÉDITION, LE SALON MULHOUSIEN DES VINS NATURE LANCE UN PENDANT DEDIÉ AUX PRODUITS FERMENTÉS. CHOISISSEZ BIEN, CHOISISSEZ BRUT(ES) !

Une belle et précise mise en scène de mousses, levures ou autres champignons… Non, il ne s’agit pas d’une exposition de Michel Blazy, mais d’une nouvelle excroissance (après Extra Brut(es) à Regnéville-sur-Mer) de Brut(es), salon créé par une bande de « bons vivants passionnés de vins nature » qui rassemble cette année presque une centaine de vigneronnes et vignerons dont vingt nouvelles têtes. Jean-François Hurth, directeur : « Tous les ans, on cherche à ramener du sang neuf. Pour laisser la place à d’autres, nous appliquons la règle du tiers tournant. » Toujours pas de domaines italiens ou espagnols, « même si on les adore », mais des viticultrices et viticulteurs français (au 2/3), d’Alsace (Kleinknecht, Anaïs Fanti, Harjane…), mais aussi du Jura (Morgane Turlier…), de Bourgogne (Chai l’Insolent…), du Rhône (La Ferme de l’Arbre…) ou même d’Allemagne, de Tchéquie ou de Suisse, pourvu qu’elles et ils partagent « une éthique de vinification naturelle ». En huit ans, les vins nature ont fait leurs preuves, ils sont largement qualitatifs, passant d’approches parfois approximatives à des maîtrises sérieuses, nettement moins free style qu’au début. « Le sans sulfites nous offre des lendemains meilleurs », se réjouit Jean-François qui a œuvré à démocratiser, « à distance du snobisme d’initiés », des méthodes de vinification peu en vogue alors, surtout à Mulhouse. Aujourd’hui, Brut(es) est un salon à dimension internationale qui « a bien fait le job de la promotion, loin des métropoles comme Paris, Lyon ou Marseille ».

© Anaïs Barelli

SANTÉ ! L’événement se déroule à Motoco (et au bar Surnaturel) dans une ambiance festive, gourmande et musicale avec de la cuisine du monde en food court (de la carpe frite aux plats libanais), des DJ et concerts gratos (le funk cool de Vaudou Game) et, pour la première fois, le salon Ferments et sa quarantaine d’exposant·es (le plus grand nombre en France) « autour de la fermentation liquide et solide ». L’idée d’un événement de ce type a


lentement et naturellement fermenté dans la tête d’Elsa Steullet, fondatrice de L’A.P.F (Atelier Particulier de Fermentation) qui a fait « un casting d’exposant·es et productions de haute volée », allant des bières au pain au levain en passant par le Jun, le Kéfir ou la sauce soja. Un large spectre de spécialités dont de nombreuses venant d’Asie. Amazake. Shio koji. Miso… À quoi devons-nous ce retour en grâce de ces techniques ancestrales d’Extrême-Orient ? Pourquoi des fermes alsaciennes se sont-elles mises à ces recettes ? Est-ce lié à notre façon de préparer la choucroute ? Elsa : « L’intérêt du public est plus grand car plus visible, mais la fermentation est présente partout, pas uniquement chez nous. » Cette revanche de la méthode artisanale (« oubliée à cause de l’industrie » selon Jean-François), du goût pour la matière brute et de l’alimentation traditionnelle se distingue un peu dans tous les domaines (le maraichage, le brassage…) alors même que « l’objectif de McDonald’s de s’implanter à moins de 20 minutes de chaque Français semble atteint », se moque Jean-François. Notamment chez les « jeunes en quête de sens », comme l’influenceuse alsacienne dynamique Salomé La Fermentée. « Un simple petit protocole sanitaire » suffit à réaliser des mets lacto-fermentés : Kimchi, carottes, courgettes… La procédure permet de valoriser les fruits ou légumes, même un peu abîmés, et fait des émules dans toutes les franges de la population qui veut s’éloigner de la standardisation. Brut(es) et Ferments : un double moment de « partage et de découverte », pour Elsa. Des productions « sans patriarcat ajouté » (rendezvous à la dédicace du Guide féministe des vins nature

© Anaïs Barelli

par Isabelle Perraud et Elodie Louchez), solides et liquides, alcoolisées ou non (pétillants de fleurs, ginger beers…), présentées « en symbiose et sans concurrence ». On dit « In vino veritas » mais la vérité peut-elle également se cacher dans le cidre ou le saké ? Bien sûr, répond Jean-François : « Comme dans toutes les boissons qui se consomment lentement. » Levons nos verres à la slow life pour lutter contre ce monde de brutes. — BRUT(ES) ET FERMENTS Les 31 octobre et 1er novembre 2026, à Motoco, à Mulhouse www.salonbrutes.com

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MÉDIAPOP 2026

L’AMITIÉ N’A PAS DE PRIX ABONNEMENT À NOVO = 30 € ADHÉSION AU CLUB MÉDIAPOP = 100 € Un grand merci à tous les amis du Club Médiapop…

