AMOR FATI Par Nathalie Bach-Rontchevsky ~ Photo : Pascal Bastien
METTEUR EN SCÈNE ET ARTISTE ASSOCIÉ À LA FILATURE, SCÈNE NATIONALE DE MULHOUSE, ROMAIN GNEOUCHEV OFFRE POUR SA TROISIÈME CRÉATION UNE CHOSE VRAIE, UN RÉCIT HABITÉ PAR LA COMÉDIENNE YSANIS PADONOU. Artaud comparait le comédien et l’athlète, dans le sens où, pour qu’un comédien puisse exprimer totalement son art, il doit avoir un contrôle absolu sur son corps et devenir ainsi « un athlète du cœur ». Précisément, Ysanis était en répétition sur un spectacle à partir de l’œuvre d’Artaud quand elle a appris qu’elle était porteuse du gène de la maladie de Huntington. Pour Une chose vraie, elle a une oreillette dans laquelle est diffusé le texte, soit avec sa voix, soit avec la mienne selon les parties. C’était époustouflant la vitesse et la virtuosité à laquelle elle s’est faite à l’exercice, à tel point que les gens oublient cette oreillette, même si elle la mentionne au début du spectacle de manière volontaire pour donner un peu les règles du jeu. Alors oui, Ysanis est une athlète, totalement. Elle n’a eu de cesse de m’épater, de se dépasser. Mais je crois qu’il y a une confusion dans la façon dont le spectacle est présenté par la presse et je tiens à préciser que, pour l’instant, elle n’a aucun symptôme de la maladie, elle est en pleine forme, c’est hyper important. D’ailleurs, en particulier depuis notre participation au festival off d’Avignon cet été, elle est très sollicitée ! Effectivement, il y a une ambiguïté importante. Mais si cette fausse information a pu être préjudiciable un temps, elle amène d’autres questions qui s’accordent, malgré vous, au spectacle. Qu’est-ce que la réalité, qu’est-ce qui est tangible, à quoi veut-on croire ? Ce n’est pas le théâtre et son double mais, ici, le double qui fait théâtre. Et votre procédé est puissant. Ah ah, je ne sais pas pourquoi, moi, quand je pense à Artaud, je pense plutôt immédiatement à des trucs scatos. Mais oui, et, en plus, un des bouquins qu’on a lus pendant les répétitions, c’est Le réel et son double, de Clément Rosset, c’est magnifique. Il est beaucoup question de ça, de comment les choses s’imposent par rapport à ce qu’est la réalité. L’idée initiale du spectacle est venue d’un Secret Santa qu’on a fait entre copains. On devait faire des cadeaux avec nos propres mains. J’ai offert à Ysanis un bon de commande pour un texte qui n’était pas censé être voué à la scène en lui demandant de choisir un thème et un livre référence que je m’engageais à lire, pour, à partir de ça, lui écrire un petit texte. Ça, c’est le
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vrai point de départ pour le coup, le vrai réel, ça se passe au bar de l’Atlantico à Strasbourg à l’époque. Et Ysanis, que je connaissais depuis six ou sept ans puisqu’on a étudié ensemble à l’École du Théâtre national de Strasbourg, choisit comme thème le corps défaillant, et comme livre Je ne suis pas sortie de ma nuit d’Annie Ernaux, qui raconte comment elle s’est occupée de sa mère atteinte d’Alzheimer jusqu’à sa mort. Je suis extrêmement surpris par ce choix parce qu’Ysanis n’apparaît pas du tout comme quelqu’un qui a un corps défaillant ou qui est affecté par un truc proche. Je n’arrive pas du tout à écrire, mais j’imagine une actrice jeune atteinte d’une forme précoce de la maladie d’Alzheimer qui utilise une oreillette pour pallier ce symptôme qu’est la perte de mémoire. Et je trouvais ça très beau, parce que ça mettait l’actrice et le public sur un pied d’égalité, d’un coup, c’est quelqu’un qui se fait passeur d’une mémoire mais dont elle n’est plus vraiment en pleine possession. Et c’est comme si ça créait un cadre qui permettait une espèce de présent total, parce qu’elle redécouvrait les souvenirs qu’elle racontait en même temps que le public. Je réfléchis un peu à ça et je propose à Ysanis de travailler làdessus en juillet 2023. Elle a fondu en larmes, c’est là qu’elle m’a raconté que cette histoire était en fait la sienne. Ça a ouvert la boîte de Pandore sur ce sujet qu’elle avait gardé sous le tapis pendant des années et des années. Parce que le diagnostic présymptomatique était fin 2018, et là, on était déjà cinq ans plus tard et comme c’est une maladie neurodégénérative génétique héréditaire, elle savait qu’elle avait 50 % de chances de l’avoir. Ce dispositif est vraiment une proposition de faux documentaire.