Nicole Marchand-Zañartu, Angélique Miranda, Thierry Kuhn, Christophe Perih, Olivier Gimalac, Anne-Sophie Tschiegg, Martine Zussy, Pascal Neuschwanger, Laurence Mouillet, Maurice Bruppacher, Étienne Rohmer, Jean Wollenschneider, Martine Lombard, Juliette Tomasetti, Joëlle & Philip Anstett, Sylvie Gabriel, Mathieu Marmillot, Bruno Ringenbach, Gautier Perrin, Emmanuelle Telega, Emmanuel Abela, Valérie Lesage, Fabien Simon, Mathieu Jeannette, Frédérique Costantini, Odile Diserens-Borgeaud, Elisabeth Lecq, Sandro Weltin, Vincent Vanoli, Caroline Châtelet, Pierre Lemarchand, Yves Chaudouët, Peggy Morel, Jean HansMaennel, Frédéric Marquet, Tatiana Termacic, Sandrine Delaune, Pascal Minazzi, Christiane & Marcello Bagnolini, Rosy & Patrice Touvet, Karine Ollagnier, Anna Marcuzzi, Valérie Maïo, Daniel Toussaint, Jean-Jacques Delattre, Hélène & Philippe Lutz, Marie-Claude Grosheny-Wasmer, Monique & Joël Elbisser, Sébastien Arnaud, Pierre-Olivier Bobo, Franck Oudille, Dominique Falkner, Valérie Schlée, Frédéric Martineau, Pascale Richter, Philippe Berteaux, Nicolas Jeanniard, Hélène Baumann, Céline Couget Caporossi, Jeff Hurth, Nicolas Simonin, Aubierge Appolinaire, Arlette Ligey, Claude De Barros, Alice Marquaille, Elisabeth Itti, Stéphanie Radenac, Guillaume Lenys, Didier Guéniat, Pierre Kayser, Hadi Remita, Eve Wicky, Carmen Iglesias, Jean-Claude Figenwald, Frédéric Martineau, Hélène Sturm, Christian Schmidt, Jean-Louis Kuntzel, Alain Fillinger, Laurent-Marie Joubert, Bibi et Thierry Cladé, Guillaume Mougel, Pierre Soignon, Etienne Ayçoberry, Isabelle Bozorg Grayeli, Dominique Werner, Jean-Pierre Dangy, Christian Gluszczak, Bernard Plossu, Gabriel Feret, Philip Anstett, Tatjana Marwinski, Pierre Deshusses, Anne Sievert-Barbaste, Philip Lutz, Marie Brignone, Maurice Bruppacher, Jean-Roch Sauvé, Jacques Lindecker, Laurent Stahl, Valérie Rochambeau, Pierre-Henri Allain, Josiane Trible, Aubierge Apolinnaire, Christian Kempf, Robert Cahen, Isabelle et Pascal NeuschWach, Éric Kheliff, Daniel Challe, Dominique & Annick Werner, Dominique Falkner, Emmanuel Georges, Frédérique Meichler, Éric Alario, Michel Schieber, Christiane Kanitzer, Bruno Ringenbach-Prady, Magda Daudin, Alice Marquaille, François Gorin, Sandrine Wymann, Luc Georges, Jasmine Tschaen, Sandrine Stahl… Rendez-vous sur club.mediapop.fr pour adhérer au Club Médiapop. Vous pouvez également adhérer au Club Médiapop en envoyant un chèque à Médiapop, 12 quai d’Isly, 68100 Mulhouse


ÉPILOGUE Par Philippe Schweyer

Aprile © StudioCanal - Malavida

Pour finir en beauté, une scène comique tirée du film Aprile de Nanni Moretti. On y voit le réalisateur attablé avec sa mère pour regarder la télé le soir de la victoire de la coalition emmenée par Silvio Berlusconi aux élections législatives du 28 mars 1994. Accablé et au bord du pétage de plombs, Nanni fume un énorme joint censé l’aider à se détendre. Alors que le film, à la fois drôle et grave, ressort opportunément en salle ces jours-ci, je repense régulièrement à cette scène. Je n’ose imaginer la taille du pétard qu’il me faudra fumer au moment des résultats des prochaines élections. Si la montée de l’extrême droite est une tendance lourde en Europe, rien ne nous interdit de faire mentir les sondages plutôt que d’avoir à choisir entre devenir un héros ou devenir un salaud (à ce sujet, merci à l’ami Josué de m’avoir conseillé la lecture d’Un si fragile vernis d’humanité de Michel Terestchenko). Malheureusement, il y a bien d’autres sources de tristesse que la connerie ambiante ces jours-ci. Il y a aussi la mort qui frappe les amis plus ou moins proches, plus ou moins jeunes. Après avoir évoqué le décès d’Yves Tenret dans notre dernier numéro et envisagé de lancer un nouveau magazine baptisé

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Nécro, nous nous étions jurés de ne pas parler de nos morts à chaque épilogue. Peine perdue. Il est impossible en clôturant ce magazine de ne pas penser à trois amis disparus bien trop tôt cet été : Denis Ritter, graphiste talentueux, compagnon de route à col roulé de la revue Limelight puis du magazine Polystyrène avant de virer parolier de Tartine Reverdy (le 24 juillet), Coralie Sroczynski (le 1er août) et l’artiste-galeriste mulhousien Robert Montanaro (le 19 août). Coralie avait débarqué à Mulhouse il y a quelques années en provenance de Béthune via Belfort. Grande amatrice de rock’n’roll pur jus, capable de faire des centaines de kilomètres pour un concert de Reverend BeatMan, elle avait mis de la vie dans la vie de mon ami Arnaud Dieterlen. Avec Coralie, c’était les montagnes russes, la vie à fond les ballons, une façon bien à elle de ne pas passer inaperçue, d’avoir du répondant et d’envoyer bouler les convenances. La retrouver tout sourire, les yeux pétillants de malice, marchant main dans la main avec Arnaud, pour aller boire un petit café matinal à la Focaccia me manque. Décidemment, la vie est trop injuste.


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